Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Sermon 18

Homo quidam erat dives : Il y avait un homme riche...

 

Prologue

            Il y avait un homme riche qui avait un intendant ; celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens (Luc 16, 1)

            Toute profusion de grâces provient de la plénitude du trésor divin, qui se trouve dans le lieu secret des richesses de Dieu, et personne ne peut le connaître, sauf si Dieu le lui montre. Ainsi, c’est cette révélation que réclamait Moïse disant : Montre-moi, Seigneur, ton trésor, la source d’eau vive. Puisque nous nous apprêtons à parler des richesses divines, ayons recours à Celui en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (Colossiens 2, 3) et supplions notre Seigneur, etc.

 

Première partie

[Dieu est le maître qui donne tous les biens]

            Il y avait un homme riche…

            C’est un grand danger pour les hommes d’ignorer leurs limites et leur mesure, et de là vient qu’ils s’élèvent au-dessus d’eux-mêmes par leur orgueil, parce qu’ils s’estiment maîtres, et non serviteurs des choses. Ainsi est-il dit dans Job 21, 15 : Qui est le Tout-Puissant que nous le servions ? Il est dit aussi dans Job 11, 12 : L’homme insensé se dresse dans son orgueil et, comme le petit de l’onagre, pense qu’il est né libre. L’onagre est un âne sauvage, qui n’a pas de maître. Certains s’imaginent qu’ils ne sont sous le joug de personne, et il leur semble que tout ce qui leur plaît leur est permis. Et pour que cette arrogance soit extirpée de notre cœur, nous est proposée la parabole de l’intendant.

            Deux personnages sont ici mis en scène. Le personnage du maître, en cet endroit : Il y avait un homme riche. Deuxièmement, le personnage de l’intendant, en cet endroit : ... qui avait un intendant.

            En premier lieu, je dis donc que nous est d’abord proposé le personnage du maître. À propos de la personne du maître, trois choses sont évoquées : sa condition, en cet endroit : Il y avait un homme ; ses biens, en cet endroit : ... [qui était] riche ; et sa prévoyance, en cet endroit : ...qui avait un intendant.

            En premier lieu, je dis que la personne du maître est abordée, en cet endroit : Il y avait un homme. Cet homme, c’est Dieu ; bien que Dieu, relativement à sa nature humaine, soit vraiment homme, il n’est cependant pas circonscrit ou limité quant à sa nature divine, mais on dit qu’il est un homme relativement à sa nature divine pour trois raisons : à cause de la ressemblance, à cause de la familiarité et à cause de ses caractères propres.

            Je dis en premier lieu que Dieu est un homme quant à sa nature divine à cause de la ressemblance. Selon la manière habituelle de parler, les choses sont nommées par les noms de ce qui les représente, et ce qui les représente, par les noms des choses. De cette ressemblance de Dieu avec l’homme, il est dit dans la Genèse 1, 26 : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Par rapport aux autres créatures inférieures, l’homme a ce privilège qu’il est créé à l’image de Dieu, non selon le corps, mais selon l’esprit ; et en cela, il est supérieur aux autres créatures. L’image d’Hercule est appelée Hercule, Hercule porte le nom de son image, et Dieu est appelé homme. Si l’homme est créé à l’image de Dieu, il doit veiller à se garder pur et à l’abri de la corruption. Voici que nous avons une image de Dieu peinte sur bois ; si quelqu’un lançait sur elle de la boue ou du crachat, ne dirait-on pas que c’est un blasphémateur ? Il l’est bien plus celui qui abîme l’image créée à la ressemblance de Dieu, parce que l’image de Dieu dans une âme surpasse de loin l’image du Christ dans le bois. Saint Augustin écrit (Sermon 9, De decem chordis) : « Tu es une image de Dieu que tu abîmes par tes débauches et tes débordements, par tes passions, ne te rendant pas compte de qui tu violes l’image. » Si cette image est corrompue par le péché, l’homme doit se dépouiller de toute sa souillure et se renouveler. Ainsi dans Colossiens 3, 9 : Puisque vous avez dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, revêtez l’homme nouveau qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu, selon celui qui l’a créé. Tout ce qu’il y a de péché ou de souillure en nous, nous devons nous en dépouiller et revêtir l’homme nouveau, pour connaître Dieu en esprit et en actes.

            En deuxième lieu, Dieu est homme en raison de sa familiarité. Si quelqu’un vivait au milieu des Français, on dirait : « Cet homme est devenu français par son comportement. » On peut dire que Dieu est homme en raison d’une certaine familiarité et d’un certain comportement, car il lui est agréable d’être avec eux. Ainsi il est dit dans les Proverbes 8, 31 : Je trouve mes délices à séjourner parmi les enfants des hommes, et il lui fut agréable de vivre dans la compagnie des hommes à un point tel qu’il ne lui suffit pas de vivre au milieu d’eux par l’esprit, mais qu’il a voulu prendre sur lui notre chair afin de vivre corporellement au milieu des hommes. Ainsi Baruch 3, 38 : Il est apparu sur la terre et il a séjourné parmi les hommes. Il est apparu sur la terre : comment ? Jean 1, 14 dit : Le Verbe s’est fait chair. Si Dieu s’est montré aussi familier avec nous, nous aussi nous devons nous montrer familiers avec lui. Ingrat est donc celui qui ne se soucie pas d’habiter avec Dieu. Si un roi recherchait la familiarité d’un pauvre, il y aurait une grande présomption de la part de celui-ci à refuser la familiarité du roi. Le Roi tout-puissant recherche à être familier avec toi : comment ? Il est dit dans Apocalypse 3, 20 : Voici que je me tiens à la porte, dit-il – et quelque chose pénètre dans le cœur en passant par la volonté pour atteindre la disposition du cœur –, et je frappe – en suggérant une bonne intention – ; si quelqu’un m’ouvre la porte, j’entrerai et je souperai avec lui. Quand quelqu’un ouvre au Christ le désir de son cœur, alors Dieu entre et il le restaure, et il est restauré : il se réjouit en toi et fait en sorte que tu te réjouisses. Si Dieu est ainsi familier avec nous, nous devons nous efforcer d’être familiers avec lui. Psaume 27[26], 4 : Il est une chose que je demande au Seigneur, je la désire ardemment, etc. Sagesse 8, 16 : Les rapports avec lui ne causent aucune amertume, ni son commerce aucun ennui. Il y en a dont les rapports causent de l’amertume, tourmentent et attristent les autres ; il en est d’autres dont le commerce provoque l’ennui, parce qu’ils disent des choses vaines, ou parce qu’ils ne sont pas agréables. En Dieu, tu ne trouveras rien qui ne te soit agréable. Toute délectation est sans valeur en considération de la délectation de Dieu.

            En troisième lieu, Dieu est appelé homme en raison de caractéristiques humaines. Quel est le propre de l’homme ? Être doux par nature, car l’homme est naturellement un animal social. Certains animaux vivent à part : les bêtes sauvages, les lions, les ours. Et [la douceur] est tellement naturelle à l’homme que la bonté est appelée humanité. S’il arrive que quelqu’un soit pestiféré ou nuisible ; on dit qu’il est inhumain, parce qu’il a pris la nature d’une bête sauvage, d’un lion et d’un ours. Ainsi Proverbes 28, 15 : Un lion rugissant et un ours affamé, tel est le méchant qui domine sur un peuple pauvre. Cette caractéristique convient de manière éminente à Dieu, car sa compassion s’étend sur toutes ses créatures (Psaume 145[144], 9), ou plutôt sa bonté et sa longanimité. Ainsi, l’Apôtre [dit] en Tite 3, 4 : L’humanité et la bonté de notre Sauveur se sont manifestées, etc.

            Parce que, en raison de la ressemblance, de la familiarité et de l’humanité de Dieu, chacun doit être pur, attaché à Dieu, bienveillant envers son prochain, la condition de cet homme est maintenant claire, lorsque [l’évangéliste] dit : Un homme.

            Il faut ensuite voir ce que sont les biens [de cet homme], ce qui est indiqué quand on dit : [un homme] riche. Quels sont ces biens ? Je dis qu’il était riche de trois manières : premièrement, en raison de la perfection de sa nature ; deuxièmement, en raison de l’abondance de ses dons ; troisièmement, en raison de la grandeur de ses possessions.

            Je dis donc d’abord que Dieu est riche en raison de la perfection de sa nature. Il arrive que certains soient riches des biens qu’ils possèdent, mais qu’ils soient plutôt légers en biens intérieurs, comme les sots qui ne possèdent pas la sagesse. Un homme devait donner sa fille en mariage : deux candidats se présentèrent à lui. L’un était riche en biens, mais pauvre en sagesse ; l’autre était sage, mais n’était pas riche. [Notre homme] alla trouver un sage et lui demanda à qui il devait donner sa fille. Le sage répondit : « Je préfère un homme sans richesses à des richesses sans homme. » Mais Dieu est riche en lui-même ; tout ce qui se trouve de bien dans la créature vient de lui. Si tu cherches la science ou la bonté, cela se trouve, originairement et d’une manière éminente, en Dieu. De ces richesses, l’Apôtre [Romains 11, 33] dit : Ô profondeur des richesses, de la science et de la sagesse de Dieu ! D’où il suit qu’en Dieu, les richesses sont infinies et qu’avec le plus grand désir, nous devons tout faire pour posséder Dieu. Celui qui sait qu’il y a un trésor plein de richesses là où il peut l’atteindre est fou de ne pas placer tout son zèle à acquérir ce trésor. Il y a en Dieu un trésor de richesses que tu peux acquérir. Ainsi, dans l’évangile de Matthieu 13, 44 : Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor caché dans un champ ; un homme, l’ayant trouvé, s’en alla vendre tout ce qu’il possédait et acheta ce champ. Si tu possèdes ces richesses qui sont en Dieu, rien ne te manquera. Ainsi, dans le livre de la Sagesse 7, 11 : Beaucoup de biens me sont venus avec elle. Et le Seigneur dit dans Exode 33, 19 : Je te montrerai toute ma bonté. Seul Dieu peut combler notre désir.

            En second lieu, on dit que Dieu est riche en raison de la profusion et de l’abondance de ses dons. On fait bien de dire de quelqu’un, non pas qu’il est très riche, mais qu’il a beaucoup à donner. Dieu donne abondamment et son trésor n’en est pas diminué. L’Apôtre [Éphésiens 2, 4] dit : Dieu qui est riche en miséricorde – c'est-à-dire qui répand abondamment sa miséricorde. Il est riche en effet envers tous ceux qui l’invoquent. Si quelqu’un donnait avec abondance, nombreux seraient ceux qui se présenteraient pour recevoir [ses dons]. Mais si toi, tu veux recevoir, Dieu est prêt à te donner. Tu dois te présenter pour recevoir [ses dons]. Psaume 34[33], 6 : Venez à lui et vous serez illuminés. Et dans l’Apocalypse 22, 11 : Que le saint se sanctifie encore ! L’homme doit toujours désirer posséder de plus en plus de biens spirituels. Son désir n’a ni limite ni mesure, mais les désirs de ce qui se rapporte à la fin sont réglés selon la mesure [de la fin]. Augustin [dit] : « Le but que cherche à atteindre le médecin, c’est la santé ; les choses qui existent en vue de ce but, ce sont les remèdes. Le médecin ne dit pas : “Je ne veux pas soigner cet homme imparfaitement, mais [je veux le soigner] du mieux que je peux.” En considération du but à atteindre, il ne met pas de limite. Mais s’il disait : “Je lui donnerai le remède le plus fort que je pourrai”, il s’exprimerait mal, car les remèdes existent en vue de la fin. [Pour les remèdes], il doit se fixer une limite. » Les biens de l’âme sont le but ; les biens du corps sont en vue de ce but. Ainsi, pour ce qui concerne les biens temporels, nous devons les rechercher de manière mesurée, mais les biens de l’âme, nous devons les rechercher autant que nous le pouvons. Certains cependant veulent une vertu qui reste dans la mesure. Ils disent : « Il me suffit de faire cela » ; mais, à leurs richesses, ils ne veulent pas imposer de limite. Une seule prébende ne leur suffit pas, mais plus ils possèdent, plus ils désirent posséder. Cependant Dieu est riche en miséricorde et de la profusion de ses dons. C’est pourquoi nous devons toujours nous rapprocher de lui pour les biens spirituels. En ce qui concerne les biens temporels, nous devons lui faire confiance : il nous donne de ces biens selon ce qui lui semble être utile à chacun. Ainsi, dans l’évangile de Matthieu 6, 33 : Cherchez d’abord le Royaume de Dieu, et tout cela vous sera donné en plus.

            De même, Dieu est-il riche par ses biens, car tout lui appartient. Psaume 24[23], 1 : Au Seigneur est la terre, etc. Gloire et richesses dans sa demeure (Psaume 112[111], 3). Alors qu’il était riche, pour nous il s’est fait pauvre (2 Corinthiens 8, 9). Sur ce point, nous devons considérer que nous ne devons pas mettre notre espérance dans les biens temporels, mais dans les biens spirituels. Si un homme voyait le serviteur d’un autre et si ce serviteur promettait de le servir, il ne devrait pas s’y fier, parce que le maître pourrait l’en empêcher ; mais si le maître du serviteur donnait à celui-ci la permission de le servir, alors il pourrait lui faire confiance. Ainsi donc, en Dieu, nous pouvons avoir confiance, parce que lui, il peut tout donner. Ainsi l’Apôtre [dit-il] : Aux riches du siècle présent, prescris de ne pas être orgueilleux – c’est-à-dire de ne pas s’enorgueillir de ces biens qui sont d’ici-bas – et de ne pas mettre leur espoir en des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous procure tout avec abondance (1 Timothée 6, 17). C’est en lui qu’est le commencement de l’espérance.

            Dieu est donc riche de trois manières. Ce qui concerne l’homme [de la parabole] et ses biens est donc clair. Voyons ce qu’il en est de sa prévoyance, qui est indiquée lorsque Jésus dit : [Un homme], qui avait un intendant.

            Mais qui est cet intendant ? Je dis que l’intendant est l’administrateur d’un domaine. Il s’ensuit que Dieu, qui peut tout faire par lui-même en raison de sa puissance, mais ne l’a pas voulu, a plutôt confié l’administration à d’autres et s’est réservé le gouvernement ; il a voulu que d’autres administrent pour que soient conservées la beauté de l’ordre et la perfection de l’univers. À supposer que quelqu’un n’aurait pas besoin d’un autre, la beauté de l’ordre n’existerait pas. Psaume 104[103], 24 : Que tes œuvres sont belles, Seigneur ! Tu les as toutes faites avec sagesse, la terre est remplie de ce qui t’appartient. De même, il a voulu tout gouverner selon sa volonté, parce qu’il n’a pas voulu qu’il y eût quoi que ce fût d’inutile. Ainsi, dans le livre de la Sagesse 14, 4 : Puisque tu as le pouvoir de tout sauver, et ensuite : Pour que toutes vos œuvres ne restent pas inutiles, les hommes confient leur vie à un bois fragile. Pourquoi Dieu a-t-il fait le soleil ? Pour que nous ne soyons privés ni de sa chaleur ni de sa lumière. Il serait superflu s’il n’avait pas d’utilité. Et toi, tu es superflu dans le monde si tu n’as pas d’utilité. As-tu donc établi en vain [tous] les fils des hommes ? dit le Psaume. C’est comme s’il disait : « Non ! » Et le Seigneur a ordonné que le serviteur inutile soit jeté dans les ténèbres extérieures (Matthieu 25, 30). Que faut-il donc dire du serviteur nuisible ? De même, c’est par libéralité que Dieu a voulu confier à d’autres l’administration. Dieu a voulu que la bonté d’une chose soit transmise à d’autres. Denys, dans La Hiérarchie céleste, ch. 3, dit que « rien n’est plus divin que de devenir le collaborateur de Dieu ». Et quand tu parles en public pour le salut de l’âme ou quand tu fais autre chose de bien, tu collabores avec Dieu. Ainsi Dieu dit à Moïse (Exode 9, 1) : J’ai fait de toi un dieu pour Pharaon.

            [Jésus] dit : [Un homme,] qui avait un intendant. Qui sont les intendants ? [Denys] dit que Dieu a établi ses intendants selon divers ordres. D’abord, il a établi les anges pour administrer toute créature. Ainsi, Augustin [écrit] dans le Commentaire littéral de la Genèse : « Tous les corps sont gouvernés par des créatures spirituelles. » Hébreux 1, 14 : Ils sont tous des esprits en service. Ce sont de grands baillis. Mais ils sont inférieurs à ceux qui sont préposés aux affaires terrestres. Ainsi, dans Genèse 1, 26 : Faisons l’homme à notre ressemblance et à notre image, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les animaux et les volatiles, bref sur tous les êtres. Psaume 8, 7 : Tu as mis toutes choses sous ses pieds, mais sachez que le Seigneur lui-même est Dieu (Psaume 100[99], 3). Ainsi Jean Chrysostome dit à propos de la parabole de l’intendant, qui fait partie des textes rejetés[9] : « Tu es un étranger et les droits qui te sont attribués le sont de manière transitoire et pour un court laps de temps. » Et il donne deux exemples, en disant : « Maintenant, tu possèdes un champ ou un serviteur. Mais considère combien il a existé de maîtres auparavant en nombre infini : c’est à peine s’ils ont des parcelles de terre ! De même, en est-il de toi comme de celui-là qui se repose maintenant à l’ombre : tu t’en vas, et un autre vient qui se repose à cet endroit comme tu le faisais. Ainsi, dans le monde, tu cèdes (ta place) selon la volonté de la divine Providence, non selon la tienne. » Tu es donc l’intendant, et non pas le maître. Il y a aussi des baillis intermédiaires entre les hommes et les anges, qui sont supérieurs aux hommes et sont placés au-dessus d’eux. Ainsi, l’Apôtre [dit] : Placés au-dessus comme dispensateurs (1 Corinthiens 4, 1). De même, Dieu a suscité des serviteurs glorieux, à savoir les bienheureux Dominique et François, qui se sont mis au service du salut des hommes, et ils se sont appliqués à conduire les hommes au salut. Et tous les saints se sont mis au service du salut des hommes, et les résultats de leurs bons efforts sont glorieux. Aussi sont-ils maintenant glorieux dans la patrie céleste, à laquelle nous conduise Celui qui, avec le Père et le Fils, etc.

 

Deuxième partie

[L'intendant indigne qui dissipe les biens de son maître]

            Il y avait un homme riche…

            Comme nous l’avons dit aujourd’hui, deux personnages apparaissent dans cette parabole, à savoir le maître et l’intendant. Certaines choses ont été dites à propos des deux ; nous parlerons maintenant de l’intendant.

            Nous pouvons considérer trois points concernant l’intendant, à savoir sa fonction, ses abus et le danger [qu’il court] : son métier, car il était intendant ; ses abus, car il dilapida les biens de son maître ; et le danger, car il perdit sa réputation.

            J’ai dit que les intendants sont des administrateurs, comme les anges et les hommes. Et parce que nous sommes des hommes, disons que l’homme est celui à qui est confié le soin de distribuer les biens. Il y a trois choses que le Seigneur a confiées à l’homme : lui-même, les biens spirituels et les affaires extérieures.

Je dis d’abord que le Seigneur s’est confié lui-même à l’homme. Telle est la différence entre l’homme et les autres êtres vivants : c’est que le Seigneur a donné à l’homme pouvoir sur lui-même. L’homme peut faire de lui-même ce qu’il veut, alors que les autres êtres vivants sont mus par leur instinct naturel. Ainsi, Siracide 15, 14 [dit] : Au commencement Dieu a créé l’homme et il l’a laissé dans la main de son conseil. Si tu avais confié quelque chose à quelqu’un, tu exigerais des comptes de sa part ; mais remarque-le : si un lion tue un homme, Dieu ne le punit pas, car le soin de lui-même ne lui a pas été confié. L’Apôtre dit dans 1 Corinthiens 9, 9 : Dieu se met-il en peine des bœufs ? Mais Dieu a confié l’homme à lui-même ; il doit donc lui en rendre compte. Ainsi Qohélet 11, 9 : Marche dans la voie de ton cœur, c’est-à-dire selon les désirs de ta volonté, et selon le regard de tes yeux, c’est-à-dire selon ton intelligence, mais sache que pour tout cela, Dieu te fera venir en jugement.

En deuxième lieu, Dieu a confié à l’homme les biens spirituels, car l’homme a le pouvoir d’user des biens spirituels, et il peut en user bien ou mal. Ainsi dans l’évangile de Matthieu 25, 14 : Un homme, partant pour un pays étranger, convoqua ses serviteurs et leur remit ses biens, à savoir, les biens temporels, et Luc 19, 13 : Faites-les valoir jusqu’à ce je revienne. Si tu possèdes la charité, tu peux t’en servir bien ou mal, et il te faudra en rendre compte. Ainsi, l’Apôtre (dit-il) en 1 Corinthiens 14, 32 : Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes. Et il faudra en rendre compte. Grégoire (écrit) dans son Homélie 9 sur l’évangile : « Quand croissent les dons, croissent les comptes (à rendre) de ces dons. »

Troisièmement, Dieu a confié à l’homme les biens extérieurs, pour qu’il en use. Psaume 8, 8 : Tu as mis toutes choses sous ses pieds, etc., et tu dois rendre compte à Dieu. Si un maître t’avait confié ses biens, il faudrait que tu lui en rendes compte à la fin de l’année. Ainsi Dieu, à la fin de ta vie, exigera-t-il (que tu rendes) compte des biens qui t’ont été confiés. C’est ainsi qu’il est dit contre les méchants dans la (lettre) canonique de Jacques 5, 1 : Vous, maintenant, pleurez, éclatez en sanglots à la vue des misères qui vont fondre sur vous. Et plus loin, Jacques 5, 9 : Voici que le juge est à la porte. Voilà ce qu’il en est de la fonction de l’intendant !

            Voyons les abus de l’intendant, ce qui est indiqué lorsqu’il dit : Il dissipa les biens [de son maître]. Mais de quelle manière l’intendant dissipe-t-il les biens de son maître ? De trois manières : en premier lieu, je dis que l’intendant dissipe les biens de son maître en les usurpant. Par exemple, supposons que l’intendant, à qui le maître a confié son domaine ou d’autres biens, ne voudrait pas travailler au profit de son maître, mais se les approprierait, il serait appelé voleur. Dieu t’a confié à toi-même, non pour que tu sois à toi-même, mais pour que tu sois à lui et pour que tu cherches la gloire de Dieu, non la tienne. L’Apôtre [dit] dans 2 Timothée 2, 15 : Efforce-toi de te présenter devant Dieu comme un homme éprouvé, un ouvrier qui n’a pas à rougir. Mais il y en a qui ne se considèrent pas comme [des hommes] libres. Ainsi, Job 21, 15 [leur fait-il dire] : Qu’est-ce que le Tout-Puissant pour que nous le servions ? De même, si Dieu t’a donné la sagesse et la vertu, dans quel but te les a-t-il données si ce n’est pour que tu le serves et que tu lui rendes gloire ? Dans Daniel 2, 23 : À celui qui m’a donné la sagesse, je veux rendre gloire. Et Hilaire dit : « Je sais que la principale fonction de ma vie que je te dois, Père Tout-Puissant, est que toutes [mes] paroles et toutes [mes] pensées parlent de toi. » Mais certains ne sont pas ainsi, comme le dit le Psaume 12[11], 5 : Nous lèvres nous appartiennent ; qui serait notre maître ? S’ils sont capables de bien disputer et de bien commenter, ils ne devraient pas, pour autant, attaquer Dieu et la foi. Ainsi Isaïe 3, 8 : Leurs paroles et leurs œuvres sont contre le Seigneur. Dieu t’a donné la richesse afin que tu la tournes à son honneur. Ainsi David, en 1 Chroniques 29, 14 [dit-il] : Toutes choses sont à toi, et ce que nous avons reçu de ta main, nous te l’avons donné. À l’opposé, certains pensent que tous leurs biens sont à eux, et non à Dieu. Job 22, 17‑18 : Ils se sont imaginé que le Tout-Puissant ne pourrait rien leur faire ! Alors que c’est lui qui a rempli de biens leur maison. Et Isaïe 24, 5 : Ils ont rompu l’alliance éternelle. Il faut comprendre que toutes les créatures doivent exister en vue de la gloire de Dieu. L’intendant dissipe donc les biens de son maître en les usurpant.

            Deuxièmement, il arrive que l’intendant – ou le dispensateur – dissipe les biens de son maître en les retenant injustement. Celui qui devrait vendre le vin [de son maître] et qui le retiendrait jusqu’à ce qu’il se corrompe, celui-là dissipe les biens de son maître en les retenant injustement. Tu prends soin de toi, non pas pour t’occuper de toi seul et pour prendre soin de toi seul. Ainsi l’œil n’est pas fait pour lui-même seulement, mais pour être au service du corps. Un vieillard dit, dans Térence, Heautontimoroumenos, I, 1 : « Parce que je suis un homme, j’estime que rien d’humain ne m’est étranger. » De même, tu as reçu la grâce de Dieu : crois-tu donc que tu la possèdes de sorte que toi seul la possèdes ? Certes non. C’est comme le soleil, qui ne possède pas la clarté seulement pour lui seul, mais pour la répandre sur les autres. Ainsi Dieu t’a donné la grâce pour que tu la partages avec les autres. Ainsi, le bienheureux Pierre [dit] : Que chacun mette au service des autres le don qu’il a reçu, comme de bons dispensateurs de la grâce de Dieu (1 Pierre 4, 10). Et le sage dit, [Sagesse 7, 13] : Je l’ai apprise sans arrière-pensée, je la communique sans envie. De même, tu dois administrer les biens temporels pour les autres, et non pas seulement les posséder selon ta propre volonté. L’Apôtre dit en 1 Timothée 6, 17 : Aux riches du siècle présent, prescris de ne pas être orgueilleux, et de distribuer [leurs biens] facilement. Dans Politique, II, lect. 4, le Philosophe dit que les meilleures cités sont celles dans lesquelles les biens sont distincts et leur usage commun. Il est dit dans Joël 1, 17 : Les magasins tombent en ruine [parce que] le blé est disparu, littéralement, « il a été consommé ». C’est pourquoi dans la [lettre] canonique de Jacques 5, 2, [il est dit] : Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont mangés des vers. Votre or et votre argent se sont rouillés, et leur rouille rendra témoignage contre vous. Basile dit, dans son homélie sur ce passage de Luc : Je détruirai : « Les hommes ont coutume de dire : “Dieu n’est pas juste !” Est-ce que Dieu est injuste parce qu’il répand les biens de manière inégale entre nous ? Non, il n’est pas injuste. Pourquoi es-tu dans l’abondance, alors que celui-là mendie, si ce n’est pour que, en lui dispensant la nourriture nécessaire à sa vie, tu obtiennes la récompense de la vie et pour que lui soit couronné des récompenses de la patience ? Mais toi, n’es-tu pas un pillard en t’appropriant les biens qui t’ont été confiés pour être distribués ? C’est le pain des pauvres que tu gardes, c’est la tunique de quelqu’un qui est nu que tu conserves dans ta chambre, c’est la chaussure d’un va-nu-pieds qui s’abîme chez toi, c’est l’argent d’un indigent que tu tiens caché dans ta maison ; c’est pourquoi il y a tant de torts que tu pourrais causer ! »

            D’autres intendants – ou dispensateurs – sont des dispensateurs qui distribuent avec prodigalité. En premier lieu, ils se donnent au Diable pour un petit plaisir ; contre eux, il est dit dans Proverbes 5, 9 : De peur que tu ne livres à d’autres ton honneur, et tes années au tyran cruel. D’autres, s’ils possèdent la grâce, la vendent pour obtenir la faveur du vulgaire. Contre eux, il est dit en Matthieu 7, 6, dit : Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint ! Ils donnent des biens temporels à des bouffons ; ils ne donneraient rien à un homme de bien. Contre eux, le Siracide 12, 5 dit : Fais du bien à l’homme pieux et n’assiste pas le pécheur, c’est-à-dire que, dans la mesure où il est pécheur, il [ne] faut [pas] l’encourager dans son péché. On lit dans Luc 15, 3s que le fils prodigue dilapida une partie de son patrimoine en vivant dans le luxe. Plût au ciel qu’il n’y en eût pas tant qui gaspillent leur âme !

            Ce qui concerne la fonction de l’intendant et le mauvais usage qu’il fait [des biens de son maître] est maintenant clair. Voyons maintenant le danger que court l’intendant.

            Ce danger se présente à nous sous trois formes : d’abord, la perte de sa réputation, puisqu’on dit qu’il perdit sa réputation ; en deuxième lieu, la perte de sa fonction, car il est dit : Tu ne pourras plus être intendant ; en troisième lieu, le danger couru par l’intendant [apparaît] dans le fait qu’il ne peut plus s’aider lui-même. En effet, il dit : « Bêcher, je n’en ai pas la force ; mendier, j’en ai honte. » (Luc 16, 3)

            Premièrement, je dis que le danger couru par l’intendant – ou le dispensateur – vient de la perte de sa réputation. Quelqu’un a possédé beaucoup de biens. Il vient à mourir ; ses péchés ne restent pas cachés. Qui lui a fait perdre sa réputation ? Sa conscience, celle des saints et Dieu lui-même, pour qui tout est à nu et dévoilé. (Psaume 69[68], 6)

            De même, le danger couru par l’intendant apparaît dans la perte de sa fonction, puisqu’il est dit de lui : Tu ne pourras plus être intendant. Tu as eu de la science et de l’argent ; tu viens à mourir : tu ne pourras plus les avoir ! Psaume 49[48], 18 : Le riche, à sa mort, n’emportera pas tous ses biens, c’est-à-dire [qu’il n’emportera] rien. Job 1, 21 : Nu, je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y retournerai. Tu diras peut-être : « Je pourrai peut-être acquérir quelque chose. » Non, certes, parce que tu ne peux pas t’aider toi-même. C’est pourquoi il est dit : « Bêcher, je n’en ai pas la force ; mendier j’en ai honte. » Ainsi, il est dit dans Qohélet 9, 10 : Tout ce que ta main peut faire, fais-le avec ta force ; car il n’y a plus ni œuvre, ni intelligence, ni science, ni sagesse dans l’enfer où tu vas. Peut-être diras-tu : « Je demanderai à la bienheureuse Vierge et aux saints de me venir en aide. » Ce ne sera certes pas alors le moment opportun pour mendier. C’est pourquoi il est dit : « Mendier, j’en ai honte. » Les vierges folles ont voulu mendier, mais on ne leur a rien donné, mais celles qui étaient prêtes entrèrent au festin de noces [Matthieu 25, 10]. L’intendant court donc un danger.

            Cependant, quel est le remède ? Pour celui qui aurait une affaire devant un juge et serait accusé, et dont le crime serait connu, quel serait le conseil le plus salutaire ? Je dis que le conseil le plus salutaire serait celui que lui donnerait le roi, à savoir, que le roi lui dise : « Fais ceci et tu seras libéré. » Ce serait le conseil le plus salutaire. Le Christ te donne un conseil. Quand certains perdent leur réputation et ne peuvent plus être intendants, ni bêcher, ni mendier, ils doivent suivre le conseil du Christ qui dit [Luc 16, 9] : Faites-vous des amis avec la richesse malhonnête, afin que, lorsqu’elle viendra à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. Mais qu’est-ce que ce conseil et cette richesse ? C’est le conseil que Daniel donna à Nabuchodonosor en disant [Daniel 4, 24] : Que mon conseil soit agréé devant toi : rachète tes péchés par des aumônes. [Le Christ] dit : La richesse malhonnête. Devons-nous donner aux pauvres des richesses injustement acquises, comme celles provenant d’un vol ? Certainement pas, car, dit Augustin, dans le Livre sur les paroles du Seigneur, sermon 35 : « Ne va pas te représenter Dieu à l’image de l’homme que tu méprises ! » Et Dieu dit dans Isaïe 61, 8 : Je déteste la rapine dans les sacrifices. On a coutume d’interpréter ou d’entendre de quatre manières ce que [Jésus] dit : La richesse malhonnête. La première manière est celle de Basile qui dit : « La richesse malhonnête, ce sont les péchés associés à la richesse. » Il arrive rarement que quelqu’un possède des richesses sans que l’un de ceux qui l’ont précédé ne les ait acquises malhonnêtement. Augustin dit, dans le Livre sur les paroles du Seigneur, sermon 35, que les richesses sont appelées richesse malhonnête parce que quelqu’un d’injuste les a estimées des richesses ; ou bien, elles sont appelées richesse malhonnête parce qu’elles conduisent à l’injustice. Jean Chrysostome, dans Theophyl., en cet endroit, dit que les richesses sont appelées richesse malhonnête parce que « tu les as gardées injustement. Tu possèdes un revenu de 20 ou 40 livres maintenant ? Au moins, distribue-le à ta mort. » Il y en a à qui elles doivent être distribuées. Certains s’inquiètent de leur propre réputation. Le Christ dit : Afin que, quand elle viendra à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. Augustin ajoute deux commentaires aux paroles du Christ et de l’intendant. L’intendant dit [Luc 16, 4] : Afin que, quand je serai destitué [de l’intendance], [il y ait des gens] pour m’accueillir chez eux, et le Seigneur dit [Luc 16, 9] : Dans les demeures éternelles. Augustin dit, dans le Livre sur les paroles du Seigneur, sermon 35 : « Qui sont ceux qui ont des demeures éternelles, sinon les saints de Dieu ? Qui sont ceux qui sont reçus dans les demeures éternelles, sinon ceux qui répondent aux besoins [des autres] et qui leur fournissent ce qui leur est nécessaire avec le sourire ? Ceux-là sont les petits dont parle le Christ, qui, ayant tout abandonné, se sont mis à la suite du Christ. » Est-ce qu’il faut faire l’aumône au pécheur ? Je dis que, toutes choses étant égales, il vaut mieux donner au juste qu’au pécheur, parce que, en donnant au juste, l’œuvre que tu accomplis est méritoire, et, semblablement, l’œuvre que lui accomplit ; mais il n’en est pas de même avec le pécheur : seule l’œuvre que tu accomplis est méritoire, non pas la sienne. Jean Chrysostome dit dans on sermon 33 au peuple d’Antioche : « L’aumône est la plus grande des vertus : elle ne construit pas des maisons d’argile, mais elle nous procure la vie éternelle. » Que [le Seigneur] daigne nous la procurer, etc.

 

[9] Remarque obscure. Elle renvoie probablement à des livres non «reçus» par l’Église, donc non canoniques, dont certains étaient connus à l’époque.

 

 

suivant