1505. Après avoir annoncé le relèvement de celui qui est mort [n° 1480], l’Évangéliste décrit ici l’ordre de la résurrection. Il commence par montrer ce qui se rapporte aux autres : d’abord la condition de celui qui est mort [n° 1506] ; ensuite la consolation des foules à l’égard des deux sœurs [n° 1508] ; enfin la dévotion de ces dernières [n° 1509].
Puis il met en avant ce qui convient à l’affection du Christ [n° 1531], et en dernier lieu il présente l’accomplissement du relèvement [n° 1540].
1. Rm 8, 28 (cf. Ad Rom. lect., VIII, n’ 695 s.
2. Jr 31,3.
3. In loannem hom., LXII, 2, PG 59, col. 344.
4. 2 Tm 2, 12.
5. 2 Co 5, 14.
La condition de celui qui est mort, la consolation des deux sœurs et leur dévotion.
I
JÉSUS VINT DONC ET TROUVA LAZARE DANS LE TOMBEAU DEPUIS QUATRE JOURS DÉJÀ.
1506. La condition de celui qui est mort est décrite quant au moment de la mort ; elle datait de quatre jours JÉSUS VINT ET LE TROUVA MORT DEPUIS QUATRE JOURS DÉJÀ ; et quant au lieu : DANS LE TOMBEAU. À partir de cela il apparaît, selon le sens littéral, comme on l’a dit plus haut, qu’il mourut le jour où la maladie fut annoncée [au Seigneur].
1507. Selon Augustin 1, par ces quatre jours on signifie quatre morts différentes 2. Le premier jour est celui du péché originel que l’homme tire de la lignée de la mort 3 — Par un seul homme, le péché est entré dans le monde 4. Les trois autres jours se rapportent à la mort du péché actuel. Car tout péché mortel est appelé mort, selon cette parole du psaume : La mort des pécheurs est très mauvaise 5. Et ces trois jours se divisent selon la transgression de trois lois. D’abord celle de la loi naturelle que les hommes ont transgressée ; et c’est le second jour de la mort — Ils ont transgressé la Loi et le pacte éternel 6, c’est-à-dire la loi naturelle. Ensuite celle de la Loi écrite, que les hommes ont aussi transgressée ; et ainsi c’est le troisième jour — Moïse ne vous a-t-il pas donné la Loi ? Et aucun d’entre vous n’accomplit la Loi 7. Enfin celle de la loi de l’Évangile et de la grâce, que les hommes ont transgressée. Et c’est le quatrième jour, plus grave que tous les autres — Celui qui rejette la Loi de Moïse est mis à mort sans aucune pitié, sur la parole de deux ou trois témoins. D’un châtiment combien plus grave pensez-vous que sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, tenu pour profane le sang de l’alliance par lequel il a été sanctifié, et aura outragé l’Esprit de la grâce 8 ?
1. Tract, in Ioann., XLIX, 12, BA 735, p. 226-231.
2. À la suite de saint Augustin, de nombreux Pères de l’Église ont commenté le symbolisme des quatre jours dans le tombeau. Citons SAINT BERNARD : "Mais qu’en est-il de cette phrase : Seigneur, il sent déjà, car c’est le quatrième jour Un 11, 39) ? Peut-être ne comprendra-t-on pas immédiatement le sens de cette mauvaise odeur et de ces quatre jours. Pour ma part, j’interprète le premier jour comme celui de la crainte le jour où, à la vue du péché qui jette tous ses feux dans notre cœur, nous mourons (cf. Rm 6, 2) et sommes en quelque sorte ensevelis dans notre conscience. Le deuxième jour consiste, si je ne me trompe, dans l’effort du combat. Car il est fréquent que, dans les débuts de la conversion, la tentation de l’habitude dépravée resurgisse plus violemment et qu’il soit à peine possible d’éteindre les traits enflammés du diable (Ep 6, 16). Le troisième jour semble bien être celui de la douleur, quand on repasse ses années dans l’amertume de son âme (Is 38, 15) on est alors plus enclin à regretter amèrement les péchés du passé qu’à éviter soigneusement de les commettre dans l’avenir. Tu t’étonnes que J’interprète cela comme des jours ? Pourtant tels doivent bien se présenter les jours de la sépulture jours de brouillard et de ténèbres (So 1, 15), jours de deuil et d’amertume. Vient alors le jour de la honte, qui n’est pas différent des trois précédents l’âme, dans son état pitoyable, est couverte désormais d’une horrible confusion ; elle considère en effet avec précision la gravité et la quantité du mal qu’elle a commis, et elle fait défiler sous les yeux de son cœur les sombres images de ses péchés. Un esprit de ce genre ne se dissimule rien, il se juge rigoureusement et accentue même la gravité de tout ce qu’il a fait. En juge sévère pour lui-même, il ne s’épargne pas. Utile est cette rigueur poussée à bout, digne de miséricorde est cette dureté : elle se concilie facilement la grâce de Dieu, puisque, dans sa réflexion, l’esprit prend le parti de Dieu contre lui-même. " (Sermons pour l’année, Brepols & Taizé, p. 664-665, Sermon sur l’Assomption, IV, 3).
3. Quem homo trahit de mortis propagine. Saint Thomas reprend
cette expression à saint Augustin (cf. Tract, in Ioann., XLIX, 12, BA 735, p. 229). Dans la Somme théologique, saint Thomas rappelle comment saint Augustin a combattu l’hérésie de Pélage et résume les diverses tentatives qui ont été faites pour expliciter le mystère du péché originel. Mais ces recherches restant insuffisantes, il montre la nécessité de préciser théologiquement ce que la foi nous enseigne s Il faut s’avancer par un autre chemin, en disant que tous les hommes qui naissent à partir d’Adam peuvent être considérés comme un seul homme, en tant qu’ils sont unis dans la nature qu’ils reçoivent des premiers parents. Ainsi donc, les nombreux hommes provenant d’Adam sont comme les nombreux membres d’un seul corps " (Somme théol., I-II, q. 81, s. I). Adam s été établi par Dieu comme s chefs (princeps) de toute la race humaine. Si donc Adam, comme tête, désobéit par orgueil, il perd la plénitude de grâce, mais il demeure responsable de toute l’humanité, selon la chair et le sang. Le Christ est s Nouvel Adam s comme source capitale de la grâce sanctifiante pour tous les sauvés, en laissant à Adam sa responsabilité naturelle — la grâce ne détruit pas la nature, elle ne détruit pas l’ordre de sagesse voulu par Dieu créateur. Notons encore que le regard de saint Thomas, qui considère tous les hommes comme "un seul homme", est celui du théologien qui, à partir de la foi, considère toutes choses avec le regard de la sagesse de Dieu. Une telle affirmation ne peut se comprendre au niveau philosophique.
4. Rm 5, 12. Voir le commentaire de saint Thomas sur ce passage (Ad Rom. lect., V, n’ 406 s.).
5. Ps 33, 22. Cf. n’ 1169, note 8.
6. Ii 24, 5. Saint Thomas ne cite pas ici en entier le verset 5, qui est le suivant Ils ont transgressé les lois, ils ont changé le droit, ils ont détruit l’alliance éternelle.
7. Jn 7, 19.
8. He 10, 29.
Mais, d’une autre manière 2, le premier jour est le péché du cœur — Enlevez le mal de vos pensées 3. Le second jour est le péché de la bouche 4 — Qu’aucune parole mauvaise ne sorte de votre bouche". Le troisième jour est le péché des œuvres, dont il est dit : Cessez d’agir d’une manière perverse 5. Le quatrième jour est le péché des habitudes mauvaises au sujet duquel il est dit : Ainsi vous aussi, vous auriez pu faire le bien, alors que vous avez appris le mal 6.
Cependant, de quelque manière que l’on interprète, le Seigneur guérit parfois ceux qui sont morts depuis quatre jours, c’est-à-dire ceux qui ont transgressé la loi de l’Évangile et sont retenus dans l’habitude du péché.
2. Peut-être Alcuin.
3. Is 1, 16. Saint Thomas commente ainsi le verset 16 du chapitre 1 d’Isaïe : On fuit le mal de deux manières. Par l’expiation du passé, et à ce propos il dit Lavez-vous — Lave ton cœur de la méchanceté, Jérusalem, afin d’être sauvée ; jusques à quand demeureront en toi des pensées nuisibles ? (Jr 4, 14). En second lieu, parla vigilance à l’égard du futur, et cela de trois façons. [En veillant] à ne pas concevoir dans son cœur de mauvaises pensées, Soyez purs — Celui qui aime la pureté du cœur, à cause de la grâce de ses lèvres, aura le roi pour ami (Pr 22, 11). À ne pas réaliser ces pensées dans une œuvre, Chassez le mal, à savoir l’œuvre — Malheur à vous qui nourrissez des pensées vaines et faites le mal sur votre couche : dès que paraît la lumière du matin, ils l’exécutent (Mi 2, 1). À ne pas achever l’œuvre commencée ; Cessez d’agir d’une manière perverse — Préserve ton pied de la nudité et ta gorge de la soif (Jr 2, 25). " (Exp. super Isaïam, 1, 16, p. 16, I – 617-631).
4. Ep 4, 29. Saint Thomas commente : "La parole qui sort de la bouche fait voir et annonce les choses qui sont dans l’âme, parce que les paroles sont ce qui est connu des passions qui sont dans l’âme. La parole bonne est celle qui indique une bonne disposition intérieure, et la mauvaise est [celle qui en indique] une mauvaise. Or l’homme est ordonné intérieurement de trois manières par rapport à lui-même, de telle sorte que toutes choses soient soumises à sa raison ; par rapport à Dieu, de telle sorte que la raison lui soit soumise ; et par rapport au prochain, quand il l’aime comme lui-même. Il y a donc parfois une mauvaise parole, quand elle manifeste un homme qui n’est pas ordonné en lui-même ; et c’est la parole fausse de celui qui dit une chose et a en vue une autre — elle est semblable à une parole inutile et vaine. De même, il y s une parole mauvaise qui manifeste un homme qui n’est pas ordonné vers Dieu comme les parjures, les blasphèmes et autres choses du même genre. Enfin, il y a aussi une parole mauvaise quand elle va contre le prochain comme les injures, les paroles fourbes et fallacieuses" (Ad Eph. lect., IV, n° 259).
5. Is 1, 16.
6. Jr 13, 23.
II
OR BÉTHANIE ÉTAIT PROCHE DE JÉRUSALEM, À ENVIRON QUINZE STADES. BEAUCOUP DE JUIFS ÉTAIENT VENUS VERS MARTHE ET MARIE POUR LES CONSOLER AU SUJET DE LEUR FRÈRE.
1508. On décrit ensuite la condition de ceux qui viennent visiter [les deux sœurs], quant à l’opportunité de la visite, et quant à leur nombre.
Quant à l’opportunité, certes, parce que le lieu du mort était proche de’Jérusalem ; c’est pourquoi 1’Évangéliste dit : BÉTHANIE ÉTAIT PROCHE DE JÉRUSALEM, À ENVIRON QUINZE STADES, ce qui faisait presque deux milles ; car un mille a huit stades. Et ainsi, pour de nombreux Juifs de Jérusalem, venir en ce lieu était manifestement facile.
Au sens mystique, par Béthanie qui a le sens de "maison de l’obéissance 7", et par Jérusalem qui a le sens de "vision de paix", il est donné à entendre que ceux qui sont dans l’état 8 d’obéissance sont proches de la paix de la vie éternelle — Mes brebis écoutent ma voix et moi, je leur donne la vie éternelle 9. Et on dit "quinze stades", parce que celui qui veut, de Béthanie, c’est-à-dire de l’état d’obéissance, aller dans la Jérusalem céleste, doit franchir quinze stades. D’abord sept, qui se rapportent à l’observance de l’ancienne Loi, car le nombre sept se rapporte à l’ancienne Loi qui sanctifie le septième jour. Ensuite huit, pour l’accomplissement du Nouveau Testament auquel se rapporte le nombre huit, à cause de l’octave de la Résurrection.
7. Cf. n° 1473, note 3.
8. Le status désigne pour saint Thomas une manière d’être spéciale pour l’homme, qui se trsduit dans la manière d’agir. "L’état d’obéissance" appartient aux religieux ; en effet, "il appartient aux religieux d’être dans l’état de perfection. Or, pour l’état de perfection, l’obligation de ce qui appartient à la perfection est requise, ce qui se réalise envers Dieu par un vœu. Or il est manifeste que la pauvreté, la continence et l’obéissance sont requises pour la perfection de la vie chrétienne. Et c’est pourquoi l’état religieux requiert qu’on y soit obligé par vœu... " (Somme théol., q. 186, s. 6) ; voir q. 184, s. 5 ; q. 186, s. 1 ; s. 3-5.
9. Jn 10, 27-28.
La condition de ceux qui viennent visiter les deux sœurs est décrite quant au nombre, parce qu’ils sont nombreux. C’est pourquoi l’Évangéliste dit BEAUCOUP DE JUIFS ÉTAIENT VENUS VERS MARTHE ET MARIE, POUR LES CONSOLER. C’était certes de la piété — Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent. — Ne manque pas de consoler ceux qui pleurent
III
1509. Puis l’Évangéliste décrit les [deux] sœurs, d’abord Marthe, puis Marie [n° 1521].
Il décrit Marthe sous trois aspects. D’abord en tant qu’elle est accourue au-devant du Christ, puis quant à l’amour de dévotion qu’elle a témoigné au Christ [n° 1511], enfin quant au progrès d’instruction auquel le Christ l’éleva [n° 1512].
Jean 11, 20 – MARTHE ACCOURT AU-DEVANT DU CHRIST
DONC MARTHE, QUAND ELLE ENTEND QUE JÉSUS VIENT, COURT AU-DEVANT DE LUI, TANDIS QUE MARIE RESTAIT ASSISE À LA MAISON.
1510. La venue de Marthe au-devant du Christ est décrite comme rapide, parce que MARTHE, QUAND ELLE ENTEND QUE JÉSUS VIENT, COURT AU-DEVANT DE LUI, aussitôt, sans aucun retard. Il VIENT est au temps présent : peut-être que le Christ étant proche du village, quelqu’un l’avait précédé et annonça la venue du Christ à Marthe qui, dès qu’elle l’entendit, accourut aussitôt.
La raison pour laquelle Marthe entendit cela en premier, et accourut seule, est qu’elle était inquiète ; aussi le Seigneur lui dit — "Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu es troublée pour bien des choses" 5. C’est pourquoi, occupée à l’arrangement des affaires domestiques, elle courait de différents côtés à travers la maison, et accourut plus facilement au-devant du messager. MARIE ÉTAIT ASSISE À LA MAISON avec ceux qui étaient venus de Jérusalem : et c’est pourquoi elle ne put être prévenue aussi vite que Marthe.
La raison pour laquelle Marthe n’a pas prévenu aussitôt Marie est donnée par Chrysostome 6 – Marie en effet était assise avec les Juifs et Marthe savait que les Juifs poursuivaient le Christ et avaient déjà comploté sa mort. C’est pourquoi elle craignait que si elle lui disait la nouvelle et si Marie allait à la rencontre du Christ, ils aillent avec elle. À cause de cela, elle ne voulut donc pas la lui dire.
Mais si les Juifs avaient tramé un complot contre le Christ, comment visitaient-ils Lazare et ses sœurs qui étaient des familiers du Christ, et presque comme des disciples ? Chrysostome 7 répond qu’ils faisaient cela à cause de la nécessité du malheur et à cause de la noblesse de ces femmes qu’ils consolaient, ayant écarté le commandement de leurs chefs. Ou bien parce que ceux qui étaient présents n’étaient pas mauvais, mais se comportaient bien à l’égard du Christ : beaucoup en effet, parmi le peuple, croyaient.
1. Ce passage reprend, en ajoutant l’interprétation allégorique du chiffre 15, une remarque que l’on retrouvera dans la Glose ordinaire rapportée par l’édition de Douai (1617, col. 1191, a), mais qui n’apparaît pas parmi les sources habituelles de saint Thomas, pas même dans la Glose ordinaire de Walafrid Strabon éditée dans la Patrologie de Migne.
2. Sur la piété, cf. n° 1067, note 2.
3. Rm 12, 15.
4. Si 7, 38.
5. Lc 10,41.
6. In loannem hom., LXIII, 1, PG 59, col. 349.
7. Ibid., LXII, 2, col. 345.
Au sens mystique sont signifiées ici la vie active — représentée par Marthe, qui accourut au-devant du Christ pour montrer par [l'usage de] ses membres le bienfait de l’obéissance 1 — et la vie contemplative, représentée par Marie, qui est assise à la maison, vaquant au repos de la contemplation et à la pureté de conscience 2 — Entrant dans ma maison, je me reposerai avec elle 3.
Jean 11, 21 – L’AMOUR DE DÉVOTION DE MARTHE
MARTHE DIT DONC À JÉSUS : "SEIGNEUR, SI TU AVAIS ÉTÉ LÀ, MON FRÈRE NE SERAIT PAS MORT. ET MAINTENANT, JE SAIS QUE TOUT CE QUE TU DEMANDERAS À DIEU, DIEU TE LE DONNERA. "
1511. L’Évangéliste montre que l’amour de dévotion 4, en Marthe, devance tout. Avec dévotion elle expose ici deux choses au Christ l’une qui regarde le passé, l’autre qui regarde le futur.
Ce qu’elle dit : SEIGNEUR, SI TU AVAIS ÉTÉ LÀ, MON FRÈRE NE SERAIT PAS MORT, regarde le passé. Elle croyait en effet que, le Christ étant présent, la mort n’aurait pas lieu, puisqu’elle avait vu une femme guérie au seul toucher de la frange [du manteau] de Jésus 5. Et certes elle s’émouvait à bon droit, car la vie s’oppose à la mort. Or le Christ est la vie et l’arbre de la vie — Elle est un arbre de vie pour tous ceux qui la saisissent 6. Si donc l’arbre de la vie pouvait préserver de la mort, combien plus le Christ. Néanmoins elle avait une foi imparfaite, estimant que le Christ pouvait moins absent que présent. C’est pourquoi elle disait : SEIGNEUR, SI TU AVAIS ÉTÉ LÀ, MON FRÈRE NE SERAIT PAS MORT. Et certes, on peut dire cela d’une puissance limitée et créée ; mais de la puissance infinie et incréée qui est Dieu, il ne faut pas le dire, parce qu’elle se rapporte également aux réalités présentes et aux absentes ; ou mieux, toutes choses lui sont présentes — Penses-tu que je sois Dieu de près, dit le Seigneur, et non Dieu de loin 7 ?
1. Présentez vos membres comme esclaves à la justice pour la sainteté. (Rm 6, 19) ; cf. ibid., verset 12-14 ; 12, 1-8 ; 1 Corinthiens 6, 15-17 ; 1 Corinthiens 12.
2. Citons ici ce beau texte de saint Bruno s Ce que la solitude et le silence du désert apportent d’utilité et de divine jouissance à ceux qui les aiment, ceux-là seuls le savent qui en ont fait l’expérience. Ici, en effet, les hommes forts peuvent se recueillir autant qu’ils le désirent, demeurer en eux-mêmes, cultiver assidûment les germes des vertus, et se nourrir avec bonheur des fruits du paradis. Ici, on s’efforce d’acquérir cet œil dont le clair regard blesse l’époux d’un amour pur et limpide qui voit Dieu. Ici, on s’adonne à un loisir bien rempli et l’on s’immobilise dans une action tranquille. Ici, Dieu donne à ses athlètes, pour le labeur du combat, la récompense désirée : une paix que le monde ignore et la joie dans l’Esprit-Saint s (SAINT BRUNO, "Lettre à Raoul Le Verd", 6 ; dans Lettres des premiers chartreux, I, SC 88, p. 71). Citons aussi saint Bernard, qui commente ainsi le texte de saint Luc sur Marthe et Marie : "Que Marie examine, elle, ce qu’elle fait de son temps libre et qu’elle reconnaisse combien le Seigneur est bon (Ps 33, 9). Ous, dis-je, qu’elle examine avec quel empressement et quelle tranquillité d’esprit elle se tient assise aux pieds de Jésus, les yeux toujours fixés sur lui et l’oreille toujours tendue aux paroles de sa bouche, car sa vue est un plaisir et ses discours nous ravissent (Ct 4, 3). La grâce est répandue sur ses lèvres et sa beauté dépasse celle des fils des hommes (Ps 44, 3) ; elle dépasse même toute la gloire des anges... Heureuse es-tu surtout de percevoir dans le silence le secret du murmure divin (Jb 4, 12) ce silence dans lequel il est bon pour l’homme d’attendre le Seigneur (Lm 3, 26) s (Sermons sur l’Assomption, III, § 7). Sur la division entre la vie active et la vie contemplative signifiées par Marthe et Marie, voir SAINT THOMAS, Somme théol., II-II, q. 179-182. — Sur la pureté de la conscience évoquée ici, relevons deux passages de saint Bernard : s À défaut de pouvoir fixer le regard de ta méditation sur les liens éternels, dont la hauteur dépasse toute intelligence, tourne tes yeux vers les liens de la grâce, qui résident dans l’exercice des vertus. Tu verras de la sorte combien pure est la conscience, et libre le front de celui qui demeure et qui marche dans la chasteté et la charité, dans la patience et l’humilité, et dans toutes les autres vertus (SAINT BERNARD, Sermons divers, Desclée de Brouwer, 1, n° 16, p. 143). s Si la nature du corps réside dans sa santé, celle du cœur, elle, coïncide avec sa pureté. Un œil troublé ne saurait voir Dieu, or le cœur humain est justement fait pour voir son Créateur. Si donc la santé du corps réclame qu’on s’en préoccupe et qu’on veille sur elle, la pureté du cœur nécessite un soin d’autant plus grand qu’on est plus convaincu de la limpidité du cœur par rapport à celle du corps " (ibid., p. 144-145.)
3. Sg 8, 16.
4. Au sujet du terme latin devotio, voir n° 843, note 5 et n° 1391, note 6.
5. Cf. Mt 9, 20.
6. Pr3, 18.
7. Jr 23, 23.
Ce qu’elle dit ensuite regarde le futur ET MAINTENANT JE SAIS QUE TOUT CE QUE TU DEMANDERAS À DIEU, DIEU TE LE DONNERA. En cela, bien que d’une certaine manière elle ait dit vrai — car au Christ, en tant qu’il est homme, il appartenait de demander à Dieu, c’est pourquoi on lit qu’il a souvent prié, et l’Évangéliste dit plus haut : Si quelqu’un adore Dieu […] celui-là, il l’exauce 1 —, cependant elle dit moins [que la vérité], car par ces paroles on semble estimer le Christ comme un homme saint qui pourrait, en priant, supprimer la mort passée, comme Élisée releva un mort en priant 2.
JÉSUS LUI DIT : "TON FRÈRE RESSUSCITERA. " MARTHE LUI DIT : "JE SAIS QU’IL RESSUSCITERA À LA RESURRECTION, AU DERNIER JOUR. " JESUS LUI DIT : "MOI, JE SUIS LA RESURRECTION ET LA VIE. CELUI QUI CROIT EN MOI, MÊME S’IL MEURT, VIVRA ; ET QUICONQUE VIT ET CROIT EN MOI NE MOURRA JAMAIS. CROIS-TU CELA ?" ELLE LUI DIT : "OUI, SEIGNEUR, MOI J’AI CRU QUE TU ES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT, QUI EST VENU DANS CE MONDE. "
1512. L’Évangéliste montre ensuite le progrès de l’instruction de Marthe. Parce que jusqu’alors elle connaissait imparfaitement, le Seigneur, en l’instruisant, la fait progresser vers des choses plus élevées.
D’abord il annonce la résurrection de son frère : il annonce le miracle futur ; puis il montre l’intelligence que Marthe avait de la résurrection [n° 1514] ; ensuite il montre son pouvoir de ressusciter [n° 1515].
1513. Le miracle que le Seigneur annonce est la résurrection de Lazare. C’est pourquoi il dit : TON FRÈRE RESSUSCITERA — Tes morts vivront, et ceux qui t’ont été tués ressusciteront 3.
Or il faut savoir que le Christ a ressuscité trois morts : la fille du chef de la synagogue, comme Matthieu le rapporte 4, le fils de la veuve qu’on emportait hors de la porte [de la ville], comme Luc le rapporte 5, et Lazare qui était depuis quatre jours dans le tombeau. La jeune fille dans la maison, le jeune homme hors de la porte, Lazare dans le tombeau. Il ressuscita la jeune fille ayant avec lui un petit nombre de témoins, les parents de la jeune fille et trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean ; le jeune homme, une grande foule étant présente ; et Lazare, une multitude y assistant, et avec quels gémissements !
Par ces trois ressuscités, on entend trois genres de pécheurs. Certains en effet pèchent par consentement au péché mortel dans leur cœur ; et ceux-ci sont désignés par la jeune fille morte dans la maison. D’autres sont ceux qui pèchent par des actes et des signes extérieurs ; eux sont désignés par le mort qu’on emporte hors de la porte [de la ville]. Mais quand on est établi dans le péché par l’habitude, alors on est enfermé dans le tombeau. Et cependant le Seigneur les ressuscite tous. Mais ceux qui pèchent par le seul consentement, et meurent ainsi en péchant mortellement, sont plus facilement relevés ; et parce qu’un tel péché est secret, il est guéri par une correction secrète. Quand le péché paraît à l’extérieur, alors il réclame un remède public 6.
1. Jn 9, 31.
2. Cf. 2 R 4, 18-37.
3. Is 26, 19. Ceux qui t’ont été tués, c’est-à-dire ceux qui t’appartiennent et qui sont morts pour toi.
4. Cf. Mt 9, 18-26.
5. Cf. Lc 7, 11-17.
6. Ce paragraphe reprend un long développement de saint Augustin cf. Tract, in Ioann., XLIX, 2 et 3, BA 73", p. 200-209.
1514. L’Évangéliste montre l’intelligence qu’avait Marthe de la résurrection promise lorsqu’il dit : MARTHE LUI DIT : "JE SAIS QU’IL RESSUSCITERA À LA RÉSURRECTION, AU DERNIER JOUR." En effet, on n’a jamais entendu dire 7 que quelqu’un ait ressuscité un mort datant de quatre jours et sentant dans le tombeau. C’est pourquoi il ne pouvait pas venir au cœur de Marthe qu’aussitôt il le relèverait d’entre les morts. Mais elle croyait que ce serait à la résurrection commune. C’est pourquoi elle dit JE SAIS, c’est-à-dire je tiens très certainement QU’IL RESSUSCITERA AU DERNIER JOUR Moi je le ressusciterai au dernier jour 1.
1515. Ensuite le Seigneur, élevant Marthe à des choses plus hautes, montre d’abord sa puissance et son pouvoir de ressusciter puis il ajoute l’effet de son pouvoir [n° 1517] ; enfin, il sollicite vivement la foi [de Marthe] [n° 1518].
JÉSUS LUI DIT : "MOI, JE SUIS LA RÉSURRECTION ET LA VIE. "
1516. Sa puissance est une puissance vivificatrice : c’est pourquoi il dit cela, comme s’il disait : tu crois que ton frère ressuscitera au dernier jour ? Que les hommes ressuscitent, ce sera entièrement par ma puissance ; et c’est pourquoi, moi, par la puissance de qui tous ressusciteront alors, je peux même relever ton frère à l’instant.
Mais il dit deux choses : qu’il est LA RÉSURRECTION et qu’il est LA VIE. Il faut savoir en effet que quelques-uns réclament de participer à l’effet de la vie. Certains parce qu’ils ont perdu la vie ; et certains, non parce qu’ils l’ont perdue mais pour la conserver alors qu’ils l’ont déjà. Ainsi il dit : MOI, JE SUIS LA RÉSURRECTION, par laquelle ceux qui ont perdu la vie par la mort reviennent à la vie, ET LA VIE, par laquelle ceux qui sont vivants sont conservés.
Il faut savoir que ce qu’il dit : MOI, JE SUIS LA RÉSURRECTION, est une locution causale ; c’est comme s’il disait : moi je suis cause de la résurrection. Cette manière de parler n’est habituellement employée que pour les réalités qui sont cause d’une autre réalité. Or le Christ est la cause tout entière de notre résurrection, autant des âmes que des corps, et c’est pourquoi ce qu’il dit : MOI, JE SUIS LA RÉSURRECTION est une locution causale, comme s’il disait : qu’ils ressuscitent dans leurs âmes et dans leurs corps sera entièrement par moi — Puisque par un homme est venue la mort, par un homme aussi la résurrection des morts 2.
Et le fait même que JE SUIS LA RÉSURRECTION est mien du fait même que je suis LA VIE 3. Car il appartient à la vie de faire revenir certains à la vie, de même qu’il appartient au feu que quelque chose qui est éteint brûle à nouveau — En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes 4.
CELUI QUI CROIT EN MOI, MÊME S’IL MEURT, VIVRA ; ET QUICONQUE VIT ET CROIT EN MOI NE MOURRA JAMAIS. CROIS-TU CELA ?
1517. L’effet correspond à la puissance. D’abord il parle de l’effet qui correspond à la première puissance ; puis de l’effet qui correspond à la seconde.
Ce qu’il avait dit d’abord de sa puissance est que lui-même est la Résurrection. Et à cela correspond l’effet, que lui-même vivifie les morts ; quant à cela il dit : CELUI QUI CROIT EN MOI, MÊME S’IL MEURT, VIVRA.
La raison en est que moi je suis cause de la résurrection, et quelqu’un obtient l’effet de cette cause en croyant en moi. C’est pourquoi il dit : CELUI QUI CROIT EN MOI, MÊME S’IL MEURT, VIVRA, car par le fait qu’il croit, il m’a en lui — Que le Christ habite en vos cœurs par la foi 5.
7. Cf. Jn 9, 32.
1. Jn 6, 40.
2. 1 Corinthiens 15, 21.
3. Voir sMNT AUGUSTIN "Ideo resurrectio quia vira" (Tract. in Ioann., XLIX, 14, HA 73", p. 230-233).
4. Jn 1, 4.
5. Ep 3, 17.
Celui qui m’a, a la cause de la résurrection. Donc, CELUI QUI CROIT EN MOI, VIVRA. Que quelques-uns ressuscitent par la foi, on le tient de ce qui est dit plus haut : Elle vient l’heure, et c’est maintenant, où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront 1 de la vie spirituelle, ressuscitant de la mort de la faute, et aussi de la vie naturelle, ressuscitant de la mort comme peine 2.
Ce qu’il avait dit ensuite de sa puissance est que lui-même est la Vie. Et à cela correspond l’effet de conservation dans la vie ; c’est pourquoi il dit : ET QUICONQUE VIT de la vie de la justice, au sujet de laquelle il est dit : Mon juste vivra par sa foi 3, NE MOURRA JAMAIS, c’est-à-dire de la mort éternelle. Mais il aura la vie éternelle : Telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle 4. Et il ne faut pas l’entendre comme si on ne mourait pas, pour un temps, de la mort de la chair. Mais il faut comprendre qu’un jour on mourra ainsi, de sorte que, ce pendant, ressuscité, on vive pour l’éternité dans son âme, jusqu’à ce que la chair ressuscite, désormais destinée à ne plus jamais mourir. C’est pourquoi il ajoute au même endroit : Et moi je le ressusciterai au dernier jour 5.
"CROIS-TU CELA ?" ELLE LUI DIT : "OUI, SEIGNEUR, MOI J’AI CRU QUE TU ES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT, QUI EST VENU DANS CE MONDE. "
1518. Le Seigneur sollicite vivement la foi de Marthe, afin de la rendre plus parfaite. C’est pourquoi il lui dit : CROIS-TU CELA ?
Et d’abord est exposée l’interrogation du Seigneur. Il n’interroge pas comme s’il ignorait, mais en connaissant sa foi, lui qui certes avait répandu en elle la foi elle-même : croire, en effet, vient de Dieu. Mais il demande que la foi qu’elle avait dans le cœur, elle la confesse de sa bouche 6 — On croit avec le cœur en vue de la justice, et on confesse la foi de sa bouche en vue du salut 7.
1519. L’Évangéliste montre ensuite la réponse de la femme. Cette réponse semble n’avoir pas de rapport avec ce que le Seigneur avait dit. Il a dit en effet : MOI JE SUIS LA RÉSURRECTION ET LA VIE et ensuite il a demandé si elle croyait cela. Or la femme ne répondit pas : je crois que tu es la Résurrection et la Vie, mais : MOI J’AI CRU QUE TU ES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT, QUI EST VENU DANS CE MONDE.
Cette parole est explicitée de deux manières. Chrysostome 8 en effet dit que cette femme n’ayant pas l’intelligence des paroles élevées du Seigneur, répondit, comme stupéfaite, en disant : Seigneur, moi je ne comprends pas ce que tu dis, c’est-à-dire que tu es la Résurrection et la Vie, mais J’AI CRU QUE TU ES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT.
Mais Augustin 9 dit que la femme répondit cela parce que ce qu’elle dit est la raison de toutes les choses dites auparavant par le Seigneur. Comme si elle disait : tout ce que tu dis de ta puissance et de l’effet du salut, je le crois entièrement, parce que moi je crois ce qui est plus et qui est la racine de tout, c’est-à-dire QUE TU ES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT.