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B. LES SŒURS DE LAZARE ANNONCENT SA MALADIE AU CHRIST

SES SŒURS ENVOYÈRENT DONC DIRE À JÉSUS "SEIGNEUR, VOILÀ QUE CELUI QUE TU AIMES EST MALADE. "

 

1475. L’Évangéliste montre ici l’annonce de la maladie par les sœurs de Lazare, qui étaient auprès du malade, affligées du malheur du jeune homme souffrant.

Dans cette annonce, trois choses sont à considérer. D’abord, que les amis de Dieu sont quelquefois affligés dans leur corps 3. C’est pourquoi, que quelqu’un soit par fois accablé dans son corps n’est pas le signe qu’il n’est pas l’ami de Dieu, ainsi qu’Eliphaz le reprochait faussement à Job Souviens-toi, je te prie qui a jamais péri innocent ? Ou quand des hommes droits ont-ils été détruits 4 ? Et c’est pourquoi elles disent : SEIGNEUR, VOILÀ QUE CELUI QUE TU AIMES EST MALADE — Le Seigneur corrige celui qu’il aime, et comme un père en son fils il met sa complaisance 5.

Ensuite, elles ne disent pas : "Seigneur viens, guéris-le", mais exposant seulement sa maladie, elles disent : IL EST MALADE 6. Par là est signifié qu’il suffit à l’ami d’exposer seulement une nécessité, sans ajouter une demande. Car l’ami, puisqu’il veut le bien de son ami comme son propre bien, de même qu’il est soucieux de repousser son mal propre, l’est aussi de repousser le mal de son ami 7. Et cela est vrai au plus haut point de celui qui aime de la manière la plus vraie — Le Seigneur garde ceux qu’il aime 8.

l. Jn 12, 3.

2. Traité sur l’évangile de saint Luc, VI, 14, SC 45 bis, p. 233. Saint Ambroise laisse la question ouverte, mais semble pencher vers l’unité des deux Marie. Il faut remarquer qu’il s’appuie sur les récits de Mt 26 et de Lc 7 sans faire intervenir celui de Jn 11.

3. Cf. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, In loannem hom., LXII, 1, PG 59, col. 341 et 343.

4. Jb 4, 7.

5. Pr3, 12.

6. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract, in Ioann., XLIX, 5, BA 73 p. 210-211.

7. Saint Thomas se sert ici de tout ce qu’Aristote a pu découvrir, en philosophe, sur l’amour d’amitié. Citons quelques-unes de ses affirmations Dans la pauvreté et dans les autres malheurs, le seul refuge auquel on pense, ce sont les amis. [l'amour d’amitié est nécessaire] aux jeunes pour les préserver de l’erreur ; aux vieillards pour leur assurer des soins et suppléer au manque d’activité dû à la faiblesse ; à ceux enfin qui sont dans la force de l’âge pour les inciter aux nobles actions : "Quand deux vont de compagnie car on est alors plus capable de penser et d’agir" (Ethique à Nicomaque, VIII, 1, 1155 a Il-16). Chacun des deux amis "est à la fois bon absolument et pour l’ami ; en effet, les hommes bons sont bons d’une manière absolue et utiles les uns aux autres" (ibid., 4, 1156 b 12-14). Saint Thomas, dans de nombreux lieux de sa théologie, reprend en les explicitant et en les approfondissant les affirmations d’Aristote sur l’amour d’amitié. Citons par exemple la question où saint Thomas étudie les effets de l’amour : "Dans l’amour d’amitié, celui qui aime est en celui qui est aimé, en tant qu’il considère les biens ou les maux de l’ami comme les siens propres, et la volonté de l’ami comme la sienne propre, de telle sorte que lui-même semble pâtir et être affecté des biens ou des maux en son ami. Et à cause de cela, le propre des amis est de "vouloir les mêmes choses et de s’attrister et de se réjouir dans les mêmes choses", selon ce que dit le Philosophe. Ainsi, en tant qu’il estime bien ce qui est de l’ami, celui qui aime semble être dans celui qui est aimé, en quelque sorte devenu une même chose avec celui qui est aimé.., s (Somme théol., I-II, q. 28, a. 2). " L’amour d’amitié cherche le bien de l’ami. Aussi, quand il est intense, il fait que l’homme est mû contre ce qui s’oppose au bien de l’ami.., " (ibid., a. 3). Dans le Contra Gentiles, à propos de la personne de l’Esprit Saint, saint Thomas dit aussi : Ce n’est pas seulement le propre de l’amitié qu’on révèle ses secrets à l’ami à cause de l’unité d’amour ; mais cette même unité demande que cela aussi que l’on a, on le communique à l’ami. En effet, puisque l’homme tient l’ami pour un autre lui-même, il est nécessaire qu’il lui vienne en aide, comme à lui-même, en lui communiquant ce qui lui appartient en propre. Aussi dit-on que le propre de l’amitié est de vouloir et de faire le bien pour l’ami, selon cette parole de la première épître de saint Jean Si quelqu’un a de quoi vivre en ce monde et voit son frère dans la nécessité, et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? (1 Jn 3, 17)" (Contra Gentiles IV, 21). s Or c’est le propre de l’amitié qu’on se réjouisse dans la personne de l’ami, qu’on trouve sa joie dans ses paroles et ses gestes, et qu’on trouve en lui la consolation contre toutes les anxiétés ; c’est pourquoi, dans les tristesses, c’est plus que tout auprès des amis que nous trouvons refuge, à cause de la consolation [que nous trouvons en eux] (ibid., 22).

8. Ps 144, 20.

Enfin ces deux sœurs, désirant la guérison de leur frère malade, n’allèrent pas personnellement à la rencontre du Christ, comme Jaïre 2 et le centurion et cela à cause de la confiance qu’elles avaient dans le Christ, à cause de la dilection spéciale et de la familiarité que le Christ leur avait témoignées. Et peut-être étaient-elles retenues par l’affliction, comme le dit Chrysostome 6 — Tel est ami pour partager ta table, et qui ne le restera pas au jour du malheur. L’ami, s’il demeure ferme, sera pour toi comme un égal, il agira pour ceux de ta maison en toute confiance 7.

2. Cf. Lc 8,41.

3. Cf. Mt 8, 5.

4. La dilectio est l’aspect qualitatif de l’amour celui-ci peut très bien ne pas impliquer d’acte particulier, mais peut aussi impliquer un choix personnel, un amour de préférence. Dans la Somme théo logique, saint Thomas affirme que la dilectio est s l’acte principal de la charité s, qui est une amitié divine voir II-II, q. 27.

5. Le mot latin famIIaritas n’a aucunement, chez saint Thomas, le sens péjoratif que peut avoir de nos jours le mot français. La fami hantas, chez saint Thomas, c’est l’intimité que peuvent avoir entre elles des personnes qui s’aiment, et qui se respectent en proportion même de leur amour mutuel. Dans son commentaire du Pater, où il montre que la prière fait de nous des familiers (des intimes *) de Dieu (In orationem daminicalem expositio, n° 1027), saint Thomas nous dit que la familiarité de Dieu avec l’homme est signifiée par les paroles "qui es aux cieux", si nous entendons par "cieux" les saints eux-mêmes, En effet, certains ont dit que Dieu, parce qu’il est élevé au-dessus de tout, ne se soucie pas des choses humaines ; mais il faut au contraire penser qu’il est proche de nous, bien plus, qu’il est au plus intime de nous-mêmes. Car il est aux cieux c’est-à-dire dans les saints, que le psaume appelle "cieux" — Les cieux racontent la gloire de Dieu... (Ps 18, 2) — et Jérémie dit Tu es en nous, Seigneur Qr 14, 9) " (ibid., n°1041). — Saint Thomas note souvent, avec beaucoup de finesse, qu’une familiarité excessive nuit au respect et engendre le mépris s Ne te montre trop familier avec personne, car une trop grande familiarité engendre le mépris et fournit occasion de se soustraire à l’étude conseille t-il à frère Jean (De mode studendi, n° 8). Mais cette familiarité excessive qui nuit à l’amour ne peut exister qu’entre les hommes, en raison même de leur imperfection. Avec Dieu il en va tout autrement. " Le commerce habituel avec les hommes et une familiarité excessive diminuent le respect de l’amour et engendrent le mépris ; si bien que, généralement, ceux que nous traitons plus familièrement, nous les respectons moins, et nous avons plus de considération pour ceux avec qui l’intimité n’est pas possible. Mais quand il s’agit de Dieu, c’est le contraire qui arrive. Plus on entre dans son intimité par l’amour et la contemplation, plus, reconnaissant son excellence, on le respecte avec amour et plus on s’estime petit —. Je t’avais entendu de mon oreille mais maintenant mon œil te voit c’est pourquoi je m’accuse moi-même, et je fais pénitence dans la poussière et la cendre (lb 42, 5-6). La raison en est que, la nature de l’homme étant faible et fragile, quand on fréquente longtemps quelqu’un on troue en lui des faiblesses, et la vénération qu’on a pour lui en est diminuée. Au contraire, la perfection de Dieu étant sans mesure, plus l’homme progresse dans la connaissance de Dieu, plus il admire l’excellence de sa perfection et plus augmente la vénération qu’il a pour lui * (Commentaire de saint Jean, n° 666). — Il semblerait que ce soient les anges qui aient avec Dieu la plus grande familiarité. L’ange n’est-il pas le familier de Dieu, lui qui se tient en sa présence s et le sert, alors que l’homme, lui, est comme étranger à Dieu et éloigné de lui par le péché s ? (In salutationem angelicam exp., n° 1112). "Il convient donc que l’homme loue l’ange comme étant proche et familier du Roi * (ibid.). Et pourtant, à l’Annonciation, c’est l’ange qui salue la Vierge Marie, car elle surpasse les anges dans son intimité avec Dieu. L’ange reconnaît cela en disant : Le Seigneur est avec toi, comme s’il disait "Je te manifeste ma vénération parce que tu as avec Dieu une plus grande intimité, une plus grande connaturalité que moi" (tu fami lianior es Deo quam ego), car le Seigneur est avec roi" (ibid n° 1119 ; voir aussi n° 1456, note 3, à propos de l’intimité que Dieu veut avoir avec les hommes, comparativement aux anges). Cette note d’intimité et de connaturalité est soulignée aussi à propos de la relation de la Vierge Marie avec l’Esprit Saint si Marie a voulu se fiancer à Joseph, c’est sous une motion qui se caractérise par sa radi calité et une connaturalité avec la personne même de l’Esprit-Saint ex familiari instinctu Spiritus Sancti (Somme théol., III, q. 29, s. 1, ad. 1 ; voir n° 1577, note 4). — Notons encore que, lorsqu’il cherche les raisons de la prédilection de Jésus pour Jean, saint Thomas note, comme troisième raison, la jeunesse de Jean s En effet, nous avons davantage de compassion pour les enfants et ceux qui sont faibles, et nous leur donnons des signes de familiarité — Parce qu’Isrsirl était un enfant, je l’as aimé (Os 11, 1) (sur Jn 21, 20, n° 2639). Et, en commentant Jn 1, 14 — et le Verbe est devenu chair, et il a habité parmi nous —, saint Thomas souligne que saint Jean prend, comme preuve de la vénté de ses paroles, l’expérience qu’il a eue de vivre avec le Christ dans une grande intimité Je suis bien placé pour lui rendre témoignage, car j’ai vécu avec lui (tum ipso conversatus sum). Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont palpé du Verbe de vie... (Jn 1, 1) (n° 178 ; sur la conversatio du Christ, voir n° 1584, note 2). — Le sommet de cette intimité divine et sensible — à la fois spirituelle et sensible parce que divine — n’est-il pas le sacrement de l’Eucharistie ? Ce sacrement, nous dit saint Thomas, "est le signe du plus grand amour, et ce qui soutient notre espérance, en raison de l’union si intime [qui se réalise] entre le Christ et nous [tam familiani conjunctione Chnisti ad nos]" (III, q. 75, s. 1).

6. In loannem hom., LXII, 1, PG 59, col. 342.

7. Si 6, 10-11.

C. LA RAISON DE CETTE MALADIE

OR EN ENTENDANT, JÉSUS LEUR DIT : "CETTE MALADIE NE MÈNE PAS À LA MORT, MAIS ELLE EST POUR LA GLOIRE DE DIEU, AFIN QUE PAR ELLE SOIT GLORIFIÉ LE FILS DE DIEU. " OR JÉSUS AIMAIT MARTHE, ET SA SŒUR MARIE, ET LAZARE.

1476. Ici, l’Évangéliste expose la raison de la maladie elle-même. Ensuite, on voit pourquoi [n° 1479], selon Augustin, les sœurs [de Lazare] n’allèrent pas à la rencontre du Christ.

OR EN ENTENDANT, JÉSUS LEUR DIT : "CETTE MALADIE NE MÈNE PAS À LA MORT, MAIS ELLE EST POUR LA GLOIRE DE DIEU, AFIN QUE PAR ELLE SOIT GLORIFIÉ LE FILS DE DIEU.

1477. La raison 1 de cette maladie est la glorification du Fils de Dieu. Il faut savoir que parmi les maladies du corps, certaines mènent à la mort, d’autres non. Mènent à la mort celles qui sont envoyées par Dieu de telle sorte que, par elles, certains encourent la mort ; mais ne mènent pas à la mort celles qui sont ordonnées à quelque chose d’autre. Car tout mal de peine est infligé par la divine Providence : Y aura t-il un mal dans une cité, que le Seigneur n'aura pas fait 2 ? En revanche, le mal de faute, Dieu n’en est pas l’auteur mais il le punit. Tout ce qui vient de Dieu est ordonné. Et c’est pourquoi tout mal de peine est ordonné à quelque chose, soit à la mort, soit à autre chose 3. Or cette maladie n’a pas été ordonnée à la mort mais à la gloire de Dieu.

1478. Mais Lazare n’est-il pas mort de cette maladie ? Il semble que si. Autrement, il ne sentirait pas après quatre jours passés dans le tombeau, et sa résurrection n’aurait pas été miraculeuse.

Il faut répondre que cette maladie ne fut pas ordonnée à la mort comme à une fin ultime, mais en vue d’autre chose, comme on l’a dit : de sorte que celui qui fut ressuscité, ayant été comme châtié, vive d’une manière juste pour la gloire de Dieu et que le peuple juif, en voyant ce miracle, se convertisse à la foi — Il m’a durement châtié, le Seigneur, et à la mort il ne m’a pas livré 4.

C’est pourquoi il est dit ensuite : MAIS ELLE EST POUR LA GLOIRE DE DIEU, AFIN QUE PAR ELLE SOIT GLORIFIÉ LE FILS DE DIEU. Là, selon Chrysostome 5, POUR et AFIN QUE ne sont pas pris en un sens causal mais consécutif. En effet, il n’a pas été malade pour que, par cela, Dieu soit glorifié. Mais la maladie est venue d’ailleurs et à partir d’elle il s’en est suivi que le Fils de Dieu fut glorifié en tant que, en ressuscitant [l'homme] il a utilisé [sa maladie] pour la gloire de Dieu.

Toutefois cela est vrai d’une certaine manière et pas d’une autre. On peut en effet considérer deux causes de la maladie de Lazare. L’une est naturelle ; et en cela la parole de Chrysostome se vérifie, parce que la maladie de Lazare, selon une cause naturelle, n’était pas ordonnée à la résurrection. L’autre cause peut être considérée comme la divine Providence ; et alors la parole de Chrysostome n’a pas la vérité car, pour la divine Providence, une maladie de cette sorte était ordonnée à la gloire de Dieu. Et selon cette [signification], POUR et AFIN QUE sont pris en un sens causal. ELLE EST POUR LA GLOIRE DE DIEU : bien que n’étant pas ordonnée à cela par l’intention d’une cause naturelle, elle était cependant ordonnée par l’intention de la sagesse divine à la gloire de Dieu, pour que, le miracle accompli, les hommes puissent croire dans le Christ et éviter la vraie mort. C’est pourquoi l’Évangéliste dit : AFIN QUE PAR ELLE SOIT GLORIFIÉ LE FILS DE DIEU.

1. Ratio infirmitatis. Le mot ratio, qui traduit le grec Xàyoç, a chez saint Thomas des significations diverses, qu’on ne peut préciser qu’en fonction du contexte. Ici, ratio exprime la causalité finale qui donne l’explication ultime de l’infirmité de Lazare. Mais ratio peut signifier aussi la détermination fondamentale, première : saint Thomas parle ainsi de la ratio entis, de la ratio boni, de la ratio vert... (cf. De veritate, q. 1, s. 1). Sur le sens du mot ratio, voir aussi Préface, note 4, p. 18.

2. Am 3, 6.

3. Cf. n°1301, note 9.

4. Ps 117, 18.

5. In loannem hom., LXII, 1, PG 59, col. 343.

Ici, le Seigneur se nomme ouvertement le Fils de Dieu, car lui-même devait être glorifié dans la résurrection de Lazare, et lui-même est le vrai Dieu — Pour que nous soyons dans le véritable, dans son Fils Jésus 1. — Ni lui, ni ses parents n'ont péché mais c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu 2.

 

OR JÉSUS AIMAIT MARTHE, ET SA SŒUR MARIE, ET LAZARE.

1479. Ici, selon Augustin, l’Évangéliste donne la raison pour laquelle les deux sœurs n’allèrent pas à la rencontre du Christ. Et cette raison, il la prend de la confiance en la dilection spéciale [du Christ pour elles]. C’est pourquoi il dit OR JÉSUS AIMAIT MARTHE, ET SA SŒUR MARIE, ET LAZARE. Et certes, celui qui était le consolateur des affligés aimait les sœurs qui étaient affligées et celui qui était le sauveur des malades aimait Lazare malade et mort — Il a aimé les peuples : tous les saints sont dans sa main

 

Jean 11, 6-19 – LA RÉSURRECTION DE LAZARE

 

1480. L’Évangéliste montre ici la résurrection du mort, en exposant d’abord le dessein de le ressusciter, puis l’ordre de la résurrection [n° 1505].

A. L’INTENTION DU CHRIST DE RESSUSCITER LAZARE

 

Le Seigneur d’abord donne lieu à la mort [n° 1481], puis annonce son intention d’aller vers le lieu où Lazare était mort [n° 1482], enfin son intention de le ressusciter [n° 1492].

 

Le Christ donne lieu à la mort.

1481. Le Seigneur donne lieu à la mort en s’attardant au-delà du Jourdain ; et c’est pourquoi l’Évangéliste dit : QUAND DONC IL APPRIT QUE [CELUI-CI] ÉTAIT MALADE, ALORS IL DEMEURA DEUX JOURS DANS LE MÊME LIEU. Par là il signale que le jour même où le Christ reçut le message des sœurs de Lazare, Lazare mourut ; car quand le Christ vint là, au lieu où il mourut, c’était déjà le quatrième jour. Or le Christ, après avoir reçu le message, demeura deux jours dans le même lieu, et le jour suivant se rendit en Judée.

1. 1 Jn 5, 20.

2. Jn 9, 3.

3. Tract. in Ioann., XLIX, 5 et 7, BA 73l p. 208-2 13.

4. Dt 33, 3.

S’il donna lieu à la mort [en tardant] tant de jours, c’est pour deux raisons. D’abord certes pour que la mort de Lazare ne fût pas empêchée par sa présence : car là où la vie est présente, la mort n’a pas lieu. Ensuite, pour que le miracle soit rendu plus crédible et que personne ne puisse dire qu’il l’a ressuscité alors qu’il n’était pas encore mort mais plutôt plongé dans la torpeur 2.

 

Le Christ manifeste son dessein de se rendre au lieu de la mort de Lazare.

PUIS, APRÈS CELA, IL DIT À SES DISCIPLES : "ALLONS DE NOUVEAU EN JUDEE. " LES DISCIPLES LUI DISENT : "RABBI, TOUT RÉCEMMENT LES JUIFS CHERCHAIENT À TE LAPIDER, ET DE NOUVEAU, TU T’EN VAS LÀ-BAS !" JÉSUS RÉPOND : "N’Y A-T-IL PAS DOUZE HEURES DE JOUR ? SI QUELQU’UN MARCHE PENDANT LE JOUR IL NE BUTE PAS, PARCE QU’IL VOIT LA LUMIÈRE DE CE MONDE. MAIS SI QUELQU’UN MARCHE LA NUIT, IL BUTE, PARCE QUE LA LUMIÈRE N’EST PAS EN LUI – "

 

1482. Le Seigneur manifeste ici le dessein qu’il a de se rendre au lieu [où Lazare était mort] ; d’abord il annonce son dessein ; puis, à la suite de cela, est notée la crainte des disciples [n° 1484] ; enfin, le Seigneur chasse leur crainte [n° 1485].

PUIS, APRÈS CELA, IL DIT À SES DISCIPLES : "ALLONS DE NOUVEAU EN JUDÉE. "

1483. Là on se demande pourquoi ici seulement il a annoncé aux Apôtres qu’il lui fallait se rendre à nouveau en Judée, alors qu’il ne l’a pas fait ailleurs.

La raison en est que les Juifs avaient récemment persécuté le Christ en Judée, de sorte qu’ils l’avaient presque lapidé. Aussi, à cause de cela, il s’était éloigné de là. C’est pourquoi on doit croire que, le Christ voulant se rendre là-bas une seconde fois, la crainte envahissait le cœur des disciples. Et parce que "les javelots que l’on voit arriver portent moins et que les maux qui sont prévus sont plus facilement supportés", comme le dit Grégoire, le Seigneur, pour enlever leur crainte, leur révèle quel dessein il a en se déplaçant.

Le fait qu’il retourne de nouveau en Judée donne à entendre, au sens mystique, que le Seigneur, à la fin du monde, doit revenir de nouveau vers les Juifs pour qu’ils se tournent vers le Christ La cécité a frappé en Israël [au moins en partie,] jusqu’à ce que soit entrée la plénitude des nations 4.

 

1. Rappelons ici ce qu’Aristote dit du lieu dans la Physique : "Que donc le lieu existe, cela semble être évident à partir du remplacement. Là où maintenant il y a de l’eau, alors qu’elle en est partie comme d’un vase, â son tour de l’air s’y trouve. Et à tel moment, un autre corps occupe le même lieu" (Phys., IV, 1, 208 b 1-4). Et notons que saint Thomas utilise la philosophie du lieu pour, en théologien, contempler le mystère de l’omniprésence de Dieu créateur. Se demandant si Dieu est partout, il affirme : "Dieu remplit tout lieu, mais pas comme un corps. En effet, on dit qu’un corps remplit un lieu en tant qu’il ne souffre pas qu’un autre corps soit avec lui. Mais par le fait qu’il est dans un lieu, Dieu n’exclut pas que d’autres soient là... s (Somme théol., I, q. 8, a. 2). Voir aussi ibid., a. 3 et 4 ; Contra Gentiles, III, 68 ; I Sent., d. 37, q. 2.

2. Cf. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, In loannem hom., LXII, PG 59, col. 343.

3. XI – homiliae in Evangelia, PL 76, col. 1259.

4. Rm 11, 25. Saint Thomas commente : "La cécité est arrivée en Israël, non pas d’une manière universelle, mais pour une certaine partie du peuple d’Israël, comme on l’a montré plus haut — Aveugle le cœur de ce peuple (Is 6, 10) " (Ad Rom. lect., XI, n° 915). Cf. n’ 1700 s. (vol. II, à paraître).

LES DISCIPLES LUI DISENT : "RABBI, TOUT RÉCEMMENT LES JUIFS CHERCHAIENT À TE LAPIDER, ET DE NOUVEAU, TU T’EN VAS LA-BAS ! "

 

1484. L’Évangéliste montre la crainte des disciples. C’est comme si ceux-ci disaient : il semble que de toi-même tu ailles à la mort. Mais cette crainte est irraisonnable, parce que les disciples avaient avec eux Dieu comme protecteur, et celui qui est avec lui ne doit pas craindre — Présentons-nous ensemble : qui est mon adversaire 1 ? — Le Seigneur est ma lumière et mon salut : qui craindrai-je 2 ?

 

1485. Le Seigneur chasse cette crainte en confortant ses disciples. L’Évangéliste expose d’abord le conditionnement du temps, puis il montre quel temps est propice pour la marche [n° 1488] et quel temps ne l’est pas [n° 1489].

JÉSUS RÉPOND : "N’Y A-T-IL PAS DOUZE HEURES DE JOUR ?"

 

1486. Pour l’intelligence de ce passage, il faut savoir qu’il y a trois interprétations. L’une est de Chrysostome. N’Y A-T-IL PAS DOUZE HEURES DE JOUR ? comme si on disait vous hésitez à monter en Judée parce que récemment les Juifs ont voulu me lapider ; mais le jour a douze heures et ce qui arrive dans une, n’arrive pas dans l’autre. C’est pourquoi, bien qu’alors ils aient voulu me lapider, à une autre heure ils ne le veulent pas — il y a un moment pour tout 4 — Pour toute affaire il y a un temps et un moment favorable 5.

 

1487. Mais ici se présente une question littérale, parce qu’on parle soit du jour naturel, soit du jour artificiel 6. Si on parle du jour naturel, alors ce qu’il dit est faux, puisqu’il n’a pas douze mais vingt-quatre heures. Semblablement, si on parle du jour artificiel 6, ce qu’il dit est faux, parce que cela n’est vrai qu’au moment de l’équinoxe, seulement quand les jours sont égaux aux nuits.

Mais on répondra à cela qu’il faut l’entendre du jour artificiel, parce que chaque jour artificiel a douze heures. On divise en effet les heures des jours artificiels de deux manières : certaines sont égales, d’autres sont inégales. On divise celles qui sont égales selon le cercle de l’équinoxe, et selon cette [manière de faire] tous les jours n’ont pas douze heures, mais les uns plus, les autres moins, sauf seulement à l’équinoxe. On distingue les heures inégales selon les ascensions [des constellations] du zodiaque, à cause de son obliquité, parce que le zodiaque ne monte pas d’une manière égale dans toutes ses parties — c’est à l’équinoxe que c’est égal. Et chaque jour artificiel possède douze de ces heures inégales. Parce que, chaque jour, six constellations montent durant le jour, et six durant la nuit ; mais celles qui montent en été sont d’une ascension plus lente que celles qui montent en hiver. L’ascension de chaque constellation fait deux heures 7.

1. Is 50, 8.

2. Ps 26, 1.

3. Nous n’avons pas, à ce jour, trouvé cette référence.

4. Qo 3, 1.

5. Qo 8, 6.

6. Saint Thomas fait allusion â plusieurs reprises â ces différentes manières de diviser le temps, notamment à propos du mystère de la création et du mystère de la résurrection du Christ. Voir Somme théol., I, q. 74, a. 3, ad 6 ; III, q. 53, s. 2, ad 3. Sur l’aspect historique de la division du temps, voir entre autres F. VIGOUROUX, Dictionnaire de la Bible, t. III, article Heure, col. 683 — 686 Ch. DAREMBERG et E. SAGUO, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, t. III, article s Horologium s, p. 256 s.

7. Cf. III Sent., d. 21, q. 2., a. 2, ad 5.

8. Rm 13, 13.

SI QUELQU’UN MARCHE PENDANT LE JOUR IL NE BUTE PAS, PARCE QU’IL VOIT LA LUMIÈRE DE CE MONDE.

1488. SI QUELQU’UN MARCHE PENDANT LE JOUR, c’est-à-dire d’une manière droite et sans la conscience d’aucun mal — Marchons dans la droiture comme durant le jour —, IL NE BUTE PAS, il ne rencontre rien qui lui nuise. Et cela PARCE QU’IL VOIT LA LUMIÈRE DE CE MONDE, c’est-à-dire que la lumière de la justice est en lui — La lumière s’est levée pour le juste, et pour les cœurs droits une joie 1. C’est comme si le Seigneur disait : nous pouvons aller en sécurité puisque nous marchons pendant le jour 2.

 

MAIS SI QUELQU’UN MARCHE LA NUIT, IL BUTE PARCE QUE LA LUMIÈRE N’EST PAS EN LUI –

1489. SI QUELQU’UN MARCHE LA NUIT, celle des iniquités, il rencontrera facilement de nombreux dangers. De cette nuit, il est dit Ceux qui dorment, dorment la nuit 3. Et un tel homme BUTE, c’est-à-dire trébuche, PARCE QUE LA LUMIÈRE, celle de la justice, N’EST PAS EN LUI –

1490. Un certain Grec, Théophylacte 4, explicite ce passage d’une autre manière à partir de : SI QUELQU’UN MARCHE PENDANT LE JOUR, en disant que le jour est la présence du Christ dans le monde, et la nuit le temps qui suit sa Passion. De sorte que le sens est celui-ci : il ne faut pas craindre de la part des Juifs, parce que tant que moi je suis dans le monde, le danger n’est pas menaçant pour vous, mais pour moi. C’est pourquoi, quand les Juifs voulurent le prendre, le Seigneur dit aux foules : "Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez ceux — là s'en aller." Afin que s'accomplît la parole qu’il avait dite : Ceux que tu m’as donnés, je n'en ai pas perdu un 5. Mais pendant la nuit, c’est-à-dire durant le temps qui suit la Passion, vous devez craindre d’aller en Judée parce que vous souffrirez la persécution des Juifs — Frappe le pasteur, et alors, après que le pasteur aura été frappé, les brebis seront dispersées 6.

 

1. Ps 96, 11.

2. Cf. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, in loannem hom., LXII, 1, PG 59, col. 343.

3. 1 Th 5, 7.

4. Enarr. in Ev. S. bannis, chap. 11, PG 124, col. 90 C.

5. Jn 18, 8-9.

1491. Augustin 7 explicite ce passage d’une autre manière. Par le jour, on entend le Christ 8 – Tant qu’il fait jour, il me faut œuvrer aux œuvres de celui qui m’a envoyé […]. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde 9. Donc les douze heures de ce jour sont les douze Apôtres — Ne vous ai-je pas choisis, vous les Douze 10 ? Mais il faut craindre beaucoup ce qui suit Et l’un de vous est un démon. Judas donc n’était pas une heure de ce jour, parce qu’il ne brillait pas. Mais il faut comprendre que quand le Seigneur a parlé [des douze heures] il n’avait pas en vue Judas mais son successeur Matthias.

Le sens de cette parole : N’Y A-T-IL PAS DOUZE HEURES DE JOUR ? revient donc à dire : vous êtes les heures, moi je suis le jour. Si donc les heures suivent le jour, ainsi vous devez me suivre. C’est pourquoi, si moi je veux aller en Judée, vous ne devez pas me précéder ni changer ma volonté, mais vous devez me suivre. Semblablement il dit à Pierre : Va derrière moi, Satan 11, c’est-à-dire : ne me précède pas, mais suis-moi en imitant ma volonté.

SI QUELQU’UN MARCHE PENDANT LE JOUR, autrement dit : vous ne devez pas craindre le danger, parce que vous marchez avec moi qui suis le Jour l2. C’est pourquoi, comme celui qui marche dans le jour ne trébuche pas, c’est-à-dire NE BUTE PAS, ainsi vous non plus qui marchez avec moi — Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous 1 ? Et ceci PARCE QU’IL VOIT LA LUMIÈRE DE CE MONDE, c’est-à-dire qu’il me voit. S’IL MARCHE LA NUIT, dans les ténèbres de l’ignorance et du péché, alors IL BUTE. Et ceci PARCE QUE LA LUMIÈRE, c’est-à-dire la lumière spirituelle, N’EST PAS EN LUI non certes à cause d’un manque de lumière, mais à cause de la rébellion [de l’ignorance et du péché] — Ceux-ci furent rebelles à la lumière 2.

 

6. Za 13, 7.

7. Tract, in Ioann., XUX, 8, BA 7311, p. 214-219.

8. Cf. n° 1303-1306.

9. Jn 9,4 et 5.

10. Jn 6,71.

11. Mt 16, 23.

12. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract, in Ioann., XLIV, 5, BA’73", p. 21 Lui-même est le Jour. Que l’aveugle lave ses yeux dans le Jour pour voir le Jour. " Cf. 6, p. 23 ; 16, p, 39. Voir aussi n° 1470. On pense également à l’hymne de saint Ambroise : "Splendeur de la gloire du Père, de la Lumière produisant la lumière, Lumière de la Lumière et source de lumière, Jour illuminant le jour... "

 

Le Christ manifeste son dessein de ressusciter Lazare.

IL DIT CELA, ET ENSUITE IL LEUR DIT : "LAZARE, NOTRE AMI, DORT ; MAIS JE M’EN VAIS LE TIRER DU SOMMEIL. " SES DISCIPLES DIRENT : "SEIGNEUR, S’IL DORT, IL SERA SAUVÉ. " JÉSUS AVAIT PARLÉ DE SA MORT, MAIS EUX PENSÈRENT QU’IL PARLAIT DU REPOS DU SOMMEIL. " ALORS JÉSUS LEUR DIT OUVERTEMENT : "LAZARE EST MORT, ET JE ME RÉJOUIS POUR VOUS DE N’AVOIR PAS ÉTÉ LÀ, AFIN QUE VOUS CROYIEZ ; MAIS ALLONS VERS LUI – " THOMAS, APPELÉ DIDYME, DIT DONC AUX AUTRES DISCIPLES : "ALLONS, NOUS AUSSI, POUR MOURIR AVEC LUI – "

 

1492. Plus haut, le Seigneur a annoncé l’intention qu’il avait de se rendre dans le lieu de celui qui était mort ; ici, il dévoile son intention de le relever.

D’abord il annonce l’intention elle-même, en quelque sorte d’une manière implicite et obscure. Ensuite, l’Évangéliste montre la lenteur d’intelligence des disciples [n° 1497]. Puis le Seigneur révèle son intention elle-même d’une manière plus manifeste [n° 1500].

1. Rm 8, 31. Saint Thomas commente ainsi ce passage : "Si Dieu est pour nous, c’est-à-dire en nous prédestinant, en nous appelant, en nous justifiant et en nous magnifiant, qui sera contre nous ? c’est-à-dire qui pourra l’être d’une manière efficace — Présentons-nous ensemble qui sera mon adversaire ? (Is 50, 8) Délivre-moi, place-moi prés de toi, et que la main de n’importe qui combatte contre moi ! (Joë, 17, 3) (Ad Rom. lect., VIII, n’ 711). Job, note saint Thomas en commentant ce verset, ne demande pas à être délivré de l’adversité et établi dans une prospérité terrestre ; il demande à Dieu "de le conduire aux plus hauts sommets spirituels, et c’est pourquoi il ajoute et place-moi tout prés de toi. En effet, parce que Dieu est l’essence même de la Bonté, nécessairement celui qui est placé près de Dieu est délivré du mal. Or l’homme est placé près de Dieu dans la mesure où il s’approche de lui par son esprit, dans la connaissance et l’amour. Cela, certes, ne lui arrive qu’imparfaitement dans l'état de pèlerin [in statu viae] où l’homme souffre bien des assauts, et où il n’est cependant pas vaincu parce qu’il est placé près de Dieu ; mais l’homme est parfaitement placé près de Dieu par son esprit dans l’état du bonheur ultime [in statu ultimae felicitatis], où il ne peut plus souffrir d’assauts. C’est cela dont on exprime le désir en disant : et que le nom de n’importe qui combatte contre moi, parce que, si forts que soient les assauts que certains veuillent mener contre moi, l’assaut d’aucun d’eux ne m’affectera si je suis parfaitement établi auprès de toi. Voilà donc en quoi Job, au milieu des amertumes, trouvait consolation dans l’espérance d’être placé tout près de Dieu, où il ne pourrait plus craindre les assauts. " (Exp. super Job, 17, 3, p. 106-107, 1. 51-71).

2. Jb 24, 13.

I

 

IL DIT CELA, ET ENSUITE IL LEUR DIT : "LAZARE, NOTRE AMI, DORT ; MAIS JE M’EN VAIS LE TIRER DU SOMMEIL. "

 

1493. IL DIT CELA, ET ENSUITE IL LEUR DIT, autrement dit : une fois dit ce qui a été exposé plus haut, il dit à ses disciples : LAZARE, NOTRE AMI, DORT. Cela certes, selon Chrysostome, semble constituer une seconde raison chassant la crainte des disciples ; car la première procédait de l’innocence des disciples, parce que celui qui marche pendant le jour ne bute pas. Celle-ci est prise à partir d’une nécessité imminente ; en quelque sorte il est nécessaire de partir.

1494. C’est pourquoi, à ce sujet, le Seigneur fait trois choses. D’abord il rappelle l’amitié ancienne de celui qui est mort, en disant : LAZARE, NOTRE AMI, ami à cause des nombreux bienfaits et de la faveur qu’il nous a montrés. Et c’est pourquoi nous ne devons pas lui manquer dans la nécessité — Celui qui ne fait pas cas d’un dommage à cause de l’ami, est juste

 

3. In Ioannem hom., LXII, 1, PG 59, col. 343.

1495. Puis il montre l’imminence de la nécessité il DORT. C’est pourquoi il faut lui venir en aide — C’est dans la détresse qu’on reconnaît vraiment un frère Il dort, comme le dit Augustin, pour le Seigneur ; mais il était mort pour les hommes qui ne pouvaient le relever.

Il faut savoir en effet que le sommeil est pris en de nombreux sens. Parfois pour le sommeil naturel : Samuel dormit jusqu’au matin 3 et : Tu dormiras tranquille 4 ; parfois pour le sommeil de la mort — Nous ne voulons pas que vous soyez ignorants au sujet de ceux qui sont endormis, de sorte que vous ne soyez pas attristés comme tous les autres qui n’ont pas l’espérance 5 ; parfois pour la négligence — Voici qu’il ne sommeillera pas, qu’il ne dormira pas, celui qui garde Israël 6. Mais parfois aussi pour le sommeil de la faute — Éveille-toi, toi qui dors, et relève-toi d’entre les morts parfois pour le repos de la contemplation — Je dors, et mon cœur veille 8 ; parfois pour le repos de la gloire future — En paix tout à la fois je m’endors et me repose 9.

On parle de la mort comme d’un sommeil à cause de l’espérance de la résurrection 10. C’est pourquoi on a l’habitude d’appeler la mort une dormition, depuis le moment où le Christ est mort et est ressuscité — Et moi, j’ai dormi, je me suis endormi, et je me suis relevé parce que le Seigneur m’a soutenu 11.

 

1. Pr 12, 26.

2. Pr 17, 17.

3. 1 s 3, 15.

4. Jb 11, 18. En fait, il s’agit ici du sommeil de la mort Et enterré, tu dormiras tranquille. Saint Thomas commente : "Personne ne violera ton sépulcre, et tu n’auras pas non plus à craindre que quelqu’un attaque, et c’est pourquoi il ajoute : tu te reposeras et il n’y aura personne pour t’effrayer" (Exp. super Job, 11, 18, p. 78, 1. 267-270).

5. 1 Th 4, 12.

6. Ps 120, 4.

7. Ep 5, 14.

8. Ct 5, 2.

9. Ps 4, 9.

10. Tracs, in Ioann., XLIX, 9, BA 735, p. 220-221.

1496. Enfin il montre le pouvoir qu’il a de ressusciter, lorsqu’il dit : MAIS JE M’EN VAIS LE TIRER DU SOMMEIL. En cela il donne à entendre qu’il le ferait sortir du sépulcre avec autant de facilité que toi, tu réveilles celui qui dort dans son lit 12. Ce n’est pas étonnant, car il est lui-même celui qui relève les morts et les vivifie 13. C’est pourquoi lui-même dit Elle vient, l’heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu 14.

 

II

 

1497. L’Évangéliste montre ensuite la lenteur d’intelligence des disciples.

Il expose d’abord le signe de leur lenteur, à savoir qu’ils ne répondirent pas selon l’intention du Seigneur ; puis leur lenteur est montrée d’une façon manifeste [n° 1499].

LES DISCIPLES DIRENT : "SEIGNEUR, S’IL DORT, IL SERA SAUVE. "

 

1498. Il faut savoir que ce que le Seigneur avait dit du sommeil de la mort, ceux-ci le comprirent du sommeil naturel. Et parce que le sommeil des malades est d’ordinaire l’indice de la guérison 15, les disciples lui dirent SEIGNEUR, S’IL DORT, IL SERA SAUVÉ, comme s’ils disaient : ceci est manifestement un signe de guérison. De telle sorte qu’ensuite, ils concluraient Seigneur, s’il dort, il ne semble donc pas utile que toi, tu ailles le réveiller.

11. Ps 3, 6.

12. Cf. SAINT AUGIJSTIN, Tract, in Ioann., XLIX, 9, BA 735, p. 220-221.

13. Cf. Jn 5, 21.

14. Jn 5, 28.

15. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract, in Ioann., XLIX, 11, BA 7311, p. 224-225.

JÉSUS AVAIT PARLÉ DE SA MORT, MAIS EUX PENSÈRENT QU’IL PARLAIT DU REPOS DU SOMMEIL.

1499. Il montre ici la lenteur elle-même. Jusqu’alors en effet, ils étaient sans intelligence — L'homme naturel ne perçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu 1. C’est pourquoi aussi le Seigneur leur dit : Et vous aussi, êtes-vous encore sans intelligence 2 ? Il est dit du sage : Il sera attentif à la parabole et à son interprétation, aux paroles des sages et à leurs énigmes 3.

III

 

ALORS JÉSUS LEUR DIT OUVERTEMENT : "LAZARE EST MORT, ET JE ME RÉJOUIS POUR VOUS DE N’AVOIR PAS ÉTÉ LÀ, AFIN QUE VOUS CROYIEZ MAIS ALLONS VERS LUI – "

 

1500. Le Seigneur manifeste ensuite explicitement son intention de le relever. D’abord il leur annonce la mort de Lazare, ce qui relève de sa science. Ensuite, il laisse entendre l’affection 4 qu’il éprouve au sujet de sa mort, ce qui relève de sa providence [n° 1502]. Puis il leur fait comprendre son dessein d’aller auprès du mort, ce qui relève de sa clémence [n° 1503].

1501. Il annonce la mort en disant clairement : LAZARE EST MORT, il a subi la loi commune de la mort qu’aucun homme ne peut esquiver — Quel est l’homme qui vivra et ne verra pas la mort 5 ?

 

1502. Il montre son affection au sujet de sa mort, en disant : JE ME RÉJOUIS À CAUSE DE VOUS DE N’AVOIR PAS ÉTÉ LÀ, AFIN QUE VOUS CROYIEZ, ce qui peut être expliqué de deux manières.

D’une première manière, ainsi : nous, nous avons appris la maladie de Lazare ; mais moi, alors que je suis absent, j’annonce sa mort, ET JE ME RÉJOUIS À CAUSE DE VOUS, c’est-à-dire pour votre intérêt, pour qu’à partir de là vous tiriez l’expérience de ma divinité, parce que, dans l’absence [de la réalité], je vois — Tout est nu et découvert à ses yeux 6. Ce n’est pas étonnant, parce qu’il est lui-même présent à toutes choses 7 — Est-ce que le ciel et la terre, je ne les remplis pas 8 ? AFIN QUE VOUS CROYIEZ : non afin qu’ils commencent à croire à nouveau, mais pour qu’ils croient davantage et d’une manière plus, vigoureuse 9 — Je crois Seigneur, viens en aide à mon incrédulité 10.

D’une autre manière, ainsi : JE ME RÉJOUIS qu’il soit mort et ceci, À CAUSE DE VOUS, pour votre intérêt, AFIN QUE VOUS CROYIEZ. Car si j’avais été là, il ne serait pas mort. Mais parce qu’il est mort, le miracle apparaîtra plus grand lorsque je ressusciterai un mort déjà livré à la corruption ; et à cause de cela, vous serez davantage fortifiés dans la foi 11. En effet, c’est plus grand de relever un mort que de préserver un vivant de la mort. Par là est donné à entendre que parfois les maux sont source de joie, en tant qu’ils sont ordonnés au bien — Pour ceux qui aiment Dieu, toutes choses coopèrent au bien.

1. 1 Corinthiens 2, 14. " L’homme naturel" : animalis homo. Cf. n° 138, note 6.

2. Mt 15, 16.

3. Pr 1, 6.

4. Affectus, que nous retrouvons plusieurs fois dans le commentaire du chap. II, exprime ici la vulnérabilité affective à l’égard de quelqu’un.

5. Ps 88, 49.

6. He 4, 13. "Aucune créature n’est invisible à son regard. " [Et l’Apôtre] montre que ce qui est invisible selon la nature n’est pas caché à Dieu. Que quelque chose ne soit pas vu par nous, cela vient de ce que c’est trop simple et trop subtil pour notre œil, celui du corps ou celui de l’intelligence ; ainsi en est-il des substances séparées que nous ne pouvons pas voir en cette vie. Mais rien n’est trop simple et trop subtil pour l’intelligence divine ; donc, aucune créature n’est invisible à son regard. (Ad Haebr. lect., IV, n° 228).

7. Il s’agit ici de la présence d’immensité, car saint Thomas fait allusion à la toute-puissance créatrice de Dieu. Saint Thomas parle ici du Verbe en tant qu’il est un avec le Père et l’Esprit Saint, dans sa toute-puissance créatrice, tout en étant cependant présent d’une manière personnelle (cf. Somme théol., I, q. 8, a. 3 ; q. 45, a. 6 et s. 7). Cette présence d’immensité se distingue de la présence dite s objectives, dont saint Thomas parle par rapport à la grâce (cf. ibid., q. 43, s. 3).

8. Jr 23, 24.

9. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract, in 10., XLIX, 11, BA 73*, p. 224-227.

10. Mc 9, 23.

11. Cf. THÉOPHYLACT8, Enarr. in ev. S. Ioannis, chap. 11, PG 124, col. 91 D.

1503. Puis il leur fait comprendre son dessein de partir en disant : MAIS ALLONS VERS LUI – En cela, il montre la clémence de Dieu en tant qu’il attire, en les devançant miséricordieusement, les hommes qui se trouvent dans le péché et qui sont comme morts, n’étant pas capables par eux-mêmes d’aller vers lui, selon cette parole. D’un amour éternel je t’ai aimé, c’est pourquoi je t’ai attiré, en ayant pitié de toi 2.

 

THOMAS, APPELÉ DIDYME, DIT DONC AUX AUTRES DISCIPLES : "ALLONS, NOUS AUSSI, POUR MOURIR AVEC LUI – "

 

1504. Ici est notée l’affection des disciples, qui peut être expliquée de deux manières, soit comme celle de celui qui doute, soit comme celle de celui qui aime. Elle est expliquée par Chrysostome de la première manière. Car, comme on l’a dit plus haut, tous les disciples craignaient les Juifs, et plus que les autres, Thomas. Car avant la Passion, il était plus faible que les autres et plus infidèle, lui qui cependant, plus tard, a été rendu plus fort et irréprochable, qui seul a parcouru toute la terre. C’est pourquoi, à cause de ce doute, il dit aux autres disciples : ALLONS, NOUS AUSSI, POUR MOURIR AVEC LUI, comme s’il disait lui il ne craint pas la mort, il veut y aller tout entier, voulant se livrer à la mort, et nous avec lui.

Augustin explique [cette parole] de la seconde manière. En effet, Thomas et les autres disciples aimaient tellement le Christ qu’ils voulaient, soit vivre avec lui présent, soit mourir avec lui, pour ne pas rester abandonnés et donc inconsolés après sa mort. C’est pourquoi, à cause de cet amour, Thomas dit aux autres disciples : ALLONS, NOUS AUSSI, POUR MOURIR AVEC LUI ; autrement dit il veut s’en aller, le danger de la mort le menace. Et nous, resterons-nous afin de vivre ? Loin de là ! Allons plutôt, POUR MOURIR AVEC LUI — Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons 4. — Si un seul est mort pour tous, donc tous sont morts 5.

 

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