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b) Jean 12, 42-43 – Ceux qui croyaient en secret.

 

CEPENDANT, MÊME PARMI LES PRINCES DU PEUPLE, BEAUCOUP CRURENT EN LUI, MAIS À CAUSE DES PHARISIENS ILS NE LE CONFESSAIENT PAS, DE PEUR D'ÊTRE REJETÉS DE LA SYNAGOGUE. EN EFFET, ILS AIMÈRENT LA GLOIRE DES HOMMES PLUS QUE LA GLOIRE DE DIEU. (12, 42-43)

 

1706. Après avoir exposé le défaut de ceux qui ne croyaient pas du tout [n° 1688], l'Évangéliste montre ici le défaut de ceux qui, pusillanimes, croyaient en secret. Et il commence par mettre en avant leur dignité [n° 1707], puis montre leur défaut [n° 1708], et enfin révèle la racine de ce défaut [n° 1709].

 

1707. La dignité de ceux qui croyaient en secret est grande parce que ce sont des princes ; et à cet égard il dit : CEPENDANT, MÊME PARMI LES PRINCES DU PEUPLE, BEAUCOUP CRURENT EN LUI – Comme s'il disait : J'ai dit que BIEN QU'IL EÛT FAIT TANT DE SIGNES DEVANT EUX, ILS NE CROYAIENT PAS EN LUI ; et de fait cela est vrai pour la plus grande partie, non pas cependant sans que quelques-uns crussent en lui, puisque PARMI LES PRINCES, à savoir LES PRINCES DU PEUPLE, BEAUCOUP CRURENT EN LUI ; et parmi eux il y eut Nicodème, qui vint à Jésus de nuit, comme il est dit plus haut1. Ainsi s'accomplit ce qui est dit dans le psaume : Les grands des peuples se sont assemblés2, et est aussi montré que ce que les pharisiens ont dit plus haut était faux : Y a-t-il quelqu'un parmi les princes des prêtres qui ait cru en lui, ou parmi les Pharisiens ?3

 

1708. Le défaut de ces princes est la pusillanimité, et c'est pourquoi il dit : MAIS

 

À CAUSE DES PHARISIENS ILS NE LE CONFESSAIENT PAS. Comme il a été dit, les pharisiens s'étaient déjà entendus pour que, si quelqu'un confessait que Jésus est le Christ, on l'excluât de la synagogue4. Ne voulant donc pas être exclus de la synagogue, bien qu'ils crussent dans leur cœur ILS NE LE CONFESSAIENT cependant PAS de leur bouche. Mais leur foi était insuffisante puisque, comme il est dit dans l'épître aux Romains : La foi du cœur obtient la justice, et la confession des lèvres se fait en vue du salut5. Et dans Luc : Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, de celui-là le Fils de l'homme rougira^.

 

1709. La racine de leur défaut est la vaine gloire7. D'où ce qui suit : EN EFFET, ILS AIMÈRENT LA GLOIRE DES HOMMES PLUS QUE LA GLOIRE DE DIEU ; en effet, du fait qu'ils confessaient publiquement, ils perdaient la gloire des hommes mais obtenaient par là la gloire de Dieu. Or ils ont choisi d'être privés de la gloire de Dieu, ne voulant pas confesser leur foi publiquement, plutôt que d'être privés de la gloire des nommes, car ils désiraient être glorifiés dans les choses du monde

- Comment pouvez-vous croire, vous qui tirez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ? 8

- Si je plaisais encore à des hommes, je ne serais plus le serviteur de Dieu9.

 

1. Cf. Jn 3, 2.

2. Ps46, 10.

3. Jn7, 48.

4. Jn 9, 22.

5. Rm 10, 10.

6. Le 9, 26.

7. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXIX, 1, PG 59, col. 377.

8. Jn 5, 44.

9. Ga 1, 10.

B. LE CHRIST BLÂME L'INCRÉDULITÉ DES JUIFS

 

1710. L'Évangéliste montre ici comment le Christ confond l'incrédulité des Juifs.

 

En premier lieu il montre le devoir de croire ; en second lieu, le fruit de la foi [n° 1713] ; et en troisième lieu, il menace les incrédules d'un châtiment [n° 1715].

 

a) Jean 12, 44-45 – Le devoir de croire.

 

OR JÉSUS CRIA ET DIT : « QUI CROIT EN MOI NE CROIT PAS EN MOI MAIS EN CELUI QUI M'A ENVOYÉ. ET QUI ME VOIT, VOIT CELUI QUI M'A ENVOYÉ. » (12, 44-45)

 

Parce que la vision succède à la foi, il parle d'abord de la foi puis de la vision [n° 1712].

 

I

 

1711. Jean dit : OR JÉSUS CRIA, à la fois à cause de la grandeur de ce qui allait être dit et de la liberté d'esprit avec laquelle il devait dénoncer les péchés - Crie, ne t'arrête pas, fais retentir ta voix comme une trompette et dénonce à mon peuple ses crimes1.

ET DIT : « QUI CROIT EN MOI NE CROIT PAS EN MOI MAIS EN CELUI QUI M'A ENVOYÉ », ce qui semble impliquer une contradiction, puisqu'il dit : QUI CROIT EN MOI NE CROIT PAS EN MOI – Pour en avoir l'intelligence, il faut savoir que premièrement, selon Augustin2, cela fut dit par le Seigneur pour distinguer en lui la nature divine et la nature humaine. Puisqu'en effet l'objet propre de la foi est Dieu, nous pouvons croire qu'il a quelque chose d'une créature, mais nous ne devons pas croire en une créature mais en Dieu seu1. Or dans le Christ il y a une nature créée et une nature incréée. Il est donc requis, pour la vérité de la foi, que notre foi porte sur le Christ quant à sa nature incréée3 ; et selon cela il dit : QUI CROIT EN MOI, à savoir en ma personne, NE CROIT PAS EN MOI, en tant qu'homme, MAIS EN CELUI QUI M'A ENVOYÉ, c'est-à-dire en moi selon que j'ai été envoyé par le Père - Mon enseignement n'est pas le mien, mais il est de celui qui m'a envoyé1.

1. Is 58, 1.

2. Tract, in Io., LIV – 2-3, BA 73B, p. 379.

3. Le Christ dans son mystère est une personne divine, le Verbe, dans deux natures : la nature divine et la nature humaine. C'est la vérité de notre foi. Saint Thomas, dans son traité du Verbe incarné (Somme théol, III, q. 1 à 26), après avoir exposé les convenances de l'Incarnation (q. 1), montre de quelle manière le Verbe s'unit à la nature humaine. En reprenant les Actes du Concile de Chalcédoine et du Concile d'Éphèse, et la tradition des Pères avec saint Jean Damascène, il montre que l'union du Verbe à la nature humaine, dans le Christ, ne se fait pas dans la nature - en effet, dans le Christ existent la nature humaine et la nature divine, et ainsi toutes les opérations du Christ sont à la fois humaines et divines - mais dans la personne (q. 2, a. 1 à 6). L'Incarnation du Verbe est une assomption (q. 2, a. 8) dont la conséquence est la relation nouvelle de la nature humaine avec la personne du Verbe. Et c'est dans l'article 2 de la question 17 où il pose la question : « Y a-t-il dans le Christ unité d'être ? » que saint Thomas précise bien ce qu'implique cette union hypostatique : « La nature humaine est unie au Fils de Dieu hypostatiquement ou personnellement, mais non accidentellement ; il s'ensuit que selon la nature humaine il ne résulte pas un nouvel être personnel mais une nouvelle relation de son être personnel préexistant à la nature humaine : la personne du Fils de Dieu subsiste désormais non seulement sous le rapport de la nature divine mais aussi sous le rapport de la nature humaine » (q. 17, a. 2, c). Saint Thomas, dans la question disputée De unione Verbi Incarnati, affirme qu'il y a deux esse (voir A. Patfoort, o. p., L'unité d'être dans le Christ d'après saint Thomas. À la croisée de l'ontologie et de la christologie, col1. Bibliothèque de théologie, théologie dogmatique, série 1, vol. 4. Desclée et Cie, Paris et Tournai 1964). Mais dans la Somme, il conclut à l'unicité de Vesse du Christ. Dans le Christ, il n'y a qu'une seule réalité, celle du Verbe, qui subsiste dans la nature humaine. Dans la manifestation, dans les effets, Jésus vit parfaitement sa vie de Dieu et sa vie d'homme. L’esse divin assume la nature humaine en la respectant complètement. Il n'y a qu'un seul esse dans le Christ, qu'une unité d'être, c'est l'esse du Verbe. Ainsi, en commentant cette parole du Christ : Qui croit en moi ne croit pus en moi mais en celui qui m'a envoyé, saint Thomas met en pleine lumière la sagesse du Christ qui veut réveiller notre foi contemplative : en Jésus, tout est lié au mystère du Verbe et nous conduit au Père.

Mais selon Chrysostome2, il faut remarquer que le Seigneur dit cela uniquement pour révéler son origine. Et c'est la même chose que si quelqu'un, puisant de l'eau d'un fleuve, disait : cette eau n'est pas du fleuve mais de la source, c'est-à-dire : elle n'a pas son origine dans le fleuve lui-même. Ainsi donc le Seigneur dit : QUI CROIT EN MOI NE CROIT PAS EN MOI MAIS EN CELUI QUI M'A ENVOYÉ, comme s'il disait : Je ne suis pas principe de moi-même, mais la divinité est à moi par un autre, c'est-à-dire par le Père, c'est pourquoi QUI CROIT EN MOI NE CROIT PAS EN MOI, sinon en tant que je suis par le Père.

 

II

 

ET QUI ME VOIT, VOIT CELUI QUI M'A ENVOYÉ.

 

1712. À ce sujet il faut savoir que, de même que le Père a envoyé son Fils pour convertir les Juifs, de même aussi le Christ a envoyé ses disciples : Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie3. Or aucun des disciples n'a osé dire - et il ne le devait pas - que l'on croyait en lui, bien qu'il eût pu dire qu'on le croyait. Parce que cela n'aurait pas pu être sans porter atteinte à celui qui l'envoyait, car si l'on croyait au disciple on cessait de croire au maître. Les Juifs pourraient donc dire que de la même manière, puisque tu as été envoyé par le Père, celui qui croit en toi cesse de croire en le Père. Voilà pourquoi le Seigneur, contre cela, montre que celui qui ne croit pas en lui ne croit pas en le Père : QUI ME VOIT, VOIT CELUI QUI M'A ENVOYÉ.

Ce qui est appelé ici vision, ce n'est pas le regard sensible mais la considération du vrai par l'intelligence. Et c'est pourquoi celui qui voit le Fils voit aussi le Père, parce que le Fils est en lui par unité d'essence. On dit en effet qu'une chose est vue dans une autre parce qu'elles sont ou bien identiques ou tout à fait semblables. Or le Père et le Fils sont identiques selon la nature et tout à fait semblables, puisque le Fils est l'image du Père sans aucune dissemblance4

- Il est l'image du Dieu invisible5. - Lui qui est la splendeur de sa gloire et l'effigie de sa substance 6. Voilà pourquoi, de même qu'il croit en le Père, de même aussi il croit en moi

- Philippe, qui me voit, voit aussi mon Père. Ne crois-tu donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?7 Autrement dit, voilà la raison pour laquelle celui qui me voit, voit aussi le Père : le Père est en moi et moi en lui.

Tel est donc le devoir de la foi : qu'elle porte sur le Christ en tant que Dieu, de la même manière qu'elle porte sur le Père.

 

1. Jn 7, 6.

2. In Ioannem hom., LXIX, 1, PG 59, col. 378.

3. Jn 20, 21.

4. Cf. Somme théol, I, q. 35 – saint Thomas rappelle que pour être vraiment l'image d'un autre, il faut lui être semblable dans l'espèce, mais aussi « en procéder de manière à lui ressembler dans l'espèce » (a. 1). Et le Fils est seul l'image du Père, car « il en procède comme Verbe à qui appartient en propre la similitude dans l'espèce envers celui dont il procède » (a. 2).

5. Col 1, 15.

6. He 1, 3. Voir ci-dessus, n° 1662, note 2.

7. Jn 14, 9-10.

b) Jean 12, 46 – Le fruit de la foi.

 

MOI, LA LUMIÈRE, JE SUIS VENU DANS LE MONDE AFIN QUE QUICONQUE CROIT EN MOI NE DEMEURE PAS DANS LES TÉNÈBRES. (12, 46)

 

I

 

MOI, LA LUMIÈRE, JE SUIS VENU DANS LE MONDE.

 

1713. Il montre ensuite le fruit de la foi et d'abord sa dignité et sa puissance. De quelle manière le Christ est lumière, cela a été exposé plus haut : Il était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme venant en ce monde 1, et : Moi je suis la lumière du monde 2.

En cela aussi il montre qu'il a une nature divine. En effet être la lumière est le propre de Dieu, les autres n'étant que lumineux, c'est-à-dire qu'ils participent de la lumière. Mais Dieu est lumière par essence - Dieu est lumière, et il n'y a pas en lui de ténèbres3. Mais parce qu'il est dit qu'*7 habite une lumière inaccessible qu'aucun homme n'a vue ni ne peut voir4, nous ne pouvions pas aller vers lui, et pour cette raison il fallait que lui-même vînt vers nous. Et c'est ce qui est dit ensuite : JE SUIS VENU DANS LE MONDE, c'est-à-dire moi je suis la lumière inaccessible, qui arrache à l'erreur et dissipe les ténèbres de l'intelligence5 - Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde6. - II est venu chez lui1. Bien que les Apôtres soient appelés lumière - Vous êtes la lumière du monde8 - ils ne le sont pas cependant dans le même sens que le Christ. En effet, eux sont une lumière illuminée, bien qu'en un sens par leur ministère ils soient ceux qui illuminent. Et il ne convient pas que l'un des Apôtres dise : MOI, LA LUMIÈRE, JE SUIS VENU DANS LE MONDE, puisque, quand ils sont venus dans le monde, ils étaient encore ténèbres et non lumière car nous sommes tous enveloppés de ténèbres9.

 

1. Jn 1, 9.

2. Jn 8, 12.

3. 1 Jn 1, 5.

4. 1 Tm 6, 16. Sur la lecture propre de ce verset par saint Thomas, voir vol. I, n° 454, note 11, et surtout Ad 1 Tim. lect., VI, nos 268 et 269.

5. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXIX, 1, PG 59, col. 378.

6. Jn 16, 28.

7. Jn 1, 11.

8. Mt 5, 14. Saint Thomas commente : « II montre ici qu'ils doivent illuminer par la parole de leur enseignement. Là on peut noter trois choses que doit avoir le prédicateur de la parole divine : d'abord la stabilité afin de ne pas s'écarter de la vérité, deuxièmement la lumière afin de ne pas enseigner d'une manière obscure, troisièmement la finalité afin de chercher la louange de Dieu et non pas la sienne » (Sup. Matth. lect., V, n° 456). 9. Jb 37, 19.

II

 

AFIN QUE QUICONQUE CROIT EN MOI NE DEMEURE PAS DANS LES TÉNÈBRES.

 

1714. L'illumination est donc le fruit de la foi - Celui qui croit en moi ne marche pas dans les ténèbres 10, NE DEMEURE PAS DANS LES TÉNÈBRES, à savoir celles de l'ignorance, de l'incroyance et de la damnation perpétuelle ; ce qui montre avec évidence que nous naissons tous dans les ténèbres de la faute - Autrefois vous étiez ténèbres, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur11. Pareillement, nous naissons dans les ténèbres de l'ignorance - L'homme dont la route est cachée et que Dieu a entouré de ténèbres12. Et enfin, si nous ne nous convertissons pas au Christ, nous sommes conduits vers les ténèbres de la damnation perpétuelle. Qui donc ne croit pas en moi, demeure dans les ténèbres - Celui qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui13.

 

10. Jn 8, 12. Voir vol. I, n° 1144.

11. Ep 5, 8.

12. Jb 3, 23. Pour le commentaire de ce verset, voir ci-dessus, n° 1684, note 4. Sur la lumière et les ténèbres, voir vol. I, n° 102.

13. Jn 3, 36.

c) Jean 12, 47 – Le châtiment des incrédules.

 

1715. Le Christ laisse entendre le châtiment des incrédules : ET SI QUELQU'UN ENTEND MES PAROLES ET NE LES GARDE PAS, MOI JE NE LE JUGE PAS - châtiment qu'ils encourraient en vertu du jugement de condamnation.

 

Il montre qu'il remet le jugement, puis il annonce qu'il y aura un jugement [n° 1718]. Enfin, il donne la raison pour laquelle il le remet [n° 1719].

 

I

 

ET SI QUELQU'UN ENTEND MES PAROLES ET NE LES GARDE PAS, MOI JE NE LE JUGE PAS. EN EFFET, JE NE SUIS PAS VENU POUR JUGER LE MONDE, MAIS POUR SAUVER LE MONDE. (12, 47)

 

1716. Il faut donc remarquer que ceux-là sont rendus bienheureux qui entendent la parole de Dieu et la gardent, en croyant intérieurement dans leur cœur, et en la mettant en pratique extérieurement par une œuvre. Mais ceux qui l'entendent et ne s'efforcent pas de la garder sont, à cause de cela, d'autant plus à blâmer - Ce ne sont pas les auditeurs de la Loi qui sont justes devant Dieu, mais les observateurs de la Loi qui seront justifiés λ. - Soyez de ceux qui accomplissent la Loi, et non seulement de ceux qui l'écoutent2. Et c'est pourquoi SI QUELQU'UN ENTEND MES PAROLES ET NE LES GARDE PAS, MOI JE NE LE JUGE PAS.

Mais cela semble contraire à ce qui est dit plus haut : Le Père a remis tout jugement au Fils3. C'est pourquoi il faut comprendre : JE NE LE JUGE PAS, c'est-à-dire pas maintenant. En effet cela aurait pu lui être imputé comme une faiblesse de laisser aller ceux qui le méprisent4. Et, pour cette raison, il dit qu'ils seront jugés de cette manière, mais pas maintenant - Tout ce que Dieu a fait, il le mène au jugement5. - Fuyez à la face de l'iniquité, car il y a un glaive vengeur de l'iniquité, et sachez qu'il y a un jugement6.

 

1717. Il donne ensuite la cause de ce délai qui entraîne le doute : EN EFFET, JE NE SUIS PAS VENU POUR JUGER LE MONDE, MAIS POUR SAUVER LE MONDE.

En effet, il y a deux venues du Fils de Dieu. L'une où il vient comme Sauveur, l'autre où il vient comme juge7. Mais parce que tous étaient dans le péché, s'il était venu d'abord comme juge il n'aurait sauvé personne, car tous nous étions des fils de la colère8. Et c'est pourquoi il fallait qu'il vînt d'abord pour sauver les croyants et ensuite pour juger et les fidèles et les pécheurs. Et c'est bien ce qu'il dit : c'est pourquoi je ne le juge pas tout de suite, parce que JE NE SUIS PAS VENU - lors de ma première venue - POUR JUGER LE MONDE, MAIS POUR SAUVER LE MONDE - Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui9.

 

II

 

QUI ME REJETTE ET NE REÇOIT PAS MES PAROLES À QUELQU'UN QUI LE JUGE. (12, 48)

 

1. Rm2, 13.

2. Je 1,22.

3. Jn5, 22.

4. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXIX, 1, PG 59, col. 378.

5. Qo 12, 14.

6. Jb 19, 29.

7. « Nunc est tempus misericordiae, post erit iudicII » (saint Augustin, Tract, in Io., LJV, 5, BA 73B, p. 387).

8. Cf. Ep 2, 3. 9. Jn 3, 17.

1718. Il annonce le jugement à venir ; comme s'il disait : bien que ceux qui ne gardent pas mes paroles ne soient pas jugés maintenant, cependant ils ne resteront pas impunis, quels qu'ils soient, parce que QUI ME REJETTE ET NE REÇOIT PAS MES PAROLES, en y croyant et en les mettant en pratique, À QUELQU'UN QUI LE JUGE. La raison est que si on ne reçoit pas les paroles du Fils, on méprise les paroles de Dieu dont il est le Verbe, comme celui qui n'obéit pas au commandement de son maître [n° 1716] - Fuyez à la face de l'iniquité car il y a un glaive vengeur de l'iniquité, et sachez qu'il y a un jugement1. - Quant à toutes les choses que Dieu fait, il les appellera en jugement2. - Malheur à toi qui méprises, est-ce que tu ne seras pas toi-même méprisé ?3 - Ceux au contraire qui me méprisent seront avilisA.

 

III

 

1719. Il indique ensuite la cause de la remise du jugement, et après l'avoir indiquée, il montre que cette cause est suffisante [n° 1721].

 

1720. Il dit donc : je dis qu'un tel homme a quelqu'un qui le juge. Mais qui sera celui-ci ? LA PAROLE, dit-il, QUE J'AI DITE, C'EST ELLE QUI LE JUGERA AU DERNIER JOUR. Et cela revient au même, comme le dit Augustin5, que s'il avait dit : Moi je le jugerai au dernier jour. C'est vraiment lui-même que le Christ a exprimé dans sa parole, lui-même qu'il a annoncé. Il est donc lui-même la parole qu'il a dite parce que c'est de lui qu'il a parlé - Même si moi je me rends témoignage à moi-même, vrai est mon témoignage, parce que je sais d'où je suis venu et où je vais6. Autrement dit : cela même que je leur ai dit et qu'ils ont pourtant méprisé, voilà ce qui les jugera - C'est lui qui a été établi par Dieu juge des vivants et des morts1.

 

PARCE QUE MOI CE N'EST PAS DE MOI-MÊME QUE J'AI PARLÉ. MAIS LE PÈRE QUI M'A ENVOYÉ M'A LUI-MÊME COMMANDÉ CE QUE JE DOIS DIRE ET CE DONT JE DOIS PARLER. ET JE SAIS QUE SON COMMANDEMENT EST VIE ÉTERNELLE. ET DONC CE QUE MOI JE DIS, COMME LE PÈRE ME L'A DIT AINSI JE LE DIS. (12, 49-50)

 

1721. Il montre que cette cause est suffisante ; d'abord d'après l'origine de cette parole, puis à partir de sa dignité [n° 1725].

En ce qui concerne le premier point, il exclut ce qui est faux, puis il établit la vérité [n° 1723].

 

CE N'EST PAS DE MOI-MÊME QUE J'AI PARLÉ.

 

1722. Il est faux, certes, de penser que le Fils opère, parle ou existe uniquement par lui-même et non par un autre, car ce serait affirmer que le Fils n'est pas par le Père. Or voici ce qu'il dit : Je dis que la parole que j'ai prononcée, c'est elle qui les jugera, parce que moi, CE N'EST PAS DE MOI-MÊME QUE J'AI PARLÉ - Le Fils ne peut rien faire de lui-même8. - Les paroles que moi je vous dis, je ne les dis pas de moi-même9. Or c'est la même chose de dire : CE N'EST PAS DE MOI-MÊME QUE J'AI PARLÉ que de dire : « Moi, je ne suis pas né de moi-même mais du Père », comme s'il disait : « Je le jugerai au dernier jour, apparaissant sous les traits d'un esclave 10 » - Il lui a donné le pouvoir d'exercer le jugement parce qu'il est le Fils de l'homme1. Mais cependant je ne le jugerai pas par un pouvoir humain, à savoir en tant que je suis le Fils de l'homme, mais par un pouvoir divin, en tant que je suis le Fils de Dieu. Je ne jugerai donc pas de moi-même mais à partir du Père, de qui je tiens la puissance de juger.

 

1. Jb 19, 29.

2. Qo 12, 14.

3. 1s 33, 1.

4. 1 S 2, 30c.

5. Tract, in Io., LTV, 6, BA 73B, p. 389.

6. Jn 8, 14.

7. Ac 10, 42.

8. Jn 5, 19.

9. Jn 14, 10.

10. Voir saint Augustin, La Trinité, I, xII, 26-27 ; xm, 28-30, BA 15, p. 159-173.

MAIS LE PÈRE QUI M'A ENVOYÉ M'A LUI-MÊME COMMANDÉ CE QUE JE DOIS DIRE ET CE DONT JE DOIS PARLER.

 

1723. Il établit là la vérité. Mais ces paroles, si on ne les comprenait pas avec une piété filiale, donneraient lieu à deux erreurs.

Une première erreur, parce que celui qui commande est plus grand que celui à qui il commande. C'est donc pour cela que les ariens prétendaient : le Père commande, donc le Père est plus grand que le Fils. Une deuxième, parce que ce qui est donné à quelqu'un n'était pas en sa possession avant que cela lui soit donné ; et par conséquent il ne le connaissait pas. Si donc le Père donne un commandement à son Fils, il s'ensuit que le Fils auparavant ne l'a pas eu et par conséquent l'a ignoré : c'est quelque chose qui lui a été ajouté. Donc le Fils n'est pas vraiment Dieu2.

Là il faut savoir que tous les commandements divins sont dans la pensée du Père, puisque ces commandements mêmes ne sont rien d'autre que l'intelligibilité (rationes3) de ce qui doit être fait. Donc, de même que se trouve dans la pensée du Père l'intelligibilité de toutes les créatures qui sont produites par Dieu - ce que nous appelons les « idées » -, de même aussi c'est dans ces commandements que se trouve l'intelligibilité de tout ce que nous devons faire. Donc, de même que l'intelligibilité de toutes les réalités se transmet du Père au Fils, qui est la Sagesse du Père, de même aussi l'intelligibilité de tout ce qui doit être fait. Ainsi donc le Fils dit : MAIS LE PÈRE QUI M'A ENVOYÉ M'A LUI-MÊME - en tant que Dieu - COMMANDÉ - c'est-à-dire : m'a communiqué par une génération éternelle - CE QUE JE DOIS DIRE - intérieurement - ET CE DONT JE DOIS PARLER - extérieurement, comme aussi notre parole (si nous voulons dire des choses vraies) énonce ce que l'intelligence conçoit.

 

1. Jn 5, 27.

2. La question a été posée par saint Augustin {Tract, in Io., LIV, 7j BA 73B, p. 393), et la première réponse de saint Thomas en reprend en partie le développement.

3. Sur les différents sens du mot ratio, voir vol. I, Préface, p. 18, note 4.

1724. Chrysostome4, quant à lui, explique tout cela autrement et d'une manière plus claire : SI QUELQU'UN ENTEND MES PAROLES ET NE LES GARDE PAS, MOI JE NE LE JUGE PAS, comme s'il disait : moi je ne le condamne pas. En effet on peut dire de deux manières que quelqu'un condamne un autre : ou bien comme le juge, ou bien comme la cause de condamnation. En effet, l'homicide est condamné à la pendaison et par le juge qui profère la sentence, et par l'homicide même qu'il a commis et qui est cause de sa condamnation. Il dit donc : MOI JE NE LE JUGE PAS, c'est-à-dire : je ne suis pas cause de sa condamnation, mais c'est lui-même

- Ta perte, Israël, provient de toi5. Et cela parce que JE NE SUIS PAS VENU POUR JUGER LE MONDE, à savoir : je n'ai pas été envoyé pour condamner mais pour sauver.

Mais un tel homme ne sera-t-il pas jugé ? Si, parce que QUI ME REJETTE ET NE REÇOIT PAS MES PAROLES À QUELQU'UN QUI LE JUGE. Or, qui est celui qui juge, il le montre : LA PAROLE QUE J'AI DITE, que nous avons entendue, qui se tiendra au rang d'accusateur, C'EST ELLE QUI LE JUGERA AU DERNIER JOUR - Si je n'étais pas venu, et que je ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché, mais maintenant ils n'ont pas d'excuse à leur péché1. Il montre que la parole qu'il a dite les jugera PARCE QUE MOI CE N'EST PAS DE MOI-MÊME QUE J'AI PARLÉ. Cela certes n'est pas pris au sens causal, mais pour ainsi dire matériellement, et le sens est donc : Tu dis que ta parole le jugera, c'est-à-dire le condamnera ; mais quelle est cette parole ? Celle que j'ai dite, puisque moi ce n'est pas de moi-même que j'ai parlé ; c'est-à-dire la parole que j'ai dite au nom du Père, et ce qu'il m'a donné à dire et à faire entendre. D'ailleurs, si j'avais parlé contre le Père ou dit des choses que je n'ai pas tenues de lui, et s'ils ne m'avaient pas cru, ils auraient une excuse ; mais puisque j'ai parlé ainsi, il est certain que ce n'est pas moi seulement, mais mon Père aussi qu'ils ont méprisé.

 

4. In Ioannem hom., LXVIII, 1, PG 59, col. 377.

5. Os 13, 9 (propre à la Vulgate).

1725. Et selon cette explication, ce qu'il a dit : LE PÈRE QUI M'A ENVOYÉ M'A LUI-MÊME COMMANDÉ CE QUE JE DOIS DIRE ET CE DONT JE DOIS PARLER doit être entendu du Christ en tant qu'homme. Par conséquent, lorsqu'il dit : ET JE SAIS QUE SON COMMANDEMENT EST VIE ÉTERNELLE, cela montre que cette cause est suffisante, en raison de la dignité de sa parole. Et tout d'abord il montre sa dignité, puis, en conclusion, la réalisation de cette parole.

Il montre sa dignité en disant : ET JE SAIS QUE SON COMMANDEMENT EST VIE ÉTERNELLE - par essence, si on comprend ce commandement selon qu'il est dans l'Esprit divin ; car tout ce qui est en Dieu est vie éternelle - C'est lui h véritable Dieu et la vie éternelle2. En effet le Fils lui-même est le commandement du Père, ou bien il est vie éternelle, c'est-à-dire celui qui conduit à la vie éternelle - Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements3.

Donc, parce que le Père m'a donné ce commandement, et que ce commandement est vie éternelle, moi c'est pour cela que je suis venu, pour conduire les hommes à la vie éternelle ; c'est pourquoi à travers tout j'accomplis le commandement du Père. Et c'est ce qu'il dit : ET DONC CE QUE MOI JE DIS, COMME LE PÈRE ME L'A DIT AINSI JE LE DIS. Ce qui, selon Chrysostome4, est évident et signifie : CE QUE MOI JE DIS, en prêchant extérieurement, COMME LE PÈRE ME L'A DIT AINSI JE LE DIS, c'est-à-dire : en tant que j'ai reçu de lui la connaissance ; on le comprend alors du Christ en tant qu'homme.

 

1726. Mais, selon Augustin5, si on l'entend du Christ en tant que Fils de Dieu, comment le Père le lui dit-il, puisqu'il est lui-même le Verbe ?

Il faut dire qu'il ne le lui a pas dit comme si c'était avec des paroles (verba) qu'il s'adressait à son unique Verbe, mais le Père a parlé au Fils comme il l'a engendré et lui a donné d'avoir la vie en lui-même - Le Seigneur m'a dit : Tu es mon fils. Moi, aujourd'hui, je t'ai engendré6.

 

1. Jn 15, 22. Voir ci-dessus, n° 1700.

2. 1 Jn 5, 20.

3. Mt 19, 17.

4. In Ioannem hom., LXIX, 2, PG 59, col. 379.

5. Tract, in Io., LJV, 7, BA 73B, p. 391-395.

6. Ps 2, 7. Saint Thomas, en commentant ce verset, montre d'abord « le mode de la génération, puis la propriété de la filiation, enfin l'éternité du Fils engendré. Le mode est indiqué par ces mots : Le Seigneur a dit, c'est-à-dire qu'il a procédé par mode d'intelligence. Chaque génération a un mode propre. Le mode de la nature divine n'est pas charnel mais intellectuel, bien plus il est l'acte même d'intelligence. Ensuite, la génération est une procession selon l'origine, qui se trouve dans la réalité intelligible, qui procède de l'intelligence selon la conception du Verbe. Et c'est cela, dire le Verbe dans son cœur ; et c'est pourquoi il dit : Le Seigneur a dit, comme s'il disait : en disant il m'a engendré. C'est pourquoi le Fils est le Verbe que le Père a dit, c'est-à-dire a produit en l'engendrant. La propriété est montrée en ceci, qu'il dit : "mon fils" non pas "adoptif’ comme ceux dont parle Jean – Il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu (Jn 1, 12) -, mais selon une propriété de nature : c'est pourquoi tu es mon Fils par nature, unique, consubstantiel - Celui-ci est mon Fils, mon bien-aimé (Mt 3, 17). L'éternité est donnée dans ce qu'il ajoute : Moi, je t'ai engendré aujourd'hui, c'est-à-dire éternellement. En effet cette génération n'est pas une génération nouvelle mais éternelle, et c'est pourquoi le psalmiste dit : aujourd'hui ; ce mot signifie le temps présent, et ce qui est éternel est toujours. Il dit aussi : je t'ai engendré, et non pas : "je t'engendre, pour désigner la perfection de la génération ; en effet puisque cette génération est sans mouvement, à la fois il est engendré et a été engendré. Il dit encore aujourd'hui pour désigner l'éternel présent et l'éclat qui conviennent au Christ - qui habite une lumière inaccessible (1 Tm 6, 16), et qui est vraiment celui en qui il n'y a rien de passé ou de futur ou d'obscur mais seulement la lumière » (Exp-’" Psalmos, 2, n° 5).

CHAPITRE XIII – LE CHRIST PRÉPARE SES DISCIPLES À VIVRE SA PASSION

 

COMMENT LE CHRIST PRÉPARE SES DISCIPLES À VIVRE SA PASSION

 

Évangile selon saint Jean Chapitre XIII

1 Avant le jour de la fête de la Pâque, Jésus, sachant qu'est venue son heure de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin. 2 Et au cours d'un repas, alors que déjà le diable avait jeté dans le cœur de Judas Iscariote, [fils] de Simon, [le dessein] de le livrer, 3 sachant que le Père lui a tout donné dans les mains, et qu'il est sorti de Dieu et qu'il va vers Dieu, 4 il se lève du repas, et dépose ses vêtements, et ayant pris un linge, il se ceignit. 5 Ensuite, il versa de l'eau dans un bassin et commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.

6 II vient donc vers Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : « Seigneur, toi, tu me laves les pieds ? »7 Jésus répondit et lui dit : « Ce que moi je fais, tu ne le sais pas à présent ; mais tu sauras plus tard. » 8 Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. » 9 Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, non seulement mes pieds, mais encore les mains et la tête. » 10 Jésus lui dit : « Celui qui s'est baigné n'a besoin que de se laver les pieds ; il est pur tout entier - Vous aussi, vous êtes purs, mais non pas tous. » n II savait en effet qui donc était celui qui le livrerait. C'est pourquoi il dit : « Vous n'êtes pas tous purs. »

12 Après donc avoir lavé leurs pieds, il reprit ses vêtements, et s'étant allongé de nouveau, il leur dit : « Savez-vous ce que je vous ai fait ? 13 Vous, vous m'appelez "Maître et Seigneur", et vous dites bien : de fait, je le suis. 14 Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. 15 En effet c'est un exemple que je vous ai donné, pour que, comme moi je vous ai fait, ainsi vous aussi vous fassiez. 16 Amen, amen, je vous le dis : le serviteur n'est pas plus grand que son seigneur, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'a envoyé. 17 Sachant cela, heureux serez-vous, si vous le faites ! 18 Ce n'est pas de vous tous que je parle ; moi, je connais ceux que j'ai choisis. Mais c'est pour que l'Écriture s'accomplisse : "Celui qui mange le pain avec moi, lèvera contre moi son talon. " 19 Dès à présent je vous le dis, avant que cela n'arrive : pour que quand cela arrivera vous croyiez que moi je suis. 20 Amen, amen, je vous le dis : Qui reçoit quelqu'un que j'aurai envoyé, c'est moi qu'il reçoit ; et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé. »

21 Ayant dit cela, Jésus fut troublé en son esprit et il attesta et dit : « Amen, amen, je vous dis que l'un d'entre vous me livrera. » 22 Les disciples se regardaient donc les uns les autres, ne sachant pas de qui il parlait. 23 À table, tout contre le sein de Jésus, était allongé un de ses disciples, celui que Jésus aimait. 24 Simon-Pierre lui fait donc signe et lui dit : « Qui est celui dont il parle ? » 25 Celui-ci, se renversant sur la poitrine de Jésus, lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » 26 Jésus répondit : « C'est celui à qui moi j'offrirai le pain trempé. » Et ayant trempé le pain, il le donna à Judas, fils de Simon l'Iscariote.

27 Et après la bouchée, Satan entra en lui. Et Jésus lui dit : « Ce que tu fais, fais-le très vite. » 28 Or aucun de ceux qui étaient à table ne sut pourquoi il lui avait dit cela. 29 Parce que Judas avait la bourse, certains en effet pensaient que Jésus lui avait dit : « Achète ce dont nous avons besoin pour le jour de la fête », ou qu'il lui avait dit de donner quelque chose aux pauvres. 30 Ayant donc pris la bouchée, il sortit aussitôt. Or c'était la nuit.

31 Lors donc qu'il fut sorti, Jésus dit : « Maintenant a été glorifié le Fils de l'homme, et Dieu a été glorifié en lui. 32 Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera en lui-même et c'est bientôt qu'il le glorifiera. 33 Petits enfants, pour peu de temps encore je suis avec vous. Vous me chercherez, et comme j'ai dit aux Juifs : "Où moi je vais, vous, vous ne pouvez venir", à vous aussi je le dis à présent. 34 Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; comme je vous ai aimés, que vous aussi vous vous aimiez les uns les autres. 35 En cela tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. »

36 Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Jésus lui répondit : « Où moi je vais, tu ne peux pas me suivre à présent ; mais tu me suivras plus tard. » 37 Pierre lui dit : « Pourquoi ne puis-je te suivre à présent ? Je livrerais mon âme pour toi. » 38 Jésus lui répondit : « Tu livreras ton âme pour moi ? Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas que tu ne m'aies renié trois fois. »

 

I – COMMENT LE CHRIST PRÉPARE SES DISCIPLES À VIVRE SA PASSION EN LES FORMANT PAR UN EXEMPLE

 

1727. Plus haut, l'Évangéliste a exposé certaines occasions qui ont entraîné le Christ vers la Passion et la mort ; dans cette partie, il montre comment le Christ prépare ses disciples avant sa Passion. Il commence par montrer [c'est le but du présent chapitre] comment il les forma par un exemple. Ensuite, au chapitre 14, il montre comment il les réconforta par ses paroles [n° 1848] ; enfin, au chapitre 17, comment il les fortifia par le soutien de ses prières [n° 2177].

Ici l'Évangéliste expose d'abord l'exemple que le Christ a donné à ses disciples. Puis il montrera la défaillance des disciples qui n'étaient pas encore capables de le suivre [n° 1795].

 

 

II présente d'abord l'exemple, puis il en ajoute la finalité1 [n° 1751], enfin il entraîne ses disciples à l'imiter [n° 1768].

 

A. L'EXEMPLE QUE LE CHRIST DONNA À SES DISCIPLES

 

Il montre d'abord l'amour2 du Christ donnant l'exemple. Puis il indique l'action par laquelle il donna l'exemple [n° 1739].

 

1. Finalité traduit ici le mot utilitas. Saint Thomas met en lumière le fait que Jésus, après avoir donné cet exemple du lavement des pieds, l'explique à ses disciples en en donnant le pourquoi. Saint Thomas montre dans la Somme théologique - voir I-II, q. 7, a. 2, ad 1 et q. 16, a. 3, c. - que le bien utile est celui qui est ordonné à la fin ; c'est pourquoi nous avons préféré traduire militas par finalité.

2. Amour traduit ici le mot latin affectus. Affectus est un terme général que précédemment nous avons plusieurs fois traduit par « affection » (voir vol. I, n" 1500, note 4). Il exprime la vulnérabilité affective qu'on éprouve à l'égard de quelqu'un. Il renvoie au sujet, à ce que le sujet porte en lui-même. Saint Thomas emploie aussi souvent le terme appetitus, plus objectif, qui se traduit par « appétit », et qui montre la tendance vers l'autre. Aimer, c'est tendre vers le bien qui attire, qui suscite l'amour. Cependant il s'agit ici du Christ, qui aime ses disciples non pas à cause de quelque chose qui existerait en eux et qui serait pour lui source d'amour, mais à cause de lui-même qui aime gratuitement tous les hommes.

a) Jean 13, 1 – L'amour fervent du Christ donnant l'exemple.

 

AVANT LE JOUR DE LA FÊTE DE LA PÂQUE, JÉSUS, SACHANT QU'EST VENUE SON HEURE DE PASSER DE CE MONDE VERS LE PÈRE, AYANT AIMÉ LES SIENS QUI ÉTAIENT DANS LE MONDE, LES AIMA JUSQU'À LA FIN. (13, 1)

 

Trois aspects sont abordés ici : la fête présente, ensuite la mort imminente du Christ [n° 1731], enfin la dilection fervente1 du Christ [n° 1735].

 

La fête présente.

 

AVANT LE JOUR DE LA FÊTE DE LA PÂQUE

 

1728. La fête présente était la Pâque2. Certains disent que ce nom Pâque est grec et vient donc du verbe πασχείν (paschein), comme si à partir de là cette fête était appelée Pâque, parce qu'on y célèbre la Passion du Seigneur. Et cela concorde avec le grec car πασχείν en grec est la même chose que pati en latin (souffrir). Mais l'origine première de ce mot3 se prend de l'hébreu : pâque en effet signifie phase qui en hébreu signifie passage ; et ici il s'agit du passage du Seigneur4.

Ici, l'Évangéliste traduit ainsi en fonction d'un double passage du Seigneur. Le premier, celui de l'ange frappant les premiers-nés d'Égypte et sauvant les premiers-nés des Hébreux ; et l'autre qui suit, celui des fils d'Israël traversant la mer Rouge. C'est pourquoi on a bien fait d'appeler cette fête Pâque. Et nous pouvons dire ainsi que notre Pâque a la signification de l'une et de l'autre langue, à savoir de l'hébreu et du grec, parce que dans la Passion même du Seigneur se réalisa le passage du Christ de ce monde vers le Père - Il a passé en faisant le bien et en guérissant5. De même notre passage à tous se fait en suivant le Christ soit par la pénitence et le martyre selon le psaume - Nous passions par le feu et par l’eau6 -, soit par le désir de l'esprit en aspirant aux choses célestes, selon l'Ecclésiastique : Passez à moi, vous tous qui me désirez''.

 

1. Dilection fervente est ici la traduction de dilectio fervens. Sur le sens du mot dilectio, voir vol. I, n° 1475, note 4.

2. Voir vol. I, nos 375, 376, 377, 846 et 1586.

3. Cf. SAINT JÉRÔME, Liber interpretationis hebraicorum nominum (Lag. 64, 22 ; 70, 20), CCL, vol. LXXII, p. 140-148 ; et Commentaire sur Saint Matthieu, IV, 26, SC 259, p. 235. Ou plus immédiatement pour saint Thomas, qui le suit ici de près, voir saint Augustin, Tract, in Io., LV, 1, BA 74A, p. 57-59.

4. Voir Ex 12.

1729. Or dire : LE JOUR DE LA FÊTE, c'est s'exprimer par antonomase8. Car, comme il est dit dans le livre de l'Exode9, il y avait dans l'année trois jours solennels où les Juifs devaient se rassembler dans le lieu que le Seigneur avait choisi : la Phase où était immolée la Pâque, la Pentecôte, et la fête des Tentes, la Scénopégie. Mais entre tous, le jour de la Pâque était le plus célébré.

 

5. Ac 10, 38.

6. Ps 65, 12.

7. Si 24, 26.

8. Dans la Somme théologique, saint Thomas explique la signification du mot « antonomase » : « C'est une coutume dans le langage humain de restreindre certains noms communs à la désignation de ce qui est principal parmi toutes les réalités qu'ils recouvrent ; ainsi, par antonomase, le mot "Ville" est pris pour Rome » (II-II, q. 141, a. 2, c). Et aussi : « Une chose commune à plusieurs s'attribue par antonomase à celui chez lequel elle convient par excellence. Ainsi le nom de force se trouve réservé à la vertu qui affermit l'âme devant les choses les plus difficiles, et celui de tempérance à la vertu qui modère les plus grandes délectations » (II-II, q. 186, a. 1, c). Ici saint Thomas semble lire le texte de l'évangile : « le jour de la fête », et non « le jour de la fête de la Pâque ». Sur le sens du mot « antonomase », voir aussi vol. I, n° 1098, note 1.

9. Ex 23, 14-17 – Trois fois chaque année vous célébrerez des fêtes en mon honneur. Tu garderas la solennité des azymes. Durant sept jours tu mangeras des azymes, comme je t'ai ordonné, au temps du mois des nouveaux fruits, quand tu es sorti de l'Égypte : tu ne paraîtras pas en ma présence les mains vides. Tu garderas de plus la solennité de la moisson des prémices de ton travail, quoi que ce soit que tu aies semé dans ton champ : et aussi la solennité à la fin de l'année, quand tu auras recueilli tous les fruits de ton champ. Trois fois dans l'année paraîtront tous tes mâles en présence de moi, le Seigneur ton Dieu. Il faut noter qu'au mois d'Abib, au printemps, la fête de la Pâque, fête Israélite pour commémorer la sortie d'Égypte et la libération du joug du Pharaon, et la fête agraire des Azymes fusionnent. Pendant sept jours le peuple d'Israël ne mange pas de pain levé - voir aussi Ex 12, 15-20 ; Lv 23, 5-14 ; Dt 16, 1-8. La fête de la Moisson est aussi appelée fête des Semaines. Célébrée sept semaines après la Pâque, le cinquantième jour, elle clôt le temps de la moisson, comme l'ouvrait l'offrande de la première gerbe. Voir aussi Lv 23, 15-22 ; Dt 16, 9-12. La fête de la récolte se dit aussi fête des Huttes ou des Tentes, ou des Tabernacles. Voir Lv 23, 33-43 et Dt 16, 13-15. Voir aussi vol. I, n° 846, note 6. Elle commémore en effet le temps où les Israélites campaient dans le désert et habitaient donc sous des huttes, et recevaient ainsi l'éducation forte mais aussi miséricordieuse de Yahvé, Dieu d'Israë1.

Ici un doute se présente à propos de : AVANT LE JOUR DE LA FÊTE DE LA PÂQUE. Car le jour de la Pâque était le jour où était immolé l'agneau, et c'était la quatorzième lune. Donc, puisque l'Évangéliste dit que cela se passa avant le jour de la fête de la Pâque, il semble que cela eut lieu à la treizième lune, qui précédait la quatorzième lune. Et les Grecs, en suivant cela, disent que le Seigneur a souffert à la quatorzième lune, quand les Juifs devaient célébrer la Pâque. C'est pourquoi le Seigneur, sachant que sa Passion était imminente, devança la célébration de la Pâque en célébrant sa Pâque le jour précédent, avant la fête de la Pâque des Juifs. Mais parce que dans le livre de l'Exode J il est prescrit que, du soir du quatorzième jour au vingt et unième jour du mois, on ne trouve pas de pain levé chez les Hébreux, ils disent en outre que le Seigneur a tout réalisé non pendant le temps des azymes, mais pendant le temps du pain levé. Car avant le jour de la fête de la Pâque, c'est-à-dire la treizième lune, on trouvait du pain levé chez les Hébreux.

Mais les trois autres Évangélistes2 vont à l'encontre de cette opinion. Eux disent que cela eut lieu le premier jour des azymes au moment où devait être immolée la Pâque. Il s'ensuit que la Cène du Seigneur fut accomplie le jour où était immolée la Pâque des Juifs.

 

1. Cf. Ex 12, 18-20.

2. Cf. Mt 26, 17 ; Me 14, 12 ; Lc 22, 7.

1730. À cela les Grecs répondent en disant que les autres Évangélistes n'ont pas raconté ce fait d'une manière vraie, et qu'à cause de cela Jean, qui fut le dernier à écrire son Évangile, les a corrigés. Mais il est hérétique de dire qu'il puisse se trouver quelque chose de faux, non seulement dans les évangiles, mais encore dans n'importe quel écrit canonique, et c'est pourquoi il est nécessaire de dire que tous les Évangélistes disent la même chose, et ne sont en désaccord sur aucun point. Pour avoir l'évidence de cela, il faut savoir que, comme le rapporte le livre de l'Exode3, les solennités des Juifs commençaient le soir du jour précédent. La raison en est qu'ils comptaient les jours selon la lune, qui apparaît dès le soir ; c'est pourquoi aussi ils considéraient qu'un jour allait d'un soir à un autre soir. Ainsi, chez eux, la solennité de la Pâque commençait le soir du jour précédent et était terminée au soir du jour de la Pâque ; c'est aussi de cette manière que les fêtes sont célébrées chez nous.

Ainsi, ce qui se passe chez nous la veille de la Nativité du Seigneur, on peut dire que cela s'est passé en la fête de la Nativité. Et assurément, en gardant cette manière de faire, les autres Évangélistes ont dit que la Cène eut lieu le premier jour des azymes, parce qu'elle eut lieu le jour précédent, au soir, qui déjà appartenait au premier jour des azymes. Or ici l'Évangéliste Jean comprend le jour de la fête de la Pâque comme celui qui était tout entier célébré, et non pas celui dont le soir seulement était célébré, qui était le jour précédant la Pâque ; c'est pourquoi il dit AVANT LE JOUR DE LA FÊTE DE LA PÂQUE. Il est donc évident que la Cène du Seigneur eut lieu la quatorzième lune au soir.

 

3. Cf. Ex 12, 6 et 18.

La mort imminente du Christ.

 

JÉSUS, SACHANT QU'EST VENUE SON HEURE DE PASSER DE CE MONDE VERS LE PÈRE

 

1731. La mort imminente du Christ était son passage hors de ce monde par le moyen de la Passion ; et quant à cela l'Évangéliste dit : JÉSUS, SACHANT QU'EST VENUE SON HEURE, car cette solennité des Juifs était la figure de la Passion du Christ - Tout en effet leur arrivait en figure, comme le dit la première épître aux Corinthiens 1 -, et c'est pourquoi il expose aussitôt la vérité, c'est-à-dire la Passion du Christ. Et comme pour montrer que pâque vient de phase, c'est-à-dire de passage, il fait mention du passage - DE PASSER, dit-il, DE CE MONDE VERS LE PÈRE.

 

1732. L'Évangéliste expose là trois aspects de la Passion du Christ. D'abord, elle fut prévue ; ensuite, elle convenait [n° 1733] ; enfin, elle fut cause pour nous de croissance et d'élévation [n° 1734].

Certes elle fut prévue, elle n'arriva pas par hasard ; et quant à cela il dit : JÉSUS, SACHANT, comme pour dire : ce n'est ni malgré lui, ni par ignorance, mais en SACHANT et volontairement, qu'il a souffert - Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver2... Et à l'inverse il est dit de nous : L'affliction de l'homme est grande parce qu'il ne sait pas ce qui sera, et il ne peut savoir d'aucune manière ce qui va arriver3.

 

1733. Elle convint4 quant au temps, et c'est pourquoi il dit QU'EST VENUE SON HEURE, c'est-à-dire le jour même de la Pâque, où il s'en irait par la Croix - Pour toute affaire il y a un temps et un moment favorable5. C'est cette heure dont il est dit plus haut : Mon heure n'est pas encore venue6. Mais il ne faut pas comprendre cette heure comme fatale, comme soumise à la course et à la position des étoiles, mais comme déterminée par la disposition de la Providence divine. C'est pourquoi, dis-je, elle était déterminée à se réaliser dans la Pâque des Juifs, parce qu'il convenait à la solennité des Juifs que la vérité suivît la figure, c'est-à-dire qu'au moment où l'agneau, qui figurait le Christ, était immolé, le Christ fut immolé, lui qui est le véritable agneau de Dieu7 - Ce n'est pas par des choses corruptibles, or ou argent, que vous avez été rachetés (...) mais par le sang précieux de l'agneau immaculé8.

Elle convenait aussi à ce qui était à accomplir. Déjà en effet le Christ avait été glorifié - Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié9. Désormais il avait manifesté le Père au monde - Père, j'ai manifesté ton nom aux hommes10. Il restait donc que fût consommée l'œuvre de la Passion et de la Rédemption humaine dont il est dit : Tout est achevé et inclinant la tête, il remit l'esprit11.

 

1734. La Passion du Christ fut pour nous cause de croissance et d'élévation et non pas de destruction : SACHANT QU'EST VENUE SON HEURE DE PASSER DE CE MONDE VERS LE PÈRE, c'est-à-dire en rendant la nature humaine participante de la gloire du Père 12 - Je monte vers mon Père et votre Père13. Mais il ne faut pas comprendre qu'il passe d'un lieu à un autre, puisque Dieu le Père n'est pas contenu dans un lieu - Moi je remplis le ciel et la terre1. Mais, de même qu'on dit que le Christ est venu du Père sans le quitter mais en assumant une nature inférieure semblable à nous, de même aussi on dit qu'il est retourné vers lui dans la mesure où, jusque dans son humanité, il partage désormais la gloire du Père - Et s'il vit, il vit pour Dieu2. - Que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père 3.

 

1. 1 Co 10, 11.

2. Jn 18, 4.

3. Qo 8, 6-7.

4. Sur les convenances de la Passion du Christ, voir Somme théol., III, q. 46, a. 3. Voir aussi ci-dessus, n° 1640, note 6.

5. Qo 8, 6.

6. Jn 2, 4.

7. Cf. Jn 1, 29.

8. 1 Ρ 1, 18-19.

9. Jn 13, 31.

10. Jn 17, 6.

11. Jn 19, 30.

12. Voir ci-dessous, nos 1829 et 1830.

13. Jn 20, 17.

La dilection fervente du Christ.

 

AYANT AIMÉ LES SIENS QUI ÉTAIENT DANS LE MONDE, LES AIMA JUSQU'À LA FIN.

 

1735. L'Évangéliste poursuit en mettant en lumière la dilection fervente du Christ, et cela sous quatre aspects. Tout d'abord en ce qu'elle fut prévenante - Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui-même qui nous a aimés le premier·4. Et quant à cela il dit AYANT AIMÉ LES SIENS, comme pour signifier un « avant ». Il les a aimés avant de les créer - Tu aimes tout ce qui est, et tu ne hais rien de ce que tu as fait5. Il les a aimés avant de les appeler - D'un amour éternel je t'ai aimé6. Il les a aimés avant de les racheter. C'est pourquoi il est dit plus bas : Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre son âme pour ses amis1.

 

1736. En second lieu, il met en lumière la dilection du Christ en montrant qu'elle convenait parce qu'il a AIMÉ LES SIENS. Là, il faut savoir que les hommes sont à lui de diverses manières, et que selon cela ils sont aimés par Dieu de diverses manières. Ils sont à lui de trois manières. D'abord par la création. Et ceux-là il les aime en conservant pour eux les biens de la nature - Il est venu chez lui, et les siens, par la création, ne l'ont pas reçu8. D'autres sont à lui parce qu'il les consacre : il s'agit de ceux qui lui ont été donnés par Dieu le Père par la foi, ceux que lui-même racheta - Ils étaient à toi, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole9. Et ceux-là il les aime en les conservant dans les biens de la grâce. Mais d'autres encore sont à lui par un amour 10 spécial - Nous sommes à toi, ô David11. Ceux-là, il les aime spécialement en les consolant12.

 

1. Jr 23,24.

2. Rm 6, 10. Saint Thomas commente : « Et s'il vit, il vit pour Dieu, c’est-à-dire pour la conformité à Dieu. Il est dit en effet : S'il a été crucifié, c’est à cause de sa faiblesse, s'il vit, c’est par la puissance de Dieu (2 Co 13, 4). Or l'effet est conforme à sa cause ; c'est aussi pourquoi la vie que le Christ a acquise en ressuscitant est déiforme. Et donc comme la vie de Dieu est éternelle et sans corruption - Le seul qui Possède l'immortalité (1 Tm 6, 16) - ainsi aussi la vie du Christ est « immortelle » {Ad Rom. lect., VI, n° 490).

3. Ph 2, 11.

4. 1 Jn 4, 10.

5. Sg 11,25.

6. Jr 31, 3.

7. Jn 15, 13.

1737. Ensuite, il met en lumière la dilection du Christ en montrant qu'elle fut nécessaire, parce qu'il a AIMÉ LES SIENS QUI ÉTAIENT DANS LE MONDE. Il y en a parmi les siens qui étaient déjà dans la gloire du Père, parce que même les pères de l'ancien Testament étaient à lui, en tant que tous ont espéré être libérés par lui - Tous les saints sont dans sa main 13. Mais ceux-ci n'ont pas besoin d'un tel amour autant que ceux qui étaient dans le monde, et c'est pourquoi il dit : LES SIENS QUI ÉTAIENT DANS LE MONDE, c'est-à-dire par le corps, non par l'esprit \

 

8. Jn 1, 11.

9. Jn 17, 6.

10. Amour traduit ici le terme devotio. Il s'agit de l'amour spécial que certains hommes ont pour Dieu, et non de l'amour que Dieu a pour les hommes, évoqué juste après par le terme latin diligo. Voir vol. I, n° 843, note 5.

11. 1 Ch 11, 1.

12. Ceci se rattache peut-être au don du « Consolateur », c'est-à-dire de l'Esprit Saint comme « Paraclet ». À ce sujet, voir ci-dessous nos 1911-1912, 2058-2067, 2069, 2086-2115, 2182 et 2269.

13. Dt 33, 3.

1738. Enfin, il met en lumière la dilection du Christ en montrant qu'elle fut parfaite, c'est pourquoi il dit : [JÉSUS] LES AIMA JUSQU'À LA FIN. Or la fin peut s'entendre de deux manières : la fin de l'intention et la fin de l'exécution.

La fin de l'intention est ce à quoi notre intention est ordonnée ; et une telle fin doit être la vie éternelle, selon l'épître aux Romains : Vous avez pour fruit la sanctification, et pour fin la vie éternelle2. Mais le Christ aussi doit être une telle fin - La fin de la Loi, c'est le Christ3. Et ces deux réalités sont une seule fin, parce que la vie éternelle n'est rien d'autre que de jouir du Christ selon sa divinité - La vie éternelle est qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu4. C'est en ce sens qu'il est dit : IL LES AIMA JUSQU'À LA FIN, c'est-à-dire de telle sorte qu'il les conduise lui-même à la fin, ou à la vie éternelle qui n'est rien d'autre - D'un amour éternel je t'ai aimé5.

Quant à la fin de l'exécution, c'est le terme de la réalité ; et ainsi la mort peut être dite fin, de sorte qu'il est dit : [JÉSUS] LES AIMA JUSQU'À LA FIN, c'est-à-dire jusqu'à la mort, ce qui peut avoir trois significations. En un premier sens, selon Augustin, cela revient à dire d'une manière humaine que le Christ aima les siens jusqu'à la mort seulement, et non au-delà. Mais ce sens est faux : en effet, il ne saurait convenir que celui qui n'est pas limité par la mort ait limité l'amour par la mort6.

En un autre sens, on peut comprendre que « jusqu'à » (in) indique la cause. Et le sens est celui-ci : [JÉSUS] LES AIMA JUSQU'À LA FIN, c'est-à-dire jusqu'à la mort, comme si l'Évangéliste disait que son amour pour eux l'a conduit jusqu'à la mort - Il nous a aimés, et s'est livré lui-même pour nous7.

En un troisième sens, on peut comprendre que JUSQU'À LA FIN signifie : alors qu'il leur avait donné auparavant de nombreux signes d'amour, à la fin, à savoir au moment de la mort, il leur donna les plus grands signes d'amour - Je ne vous ai pas dit cela depuis le commencement8. Comme s'il disait : il ne fut nécessaire de vous montrer combien je vous aimais qu'au moment de mon départ, de telle sorte qu'ainsi l'amour et la mémoire de moi fussent imprimés plus profondément dans vos cœurs.

 

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