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b) Jean 13, 31-32 – Le départ du Christ.

 

1825. Après que Judas fut sorti pour comploter la mort du Seigneur, le Seigneur traite de son propre départ vers la gloire. Il leur annonce d'abord la gloire vers laquelle il va, pour qu'ils en soient consolés [n° 1826], puis son départ [n° 1831].

 

1. 2 Co 6, 15.

2. 1 Co 10, 21.

3. Saint Thomas s'inspire de nouveau du commentaire d'Origène.

4. Voir 1 Co 11, 27-32.

5. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXII, 2, PG 59, col. 391.

6. Jb 24, 14.

7. Cf. OrigÈNE, Comm. sur saint Jean, XXXII, XXiv, § 316, SC 385, p. 323.

8. Jn 11, 9-10.

La gloire vers laquelle il va.

 

LORS DONC QU'IL FUT SORTI, JÉSUS DIT : « MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, ET DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI – SI DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI, DIEU AUSSI LE GLORIFIERA EN LUI-MÊME ET C'EST BIENTÔT QU'IL LE GLORIFIERA. » (13, 31-32)

 

1826. La gloire vers laquelle il va est la glorification et l'exaltation du Christ en tant qu'il est Fils de l'homme. Et c'est ce qui est dit : LORS DONC QU'IL FUT SORTI, à savoir Judas, JÉSUS DIT à ses disciples : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ (clarificatus) LE FILS DE L'HOMME, ET DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ (clarificatus) EN LUI.

Ici il faut savoir que clarificari et glorificari ont la même signification ; la gloire (gloria) est dite en effet comme une clarté (claritas). D'où, selon Ambroise *, « la gloire est une connaissance lumineuse accompagnée de louange ». C'est pourquoi les commentateurs, là où dans le grec il y a clarificare, transposent en glorificare, et inversement. Et ainsi ce qu'on dit ici : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ [clarificatus] LE FILS DE L'HOMME est la même chose que si on disait glorificatus2.

Cela peut donc être expliqué de quatre manières, en se référant aux quatre aspects de la gloire du Christ. D'abord certes à la gloire de la Croix [n° 1827], ensuite à la gloire du pouvoir de juger [n° 1828], puis à la gloire de la Résurrection [n° 1829], enfin à la gloire qui est la connaissance du Christ dans la foi des peuples [n° 1830]. En effet l'Écriture attribue ces quatre gloires au Christ.

 

1. Il s'agit en fait de saint Augustin, qui cite par deux fois dans son commentaire de saint Jean (Tract, in Io., C, 1, BA 74B, p. 373 et CV, 3, BA 75, p. 63) une formule provenant de Cicéron et devenue classique : « Gloria est frequens de aliquo fama cum laude » (De inventione, Π, 55, 166, éd. G. Achard, p. 228). Saint Augustin la citera plus tard dans son traité contre l'Évêque arien Maximin (voir Contra Maxi-minum, II, 13, 2, PL 42, col. 770). À plusieurs reprises saint Thomas, dans son Commentaire sur l'Évangile de saint Jean (voir vol. I, n° 1278, et ci-dessous, n° 2183), s'y réfère partiellement. Il s'y réfère aussi en commentant l'épître aux Hébreux (Ad Heb. lect., I, n° 26), dans la Question disputée De maio (q. 9, a. 1, c.) et dans la Somme théologique (I-II, q. 2, a. 3, c, et II-II, q. 103, a. 1, ad 3).

2. Au sujet de ce passage sur la gloire, voir vol. I, nos 1277 et 1278 avec les notes 3 et 4.

I

 

1827. En premier lieu, le Christ fut donc glorifié dans l'exaltation de la Croix, c'est pourquoi aussi Paul dit que sa gloire est dans la Croix elle-même - Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la Croix de notre Seigneur Jésus Christ3. Et c'est de cette gloire que Chrysostome parle4. Et le Seigneur traite de quatre manières de la gloire de la Croix : en premier la gloire elle-même, en second le fruit de la gloire, en troisième l'auteur de la gloire, enfin l'heure de la gloire.

Il faut savoir en effet que, quand quelque chose commence à exister, cela semble être comme déjà fait. Judas étant sorti pour conduire les soldats [à Jésus], il semble que le négoce de la Passion du Christ par lequel il devait être glorifié ait commencé, et c'est pourquoi il dit : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, c'est-à-dire commence la Passion dans laquelle il sera glorifié. En effet le Christ a été glorifié par la Passion de la Croix, parce que par elle il a triomphé de ses ennemis, à savoir la mort et le diable - Afin de détruire par la mort celui qui avait l'empire de la mort5.

De même, parce que par elle il a uni les choses terrestres aux choses célestes - Pacifiant par le sang de sa Croix, soit ce qui est sur la terre, soit ce qui est dans les deux 6. De même, parce que par elle il reçut en sa possession toutes les royautés, selon cet autre passage du psaume : Dites parmi les nations que le Seigneur a régné par le bois 1. De même encore parce qu'en elle il a manifesté de nombreux miracles : le voile du Temple se déchira, la terre fut ébranlée, les pierres furent brisées, le soleil fut obscurci, et de nombreux corps de saints ressuscitèrent, comme le dit Matthieu2. À cause de cela donc, sa Passion étant imminente, il dit : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, comme pour dire : Maintenant commence ma Passion, qui est ma glorification.

 

3. Ga 6, 14. Voir ci-dessous, n° 2560.

4. In Ioannem hom., LXXII, 2, PG 59, col. 392.

5. He 2, 14.

6. Col 1, 20. Cf. vol. I, n° 474 – « Déjà, en effet, par la sainteté de sa vie, il avait purifié ce qui est sur la terre ; il lui restait, par sa mort, à purifier ce qui est dans les airs ». Saint Thomas commente aussi ce verset ainsi : « Et ainsi a été pacifié soit ce qui est dans les deux - comme les anges et Dieu -, soit ce qui est sur la terre - à savoir les Juifs et les Gentils » (Ad Col. lect., I, n° 53).

Le fruit de cette gloire est que par là Dieu soit glorifié. Et c'est pourquoi il dit : ET DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI, c'est-à-dire dans le Fils de l'homme glorifié, parce que la gloire de la Passion tend à ce que Dieu soit par là glorifié. En effet, si Dieu est glorifié par la mort de Pierre – Il dit cela indiquant par quelle mort il devait glorifier Dieu3 -, il a été glorifié bien davantage par la mort du Christ.

L'auteur de cette gloire n'est ni un ange, ni un homme, mais Dieu lui-même. Et c'est pourquoi il dit : SI DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI – Si la gloire est telle que Dieu soit par là glorifié, il ne devait pas être glorifié par un autre. Mais DIEU AUSSI LE GLORIFIERA EN LUI-MÊME, c'est-à-dire par lui-même - Glorifie-moi, Père, de la gloire que j'ai eue auprès de toi avant que fût le monde4.

L'heure de cette gloire est immédiate parce que BIENTÔT, c'est-à-dire tout de suite, IL LE GLORIFIERA, il lui donnera la glorification de la Croix.

En effet la Croix, bien qu'elle soit folie pour les Gentils et ceux qui périssent, est cependant pour nous, qui croyons, la plus grande sagesse de Dieu et la puissance de Dieu5.

 

II

 

1828. La seconde gloire du Christ est la gloire liée au pouvoir de juger - Alors on verra le Fils de l'homme venant dans les nuées avec une grande puissance et une grande gloire6. Augustin7 parle de cette gloire, comme on le voit dans la Glose, et il le fait de quatre manières. En premier lieu il expose la gloire liée au pouvoir de juger. En second lieu il montre le mérite par lequel on parvient à cette gloire. En troisième lieu il explique cela. Enfin il montre le principe de cette gloire.

 

MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME.

 

Là il faut savoir que, dans la Sainte Écriture, les réalités signifiées sont désignées par le nom des réalités signifiantes 8, la signification n'étant pas exprimée, selon cet [exemple] : Or cette pierre était le Christ1. Là il ne dit pas que « pierre » signifie « Christ ». Or dans le fait que Judas quitta les Apôtres est représentée la figure du jugement futur où les mauvais seront séparés des bons, quand il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche, comme Matthieu le rapporte2. Donc dans le fait que Judas parte était figuré le jugement futur. C'est pourquoi le Seigneur, après le départ de Judas, parle de la gloire de son pouvoir de juger, pouvoir en vertu duquel il jugera, en disant : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, c'est-à-dire que par le départ de Judas a été représentée la gloire que le Fils de l'homme possédera au jugement, où aucun des mauvais ne sera plus et où aucun bon ne périra. Or il n'est pas dit : maintenant « a été signifiée la glorification du Fils de l'homme », mais MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, selon l'usage de l'Écriture sainte dont nous avons parlé.

 

1. Cf. Ps95, 10.

2. Cf. Mt 27, 51 sq.

3. Jn 21, 19.

4. Jn 17, 5.

5. Cf. 1 Co 1, 30 – Et c'est par lui que vous êtes dans le Christ Jésus, que Dieu a fait notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption.

6. Mc 13, 26.

7. Tract, in Io., LXIII, 2, BA 74A, p. 175. On peut résumer ainsi les éléments que saint Thomas reprend à saint Augustin tout au long de ce paragraphe : la séparation de Judas d'avec les autres Apôtres signifie et annonce le jugement dernier, quand les brebis seront séparées des boucs, jugement qui sera en lui-même un acte du Fils de l'homme glorifié. De plus l'humanité du Christ elle-même sera glorifiée par la résurrection, laquelle est si imminente qu'on peut déjà en parler comme d'un fait accompli. Par la résurrection, méritée du fait que le Christ n'a rien voulu d'autre qu'accomplir la volonté de son Père, <> la nature humaine du Christ reçoit la gloire de l'immortalité » dans le Verbe.

8. Sur les différents sens de l'Écriture et sur la distinction du sens littéral et du sens spirituel, citons saint Thomas : « L'auteur de l'Écriture sacrée est Dieu. Or il est au pouvoir de Dieu d'employer, pour signifier quelque chose, non seulement des mots, ce que l'homme aussi peut faire, mais encore les réalités elles-mêmes. Et c'est pourquoi, s'il est commun à toutes les sciences de s'exprimer par des mots, cette science-ci [doctrina sacra] a ceci de propre que les réalités exprimées par les mots signifient à leur tour autre chose. Donc la première signification, à savoir celle par laquelle les mots employés expriment certaines réalités, correspond au premier sens, qui est le sens historique ou littéra1. La signification seconde, par laquelle les réalités exprimées par les mots signifient de nouveau d'autres réalités, est appelée le sens spirituel, qui se fonde sur le premier et le suppose » (Somme théol., I, q. 1, a. 10, c). Voir aussi vol. I, Préface, p. 17 sq.

ET DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI.

 

Le mérite de cette glorification est que Dieu soit glorifié en lui. En effet, Dieu est glorifié en ceux qui cherchent à faire sa volonté, non la leur. Or tel était le Christ - Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé^". Et c'est pourquoi DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI.

 

SI DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI, DIEU AUSSI LE GLORIFIERA EN LUI-MÊME.

 

Il explique cela quand il dit : SI DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI, c'est-à-dire si en faisant la volonté de Dieu il glorifie Dieu, C'est à juste titre que DIEU AUSSI LE GLORIFIERA EN LUI-MÊME, pour qu'à la nature humaine assumée par le Verbe éternel soit aussi donnée une éternité immortelle ; et c'est pourquoi il dit EN LUI-MÊME, c'est-à-dire dans sa gloire - C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom4. Donc cette glorification par laquelle Dieu a été glorifié dans le Christ est le mérite par lequel le Christ en tant qu'homme a été glorifié EN LUI-MÊME, c'est-à-dire dans la gloire de Dieu. Et cela se réalisa quand sa nature humaine, ayant déposé sa faiblesse par la mort de la Croix, reçut la gloire de l'immortalité dans la Résurrection. De là vient que la Résurrection elle-même fut le principe par lequel fut commencée cette gloire. Et c'est pourquoi il dit : ET C'EST BIENTÔT QU'IL LE GLORIFIERA, dans la Résurrection, qui sera aussitôt, selon ce psaume : Je me lèverai au point du jour5. Et cet autre psaume : Tu ne laisseras pas ton saint voir la corruption6.

 

III

 

1829. La troisième gloire du Christ est la gloire de la Résurrection dont il est dit : Comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père7. Et c'est cette gloire que commente Hilaire8, et en partie aussi Augustin9. Et selon cela, le Christ annonce tout d'abord cette gloire qui est la sienne, en disant : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME. Et il parle du futur en utilisant un temps du passé, parce que ce que nous croyons être bientôt fait, nous le tenons pour déjà fait. Or la gloire de la Résurrection était toute proche, et c'est pourquoi il dit : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, comme si son corps par son union à la nature divine avait acquis en quelque sorte la gloire de la divinité.

 

1. 1 Co 10, 4.

2. Mt 25, 33.

3. Jn 6, 38.

4. Ph 2, 9.

5. Ps 107, 3.

6. Ps 15, 10. Voir vol. I, n" 402.

7. Rm 6, 4.

8. La Trinité, XI, 42, SC 462, p. 369.

9. Tract, in Io., LXIII, 3, BA 74A, p. 177-179.

En second lieu il ajoute la cause de cette glorification, et cela fort subtilement ; car, comme le dit Hilaire \ l'humanité du Christ a été glorifiée dans la Résurrection par son union à la nature divine qui l'assumait dans la personne du Verbe, et cela est dit dans le psaume : Tu n'abandonneras pas mon âme dans l'enfer, ni ne laisseras ton saint - qui est le Saint des saints - voir la corruption2.

Une telle gloire est aussi due au Christ homme en tant qu'il est Dieu. Nous aurons nous aussi la gloire de la résurrection dans la mesure où nous sommes participants de la divinité3 - Celui qui a ressuscité d'entre les morts le Christ Jésus, ressuscitera aussi vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous4. Et c'est pourquoi il dit que LE FILS DE L'HOMME, à savoir le Christ, selon sa nature humaine, A ÉTÉ GLORIFIÉ par sa Résurrection. Et qui le glorifiera ? DIEU, dit-il, LE GLORIFIERA EN LUI-MÊME, de telle sorte que le Christ homme, qui règne dans la gloire qui est la gloire venant de Dieu, passe aussi lui-même de là dans la gloire de Dieu, pour demeurer tout entier en Dieu, comme déifié en vertu de cette économie (dispensatio5) divine par laquelle il est homme. Comme si je disais : la lampe est lumineuse parce que le feu brille en elle. Donc ce qui envoie des rayons de gloire à l'humanité sainte du Christ, c'est Dieu.

 

1. Dans le commentaire de saint Augustin mentionné dans ce passage de saint Thomas, saint Hilaire est beaucoup cité.

2. Ps 15, 10. Saint Thomas commente : « La raison est que la résurrection requiert l'union du corps et de l'âme ; et c'est pourquoi son âme conjointe à la divinité ne devait pas demeurer dans les enfers ; mais elle devait se tenir là jusqu'à ce que fût prouvée la vérité de son humanité et de sa vraie chair ; et il ne convenait pas davantage qu'elle fût laissée dans les enfers où elle était descendue pour libérer les saints - Je pénétrerai toutes les profondeurs de la terre et je visiterai tous ceux qui dorment (Si 24, 45 [verset propre à la Vulgate]). De même pour son corps, parce que tu ne laisseras pas ton saint - c'est-à-dire mon corps sanctifié par toi - voir la corruption, celle de la putréfaction ou de la décomposition qu'il n'a pas subie ; mais il a subi la corruption de la mort » (Exp. in Psalmos, 15, n° 7). Voir aussi vol. I, n° 402.

3. Participants de la nature divine (2 Ρ 1, 4), participants à la vocation céleste (He 3, 1), nous sommes devenus participants du Christ (3, 14), participants de l Esprit Saint (6, 4). Déjà le livre de la Sagesse disait que ceux qui ont reçu le trésor infini qu'est la Sagesse sont désormais participants de l'amitié de Dieu (7, 14).

4. Rm 8, 11.

Et ainsi l'humanité du Christ est glorifiée par la gloire de sa divinité et est conduite dans la gloire de la divinité, non par changement de nature mais par une participation à la gloire, en tant que le Christ homme lui-même est adoré comme Dieu - C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom 6. Et c'est pourquoi il dit : SI DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI, c'est-à-dire si la gloire de sa divinité rejaillit sur la gloire de son humanité, Dieu l’α glorifié^ c'est-à-dire l'a rendu participant de sa gloire, en l'assumant dans sa propre gloire - Que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père1.

Et ainsi la gloire du Christ est double : l'une est dans son humanité dérivée de sa divinité, et l'autre est celle de sa divinité en laquelle est en quelque sorte assumée son humanité, comme on l'a dit. Mais c'est tout autre. Car la première gloire a eu un commencement dans le temps, et c'est pourquoi à son sujet il parle au passé en disant : et Dieu l'a glorifié en lui-même^ ce qui eut lieu au jour de la Résurrection, alors que la seconde gloire est éternelle, parce que de toute éternité le Verbe de Dieu est Dieu. Et l'humanité du Christ assumée dans cette gloire sera glorifiée à jamais. C'est pourquoi au sujet de cette gloire il parle au futur, disant : ET C'EST BIENTÔT, c'est-à-dire toujours, QU'IL LE GLORIFIERA, qu'il fera qu'il soit dans cette gloire à jamais.

 

5. Sur le sens du mot dispensatio, voir vol. I, n° 762, note 4, et n° 1520, note 1.

6. Ph 2, 9.

7. Ph 2, 11.

IV

 

1830. Le quatrième aspect de la gloire du Christ est la gloire de sa connaissance par les peuples dans la foi. Et c'est cette gloire dont parle Origène \ Là il faut noter que cette gloire, selon lui, est comprise dans le langage commun des hommes autrement que dans les Écritures. Car selon l'usage commun, la gloire n'est rien d'autre que des éloges proférés par plusieurs ou bien « une connaissance lumineuse accompagnée de louanges », comme le dit Ambroise2. Dans l'Écriture sacrée, la gloire implique un certain signe divin au-dessus des hommes - La gloire du Seigneur apparut au-dessus de la tente3, c'est-à-dire qu'un signe divin reposa sur elle. Et c'est également ce qui est dit du visage de Moïse qui avait été glorifié4. Et de même que la gloire exprime d'une manière sensible un signe divin au-dessus des hommes, de même spirituellement on dit que l'intelligence de l'homme est glorifiée quand elle a été ainsi déifiée et que, transcendant toutes choses matérielles, elle est élevée à la connaissance de Dieu : par cela en effet elle est rendue participante de sa gloire - Nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image5.

Si donc tout homme qui connaît Dieu est glorifié et rendu participant de sa gloire, il est manifeste que le Christ, qui connaît Dieu très parfaitement en tant qu'il est la splendeur de toute la gloire divine6 et qu'il peut prendre l'éclat de toute la gloire divine, a été glorifié très parfaitement et que tous ceux qui connaissent Dieu reçoivent cela du Christ. Mais les hommes ne savaient pas encore que le Christ serait ainsi glorifié dans la plus parfaite connaissance et participation de la divinité. Et c'est pourquoi, bien qu'il fut glorifié en lui-même, il n'avait cependant pas été glorifié dans la connaissance des hommes. Mais il commença à avoir cette gloire dans sa Résurrection et dans sa Passion par lesquelles les hommes commencèrent à connaître sa puissance et sa divinité.

 

1. Comm. sur saint Jean, XXXII, XXVI, § 330-334, SC 385, p. 329-331. Tout ce paragraphe, plus encore que le précédent (avec le recours à saint Hilaire), est un exemple étonnant de ce que peut avoir de fécond la rencontre entre le théologien et un Père de l'Église quand ensemble, à l'école de saint Jean, ils se laissent guider vers ce qu'il y a d'ultime dans le mystère du Fils, « rayonnement de toute la gloire de Dieu ».

2. Voir ci-dessus, n° 1826, note 1.

3. Ex 40, 32.

4. Voir 2 Co 3, 7 (cf. Ex 34, 30).

5. 2 Co 3, 18.

6. He 1, 3.

Parlant ici de cette glorification qui est la sienne, le Seigneur dit : MAINTENANT A ÉTÉ GLORIFIÉ LE FILS DE L'HOMME, c'est-à-dire selon son humanité, dans sa Passion et sa Résurrection qui étaient imminentes, et il a été manifesté à la connaissance des hommes. ET DIEU, c'est-à-dire le Père, A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI – Le Fils en effet non seulement se révèle, mais révèle aussi le Père - Père, j'ai manifesté ton nom7 ; et c'est pourquoi non seulement le Fils a été glorifié mais aussi le Père - Personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils8. Et il dit EN LUI parce que celui qui voit le Fils, voit aussi le Père9. Or c'est le propre du plus grand de rendre en retour quelque chose de plus grand et c'est pourquoi il ajoute : SI DIEU A ÉTÉ GLORIFIÉ EN LUI, c'est-à-dire, si par la gloire du Fils de l'homme grandit en quelque sorte la gloire pour Dieu le Père, en tant qu'il est plus connu par tous les hommes, DIEU AUSSI LE GLORIFIERA EN LUI-MÊME, c'est-à-dire fera connaître que le Christ Jésus est dans sa gloire. Et cela sans délai parce que C'EST BIENTÔT QU'IL LE GLORIFIERA, à savoir sur-le-champ.

 

7. Jn 17, 6.

8. Mt 11, 27. Saint Thomas commente : « Mais quoi ? Est-ce que l'Esprit Saint ne le connaît pas ? Si. Mais il faut remarquer que parfois des phrases exclusives sont ajoutées aux noms divins selon l'essence, parfois selon la personne. Et quand elles qualifient des noms personnels, elles n'excluent pas ce qui est identique selon la nature : aussi, ce qui est ajouté au Père n'exclut pas le Fils. Aussi est-il dit : Au roi immortel, invisible, au seul Dieu honneur et gloire (1 Tm 1, 17), et cela n'exclut pas le Fils de même nature. De même, quand il dit : Si ce n'est le Fils, n'est pas exclu l'Esprit Saint qui est le même selon la nature. Mais quand il dit : Nul ne connaît, il faut entendre : "nul homme sinon le Fils". Et c'est ainsi que le Fils connaît le Père. En effet, il le connaît par compréhension. Donc, parce qu'il le connaît parfaitement et qu'il est connaissable, il a, comme le Père, le pouvoir de révéler » (Sup. Matth. lect., XI, nos 965-966).

9. Cf. Jn 14, 9.

Son départ.

 

1831. Plus haut le Seigneur a montré la gloire qu'il allait recevoir à travers son départ ; ici il leur annonce ce départ lui-même : tout d'abord il leur annonce son départ, puis il montre que les disciples n'étaient pas encore capables de le suivre [n° 1834]. Enfin il leur enseigne comment le devenir [n° 1835].

 

I

 

PETITS ENFANTS, POUR PEU DE TEMPS ENCORE JE SUIS AVEC VOUS. (13, 33)

 

1832. Il leur annonce brièvement ce départ à venir en disant : PETITS ENFANTS, POUR PEU DE TEMPS ENCORE, et il emploie ce terme de filiation pour les enflammer d'amour. Car quand des amis se séparent, c'est alors qu'ils brûlent le plus d'amour1. Plus haut : Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin2.

Mais il dit PETITS ENFANTS, employant le diminutif, pour leur montrer leur imperfection ; en effet ils n'étaient pas encore parfaitement fils parce qu'ils n'aimaient pas encore parfaitement, ils n'étaient pas encore parfaits dans la charité - Mes petits enfants que j'enfante à nouveau jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous3. Néanmoins ils avaient suffisamment grandi en perfection, puisque de serviteurs ils sont devenus petits enfants4, comme on le voit ici, et frères -Va trouver mes frères et dis-leur5.

 

1. Cette remarque pleine de réalisme est suggérée par saint Jean Chrysostome (In Ioannem nom., LXXII, 3, PG 59, col. 393).

2. Jn 13, 1.

3. Ga 4, 19.

4. Origène avait indiqué en passant la connotation affectueuse du terme filioli avant de développer longuement son caractère d'imperfection puis de compléter par l'appel à devenir, par la croissance, des fratres (Comm. sur saint Jean, XXXII, XXX, § 368-374, SC 385, p. 345-349). Saint Thomas ne reprend que ce deuxième point, en le résumant.

5. Jn 20, 17.

6. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXIV, 1-2, BA 74A, p. 181-185. 7. Rm 6, 9. 8. Le 24, 44.

1833. Notons cependant que ce qui est dit : POUR PEU DE TEMPS ENCORE peut être pris de trois manières, selon que le Christ est avec ses disciples de trois manières6.

En effet le Christ était avec ses disciples corporellement. Or son corps peut être considéré de deux manières. Tout d'abord en ce qu'il est semblable à la condition de la nature humaine, car le Christ selon son corps était mortel comme les autres hommes ; et ainsi POUR PEU DE TEMPS ENCORE s'entend du temps qui allait s'écouler entre les paroles de cet entretien et sa mort. Le sens de POUR PEU DE TEMPS ENCORE JE SUIS AVEC VOUS est donc : je reste PEU DE TEMPS ENCORE, le temps que je sois pris et que je meure, et alors je ressusciterai, désormais immortel aussi selon mon corps - Ressuscité des morts, le Christ ne meurt plus, la mort ne dominera plus sur lui1. Et c'est pourquoi il leur dit : Je vous ai dit ces choses tant que j'étais encore avec vous8.

Deuxièmement il fut avec eux présent par son corps mais dans la mesure où son corps avait déjà été glorifié. Et ainsi PEU DE TEMPS ENCORE se rapporte au temps écoulé jusqu'à son Ascension - Un peu de temps et vous ne me verrez plus ; et encore un peu, et vous me verrez ; parce que je vais vers le Père 1. - Un peu de temps encore et j'ébranlerai ciel, terre, mer et désert2.

Troisièmement, cela s'explique en tant qu'il fut avec eux spirituellement selon la présence de sa divinité et dans les sacrements ; ainsi POUR PEU DE TEMPS ENCORE s'entend du temps qui restait jusqu'à la consommation des siècles, et certes on peut dire de ce temps qu'il est peu en comparaison de l'éternité - Mes petits enfants, c'est la dernière heure3. Et c'est le sens de ces paroles : POUR PEU DE TEMPS ENCORE JE SUIS AVEC VOUS, c'est-à-dire : bien que je me sépare de vous corporellement, cependant spirituellement je suis avec vous encore un peu de temps, ce temps qui reste jusqu'à la consommation des siècles - Voici que je suis avec vous jusqu'à la fin du monde4. Mais cette explication ne convient pas selon la présence de sa divinité, parce qu'il sera avec eux non seulement jusqu'à la fin du monde, mais encore pour toujours. Et c'est pourquoi Origène l'explique5 autrement, en disant que le Christ est toujours avec les parfaits qui ne pèchent pas mortellement, mais n'est pas toujours avec les imparfaits parce que, lorsqu'ils pèchent, il s'éloigne d'eux.

Or, après un peu de temps, les disciples allaient être séparés du Christ, souffrir le scandale et l'abandonner - Tous vous souffrirez le scandale à cause de moi cette nuit6. Et ainsi le Christ se séparait d'eux même spirituellement ; c'est à ce propos qu'il dit : POUR PEU DE TEMPS ENCORE JE SUIS AVEC VOUS, c'est-à-dire que dans peu de temps vous fuirez, m'ayant abandonné, et ainsi je ne serai plus avec vous.

 

1. Jn 16, 16.

2. Ag 2, 7.

3. 1 Jn 2, 18.

4. Mt 28, 20.

5. Comm. sur saint Jean, XXXII, XXX, § 377-382, SC 385, P. 349-351.

6. Mt 26, 31.

II

 

VOUS ME CHERCHEREZ, ET COMME J'AI DIT AUX JUIFS : « OÙ MOI JE VAIS, VOUS, VOUS NE POUVEZ VENIR », À VOUS AUSSI JE LE DIS À PRÉSENT. (13, 33)

 

1834. En leur disant ensuite : VOUS ME CHERCHEREZ, il leur montre leur incapacité à le suivre ; d'abord il montre leur effort en disant : VOUS ME CHERCHEREZ, moi que vous avez abandonné spirituellement par la fuite et par le reniement. VOUS ME CHERCHEREZ, dis-je, par le repentir, comme Pierre qui pleura amèrement - Cherchez le Seigneur tant qu'on peut le trouver7. - Dans leur détresse, au matin ils reviendront vers moi8. VOUS ME CHERCHEREZ, c'est-à-dire ma présence corporelle, par le désir - Des jours viendront où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l'homme et vous ne le verrez pas9.

Ensuite il montre ce qui leur manque en disant : ET COMME J'AI DIT AUX JUIFS : « OÙ MOI JE VAIS, VOUS, VOUS NE POUVEZ VENIR. » Mais c'est de manière toute différente car, comme parmi les Juifs il y en avait certains qui ne se convertiraient jamais, il leur a été dit de manière absolue qu'ils ne pouvaient pas aller là où le Christ allait. Mais désormais, après le départ de Judas, aucun parmi les disciples ne devait se séparer du Christ, et c'est pourquoi il n'a pas dit de manière absolue : VOUS NE POUVEZ VENIR mais il a ajouté : À VOUS AUSSI JE LE DIS À PRÉSENT. Comme s'il disait : J'ai dit aux Juifs « jamais » dans la mesure où je m'adressais à des obstinés, mais à vous, je dis qu'À PRÉSENT vous ne pouvez me suivre parce que vous n'êtes pas encore parfaits dans la charité, au point de vouloir mourir pour moi ; moi, en effet, c'est par la mort que je vais partir. De même, moi je m'en vais vers la gloire du Père à laquelle nul ne peut venir s'il n'est parfait dans la charité1.

7. Is 55, 6.

8. Os 6, 1.

9. Lc 17, 22.

De même, moi je dois être glorifié maintenant parce que, comme on l'a dit : Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié, mais il n'est pas encore temps que vos corps soient glorifiés ; et c'est pourquoi là OÙ MOI JE VAIS, VOUS, VOUS NE POUVEZ VENIR.

 

III

 

JE VOUS DONNE UN COMMANDEMENT NOUVEAU : « QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES ; COMME JE VOUS AI AIMÉS, QUE VOUS AUSSI VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES. EN CELA TOUS CONNAÎTRONT QUE VOUS ÊTES MES DISCIPLES, SI VOUS AVEZ DE L'AMOUR LES UNS POUR LES AUTRES. » (13, 34-35)

 

1835. En conséquence, lorsqu'il dit : JE VOUS DONNE UN COMMANDEMENT NOUVEAU, il leur enseigne comment se rendre capable de le suivre. Premièrement il montre la condition du commandement. Deuxièmement il montre la raison pour laquelle ils doivent l'accomplir [n° 1839].

Pour la première partie il fait trois choses : d'abord il montre la qualité du commandement, puis son contenu dont il donne ensuite un exemple.

 

1836. La qualité du commandement est mise en lumière par sa nouveauté, et c'est pourquoi il dit : UN COMMANDEMENT NOUVEAU. Pourtant, dans l'ancienne Loi, le commandement de l'amour du prochain n'a-t-il pas été donné ? Il a été donné certes parce que le Christ, à un scribe qui lui demandait quel était le premier commandement, répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ajoute : et ton prochain comme toi-même2. - Tu aimeras ton prochain comme toi-même 3.

Mais ce commandement est dit NOUVEAU spécialement pour trois raisons. D'abord pour l'effet de renouveau qu'il réalise - Dévêtez-vous du vieil homme avec ses actes et revêtez le nouveau qui se renouvelle dans la connaissance à l'image de celui qui l'a créé4. Ce renouveau se réalise par la charité à laquelle ce commandement exhorte.

Deuxièmement pour la cause qui réalise cela, parce qu'il provient d'un esprit nouveau. Il y a en effet deux esprits, l'ancien et le nouveau. Or l'ancien est un esprit d'esclavage, le nouveau un esprit d'amour5. Celui-là engendre des esclaves, celui-ci des fils adoptifs - Vous n'avez pas reçu un esprit d'esclaves pour retomber dans la crainte6. - Je vous donnerai un cœur nouveau7. Et cet esprit enflamme en vue de la charité - Parce que la charité de Dieu a été répandue dans nos cœur par l'Esprit Saint8.

Troisièmement par l'effet qu'il établit, à savoir le nouveau Testament. Car la petite différence qui existe entre le nouveau et l'ancien Testament est celle qui existe entre la crainte et l'amour, comme le dit Augustin9 - Je conclurai avec la maison d'Israël une alliance nouvelle10. Et parce que ce commandement dans l'ancien Testament provenait d'une crainte et d'un amour saints, il appartenait au nouveau Testament. C'est pourquoi ce commandement était dans la Loi ancienne, non pas comme lui étant propre mais comme préparatoire à la Loi nouvelle.

 

1. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXIV, 4, BA 74A, p. 191.

2. Mt 22, 37 et 39.

3. Lv 19, 18.

4. Col 3, 9-10.

5. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXV, 1, BA 74A, p. 193-195

6. Rm 8, 15. Sur l'esprit qui produit la crainte ou l'amour, voi vol. I, n° 1461, note 6.

7. Ez 36, 26.

8. Rm 5, 5.

9. La formule est de saint Augustin, Contra Adimantum, XVII 2, BA 17, p. 323. Au cœur de la polémique qui l'oppose au manichéen Adimante, à propos de la haine des ennemis acceptée par l'ancien Testament, saint Augustin montre qu'il est faux de dire non seulement que l'ancien Testament est mauvais, mais aussi qu'il est en opposition avec le nouveau. En guise d'illustration, il avance l'opinion suivante : au sein même du peuple d'Israël, il pouvait se trouver « des hommes spirituels qui pouvaient comprendre que la conduite de Dieu était sans haine pour personne et combien ce que le Seigneur nous commande dans l'Évangile n'y était pas contraire à savoir que nous aimions nos ennemis » (XVII, 3, BA 17, p. 327.

10. Jr 31, 31. Saint Thomas commente : « Il promet le renouvellement de l'alliance : Voici venir des jours, à savoir de grâce, et je ferai une alliance nouvelle, un nouveau testament : c'est l'Évangile. (··) - Je ferai avec vous une alliance éternelle, qui montrera véritables les miséricordes promises à David (Is 55, 3). Puis il pose la teneur de ce pacte. Mais voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël après ces jours-là dit le Seigneur : je mettrai ma Loi, l'Évangile, dans leurs entrailles (Jr 31 33), et non sur des tables de pierre - Je la conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur (Os 2, 14) » (Exp. super Hier., XXX lectio 10).

1837. Le contenu de ce commandement est la dilection l mutuelle. Aussi dit-il : QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES. C'est en effet le propre (ratio) de l'amitié de ne pas être cachée, autrement elle ne serait pas une amitié mais seulement une bienveillance. Et c'est pourquoi il faut, pour une amitié vraie et ferme, que les amis s'aiment mutuellement2, parce qu'alors l'amitié est juste et ferme, comme doublée. Le Seigneur donc, voulant qu'entre ses fidèles et ses disciples l'amitié soit parfaite, leur donna le commandement de la dilection mutuelle - Qui craint le Seigneur aura une bonne amitié3.

 

1838. Il donne un exemple de ce contenu en disant : COMME JE VOUS AI AIMÉS. En effet le Christ nous a aimés de trois manières : gratuitement, efficacement et de façon droite.

Gratuitement parce que c'est lui qui a commencé et qu'il n'a pas attendu que nous commencions à l'aimer - Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui-même qui nous a aimés le premier4. Ainsi nous aussi nous devons aimer les premiers nos proches, et ne pas attendre leurs prévenances ou leurs bienfaits5.

 

1. Sur le sens du mot dilectio, voir vol. I, n° 1475, note 4, p. 612.

2. Sur l'amour d'amitié et son explicitation chez Aristote et saint Thomas, voir vol. I, n° 1475, note 7. Ajoutons ici que saint Thomas, dans son traité sur la charité, rappelle : « Cependant la bienveillance ne suffit pas pour constituer l'amitié ; il faut de plus qu'il y ait réciprocité d'amour, car un ami est l'ami de celui qui est lui-même son ami. Une telle bienveillance mutuelle est fondée sur une certaine mise en commun » (Somme théol, II-II, q. 23, a. 1, a). Et plus loin où il se demande ce qui est le mieux, aimer son ami ou son ennemi, il commente : « Cependant, comme un même feu agit avec plus d'intensité sur ce qui est proche que sur ce qui est éloigné, la charité nous fait aimer plus ardemment ceux qui nous sont unis que ceux qui sont éloignés. De ce point de vue, la dilection des amis, absolument considérée, est plus ardente et meilleure que celle des ennemis » (loc. cit., q. 27, a. 7, c).

3. Si 6, 17.

4. 1 Jn 4, 10.

Il a aussi aimé de manière efficace, ce qui se manifeste dans une œuvre : « La preuve de l'amour, c'est l'accomplissement d'une œuvre6. » Ce qu'un homme peut faire de plus grand pour son ami, c'est de se donner pour lui, et c'est ce que le Christ a fait - Il nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous7. C'est pourquoi il dit : Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre son âme pour ses amis8. Aimons-nous donc les uns les autres à cet exemple, de manière efficace et fructueuse - N'aimons ni de mots ni de langue mais par des actes et en vérité9.

De manière droite puisque, toute amitié étant fondée sur une certaine mise en commun (la similitude 10 en effet est cause d'amour), est droite l'amitié qui existe à cause de la similitude ou de la communication dans le bien. Or le Christ nous a aimés dans la mesure où nous lui sommes semblables par la grâce d'adoption, en nous aimant selon cette similitude afin de nous attirer à Dieu - D'un amour de charité éternel je t'ai aimé, c'est pourquoi je t'ai attiré dans ma miséricorde11. Ainsi donc nous aussi nous devons aimer dans l'ami non seulement le fait qu'il est source de bienfait ou de plaisir, mais le fait qu'il est de Dieu1. Et dans un tel amour du prochain est aussi inclus l'amour de Dieu2.

 

5. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem nom., LXXII, 3, PG 59, col. 394.

6. Probatio dilectionis exhibitio est operis. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Évang., II, hom. 30, 1, PL 76, col. 1220 C.

7. Ep 5, 2.

8. Jn 15, 13.

9. 1 Jn 3, 18.

10. Sur la similitude dans l'amour, voir ci-dessous, n° 2034, note 8.

11. Jr 31, 3. Voir ci-dessus, n° 1673, note 5.

1839. Par suite, lorsqu'il dit : EN CELA TOUS CONNAÎTRONT QUE VOUS ÊTES MES DISCIPLES, SI VOUS AVEZ DE L'AMOUR LES UNS POUR LES AUTRES, il donne la raison d'accomplir ce commandement.

Là il faut savoir que tout homme compté dans la milice d'un roi se doit d'en porter les insignes. Or les insignes du Christ sont les insignes de la charité. Donc quiconque veut être compté dans la milice du Christ doit être marqué du sceau de la charité. Et c'est ce qu'il dit : EN CELA TOUS CONNAÎTRONT QUE VOUS ÊTES MES DISCIPLES, SI VOUS AVEZ DE L'AMOUR LES UNS POUR LES AUTRES, je veux dire un amour saint une dilection sainte - Moi je suis la mère du bel amour, de la crainte, de la connaissance et de la sainte espérance3. Mais remarque que, bien que les Apôtres aient reçu du Christ beaucoup de dons, comme la vie, l'intelligence, la santé du corps, et aussi des dons spirituels comme le pouvoir de faire des miracles - Moi je vous donnerai un langage et une sagesse4 -, toutes ces choses ne sont pas les signes qu'on est disciple du Christ, puisqu'elles peuvent être communes aux bons et aux mauvais. Mais, de manière toute spéciale, le signe qu'on est disciple du Christ est la charité ainsi que l'amour mutuel - Il nous a marqués d'un sceau et donné l'Esprit5.

 

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