1840. Après avoir exposé la défaillance d'un disciple, c'est-à-dire la trahison de Judas, l'Évangéliste montre à présent celle d'un autre disciple, le reniement de Pierre ; premièrement est rapportée l'occasion de cette prédiction et deuxièmement la prédiction du reniement elle-même [n° 1844].
Concernant cette première partie, il montre deux choses : il expose d'abord le désir de Pierre, ensuite il montre sa hardiesse [n° 1843].
1. Dans la Somme théologique, dans la question où saint Thomas se demande si Dieu seul doit être aimé de charité, ou aussi le prochain, il commente : « Or la raison d'aimer le prochain, c'est Dieu ; car ce que nous devons aimer dans le prochain, c'est qu'il soit en Dieu. Il est donc manifeste que l'acte par lequel Dieu est aimé et celui par lequel est aimé le prochain sont de même espèce. Par conséquent {'habitus de la charité ne s'étend pas seulement à l'amour de Dieu mais aussi à l'amour du prochain » (II-II, q. 25, a. 1, a). Et plus loin, dans la question sur l'ordre de la charité : « L'amitié de charité est fondée sur la communication de la béatitude, qui réside essentiellement en Dieu comme dans son premier principe, d'où elle dérive en tous les êtres qui sont aptes à la posséder. C'est donc Dieu qui doit être aimé de charité à titre principal et par-dessus tout : il est aimé en effet comme cause de la béatitude, tandis que le prochain est aimé comme participant en même temps que nous de la béatitude » (loc. cit., q. 26, a. 2, a).
2. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXV, 2, BA 74A, p. 201 – « Celui qui aime son prochain d'un amour saint et spirituel, qu'aime-t-il en lui si ce n'est Dieu ? »
SIMON-PIERRE LUI DIT : « SEIGNEUR, OÙ VAS-TU ? » JÉSUS LUI RÉPONDIT : « OÙ MOI JE VAIS, TU NE PEUX PAS ME SUIVRE À PRÉSENT ; MAIS TU ME SUIVRAS PLUS TARD. » (13, 36)
Dans cette première partie, il commence par présenter Pierre manifestant son désir puis le retard avec lequel il le réalise [n° 1842].
1841. Le désir de Pierre se manifeste dans la vivacité de cette interrogation quand il dit : SEIGNEUR, OÙ VAS-TU ? En effet il avait appris du Seigneur qu'il serait avec eux pour peu de temps encore : aussi est-il inquiet de ce que le Christ s'éloigne d'eux, et c'est pourquoi il interroge : OÙ VAS-TU ? Chrysostome1 dit à ce propos : « Vraiment l'amour de Pierre est grand et plus véhément que le feu lui-même dont aucun interdit ne peut entraver l'ardent élan. » C'est pourquoi, alors même que le Christ avait dit : Où moi je vais, vous, vous ne pouvez venir2, Pierre voulait le suivre ; aussi lui demandait-il où il allait, comme l'une des jeunes filles du Cantique qui cherche [le bien-aimé] - Où est parti ton bien-aimé, ô la plus belle des femmes, où est-il parti que nous le cherchions avec toi ?3
3. Si 24, 24 (verset propre à la Vulgate).
4. Le 21, 15.
5. 2 Co 1, 22.
1842. Le retard de la réalisation de ce désir est dû au fait que, pour le moment, il se trouve empêché de suivre le Christ. Et c'est ce que le Christ lui-même dit : OÙ MOI JE VAIS, TU NE PEUX PAS ME SUIVRE À PRÉSENT ; MAIS TU ME SUIVRAS PLUS TARD, comme s'il disait : Tu es encore imparfait et c'est pourquoi tu ne peux me suivre à présent ; mais plus tard, quand tu seras parfait, tu me suivras. C'est aussi ce qu'il dit plus loin : En vérité je te le dis, quand tu étais plus jeune - ce qui signifie « imparfait » - tu mettais toi-même ta ceinture ; quand tu seras vieux - et que tu auras atteint le sommet de la perfection - tu étendras tes mains (...)4
PIERRE LUI DIT : « POURQUOI NE PUIS-JE TE SUIVRE À PRÉSENT ? JE LIVRERAIS MON ÂME POUR TOI – » (13, 37)
1843. Par ces paroles l'Évangéliste montre la hardiesse de Pierre. Pierre avait bien saisi que le Seigneur avait dit ces paroles comme en se défiant de la perfection de son amour. Or l'amour est parfait lorsque quelqu'un s'expose lui-même à la mort pour ses amis - Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre son âme pour ses amis5. Et donc, parce que Pierre était prêt à mourir pour le Christ, il se montrait parfait dans son amour en disant : JE LIVRERAIS MON ÂME POUR TOI, c'est-à-dire : je suis prêt à mourir pour toi. Il disait cela comme il lui semblait et non avec un esprit faux. Cependant l'homme ne peut savoir la force de son amour (affectus), surtout devant l'imminence d'un danger - Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifié pour autant6.
JÉSUS LUI RÉPONDIT : « TU LIVRERAS TON ÂME POUR MOI ? AMEN, AMEN, JE TE LE DIS : LE COQ NE CHANTERA PAS QUE TU NE M'AIES RENIÉ TROIS FOIS. » (13, 38)
1844. En disant cela, il prédit le reniement de Pierre. Tout d'abord il lui reproche sa présomption, puis prédit son reniement [n° 1846].
1845. Dans cette première partie il faut savoir que Pierre, présumant de lui-même, alors que le Christ disait : TU NE PEUX PAS ME SUIVRE À PRÉSENT, affirmait qu'il pouvait le suivre et mourir pour lui. Aussi le Seigneur, le corrigeant, lui dit : TU LIVRERAS TON ÂME POUR MOI ?, comme s'il disait : Considère ce que tu dis. Je sais mieux que toi-même ce qu'il y a en toi. Toi, tu ne sais pas mesurer le poids de ton amour ; ne présume donc pas de toi-même outre mesure - Ne t'enorgueillis pas, crains plutôt1. Et Matthieu en donne la raison : L'esprit est prompt mais la chair est faible2.
1. In Ioannem hom., LXXIII, 1, PG 59, col. 395.
2. Jn 13, 33.
3. Ct 5, 17.
4. Jn 21, 18.
5. Jn 15, 13.
6. 1 Co 4, 4.
Le Seigneur a permis que Pierre fût tenté et tombât afin qu'une fois élevé à la tête de l'Église, il apprenne à connaître ses propres faiblesses et à compatir aux pécheurs qui lui seraient confiés. C'est pourquoi l'Apôtre dit aux Hébreux : Nous n'avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos infirmités, ayant été éprouvé en tout d'une manière semblable, à l'exception du péché3. Mais en Pierre la tentation est allée jusqu'à la faute, alors que dans le Christ elle alla jusqu'à la similitude de la peine parce qu'il n'a pas commis de péché4.
AMEN, AMEN, JE TE LE DIS : LE COQ NE CHANTERA PAS QUE TU NE M'AIES RENIÉ TROIS FOIS.
1846. On pourrait d'abord émettre un doute concernant cette affirmation. Il semble qu'elle soit fausse, parce qu'aussitôt après le premier reniement de Pierre le coq chanta, comme le rapporte Marc5.
Mais saint Augustin6 répond à cette objection de deux manières. Selon la première, le Seigneur a davantage exprimé le sentiment de Pierre que son acte : car une si grande crainte avait envahi l'âme de Pierre que dès le premier chant du coq il était prêt à renier, non seulement une fois, mais trois fois ; c'est ce que signifie : LE COQ NE CHANTERA PAS QUE TU NE M'AIES RENIÉ TROIS FOIS.
L'autre manière regarde le commencement du reniement : parce qu'on dit qu'une chose a lieu avant une autre même si elle commence seulement à se réaliser.
Or le Seigneur a prédit le triple reniement qui a commencé avant le premier chant du coq, bien qu'alors il n'ait pas été entièrement réalisé. C'est ainsi qu'il faut comprendre cette parole : LE COQ NE CHANTERA PAS QUE TU NE M'AIES RENIÉ TROIS FOIS, c'est-à-dire : Tu commenceras à me renier trois fois avant que le coq ne chante.
1847. On peut aussi s'interroger sur le lieu où furent dites ces paroles, car Matthieu et Marc disent que le Seigneur a dit cela à Pierre après avoir quitté le lieu où il avait pris le repas avec ses disciples. Mais Luc et Jean disent qu'il a prononcé ces paroles à l'endroit où avait eu lieu la Cène. Car après cet entretien, le Seigneur a dit : Levez-vous, partons d'ici7. Il faut répondre qu'il est vrai que le Seigneur a dit ces paroles au lieu où il avait pris le repas, mais que Matthieu et Marc suivent l'ordre de leurs souvenirs et non pas l'ordre historique.
On peut dire aussi, selon Augustin8, que le Seigneur a prononcé trois fois ces paroles. Car si on considère attentivement les paroles du Seigneur qui nous conduisent à la prédiction du reniement de Pierre, on remarquera qu'elles ont été dites de trois façons.
Chez Matthieu et Marc, il est écrit que le Seigneur a dit : Vous tous, vous souffrirez le scandale à cause de moi durant cette nuit. Et Pierre répond : Même si tous se scandalisent à cause de toi, moi je ne me scandaliserai jamais. Et Jésus lui dit : Aujourd'hui, cette nuit même, avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois9.
Luc rapporte : Jésus leur dit : « Voilà que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment. Mais moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. » Pierre lui dit alors : « Seigneur, je suis prêt à aller avec toi en prison et à la mort. » Le Seigneur lui répondit : « Je te le dis, Pierre, le coq ne chantera pas aujourd'hui que tu aies nié par trois fois me connaître » 1.
1. Rm 11, 20.
2. Mt 26, 41.
3. He 4, 15.
4. 1 Ρ 2, 22.
5. Mc 14, 68.
6. De consensu Evangelistarum, III, II, 7, PL 34, col. 1161-1162.
7. Jn 14, 31.
8. Op. cit., III, il, 5, PL 34, col. 1160.
9. Mt 26, 31. 33-34.
1. Lc 22, 31-34.
Or ici, alors que Pierre demandait au Seigneur : OÙ VAS-TU ?, le Seigneur lui dit : AMEN, AMEN, JE TE LE DIS : LE COQ NE CHANTERA PAS QUE TU NE M'AIES RENIÉ TROIS FOIS.
On constate donc bien que le Seigneur avait prédit plusieurs fois le reniement de Pierre.
Évangile selon saint Jean Chapitre XIV
1 Et il dit à ses disciples : « Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. 2 Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures. Sinon je vous l'aurais dit : je vais vous préparer un lieu. 3 Et quand je m'en serai allé et que je vous aurai préparé un lieu, je viendrai de nouveau et je vous prendrai près de moi, pour que là où moi je suis, vous soyez aussi. 4 Et où moi je vais vous le savez, et vous savez le chemin. »
5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Et comment pouvons-nous savoir le chemin ? » 6 Jésus leur dit : « Moi je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Personne ne vient au Père sinon par moi. 7 Si vous m'aviez connu, vous auriez connu aussi mon Père. Et dorénavant vous le connaîtrez, et vous l'avez vu. »
8 Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. »9 Jésus lui dit : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et vous ne me connaissez pas ? Philippe, qui me voit, voit aussi le Père. Comment dis-tu, toi : "Montre-nous le Père" ? 10 Ne crois-tu pas que moi je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que moi je vous dis, je ne les dis pas de moi-même. Mais le Père demeurant en moi fait lui-même les œuvres. n Ne croyez-vous pas que moi je suis dans le Père et que le Père est en moi ? 12 Du moins croyez à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : Qui croit en moi fera lui-même aussi les œuvres que moi je fais ; et il en fera de plus grandes, parce que moi je vais vers le Père. 13 Et tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. 14 Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. 15 Si vous m'aimez, gardez mes commandements ; 16 et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet afin qu'il demeure avec vous éternellement, 17 l'Esprit de vérité que le monde ne peut pas recevoir parce qu'il ne le voit pas ni ne le connaît. Mais vous, vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera auprès de vous et qu'il sera en vous. 18 Je ne vous laisserai pas orphelins : je viendrai vers vous. 19 Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me verrez, parce que moi je vis et que vous, vous vivrez. 20 En ce jour-là vous connaîtrez que moi je suis dans mon Père, et vous en moi, et moi en vous. 21 Qui a mes commandements et les garde, c'est celui-là qui m'aime. Or celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; et moi je l'aimerai, et je me manifesterai moi-même à lui. »
22 Judas, non celui appelé l'Iscariote, lui dit : « Seigneur, qu'est-il advenu, que tu doives te manifester toi-même à nous et non au monde ? » 23 Jésus répondit et lui dit : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole. Et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure. 24 Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles. Et la parole que vous avez entendue n'est pas la mienne mais celle du Père qui m'a envoyé. 25 Je vous ai dit cela, demeurant auprès de vous ; 26 mais le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, celui-là vous enseignera tout, et vous rappellera tout ce que je vous aurai dit.
27 Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Moi, je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne soit pas troublé ni ne s'effraie. 28 Vous avez entendu ce que moi je vous ai dit : Je m'en vais et je viens vers vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi. 29 Et maintenant je vous ai dit cela avant que cela n'arrive afin que, quand ce sera arrivé, vous croyiez. 30 Je ne parlerai plus beaucoup avec vous. En effet, il vient le prince de ce monde, et sur moi il n'a aucun pouvoir. 31 Mais afin que le monde connaisse que j'aime le Père et comme le Père m'en a donné le commandement, ainsi je fais. Levez-vous, partons d'ici ! »
1848. Auparavant le Seigneur a formé ses disciples par des exemples, ici il les fortifie par des paroles : en premier lieu est exposée sa longue exhortation, en second lieu l'explication de ce qu'il a dit [chapitre 16, n° 2068]. À propos du premier point, il faut savoir que deux choses menaçaient les disciples et pouvaient les troubler, l'une concernant le présent, à savoir le départ imminent du Christ, l'autre liée au futur : les tribulations qu'ils auraient à souffrir.
D'abord, donc, il les fortifie au sujet du premier point, c'est-à-dire son départ. Plus tard il les fortifiera quant aux tribulations qu'ils auront à souffrir [chapitre 15, n° 1978]. Ici il les fortifie quant au fait qu'ils allaient rester là, puis au sujet de son départ [n° 1965].
En premier lieu, il annonce qu'il va vers le Père. En second lieu, il leur promet le don de l'Esprit Saint [n° 1907]. Et en troisième lieu, il leur promet sa présence [n° 1921].
Il annonce qu'il va vers le Père, puis il parle du chemin par lequel il va aller vers lui.
D'abord il chasse le trouble de ses disciples, puis il montre sa puissance [n° 1851], enfin il ajoute une promesse [n° 1852].
Le Christ chasse leur trouble.
QUE VOTRE CŒUR NE SE TROUBLE PAS. (14, 1)
1849. Il faut savoir que les disciples pouvaient être profondément troublés1 par les paroles du Seigneur prononcées plus haut à propos de la trahison de Judas, du reniement de Pierre, et de son propre départ. Vraiment tout portait au trouble et à la douleur - Tu as ébranlé la terre, c'est-à-dire les cœurs de tes disciples, et tu l'as bouleversée2. Et pour cette raison le Seigneur, voulant guérir leur détresse, dit : QUE VOTRE CŒUR NE SE TROUBLE PAS.
1850. Cependant, il est dit dans les Actes des Apôtres : Jésus commença à agir et à enseigner3. Mais plus haut, il est dit : Jésus fut troublé en son esprit4. Comment donc peut-il nous apprendre à ne pas être troublés, lui qui fut troublé le premier ? Je réponds : il faut dire qu'il n'a pas enseigné le contraire de ce qu'il a fait. Mais à propos de ce trouble, on dit qu'il fut troublé en son esprit, et non pas que son esprit fut troublé. Or ici, il ne leur défend pas d'être troublés en leur esprit, mais il défend que leur cœur, c'est-à-dire leur esprit, soit troublé. Il y a en effet un certain trouble provenant de l'esprit et de l'intelligence qui est louable et n'est pas défendu - Ce qui en effet est une tristesse selon Dieu produit un repentir salutaire et durable5. Autre est la tristesse ou le trouble de la raison elle-même, et cela n'est pas louable parce que cela détourne de la vraie droiture, et cela est interdit - Le juste ne sera pas troublé parce que le Seigneur le soutient de sa main6. En effet, qui a toujours Dieu, rien ne peut le troubler.
Le Christ montre sa puissance.
VOUS CROYEZ EN DIEU, CROYEZ AUSSI EN MOI – (14, 1)
1851. C'est pourquoi le Seigneur montre ensuite la puissance de sa divinité en disant : VOUS CROYEZ EN DIEU, CROYEZ AUSSI EN MOI ; et là il suppose une chose et il en prescrit une autre.
Il suppose leur foi en Dieu en disant : VOUS CROYEZ EN DIEU, car en cela ils avaient déjà été instruits par lui - II faut que celui qui s'approche de Dieu croie7.
Et il leur prescrit de croire en lui en disant : CROYEZ AUSSI EN MOI – Si en effet vous croyez en Dieu, vous devez par conséquent croire en moi, puisque moi je suis Dieu. Et cette conséquence est valable, soit que le terme DIEU soit pris essentiellement, puisque le Fils lui-même est Dieu, soit qu'il désigne la personne du Père. Car nul ne peut croire en le Père s'il ne croit pas en le Fils - Qui n'honore pas le Fils, n'honore pas le Père8. Et dans ce qu'il dit : CROYEZ AUSSI EN MOI, il atteste qu'il est vraiment Dieu ; car bien qu'on puisse croire à l'homme ou à quelque créature, cependant nous ne devons croire en personne9 si ce n'est en Dieu. Donc il faut croire en le Christ comme en Dieu - Afin que vous soyez dans son véritable Fils Jésus Christ. Celui-ci est le vrai Dieu et la vie éternelle1. Et plus haut : L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé2.
1. Voir plus haut, n° 1801.
2. Ps 59, 4.
3. Ac 1, 1.
4. Jn 13, 21.
5. 2 Co 7, 10.
6. Ps 36, 24.
7. He 11, 6.
8. Jn 5, 23.
9. Sur la distinction des trois modalités de l'acte de foi - croire Dieu, croire à Dieu, croire en Dieu -, voir vol. I, n° 1570, note 6. Et ici saint Thomas précise que si l'on peut croire à l'homme, on ne peut croire en l'homme. Voir aussi saint Augustin, Tract, in Io., XXIX, 6, ΒΑ 72, p. 607-609.
Le Christ ajoute une promesse.
DANS LA MAISON DE MON PÈRE IL Y A BEAUCOUP DE DEMEURES. SINON JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU. (14, 2)
1852. Ensuite, lorsqu'il dit DANS LA MAISON DE MON PÈRE IL Y A BEAUCOUP DE DEMEURES, il ajoute la promesse que, par le Christ, ils iront vers le Père et seront introduits auprès de lui. Or la promesse de l'accès de quelques-uns en quelque lieu implique deux choses : l'une précède, à savoir la préparation du lieu ; l'autre suit, à savoir l'introduction dans le lieu. Et c'est pourquoi le Seigneur fait ici deux promesses : l'une concerne la préparation du lieu, l'autre l'introduction dans le lieu. Or la première n'est pas nécessaire, puisque déjà le lieu a été préparé ; mais la seconde l'est, et c'est pourquoi à propos de cela, il fait deux choses.
En premier lieu, il exclut la nécessité de la première promesse : d'abord en écartant la nécessité d'une préparation, puis en montrant qu'il aurait la faculté de préparer le lieu, si c'était nécessaire [n° 1857]. En second lieu, il donne la seconde promesse [n° 1858].
I
DANS LA MAISON DE MON PÈRE IL Y A BEAUCOUP DE DEMEURES.
1853. Là il faut savoir que, puisque la maison de quelqu'un est celle où il habite, on appelle maison de Dieu celle où Dieu habite ; or Dieu habite dans les saints - Toi tu es en nous. Seigneur3. Dans certains, c'est par la foi - J'habiterai en eux4. - Que le Christ habite en vos cœurs par la foi5. Mais en d'autres c'est par la jouissance6 parfaite- Afin que Dieu soit tout en tous1. La maison de Dieu est donc double. L'une est l'Église militante, à savoir l'assemblée des fidèles - Afin que tu saches comment il faut te comporter dans la maison de Dieu2 -, et Dieu habite celle-ci par la foi - Voici la tente de Dieu avec les hommes, et j'habiterai en eux3. L'autre est l'Église triomphante, à savoir le rassemblement des saints dans la gloire - Nous serons rassasiés des biens de ta maison4.
1. 1 Jn 5, 20.
2. Jn 6, 29.
3. Jr 14, 9.
4. 2 Co 6, 16 ; Lv 26, 11 ; cf. Ez 37, 27-28. Saint Thomas commente : « J'habiterai en eux, à savoir dans les saints, en les perfectionnant par la grâce. Or bien que Dieu soit dit être en toutes les réalités par sa présence, sa puissance et son essence, on ne dit cependant pas qu'il habite en elles, mais seulement dans les saints par la grâce. La raison en est que Dieu est en toutes les réalités par son action en tant qu'il s'unit à elles en leur donnant l'exister et en les conservant dans l'être, alors qu'il est dans les saints par l'opération des saints eux-mêmes, opération par laquelle ils atteignent Dieu et d'une certaine manière le saisissent en l'aimant et en le connaissant. En effet on dit que celui qui aime et qui connaît a en lui-même ce qu'il connaît et ce qu'il aime » {Ad 2 Cor. lect., VI, n° 240). Dans la Somme théologique, saint Thomas précise bien, à la suite de saint Grégoire, que Dieu est en toute réalité qu'il crée « par sa puissance parce que tout lui est soumis, par sa présence parce que tout est à découvert et comme à nu devant ses yeux, par son essence parce qu'il est présent à tout comme cause d'être ». Et il précise aussi que Dieu est présent « dans les saints par sa grâce » (I, q. 8, a. 3, c). Outre ces deux grandes modalités de la présence de Dieu en nous - la présence dite d'immensité, qui est celle du Créateur à sa créature (actuellement Dieu crée notre âme, et il nous garde dans l'être), et la présence de grâce où Dieu par le Christ nous communique la vie même de la Très Sainte Trinité -, il y a la présence sacramentelle où Dieu se donne, et d'une manière éminente dans l'Eucharistie. Et il faut noter que l'unité de vie avec la Très Sainte Trinité, qui est ce vers quoi nous tendons dans la foi, l'espérance et la charité, est éminemment personnelle puisque chacun, aimé par Dieu d'un amour unique (cf. Somme théol., I, q. 20, a. 3), y répond par des actes qui lui sont propres. Mais nous sommes les membres du Corps mystique du Christ, l'Église qui est « comme une seule personne mystique » (voir De Veritate, q. 29, a. 7, sed contra 3 et ad 11 ; Somme théol., III, q. 19, a. 4 ; q. 48, a. 2, ad 1 ; q. 49, a. 1 ; Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, vol. I, n° 960).
5. Ep 3, 17.
6. Sur le sens du mot fruitio voir vol. I, n° 527, note 2. Dans la Somme théologique, I-II, q. 11, saint Thomas rappelle que la joie est un acte de l'appétit, qu'elle appartient en propre à la créature rationnelle, qu'elle accompagne la quête de la fin ultime et surtout qu'elle est présente quand cette fin est, non certes possédée, mais touchée, atteinte par notre cœur et notre intelligence. Saint Thomas montre aussi que la joie spirituelle est un effet de la charité (II-II, q. 28, a. 1). Et à plusieurs reprises il met en lumière que la véritable joie, la jouissance plénière, sera celle de la béatitude. « Mais quand nous aurons atteint la béatitude parfaite, il ne restera plus rien à désirer parce que nous aurons la pleine jouissance de Dieu, en laquelle nous obtiendrons aussi tout ce qui aura pu être l'objet de nos désirs pour les autres biens, suivant la parole du psaume : 77 comble de biens tous nos désirs (102, 5). (...) La joie des bienheureux est donc absolument plénière, et même plus que plénière puisqu'ils obtiendront plus qu'ils n'auront pu désirer car, comme le dit l'Apôtre : Le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qu'il aime (1 Co 2, 9). - C'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu'on versera dans le pli de votre vêtement (Le 6, 38). Toutefois, puisque nulle créature n'est capable d'une joie au sujet de Dieu qui soit digne de lui, il faut dire que cette joie plénière n'est pas contenue dans l'homme, mais que c'est plutôt lui qui y pénètre, selon cette parole de Matthieu (25, 21) : Entre dans la joie de ton maître » (II-II, q. 28, a. 3, a). Voir aussi III, q. 23, a. 1, c.
Mais est appelée maison du Père non seulement celle qu'il habite, mais aussi lui-même parce que lui-même est en lui-même. Et dans cette maison il nous rassemble. Or, que Dieu soit lui-même une maison, on le voit dans la deuxième Épître aux Corinthiens : Nous avons une maison venant de Dieu, qui n'est pas faite de main d'hommes5. Et cette maison est une maison de gloire, qui est Dieu lui-même - Le trône de ta gloire élevé depuis le commencement, lieu de notre sanctification*'. Or l'homme demeure en ce lieu, à savoir en Dieu lui-même, quant à la volonté et l'amour7 par la jouissance de la charité - Qui demeure dans la chanté, demeure en Dieu8 -, et quant à l'intelligence par la connaissance de la vérité - Sanctifie-les dans la venté9.
1. 1 Co 15, 28. Saint Thomas commente : « Afin que Dieu soit tout en tous, c'est-à-dire afin que l'âme de l'homme se repose totalement en Dieu et que Dieu seul soit sa béatitude. En effet, pour le moment il y a d'une part la vie, de l'autre la vertu, et de l'autre la gloire ; mais alors, Dieu sera la vie, et le salut, et la vertu, et la gloire et toutes choses. Ou, dans un autre sens, afin que Dieu soit tout en tous, parce qu'alors sera manifesté que tout ce que nous avons de bon vient de Dieu » {Ad 1 Cor. lect., XV, n° 950).
2. 1 Tm 3, 15.
3. Ap 21, 3.
4. Ps 64, 5.
5. 2 Co 5, 1.
6. Jr 17, 12.
7. Amour traduit ici le latin affectus. Sur le sens du mot affectus, voir ci-dessus, n° 1727, note 2.
8. 1 Jn 4, 16.
9. Jn 17, 17.
Donc, dans cette maison, c'est-à-dire dans la gloire qui est Dieu, IL Y A BEAUCOUP DE DEMEURES, c'est-à-dire diverses participations à sa béatitude ; parce que celui qui aime plus et connaît plus, aura une place plus grande. Donc les diverses participations à la connaissance et à la jouissance divines sont les diverses demeures.
1854. Mais ici se pose la question de savoir si l'un peut être plus bienheureux que l'autre. Il semble que non. En effet la béatitude est la fin, et ce qui est parfait n'accepte pas le plus et le moins : donc elle ne peut être possédée plus ou moins.
Je réponds : il faut dire que quelque chose est dit parfait de deux manières : absolument, et sous un certain aspect. Certes, la perfection absolue de la béatitude appartient à Dieu seul, parce que lui seul se connaît et s'aime autant qu'il est connaissable et aimable (en effet il connaît infiniment et il aime sa vérité et sa bonté infinies). Et quant à cela, le souverain bien lui-même, qui est l'objet de la béatitude et sa cause, ne peut pas être une béatitude plus grande qu'une autre, car il n'est qu'un seul souverain bien, qui est Dieu. Et quelque chose est dit parfait sous un certain aspect, c'est-à-dire selon certaines conditions de temps, de nature et de grâce ; ainsi l'un peut être plus bienheureux 10 que l'autre selon l'acquisition de ce bien et la capacité de chaque homme. Parce que l'homme est d'autant plus capable de la béatitude qu'il y participe plus en tant qu'il est mieux disposé et ordonné à en jouir. Et on se dispose à cela de deux manières. En effet, la béatitude consiste en deux choses : en la vision divine, et à celle-ci on se dispose par la pureté ; et pour cette raison, plus quelqu'un a le cœur élevé au-dessus des choses terrestres, plus il verra Dieu, et plus parfaitement. De même, la béatitude consiste en la parfaite jouissance de cette vision, et à celle-là on se dispose par l'amour ; et pour cette raison, celui dont le cœur brûlera plus de l'amour de Dieu, goûtera plus de joie dans la jouissance divine. À propos de la première il est dit : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu 1.
10. Dans la Somme théologique, saint Thomas montre que le degré de l'intensité de notre vision béatifique ne dépendra pas en premier lieu de l'acquisition de nos connaissances intellectuelles mais de l'intensité et de la ferveur de notre charité : « Certainement, il faut dire que parmi ceux qui verront l'essence de Dieu, l'un la verra plus parfaitement que l'autre. Mais ce ne sera pas par une similitude de Dieu plus parfaite dans l'un que dans l'autre ; car cette vision-là ne se fera pas par similitude, ainsi qu'on l'a montré (a. 2). Cela proviendra de ce que l'intelligence de l'un aura une capacité plus grande à l'égard de cette vision de Dieu. Et la faculté de voir Dieu n'appartient pas à l'intelligence créée selon sa nature mais résulte de la lumière de gloire, qui établit l'intelligence dans une sorte d'état déiforme, ainsi qu'on l'a exposé (a. 2 et a. 5). C'est pourquoi l'intelligence qui participera davantage à cette lumière de gloire verra Dieu plus parfaitement. Et celui qui participera le plus à la lumière de gloire est celui qui a le plus de charité, car plus grande est la charité, plus grand est le désir. Et le désir rend d'une certaine manière l'être qui désire apte et prêt à recevoir ce qui est désiré. Ainsi, celui qui aura plus de charité verra Dieu plus parfaitement et il sera plus heureux » (I, q. 12, a. 6, c.)- Saint Thomas montre l'importance du désir pour cette connaissance de la vision béatifique qui dépasse la capacité naturelle de l'intelligence humaine et qui nécessite une lumière divine venant fortifier et diviniser l'intelligence, de l'intérieur. Il nous aide ainsi à dépasser tout regard trop formel et intellectuel sur notre manière de nous préparer à voir Dieu. C'est notre désir et notre soif d'aimer, au-delà des résultats toujours inadéquats, qui agrandissent notre cœur et préparent notre intelligence à la vision béatifique.
1855. De même, on s'interroge sur ce qui est dit dans Matthieu2, qu'un seul denier est donné à tous ceux qui ont travaillé. Or ce denier n'est rien d'autre qu'une demeure dans la maison du Père. Il n'y a donc pas de nombreuses demeures. À cela je réponds : il faut dire que la récompense de la vie éternelle est une, et qu'elle est multiple. Multiple, certes, selon la capacité différente des participants, selon laquelle il y a diverses demeures dans la maison du Père. Mais une, de trois manières. Premièrement, à cause de l'unité de l'objet : en effet, ce que tous les bienheureux voient et ce dont tous jouissent est le même ; et c'est pourquoi il y a un seul denier, mais il sera vu et aimé de diverses manières - Alors tu abonderas en délices dans le Tout-Puissant2'. - En ce jour-là, le Seigneur des armées sera une couronne de gloire et un sceptre d'exultation pour le reste de son peuple 4. Et c'est comme si quelqu'un indiquait à un autre une source, afin que tous y puisent à volonté ; celui qui aurait un plus grand vase, recevrait plus de la source, et celui qui en aurait un plus petit, moins. Donc la source, quant à elle, est unique, mais la mesure des récipients, elle, n'est pas la même. Et c'est l'avis du bienheureux Grégoire5. En second lieu, à cause de la mesure même de l'éternité, selon Augustin6 – parce que tous auront la béatitude éternelle, puisque les justes iront vers la vie éternelle, mais diversement selon leur capacité. En troisième lieu, à cause de la charité qui unit tout, faisant des joies de chacun les joies de tous, et réciproquement - Se réjouir avec ceux qui se réjouissent7.
1. Mt 5, 8. Saint Thomas commente : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce que, comme l'œil qui voit la couleur doit être purifié, ainsi l'esprit qui voit Dieu - Cherchez-le en simplicité de cœur parce qu'use laisse trouver par ceux qui ne le tentent pas ; il apparaît à ceux qui ont foi en lui (Sg 1, 1-2). En effet, le cœur est purifié par la foi, par la foi qui purifie les cœurs (Ac 15, 9). Et parce que la vision succède à la foi, il est dit : Ils verront Dieu » (Sup. Matth. lect., V, n° 434).
2. Cf. Mt 20, 1-16.
1856. Mais il faut remarquer que cette parole fut pour les pélagiens8 une occasion d'erreur. En effet, ils disent que les enfants qui meurent non baptisés seront sauvés dans la maison de Dieu, mais non dans le royaume de Dieu, parce que plus haut il est dit : Personne, à moins de renaître de Veau et de l'Esprit Saint, ne peut entrer dans le royaume de Dieu 1.
3. Jb 22, 26.
4. Is 28, 5.
5. Moralium libri, IV, 36, 70, PL 75, col. 677 A-B. Voir aussi Homélies sur Ezechiel, II, 4, 6, SC 360, p. 197.
6. Tract, in Io., LXVII, 2, BA 74A, p. 221-223 – Dans la vie éternelle, « nul ne vit plus que l'autre puisqu'il n'y a pas dans l'éternité diverses longueurs de vie (vivendi mensura) ».
7. Rm 12, 15.
8. Pélage est un moine du ν siècle, originaire des îles britanniques. Source d'une hérésie qu'on a appelée pélagianisme, sa principale erreur fut, en exaltant les forces du libre arbitre, de nier la transmission du péché originel, la nécessité de la grâce divine, la distinction entre l'ordre naturel et l'ordre surnature1. Il niait donc que la volonté humaine ait été affaiblie par suite du péché d'Adam, et qu'elle soit donc inclinée au ma1. Ainsi, selon lui, les petits enfants sont baptisés seulement pour être admis au Royaume de Dieu, en passant du bien au mieux : le baptême ne les délivre d'aucun mal, ils en sont exempts. Quant aux adultes, ils n'ont besoin du baptême que pour la rémission de leurs péchés. Pelage a nié encore la nécessité de la grâce en tant qu'elle est un don reçu dans l'âme pour la guérir, la fortifier, mais aussi l'ennoblir et la surélever. Selon lui, l'homme peut, sans le secours de la grâce, accomplir tous les préceptes divins. Cependant Pelage, ayant été blâmé par ses frères de ce qu'il rejetait le secours de la grâce divine pour l'accomplissement des commandements, céda à leur observation, mais en partie seulement. Il disait alors que la grâce était donnée aux hommes afin qu'ils accomplissent plus facilement, par son moyen, ce qu'ils devaient faire par le libre arbitre. La grâce n'était pas pour lui un don premier, au-dessus de la nature. Mais il affirmait encore que cette grâce, sans laquelle nous ne pouvons faire aucun bien, n'est pas différente du libre arbitre que notre nature a reçu de Dieu, et que Dieu aide par sa Loi et par sa doctrine. Aussi le Christ est-il simplement un modèle qui nous encourage à nous perfectionner dans la justice et à devenir meilleurs. Saint Augustin a combattu avec toute l'intensité de sa foi cette hérésie, notamment par deux de ses écrits : De spiritu et littera et De natura et gratia. Il y proclame la nécessité de la grâce qui, loin d'être contre nature, la libère et la surélève. Parmi les actes du Magistère condamnant cette hérésie, citons notamment ceux du Concile de Carthage de 418 qui la réfute en 9 canons.
Contre cela Augustin2 rapporte que le Seigneur dit que ces demeures sont dans la maison de Dieu. Or rien n'est plus dans le royaume que la maison : car le royaume est constitué de cités, et les cités de quartiers, et les quartiers de maisons. Donc si les demeures sont dans la maison, il est manifeste qu'elles sont dans le royaume.
SINON, JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU.
1857. Ensuite, il montre qu'il serait capable de leur préparer un lieu si cela était nécessaire.
En effet, quelqu'un pourrait dire : C'est vrai que, dans la maison de son Père, de nombreuses demeures ont été préparées ; parce que si cela n'était pas nécessaire, il n'aurait pas à les préparer. Et c'est pourquoi le Seigneur, excluant cela, dit que SINON, c'est-à-dire si les demeures n'avaient pas été préparées, JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU.
Là il faut voir ce qu'il dit : VOUS PRÉPARER UN LIEU. Or on prépare un lieu de deux manières. D'une manière, quand on le dispose en lui-même, par exemple quand on nettoie ou qu'on agrandit un lieu - Élargis l'espace de ta tente3. D'une autre manière, quand on donne à quelqu'un la possibilité d'entrer ; de là vient que le psaume demandait : Sois-moi un Dieu protecteur et un lieu fortifié4, comme s'il disait : que j'aie toujours la possibilité d'entrer. Et on peut comprendre cela de deux manières. Si en effet ce lieu était quelque chose de tel qu'il eût un défaut ou qu'il fût quelque chose de créé, il appartiendrait à ma puissance de le perfectionner, car toute créature est soumise à la puissance du Verbe - Tout a été fait par lui5. Si donc il était tel qu'il eût un défaut, JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU. Mais le lieu en lui-même a été préparé. En effet, ce lieu est Dieu lui-même, comme il a été dit, en qui réside l'excellence de toutes les perfections. Mais peut-être n'avez-vous pas la possibilité d'entrer ; et c'est pourquoi SINON, c'est-à-dire si vous n'aviez pas la possibilité d'entrer et n'aviez pas été prédestinés à ce lieu, JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU. En effet il est en mon pouvoir de vous prédestiner à ce lieu. Car lui-même, avec le Père et l'Esprit Saint, nous a prédestinés à la vie éternelle - Il nous a élus en lui-même6.
1. Jn 3, 5. Voir vol. I, nos 431-435.
2. Loc. cit., LXVII, 3, BA 74A, p. 225-227. Les pélagiens n'acceptaient pas que les nouveau-nés morts sans baptême soient damnés, mais ils inventaient pour les besoins de la cause une distinction entre des « maisons » célestes, lieux intermédiaires qui leur seraient accessibles, et le « royaume de Dieu », réservé aux seuls baptisés.
II
ET QUAND JE M'EN SERAI ALLÉ ET QUE JE VOUS AURAI PRÉPARÉ UN LIEU, JE VIENDRAI DE NOUVEAU ET JE VOUS PRENDRAI PRÈS DE MOI, POUR QUE LÀ OÙ MOI JE SUIS, VOUS SOYEZ AUSSI – (14, 3)
3. Is 54, 2.
4. Ps 70, 3.
5. Jn 1, 3.
6. Ep 1, 4.
1858. Mais parce que plus haut il avait dit : Où moi je vais, tu ne peux pas me suivre à présent1, il ajoute, afin qu'ils ne croient pas qu'ils seront définitivement séparés de lui : ET QUAND JE M'EN SERAI ALLÉ ET QUE JE VOUS AURAI PRÉPARÉ UN LIEU, JE VIENDRAI DE NOUVEAU ET JE VOUS PRENDRAI PRÈS DE MOI, POUR QUE LÀ OÙ MOI JE SUIS, VOUS SOYEZ AUSSI – Là, il présente la seconde promesse, à savoir celle de les faire entrer dans le royaume. Il semble qu'il y ait là une contradiction dans ses paroles. En effet il dit : SINON JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU, indiquant par là qu'il ne va pas pour préparer un lieu. Or ici il dit : ET QUAND JE M'EN SERAI ALLÉ ET QUE JE VOUS AURAI PRÉPARÉ UN LIEU, il indique qu'il va pour préparer un lieu. Mais il faut dire que, d'une première manière, on pourrait lire cela « ensemble2 », et alors le sens serait : SINON, c'est-à-dire si cela était nécessaire, JE VOUS L'AURAIS DIT : JE VAIS VOUS PRÉPARER UN LIEU. Et il redit : SINON JE VOUS L'AURAIS DIT, c'est-à-dire si je m'en vais et que je vous prépare un lieu.
Mais selon Augustin on lit « séparément », de sorte qu'il y a une conclusion autre que celle-là. Et il faut dire que le Seigneur a PRÉPARÉ en prédestinant de toute éternité et qu'il a PRÉPARÉ en exécutant3. Et il a PRÉPARÉ par son départ. Donc ce qu'il a dit en premier lieu, c'est-à-dire que les demeures avaient été préparées, on le comprend de la première préparation de toute éternité ; mais ce qu'il dit ici - QUAND JE M'EN SERAI ALLÉ ET QUE JE VOUS AURAI PRÉPARÉ – se comprend de l'exécution de la prédestination éternelle4.
1859. Or le Seigneur par son départ nous a préparé un lieu de cinq manières.
Premièrement en donnant le lieu de la foi. En effet, puisque la foi porte sur des choses qu'on ne voit pas5, elle n'existait pas chez les disciples à l'égard du Christ quand ils le voyaient en personne. Donc, il s'éloigna d'eux pour que celui qu'ils avaient par la présence corporelle et qu'ils voyaient par les yeux du corps, ils l'aient par une présence spirituelle, et le distinguent par l'œil de l'esprit : et c'est cela, avoir par la foi6. En second lieu, en leur montrant le chemin pour aller vers ce lieu - Il monte en ouvrant le chemin devant eux1. En troisième lieu, en priant pour eux - Sy approchant par lui-même de Dieu, il peut sauver8. - Celui qui monte sur le ciel est ton aide9. En quatrième lieu, en les attirant en haut - Entraîne-moi à ta suite10. - Si vous êtes ressuscites avec le Christ, recherchez les choses d'en haut11. En cinquième lieu, en leur envoyant l'Esprit-Saint - L'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié 1.
1. Jn 13, 36.
2. À savoir les versets 2 et 3 – Sinon je vous l'aurais dit : je vais vous préparer un lieu, et : Quand je m'en serai allé et que je vous aurai préparé un lieu.
3. Saint Thomas distingue les deux ordres liés à la finalité : l'ordre d'intention où la finalité est première et où tout est ordonné en fonction d'elle ; l'ordre d'exécution qui est l'ordre des moyens en vue de la fin, impliquant l'aspect de la réalisation.
4. Tract, in Io., LXVIII, 1, BA 74A, p. 231-233.
5. Cf. He 11, 1. Rappelons la manière dont saint Thomas distingue la foi et l'opinion de l'intelligence et de la science : « La foi implique une adhésion de l'intelligence à ce que l'on croit. Mais l'intelligence adhère à quelque chose de deux façons. D'une manière, elle adhère parce qu'elle y est portée par l'objet lui-même, qui est connu soit par lui-même, comme il se voit dans les principes premiers, soit par autre chose, comme il se voit dans les conclusions qui sont matière de science. De l'autre manière, l'intelligence adhère à quelque chose sans y être pleinement portée par son objet propre, mais en s'attachant volontairement par un choix à un parti plutôt qu'à un autre. Et si l'on prend ce parti avec une hésitation ou une crainte à l'égard de l'autre, on aura une opinion ; mais si l'on prend parti avec certitude et sans aucun reste d'une telle crainte, on aura une foi. Or lorsqu'on dit qu'on voit les choses, c'est qu'elles forcent notre esprit ou nos sens à prendre connaissance d'elles. D'où il est manifeste que ni la foi ni l'opinion ne peuvent avoir pour objet des choses qui seraient vues soit par les sens soit par l'esprit » {Somme théol., II-II, q. 1, a. 4, c. ; voir aussi II-II, q. 1, a. 5, ad 4). Saint Thomas montre ici que la foi en le mystère de l'Incarnation ne porte pas seulement sur la divinité du Christ. Lorsque la présence corporelle du Christ disparaît, la foi des disciples porte également sur son nouveau mode de présence, une « présence spirituelle ».
6. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXVIII, 3, BA 74A, p. 237 – « Celui qui pérégrine loin du Seigneur a besoin de vivre de la foi parce qu'il est préparé par elle à contempler la réalité ».
7. Mi 2, 13.
8. He 7, 25. Voir ci-dessous, n° 1910, note 2.
9. Dt 33, 26.
10. Ct 1, 3.
11. Col 3, 1.
1860. Or l'accomplissement de la glorification du Christ eut lieu dans son Ascension ; et c'est pourquoi, aussitôt qu'il est monté, il a envoyé l'Esprit Saint à ses disciples. Ainsi, il leur a prédit un départ corporel, en disant : ET QUAND JE M'EN SERAI ALLÉ ET QUE JE VOUS AURAI PRÉPARÉ UN LIEU ; et ensuite il leur promet un retour spirituel, en disant : JE VIENDRAI DE NOUVEAU ET JE VOUS PRENDRAI PRÈS DE MOI – Je viendrai à la fin du monde - Il reviendra de la même manière que vous l'avez vu monter au ciel2. ET JE VOUS PRENDRAI PRÈS DE MOI, glorifiés en votre âme et votre corps - Nous serons emportés avec eux dans les nuées, au-devant du Christ, dans les airs3.
1861. Mais les esprits des Apôtres ne sont-ils pas pris par le Christ auprès de lui avant la fin du monde ? À cela il faut répondre que l'opinion des Grecs est que les saints n'entrent pas au paradis avant le jour du jugement. Mais s'il en était ainsi, alors c'est en vain que l'Apôtre aurait eu le désir d'être avec le Christ4. Et c'est pourquoi il faut dire qu'aussitôt que notre maison terrestre a été détruite5, quant à notre âme nous sommes avec le Christ. Et ainsi, ce qu'il dit - JE VIENDRAI DE NOUVEAU ET JE VOUS PRENDRAI PRÈS DE MOI - peut s'entendre de la venue spirituelle par laquelle le Christ visite toujours l'Église des fidèles, et vivifie n'importe lequel des saints dans la mort. Et le sens serait : JE VIENDRAI DE NOUVEAU vers l'Église de manière spirituelle et continue, ET JE VOUS PRENDRAI PRÈS DE MOI, c'est-à-dire je vous affermirai dans la foi et dans mon amour - Mon bien-aimé est monté dans le parterre des aromates6, c'est-à-dire dans l'assemblée des saints, pour qu'il paisse, c'est-à-dire qu'il se délecte dans leurs vertus, et cueille des lis, c'est-à-dire qu'il attire à lui les âmes pures, quand il vivifie les saints dans la mort.
1862. Ensuite il montre le fruit, en disant : POUR QUE LÀ OU MOI JE SUIS, VOUS SOYEZ AUSSI, c'est-à-dire : où est la Tête, que soient les membres ; où est le Maître, que soient les disciples - Où sera le corps, là aussi s'assembleront les aigles7. - Où moi je suis, là aussi sera mon serviteur8.