PERE, CEUX QUE TU M'AS DONNES, JE VEUX QUE LÀ OÙ JE SUIS, EUX AUSSI SOIENT AVEC MOI, AFIN QU'ILS VOIENT LA GLOIRE QUE TU M'AS DONNÉE PARCE QUE TU M'AS AIMÉ AVANT LA FONDATION DU MONDE. (17, 24)
2252. Plus haut le Seigneur a demandé pour ses disciples la perfection de l'unité [n° 2232], à présent il demande pour eux la gloire de la vision. D'abord il précise les personnes pour lesquelles il fait cette demande, ensuite il expose sa manière de demander [n° 2254], enfin ce qu'il demande [n° 2255].
PÈRE, CEUX QUE TU M'AS DONNÉS
2253. Il demande pour ceux qui lui ont été donnés. Il faut savoir qu'est dit « donné à quelqu'un » ce qui est soumis à sa volonté, c'est-à-dire pour qu'il en fasse ce qu'il veut. Or la volonté du Christ est double : de miséricorde et de justice. Mais la volonté de miséricorde lui appartient en premier lieu et par elle-même, parce que sa miséricorde s'étend à toutes ses œuvres7 - II veut que tous les hommes soient sauvés8 ; quant à la volonté de justice de celui qui punit, elle ne lui appartient pas de manière première, mais présuppose le péché - Dieu en effet ne se réjouit pas de la perdition des hommes9. - Je ne veux pas la mort du pécheur10, cela est vrai en soi, mais cependant il la veut par voie de conséquence à cause du péché.
1. Saint Thomas rappelle ici que la raison, qui est dans la réalité ce qu'il y a d'intelligible, renvoie à la cause de la réalité, et surtout à sa cause finale (le pourquoi de la réalité). Ainsi c'est l'amour du Père pour le Fils qui est la raison de l'amour du Père pour chacun de nous. Sur le sens du mot ratio, voir vol. I, Préface, p. 18, note 4.
2. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CX, 5, BA 75, p. 165.
3. Jn 16, 27.
4. Dieu crée par pur amour et par gratuité. Aucune existence autreque lui n'est nécessaire. Nous dépendons tous dans notre être de l'Être premier, et cette dépendance actuelle est une dépendance dans l'amour qui respecte cependant pleinement notre liberté. Nous restons libres, par nos opérations, de dire oui à Dieu qui nous a créés.
5. Sg 11, 25.
6. Dt 33, 3.
Tous les hommes ont donc été donnés au Fils. Tu lui as donné puissance sur toute chair11, c'est-à-dire sur tout homme, pour qu'il réalise en eux sa volonté, soit de miséricorde pour sauver, soit de justice pour punir - Il est en effet le juge établi par Dieu pour les vivants et les morts 12.
Mais ceux qui lui ont été donnés au sens absolu sont ceux qui lui ont été donnés pour qu'il réalise en eux sa volonté de miséricorde en vue du salut ; aussi dit-il de ceux-ci : CEUX QUE TU M'AS DONNÉS dans ta prédestination, de toute éternité - Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m'a donnés13.
7. Ps 144, 9.
8. 1 Tm 2, 4.
9. Sg 1, 13.
10. Cette citation est un mélange des versets 23 et 32 du chapitre 18 d'Ézéchie1.
11. Jn 17, 2.
12. Ac 10, 42.
13. Is 8, 18 repris par He 2, 13.
JE VEUX QUE LA OU JE SUIS
2254. Sa manière de demander est indiquée quand il dit : JE VEUX, ce qui peut désigner soit son autorité, soit son mérite. L'autorité, si nous l'entendons de sa volonté qui, en tant qu'il est Dieu, est la même volonté que celle du Père ; car c'est par sa volonté qu'il justifie et sauve les hommes - II fait miséricorde à qui il veut1. Et le mérite si nous l'entendons de sa volonté en tant qu'il est homme, volonté qui nous mérite le salut. En effet, si les volontés des justes qui sont les membres du Christ ont le mérite d'obtenir - Tout ce que vous demanderez vous sera accordé2 -, combien plus la volonté du Christ homme, qui est la Tête de tous les saints.
PÈRE, CEUX QUE TU M'AS DONNES, JE VEUX QUE LÀ OÙ JE SUIS, EUX AUSSI SOIENT AVEC MOI, AFIN QU'ILS VOIENT LA GLOIRE QUE TU M'AS DONNÉE PARCE QUE TU M'AS AIMÉ AVANT LA FONDATION DU MONDE.
2255. Ici il ajoute ce qu'il demande. Il demande d'abord l'union des membres à la Tête, puis la manifestation de sa gloire à ses membres [n° 2259].
CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, JE VEUX QUE LÀ OÙ JE SUIS, EUX AUSSI SOIENT AVEC MOI.
2256. Cela peut s'entendre de deux manières. En un sens cela se rapporterait au Christ homme. Car le Christ en tant qu'homme allait bientôt monter au ciel - Je monte vers mon Père et votre Père3'. Cela signifie alors : Je veux que dans le ciel, où moi je serai bientôt, ceux-ci aussi - c'est-à-dire les croyants - soient avec moi, même quant au lieu - Où il y aura un corps, là se rassembleront aussi les aigles 4, c'est-à-dire les saints5. En effet, c'est ce qu'il avait promis - Réjouissez-vous, exultez, parce que votre récompense est abondante dans le ciel6.
2257. Mais un doute subsiste parce que, puisqu'il n'était pas encore au ciel, il aurait dû dire : « où moi je serai », et non pas LÀ OÙ JE SUIS. De même, pourquoi a-t-il dit plus haut : Et personne n'est monté au ciel si ce n'est celui qui est descendu du ciel7 ?
À la première objection, il faut répondre que le Christ qui parlait était à la fois Dieu et homme, et c'est pourquoi, bien qu'il ne fut pas au ciel selon son humanité, il y était cependant selon sa divinité, si bien qu'ainsi, tout en étant sur terre, il était au ciel ; et c'est pourquoi il dit : LÀ OÙ JE SUIS. À la seconde, il faut répondre que ce qu'il dit plus haut - Personne n'est descendu du ciel sinon le Fils de l'homme qui descend du ciel8 -se comprend parce qu'il est au ciel selon sa divinité, qu'il en descend en assumant une nature humaine et qu'il y monte selon cette nature humaine désormais glorifiée. Et ainsi, pourvu que nous soyons avec lui nous sommes déjà un. Il est donc venu seul, lui-même, en descendant du ciel, et il y est aussi retourné seul en montant pour nous au ciel, selon Grégoire1.
1. Rm 9, 18.
2. Jn 15, 7.
3. Jn20, 17.
4. Mt 24, 28. Saint Thomas commente : « II ne dit pas les vautours ou les corbeaux, mais les aigles, qui désignent les saints - Ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils voleront et ne s'épuiseront pas (Is 40, 31). Ainsi, comme le dit Jérôme, partout où sera fait mémoire de la Passion du Christ, les saints doivent être rassemblés par la mémoire continuelle de sa Passion - Rappelez-vous ces premiers jours où, après avoir été illuminés, vous avez soutenu un grand assaut de souffrances (He 10, 32) » (Sup. Matth. lect., XXIV, n° 1955). Dans la Somme théologique, saint Thomas voit dans cette image la présence corporelle du Christ, promise à ses amis, et que le mystère de l'Eucharistie prépare : « Et puisque, selon Aristote, le propre de l'amitié est que l'on partage la vie de ses amis (Éthique à Nicomaque, IX, 12), il nous a promis pour récompense sa présence corporelle - Où il y aura un corps, là se rassembleront aussi les aigles. En attendant toutefois, il ne nous a pas privés de sa présence corporelle pour le temps de notre pèlerinage, mais, par la vérité de son corps et de son sang, il nous unit à lui dans ce sacrement - Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui (Jn 6, 57) » (III, q. 75, a. 1, a). Voir aussi vol. I, n° 1558, note 10.
5. Voir ci-dessus, nc 1804, note 3.
6. Mt 5, 12 ; Lc 6, 23.
7. Jn3, 13
8. Pour comprendre ce verset qui n'est pas littéral, voir Jn 3, 13 – Et personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est au cie1. Jn 6, 33 – Car le vrai pain [de Dieu] est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde. Et Jn 6, 38 – Parce que je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé.
Et s'il dit JE SUIS, en mettant un présent au lieu du futur, c'est soit parce qu'il devait y être bientôt, soit parce que cela se rapporte au Christ Dieu.
2258. Mais alors, dans ce cas, puisque Dieu est partout - Moi j'emplis le ciel et la terre2 -, les saints, semble-t-il, seront aussi partout.
À ce sujet il faut dire que Dieu est pour nous comme ce que la lumière est pour les hommes. Or la lumière se diffuse partout grâce au soleil qui est au-dessus de la terre. Et la lumière a beau être avec les hommes, tous cependant ne sont pas dans la lumière du soleil, mais seulement ceux qui la voient. Ainsi donc, puisque Dieu est partout, il est avec tous en tous lieux ; cependant tous ne sont pas avec Dieu, si ce n'est ceux qui lui sont unis par la foi et l'amour et qui seront finalement unis à lui dans la jouissance parfaite3 - Et moi je suis toujours avec toi4. — Ainsi nous serons toujours avec le Seigneur5.
Le sens est donc : CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, JE VEUX QUE LÀ OÙ JE SUIS, en ta divinité que j'ai par nature, EUX AUSSI SOIENT AVEC MOI, par la participation de la grâce - II a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu 6. - Qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui7.
AFIN QU'ILS VOIENT LA GLOIRE QUE TU M'AS DONNÉE PARCE QUE TU M'AS AIMÉ AVANT LA FONDATION DU MONDE. (17, 24)
1. Moralium libri, XXVII, 15, 30, PL 76, col. 416 C.
2. Jr 23, 24.
3. « De même que l'aveugle qui est à la lumière n'est pas cependant lui-même avec la lumière, mais absent à sa présence, de même l'incrédule et l'impie, et même l'homme fidèle et religieux mais qui n'est pas encore capable de regarder la lumière de la Sagesse, n'est pas lui-même avec le Christ, du moins par la vision, alors même qu'il ne peut être nulle part où ne soit pas aussi le Christ » (saint Augustin, Tract, in Io., CXI, 2, BA 75, p. 187-189).
4. Ps 72, 23.
5. 1 Th 4, 16.
6. In 1, 12.
7. 1 In 4, 16.
2259. Il expose ensuite la manifestation de la gloire à ses membres. D'abord il présente la demande, puis il montre l'origine de la gloire [n° 2261], et enfin il donne le sens (ratio) de cette gloire [n° 2262].
AFIN QU'ILS VOIENT LA GLOIRE
2260. Il dit donc : JE VEUX, non seulement qu'ils soient avec moi, mais QU'ILS VOIENT, à savoir dans la vision béatifique - Quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est8 -, LA GLOIRE QUE TU M'AS DONNÉE, ce qui peut s'entendre de sa gloire selon son humanité, celle dont il a été illuminé dans la Résurrection - Il transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire9 -, ou de sa gloire selon sa divinité. Il est en effet la splendeur de la gloire et la figure de la substance du Père10, sa blancheur est celle de la lumière éternelle 11. Et les saints dans la gloire verront l'une et l'autre gloire. Car il est dit de la première : Ils verront le roi dans sa beauté 12. Mais celle-là, les impies la verront seulement lors du jugement - Alors ils verront le Fils de l'homme venant avec puissance et majesté13. Et Marc dit : Venant dans la gloire14, c'est-à-dire dans la clarté (in claritate15). Mais la vision de cette gloire leur sera retirée après le jugement, selon une autre parole : Que l'impie soit enlevé pour qu'il ne voie pas la gloire de Dieu 16. Mais la seconde gloire, celle de sa divinité, les saints la verront pour toujours - Dans ta lumière, celle de la grâce, nous verrons la lumière1, celle de la gloire, que les mauvais ne verront jamais. - Dans ses mains^ c'est-à-dire aux orgueilleux, il cache la lumière, (...) et il annonce à son ami que la lumière est son partage2.
8. 1 Jn 3, 2.
9. Ph 3, 21.
10. He 1, 3.
l1. Sg 7, 26.
12. Is 33, 17. Voir vol. I, n" 1393, note 2.
13. Lc 21, 27.
14. Mc 13, 26.
15. Sur la distinction entre gloria et claritas, voir vol. I, n" 1278, notes 3 et 4.
16. Is 26, 10.
QUE TU M'AS DONNÉE
2261. L'origine de cette gloire vient du Père ; c'est pourquoi il dit : QUE TU M'AS DONNÉE. Il lui a donné la gloire du corps dans la Résurrection, mais parce que cela était déjà accompli dans l'ordonnance [de la sagesse] divine, bien que ce fût encore à venir dans la réalité, il dit : TU M'AS DONNÉE - Tu l'as couronné de gloire et d'honneur3. Mais il lui a donné la gloire divine de toute éternité, parce que de toute éternité le Fils provient du Père comme la splendeur provient de la lumière.
PARCE QUE TU M'AS AIMÉ AVANT LA FONDATION DU MONDE.
2262. Il donne ensuite le sens (ratio) de la gloire qui lui fut donnée. Et si cela se rapporte au Christ homme, le PARCE QUE indique alors la cause. En effet, de même que l'amour et la prédestination éternelle sont cause de ce que nous avons à présent la splendeur de la grâce et plus tard celle de la gloire jusque dans notre corps - Il nous a élus en lui dès avant la création du monde4 -, de même aussi ils sont cause de la gloire du Christ en tant qu'il est homme - Qui a été prédestiné Fils de Dieu dans la puissance5.
Cela signifie donc : Je dis que tu m'as donné la gloire, et ceci PARCE QUE TU M'AS AIMÉ, c'est-à-dire parce que dans ton amour tu m'as prédestiné, et cela AVANT LA FONDATION DU MONDE, pour que cet homme soit uni au Fils de Dieu dans la personne - Heureux ton élu, ton familier, il demeure en tes parvis 6.
Mais si cela se rapporte au Christ en tant qu'il est Dieu, le PARCE QUE indique alors un signe. En effet, ce n'est pas parce qu'il l'a aimé qu'il lui a donné la gloire, car dans le don que le Père a fait au Fils est désignée la génération éternelle. Or l'amour, si on le prend essentiellement (essentialiter), implique la volonté divine ; alors que si on regarde la notion (notionaliter7), c'est la notion de l'Esprit Saint qui est signifiée. Mais le Père a donné la gloire à son Fils par nature et non par sa volonté, parce qu'il l'a engendré par nature ; ce n'est donc pas non plus parce qu'il a spire l'Esprit Saint qu'il a donné la gloire au Fils8.
2263. Ici, l'Évangéliste donne la raison pour laquelle sa demande est exaucée. Plus haut9 le Seigneur a inclus dans sa demande même ceux qui allaient croire - Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais aussi pour ceux qui, par leurs paroles, croiront en moi10 -, et il a exclu le inonde et les incroyants ; c'est pourquoi il a dit : Moi je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde1. Il en donne donc la raison, en montrant d'abord le défaut du monde puis le progrès des disciples [n° 2666].
1. Ps 35, 10. Voir vol. I, n° 120 et note 6 ; n° 1145 et note 10.
2. Jb 36, 32-33 (propre à la Vulgate). Voir vol. I, n° 103. Voir aussi ci-dessus, n° 1807, note 5.
3. Ps 8, 6.
4. Ep 1, 4.
5. Rm 1, 4. Voir vol. I, n° 1461, note 7.
6. Ps 64, 5.
7. Saint Thomas distingue essentialiter et notionaliter pour signifier d'une part ce qui appartient à Dieu dans son essence et d'autre part ce qui qualifie chaque personne de la Très Sainte Trinité. Ainsi on peut parler d'actes notionnels, c'est-à-dire propres au Père, au Fils, à l'Esprit Saint. C'est le propre du Père d'engendrer le Fils, par nature et non par volonté. Cf. Somme théol, I, q. 41, a. 2.
8. Voir vol. I, n" 545, où saint Thomas montre combien le Père aime le Fils, et que cet amour dont le Père aime le Fils est le signe que le Père a tout remis dans sa main. Et saint Thomas précise déjà que le Père engendre le Fils par nature et non par volonté. Ici il fait le lien avec la gloire. Sur les liens entre le Père et le Fils, voir ci-dessus, n° 2181 et note 1, et n° 2240.
9. Voir n° 2232.
10. Jn 17, 20.
PÈRE JUSTE, LE MONDE NE T'A PAS CONNU. (17, 25)
2264. Mais remarque que, quand il a demandé leur sanctification, il a appelé le Père saint, c'est pourquoi il a dit : Père saint2 ; mais à présent, demandant la rétribution, il l'appelle JUSTE - Dieu le juge juste3. Par là est exclue l'erreur des anciens affirmant qu'autre est le Dieu juste, c'est-à-dire celui de l'Ancien Testament, autre le Dieu bon, le Dieu du Nouveau Testament.
Le défaut du monde concerne la connaissance de Dieu. Aussi dit-il : LE MONDE, non pas le monde réconcilié mais le monde damné, NE T'A PAS CONNU - Le monde a été fait par lui. Et le monde ne l’α pas connu4.
2265. Mais pourtant : Ce que l’on connaît de Dieu est manifeste en eux, ce qu'il a d'invisible depuis la création du monde se laisse voir à l'intelligence, à travers ses œuvres5.
Réponse. Disons qu'il y a deux connaissances : l'une spéculative et l'autre affective6 ; et le monde n'a connu Dieu parfaitement ni par l'une, ni par l'autre. En effet, bien que quelques-uns des Gentils l'aient connu selon ce que la raison pouvait en connaître, cependant lui, en tant qu'il est Père du Fils unique qui lui est consubstantiel, ils ne l'ont pas connu : et c'est de cette connaissance que parle le Seigneur. Et de là vient que l'Apôtre dit : ce que l'on connaît7, c'est-à-dire ce qui peut être connu de Dieu. Mais même s'ils connaissaient quelque chose de Dieu par la connaissance spéculative [de la raison], leur connaissance était souillée de nombreuses erreurs : tandis que certains8 l'évinçaient de la Providence sur toutes les réalités, d'autres disaient qu'il est l'âme du monde9, d'autres1 honoraient en même temps que lui beaucoup d'autres dieux. Aussi dit-on qu'ils ignoraient Dieu. En effet, si on peut en partie connaître et en partie ignorer les réalités composées, les réalités simples cependant, tant qu'elles ne sont pas atteintes parfaitement, sont ignorées. C'est pourquoi, même si ceux-là se trompaient très peu dans leur connaissance de Dieu, on peut dire qu'ils l'ignoraient totalement. On peut donc dire que ceux qui ne connaissent pas l'excellence singulière de Dieu l'ignorent - Puisque, ayant connu Dieu, ils ne lui ont pas rendu comme à un Dieu, gloire et action de grâces ; mais ils se sont perdus dans leurs pensées et leur cœur insensé s'est obscurci2. - N'étant pas attentifs à ses œuvres ils n'ont pas su quel en était l'artisan3. De manière semblable, le monde ne l'a pas connu d'une connaissance affective parce qu'il ne l'aime pas - Comme les peuples qui ignorent Dieu4. Il dit donc : LE MONDE NE T'A PAS CONNU sans erreur et, en tant que Père, par l'amour.
1. Jn 17, 9.
2. Jn 17, 11.
3. Ps 7, 12.
4. Jn 1, 10.
5. Rm 1, 19-20. Voir ci-dessus, n° 2195, note 1.
6. Voir ci-dessus, n° 1762, note 3. Saint Thomas semble évoquer ici la différence que fait Aristote entre la connaissance spéculative (ou théorétique) et la connaissance pratique, affective. « Ces deux puissances, l'intelligence et le désir, sont donc principes du mouvement local - j'entends l'intelligence qui raisonne en vue d'un but, c'est-à-dire l'intelligence pratique : elle se différencie de l'intelligence théorétique par sa fin » (De Anima, III, 10, 433 a 13-15). « C'est d'une manière droite que la philosophie est appelée la science de la vérité. En effet, la fin de la connaissance théorétique est la vérité, celle de la connaissance pratique est l'œuvre » (Métaphysique, a, 1, 993 b 20-21). Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote précise que cette recherche de vérité au niveau éthique est pratique et qu'elle n'est pas là pour permettre de connaître ce qu'est la vertu, mais pour aider à devenir vertueux (II, 2, 1103 b 26-29). La connaissance pratique est tout ordonnée à l'activité elle-même. Par contre, la connaissance théorétique dépasse l'œuvre et est tout ordonnée à la contemplation. Voir aussi Somme thèoi, I, q. 79, a. 11, et q. 64, a. 1, c.
7. Rm 1, 19.
8. Saint Thomas songe ici à Démocrite et Épicure : « Certains penseurs ont nié complètement la Providence, comme Démocrite et les épicuriens » (Somme théol., I, q. 22, a. 2, c). Voir également In octo libros Physicorum Ariswtelis expositio, II, ch. IV, lectio VII, n° 203, et Contra Gentiles, II, XXXIX. « Épicure affirme que Dieu est éternel et immortel et qu'il ne prévoit rien, qu'il n'existe en un mot ni Providence, ni destin, mais que toutes choses sont le produit du hasard » (Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, in : ÉPICURE, Doctrines et Maximes, p. 164, Hermann éd. des sciences et des arts, Paris 1999). « Tout ce qui arrive est dû soit à la nécessité, soit à la volonté, soit au hasard » (Aetios, in : Épicure, Doctrines et Maximes, p. 141).
9. Platon parle de l'Âme du Monde : « II [le Dieu] installa l'intelligence dans l'âme, puis l'âme dans le corps, et construisit l'Univers de manière à réaliser ce qu'il peut y avoir dans la nature de plus beau et de plus excellent comme ouvrage. Ainsi donc, suivant un raisonnement vraisemblable, il faut dire que ce monde, vivant doué en vérité d'âme et d'intelligence, c'est par la providence de Dieu qu'il est devenu » (Timée, 30 b, in : Platon, Œuvres complètes, t. II, éd. Gallimard 1950, p. 446). « Pour ce qui est de l'âme, il la plaça au centre du monde, puis Tetendit à travers toutes ses parties et même en dehors, de sorte que le corps en fût enveloppé » (Timée, 34 b, op. cit., p. 449). Pour les premiers stoïciens également, comme Zenon, le monde est un grand vivant doué d'une Âme. Et de cette Âme du Tout, qui est Dieu, l'âme humaine est une parcelle (voir I – ab Arnim, Stoicorum veterum fragmenta, I, 120 et 124).
MAIS MOI JE T'AI CONNU, ET CEUX-CI ONT CONNU QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ. JE LEUR AI FAIT CONNAÎTRE TON NOM, ET JE LE LEUR FERAI CONNAÎTRE, POUR QUE L'AMOUR DONT TU M'AS AIMÉ SOIT EN EUX, ET MOI EN EUX. (17, 25-26)
2266. Il signifie ainsi le progrès des disciples, d'abord quant à la connaissance, puis quant à son fruit [n° 2270].
I
Quant au progrès des disciples dans la connaissance de Dieu, le Christ montre d'abord la racine et la source de la connaissance de Dieu, puis les rameaux et les petits ruisseaux qui en découlent [n° 2268], enfin le fait qu'ils en dérivent comme d'une racine ou d'une source [n° 2269].
1. Il s'agit, entre autres, des premiers penseurs grecs qui ont cherché à découvrir l'origine de l'univers et du monde des vivants. Hésiode, le premier, cherche la vérité au sujet de l'origine des dieux : il fait remonter leur généalogie en dernier lieu à trois premiers : « Bien avant toutes choses fut le Chaos, / Puis ensuite la Terre aux larges flancs (...) / Et l'Amour, qui brille entre tous les immortels » (Théogonie, 116-120, Les Belles Lettres, p. 36). Citons aussi Parménide : « Aphrodite a créé l'Amour, le premier de tous les dieux » (Le Poème : Fragments, Fragment 13, Épiméthée, p. 230).
2. Rm 1, 21.
3. Sg 13, 1.
4. 1 Th 4, 5.
MAIS MOI JE T'AI CONNU.
2267. La racine et la source de la connaissance de Dieu est le Verbe de Dieu, c'est-à-dire le Christ - La source de la sagesse est le Verbe de Dieu dans les hauteurs5. Or la sagesse humaine consiste à connaître Dieu6. Et cette connaissance dérive du Verbe vers les hommes, parce que c'est en tant que les hommes participent au Verbe de Dieu qu'ils connaissent Dieu. Aussi dit-il : LE MONDE NE T'A PAS CONNU, MAIS MOI, source de la sagesse, ton Verbe, JE T'AI CONNU, d'une connaissance éternelle de compréhension7 - Si je dis que je ne le connais pas, je serai semblable à vous, un menteur8.
ET CEUX-CI ONT CONNU QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ.
2268. Et de cette connaissance du Verbe, qui est source et racine, découlent comme ruisseaux et rameaux toutes les connaissances des croyants. Et c'est pourquoi il dit : ET CEUX-CI ONT CONNU QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ ; ainsi, QUE (QUIA, qui signifie « parce que ») donne la raison de cette connaissance, selon Augustin1. Le sens est alors : MAIS MOI JE T'AI CONNU par nature, ET CEUX-CI ONT CONNU par la grâce. Et pourquoi ? Parce que TU M'AS ENVOYÉ, ajoutons, pour qu'ils te connaissent - Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la venté2. - J'ai manifesté ton nom aux hommes3.
5. Si 1, 5 (verset propre à la Vulgate).
6. Voir Somme théol., I, q. 1, a. 6, c, où saint Thomas montre que « celui qui considère d'une manière absolue la cause la plus élevée de tout l'univers, qui est Dieu, est dit sage au plus haut point ».
7. Sur la science du Christ, voir Somme théol., III, q. 9, où saint Thomas distingue la science du Verbe, science de compréhension, de la science des bienheureux que possédait le Christ.
8. Jn 8, 55.
Ou bien QUE désigne la réalité connue, et le sens est alors : CEUX-CI ONT CONNU, mais quoi ? QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ parce que celui qui voit le Fils voit aussi le Père4.
JE LEUR AI FAIT CONNAÎTRE TON NOM, ET JE LE LEUR FERAI CONNAÎTRE.
2269. Ce n'est pas d'eux-mêmes qu'ils ont acquis cette connaissance, mais c'est de moi qu'elle dérive sur eux, parce que personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler5. Aussi dit-il : JE LEUR AI FAIT CONNAÎTRE TON NOM, ET JE LE LEUR FERAI CONNAÎTRE. Il désigne ici les deux connaissances qu'ont par lui les fidèles : celle de la doctrine, et quant à celle-ci il dit : JE LEUR AI FAIT CONNAÎTRE TON NOM, en enseignant de l'extérieur par mes paroles - Dieu, personne ne l’α jamais vu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui, l'a fait connaître6. - Ce salut inauguré par la prédication du Seigneur nous a été garanti par ceux qui l'ont entendu7. L'autre connaissance se réalise de l'intérieur, par l'Esprit Saint, et quant à celle-là il dit : ET JE LE LEUR FERAI CONNAÎTRE, c'est-à-dire par le don de l'Esprit Saint - Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous enseignera la vérité tout entière8.
Ou bien il dit : JE LEUR AI FAIT CONNAÎTRE TON NOM par la connaissance de la foi, parce qu'à présent nous voyons dans un miroir par énigme, ET JE LE LEUR FERAI CONNAÎTRE par la vision de la gloire dans la Patrie, où nous verrons face à face9.
II
2270. Le fruit de cette connaissance, c'est que L'AMOUR DONT TU M'AS AIMÉ SOIT EN EUX, ET MOI EN EUX.
Et cela peut être explicité de deux manières. En un sens, et c'est le meilleur, pour que soit manifesté, par la gloire qu'il lui a donnée, que le Père aime le Fils 10, ce qui a été dit. Il s'ensuit donc que c'est pour que le Père aime tous ceux en qui est le Fils, qui est en eux en tant qu'ils ont la connaissance de la vérité. Et ainsi, cela signifie : JE LEUR FERAI CONNAÎTRE TON NOM, et, du fait qu'ils te connaîtront, moi, ton Verbe, je serai en eux ; et, par le fait que je suis en eux, QUE L'AMOUR DONT TU M'AS AIMÉ SOIT EN EUX, c'est-à-dire leur soit donné et que tu les aimes comme tu m'as aimé.
Ou bien11, POUR QUE L'AMOUR DONT TU M'AS AIMÉ, c'est-à-dire, comme toi tu m'as aimé, qu'ainsi ils m'aiment par participation à l'Esprit Saint ; et de ce fait, moi je serai en eux comme Dieu dans son Temple, et eux en moi comme les membres à l'égard de la tête - Celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui12.
1. Tract, in Io., CXI, 5, BA 75, p. 199.
2. Jn 18, 37.
3. Jn 17, 6.
4. Jn 14, 9.
5. Mt 11, 27. Voir plus haut, n° 2185, note 5.
6. Jn 1, 18.
7. He 2, 3.
8. Jn 16, 13.
9. 1 Co 13, 12. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXI, 6, BA 75, p. 199. Sur la distinction entre connaissance de foi et connaissance de gloire, voir nos 2203 et 2249, et aussi n° 2139, note 11.
10. Jn 3, 35 – Le Père aime le Fils et il a tout remis dans sa main. Jn 5, 20 – Car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait.
11. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXI, 6, BA 75, p. 201-203.
12. 1 Jn 4, 16.
LA RÉALISATION DU MYSTÈRE DE LA PASSION
Évangile selon saint Jean Chapitre XVIII
1 Ayant dit cela, Jésus sortit avec ses disciples et traversa le torrent du Cedron. Là se trouvait un jardin, dans lequel il entra ainsi que ses disciples. 2 Or Judas, qui le livrait, connaissait aussi le lieu, car Jésus s'y était fréquemment retrouvé avec ses disciples. 3 Judas, donc, ayant pris une cohorte et des gardes auprès des grands prêtres et des pharisiens, vint là avec des lanternes, des torches et des armes. 4 Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s'avança et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » 5 Ils lui répondirent : « Jésus le Nazaréen. » Jésus leur dit : « C'est moi. » Or Judas, qui le livrait, se tenait aussi avec eux. 6 Quand donc il leur eut dit : « C'est moi », ils reculèrent et tombèrent à terre. 7 De nouveau donc il les interrogea : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui dirent : « Jésus le Nazaréen. » 8Jésus répondit : « Je vous ai dit que c'est moi. Si donc vous me cherchez, laissez aller ceux-ci », 9 pour que soit accomplie la parole qu'il avait dite : « Ceux que tu m'as donnés, je n'en ai perdu aucun. »
10 Simon-Pierre, donc, ayant un glaive, le tira et frappa le serviteur du grand prêtre, et il lui trancha l'oreille droite. Or le nom du serviteur était Malchus. n Jésus dit donc à Pierre : « Remets le glaive au fourreau. La coupe que le Père m'a donnée, tu ne veux pas que je la boive ? » 12 La cohorte, le tribun et les gardes des Juifs s'emparèrent de Jésus et le ligotèrent, 13 et ils l'amenèrent d'abord à Anne. Il était en effet le beau-père de Caïphe, qui était le grand prêtre de cette année-là. 14 Or c'était Caïphe qui avait donné aux Juifs ce conseil : « Mieux vaut qu'un seul homme meure pour le peuple. »
2271. Plus haut, avant la Passion, le Seigneur a préparé ses disciples en les instruisant à de multiples reprises par des exemples, en les confortant par des paroles et en les faisant avancer par des recommandations ; ici, l'Évangéliste en arrive à raconter la Passion du Seigneur. D'abord il expose le mystère de la Passion, puis la gloire de la Résurrection au chapitre 20 [n° 2470]. Or la Passion du Christ a été accomplie (completa est) en partie par les Juifs, en partie par les Gentils. D'abord, l'Évangéliste décrit la Passion du Christ quant à ce qu'il a souffert de la part des Juifs, puis quant à ce qu'il a souffert de la part des Gentils, au chapitre 19. À propos du premier point, il montre d'abord comment le Seigneur est livré par un disciple, puis comment il est présenté aux chefs du peuple par les serviteurs [n° 2294], enfin, comment il est accusé par les chefs du peuple auprès du gouverneur (praesidem) [n° 2328].
À propos de la trahison du disciple, l'Évangéliste touche trois points : le lieu, puis les préparatifs [n° 2278], enfin, la prompte volonté d'amour du Christ d'endurer la trahison [n° 2279].
AYANT DIT CELA, JÉSUS SORTIT AVEC SES DISCIPLES ET TRAVERSA LE TORRENT DU CEDRON. LÀ SE TROUVAIT UN JARDIN, DANS LEQUEL IL ENTRA AINSI QUE SES DISCIPLES. OR JUDAS, QUI LE LIVRAIT, CONNAISSAIT AUSSI LE LIEU, CAR JÉSUS S'Y ÉTAIT FRÉQUEMMENT RETROUVÉ AVEC SES DISCIPLES. (18, 1-2)
Le lieu est montré comme convenant à la trahison sous trois aspects : il était éloigné de la ville, en lui-même caché et fermé, et connu du traître.
AYANT DIT CELA
2272. Ce lieu était éloigné de la ville. Judas pouvait donc faire plus facilement ce dont il avait l'intention. C'est pourquoi l'Évangéliste dit : AYANT DIT CELA, à savoir ce qu'il avait dit plus haut. Puisque les choses que le Christ a dites relevaient de sa prière, il eût été plus convenable que l'Évangéliste dise : « ayant prié cela ». Mais il s'est exprimé ainsi pour montrer que le Seigneur a fait cette prière, non pas qu'elle lui fût nécessaire, parce que c'était lui-même qui priait en tant qu'homme et qui exauçait en tant que Dieu, mais pour notre instruction. C'est pourquoi elle était comme un discours1 (dictio2).
JÉSUS SORTIT AVEC SES DISCIPLES.
2273. Non pas aussitôt après sa prière, selon Augustin3, puisque d'autres choses racontées par les autres évangélistes et omises par celui-ci sont intervenues, à savoir qu'il y eut une dispute entre les disciples : qui, d'entre eux, semblait être le plus grand ?4 Entre-temps aussi, Jésus a dit à Pierre : Voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment. Mais moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas5, comme Luc le rapporte au même endroit. Les disciples ont aussi prié une hymne avec le Seigneur, comme le rapportent Matthieu6 et Marc7. On ne doit donc pas comprendre ici qu'il sortit aussitôt après avoir dit cela, mais qu'il ne sortit pas avant de l'avoir dit.
JÉSUS SORTIT (...) ET TRAVERSA LE TORRENT DU CÉDRON.
2274. Mais Matthieu et Marc8 disent qu'ils sortirent vers le Mont des Oliviers et qu'alors il s'arrêta avec eux dans un domaine qu'on appelle Gethsémani. En cela il n'y a aucune contradiction, du fait que c'est le même lieu que celui que mentionnent Jean et Matthieu. En effet, le torrent du Cédron est au pied du Mont des Oliviers, où se trouve aussi le domaine qu'on appelle Gethsémani. En grec. Cédron est au génitif pluriel, autrement dit ils traversent le torrent des Cèdres9. Peut-être y avait-il là de nombreux cèdres plantés ? Il convient au mystère qu'il ail traversé le torrent, parce que par celui-ci or désigne sa Passion -Au torrent il s'abreuvera en chemin, c'est pourquoi il relèvera la tête10, II convient aussi que le Christ ait traversé le torrent du Cédron, puisqu'on peut interpréter ce nom comme signifiant l'ombre obscure11 et que le Christ, par sa Passion, s supprimé l'obscurité du péché et de la Loi et ayant étendu les mains sur la Croix, nous a protégés à l'ombre de sa main - À l'ombre de tes ailes protège-moi12.
LÀ SE TROUVAIT UN JARDIN, DANS LEQUEL IL ENTRA AINSI QUE SES DISCIPLES.
2275. Ce lieu convenait à la trahison, parce qu'il était clos. Et il convenait que ce soit un jardin, parce que le Christ lui-même satisfaisait pour le péché du premier homme, qui avait été commis dans un jardin. En effet, « paradis » veut dire « jardin de délices 13 », et par le moyen de sa Passion le Christ nous introduit dans un jardin, un paradis, comme ceux qui doivent être couronnés1 - Aujourd'hui, tu seras avec moi au Paradis2.
1. Voir n° 2177 et note 2, n° 2178.
2. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXIII, 1, PG 59, col. 447.
3. De consensu Évangelistarum, III, m, 9, PL 34, col. 1163.
4. Lc 22, 24.
5. Loc. cit., 31-32.
6. Cf. Mt 26, 30.
7. Cf. Mc 14, 26.
8. Voir Mt 26, 36 et Mc 14, 32.
9. On lit cette étymologie quelque peu fantaisiste dans 1< commentaire d'Alcuin qui rapproche aussi le mystère de la Passion de ce « torrent » auquel le Christ devait boire (Comm. in S. Ioanni Evang., VII, 40, PL 100, col. 968 C).
10. Ps 109, 7.
11. Cedron a en effet la même racine hébraïque que Qédar l’Onomastica sacra le rend par ténèbres (cf. saint JÉRÔME, Liber inter pretationis hebraicorum nominum [Lag. 48, 13], CCL, vol. LXXII p. 119).
12. Ps 16, 8. Saint Thomas commente : « Pour faire connaîtra cette vigilance attentive, le psalmiste se sert d'une double métaphore, c'est-à-dire de l'ombre et des ailes : car l'ombre soulage de la chaleur et la protection soulage de la même manière en procurant la sécurité - À l'ombre de tes ailes protège-moi, c'est-à-dire sous la garde des anges. - Il ordonnera à ses anges de te garder en toutes tes voie (Ps 90, 11). Ou bien les ailes sont les deux bras du Christ étendu sur la Croix - II a déployé ses ailes et l’α pris, il l'a porté sur ses épaule (Dt 32, 11) »> (Exp. in Psalmos, 16, n° 3).
13. Cf. Gn 2, 8 et 15 ; 3, 23-24. Ez 28, 13.
OR JUDAS, QUI LE LIVRAIT, CONNAISSAIT AUSSI LE LIEU, CAR JÉSUS S'Y ÉTAIT FRÉQUEMMENT RETROUVÉ AVEC SES DISCIPLES.
2276. Le lieu convenait aussi parce qu'il était connu du traître. La raison en est que JÉSUS S'Y ÉTAIT FRÉQUEMMENT RETROUVÉ AVEC SES DISCIPLES, parmi lesquels Judas se trouvait comme le loup au milieu des brebis - N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? Et parmi vous, l'un est un diable !3 Là donc, le loup, revêtu d'une peau de brebis et toléré au milieu des brebis par la haute sagesse prudentielle du père de famille, a appris où il disperserait le troupeau au moment opportun4.
2277. Mais puisque Judas était sorti du repas longtemps auparavant pour accomplir sa trahison, on se demande comment il a su que le Christ allait se rendre en ce lieu à cette heure-là ! Là il faut dire, selon Chry-sostome5, que c'était l'habitude du Christ, et principalement lors des grandes fêtes, d'emmener les disciples à part après le repas du soir (coena) et de leur enseigner à propos de la fête des choses sublimes qu'il n'était pas permis aux autres d'entendre ; et parce que c'était alors la fête principale, Judas jugea opportun de se rendre à cet endroit après le repas. Et si le Christ a voulu enseigner à ses disciples les choses les plus élevées dans les montagnes et dans les jardins, en cherchant un lieu tout à fait pur d'agitations, c'était pour que leur esprit ne soit pas embarrassé - Je l'emmènerai dans la solitude, et je parlerai à son cœur6.