SANCTIFIE-LES DANS LA VÉRITÉ. TA PAROLE EST VÉRITÉ. COMME TU M'AS ENVOYÉ DANS LE MONDE, AINSI MOI AUSSI JE LES AI ENVOYÉS DANS LE MONDE. ET POUR EUX JE ME SANCTIFIE MOI-MÊME, AFIN QU'EUX AUSSI SOIENT SANCTIFIÉS DANS LA VÉRITÉ. (17, 17-19)
2228. Auparavant le Seigneur a demandé la protection des disciples, ici il demande leur sanctification ; premièrement il la demande, deuxièmement il en donne la nécessité [n° 2230] et troisièmement il laisse entendre que cette sanctification est commencée [n° 2231].
SANCTIFIE-LES DANS LA VÉRITÉ. TA PAROLE EST VÉRITÉ.
2229. Il dit donc : Ainsi j'ai demandé qu'ils soient préservés du mal, mais cela ne suffit pas s'ils ne deviennent parfaits dans le bien - Détourne-toi du mal et fais le bien6. C'est pourquoi, Père, SANCTIFIE-LES7, c'est-à-dire rends-les parfaits et fais d'eux des saints8. Et cela DANS LA VÉRITÉ, c'est-à-dire en moi, ton Fils, qui suis la Vérité9, comme s'il disait : Fais-les participer à ma perfection et à ma sainteté. Et c'est pourquoi il ajoute : TA PAROLE, c'est-à-dire ton Verbe, EST VÉRITÉ, pour signifier : Sanctifie-les en moi, la Vérité, parce que moi, ton Verbe, je suis la Vérité.
1. Cf. 1 Jn 5, 19 – Nous savons que nous sommes de Dieu ; et le monde est tout entier sous l'empire du malin.
2. Is 43, 2.
3. Cf. 1 Jn 3, 13 – Ne vous étonnez pas, mes frères, si le monde vous hait.
4. Jc 2, 5.
5. Ex 8, 26.
6. Ps 36, 27. Saint Thomas commente : « Et il ne dit pas qu'il ne fasse pas le mal, parce qu'en cela il ne serait question que de négation seulement, mais détourne-toi du mal, pour ne pas avoir la volonté de l'accomplir. (...) Il y a un double ordre. Le premier ordre est celui de l'intentionnalité, et selon cet ordre le bien doit toujours être mis avant l'évitement du mal, parce que le juste évite le mal en vue de faire le bien. Le second ordre est celui de l'exécution ; et selon cet ordre, il est d'abord prescrit d'éviter le mal : car tous nous naissons fils de la colère et ne pouvons devenir justes sans repousser le mal » (Exp. in Psalmos, 36, n° 19).
7. En commentant ce verset saint Thomas explicite le lien entre la perfection, la sainteté et la vérité. En effet, pour chacun de nous, la perfection consiste dans la quête de la finalité. Aussi le Christ prie-t-il son Père de faire de nous des saints. La finalité chrétienne est la sainteté, qui est l'unité avec le Christ. Jésus en effet est venu pour nous conduire au Père et nous introduire dans son unité d'amour avec le Père. Et parce que Jésus est la Vérité, c'est lui-même qui fait le lien entre la sanctification de tous les hommes et la vérité qui est son propre mystère de lumière et d'amour.
8. Nous sommes sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes (He 10, 10). Par une oblation unique il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il sanctifie (10, 14). Cf. 2, 10 – II convenait, en effet, que, voulant conduire à la gloire un grand nombre de fils, Celui pour qui et par qui sont toutes choses rendît parfait par des souffrances le chef qui devait les guider vers leur salut. Voir aussi He 5, 8-9 ; 9, 14, etc.
9. Voir Jn 14, 6.
Ou bien : SANCTIFIE-LES, en leur envoyant l'Esprit Saint ; et cela DANS LA VÉRITÉ, c'est-à-dire dans la connaissance de la vérité de la foi et de tes commandements1 - Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres2. Car c'est par la foi et la connaissance de la vérité que nous sommes sanctifiés - Justice de Dieu par la foi en Jésus Christ en tous et sur tous ceux qui croient en lui3. Aussi ajoute-t-il : TA PAROLE EST VÉRITÉ, parce que la vérité des paroles de Dieu n'est mêlée d'aucune fausseté - Mes paroles sont droites et il n'y a en elles rien de faux ni de tortueux4 ; et aussi parce que sa parole enseigne la Vérité incréée.
On peut dire autre chose : dans l'Ancien Testament, on avait coutume de dire que tout ce qui était assigné au culte divin était sanctifié - Fais approcher vers moi Aaron, ton frère, avec ses fils, du milieu des fils d'Israël, pour qu'ils s'acquittent de mon sacerdoce5. Il dit donc : SANCTIFIE-LES - c'est-à-dire assigne-les comme par mode de sanctification - DANS LA VÉRITÉ, c'est-à-dire à la prédication de ta vérité, parce que TA PAROLE, qu'ils doivent prêcher, EST VÉRITÉ6.
1. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXII, 1, PG 59, col. 442-443.
2. Jn 8, 32.
3. Rm 3, 22. Saint Thomas commente : « On dit que la justice de Dieu est par la foi en Jésus Christ non pas comme si, par la foi, nous méritions d'être justifiés, comme si notre foi existait par nous-mêmes et que par elle nous méritions la justice de Dieu, comme disent les pélagiens. Mais parce que, dans cette justification par laquelle nous sommes justifiés par Dieu, le premier mouvement de l'esprit vers Dieu se réalise par la foi » (Ad Rom. lect., III, n° 302).
4. Pr 8, 8.
5. Ex 28, 1.
6. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXII, 1, PG 59, col. 442-443.
COMME TU M'AS ENVOYÉ DANS LE MONDE, AINSI MOI AUSSI JE LES AI ENVOYÉS DANS LE MONDE.
2230. Le Seigneur ajoute ainsi la nécessité de la sanctification. Comme s'il disait : Moi c'est pour cela que je suis venu, pour prêcher la vérité - Je suis né dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité7 -, et ainsi moi aussi j'ai envoyé mes disciples pour prêcher la vérité - Allez dans le monde entier, prêchez l'Évangile à toute créature8. Il est donc nécessaire qu'ils soient sanctifiés dans la vérité - Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie9.
ET POUR EUX JE ME SANCTIFIE MOI-MÊME, AFIN QU'EUX AUSSI SOIENT SANCTIFIÉS DANS LA VÉRITÉ.
2231. Mais ils doivent être sanctifiés non seulement à cause du service auquel ils sont destinés, mais parce que cette sanctification a déjà été commencée par moi.
Selon Augustin 10, en effet, il faut savoir qu'il existe dans le Christ deux natures : quant à sa nature divine, le Christ est saint par essence et, quant à sa nature humaine, le Christ est saint par la grâce, qui découle de la nature divine. C'est donc selon sa divinité qu'il dit : JE ME SANCTIFIE MOI-MÊME, en assumant pour eux la chair, et cela, pour que la sainteté de la grâce qui, par moi en tant que Dieu, est en moi en tant qu'homme, découle de moi sur eux ; parce que de sa plénitude nous avons tous reçu11. Comme l'huile qui est versée sur la tête, du Christ qui est Dieu, qui descend sur la barbe d'Aaron, c'est-à-dire sur l'humanité, et de là descend sur le bord de son vêtement12, c'est-à-dire sur nous.
7. Jn 18, 37.
8. Mc 16, 15.
9. Jn 20, 21.
10. Tract, in Io., CVIII, 5, BA 75, p. 127.
11. Jn 1, 16.
12. Ps 132, 2.
Ou encore, selon Chrysostome1, il a demandé qu'ils soient sanctifiés d'une sanctification spirituelle. Dans l'Ancien Testament, il existait des justifications de la chair - Des règles pour la chair imposées jusqu'au temps de la réforme2. Mais celles-ci étaient des préfigurations de la sanctification spirituelle, et cependant elles étaient réalisées par un certain sacrifice 3 ; c'est pourquoi il convenait, pour la sanctification de ses disciples, que soit fait un sacrifice. Et c'est ce que dit le Christ : pour QU'EUX SOIENT SANCTIFIÉS, maintenant JE ME SANCTIFIE MOI-MÊME, c'est-à-dire je m'offre en sacrifice - Il s'est offert lui-même à Dieu 4. - C'est pourquoi Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte5. Et cela en vérité, non pas par une préfiguration, comme dans l'Ancien Testament.
1. In Ioannem hom., LXXXII, 1, PG 59, col. 443.
2. He 9, 10.
3. Voir Lv ch. 1-7, où est décrit le rituel des sacrifices comportant : les sacrifices de l'holocauste où toute la victime est brûlée ; le sacrifice d'oblation, sacrifice de végétaux accompagné d'une libation de vin, en signe de paix ; le sacrifice de communion (à nouveau un sacrifice d'animaux) en action de grâces ; le sacrifice pour le péché, pour demander pardon ; le sacrifice de réparation, pour réparer la faute. Voir aussi Nb 28, 3-6 – Voici les sacrifices que vous devez offrir : deux agneaux d'un an, sans tache, tous les jours, en holocauste perpétuel ; vous en offrirez un le matin, et l'autre vers le soir (…). C'est l'holocauste perpétuel que vous avez offert sur la montagne de Sinaï, en odeur très suave d'un sacrifice au Seigneur, consumé par le feu. Saint Thomas précise : « Par là était signifié que l'oblation de l'agneau, c'est-à-dire du Christ, devait consommer tous les autres sacrifices ; et c'est pourquoi il est dit en Jn 1, 29 – Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde » {Somme théol., III, q. 22 ; a. 3, ad 3).
4. He 9, 14.
5. He 13, 12.
2232. Après avoir prié pour ses disciples, le Seigneur intercède à présent de manière générale pour tous les croyants. D'abord il présente sa prière, puis il ajoute la raison qu'elle a d'être exaucée [n° 2263].
Dans sa prière il demande au Père deux choses pour ses disciples : la perfection de l'unité et la vision de la gloire [n° 2252].
Concernant le premier point, il demande comme homme la perfection de l'unité. Puis il montre que lui-même comme Dieu leur a donné le pouvoir de parvenir à cette unité [n° 2244].
I
CE N'EST PAS SEULEMENT POUR EUX QUE JE PRIE, MAIS AUSSI POUR CEUX QUI, PAR LEURS PAROLES, CROIRONT EN MOI, AFIN QUE TOUS SOIENT UN. COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI ET MOI EN TOI, QU'EUX AUSSI SOIENT UN EN NOUS, AFIN QUE LE MONDE CROIE QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ. (17, 20-21)
Pour ce premier point, il présente ceux pour lesquels il prie, puis dit ce qu'il demande [n° 2237].
CE N'EST PAS SEULEMENT POUR EUX QUE JE PRIE, MAIS AUSSI POUR CEUX QUI, PAR LEURS PAROLES, CROIRONT EN MOI.
2233. Il adresse sa demande pour toute l'assemblée des croyants, et c'est pourquoi il dit : J'ai dit : Garde mes disciples du mal et sanctifie-les dans la venté1 ; mais CE N'EST PAS SEULEMENT POUR EUX QUE JE PRIE, MAIS AUSSI POUR CEUX QUI (...) CROIRONT EN MOI, c'est-à-dire pour ceux dont la foi sera confirmée, et cela PAR LEURS PAROLES, à savoir celles des Apôtres. Et c'est à juste titre qu'il le demande, parce que nul n'est sauvé si ce n'est par l'intercession du Christ. Or ce n'était pas seulement les Apôtres qui allaient être sauvés, mais aussi les autres ; il devait donc aussi prier pour les autres - II a aimé tes pères et il a élu leur descendance après eux2. - Je resterai avec leur descendance, et leur postérité sera un saint héritage3.
1. Jn 17, 17.
2. Dt 4, 37.
3. Cf. Si 44, 11.
2234. Mais on pourrait objecter : il semble qu'il n'ait pas prié pour tous ses fidèles. Car ici il prie pour ceux qui devaient être convertis par les paroles des Apôtres, mais les pères anciens et Jean Baptiste n'ont pas été convertis par leurs paroles. À cela il faut répondre qu'ils étaient déjà parvenus à la perfection ; et, bien que ne jouissant pas de la vision de Dieu puisque le prix n'avait pas été payé, cependant ils avaient quitté la terre avec leurs grands mérites, de sorte qu'aussitôt la porte du Paradis ouverte ils devaient être introduits, et c'est pourquoi ils n'avaient pas besoin de la prière.
2235. Mais on peut encore s'interroger : Qu'en est-il de ceux qui ont cru, non pas grâce aux paroles des Apôtres, mais immédiatement grâce au Christ, comme Paul - Je ne l'ai pas reçu ni appris des hommes ou par l'intermédiaire de l'homme mais par la révélation de Jésus Christ1 -, et le larron en croix2 ? Il ne semble donc pas que le Christ ait prié pour eux.
Voici ce qu'il faut répondre, selon Augustin3 – on dit que, par la parole des Apôtres, croient non seulement ceux qui l'ont entendue d'eux-mêmes, mais aussi tous ceux qui croient grâce à la parole que les Apôtres ont prêchée, qui est la parole de la foi4, appelée parole des Apôtres parce que c'est principalement à eux qu'elle a été confiée et annoncée ; et qui à Paul aussi, comme au larron en croix, a été révélée divinement. Ou bien il faut dire que ceux qui ont été immédiatement convertis par le Christ et grâce au Christ comme Paul et le larron sur la croix, et d'autres s'il y en a, sont comptés dans cette prière que le Seigneur a faite pour ses disciples. C'est pourquoi le Seigneur a dit : ceux que tu m'as donnés5, ou que tu me donneras.
2236. On peut encore se poser la question : Et nous, qui ne croyons pas grâce aux Apôtres ? Mais à cela il faut répondre que, bien que nous n'ayons pas cru grâce aux Apôtres, cependant nous croyons grâce à leurs disciples.
AFIN QUE TOUS SOIENT UN. COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI ET MOI EN TOI.
2237. Maintenant le Seigneur demande la perfection de l'unité. D'abord il présente l'unité qu'il demande, puis le modèle et la cause de cette unité [n° 2239], et enfin le fruit de cette unité [n° 2241].
AFIN QUE TOUS SOIENT UN.
2238. Il dit donc : Je demande cela AFIN QUE TOUS SOIENT UN. Car, comme le disent les platoniciens6, toute chose tient son unité de ce à partir de quoi elle a sa bonté. En effet le bien est ce qui peut conserver la réalité ; or aucune réalité n'est conservée si ce n'est par le fait qu'elle est une. Et c'est pourquoi le Seigneur, demandant la perfection de ses disciples dans la bonté, demande qu'ils soient un ; ce qui effectivement a été réalisé - Le cœur de la multitude des croyants était un et leur âme une7. - Voyez ! qu'il est bon, qu'il est doux, d'habiter en frères dans l'unité /8
COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI ET MOI EN TOI, QU'EUX AUSSI SOIENT UN EN NOUS.
2239. Le Seigneur donne ensuite le modèle et la cause de l'unité, en disant : COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI ET MOI EN TOI – En effet certains sont un, mais dans le ma1. Aussi Dieu ne demande-t-il pas cette unité, mais celle par laquelle les hommes sont unis en vue du bien, c'est-à-dire pour Dieu, et c'est pourquoi le Christ dit : COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI ET MOI EN TOI, c'est-à-dire qu'ils soient unis de manière à croire en moi et en toi - À plusieurs nous sommes un seul corps dans le Christ1. - Appelés à garder l'unité de l’Esprit, (...) unité qui est un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême2. Et en vérité, dans le Père et le Fils qui sont un, nous sommes un : alors que si nous recherchons des choses diverses en croyant et en désirant, notre affection se disperse vers de multiples choses.
1. Ga 1, 12.
2. Voir Le 23, 43.
3. Tract, in Io., CIX, 1, BA 75, p. 131-132. Les divers cas mentionnés par saint Thomas reprennent succinctement ceux que saint Augustin avait notés, ainsi que les explications auxquelles toute l'homélie CIX est consacrée.
4. Voir Rm 10, 8.
5. Jn 17, 12.
6. Aristote, à plusieurs reprises, en évoquant la théorie platonicienne des Idées, montre que les platoniciens identifient parfois l'Un et le Bien. « Même parmi les partisans des substances immobiles, certains assimilent l'Un en soi au Bien en soi » {Métaphysique, N, 4, 1091 b 13-14. Voir aussi Éthique à Eudème, I, 8, 1218 a 15-32). Pour Platon, dit aussi Aristote, « les Idées sont causes de l'essence pour toutes les autres choses, et l'Un à son tour est cause pour les Idées » {Métaphysique, A, 988 a 10-11). Platon développe sa théorie des Idées dans de nombreux dialogues comme La République, Le Timée, Le Phédon. Saint Thomas, lui, a étudié dans un regard critique la convertibilité de l'un et du bien {De veritate, q. 1, a. 1). Ici, en assumant ce regard critique, il montre que tant du côté de la source que du côté des effets, bonté et unité se tiennent, en particulier dans l'Église pour laquelle le Christ prie.
7. Ac 4, 32.
8. Ps 132, 1.
2240. Mais Arius tire de là l'argument que, de la même manière que le Fils est dans le Père et le Père dans le Fils, ainsi nous sommes en Dieu. Or nous ne sommes pas en Dieu par unité d'essence, mais par une conformité de volonté et d'amour ; il conclut donc que, de la même manière aussi, le Père n'est pas dans le Fils selon une unité d'essence3.
Mais on doit dire qu'entre le Père et le Fils il y a une double unité, celle de l'essence et celle de l'amour ; et le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père selon l'une et l'autre4. Ce qu'il dit ici - COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI ET MOI EN TOI -peut donc se rapporter en un sens à l'unité d'amour, selon Augustin5, et cela signifie alors : COMME TOI, PÈRE, TU ES EN MOI par l'amour ET MOI EN TOI, QU'EUX AUSSI, c'est-à-dire mes disciples, SOIENT UN EN NOUS par l'amour, parce que la charité fait que nous sommes un avec Dieu ; comme s'il disait : Comme le Père aime le Fils et réciproquement, qu'ainsi ceux-ci aiment le Père et le Fils. Et ainsi COMME n'exprime pas une égalité mais une similitude lointaine 6.
Ou, selon Hilaire7, cela peut se rapporter à l'unité de nature : non pas qu'il y ait en nous, quant au nombre, la même nature que le Père et le Fils, comme elle se trouve en eux, mais parce que notre unité existe par le fait que nous sommes assimilés à cette nature divine par laquelle le Père et le Fils sont un. En ce sens aussi, COMME exprime une certaine imitation. Et de là vient que nous sommes invités à une imitation de la dilection divine - Cherchez à imiter Dieu comme des enfants bien-aimés, et suivez la voie de l'amour à l'exemple du Christ qui nous a aimés8 ; et aussi de la perfection ou de la bonté divines - Soyez parfaits comme votre Père est parfait9.
AFIN QUE LE MONDE CROIE QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ. (17, 21)
2241. Il indique le fruit de l'unité par ces mots. Rien en effet ne manifeste la vérité de l'Évangile comme la charité des croyants - En cela ils connaîtront tous que vous êtes mes disciples, à l'amour que vous aurez les uns pour les autres10. Tel sera donc le fruit de l'unité : parce que du fait qu'ils sont un le monde croira que l'enseignement que je leur ai donné est de toi, et connaîtra QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ. Dieu, en effet, n'est pas cause de dissension, mais de paix11.
2242. Ici se pose une question, parce que nous serons parfaitement un dans la Patrie où il ne sera plus temps de croire ; il ne convient donc pas qu'après avoir demandé l'unité il ajoute : AFIN QUE LE MONDE CROIE QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ. Mais il faut dire qu'ici il ne parle pas d'une unité pleinement achevée (consummata), mais d'une unité déjà commencée (inchoata).
1. Rm 12, 5. Voir vol. I, n° 961, note 2.
2. Ep 4, 3-5.
3. Cf. saint Hilaire, La Trinité, VIII, 5, SC 448, p. 385-387.
4. Au sujet du lien entre le Père et le Fils dans la Très Sainte Trinité, voir ci-dessus, n° 1970, n" 1971 et note 9.
5. La Trinité, IV, IX, 12, BA 15, p. 371-373.
6. Cf. Somme théol., II—II, q. 23, a. 1, où saint Thomas explique que la charité est comme une amitié. Mais la charité de l'homme demeure créée et limitée, et n'est qu'une participation à celle de Dieu qui est infinie. Aussi la similitude porte-t-elle sur le fait que Dieu donne à l'homme de participer à sa béatitude.
7. La Trinité, VIII, 11, 20-23, SC 448, p. 393.
8. Ep 5, 1-2. Voir vol. I, n° 1376, note 5.
9. Mt 5, 48. Voir aussi vol. I, n° 1376, note 5.
10. Jn 13, 35.
11. Cf. 1 Co 14, 33. Voir saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXII, 2, PG 59, col. 444.
2243. Il y a encore une autre question1 parce que lui-même prie pour que soient un ceux qui croient en lui : donc le monde qui croit est un. Comment donc ajoute-t-il, après avoir dit qu'ils sont un, AFIN QUE LE MONDE CROIE ?
À cela on peut répondre, au sens mystique2, qu'en un premier sens le Seigneur demande pour tous les croyants qu'ils soient un : cependant tous ne croiraient pas en même temps, mais certains par lesquels les autres devaient être convertis croiraient avant eux. Et donc, AFIN QUE LE MONDE CROIE se comprend de ceux qui n'ont pas cru dès le commencement, et qui quand ils ont cru sont devenus un, et de même les autres qui ont cru après eux, et ainsi jusqu'à la fin du monde.
En un autre sens, selon Hilaire3, AFIN QUE LE MONDE CROIE signifie la fin de l'unité et de la perfection. Comme s'il disait : Rends-les parfaits pour qu'ainsi ILS SOIENT UN, c'est-à-dire AFIN QUE LE MONDE CROIE que c'est toi qui m'as envoyé. Alors le AFIN QUE (ut) marque la cause finale.
En un troisième sens, selon Augustin4, on peut dire que AFIN QUE LE MONDE CROIE serait une autre demande, et alors il faut que soit répété : « Je te demande », comme s'il disait : Je te demande QU'ILS SOIENT UN et je te demande QUE LE MONDE CROIE.
II
2244. Ce que le Christ a réalisé en vue de cette unité, il l'ajoute en disant : ET MOI, LA GLOIRE QUE TU M'AS DONNÉE, JE LA LEUR AI DONNÉE, comme si ce qu'il demande en tant qu'homme, il le réalise comme Dieu.
Et d'abord il montre qu'il a lui-même œuvré pour QU'ILS SOIENT UN ; puis il expose le mode de cette unité et son ordre [n° 2247] ; enfin il montre la fin de l'unité [n° 2249].
ET MOI, LA GLOIRE QUE TU M'AS DONNÉE, JE LA LEUR AI DONNÉE, AFIN QU'ILS SOIENT UN COMME NOUS AUSSI SOMMES UN. (17, 22)
2245. Il dit donc : Même si en tant qu'homme je demande leur perfection, cependant c'est conjointement avec toi que je fais cela, parce que moi aussi LA GLOIRE, celle de la Résurrection, QUE toi, Père, TU M'AS DONNÉE par une prédestination éternelle et que tu vas me donner bientôt en réalité, JE LA LEUR AI DONNÉE, c'est-à-dire aux disciples. Et cette gloire est l'immortalité que recevront les fidèles à la résurrection, aussi quant à leur corps5 - Il transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire6. - On est semé dans l’ignominie, on ressuscitera dans la gloire1.
Et cela AFIN QU'ILS SOIENT UN, parce que du fait qu'ils seront glorieux dans leur corps, ils seront faits un COMME NOUS AUSSI SOMMES UN.
1. Saint Thomas reprend ici une interrogation de saint Augustin (voir ci-dessous n° 2243, note 4).
2. Sur le sens du mot mystice-, voir ci-dessus, n° 1594, note 10.
3. La Trinité, VIII, 12, 8-11, SC 448, p. 395.
4. Tract, in Io., CX, 2, BA 75, p. 153.
5. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CX, 3, BA 75, p. 155.
6. Ph 3, 21. Voir vol. I, n° 791. Saint Thomas commente : « Le corps du Christ est certes glorifié par la gloire de sa divinité, et cela il l'a mérité par sa Passion ; quiconque donc participe à la puissance de la divinité par la grâce et imite la Passion du Christ sera glorifié - Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et je siège avec mon Père sur son trône (Ap 3, 21). - Nous serons semblables à lui (1 Jn 3, 2). -Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père (Mt 13, 43) » (Ad Phi1. lect., III, n° 145).
7. 1 Co 15, 43.
2246. Mais il semble distinguer son œuvre de l'œuvre du Père en disant que le Père lui a donné la gloire et que lui, le Christ, l'a donnée aux croyants. Mais si on le comprend bien, il ne dit pas cela pour distinguer l'opération, mais les personnes. Car le Fils en tant que Fils, conjointement au Père, donne la gloire au Christ homme, et la donne aussi avec lui aux croyants. Cependant c'est spécialement par son humanité qu'il leur accorde cette gloire. C'est pourquoi il attribue à lui-même celle-ci, et celle-là au Père. Et c'est ainsi qu'on comprend ici la gloire, selon Augustin1.
Ou bien, selon Chrysostome2, LA GLOIRE, la gloire de la grâce, QUE TU M'AS DONNÉE à moi comme homme, c'est-à-dire quant à la connaissance parfaite, la perfection et l'accomplissement des miracles, JE LA LEUR AI DONNÉE en partie et je la leur donnerai encore plus parfaitement - Nous sommes transformés de gloire en gloire3. - Il a donné des dons aux hommes4. Et cela AFIN QU'ILS SOIENT UN COMME NOUS AUSSI SOMMES UN. En effet, la finalité des dons divins est que nous soyons unis dans cette unité qui est conforme à l'unité du Père et du Fils.
MOI EN EUX ET TOI EN MOI (17, 23)
2247. L'ordre de l'unité est donc donné. Car c'est par cet ordre qu'ils parviennent à l'unité, parce qu'ils voient que, par la grâce, moi je suis en eux comme en un temple - Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous ?5 Cette grâce est comme une certaine similitude6 de l'essence divine, par laquelle tu es en moi par l'unité de nature - Moi je suis dans le Père et le Père est en moi7. Et cela pour qu'ils soient consommés - c'est-à-dire parfaits - dans l'unité.
1. Loc. cit.
2. In Ioannem hom., LXXXII, 2, PG 59, col. 444.
3. 2 Co 3, 18. Saint Thomas commente : « Chez les disciples du Christ on distingue trois degrés de connaissance. Le premier : de la gloire de la connaissance naturelle à la gloire de la connaissance de la foi. Le second : de la gloire de la connaissance de l'Ancien Testament à la gloire de la connaissance de la grâce du Nouveau Testament. Le troisième : de la gloire de la connaissance naturelle et de l'Ancien et du Nouveau Testament à la gloire de la vision éternelle » {Ad 2 Cor. lect., III, n° 115).
4. Ps 67, 19.
Mais remarque : alors qu'il avait dit auparavant : AFIN QU'ILS SOIENT UN, ici il ajoute : POUR QU'ILS SOIENT CONSOMMÉS. La première proposition se rapporte à l'unité de la grâce, mais la seconde à l'unité de la gloire ; la première au commencement, la seconde à l'achèvement. Ou encore, selon Hilaire : MOI EN EUX, sous-entendu : je suis en eux par l'unité de la nature humaine que j'ai en commun avec eux, et encore parce que je leur donne mon corps en nourriture sacramentelle, ET TOI EN MOI par l'unité d'essence8.
2248. Mais après avoir d'abord exposé que, par la grâce, non seulement le Fils est en eux, mais aussi le Père - Nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure9 -, pourquoi dit-il : MOI EN EUX sans mentionner le Père ? Réponse : il faut dire, selon Augustin10, qu'il ne dit pas cela dans l'intention de montrer que le Fils est en eux sans le Père, mais pour montrer que c'est par le Fils qu'ils ont accès auprès du Père - Ayant reçu de la foi notre justification, nous sommes en paix avec Dieu par Notre-Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné d'avoir accès par la foi à cette grâce1.
5. 1 Co 3, 16. Saint Thomas commente : « II faut considérer que Dieu est en toutes créatures par son essence, par sa puissance et par sa présence, emplissant toutes choses de ses bontés - Moi j'emplis le ciel et la terre (Jr 23, 24). Mais spirituellement on dit que Dieu habite comme en une demeure familière en ses saints dont l'esprit, par la connaissance et l'amour, est capable de Dieu même s'ils ne l'aiment et ne le connaissent pas en acte, pourvu qu'ils aient par la grâce les vertus de foi et de charité comme les enfants baptisés. Mais la connaissance sans l'amour ne suffit pas à l'inhabitation de Dieu - Celui qui demeure dans la chanté demeure en Dieu et Dieu en lui (1 Jn 4, 16). De là vient que beaucoup connaissent Dieu soit par une connaissance naturelle soit par une foi informe, en qui cependant l'Esprit de Dieu n'habite pas » (Ad 1 Cor. lect., III, n° 173). Sur l'inhabitation de l'Esprit Saint, voir aussi Contra Gentiles, IV, 21.
6. Voir Somme théol, I-II, q. 110, a. 3, c.
7. Jn 14, 10.
8. La Trinité, VIII, 15, SC 448, p. 401.
9. Jn 14, 23.
10. Tract, in Io., CX, 4, BA 75, p. 159.
Ou bien, selon Chrysostome2, plus haut il a dit nous viendrons à lui3 pour montrer la pluralité des personnes divines, contre Sabellius ; mais ici il dit MOI EN EUX pour montrer l'égalité du Père et du Fils contre Arius. Par cela en effet, il nous est donné à entendre que le fait que le Fils seul habite en eux suffit aux croyants, puisque du fait qu'il habite en eux, le Père lui-même habite en eux.
POUR QU'ILS SOIENT CONSOMMÉS DANS L'UNITÉ, ET QUE LE MONDE CONNAISSE QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ, ET QUE TU LES AS AIMÉS COMME TU M'AS AIMÉ. (17, 23)
2249. Ici est donnée la finalité de l'unité. Et si l'union consommée se rapporte à l'achèvement du chemin, alors QUE LE MONDE CONNAISSE signifie la même chose que ce qu'il a dit auparavant - Que le monde croie4. Mais croie, il l'a dit alors parce qu'il s'agit d'un commencement, alors qu'ici il dit : CONNAISSE parce que ce qui suit une connaissance imparfaite, ce n'est pas la foi mais une connaissance plénière5.
Et il dit : pour QUE LE MONDE CONNAISSE, non pas ce que le monde est maintenant, mais ce que le monde a été ; le sens est donc : QUE LE MONDE - qui était déjà croyant6 - CONNAISSE. Ou bien QUE LE MONDE - c'est-à-dire ceux qui aiment le monde7 - CONNAISSE QUE C'EST TOI QUI M'AS ENVOYÉ ; parce qu'alors les méchants, par des signes manifestes, connaîtront que le Christ est le Fils de Dieu - Tout œil le verra8. - Ils regarderont celui qu'ils ont transpercé9. - Ils verront le Fils de l'homme venant avec grande puissance et majesté sur les nuées du ciel10.
1. Rm 5, 1.
2. In Ioannem hom., LXXXII, 2, PG 59, col. 444.
3. Jn 14, 23.
4. Jn 17, 21.
5. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CX, 4, BA 75, p. 161. Sur la connaissance de la gloire qui remplacera celle de la route, voir ci-dessus, n° 2203, et n° 2139 et note 11. Voir aussi Somme théol, II-II, q. 2, a. 3, c, où saint Thomas montre que la foi est l'école de la vision béatifique : « L'homme n'entre pas tout d'un coup dans un enseignement de cette sorte : il y entre progressivement, suivant en cela la manière même de sa nature. À cette vision il est sûr que l'homme ne peut parvenir s'il ne se met à apprendre à l'école même de Dieu, selon qu'il est dit en saint Jean (Jn 6, 45) : Quiconque prête l'oreille au Père et a reçu son enseignement vient à moi. De là vient que pour être en état de parvenir à la vision parfaite qu'on a dans la béatitude, l'homme doit auparavant croire à Dieu comme un disciple au maître qui l'enseigne. »
6. Saint Thomas fait ici allusion à la foi d'Abraham et de ses descendants : Abraham crut en Dieu, et cela lui fut compté comme justice (Gn 15, 6).
2250. Et non seulement pour QUE LE MONDE CONNAISSE cela, mais qu'il connaisse aussi la gloire des saints, parce que TU LES AS AIMÉS, les croyants. En effet, à présent nous ne pouvons pas connaître combien est grand l'amour de Dieu pour nous, parce que les biens que Dieu nous donne, excédant notre désir et notre appétit, ne peuvent tomber dans notre cœur - L'œil n'a pas vu3 l'oreille n'a pas entendu, et n'est pas monté au cœur de l'homme ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment11. Et c'est pourquoi le monde croyant, c'est-à-dire les saints, connaîtront par expérience combien il nous aime ; mais ceux qui aiment le monde, c'est-à-dire les méchants, le connaîtront en voyant cela et en admirant la gloire des saints - Ceux que, à un moment donné, nous avons tournés en dérision et dont nous avons fait un objet d'outrage (...), comment ont-ils été comptés entre les fils de Dieu, comment partagent-ils le sort des saints ?12
2251. Mais il dit : COMME TU M'AS AIMÉ, ce qui n'implique pas l'égalité de l'amour mais sa raison (ratio) et une similitude (similitudo) dans l'amour. Comme s'il disait : l'amour dont tu m'as aimé est la raison (ratio) et la cause (causa) de pourquoi tu les as aimés 1 ; car du fait que tu m'aimes, tu aimes ceux qui m'aiment et mes membres2 - Le Père lui-même vous aime parce que vous m'avez aimé3.
7. Sur les deux sens du mot « monde », voir ci-dessus, n° 2032, note 4.
8. Ap 1, 7.
9. Jn 19, 37.
10. Lc 21, 27.
11. 1 Co 2, 9.
12. Sg5, 3 et 5.
Mais il faut savoir que Dieu aime toutes les réalités qu'il a faites, en leur donnant l'être 4 - Tu ne hais rien de ce que tu as fait, car si tu avais haï quelque chose tu ne l'aurais pas fait5. Et plus que tout il aime son Fils unique, à qui il a donné toute sa propre nature par la génération éternelle. Quant aux membres de son Fils unique, ceux qui croient au Christ, c'est selon un mode intermédiaire qu'il les aime en leur donnant la grâce par laquelle le Christ habite en nous - II a aimé les peuples : tous les saints sont dans sa main6.