MOI JE PRIE POUR EUX ; JE NE PRIE PAS POUR LE MONDE, MAIS POUR CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, PARCE QU'ILS SONT À TOI – ET TOUT CE QUI EST À MOI EST À TOI, ET TOUT CE QUI EST À TOI EST À MOI ; ET JE SUIS GLORIFIÉ EN EUX. ET DÉJÀ JE NE SUIS PLUS DANS LE MONDE, ET EUX SONT DANS LE MONDE, ET MOI JE VIENS VERS TOI – (17, 9-11)
2205. À présent sont exposées, du point de vue du Christ, les raisons de sa prière7. Il donne pour cela trois raisons.
2206. La première se prend du pouvoir qu'il avait reçu sur eux, et c'est pour cela qu'il dit : MOI JE PRIE POUR EUX - à savoir les disciples. D'abord il donne la raison elle-même, puis il l'explicite.
MOI JE PRIE POUR EUX ; JE NE PRIE PAS POUR LE MONDE, MAIS POUR CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, PARCE QU'ILS SONT À TOI.
1. Jn 16, 31.
2. Jn 16, 32.
3. In Ioannem hom., LXXXI, 1, PG 59, col. 438.
4. Ga 4, 4. Voir le commentaire que saint Thomas fait de ce verset : vol. I, n° 1555, note 3.
5. Tract, in Io., CVI, 6, BA 75, p. 95.
6. La Trinité, VI, 30, 22-29 ; 31, 9-22 ; 34, 1-26, SC 448, p. 231-233 ; 235 ; 239-241.
7. Voir ci-dessus, n° 2177, note 2.
La raison pour laquelle une personne doit être écoutée et doit prier pour d'autres est si celles-là lui appartiennent de manière spéciale. Les prières générales, en effet, sont moins exaucées. Et c'est pourquoi il dit : MOI JE PRIE POUR EUX ; JE NE PRIE PAS POUR LE MONDE, c'est-à-dire pour ceux qui aiment le monde1, MAIS POUR CEUX QUE TU M'AS DONNÉS comme disciples et qui m'obéissent de manière spéciale, bien que toutes choses soient à moi selon ma puissance - Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage2.
2207. Objection : il semble que le Christ a prié pour tous - Nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ le juste ; c'est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres mais aussi pour ceux du monde entier3. - Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité4.
Je réponds : il faut dire que le Christ, en ce qui le concerne, a prié pour tous, parce que sa prière, en elle-même, a une efficacité telle qu'elle vaut pour le monde entier ; cependant tous n'en reçoivent pas l'effet, si ce n'est les saints et les élus de Dieu : et cela à cause des choses du monde qui y font obstacle.
ET TOUT CE QUI EST À MOI EST À TOI, ET TOUT CE QUI EST À TOI EST À MOI.
2208. Et il explicite cette raison en disant : ils étaient à toi5, à savoir par la prédestination éternelle. Mais ils n'étaient pas au Père sans être au Fils, et ils ne sont pas non plus donnés au Fils en étant retirés au Père. C'est pourquoi il dit : ET TOUT CE QUI EST À MOI EST À TOI, ET TOUT CE QUI EST À TOI EST À MOI, ce par quoi nous est montrée l'égalité du Fils au Père, lui qui, selon qu'il est Dieu, a de toute éternité tout ce que le Père a6.
1. Voir ci-dessus, n° 2032 et note 4.
2. Ps 2, 8. Voir vol. I, n° 1417 et note 4.
3. 1 Jn 2, 1-2.
4. 1 Tm 2, 4.
5. Jn 17, 6.
6. Saint Augustin (Tract, in Io., CVII, 2, BA 75, p. 103-105) profite de l'affirmation de la « commune possession » de toutes choses par le Père et le Fils, et du rapprochement avec Jn 16, 14, qui étend le rapport commun de l'un et de l'autre à l'égard de l'Esprit Saint, pour revenir sur la foi en la divinité du Fils et en son aequalitas avec le Père ; saint Thomas reprend cela ici et dans le paragraphe suivant.
2209. Mais il faut remarquer que le Père possède les choses qui appartiennent à son essence comme la sagesse, la bonté et autres, qui ne sont rien d'autre que sa propre essence, et cela le Fils affirme qu'il les possède quand il parle de la procession de l'Esprit Saint : C'est de mon bien qu'il recevra et il vous l'annoncera7 ; et cela parce que Tout ce qu'a le Père est à moi8. Et il dit « tout » parce que, bien qu'il n'y ait qu'une chose en réalité, cependant selon la raison il y en a beaucoup.
Deuxièmement, le Père a ce qui relève de la possession de la sainteté et qui lui est consacré par la foi, comme le sont tous les saints et les élus au sujet desquels il dit plus haut : Ils étaient à toi9. Et toutes ces choses aussi, le Fils affirme qu'il les possède lorsqu'il dit à présent en parlant d'elles : ET TOUT CE QUI EST À TOI EST À MOI, c'est-à-dire parce qu'ils ont été prédestinés pour jouir du Fils, comme aussi du Père.
Troisièmement, le Père a par mode de possession toutes les réalités créées - Au Seigneur la terre et sa plénitude10. Et toutes ces choses sont au Fils, comme on le voit dans la parabole du fils prodigue où le Père dit à son fils aîné : Tout ce qui est à moi est à toi11.
II
2210. La seconde raison se prend de la gloire que le Christ avait en eux, et pour cela il dit : ET JE SUIS GLORIFIÉ EN EUX, parce qu'ils connaissaient déjà en partie sa gloire et ils allaient la connaître encore davantage - Ce n'est pas en suivant des fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de Notre-Seigneur Jésus Christ, mais après avoir été faits témoins oculaires de sa majesté 1.
7. Jn 16, 14.
8. Jn 16, 15.
9. Jn 17, 6.
10. Ps 23, 1.
11. Le 15, 31.
III
ET DÉJÀ JE NE SUIS PLUS DANS LE MONDE, ET EUX SONT DANS LE MONDE, ET MOI JE VIENS VERS TOI.
2211. La troisième raison est liée à l'absence où il les laissait en les quittant selon son corps2. Là il faut savoir qu'on dit de deux manières que quelque chose est dans le monde : à savoir en s'attachant au monde affectivement - Tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie3. Mais en ce sens il ne faut pas dire que le Christ n'est plus dans le monde, puisqu'il n'a jamais été dans le monde en s'y attachant affectivement. Mais il faut le comprendre selon un autre sens, c'est-à-dire que désormais il ne serait plus présent dans le monde par son corps, parce qu'arrivait le moment où, lui qui avait été dans le monde selon son corps, allait le quitter corporellement. ET EUX - c'est-à-dire ses disciples -SONT DANS LE MONDE, c'est-à-dire par leur corps ; ET MOI JE VIENS VERS TOI, selon que je suis homme, pour participer à ta gloire et être élevé jusqu'à ta droite. Et c'est pourquoi il est juste que je prie pour eux que je vais bientôt quitter corporellement.
2212. Après avoir donné les raisons pour lesquelles Jésus prie pour ses Apôtres, l'Évangéliste expose ici les demandes qu'il adresse pour eux. Premièrement il demande qu'ils soient gardés du mal, deuxièmement il demande leur sanctification dans le bien [n° 2228].
Concernant le premier point, d'abord il demande que ses disciples soient gardés, puis il en montre la nécessité [n° 2215].
I
PÈRE SAINT, GARDE EN TON NOM CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, POUR QU'ILS SOIENT UN COMME NOUS. (17, 11)
2213. Concernant le premier point, il faut considérer celui auquel il demande, puis ce qu'il demande, enfin pour qui et en vue de quoi il demande.
1. 2 P 1, 16.
2. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CVII, 4, BA 75, p. 107-109.
3. 1 Jn 2, 16.
PÈRE SAINT
C'est au Père qu'il demande. C'est pourquoi il dit : PÈRE, et à juste titre parce que c'est lui qui est le principe [la source] de tout bien - Tout don excellent, toute donation parfaite vient d'en haut et descend du Père des lumières4. Mais il ajoute SAINT, parce que c'est aussi en lui que résident le principe [la source] et l'origine de toute sainteté, et parce qu'ultimement c'est la sainteté qu'il demandait - Vous serez saints parce que moi, votre Seigneur Dieu, je suis saint1. - Nul n'est saint comme le Seigneur2.
4. Je 1, 17.
GARDE EN TON NOM
II demande qu'ils soient gardés. C'est pourquoi il dit : GARDE, parce que selon le psaume : Si le Seigneur ne garde pas la cité, il veille en vain celui qui la garde3. En effet notre bien ne consiste pas seulement en ce que nous tenons de Dieu l'être : il faut aussi que nous soyons gardés4 par lui. Parce que, comme le dit Grégoire5, « toutes choses seraient ramenées au néant si la main du Tout-Puissant ne les tenait » - Celui qui porte tout par la puissance de sa parole0. Et c'est pourquoi le psalmiste implorait : Garde-moi, Seigneur, parce que j'ai espéré en toi1. Or l'homme est gardé du mal et du péché dans le nom de Dieu. C'est pourquoi il dit : EN TON NOM, c'est-à-dire par la puissance de ton nom et de ta connaissance, parce qu'en lui sont la gloire et notre salut - Ceux-ci se confient dans les chars, ceux-là dans les chevaux, mais nous c'est le nom du Seigneur notre Dieu que nous invoquerons 8.
1. Lv 19, 2.
2. 1 S 2, 2.
3. Ps 126, 1.
4. Il s'agit ici du mystère du gouvernement divin, le mystère de Dieu Créateur et Père qui non seulement donne à sa créature d'exister - il lui donne gratuitement l'être - mais aussi la garde, la « conserve » vers sa fin, en lui permettant de la découvrir et de la rejoindre. Voir Somme théol, I, q. 104, a. 1.
5. Morales sur Job, XVI, XXXvII, 45, SC 221, p. 207.
6. He 1, 3. Voir vol. I, nos 69 sq., par exemple n° 86.
7. Ps 15, 1. Saint Thomas commente : « Le psalmiste montre du Christ qu'il adhère à Dieu seul (...), et cela de deux manières : par l'espérance et par la foi -J'ai dit au Seigneur. Concernant la première manière, il expose deux choses : le signe de l'espérance et l'espérance elle-même. Le signe de l'espérance : Garde-moi, Seigneur, comme [pour dire] : je ne crois pas pouvoir être conservé par moi-même, mais toi, Seigneur, Garde-moi, ou bien en lui ou bien dans ses membres - Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés (Jn 17, 11). Et cela parce que j'ai espéré en toi. Mais le Christ a-t-il espéré ? Il faut dire que oui. En vérité il a espéré la vie éternelle pour les autres, mais pour lui la glorification de son corps. Quant à la glorification de son âme, il l'a eue dès l'instant de sa conception » (Exp. in Psalmos, 15, n° 1).
CEUX QUE TU M'AS DONNÉS
Or il fait cette demande pour ceux qui lui ont été donnés - Examine toutes les œuvres de Dieu, personne ne peut corriger celui qu'il aura méprisé9. Nul en effet ne peut être gardé du mal si ce n'est par l'élection divine, qu'il désigne en disant : CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, c'est-à-dire par le don de ta grâce pour qu'ils s'attachent à moi - Tous ne saisissent pas cette parole, mais ceux auxquels cela est donné 10. En effet ce sont ceux qui sont ainsi donnés au Christ qui sont gardés du ma1.
POUR QU'ILS SOIENT UN
II ajoute cela pour montrer en vue de quoi il demande qu'ils soient préservés. Et cela peut être rattaché de deux manières à ce qui précède. En un sens, « pour » (ut) désigne la manière de les garder ; le sens est alors : « Ils seront gardés de telle sorte qu'ils soient un. » Car toute réalité est gardée dans l'être aussi longtemps qu'elle est « une », et n'est pas divisée - Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné11. Et c'est pourquoi l'Église peut être gardée, et les hommes aussi, à condition d'être un. En un autre sens, « pour » (ut) marque la fin de cette conservation ; le sens est alors : « Et c'est pour cela qu'ils sont gardés : pour qu'ils soient un. » Car c'est dans l'unité de l'esprit que réside toute notre perfection - Soucieux de garder l'unité de l'Esprit dans le lien de la paix1. - Voyez qu'il est bon, qu'il est doux, d'habiter en frères dans l'unité2.
8. Ps 19, 8.
9. Qo 7, 14.
10. Mt 19, 11.
11. Mt 12, 25.
2214. Mais il ajoute : COMME NOUS sommes un. On peut objecter cependant que s'ils sont un selon l'essence, nous aussi serons donc un par essence. Mais cela n'est pas vrai.
Voici la réponse3. Il faut dire que la perfection de chaque homme n'est rien d'autre que la participation à la ressemblance divine. En effet, c'est dans la mesure où nous sommes bons que nous ressemblons à Dieu. Notre unité est donc parfaite en tant qu'elle participe de l'unité divine. Or l'unité est double dans les réalités divines : à savoir l'unité de nature - Moi et le Père nous sommes un4 - et l'unité d'amour dans le Père et le Fils, qui est l'unité de l'Esprit. Et l'une et l'autre sont en nous, non pas, certes, par égalité mais par une certaine similitude5. En effet le Père et le Fils sont de même nature par le nombre ; mais nous, nous sommes un dans la nature selon l'espèce. De même eux sont un par un amour qui n'est pas participé, venant du don de quelqu'un, mais qui procède d'eux6 ; car le Père et le Fils s'aiment dans l'Esprit Saint, mais nous, nous nous aimons par un amour participé de quelqu'un de plus grand.
1. Ep 4, 3. Saint Thomas commente : « La manière de conserver l'unité est dans le lien de la paix. La charité en effet est l'union des amis. Or aucune union de choses matérielles ne peut tenir si elle n'est liée par quelque lien. De la même manière, aucune union d'âmes par la charité ne peut tenir si elle n'est liée. Un tel vrai lien est la paix qui est selon Augustin la tranquillité du mode, de l'espèce et de l'ordre, c'est-à-dire quand chacun a ce qui est sien » (Ad Eph. lect., IV, n° 194).
2. Ps 132, 1.
3. Saint Thomas reprend ici la remarque de saint Augustin en lui apportant des précisions importantes : l'unité entre le Père et le Fils correspond à une unité d'esse, tandis que l'unité de l'humanité est fondée sur la seule communauté de natura (cf. Tract, in Io., CVII, 5, BA 75, p. 109).
4. Jn 10, 30.
5. Pour saint Thomas, la grâce est une participation formelle à la nature de Dieu (Somme théol, I-II, q. 110, a. 3, c). En raison de cette participation, il y a une similitude entre la nature divine et la grâce. D'autre part, par la grâce toute la Très Sainte Trinité habite l'âme (op. cit., I, q. 43, a. 5, c).
6. Sur l'Esprit Saint, Amour qui procède du Père et du Fils, voir vol. I, nos 545 et 1004, et ci-dessus, n° 1912 et note 2, et nos 1946, 2061-2065, 2069.
II
2215. Il expose la nécessité de cette conservation, nécessité qui provient de deux causes : premièrement de son départ, deuxièmement de la haine du monde [n° 2221].
La nécessité due à son départ
Concernant la première, il fait trois choses. Il commence par exposer cette ardeur à les garder que le Seigneur leur a montrée quand il était présent. Puis il laisse entendre son départ pour retourner vers le Père [n° 2219], Enfin, il donne la raison pour laquelle il prononce ces paroles [n° 2220].
QUAND J'ÉTAIS AVEC EUX JE LES GARDAIS EN TON NOM. CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, JE LES AI GARDES, ET AUCUN D'EUX NE S'EST PERDU, HORMIS LE FILS DE PERDITION, POUR QUE L'ÉCRITURE S'ACCOMPLISSE. (17, 12)
Concernant le premier point il met en avant la manière de les garder, puis le fait qu'il se doit de les garder [n° 2217], enfin l'efficacité avec laquelle il les garde [n° 2218].
QUAND J'ÉTAIS AVEC EUX JE LES GARDAIS EN TON NOM.
2216. La manière de les garder convient bien, parce que c'est par la puissance du Père. C'est pourquoi il dit : QUAND J'ÉTAIS AVEC EUX, c'est-à-dire par ma présence physique - Ensuite il est apparu sur terre et il a conversé avec les hommes1 -, moi, c'est-à-dire le Fils de l'homme, JE LES GARDAIS, c'est-à-dire je les protégeais du mal et du péché ; par une puissance non pas humaine, mais au contraire divine, car JE LES GARDAIS EN TON NOM, lequel est commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit - Les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Espnt2. Et cela est vrai parce que le Père et le Fils sont un seul Dieu et parce que dans le nom du Père est aussi compris le nom du Fils : est dit père celui qui a un fils.
Mais remarque qu'auparavant3, alors qu'il avait nié avoir un démon, il ne nia pas qu'il était un Samaritain, c'est-à-dire un gardien, parce qu'il est un gardien - Veilleur, où en est la nuit ?4, celle de ce monde. En effet lui-même, comme un berger, garde son troupeau5.
CEUX QUE TU M'AS DONNÉS, JE LES AI GARDÉS.
2217. Il montre le devoir qu'il a de les garder. Un gardien, en effet, est tenu de garder ceux qui ont été confiés à sa garde - Garde cet homme6. —Je me tiendrai à mon poste de garde7. C'est ainsi que se tient le prélat8 quand il veille avec diligence sur ceux qui lui ont été confiés - II y avait des bergers dans la même région qui veillaient et qui gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit9.
ET AUCUN D'EUX NE S'EST PERDU, HORMIS LE FILS DE PERDITION, POUR QUE L'ÉCRITURE S'ACCOMPLISSE.
2218. Et l'efficacité de la garde est parfaite parce qu'AUCUN D'EUX NE S'EST PERDU - Mes brebis écoutent ma voix (...) et nul ne les arrachera de ma main 10. - Que quiconque (...) croit en lui ait la vie éternelle 11 !. Mais de cette efficacité, un seul est exclu, à savoir LE FILS DE PERDITION, c'est-à-dire Judas, appelé fils de perdition comme si d'avance il avait été connu et prédestiné à la perdition perpétuelle 12. Ainsi, en effet, certains assignés à la mort sont appelés fils de la mort - Vous tous êtes des fils de la mort13. - Vous parcourez mer et terre ferme pour faire un seul disciple et vous en faites un fils de la mort, deux fois plus que vous 14.
Mais note ce que dit la Glose interlinéaire : « Fils de la mort15 », c'est-à-dire prédestiné à la perdition, bien que cependant on trouve rarement que la prédestination soit en vue d'un ma1. C'est pourquoi ici, cela est compris communément comme la science ou l'ordre de la sagesse de Dieu (ordinatione). La prédestination 16 est toujours pour un bien, précisément parce qu'elle possède le double effet de la grâce et de la gloire. Et Dieu ordonne vers l'une et l'autre. Mais dans la réprobation il y a deux choses, la faute et la peine temporelles. Et Dieu ordonne seulement vers l'une des deux, à savoir la peine1 et non pour elle-même2. POUR QUE L'ÉCRITURE, par laquelle tu as prédit que je serais trahi, S'ACCOMPLISSE - Dieu, ne tais pas ma louange parce que la bouche du pécheur et la bouche du méchant s'ouvrent contre moi3.
1. Ba 3, 38.
2. Mt 28, 19.
3. Voir Jn 8, 48-49 – Les Juifs répondirent donc et dirent : « N'avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » Jésus répondit : « Moi, je n'ai pas de démon ; mais j'honore mon Père, et vous, vous me déshonorez ».
4. Is 21, 11.
5. Cf. Jn 10, 11.
6. 1 R 20, 39.
7. Ha 2, 1.
8. Voir vol. I, nos 1398 sq., sur le Bon Pasteur qui veille sur ses brebis.
9. Le 2, 8.
10. Jn 10, 27-28.
11. Jn 6, 40.
12. Voir ci-dessus n° 1789 et note 5. Saint Thomas distingue la « volonté antécédente de Dieu » par laquelle tous sont prédestinés à la sainteté et la « volonté conséquente » par laquelle il veut que certains soient damnés selon ce qu'exige sa justice (cf. Somme théol., I, q. 19, a. 6, c. et ad 1).
13. 1 S 26, 16.
14. Mt 23, 15.
15. Cette interprétation a sa source dans le commentaire de saint Augustin : il identifie explicitement les deux formules « fils de la perdition » et « prédestiné à la perdition » {Tract, in Io., CVII, 7, BA 75, p. 113 ; cf. paragraphe précédent).
16. Sur le mystère de la prédestination, voir vol. I, n° 938, note 1, n" 1301 et note 11, n° 1373 et note 12.
MAINTENANT JE VIENS VERS TOI ; ET JE DIS CES CHOSES DANS LE MONDE POUR QU'ILS AIENT EN EUX-MÊMES MA JOIE EN PLÉNITUDE. (17, 13)
2219. MAINTENANT JE VIENS VERS TOI, les quittant selon ma présence corporelle - De nouveau je quitte le monde et je vais vers le Père4. Mais ces paroles dans le cœur de ceux qui comprennent mal pourraient engendrer le scandale de l'infidélité, comme s'il ne pouvait pas les garder en s'éloignant d'eux, ou comme si le Père auparavant ne les avait pas gardés. Mais assurément le Père aussi les gardait auparavant, c'est pourquoi il dit : JE LES GARDAIS EN TON NOM, et le Fils aussi après son départ pouvait les garder.
ET JE DIS CES CHOSES DANS LE MONDE POUR QU'ILS AIENT EN EUX-MÊMES MA JOIE EN PLÉNITUDE.
2220. C'est comme s'il disait : J'ai parlé comme un homme qui prie, mais JE DIS CES CHOSES pour la consolation de mes disciples qui pensent que je ne suis qu'un homme (hominem purum), afin qu'au moins ils soient consolés par le fait que c'est à toi, Père, toi qu'ils croient plus grand, que je les confie ; et qu'ils se réjouissent d'être sous la protection du Père. Et cela selon Chrysostome5.
Ou bien, selon Augustin6, ces paroles se rapportent à ce qu'il a dit plus haut : pour qu'ils soient un comme nous7. Et ainsi elles expriment les fruits de l'unité, comme s'il disait : POUR QU'ILS AIENT EN EUX-MÊMES MA JOIE, ce qu'il a déjà exprimé auparavant, c'est-à-dire qu'ils se réjouissent en moi, ou bien parce que la joie leur vient de moi. EN EUX-MÊMES (...) EN PLÉNITUDE, ce qu'ils obtiennent par l'unité de l'esprit, unité par laquelle ils parviennent à la joie de la vie éternelle, qui est plénière. La joie suit l'unité, parce que l'unité et la paix ont pour effet la joie parfaite - Ceux qui entrent dans les conseils de paix, la joie les suit8. - Le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix (...)9
1. Voir vol. I, n° 1301 et note 9.
2. Et non per se indique ici que la peine n'est pas voulue en elle-même par Dieu ; elle est une conséquence de la faute que Dieu ne fait que permettre. Voir Somme théol., I, q. 19, a. 9, c. et ad 3.
3. Ps 108, 2.
4. Jn 16, 28.
5. In Ioannem hom., LXXXI, 2, PG 59, col. 439-440.
6. Tract, in Io., CVII, 8, BA 75, p. 115.
La nécessité due à la haine du monde
MOI JE LEUR AI DONNÉ TA PAROLE, ET LE MONDE LES A EUS EN HAINE, PARCE QU'ILS NE SONT PAS DU MONDE, COMME MOI-MÊME JE NE SUIS PAS DU MONDE. JE NE DEMANDE PAS QUE TU LES RETIRES DU MONDE, MAIS QUE TU LES GARDES DU MA1. ILS NE SONT PAS DU MONDE, COMME MOI-MÊME JE NE SUIS PAS DU MONDE. (17, 14-16)
2221. À présent l'Évangéliste expose une autre nécessité à cette protection, provenant de la haine du monde ; et d'abord il met en avant le bienfait qu'il avait accordé aux disciples, deuxièmement la haine du monde qu'ils avaient encourue [n° 2223]. Troisièmement, il demande le secours du Père afin qu'il les protège [n° 2225].
MOI JE LEUR AI DONNÉ TA PAROLE.
2222. Il dit donc d'abord : MOI JE LEUR AI DONNÉ TA PAROLE, c'est-à-dire celle que j'ai reçue de toi. Auparavant il a dit la même chose : LES PAROLES QUE TU M'AS DONNÉES, JE LES LEUR AI DONNÉES ; ET ILS LES ONT REÇUES. Ou JE LEUR AI DONNÉ, c'est-à-dire je leur donnerai par l'inspiration du Paraclet, TA PAROLE, celle qui vient de toi, parce qu'en vérité c'est là le plus grand don et le plus grand bienfait -Je vous donnerai un don excellent : n'abandonnez pas ma loi1.
7. Jn 17, 11.
8. Pr 12, 20.
9. Ga 5, 22. Voir ci-dessus, n° 2060, note 4.
ET LE MONDE LES A EUS EN HAINE, PARCE QU'ILS NE SONT PAS DU MONDE.
2223. Mais de cela s'ensuit la haine du monde, puisque c'est parce qu'ils ont reçu ta parole que LE MONDE LES A EUS EN HAINE - Bienheureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront2 et Ne vous étonnez pas si le monde vous hait3. La cause de cette haine est le fait qu'ils se sont séparés du monde. En effet la Parole de Dieu fait que les hommes se séparent du monde, car elle unit à Dieu, à qui nul ne peut être uni s'il ne se sépare pas du monde. Car si quelqu'un aime le monde, le parfait amour (perfecta caritas) de Dieu n'est pas en lui. Et c'est pourquoi il dit : PARCE QU'ILS NE SONT PAS DU MONDE - Parce que je vous ai choisis dans le monde, pour cela le monde vous hait4. En effet il est naturel pour tout homme d'aimer son semblable5 - Tout être vivant aime son semblable6 et hait celui qui est différent de lui. - Sa vue nous est à charge car son genre de vie ne ressemble pas aux autres7.
COMME MOI-MÊME JE NE SUIS PAS DU MONDE.
2224. Et pour cela il donne un exemple indiquant la manière dont ils ne sont pas du monde : COMME MOI-MÊME JE NE SUIS PAS DU MONDE, ce qu'il faut entendre quant à l'amour, parce que de même que le Christ n'était pas dans le monde par affection pour le monde, de même eux non plus. Mais ils le sont quant à l'origine, parce qu'il y a eu un temps où ils étaient du monde. Mais le Christ, jamais, puisque même selon la naissance charnelle, il est né du Saint-Esprit8 - Vous êtes du monde, moi je ne suis pas du monde9.
2225. Il réclame alors un secours contre cette haine. D'abord il présente sa demande, et ensuite il donne la raison de cette demande [n° 2227].
JE NE DEMANDE PAS QUE TU LES RETIRES DU MONDE, MAIS QUE TU LES GARDES DU MA1.
2226. Concernant le premier point, il présente deux choses. L'une, qu'il dit ne pas demander, à savoir qu'ils soient retirés du monde. Cependant comment peuvent-ils être retirés du monde, eux qui ne sont pas du monde ? En effet, déjà auparavant il avait dit : ILS NE SONT PAS DU MONDE. Mais disons qu'affectivement ils n'étaient pas du monde par un attachement, comme il l'a dit plus haut, mais qu'ils étaient du monde par leur vie corporelle ; et c'est pour cette raison qu'il ne voulut pas qu'ils fussent retirés du monde. Et cela pour le bien des croyants qui, par eux, allaient croire - Allez dans le monde entier, prêchez l'Évangile à toute créature 10.
Mais il demande autre chose, c'est-à-dire que, bien qu'ils demeurent par leur corps dans le monde, TU LES GARDES DU MAL, le mal qui est dans le monde. En effet il est difficile qu'un homme vivant parmi des mauvais reste préservé du mal, surtout parce que le monde entier a été placé sous le pouvoir du malin1 - Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi, et les flots ne te recouvriront pas2.
1. Pr 4, 2.
2. Lc 6, 22.
3. 1 Jn 3, 13.
4. Jn 15, 19.
5. Cf. n° 2034 et note 8 ; n° 2036 et note 3.
6. Si 13, 19.
7. Sg 2, 15.
8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CVIII, 1, BA 75, p. 117-119. Voir aussi Mt 1, 20, que saint Thomas commente ainsi : « c'est-à-dire de la puissance de l'Esprit Saint, non pas de sa substance, pour qu'on ne croie pas qu'il soit fils de l'Esprit Saint » (Sup. Matth. lect., I, n° 111).
9. Jn 8, 23.
10. Mc 16, 15.
ILS NE SONT PAS DU MONDE, COMME MOI-MÊME JE NE SUIS PAS DU MONDE.
2227. Voilà la raison de sa demande. Il semble qu'il y ait là une confusion de mots et une répétition inutile puisqu'il a dit précédemment les mêmes paroles. Mais en fait ce n'est pas une répétition inutile, parce qu'elles sont dites là pour une raison, et ici pour une autre. Précédemment, en effet, elles sont dites pour montrer la cause pour laquelle le monde les tient en haine, mais ici pour donner la raison pour laquelle ils doivent être gardés par Dieu.
Par là il nous est donné à comprendre que la raison pour laquelle les saints sont haïs du monde et aimés de Dieu est la même : le mépris du monde3 - Dieu ne vous a-t-il pas choisis pauvres en ce monde, riches dans la foi et héritiers du royaume que Dieu a promis à ceux qui l'aiment ?4 -, et c'est pourquoi l'homme, quel que soit le bien qu'il fait, est rendu haïssable pour le monde mais bien-aimé de Dieu - Nous offrirons à notre Seigneur Dieu des sacrifices abominés par les Égyptiens5.