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B. LA MORT DU CHRIST

 

2444. Après avoir traité de la crucifixion du Christ et des événements qui la suivirent, l'Évangéliste rapporte à présent la mort vénérable du Christ, et montre d'abord l'opportunité de cette mort, puis décrit la mort elle-même [n° 2452]. Enfin, il révèle la blessure faite au mort [n° 2454].

 

a) Jean 19, 28-30 – L'opportunité de la mort du Christ.

 

APRÈS CELA JÉSUS, SACHANT QUE TOUT ÉTAIT ACCOMPLI, POUR QUE L'ÉCRITURE FÛT ACCOMPLIE, DIT : « J'AI SOIF. » OR IL Y AVAIT LÀ UN VASE PLEIN DE VINAIGRE. ILS MIRENT DONC AUTOUR D'UNE BRANCHE D'HYSOPE UNE ÉPONGE IMBIBÉE DE VINAIGRE ET L'APPROCHÈRENT DE SA BOUCHE. QUAND DONC JÉSUS EUT PRIS LE VINAIGRE, IL DIT : « TOUT EST ACCOMPLI – » (19, 28-30)

 

L'opportunité de la mort est montrée en ce que désormais TOUT EST ACCOMPLI – Aussi, concernant cet accomplissement, d'abord est mise en avant la connaissance que le Christ avait de cet accomplissement même, puis est accompli ce qui restait à accomplir [n° 2451], en troisième lieu est exprimé l'accomplissement même.

 

APRÈS CELA JÉSUS, SACHANT QUE TOUT ÉTAIT ACCOMPLI

 

1. Tract, in lo., CXIX, 3, BA 75, p. 325.

2. Mt 19, 27. Saint Thomas commente : « La perfection n'est pas de tout laisser, mais de tout laisser et de suivre le Christ, parce que beaucoup de philosophes ont tout laissé » (Sup. Matth. lect., XIX, n° 1607).

3. Voir Mt 4, 21-22 ; Mc 1, 19-20 ; Lc 5, 10-11.

2445. Concernant le premier point, il dit donc : APRÈS, c'est-à-dire après toutes les choses qui ont été exposées avant, JÉSUS, SACHANT QUE TOUT ÉTAIT ACCOMPLI, tout ce que les Prophètes et la Loi avaient annoncé à son sujet - II faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi, les Prophètes et les Psaumes 4. - J'ai vu la fin de tout accomplissement5.

 

2446. Mais, parce qu'il y avait encore autre chose de la prophétie de l'Écriture qui devait être accompli, il ajoute : POUR QUE L'ÉCRITURE FÛT ACCOMPLIE, [JÉSUS] DIT : « J'AI SOIF. »

 

D'abord, l'Évangéliste nous rapporte la parole que le Christ a prononcée ; ensuite il nous dit qu'il convenait que sa demande fût exaucée [n° 2448] ; enfin, il nous rapporte le fait qu'on lui proposa un service qu'il n'avait pas voulu [n° 2449].

 

4. Lc 24, 44.

5. Ps 118, 96.

POUR QUE L'ÉCRITURE FÛT ACCOMPLIE, [JÉSUS] DIT : « J'AI SOIF. »

 

2447. Là, il faut savoir que POUR QUE n'est pas causal mais consécutif. En effet, il n'a pas fait cette demande POUR QUE L'ÉCRITURE - l'Ancien Testament - FÛT ACCOMPLIE, mais c'est parce qu'elles devaient être accomplies par le Christ que ces choses ont été dites. En effet, si nous disions que le Christ a fait ces choses parce que les Écritures les ont annoncées, il s'ensuivrait que le Nouveau Testament existerait à cause de l'Ancien et pour l'accomplir, alors que c'est le contraire1. Ainsi donc elles ont été annoncées parce qu'elles devaient être accomplies par le Christ.

En disant « J'AI SOIF », il montre que sa mort est vraie, non pas imaginaire. De même nous est montré son désir ardent du salut du genre humain2 - Il veut que tous les hommes soient sauvés3. - Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu4. Or nous exprimons habituellement un désir véhément par la soif - Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant5.

 

1. Saint Thomas, en exposant dans la Somme théologique les différents sens de l'Écriture, explique que le sens allégorique est le sens où « les réalités de l'ancienne Loi signifient celles de la loi nouvelle » (I, q. 1, a. 10, c.)- Ailleurs il expose les différentes manières du Christ d'accomplir l'Écriture : « II accomplit premièrement les choses qui relèvent de la morale, en les accommodant par la douceur de sa charité, parce que la plénitude de la Loi c'est l'amour - L'amour est la plénitude de la Loi (Rm 13, 10). - Tel est mon précepte : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés (Jn 15, 12). Deuxièmement, il accomplit les rites du culte en enlevant le voile des figures - Le voile du Temple se déchira (Mt 27, 51). - Il est digne l'Agneau, d'ouvrir le livre et d'en briser les sceaux (Ap 5, 12 et 9), c'est-à-dire les observances des figures qui étaient dans la Loi. Troisièmement, il accomplit les prophéties en montrant qu'elles sont achevées en lui - Il faut que soit accompli tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes (Lc 24, 44). Quatrièmement, il accomplit les promesses en les confirmant - Les promesses ont été faites à Abraham et à celui qui naîtrait de lui (Ga 3, 16). Cinquièmement, il accomplit les choses relatives aux jugements en les tempérant par la miséricorde - à la femme adultère : Moi non plus je ne te condamnerai pas (Jn 8, 11). Sixièmement, il accomplit en ajoutant des conseils - Va, vends tout ce que tu as (...) (Mt 19, 21). Septièmement, il accomplit en s'acquittant entièrement de toutes les promesses qui leur avaient été faites au sujet de l'envoi de l'Esprit Saint et de l'Incarnation du Fils -J'accomplirai (...) une nouvelle alliance (He 8, 8). - Tout est accompli (Jn 19, 30) » (Super Matth., V, n° 467). Voir aussi Ad 2 Cor. lect., III, n° 105.

2. Voir vol. I, n° 569.

3. 1 Tm 2, 4.

4. Lc 19, 10.

IL Y AVAIT LÀ UN VASE PLEIN DE VINAIGRE.

 

2448. Ici nous est montré qu'il convenait que sa demande fut exaucée : du fait qu'IL Y AVAIT LÀ, au pied de la croix, UN VASE PLEIN DE VINAIGRE. Par ce vase est désignée la synagogue des Juifs qui, à partir du vin des patriarches et des prophètes, avait dégénéré en vinaigre, c'est-à-dire en malice et cruauté de la part des grands prêtres6.

 

2449. L'Évangéliste rapporte ensuite le service qu'il n'avait pas voulu. OR IL Y AVAIT LÀ, au pied de la croix, UN VASE PLEIN DE VINAIGRE. ILS MIRENT DONC AUTOUR D'UNE BRANCHE D'HYSOPE UNE ÉPONGE IMBIBÉE DE VINAIGRE ET L'APPROCHÈRENT DE SA BOUCHE.

De là naît une question littérale : Comment présentèrent-ils cette éponge à la bouche du Christ suspendu en hauteur ? L'Évangile de Matthieu répond à cela qu'ils la fixèrent à une tige de roseau7. Ou bien, selon certains, à une branche d'hysope qui était grande, et c'est pourquoi elle est appelée roseau par Matthieu.

 

2450. Or, au sens mystique, sont signifiés par là trois maux qu'il y avait chez les Juifs : par le vinaigre, la jalousie ; par la capacité d'absorber et de rejeter qu'a l'éponge, la fourberie ; par l'amertume de l'hysope, la malice8.

 

Ou encore, l'hysope signifie l'humilité du Christ parce que c'est une herbe qui purifie le cœur, que l'on purifie surtout par l'humilité - Purifie-moi Seigneur avec l’hysope, je serai pur1.

 

5. Ps 41, 3. Voir vol. I, n° 586, note 7.

6. Cf. saint Augustin, Tract, in L·., CXIX, 4, BA 75, p. 327.

7. Cf. Mt 27, 48. Saint Thomas commente : « Par la branche de roseau est signifiée l'Écriture. Ils veulent donc confirmer leur malice en se servant de l'Écriture » (Sup. Matth. lect., XXVII, n° 2387).

8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXIX, 4, BA 75, p. 327-329. L'interprétation suivante est aussi tirée du même passage de saint Augustin.

2451. L'accomplissement ultime est montré : QUAND DONC JÉSUS EUT PRIS LE VINAIGRE, IL DIT : « TOUT EST ACCOMPLI », ce qui peut se rapporter à l'accomplissement de sa mort - Il était digne de celui pour qui et par qui sont toutes choses, qui voulait conduire une multitude d'enfants à la gloire, d'accomplir par les souffrances l'auteur de leur salut2 -, ou bien à l'accomplissement de notre sanctification, par sa Passion et par sa Croix - Car par une oblation unique, il a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifiés3 - ; ou encore à l'accomplissement des Écritures - Tout ce qui a été écrit par les prophètes au sujet du Fils de l'homme sera accompli4.

 

b) Jean 19, 30 – La description de sa mort.

 

ET, LA TÊTE INCLINÉE, IL REMIT L'ESPRIT. (19, 30)

 

2452. Ici, l'Évangéliste décrit la mort du Christ. Et d'abord il expose la cause de sa mort. En effet, il ne faut pas comprendre que c'est parce qu'il a remis l'esprit qu'il a incliné la tête, mais le contraire5. Car l'inclination de la tête désigne l'obéissance, au nom de laquelle il a supporté la mort - Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort6.

En second lieu nous est montrée la puissance de celui qui meurt parce qu'IL REMIT L'ESPRIT par sa propre puissance - Personne ne me l'enlève [mon âme], mais moi je la livre de moi-même7. Car, comme le dit Augustin8, nul n'a ainsi en son pouvoir de dormir quand il veut, comme le Christ de mourir quand il le voulut.

 

1. Ps 50, 9. Saint Thomas commente : « L'hysope est une plante qui adhère à la terre et qui soigne l'enflure, comme on le rapporte dans la Glose, et elle convient à la foi qui possède l'humilité car par la foi l'intelligence est soumise à Dieu - Nous faisons toute pensée captive pour l'amener à obéir au Christ (2 Co 10, 5). Elle est aussi enracinée sur la pierre, c'est-à-dire sur le Christ - Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle (Mt 16, 18). - Cette pierre était le Christ (1 Co 10, 4). Semblablement elle chasse de l'esprit humain l'orgueil qui habite en ceux qui n'obéissent pas à la foi au Christ » (Exp. in Psalmos, 50, n° 4).

2. He 2, 10. Saint Thomas commente : « Lui-même, en tant que fils par nature, est totalement parfait, mais parce que dans sa Passion il a été abaissé, il a dû être rendu parfait par le mérite de sa Passion. À partir de cet accomplissement donc, la convenance de la manière dont l'Apôtre dit qu'il a goûté [la mort] est évidente. En effet, il a seulement goûté la mort puisqu'il ne l'a acceptée que pour être accompli par le mérite de sa Passion. Car son accomplissement même est sa glorification - Il fallait que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire (Le 24, 26) » (Ad Heb. lect., II, n" 128).

3. He 10, 14.

4. Le 18, 31.

5. Cette remarque provient de saint Jean Chrysostome (In Ioannem hom., LXXXV, 2, PG 59, col. 463), mais saint Thomas en tire une conclusion toute différente : au lieu de la manifestation de la pleine maîtrise que le Christ avait de lui, il y voit plutôt sa parfaite obéissance.

6. Ph 2, 8.

2453. Mais remarquons que du fait qu'IL REMIT L'ESPRIT, certains affirment qu'il y a en l'homme deux âmes ; à savoir une âme intellectuelle qu'ils appellent esprit, et une autre âme, animale - végétative et sensitive - qui anime le corps, et c'est surtout elle qu'on appelle « l'âme ». C'est pourquoi ils disent que le Christ a seulement remis son âme intellectuelle9.

Mais cela est faux ; d'une part parce que, dans le livre des dogmes de l'Église, qu'il y ait en l'homme deux âmes est compté parmi les erreurs ; d'autre part parce que s'il avait remis l'esprit tandis que son âme demeurait encore, il ne serait pas mort. Et donc, parce qu'il n'y a aucun autre esprit dans l'homme que son âme, il faut dire qu'il remit l'esprit, c'est-à-dire son âme 10.

 

7. Jn 10, 18.

8. Tract, in Io., CXIX, 6, BA 75, p. 331.

9. Saint Thomas vise ici le commentaire de saint Grégoire (Morales sur Job, XI, v, 7, SC 212, p. 51).

10. Saint Thomas assume la pensée d'Aristote concernant la découverte d'une âme humaine unique, principe radical de vie, et donc source de toutes les opérations vitales de l'homme - végétatives, sensibles et spirituelles -, source de leur diversité et de leur unité. L'esprit signifie les deux puissances spirituelles émanant de l'âme, l'intelligence et la volonté, qui sont sources des opérations de pensée (l'intelligence) et d'amour (la volonté). Ces deux puissances représentent le sommet de l'âme humaine et, à la différence de ses autres capacités (comme l'imaginaire, les sens, la mémoire, les puissances végétatives, etc.), peuvent se séparer du corps quant à leur détermination puisqu'elles atteignent l'universel et l'être, le bien spirituel et la personne. Tout en étant ultime, l'esprit donne à l'âme humaine ce qui la caractérise en propre. Et cette âme humaine est unie substantiellement au corps qu'elle détermine et actue, qu'elle affine et spiritualise. Voir Aristote, De l'âme, notamment II, 2 et 3, sur la découverte de l'âme et ses puissances, et III, 3 sq., sur la vie de l'esprit. Voir aussi Somme théol, I, q. 76.

Par là est aussi exclue l'erreur de ceux qui disent que les âmes des hommes morts ne vont pas aussitôt après la mort au paradis, en enfer ou au purgatoire, mais qu'elles demeurent dans les tombeaux jusqu'au jour du jugement1. Car le Seigneur a aussitôt remis l'esprit à son Père, par où il nous est donné de comprendre que les âmes des justes sont dans la main de Dieu2.

 

c) Jean 19, 31 – La blessure du corps du Christ.

 

2454. Ici est montrée la blessure du corps du Christ. Et premièrement le récit de cette blessure, deuxièmement la certitude de ce récit [n° 2459].

Quant au premier point, l'Évangéliste fait trois choses. D'abord, il montre la tentative des Juifs et leur intention ; puis l'accomplissement de cette tentative pour une part [n° 2456] ; enfin, comment cela est accompli dans le Christ [n° 2458].

 

Ι

 

LES JUIFS DONC, PUISQUE C'ÉTAIT LA PRÉPARATION [DE LA PÂQUE], POUR QUE LES CORPS NE RESTENT PAS SUR LA CROIX LE JOUR DU SABBAT (CAR C'ÉTAIT UN GRAND JOUR QUE CE SABBAT), DEMANDÈRENT À PILATE QU'ON LEUR BRISÂT LES JAMBES ET QU'ON LES ENLEVÂT. (19, 31)

 

2455. En effet il faut savoir, comme on le trouve au Deutéronome 3, qu'il était prescrit dans la Loi que les cadavres des hommes suspendus pour des crimes ne devaient pas être laissés suspendus jusqu'au matin, afin que la terre ne soit pas souillée, et aussi pour faire disparaître l'ignominie de ceux qui étaient suspendus, car une mort de ce genre était regardée comme la plus honteuse. Aussi est-il écrit au même endroit : Maudit soit tout homme qui pend au bois4, c'est-à-dire en malédiction de peine5. Or, bien que les Juifs n'eussent plus en leur pouvoir d'infliger une peine de ce genre, cependant, ce qui était en leur pouvoir, ils s'efforçaient de le faire. Aussi, parce que c'était la Préparation, pour que le corps du Christ et aussi ceux des autres ne demeurent pas en croix le jour du sabbat, qui était très solennel, et à cause du sabbat lui-même et à cause de la fête des azymes, ils DEMANDÈRENT À PILATE QU'ON LEUR BRISÂT LES JAMBES ET QU'ON LES ENLEVÂT. Ils sont certes diligents à observer la Loi dans les petites choses, mais dans les grandes choses ils la méprisèrent, filtrant le moustique mais engloutissant le chameau 6.

 

1. C'est l'opinion de Théophylacte (Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. foc, PG 124, col. 282 B).

2. Sg3, 1.

3. Voir Dt 20, 22-23.

II

 

2456. Il donne ensuite la manière dont cela est accompli en partie : LES SOLDATS VINRENT DONC, ET ILS BRISÈRENT LES JAMBES DU PREMIER - à savoir un des larrons vers lequel ils vinrent en premier lieu, PUIS DE L'AUTRE QUI AVAIT ÉTÉ CRUCIFIÉ AVEC LUI, c'est-à-dire avec Jésus. Par là nous est montrée leur cruauté – Ils mangèrent la chair de mon peuple 1.

 

4. Dt 21, 23.

5. Sur la distinction entre le mal de faute et le mal de peine, voir vol. I, n° 1301, note 9.

6. Mt 23, 24.

2457. Mais pourquoi ajoute-t-il : MAIS LORSQU'ILS VINRENT À JÉSUS, ET QU'ILS LE VIRENT DÉJÀ MORT, ILS NE LUI BRISÈRENT PAS LES JAMBES ? N'avait-il pas été crucifié au milieu ?

Réponse. Il faut dire que chacun des deux soldats vint vers un des larrons pour lui briser les jambes ; et les ayant brisées, l'un celles du premier, l'autre celles du deuxième, ils vinrent vers Jésus. Aussi est-ce de là qu'est venue l'occasion de le blesser, parce que comme ILS LE VIRENT DÉJÀ MORT, ILS NE LUI BRISÈRENT PAS LES JAMBES.

 

III

 

MAIS L'UN DES SOLDATS, DE SA LANCE, LUI OUVRIT LE CÔTÉ ; ET AUSSITÔT IL SORTIT DU SANG ET DE L'EAU. (19, 34)

 

2458. Mais pour s'assurer de sa mort, L'UN DES SOLDATS, DE SA LANCE, LUI OUVRIT LE CÔTÉ. Et il est significatif qu'il dise OUVRIT, et non pas « blessa », parce que par ce côté est ouverte pour nous la porte de la vie éternelle2 - Après cela, je vis une porte ouverte3. C'est la porte sur le côté de l'arche par laquelle entrent les animaux qui ne périraient pas dans le déluge4.

Et cette porte est cause de salut : ET AUSSITÔT IL SORTIT DU SANG ET DE L'EAU. Car il est très miraculeux que du corps d'un mort où le sang est figé sorte du sang. Mais si quelqu'un dit que cela s'est produit en raison d'une certaine chaleur qui était encore demeurée dans le corps, cependant, pour l'écoulement de l'eau on ne peut pas nier qu'il y ait eu un miracle, puisque l'eau qui est sortie était très pure.

Et certes, cela s'est produit afin que le Christ montrât ce qu'il était, c'est-à-dire vrai homme5. En effet un homme est composé de deux choses : d'éléments et d'humeurs. Un des éléments est l'eau ; et parmi les humeurs, il y a principalement le sang.

Ou bien cela est arrivé pour montrer que, par la Passion du Christ, nous obtenons la purification plénière de nos péchés et de nos taches6. De nos péchés, certes par le sang, qui est le prix de notre rédemption - Ce n'est pas par des choses corruptibles, or ou argent, que vous avez été rachetés de votre vaine conduite, mais par le sang précieux comme d'un agneau sans tache et immaculé, le Christ7. Mais de nos taches par l'eau, qui est le bain de notre régénération 8 - Je répandrai sur vous une eau pure9. - II y aura une source ouverte à la maison de David10.

Et c'est pourquoi ces deux choses appartiennent de manière spéciale à deux sacrements : l'eau au sacrement du baptême, le sang à l'Eucharistie. Ou bien, l'une et l'autre appartiennent à l'Eucharistie parce que, dans le sacrement de l'Eucharistie, l'eau est mêlée au vin, bien que l'eau n'appartienne pas à la substance du sacrement11.

 

1. Mi 3, 3.

2. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXX, 2, BA 75, p. 335. Les références à l'arche de Noé, aux sacrements et à la formation de la femme à partir d'Adam endormi proviennent du même passage de saint Augustin.

3. Ap 4, 1.

4. Cf. Gn 6, 16.

5. Sur le mystère du Christ qui est vrai Dieu et vrai homme, voir ci-dessus, n" 1711, note 3, et n° 1979, note 7.

6. Il s'agit des taches du péché originel.

7. 1 Ρ 1, 18-19.

8. Tt 3, 5.

9. Ez 36, 25.

10. Za 13, 1.

11. Voir Somme théol., III, q. 74, a. 6, 7 et 8. « L'ajout de l'eau au vin est rapporté pour signifier la participation des fidèles à ce sacrement, quant au fait que par l'eau mêlée au vin est signifié le peuple uni au Christ. (...) Mais que du côté du Christ pendu à la croix jaillisse de l'eau se rapporte au même [mystère] : parce que par l'eau était signifié le lavement des péchés, qui se réalisait par la Passion du Christ. Or on a dit plus haut que ce sacrement s'achève dans la consécration de la matière : l'usage qu'en font les fidèles n'est pas quelque chose de conséquent à l'égard du sacrement. D'où il s'ensuit que l'ajout de l'eau n'est pas propre à la nécessité du sacrement » (loc. cit., a. 7, c.).

Cela convient aussi à la préfiguration parce que, de même que du côté du Christ endormi sur la croix ont coulé le sang et l'eau dans lesquels est consacrée l'Église, de même du côté d'Adam endormi a été formée la femme, qui préfigurait l'Église elle-même.

 

La certitude de ce récit.

 

2459. Ici nous est donnée la certitude du récit, d'abord à partir du témoignage apostolique, ensuite à partir de la prophétie de l'Écriture [n° 2461].

 

Ι

 

ET CELUI QUI A VU A RENDU TÉMOIGNAGE, ET SON TÉMOIGNAGE EST VRAI – ET CELUI-LÀ SAIT QU'IL DIT VRAI, POUR QUE VOUS AUSSI VOUS CROYIEZ. (19, 35)

 

2460. Concernant le premier point, il commence par décrire la convenance du témoin parce que CELUI QUI A VU A RENDU TÉMOIGNAGE, et c'est Jean lui-même - Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, nous vous l'annonçons1. Après cela il ajoute la vérité du témoignage : ET SON TÉMOIGNAGE EST VRAI - Je dis la vérité, je ne mens pas2. - Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera3. Et enfin il réclame la foi : ET CELUI-LÀ SAIT QU'IL DIT VRAI, POUR QUE VOUS AUSSI VOUS CROYIEZ - Ces choses ont été écrites afin que vous croyiez4'.

 

II

 

CAR CES CHOSES ONT ÉTÉ FAITES POUR QUE S'ACCOMPLÎT L'ÉCRITURE : « VOUS NE LUI BRISEREZ PAS D'OS. » (19, 36)

 

2461. Et non seulement cela est certifié par le témoignage apostolique, mais il ajoute la prophétie de l'Écriture, et c'est pourquoi il dit : CES CHOSES ONT ÉTÉ FAITES POUR QUE S'ACCOMPLÎT L'ÉCRITURE, étant donné que le POUR est pris comme consécutif, comme on l'a déjà dit plus haut5. Et il indique deux autorités de l'Ancien Testament. L'une se rapporte à ce qu'il dit : ILS NE LUI BRISÈRENT PAS LES JAMBES, et se trouve au livre de l'Exode : Vous ne lui briserez pas d'os6, à savoir à l'agneau pascal qui préfigurait le Christ, parce que, comme il est dit : Le Christ, notre Pâque, a été immolé7.

Aussi a-t-il été voulu par Dieu que les os de l'agneau pascal ne fussent pas brisés pour donner à entendre que la force de l'Agneau véritable et sans tache, Jésus Christ, ne devait en aucune manière être brisée par la Passion. Aussi les Juifs pensaient-ils détruire par la Passion la puissance de la doctrine du Christ ; mais elle en a été plutôt affermie - Le langage de la Croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour nous il est puissance de Dieu8. C'est pourquoi il dit plus haut : Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez que Moi Je Suis9.

 

ET UNE AUTRE ÉCRITURE DIT ENCORE : « ILS REGARDERONT CELUI QU'ILS ONT TRANSPERCÉ. » (19, 37)

 

2462. La seconde autorité se rapporte à ce qu'il dit : DE SA LANCE, [IL] LUI OUVRIT LE CÔTÉ. Et on trouve : ILS REGARDERONT CELUI QU'ILS ONT TRANSPERCÉ, là où le texte que nous avons dit : Ils regarderont vers moi qu’ils ont percé1.

 

1. 1 Jn 1, 3.

2. Rm 9, 1.

3. Jn 8, 32.

4. Jn 20, 31.

5. Voir n° 2447.

6. Ex 12, 46 ; cf. Nb 9, 12.

7. 1 Co 5, 7.

8. 1 Co 1, 18. Voir ci-dessus n° 2414, note 1.

9. Jn 8, 28.

C'est pourquoi, si nous nous attachons à la parole du Prophète, il est manifeste que le Christ crucifié est Dieu. Car ce que dit le Prophète en la personne de Dieu, l'Évangéliste l'attribue au Christ. ILS REGARDERONT, dit-il, vers le jugement qui vient2, ou bien ILS REGARDERONT convertis par la foi.

 

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