JÉSUS LUI DIT : « MARIE. » ELLE, SE RETOURNANT, LUI DIT : « RABBOUNI ! » (CE QUI VEUT DIRE MAÎTRE). (20, 16)
2513. L'Évangéliste traite ensuite de la reconnaissance du Christ par la femme, et d'abord de son appel quand Jésus dit « MARIE » à celle qu'il avait appelée plus haut du nom commun de « femme ». Ici, il l'appelle par son nom propre, MARIE, pour montrer la connaissance spéciale qu'il a des saints 7 - Lui qui compte la multitude des étoiles et à toutes leur donne un nom8. —Je te connais par ton nom9 ; et pour montrer que, bien que toutes les réalités soient mues par Dieu d'une certaine motion générale, cependant une grâce spéciale 10 est nécessaire pour la justification de l'homme.
1. Loc. cit., col. 1192 C.
2. Si 24, 42 [BJ 24, 31].
3. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. XXv, 4, PL 76, col. 1192 C.
4. Le 24, 17-18.
5. 1 Co 13, 7.
6. Cf. ThÉophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc, PG 124, col. 294 C.
7. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 4, PL 76, col. 1192 D.
8. Ps 146, 4.
On voit ensuite l'effet de l'appel : ELLE, SE RETOURNANT, LUI DIT : « RABBOUNI ! » (CE QUI VEUT DIRE MAÎTRE).
2514. Mais est-ce qu'elle ne regardait pas vers le Christ qui l'avait appelée ? Je réponds : selon Augustin1, il faut dire que ceci se réfère à la disposition intérieure de son esprit : en effet, d'abord lorsqu'elle se retourna physiquement (corpore) elle pensa que le Christ était ce qu'il n'était pas, à savoir le jardinier ; mais à présent, elle est convertie de cœur car elle a reconnu ce qu'il était.
9. Ex 33, 12.
10. Sur la grâce spéciale nécessaire pour la justification de l'homme, voir ci-dessus n° 1900 et notes 1 et 2, et ch. XV – Dans la Somme théologique saint Thomas, en rappelant le verset : Ils sont justifiés gratuitement par sa grâce (Rm 3, 24), explique : « Cet effet de l'amour divin en nous, qui est enlevé par le péché, c'est la grâce qui rend l'homme digne de la vie éternelle et qui exclut le péché morte1. Et c'est pourquoi la rémission du péché [qui est la justification de l'homme, cf. a. 1] ne saurait se comprendre sans l'infusion de la grâce » (I-II, q. 113, a. 2, c). Voir aussi q. 113, a. 8, c. où saint Thomas précise, en les ordonnant, les quatre aspects requis pour la justification : « l'infusion de la grâce, le mouvement du libre arbitre vers Dieu, le mouvement du libre arbitre contre le péché, la rémission de la faute ».
On peut dire aussi qu'elle croyait qu'il était quelqu'un d'autre. C'est pourquoi tandis qu'il lui parlait, préoccupée de ce qu'elle portait dans son cœur, elle ne le regarda pas, lui, mais regarda tout autour, cherchant à voir un signe de celui qui avait été enseveli. C'est pourquoi le Christ, l'appelant de nouveau, l'appela par son nom propre en lui disant « MARIE », comme s'il lui disait : « Où regardes-tu ? Reconnais celui par qui tu es reconnue. » Et c'est pourquoi aussitôt, appelée par son nom, elle en reconnut l'auteur2 en disant « RABBOUNI ! » (CE QUI VEUT DIRE MAÎTRE), car c'est ainsi qu'elle l'appelait d'habitude.
En cela il nous est donné de comprendre que l'appel du Christ est la cause de notre justification3 et de la vraie confession4.
2515. L'Évangéliste montre ici comment Marie est instruite par le Christ, d'abord par une interdiction, puis par une affirmation [n° 2519].
Ι
JÉSUS LUI DIT : « NE ME TOUCHE PAS, CAR JE NE SUIS PAS ENCORE MONTÉ VERS MON PÈRE. » (20, 17)
1. Tract, in Io., CXXI, 2, BA 75, p. 355.
2. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Évang., II, hom. 25, 4, PL 76, col. 1192 D.
3. À la différence de la Somme théologique où il étudie la grâce en général (I-II, q. 109-114), saint Thomas explicite ici une modalité particulière de la grâce : le lien entre le mystère du Christ et notre justification. En effet il appartient au théologien de mettre en lumière les différentes modalités de la grâce, participation à la nature divine, qui unit l'homme à Dieu et l'oriente vers la vision béatifique. La grâce de justice originelle, donnée à Adam et Eve, apportait une harmonie très particulière entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel : elle ordonnait tout dans leur vie à la vision béatifique. La grâce donnée d'une façon spéciale au peuple d'Israël, choisi par Dieu, était une grâce d'espérance, d'attente, qui le liait au mystère du Sauveur qu'il attendait. Enfin, la grâce est possédée en plénitude par le Christ de par son union hypostatique. Au plus intime de son âme il a la grâce sanctifiante en plénitude et la grâce capitale qui fait de lui le nouvel Adam, la Tête du Corps mystique qui est l'Église (cf. Col 1, 18). Dans son humanité glorifiée, il est ainsi source de la grâce chrétienne pour tous ceux qu'il appelle à se tourner vers lui et qui croient en lui. La grâce chrétienne n'est cependant pas une harmonie entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel : elle est une nouvelle naissance ; et, dans un dépassement, elle assume la nature en la respectant. Elle apporte aux croyants une nouvelle maturité en faisant d'eux des enfants bien-aimés du Père par et dans le Christ.
4. Il s'agit de la confession de foi. Voir ci-dessus, n° 1601, note 2.
2516. Il nous rapporte d'abord son admonition puis en donne la raison. Le Christ admoneste Marie pour qu'elle ne le touche pas, en lui disant NE ME TOUCHE PAS. Bien qu'on ne lise pas ici que la femme voulut le toucher, selon Grégoire5 nous devons comprendre par là que Marie, prosternée aux pieds de Jésus, voulut embrasser les traces de celui qu'elle reconnaissait.
Et il donne ensuite la raison : CAR JE NE SUIS PAS ENCORE MONTÉ VERS MON PÈRE, ce qui semble indiquer qu'après sa Résurrection et avant de monter au ciel, le Seigneur n'a pas voulu être touché par les hommes ; mais on voit le contraire en Luc : Touchez et voyez qu'un esprit n'a ni chair ni os6. Et si tu dis qu'il a voulu être touché par les disciples et non par les femmes, cela ne peut pas tenir7, car Matthieu dit de Madeleine et des autres femmes qu'elles s'approchèrent et lui saisirent les pieds8.
Il faut donc comprendre, selon le sens littéral, que cette femme vit deux fois les anges sur son chemin. D'abord avec les autres femmes elle vit un ange assis sur la pierre, comme le disent Matthieu1 et Marc2. Puis à son retour elle vit deux anges à l'intérieur du tombeau, comme le dit Jean. De manière semblable3, en chemin elle vit deux fois le Christ : une première fois dans le jardin, quand elle le prit pour le jardinier, comme on l'a vu plus haut ; une deuxième fois sur le chemin, quand elle courait avec les autres annoncer aux disciples ce qu'elle avait vu, afin qu'ils fussent plus affermis dans la foi en la Résurrection, et alors elles s'approchèrent et saisirent ses pieds, comme le disent Matthieu et Marc.
5. XL hom. in Evang., II, hom. 25, 4, PL 76, col. 1193 A.
6. Le 24, 39.
7. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 3, BA 75, p. 357.
8. Mt 28, 9.
2517. Au sens mystique il y a deux raisons pour lesquelles le Christ n'a pas voulu être touché. La première4, c'est que cette femme représentait l'Église des Gentils qui ne devait pas toucher le Christ par la foi avant qu'il ne fût monté vers le Père - L'assemblée des peuples t'environnera, et à cause d'elle remonte dans les hauteurs5.
La deuxième raison est que, selon Augustin6, le toucher est comme le terme de la connaissance. En effet, quand nous voyons une réalité, nous la connaissons d'une certaine manière ; mais par le toucher nous en avons une connaissance achevée. Or cette femme avait foi dans le Christ comme en un homme saint, et c'est pourquoi elle l'appelait « maître » ; elle n'était pas encore parvenue à le connaître comme égal au Père et un avec Dieu. C'est pourquoi il dit : « NE ME TOUCHE PAS, c'est-à-dire ne fais pas de ce que tu crois de moi la fin de ta connaissance, CAR dans ton cœur JE NE SUIS PAS ENCORE MONTÉ VERS MON PÈRE parce que tu ne crois pas que moi je suis un avec lui », ce que cependant elle crut plus tard. En effet, au plus intime de ses sens le Christ, d'une certaine manière, monta vers le Père, lui qui avait tant grandi en elle qu'elle le connaissait7 égal au Père8.
1. Cf. Mt 28, 2.
2. Cf. Mc 16, 5.
3. Cf. saint Augustin, De consensu Evangelistarum, III, XXIV, 68, PL 34, col. 1202.
4. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 3, BA 75, p. 357.
5. Ps 7, 8. Saint Thomas commente : « Lève-toi d'entre les morts, et ainsi l'assemblée des peuples t'environnera, c'est-à-dire l'assemblée des bienheureux qui seront récompensés, et celle des méchants qui seront punis - Ton nom est une huile répandue : c'est pour cela que les jeunes filles t'ont chéri (Ct 1,2). - La montagne préparée pour la demeure du Seigneur sera établie sur le sommet des montagnes, et elle sera élevée au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront (Is 2, 2). - Lève les yeux à l'entour ; tous ceux-ci se sont rassemblés, ils sont venus à toi (Is 49, 18 et 60, 4). Et à cause d'elle remonte dans les hauteurs, c'est-à-dire afin d'achever l'éducation de cette assemblée, l'assemblée des croyants - Montant dans les hauteurs, il a emmené une captivité captive ; il a donné des dons aux hommes (Ep 4, 8 ; cf. Ps 67, 19). - Celui qui ouvrira le chemin montera devant eux (Mi 2, 13) » (Exp. in Psalmos, 7, n°3).
6. La Trinité, I, IX, 18, BA 15, p. 139.
2518. On peut dire aussi, selon Chry-sostome9, que cette femme, voyant le Christ ressuscité, crut qu'il existait dans la même qualité de chair en laquelle il avait été auparavant, possédant une vie mortelle ; c'est pourquoi elle voulait être avec lui comme avant la Passion et, en raison de sa joie, n'imaginait rien de plus grand, bien que la chair du Christ, en ressuscitant, fût devenue bien meilleure. Aussi, voulant la faire revenir de cette compréhension, il lui dit : NE ME TOUCHE PAS ; comme pour dire : ne pense pas que j'aie dorénavant une vie mortelle et que je vive avec vous de la même manière qu'auparavant - Si nous avons connu le Christ selon la chair, ce n'est plus ainsi que nous le connaissons maintenant10. C'est ce qu'il ajoute : CAR JE NE SUIS PAS ENCORE MONTÉ VERS MON PÈRE. Et ce n'est pas alors un avertissement mais la réponse à une question tacite, comme s'il disait : « Tu me vois demeurant ici, non que je n'aie pas une chair glorieuse mais parce que JE NE SUIS PAS ENCORE MONTÉ VERS MON PÈRE ». En effet, avant son Ascension, il voulut affermir dans le cœur des Apôtres la foi en sa Résurrection et en sa divinité.
7. Il s'agit ici de la connaissance que réalise le don de sagesse dans l'intelligence du disciple du Christ dont la charité est élevée à la perfection. En effet, cette perfection de la charité est bien celle qui se réalise sous la motion du don de sagesse, don qui permet à l'intelligence de se mettre complètement au service de l'amour, parce que c'est l'amour qui porte en premier lieu l'intelligence. La sagesse, celle de l'Esprit Saint, est bien cette connaissance dans l'amour qui apporte un jugement non par science, mais par connaturalité (cf. Somme théol., II-II, q. 45, a. 2, c.) ; c'est en quelque sorte une « compassion » aux réalités divines (cf. Denys, qui emploie l'expression « patiens divina », dans les Noms divins, ch. 2) qui nous unit à Dieu. C'est dans la fréquentation de l'ami que naît cette connaissance, tout intime, provenant de l'amour et toute au service de cet amour. Marie-Madeleine, grandissant dans la foi, l'espérance et la charité, verra avec les yeux du cœur, de cette connaissance aimante. Sur ce jugement de connaturalité provenant du don de sagesse, voir aussi Somme théol., I, q. 1, a. 6, ad 3.
8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 3, BA 75, p. 359 ; saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 5, PL 76, col. 1193 A-B.
9. In Ioannem hom., LXXXVI, 2, PG 59, col. 469.
10. 2 Co 5, 16. Sur l'affection sensible et l'affection spirituelle, voir vol. I, n° 1074, note 6, et ci-dessus n° 2088.
II
« MAIS VA VERS MES FRÈRES ET DIS-LEUR : JE MONTE VERS MON PÈRE ET VOTRE PÈRE, VERS MON DIEU ET VOTRE DIEU. » MARIE-MADELEINE VINT ANNONCER AUX DISCIPLES : « J'AI VU LE SEIGNEUR ET VOILÀ CE QU'IL M'A DIT. » (20, 17-18)
2519. L'Évangéliste rapporte ici une recommandation affirmative. Et d'abord il montre la recommandation, puis la promptitude de Marie à obéir. Il dit donc : MAIS VA VERS MES FRÈRES, à savoir les Apôtres, qui sont ses frères par conformité de nature - Il dut en tout être assimilé à ses frères1 -, et par l'adoption de la grâce car ils sont fils adoptifs2 du Père dont lui-même est le Fils par nature - J'annoncerai ton nom à mes frères3.
Il faut ici noter le triple privilège qui fut octroyé à Madeleine. D'abord un privilège prophétique, car elle a mérité de voir les anges ; le prophète, en effet, est l'intermédiaire entre les anges et le peuple. Ensuite, elle est au-dessus des anges, du fait qu'elle voit le Christ sur lequel les anges désirent se pencher4. Enfin elle a reçu un rôle apostolique ; bien plus, elle est devenue apôtre des Apôtres en ceci qu'il lui fut confié d'annoncer aux disciples la Résurrection du Seigneur pour que, de même qu'une femme apporta au premier homme des paroles de mort, ainsi aussi une femme annonce la première à des hommes les paroles de vie5.
1. He 2, 17. Saint Thomas commente : « En tout ce en quoi ils sont ses frères, non dans la faute mais dans la peine, et c'est pourquoi il doit avoir une nature capable de pâtir (passibilem) - Lui qui a été éprouvé en tout d'une manière semblable à nous, hormis le péché (He 4, 15) -, quant à la peine et non quant à la tentation de la faute. De même ils sont frères quant à la grâce - Voyez quelle charité nous a donnée le Père, pour que nous soyons appelés fils de Dieu et que nous le soyons (1 Jn 3, 1). - Ceux que Dieu a connus d'avance, il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils (Rm 8, 29) » (Ad Heb. lect., II, n° 150).
2. Voir vol. I, n° 1461, et notes 6 et 7.
3. Ps 21, 23.
2520. ET DIS-LEUR : JE MONTE VERS MON PÈRE ET VOTRE PÈRE -Je m'en vais vers celui qui m'a envoyé6. - Celui qui est descendu est le même que celui qui est monté au-dessus de tous les deux7.
Mais Arius a pris appui sur ce verset pour son erreur : parce que Jésus dit MON PÈRE ET VOTRE PÈRE, il a voulu conclure que Dieu est Père du Fils de la même manière qu'il est notre Père, et Dieu du Fils comme il est notre Dieu. Mais à cela on doit répondre que, manifestement, l'intention avec laquelle le Christ dit cela se comprend à partir des circonstances du discours. En effet il a dit plus haut VA VERS MES FRÈRES : ceux-là, le Christ les a pour frères en tant qu'il est homme - donc il dit ces paroles en tant qu'il est homme -, et selon cela le Christ est soumis au Père comme la créature au créateur ; en effet, le corps même du Christ est une certaine créature8.
2521. Ou autrement, selon Augustin9 – le Christ parle ici de lui selon l'une et l'autre nature. En effet, ce qu'il dit - JE MONTE VERS MON PÈRE ET VOTRE PÈRE - relève de la nature divine selon laquelle il a pour Père Dieu, avec qui il a même nature et auquel il est éga1. Et ainsi, il faut comprendre autrement MON et VOTRE : il est le mien par nature et le vôtre par la grâce ; comme pour dire : ce que vous êtes, des fils adoptifs par la grâce, c'est par moi que vous l'avez - Dieu a envoyé son Fils (...) pour que nous recevions l'adoption des fils de Dieu 1. - Ceux qu’il a connus par avance pour être conformes à l'image de son Fils, pour que celui-ci soit l'aîné d'une multitude de frères2. Et ce qu'il dit ensuite - MON DIEU ET VOTRE DIEU - se rapporte à la nature humaine selon laquelle il est gouverné par Dieu. Il dit ainsi MON DIEU, à qui moi en tant qu'homme je suis soumis, et VOTRE DIEU dont je suis à votre égard le médiateur, parce que par lui nous sommes en paix avec Dieu, et ainsi il est « notre » Dieu - Justifiés par la foi, nous avons la paix par notre Seigneur Jésus Christ par qui nous avons accès à la grâce dans laquelle nous sommes établis, et nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire des fib de Dieu3. - C'est Dieu qui se réconciliait le monde dans le Christ4.
4. Cf. 1 Ρ 1, 12.
5. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, nom. 25, 5, PL 76, col. 1194 A-B.
6. Jn 16, 5.
7. Ep 4, 10. Saint Thomas commente : « En cela est désignée l'unité de sa personne de Dieu et d'homme. En effet, il est descendu (...), le Fils de Dieu, en assumant une nature humaine, mais il est monté, le Fils de l'homme, selon sa nature humaine, vers la sublimité de la vie immortelle. Et ainsi c'est le même, le Fils de Dieu qui est descendu et le Fils de l'homme qui est monté - Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel (]n 3, 13) » (Ad Eph. lect., IV, n° 209).
8. Sur les deux natures dans le Christ, et l'unité dans la personne du Verbe, voir ci-dessus n° 1711 et note 3.
9. Tract, in Io., CXXI, 3, BA 75, p. 359.
2522. On voit ensuite la promptitude de l'obéissance de Marie lorsque l'Évangéliste dit : MARIE-MADELEINE VINT ANNONCER AUX DISCIPLES : « J'AI VU LE SEIGNEUR ET VOILÀ CE QU'IL M'A DIT. » Elle VINT, du lieu où était l'espace du jardin devant la pierre du tombeau, ANNONCER AUX DISCIPLES - J'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis5. - Ce que j'ai entendu du Seigneur Dieu des armées, du Dieu d'Israël, je vous l'ai annoncé6.
1. Ga4, 4-5.
2. Rm 8, 29. Sur la filiation naturelle et par adoption, voir vol. I, n° 187, et ci-dessus n° 1648, note 2.
3. Rm 5, 1-2.
4. 2 Co 5, 19.
5. 1 Co 11, 23.
6. Is 21, 10.
2523. Après avoir traité des apparitions du Christ aux femmes, l'Évangéliste, dans cette partie, traite des apparitions faites aux Apôtres ; d'abord de l'apparition à Jérusalem à tous les Apôtres ensemble excepté Thomas, puis de celle qui eut lieu en présence de Thomas [n° 2551], et enfin, au chapitre 21, de celle qui eut lieu pour quelques-uns de manière spéciale près de la merde Galilée [n° 2569].
L'Évangéliste montre d'abord l'apparition du Seigneur, puis le doute d'un disciple [n° 2545].
Concernant le premier point l'Évangéliste rapporte trois choses : premièrement l'apparition du Seigneur, deuxièmement la remise du ministère [n° 2535], troisièmement la communication du don spirituel [n° 2538].
L'apparition du Seigneur.
Jean expose d'abord les circonstances de l'apparition, puis le contenu de l'apparition [n° 2530] et enfin ses conséquences [n° 2534].
Ι
CE JOUR-LÀ, LE PREMIER DE LA SEMAINE, LORSQUE LE SOIR FUT VENU, ET QUE LES PORTES DU LIEU OÙ LES DISCIPLES SE TROUVAIENT RASSEMBLÉS ÉTAIENT CLOSES, PAR PEUR DES JUIFS (20, 19)
L'apparition du Seigneur aux disciples est décrite à partir de quatre circonstances. D'abord à partir de la précision de l'heure ; ensuite à partir de la désignation du jour [n° 2525] ; puis à partir de la condition du lieu [n° 2526] ; enfin à partir de la disposition des disciples [n° 2529].
LORSQUE LE SOIR FUT VENU
2524. Cette apparition eut donc lieu à l'heure du soir. Selon le sens littéral, il y a à cela deux raisons. La première1, c'est que Jésus voulut apparaître à tous ensemble, et c'est pourquoi il a attendu jusqu'au soir afin que ceux qui étaient dispersés durant le jour fussent réunis le soir, car la nuit ils étaient ensemble.
La deuxième raison2 est que le Seigneur leur apparut pour les réconforter. Il a donc choisi l'heure où, étant davantage engourdis, ils avaient plus besoin de réconfort : l'heure du soir - Secours dans les tribulations qui nous ont assaillis à l'excès1.
1. Cf. ThÉophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc, PG 124, col. 295 D.
2. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVI, 2, PG 59, col. 470.
II y a également une raison mystique : à la fin du monde, le Seigneur apparaîtra aux fidèles quand se fera entendre au milieu de la nuit ce cri : « Voici l'époux qui vient2 », qui vient leur donner en retour leur récompense - Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : appelle les ouvriers et donne-leur leur salaire3.
CE JOUR-LÀ, LE PREMIER DE LA SEMAINE
2525. Le jour de l'apparition fut le jour même de la Résurrection : CE JOUR-LÀ, LE PREMIER DE LA SEMAINE, à savoir le dimanche, dont il a été fait mention plus haut dans ce chapitre : Or, le premier jour de la semaine4. Nous avons déjà vu pourquoi il est appelé LE PREMIER DE LA SEMAINE [n° 2471].
En rassemblant les données des évangiles, on peut voir que le Seigneur est apparu cinq fois ce jour-là : deux fois aux femmes, à savoir une fois à Madeleine seule, et une autre fois avec les autres femmes qui s'en retournaient, et alors elles s'approchèrent et lui saisirent les pieds5. Il est apparu une troisième fois aux deux disciples qui se rendaient à Emmaüs ce même jour6. Il est apparu une quatrième fois à Simon-Pierre, mais où, quand et comment, cela n'est pas exprimé ; on dit seulement qu'il lui est apparu - Le Seigneur est vraiment ressuscité et il est apparu à Simon7. En cinquième lieu il est apparu à tous les Apôtres réunis le soir, comme on le voit ici. Voilà pourquoi nous chantons : Voici le jour que fit le Seigneur : exultons et réjouissons-nous en lui8.
Par là il nous est donné à entendre qu'au jour de la résurrection « commune », il apparaîtra de manière manifeste à tous : femmes, pécheurs, pèlerins, apôtres et hommes apostoliques, car tout œil le verra, même ceux qui l'ont transpercé 9.
LES PORTES DU LIEU (...) ÉTAIENT CLOSES, PAR PEUR DES JUIFS.
2526. La condition du lieu est décrite par la fermeture des portes, qui indique leurs doutes et leurs craintes, car LES PORTES ÉTAIENT CLOSES, au sens littéral en raison de l'heure tardive parce que c'était la nuit, ET PAR PEUR DES JUIFS. Mais en ce qui concerne le Christ, quelle était la cause de la fermeture ? C'était pour qu'il leur manifestât la force de sa puissance en entrant chez eux les portes étant closes.
2527. Il faut savoir à ce sujet que, selon certains 10, entrer les portes étant closes est une propriété du corps glorieux11 – ils disent que par une certaine condition qui lui est inhérente, il peut, en tant qu'il est glorieux, se trouver en même temps qu'un autre corps dans le même lieu, et que cela s'est fait et peut se faire sans miracle.
Mais cela ne peut pas être. En effet, il appartient par nature au corps humain non glorifié de ne pas pouvoir être dans le même lieu en même temps qu'un autre corps. Mais si on dit que le corps glorifié possède en lui comme propriété inhérente de pouvoir être dans le même lieu en même temps qu'un autre corps, il faut donc que soit exclue de lui cette propriété qui l'empêche actuellement d'exister en même temps qu'un autre corps. Mais cette propriété ne peut en aucune manière être séparée ou détruite du corps, puisqu'elle n'est pas une corporéité mathématique, comme disent certains, mais les dimensions mêmes du corps quantifié auxquelles la position1 (situs) appartient en propre. C'est pourquoi le Philosophe2 argumente contre ceux qui affirment l'existence d'idées et d'êtres mathématiques. Même en supposant que tout l'espace sur la terre fût vide, un corps sensible ne pourrait pas se trouver simultanément avec eux, à cause de ses dimensions quantitatives. Aucune propriété du corps glorieux ne peut retirer au corps ses dimensions [de quantité], la nature du corps demeurant. Il faut donc dire que le Christ a fait cela de manière miraculeuse par la puissance de sa divinité, et si quelque chose de semblable devait arriver à des saints, cela arriverait par miracle, et ce serait un nouveau miracle. Cela, Augustin et Grégoire le disent expressément. Augustin3 dit en effet : « Tu demandes comment il a pu entrer par les portes fermées ? Si tu comprends la manière, ce n'est plus un miracle. Là où la raison défaille, là la foi édifie » ; et il ajoute : « Celui-là a pu entrer sans que les portes soient ouvertes, lui à la naissance de qui la virginité de sa mère est restée inviolée. » Donc, comme sa naissance d'une mère vierge fut miraculeuse en vertu de sa divinité, ainsi cette entrée fut miraculeuse.
1. Ps 45, 2.
2. Mt 25, 6.
3. Mt 20, 8.
4. Jn 20, 1.
5. Mt 28, 9.
6. Voir Lc 24, 13 sq.
7. Lc 24, 34.
8. Ps 117, 24.
9. Ap 1, 7.
10. Pour plus de détails concernant ces quidam (« certains »), on peut se reporter aux notes de l'édition léonine du Quolibet 1, in : Quaestiones de Quolibet (in : Sancti Thomae de Aquino Opera Omnia, t. XXV). Ou bien voir Quaestiones de Quolibet, vol. 2, Éditions du Cerf, Paris 1996, p. 205.
11. Sur les propriétés des corps glorieux, voir Contra Gentiles, IV, ch. 86, où saint Thomas évoque leurs quatre qualités : ils seront lumineux, doués d'agilité, impassibles et totalement soumis à l'esprit. Sur « les qualités du Christ ressuscité », voir aussi Somme théol, III, q. 54.
1. Aristote précise les dix déterminations de la réalité existante, considérée en tant qu'elle existe : « La substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l'action, la passion. Est substance, par exemple, homme, cheval ; quantité : long-de-deux-coudées, long-de-trois-coudées ; qualité : blanc, grammairien ; relation : double, moitié, plus grand ; lieu : dans le Lycée, au Forum ; temps : hier, l'an dernier ; position : il est couché, il est assis ; possession : il est chaussé, il est armé ; action : il coupe, il brûle ; passion : il est coupé, il est brûlé » (Catégories, 4, 1 b 25 - 2 a 3). La position est une dimension des corps quantifiés, dont font partie les corps glorieux.
2. Voir notamment Métaphysique, A, ch. 6. « Platon fut amené à penser que [F] universel devait exister dans des réalités d'un autre ordre que les choses sensibles : il est en effet impossible, croyait-il, que la définition commune existe dans aucun des objets sensibles individuels, de ceux du moins qui sont en perpétuel changement. Guidé par ces raisons, il donna alors à de telles réalités le nom d'Idées, disant, d'autre part, que les choses sensibles sont séparées des Idées et sont toutes dénommées d'après elles » (Joe. cit., 987 b 4-9).
3. Sermones de Tempore, 247, II, PL 38, col. 1157. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 26, 1, PL 76, col. 1197 C-D.
2528. Au sens mystique, il nous est par là donné à entendre que le Christ nous apparaît quand les portes, c'est-à-dire les sens extérieurs, sont fermés dans la prière - Toi donc, quand tu pries, entre dans ta chambre4 - et à la fin du monde, quand les vierges qui seront prêtes entreront pour les noces et que la porte sera ensuite fermée, comme on le voit en Matthieu5.
LES DISCIPLES SE TROUVAIENT RASSEMBLÉS.
2529. La disposition des disciples nous est donnée pour que nous l'imitions, car ils SE TROUVAIENT RASSEMBLÉS, ce qui n'est certes pas vide de mystère. En effet, le Christ vient vers ceux qui sont rassemblés et le Saint-Esprit descend sur ceux qui sont rassemblés, car le Christ et le Saint-Esprit ne sont présents qu'à ceux qui sont rassemblés dans la charité - Lorsque deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là au milieu d'eux6.
4. Mt 6, 6. Saint Thomas commente : « Entre dans ta chambre, c'est-à-dire le lieu retiré de ta pensée, et le secret, comme dit Augustin, et comme dit Raban Maur : par l'acte de la méditation secrète. Et Chrysostome dit : "Dieu ne doit pas être frappé par des cris de voix, mais fléchi par une conscience droite, parce qu'il écoute non la voix mais le cœur". Ou bien entre dans ta chambre au sens littéra1. Et il dit chambre d'une façon significative, parce que l'âme doit se calmer des choses extérieures quand elle prie, et alors c'est le temps le plus convenable et le lieu le plus secret » (Sup. Matth. lect., VI, n° 574).
5. Cf. Mt 25, 10.
6. Mt 18, 20.
II
JÉSUS VINT ET SE TINT AU MILIEU D'EUX, ET LEUR DIT : « PAIX À VOUS. » ET, LORSQU'IL EUT DIT CELA, IL LEUR MONTRA SES MAINS ET SON CÔTÉ. (20, 19-20)
2530. L'apparition du Christ est ici rapportée en trois points : la présence du Christ donnée aux disciples, la salutation qu'il leur fit [n° 2532], et la manifestation certaine qu'il leur accorda [n° 2533].
JÉSUS VINT ET SE TINT AU MILIEU D'EUX.
2531. Le Christ leur manifesta sa présence sans laisser le moindre doute. Il vint en personne, lui-même, le même, comme il le leur avait promis plus haut : Je m'en vais et je reviens vers vous1. Mais IL SE TINT AU MILIEU pour que tous le reconnaissent avec certitude. C'est pourquoi on peut blâmer les Juifs qui ne l'ont pas reconnu -Au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas2. IL SE TINT AU MILIEU D'EUX pour montrer la conformité de nature humaine qu'il a avec eux - Une couronne de frères est autour de lui, comme une plantation de cèdres sur la montagne du Liban3. De même, IL SE TINT AU MILIEU par condescendance, car il a vécu avec eux comme l'un d'entre eux - Ils t'ont établi chef ? Ne t'exalte pas, sois parmi eux comme l'un d'entre eux4. - Je suis au milieu de vous comme celui qui sert5. En outre, ce fut pour indiquer que nous devons être dans le milieu de la vertu6- Voici la voie : marchez-y sans vous en écarter à droite ou à gauche7. Celui qui tombe dans l'excès s'écarte à droite ; celui qui pèche par défaut s'écarte à gauche.
1. Jn 14, 28.
2. Jn 1, 26.
3. Si 50, 13.
4. Si 32, 1.
5. Le 22, 27.
6. Pour saint Thomas, comme déjà pour Aristote, toute vertu morale est un juste milieu entre un vice par excès et un vice par défaut (par exemple, à la vertu de courage s'opposent par excès la témérité et par défaut la lâcheté). Voir ci-dessus, n° 2417, note 5. Saint Thomas reprend cela dans son traité sur la vertu, Somme théol., MI, q. 64.
[IL] LEUR DIT : « PAIX À VOUS. »
2532. Il leur adressa des paroles de salutation en disant : « PAIX À VOUS ». Or celle-ci leur fut nécessaire, car leur paix était troublée de multiples manières. D'abord à l'égard de Dieu, contre lequel ils avaient péché, certains en niant, d'autres en fuyant - Vous tous vous allez tomber cette nuit à cause de moi, car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées8. Face à cela, le Christ leur offrit la paix de la réconciliation avec Dieu - Nous sommes réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils9 -, ce qu'il fit par sa Passion.
Ensuite, leur paix était troublée quant à eux-mêmes, car ils étaient tristes et remplis de doutes dans leur foi. Et cette paix-là aussi, il la leur offrit [déjà] réalisée - Grande paix pour ceux qui aiment ta loi10.
Enfin à l'égard de l'extérieur, car ils souffraient des persécutions de la part des Juifs ; face à cela il leur dit : « PAIX À VOUS », à savoir face aux persécutions des Juifs - Je vous donne la paix, je vous laisse ma paix11.
LORSQU'IL EUT DIT CELA,, IL LEUR MONTRA SES MAINS ET SON COTÉ. (20, 20)
2533. Il se manifesta à eux de manière certaine par ses mains et son côté, car c'est en eux qu'ont demeuré de manière spéciale les signes de sa Passion - Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien moi1. Et c'est ainsi qu'il se montrera dans la gloire : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole 2, et encore : Je me manifesterai à lui3.
7. Is 30, 21.
8. Mt 26, 31. Saint Thomas commente : « Le péché des disciples est aggravé par la proximité du temps, ayant été commis après tant de monitions et après la réception du sacrement. De là ils avaient déjà oublié ce qu'il avait fait pour eux, aussi sont-ils bien comparés à l'homme qui considère son visage dans un miroir - II s'est considéré en effet, et est parti, et aussitôt a oublié comment il était (Je 1, 24) » (Sup. Matth. lect., XXVI, nos 2208 et 2209).
9. Rm 5, 10.
10. Ps 118, 165.
11. Jn 14, 27.
III
LES DISCIPLES SE RÉJOUIRENT DONC À LA VUE DU SEIGNEUR. (20, 20)