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Β. L'APPARITION DES ANGES

 

2490. Après avoir rapporté comment Marie-Madeleine est venue voir le tombeau ouvert, l’Évangéliste montre ici comment elle est parvenue à la vision des anges, et premièrement il montre la dévotion de cette femme, puis la vision des anges [n° 2495] ; enfin il rapporte les paroles que les anges lui adressent [n° 2500].

 

a) Jean 20, 10-11 – La dévotion de Marie.

 

LES DISCIPLES DONC S'EN RETOURNÈRENT CHEZ EUX. MAIS MARIE SE TENAIT DEHORS PRÈS DU TOMBEAU, PLEURANT. ET, TOUT EN PLEURANT, ELLE SE PENCHA ET REGARDA DANS LE TOMBEAU. (20, 10-11)

 

La dévotion de cette femme, qui mérita la vision des anges, est mise en lumière de trois manières.

 

I

 

2491. Sa dévotion est mise en lumière en premier lieu1 par sa constance que, d'abord, le retour des disciples a rendue louable, car LES DISCIPLES, ne connaissant pas encore l'Écriture selon laquelle il fallait que Jésus ressuscitât d'entre les morts, S'EN RETOURNÈRENT CHEZ EUX, c'est-à-dire là où ils habitaient et d'où ils étaient venus au tombeau en courant. Jusque-là, en effet, dispersés en raison de la peur, ils ne demeuraient pas ensemble - Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées2. - Les pierres du sanctuaire ont été dispersées à Ventrée de toutes les places3.

En second lieu4, sa constance est louable du fait qu'elle s'attarde : car MARIE SE TENAIT DEHORS PRÈS DU TOMBEAU, PLEURANT. En effet, après le départ des disciples, un amour plus fort et plus fervent maintenait en ce lieu cette femme qui par sa nature était plus faible5.

 

2492. Mais il y a ici une question, car Marc dit que les femmes sortirent du tombeau6 ; elles y étaient donc entrées. Pourquoi donc Jean dit-il qu'elle SE TENAIT DEHORS ?

Réponse : il faut dire que le tombeau du Christ était creusé dans la pierre et qu'autour de lui se trouvait un jardin clos, comme on l'a vu plus haut7. Parfois, donc, les évangélistes appellent « tombeau » seulement le petit lieu (loculum) où le corps avait été enseveli, et parfois tout le lieu qui était clos. Ainsi, lorsqu'il est dit qu'elles sortirent du tombeau, il faut le comprendre de tout le jardin clos. Mais ce qui est dit - MARIE SE TENAIT DEHORS - doit s'entendre : devant le lieu du sépulcre de pierre, mais cependant à l'intérieur de cet espace où les femmes étaient déjà entrées et où elle, Marie, se tenait en raison de la constance de son amour8, constance qui avait enflammé son esprit - Soyez fermes et inébranlables, toujours abondants dans l'œuvre du Seigneur9. - Nos pieds s'étaient arrêtés 10.

 

1. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 1, BA 75, p. 349.

2. Za 13, 7.

3. Lm 4, 1.

4. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 1, BA 75, p. 349.

5. Nous avons essayé de rendre l'expression inferior sexus que saint Thomas emploie ici. Cf. Somme théol, I, q. 92, a. 1 et a. 2. Voir aussi ci-dessus, n° 2133.

6. Cf. Mc 16, 8.

7. Voir n° 2475.

8. Cf. SAINT AUGUSTIN, De consensu Évangelistarum, III, XXIV, 69, PL 34, col. 1202.

9. 1 Co 15, 58.

10. Ps 121, 2.

II

 

2493. En second lieu sa dévotion est mise en lumière par l'abondance de ses larmes, car elle pleurait - Pleurant, elle a pleuré pendant la nuit1.

Il y a en effet deux genres de larmes : des larmes de componction pour la purification des péchés - Je laverai chaque nuit mon lit [de mes pleurs] ; j'arroserai ma couche de mes larmes2 - et des larmes de dévotion dans le désir des réalités célestes - Ils s'en allaient en pleurant, portant la semence3, c'est-à-dire se hâtant vers les réalités célestes. Certes, Marie-Madeleine a abondé en larmes de componction au temps de sa conversion quand, en aimant la vérité, elle a lavé de ses larmes les taches de ses fautes, elle qui avait été pécheresse dans la ville - De nombreux péchés lui sont remis car elle a beaucoup aimé 4. Elle a encore abondé en larmes de dévotion lors de la Passion et de la Résurrection du Christ, comme on le voit ici5.

 

III

 

2494. En troisième lieu sa dévotion est mise en lumière par la diligence de sarecherche. C'est pourquoi il est dit ET, TOUT EN PLEURANT, ELLE SE PENCHA ET REGARDA DANS LE TOMBEAU. Car ces pleurs provenaient du désir de son amour. En effet, la nature de l'amour est de vouloir avoir la présence de l'aimé, et s'il ne peut l'avoir en réalité, il la possède au moins par la connaissance6 - Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur7. Marie pleurait donc amèrement, car ses yeux qui cherchaient le Seigneur et ne le trouvaient pas se livraient aux larmes, souffrant encore plus de ce qu'il avait été enlevé du tombeau ; car il ne restait aucun souvenir d'un maître si grand, dont la vie avait été enlevée8. Et c'est pourquoi, puisqu'elle ne pouvait l'avoir, voulant du moins voir le lieu où il avait été déposé, ELLE SE PENCHA ET REGARDA DANS LE TOMBEAU. Il nous est ici donné à entendre que nous devons regarder la mort du Christ avec humilité de cœur - Tu as caché ces choses aux sages et aux prudents et tu les as révélées aux tout-petits9. ELLE (...) REGARDA, pour nous donner l'exemple de regarder sans cesse la mort du Christ avec les yeux de l'esprit. En effet, à celui qui aime il ne suffit pas d'avoir regardé une fois, alors que la force de son amour décuple son intention de chercher - Contemplant l'auteur de votre foi et qui la mène à sa perfection, Jésus, qui, au lieu de la joie qui lui était proposée, endura la croix dont il méprisa l'infamie1.

 

1. Lm 1, 2.

2. Ps 6, 7. Saint Thomas commente : « Au sens moral, le lit sur lequel l'homme se repose, c'est la conscience ; c'est elle que l'homme purifie par les larmes dans la pénitence - Purifie ton cœur de sa malice (Jr 4, 14). Mais par le mot couche sont signifiés les péchés qui couvrent la conscience, péchés qui doivent être purifiés par les larmes, car les larmes lavent le péché qu'il est honteux d'avouer - Mes yeux ont défailli à force de larmes (Lm 2, 11). Chaque nuit, dit-il, c'est-à-dire chaque péché. Car l'homme doit pleurer chaque péché en faisant pénitence. Et par là il laisse entendre que celui qui s'adonne à la pénitence répare alternativement ses péchés ; car parmi le bien qu'il faisait, il péchait parfois, et pleurait chacun de ses péchés. Et c'est pourquoi il ne dit pas une (unam) mais chaque (singulas) nuit. Et il dit : j'arroserai, à cause du flot des larmes - Qui donnera à ma tête de l'eau, et à mes yeux une fontaine de larmes ? (Jr 9, 1). - Fais couler comme un torrent tes larmes pendant le jour et pendant la nuit ; ne te donne pas de repos, et que la prunelle de ton œil ne se taise pas (Lm 2, 18) » (Exp. in Psalmos, 6, n" 4).

3. Ps 125, 6.

4. Le 7, 47.

5. En attribuant ici et dans le paragraphe suivant les deux formes de pleurs à Marie-Madeleine, saint Thomas reprend le commentaire de saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 1-2, PL 76, col. 1189 B-D.

6. Voir ci-dessus, n° 1919 et note 7. Saint Thomas expose en bien des lieux que l'amour sensible ou spirituel se fonde sur la connaissance du bien : on ne peut aimer une réalité qu'on ne connaît pas. Voir par exemple Somme théol., I-II, q. 9, a. 1, c. et ad 3. Et q. 27, a. 2, c. : « Le bien est cause de l'amour, comme son objet. Or le bien est objet de l'appétit dans la mesure où il est connu. C'est pourquoi l'amour requiert une certaine connaissance du bien que l'on aime. Ce qui fait dire au Philosophe (Éthique à Nicomaque, IX) que "la vision corporelle est le principe de l'amour sensible". Et de même, la contemplation de la beauté ou de la bonté spirituelle est le principe de l'amour spiritue1. Ainsi, donc, la connaissance est cause de l'amour ». Ici il montre que si le bien connu et aimé n'est pas présent, l'amour peut trouver un certain repos dans la connaissance de ce bien.

7. Mt 6, 21.

8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 1, BA 75, p. 349. Saint Thomas cite ensuite le commentaire de saint Grégoire. Voir ci-dessus, note 5 de cette page.

9. Mt 11, 25.

ELLE SE PENCHA ET REGARDA, car la charité du Christ2 la pressait - La charité du Christ nous presse3. Ou plutôt, selon Augustin4, il y eut dans son âme un instinct divin pour qu'elle regarde et qu'elle voie quelque chose de plus élevé, à savoir les anges - Ceux qui sont menés par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu5.

 

b) Jean 20, 12 – La vision des anges.

 

ELLE VIT DEUX ANGES VÊTUS DE BLANC, ASSIS, UN À LA TÊTE ET UN AUX PIEDS, LÀ OU AVAIT ÉTÉ DÉPOSÉ LE CORPS DE JÉSUS. (20, 12)

 

2495. L'Évangéliste traite ensuite de la vision des anges, au sujet de laquelle il aborde quatre points.

 

2496. Premièrement, ce que Marie-Madeleine a vu : DEUX ANGES, pour montrer que tous les ordres des anges se soumettaient au Christ, aussi bien ceux qui se tiennent devant lui que ceux qui le servent - Que tous ses anges l'adorent6, ce qui est tiré d'un psaume7.

Mais ici surgit une question, puisque Matthieu8 et Marc9 disent que Marie et les autres femmes ont vu un seul ange se tenant à côté du tombeau, alors qu'ici on parle de deux anges, et à l'intérieur. Mais les deux sont vrais 10, car Matthieu et Marc racontent ce qui est arrivé en premier lieu, à savoir qu'elles sont d'abord venues et que, découvrant que le corps avait été emporté, elles sont retournées vers les disciples. Et ce que Jean raconte est arrivé au retour, lorsque Marie revint avec les disciples et qu'après leur départ elle resta là.

 

1. He 12, 2. Saint Thomas commente : « Le Christ est l'auteur de la foi ; si donc tu veux être sauvé, tu dois observer attentivement cet exemple. C'est pourquoi l'auteur de l'épître dit contemplant Jésus souffrant. Cela a été signifié par le serpent d'airain élevé comme un signe, par lequel ceux qui le regardaient étaient guéris (Nb 21, 9) - Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi doit être élevé le Fils de l'homme, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle (Jn 3, 14-15). Si donc tu veux être sauvé, regarde la face de ton Christ (Ps 83, 10) » {Ad Heb. lect., XII, n° 663).

2. La charité du Christ : non pas notre amour pour le Christ, mais l'amour du Christ pour nous.

3. 2 Co 5, 14.

4. Tract, in Io., CXXI, 1, BA 75, p. 351.

5. Rm 8, 14. Voir ci-dessus, n" 1909 et note 5.

6. He 1, 6. Sur la soumission des anges au Christ, voir vol. I, n° 329.

7. Ps 96, 7 (propre à la Vulgate).

8. Voir Mt 28, 2-5.

9. Voir Me 16, 5.

10. Cf. SAINT AUGUSTIN, De consensu Evangelistarum, III, XXIV, 69, PL 34, col. 1202.

2497. Deuxièmement, l'Évangéliste décrit l'habit des anges, VÊTUS DE BLANC, montrant par là la clarté de la Résurrection et la gloire du Christ ressuscité11 - Ils marcheront avec moi vêtus de blanc12. Dans l'Apocalypse il est dit aussi que l'armée qui est dans le ciel le suivait en vêtements blancs 13, c'est-à-dire glorieux.

 

2498. Troisièmement, il décrit leur position : ASSIS, ce qui signifie le repos et la puissance du Christ qui, se reposant désormais de toutes ses tribulations, règne dans sa chair immortelle, siégeant à la droite du Père 14 - Siège à ma droite15. - Il siégera sur le trône de David et sur son royaume 16.

 

2499. Quatrièmement, il décrit l'ordre, UN À LA TÊTE ET UN AUX PIEDS, ce qui peut se référer à trois choses1. D'abord aux deux Testaments : en effet, l'original grec du mot « ange », en latin angelus, signifie « envoyé » (nuntius). Or les deux Testaments avaient annoncé (annuntiaverunt) le Christ, car il est dit en Matthieu : La foule qui le précédait et celle qui le suivait criaient : « Hosanna au fils de David. »2 Ainsi, l'ange assis à la tête signifie l'Ancien Testament et celui qui est assis aux pieds, le Nouveau.

 

11. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVI, 1, PG 59, col. 467.

12. Ap 3, 4.

13. Cf. Ap 19, 14.

14. Sur cette position du Christ siégeant à la droite du Père (évoquée ici par la position des anges), voir le Prologue de saint Thomas à son Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, vol. I, n" 4.

15. Ps 109, 1.

16. Is 9, 7.

Cela se réfère aussi aux prédicateurs. En effet, il y a deux natures dans le Christ : la nature divine et la nature humaine3. La tête du Christ, c'est Dieu, comme le dit la première épître au Corinthiens4, mais les pieds sont son humanité - Nous adorerons dans le lieu où se sont arrêtés ses pieds5. Celui donc qui annonce la divinité du Christ, comme il est dit plus haut : Dans le principe était le Verbe, siège à la tête ; tandis que celui qui annonce l'humanité du Christ - Le Verbe s'est fait chair6 - siège aux pieds. Enfin, cela peut se référer au temps de l'annonce, et ainsi l'un siège à la tête et l'autre aux pieds car ils signifiaient que les mystères du Christ doivent être annoncés du début jusqu'à la fin du monde - Vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne7.

 

c) Jean 20, 13 – Les paroles des anges.

 

ILS LUI DEMANDÈRENT : « FEMME, POURQUOI PLEURES-TU ? » ELLE LEUR RÉPONDIT : « PARCE QU'ON A ENLEVÉ MON SEIGNEUR, ET JE NE SAIS PAS OÙ ON L'A MIS. » (20, 13)

 

2500. L'Évangéliste traite ici de la parole des anges, rapportant d'abord leur interrogation puis la réponse de la femme [n° 2502].

 

ILS LUI DEMANDÈRENT : « FEMME, POURQUOI PLEURES-TU ? »

 

2501. Au sujet du premier point il faut savoir que les anges, sachant que la femme doutait encore, s'enquièrent de la cause de ses pleurs, en commençant d'une certaine manière par des choses éloignées. C'est pourquoi le texte dit : ILS, à savoir les anges, LUI DEMANDÈRENT : « POURQUOI PLEURES-TU ? » Comme s'ils disaient : Ne pleure pas8, c'est tout à fait vain, car au soir, de la Passion, sera réservé le pleur et au matin, de la Résurrection, la joie9. - Que ta voix se repose des pleurs et tes yeux des larmes, car il y a une récompense pour ton œuvre10.

 

1. Les deux premières interprétations proviennent de saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 3, PL 76, col. 1191 B-C ; la troisième de saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 1, BA75, p. 351.

2. Mt 21,9. Saint Thomas commente : « Par qui cet honneur lui est-il donné ? Par ceux qui le précédaient et ceux qui le suivaient, c'est-à-dire par ceux qui furent avant son avènement et après ; et les uns et les autres cherchent le salut et l'ont par le Christ - Ayant la même récompense (2 Co 6, 13). Or les foules désiraient le salut et c'est pourquoi elles criaient en disant : Hosanna au fils de David. Ce salut est commencé à présent et sera achevé à l'avenir » (Sup. Matth. lect., XXI, n" 1693).

3. Sur les deux natures dans le Christ, et l'unité dans la personne du Verbe, voir ci-dessus n° 1711 et note 3.

4. 1 Co 11, 3.

5. Ps 131, 7.

6. Jn 1, 1 ; Jn 1, 14.

7. 1 Co 11, 26.

Il faut noter ici, selon Grégoire11, que ces saintes paroles qui excitent en nous des larmes d'amour, consolent les mêmes larmes en nous promettant l'espérance de notre Rédempteur - Selon la multitude des douleurs qui étaient dans mon cœur, tes consolations ont réjoui mon âme12.

 

2502. Mais la femme, croyant qu'ils avaient interrogé comme par ignorance, pense qu'ils ne sont pas des anges mais des hommes, et elle leur expose la cause de ses pleurs : ON A ENLEVÉ MON SEIGNEUR, c'est-à-dire le corps de mon Seigneur. Là elle désigne la partie par le tout, comme nous confessons que le Seigneur Jésus Christ, le Fils de Dieu, a été enseveli, alors que seule sa chair a été ensevelie puisque sa divinité n'a pas abandonné sa chair. ET JE NE SAIS PAS OÙ ON L'A MIS, ce qui était la cause de sa désolation : elle ne savait pas où aller et le trouver pour consoler sa douleur1.

 

8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXI, 1, BA 75, p. 351-353.

9. Ps 29, 6. Voir ci-dessus n° 2085 et note 8.

10. Jr 31, 16.

11. XL hom. in Evang., II, hom. 25, 4, PL 76, col. 1191 D-l 192 A.

12. Ps 93, 19.

2503. Mais avoir une chose qui a appartenu à l'ami, cela va-t-il consoler celui qui aime ? Selon Augustin2, cela va plutôt le faire souffrir. C'est pourquoi il dit lui-même qu'il fuyait tous les lieux dans lesquels il avait vécu3 avec son ami. Et cependant, Chry-sostome4 dit que cela va le consoler.

Mais les deux sont vrais. En effet, dans toutes les réalités où joie et tristesse sont mêlées, l'espérance de la réalité désirée est cause de joie - Joyeux dans l'espérance, patients dans la tribulation5. Cependant elle est aussi cause de tristesse, car l'espérance déçue afflige l'âme6, mais ce n'est pas selon la même raison. En effet, en tant que par l'espérance la réalité aimée se présente comme pouvant être obtenue, cette réalité cause la joie ; mais la réalité espérée en tant qu'elle est absente en acte, attriste. Tel est le cas ici : la réalité qui appartient à l'ami, en tant qu'elle rend présent l'ami, est cause de joie pour celui qui aime, mais en tant qu'elle rappelle à la mémoire que l'ami a été enlevé, elle cause la tristesse7.

 

C. LA VISION DU CHRIST

 

2504. Ici l'Évangéliste montre comment cette femme est parvenue à voir le Christ ; il rapporte d'abord la vision du Christ, puis montre que cette femme l'a reconnu [n° 2513] ; enfin, il expose l'instruction de cette femme par le Christ [n° 2515].

 

a) Jean 20, 14 – La vision du Christ.

 

Il mentionne premièrement la vision que la femme a du Christ, puis il rapporte les paroles du Christ [n° 2507].

 

1. Dans ce paragraphe, saint Thomas reprend saint Augustin (Tract, in Io., CXXI, 1, Β A 75, p. 353) suivi par saint Grégoire le Grand (loc. cit.).

2. Les Confessions, IV, vu, 12, BA 14, p. 429.

3. « Vécu » traduit ici le latin conversatus. Sur le sens du mot conversatio, voir vol. I, n° 1176, note 3.

4. In Ioannem hom., LXXXVI, 1, PG 59, col. 467.

5. Rm 12, 12.

6. Pr 13, 12.

7. La passion de joie porte sur le bien sensible et la présence de l'ami ; la passion de tristesse sur le mal, à savoir l'absence de l'ami. Sur les passions de l'homme en général, voir Somme théol., I-II, q. 22 sq. Sur les passions comme conditionnement assumé en vue de sa béatitude, voir ci-dessus, n° 1651 et note 2.

Ι

 

LORSQU'ELLE EUT DIT CELA, ELLE SE RETOURNA EN ARRIÈRE ET VIT JÉSUS DEBOUT ; ET ELLE NE SAVAIT PAS QUE C'ÉTAIT JÉSUS. (20, 14)

 

2505. Il dit donc d'abord LORSQU'ELLE, Marie-Madeleine, EUT DIT CELA, aux anges, ELLE SE RETOURNA EN ARRIÈRE. Mais Chrysostome8 demande : cette femme qui parlait avec les anges, qu'elle considérait au moins comme des hommes respectables, pourquoi se retourne-t-elle sans attendre la réponse à ce qu'elle leur avait dit ?

 

8. In Ioannem hom., LXXXVI, 1, PG 59, col. 468. Saint Thomas reprend aussi sa réponse.

Réponse : il faut dire qu'après que la femme eût répondu aux anges, le Christ vint, et que les anges lui manifestèrent leur révérence en se levant ; voyant cela, la femme, étonnée, regarda en arrière pour savoir devant quoi ils s'étaient levés. De là vient que Luc rapporte que les anges ont été vus debout1. Ainsi, s'étant retournée en arrière pour regarder, ELLE (...) VIT JÉSUS DEBOUT ; ET ELLE NE SAVAIT PAS QUE C'ÉTAIT JÉSUS. En effet, elle voyait sous une apparence non glorieuse celui que les anges, le voyant glorieux, honoraient.

Il nous est aussi montré par là que si quelqu'un désire voir le Christ, il doit se tourner vers lui - Tournez-vous vers moi, dit le Seigneur des armées, et je me tournerai vers vous2. Ceux-là parviennent à le voir qui se convertissent totalement à lui par l'amour - Elle [la Sagesse] se porte au-devant de ceux qui la désirent3. Au sens mystique4, cela signifie que cette femme avait tourné le dos au Christ par l'infidélité ; mais quand son âme s'est convertie pour le connaître, elle s'est retournée5 en arrière.

 

2506. Mais pourquoi ne l'a-t-elle pas reconnu, puisqu'il était le même ? Disons qu'il en fut ainsi soit parce que celui qu'elle avait vu mort, elle ne le croyait pas ressuscité, soit parce que ses yeux étaient empêchés de le reconnaître, comme il est dit des deux disciples allant à Emmaus6.

 

II

 

2507. L'Évangéliste expose d'abord l'interrogation du Christ, puis la réponse de la femme [n° 2509].

 

JÉSUS LUI DIT : « FEMME, POURQUOI PLEURES-TU ? QUE CHERCHES-TU ? » (20, 15)

 

2508. Au sujet du premier point, il faut savoir que cette femme progresse peu à peu7 ; car les anges s'enquièrent de la cause de ses pleurs, mais le Christ interroge pour savoir ce qu'elle cherche. En effet, les pleurs étaient causés par le désir de la recherche. Il interroge donc pour savoir qui elle cherche pour augmenter son désir, afin qu'en nommant qui elle cherchait, son amour devienne plus ardent8 et qu'ainsi elle recherche toujours - Recherchez sans cesse sa face9. - Le chemin des justes est comme une lumière de l'aube dont l'éclat grandit jusqu'au plein jour10.

 

2509. L'Évangéliste rapporte ensuite la réponse de la femme, et d'abord l'opinion qu'elle avait de celui qui interrogeait. Puis il rapporte les paroles de sa réponse [n° 2513].

 

ELLE, PENSANT QUE C'ETAIT LE JARDINIER, LUI DIT : « SEIGNEUR, SI C'EST TOI QUI L'AS EMPORTÉ, DIS-MOI OÙ TU L'AS MIS, ET MOI J'IRAI LE PRENDRE. » (20, 15)

 

1. Cf. Lc 24, 4.

2. Za 1, 3.

3. Sg 6, 14.

4. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 4, PL 76, col. 1192 B.

5. Le verbe latin convertere, dans le texte de la Vulgate, signifie à la fois se tourner et se convertir.

6. Voir Lc 24, 16.

7. Sur la croissance de la charité, voir Somme théol, II-II, q. 24, a. 4, c. : « Nous sommes appelés voyageurs (viatores) parce que nous tendons vers Dieu, qui est la fin ultime de notre béatitude. Sur ce chemin, nous progressons d'autant plus que nous nous rapprochons davantage de Dieu, qu'on n'approche pas par des pas du corps mais par des affections de l'âme. Or c'est la charité qui fait ce rapprochement, puisque par elle l'esprit est uni à Dieu. Et c'est pourquoi c'est le propre (ratio) de la charité ici-bas de pouvoir être augmentée, car autrement, si elle ne pouvait augmenter, le progrès ici-bas n'existerait pas. Aussi l'Apôtre appelle-t-il la charité une voie quand il dit : Je vous montre une voie plus excellente encore (1 Co 12, 31) ».

8. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 4, PL 76, col. 1192 C.

9. Ps 104, 4.

10. Pr4, 18.

2510. Elle pensait que C'ÉTAIT LE JARDINIER, car elle savait que les gardes, terrifiés à cause des anges, avaient déjà fui et que personne n'occupait les lieux, sauf celui qui les cultivait. Comme le dit Grégoire1, cette femme tout en se trompant ne se trompa pas en croyant que le Christ était le jardinier ; car il plantait dans son cœur les semences des vertus par la force de son amour - J'ai dit : j'arroserai les plantations de mon jardin, et j'enivrerai le fruit de ma prairie2.

 

2511. Elle lui répondit : SEIGNEUR, SI C'EST TOI QUI L'AS EMPORTÉ, DIS-MOI – elle l'appelle SEIGNEUR pour capter sa bienveillance. Mais comme celui-ci venait d'arriver et qu'elle ne lui avait pas dit qui elle cherchait, pourquoi dit-elle : SI C'EST TOI QUI L'AS EMPORTÉ ? Qui, lui ?

Il faut dire que la force de l'amour réalise ceci dans l'âme, qu'elle croit que nul autre n'ignore celui auquel elle pense toujours3. De là vient que lorsque le Seigneur demanda en Luc : Quelles sont ces paroles que vous échangiez entre vous ? on lui répondit : Tu es le seul pèlerin à Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci !4

 

2512. Mais pourquoi dit-elle : SI C'EST TOI QUI L'AS EMPORTÉ, DIS-MOI OÙ TU L'AS MIS, ET MOI J'IRAI LE PRENDRE ? Admirable audace de cette femme, que l'aspect d'un mort ne terrifie pas et qui dans sa vaillance désire plus qu'elle ne le peut : emporter le lourd cadavre d'un mort ! Mais c'est bien ce que dit la première épître aux Corinthiens : La charité espère tout5. Elle voulait donc le prendre, de peur que les Juifs ne s'acharnent sur le corps inanimé, et désirait le transporter dans un autre lieu inconnu6.

 

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