ELLE COURUT DONC ET VINT TROUVER SIMON-PIERRE ET L'AUTRE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT, ET LEUR DIT : « ON A ENLEVÉ LE SEIGNEUR DU TOMBEAU, ET NOUS NE SAVONS PAS OÙ ON L'A MIS. » (20, 2)
2476. En effet, à cause de son trop grand amour, elle n'a pas tardé à annoncer aux disciples ce qu'elle a vu ; mais ELLE COURUT ET VINT TROUVER SIMON-PIERRE ET L'AUTRE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT - Ce jour est un jour de bonne nouvelle ; si nous nous taisons et refusons de l’annoncer jusqu'au matin, on nous convaincra de crime6. Ainsi celui qui entend les paroles de Dieu doit-il en toute hâte les dire aux autres - Que celui qui entend dise : Viens !7 Mais Marie est venue vers ceux qui étaient les disciples principaux et qui aimaient le Christ d'une manière plus fervente, afin qu'ils cherchent ensemble ou souffrent ensemble8.
1. Mc 16, 2.
2. Cf. saint Augustin, De consensu Evangelistarum, III, XXiv, 65, PL 34, col. 1198.
3. Mt 28, 2. Saint Thomas commente : « II convient que la Résurrection soit annoncée par un ange, à cause de la gloire de celui par qui elle est réalisée, comme dit saint Paul : Dieu l'a ressuscité d'entre les morts (Ac 13, 30). Or ses serviteurs sont les anges. Et de même cela convient pour indiquer la dignité de celui qui ressuscite. Plus haut il est dit de lui que des anges s'approchèrent et le servaient (Mt 4, 11). De même cela arrive ainsi parce que, par la Résurrection, les choses célestes sont unies aux terrestres » (Sup. Matth. ha., XXVIII, n° 2425).
4. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 26, 1, PL 76, col. 1197 C.
5. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXV, 4, PG 59, col. 464.
6. 2 R 7, 9.
7. Ap22, 17.
Et elle leur dit : ON A ENLEVÉ LE SEIGNEUR DU TOMBEAU. En effet, ayant vu le sépulcre vide et n'ayant pas encore en son cœur que le Christ était ressuscité, elle dit : ET NOUS NE SAVONS PAS OÙ ON L'A MIS. Elle donne ici à entendre qu'elle n'est pas allée seule au tombeau et qu'encore à présent elle doute de la Résurrection. Ce n'est donc pas sans raison que l'Évangéliste a dit que LES TÉNÈBRES DURAIENT ENCORE. En précisant le temps, il indiquait aussi la qualité de l'esprit où étaient les ténèbres du doute - IL· n'ont ni savoir ni intelligence : Us marchent dans les ténèbres'*.
Mais considère que dans les manuscrits grecs on trouve MON SEIGNEUR, pour désigner une plus grande inclination à la charité et l'affection de la servante 10 - Car qu'y a-t-il pour moi dans le ciel, et hors de toi qu'ai-je voulu sur la terre ? Mon cœur et ma chair ont défailli : le Dieu de mon cœur, ma part, c'est Dieu pour l'éternité11.
8. Cf. Alcuin, Comm. in S. Ioannis Evang., VII, 41, PL 100, col. 987 C.
9. Ps 81, 5.
10. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXX, 6, BA 75, p. 343.
11. Ps 72, 25-26.
Ι
PIERRE SORTIT DONC, AINSI QUE L'AUTRE DISCIPLE, ET ILS VINRENT AU TOMBEAU. (20, 3)
2477. L'Évangéliste rapporte d'abord le zèle de ceux qui cherchent pour arriver à découvrir, et cela en sortant : PIERRE SORTIT DONC, AINSI QUE L'AUTRE DISCIPLE. En effet, celui qui veut scruter les mystères du Christ doit d'une certaine manière sortir de lui-même et des mœurs de la terre 1 - Sortez, filles de Sion, et voyez le roi Salomon2.
II
La course
ILS COURAIENT TOUS DEUX ENSEMBLE. (20, 4)
2478. Ensuite il rapporte l'ordre ou le mode de la recherche. En premier lieu quant à la course, puisqu'ILS COURAIENT TOUS DEUX ENSEMBLE, eux qui aimaient le Christ plus que tout3 -J'ai couru dans la voie de tes commandements quand tu as dilaté mon cœur4. - J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course5. - Courez ainsi afin de saisir6.
L'arrivée
MAIS L'AUTRE DISCIPLE COURUT EN AVANT PLUS VITE QUE PIERRE, ET IL ARRIVA LE PREMIER AU TOMBEAU. ET, S'ÉTANT PENCHÉ, IL VIT LES LINGES POSÉS LÀ ; CEPENDANT IL N'ENTRA PAS. (20, 4-5)
2479. En second lieu quant à l'arrivée, puisque L'AUTRE DISCIPLE COURUT EN AVANT PLUS VITE QUE PIERRE. On rapporte d'abord comment Jean est arrivé le premier, puis comment Pierre l'a suivi.
2480. Mais note que ce n'est pas sans raison que l'Évangéliste raconte ces détails avec tant de diligence. En effet, par ces deux disciples sont désignés deux peuples, à savoir celui des Juifs et celui des Gentils7 – par Pierre, qui était le plus âgé, le peuple des Gentils, et par Jean, qui était le plus jeune, le peuple des Juifs. Car, bien que les Juifs aient reçu en premier lieu la connaissance du Dieu unique et vrai, cependant le peuple des Gentils est le plus ancien dans le monde, car les Juifs eux-mêmes sont sortis des Gentils - Quitte ta terre et ta parenté1. Ces deux peuples couraient ensemble la course du monde : les Juifs par la lettre de la Loi, les Gentils par la loi naturelle2. Ou encore ils courent ensemble par le désir naturel de la béatitude et de la connaissance de la vérité, que tous les hommes, par nature, désirent connaître3. MAIS L'AUTRE DISCIPLE, à savoir le plus jeune, COURUT EN AVANT PLUS VITE QUE PIERRE, parce que les Gentils sont parvenus plus tard que les Juifs à la connaissance de la vérité, car alors Dieu n'était connu qu'en Judée4. C'est pourquoi l'Écriture dit : 11 n'a pas fait de telles choses pour toutes les nations et ses jugements, il ne les leur a pas manifestés5. ET IL ARRIVA LE PREMIER AU TOMBEAU car il a été le premier à considérer les mystères du Christ, et la promesse au sujet du Christ a été faite en premier lieu aux Juifs, à qui appartiennent l'adoption des fils, la gloire, l'alliance, la législation, le culte, les promesses et aussi les pères de qui est issu le Christ selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles. Amen6.
1. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 2, PL 76, col. 1190 C-D.
2. Ct 3, 11.
3. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 25, 2, PL 76, col. 1175 A.
4. Ps 118, 32.
5. 2 Tm 4, 7. Saint Thomas commente : « Le mérite de la vie consiste en trois choses, à savoir la résistance au mal, le progrès dans le bien, et le bon usage des dons de Dieu. On dit de la première qu'elle est un certain combat ; d'où il dit ici : J'ai combattu le bon combat. Mais on dit qu'un combat est bon premièrement s'il est en vue du bien ; par exemple, s'il est en vue de la foi ou de la justice, comme celui des Apôtres - J'ai été contraint de vous écrire au sujet de votre salut commun, vous suppliant de combattre pour la sainte foi transmise une fois pour toutes (Jude 3). - Combats pour la justice, pour ton âme, et combats pour la justice jusqu'à la mort (Si 4, 33). Deuxièmement, à cause du mode de combat, à savoir si on combat avec attention et d'une manière légitime. Au-dessus (2 Tm 2, 5) : Celui qui combat dans l'arène ne sera couronné que s'il a combattu d'une manière légitime. - Je combats ainsi, non comme si je frappais dans le vide, mais je châtie mon corps (1 Co 9, 26-27). Troisièmement, à cause de la difficulté du combat - Et elle lui donna un rude combat, pour qu'il vainque (Sg 10, 12). Selon cela on dit que le progrès dans le bien est une course, d'où : J'ai achevé ma course. - Courez, afin de saisir (1 Co 9, 24). Et on dit que le progrès des saints est une course parce qu'ils courent avec hâte, de sorte qu'en devenant meilleurs ils l'achèvent, poussés par l'aiguillon de la charité - Hâtons-nous d'entrer dans son repos (He 4, 11). - J'ai couru dans la voie de tes commandements (Ps 118, 32) » (Ad 2 Tim. lect., IV, n° 149).
6. 1 Co 9, 24.
7. Toute l'interprétation qui suit est reprise de saint Grégoire le Grand, op. cit., II, hom. 22, 2-3, PL 76, col. 1175 B-D.
1. Gn 12, 1.
2. Cf. Rm 2, 14. Ce thème se retrouve chez les Pères de l'Église, notamment Clément d'Alexandrie. Saint Thomas commente ce verset de l'épître aux Romains : « Ils [les Gentils] accomplissent naturellement les choses de la Loi, c'est-à-dire les choses que la Loi commande quant aux préceptes moraux, qui sont sous la dictée de la raison naturelle ; ainsi est-il dit de Job (1, 1) qu'il était juste et droit, craignant le mal et s'écartant de lui. (. ·■) Naturellement, c'est-à-dire par la loi naturelle leur montrant ce qu'il faut faire, selon ce que dit le Psaume 4, 6-7 – Beaucoup disent : Qui nous montre les biens [qu'on nous promet] ? La lumière de ta face, Seigneur, s'est imprimée sur nous, ce qui est la lumière de la raison naturelle, dans laquelle est l'image de Dieu » (Ad Rom. lect., II, nos 215-216).
3. Saint Thomas fait ici référence à Aristote : « Tous les hommes désirent par nature connaître » (Métaphysique, A, 980 a 1). À la suite du Philosophe, il distingue dans l'homme trois appétits. L'appétit naturel, qui ne procède pas d'une connaissance, correspond à l'ordre vers la fin ; présent dans toute réalité créée, il se découvre, dans un jugement de sagesse, dans la lumière de Dieu Créateur qui gouverne tout dans l'amour et conduit toute réalité vers sa finalité. Cependant tout homme qui aime et cherche la vérité peut le dévoiler, en découvrant l'élan qui l'habite et le pousse à aller toujours plus loin dans l'amour et la quête de la vérité. L'appétit sensible est la tendance vers le bien sensible, ce bien étant alors connu par les sens. Enfin l'appétit spirituel, la volonté, porte sur le bien personnel connu par l'intelligence et source de l'amour spiritue1. Voir notamment Somme théol., I, q. 59, a. 1, c. et q. 80, a. 2, c ; I-II, q. 30, a. 1, ad 3 ; II-II, q. 18, a. 1, c.
4. Voir Ps 75, 1 – Dieu est connu en Juda : en Israël, son nom est grand.
5. Ps 147, 20.
ET, S'ÉTANT PENCHÉ, IL VIT LES LINGES POSÉS LÀ ; CEPENDANT IL N'ENTRA PAS. (20, 5)
ET S'ÉTANT PENCHÉ, à savoir sous le joug de la Loi - Tout ce que le Seigneur prescrira, nous le ferons7 -, IL VIT LES LINGES POSÉS LÀ, à savoir certaines préfigurations de tous les mystères du Christ -Jusqu'à aujourd'hui, un voile demeure sans être levé quand on lit l'Ancien Testament8. CEPENDANT, IL N'ENTRA PAS ; parce qu'il ne parvint pas à la connaissance de la vérité tant qu'il refusa de croire en celui qui était mort. Ceci est dit en Luc9 du frère aîné qui, entendant la musique et les danses faites pour son frère revenu, refusa d'entrer, alors que cependant l'entrée est promise par David lorsqu'il dit : J'entrerai vers l'autel de Dieu 10.
PIERRE, QUI LE SUIVAIT, VINT AUSSI – (20, 6)
2481. Il s'agit ici de l'arrivée de Pierre. Selon le sens littéral, le fait qu'ils couraient ensemble était le signe d'une dévotion fervente ; mais Jean est arrivé plus vite parce qu'il était plus jeune que Pierre, son aîné.
Mais selon le mystère.11 Pierre suit Jean parce que les Gentils convertis au Christ ne devaient pas être rassemblés dans une Église autre que l'Église des Juifs, mais être greffés sur un olivier et une Église qui existaient déjà1. C'est pourquoi l'Apôtre, en faisant leur éloge, dit : Mais vous, frères, vous êtes devenus les imitateurs des Églises qui sont dans le Christ en Judée2.
6. Rm 9, 4-5.
7. Ex 24, 7.
8. 2 Co 3, 14.
9. Lc 15, 25.
10. Ps 42, 4. Saint Thomas commente : « Enfin l'autel signifie l'humanité du Christ - Ils regarderont le roi dans sa beauté (Is 33, 17). Et le Christ est appelé l'autel de Dieu - Nous avons un autel auquel n'ont pas le droit de manger ceux qui restent au service du Tabernacle (He 13, 10). Car, de même que tous les sacrifices charnels étaient offerts sur l'autel, ainsi toutes les prières sont offertes par le Christ. (...) Mais parce que le repos n'est pas dans l'humanité du Seigneur, il se dirige plus loin, vers la divinité. Aussi [David] dit-il : vers Dieu » (Exp. in Psalmos, 42, n° 2).
11. Sur la différence entre sens littéral et sens mystique (selon le mystère), voir vol. I, Préface, p. 17 sq., et ci-dessus, n° 1594, note 10, n° 1828, note 8.
L'entrée
[IL] ENTRA DANS LE TOMBEAU, ET VIT LES LINGES POSÉS LÀ, ET LE SUAIRE QUI AVAIT ÉTÉ SUR SA TÊTE, POSÉ NON PAS AVEC LES LINGES, MAIS ENROULÉ DANS UN LIEU À PART. (20, 6-7)
2482. En troisième lieu est rapporté l'ordre de leur entrée, puisqu'il ENTRA DANS LE TOMBEAU. Il est dit d'abord comment Pierre est entré le premier, puis comment Jean est entré [n° 2486].
2483. L'Évangéliste dit donc que Pierre entra dans le tombeau. Certes, selon le sens littéral, si Jean, qui était arrivé le premier, n'entra pas, ce fut par révérence à l'égard de Pierre à qui il réservait d'entrer le premier. Mais selon le mystère, cela indique que le peuple des Juifs, qui entendit le premier les mystères de l'Incarnation, se convertit à la foi plus tard que le peuple des Gentils - Les païens qui ne cherchaient pas la justice ont embrassé la justice, celle qui vient de la foi ; tandis qu’Israël, qui suivait une loi de justice, n'est pas parvenu à la loi de justice3.
Et Pierre VIT LES LINGES POSÉS LÀ. Jean ne vit que les linges, que Pierre vit pareillement : en effet, nous ne rejetons pas l'Ancien Testament4, puisque le Seigneur ouvrit l'intelligence [des disciples d'Emmaùs] à l'intelligence des Écritures5.
Mais Pierre vit en outre LE SUAIRE QUI AVAIT ÉTÉ SUR SA TÊTE - Le chef [en latin caput, qui signifie « tête »] du Christ, c'est Dieu6. Donc, voir le suaire qui avait été sur la tête de Jésus, c'est avoir foi en la divinité du Christ, que les Juifs n'ont pas voulu accepter7. Ce suaire est décrit comme étant séparé des autres linges, et ENROULÉ, et DANS UN LIEU À PART, car la divinité du Christ est cachée et séparée de toute créature en raison de son excellence – Il est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles, amen8. - Vraiment tu es un Dieu caché9. Il vit le suaire roulé presque à la manière d'un cercle : en effet, lorsqu'on roule des linges, on ne voit en eux ni début ni fin, [ce qui est un symbole de] la majesté de la divinité qui n'a pas commencé à être ni ne cesse d'être - Jésus Christ est le même hier, aujourd'hui et pour les siècles 10. - Mais toi tu es le même et tes années ne cesseront pas11. Mais ils le virent DANS UN [UNIQUE] LIEU, car Dieu n'habite pas là où se trouve une division des esprits, mais ceux-là méritent sa grâce qui sont un par la charité - C'est dans la paix qu'a été fait son lieu 12. - Il n'est pas un Dieu de dissension mais de paix13.
2484. Ou bien on peut le comprendre autrement : par le suaire, par lequel la sueur de ceux qui travaillent est habituellement essuyée, on peut entendre le labeur de Dieu parce que, même si en lui-même il demeure toujours en repos, il déclare pourtant qu'il travaille lorsqu'il porte les lourdes perversités des hommes - Elles me sont un fardeau, j'ai travaillé en les supportant1. Et c'est principalement ce labeur que le Christ a enduré dans l'humanité qu'il a assumée - II présentera sa mâchoire à celui qui le frappe, il sera rassasié d'opprobres2.
1. Cf. Rm 11, 16-24.
2. 1 Th 2, 14.
3. Rm 9, 30-31. Sur la justice de la foi, voir vol. I, n° 1361, et note 1.
4. Ici, les linges désignent l'Ancien Testament.
5. Lc 24, 45.
6. 1 Co 11, 3.
7. Saint Thomas reprend ici et dans le paragraphe suivant la suite du commentaire de saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 22, 2-4, PL 76, col. 1175 D-1176 C.
8. Rm 9, 5. 9. 1s 45, 15.
10. He 13, 8.
11. Ps 101, 28.
12. Ps 75, 3.
13. 1 Co 14, 33.
Ce suaire, donc, se trouve éloigné à part, car la Passion de notre Rédempteur est loin de la nôtre, qui en est séparée. En effet, par les linges, qui se rapportent aux membres comme le suaire à la tête, on peut entendre les passions des saints ; le suaire, à savoir la Passion du Christ, en est séparé, car le Christ a porté sans faute ce que nous, nous supportons avec des fautes - Le Christ est mort, juste pour les injustes3. Il a voulu de lui-même succomber à la mort - Personne ne m'enlève ma vie, mais je la donne de moi-même4. - II nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous5. Mais les saints vont à la mort malgré eux - Un autre te ceindra et te conduira là où tu ne voudrais pas aller6.
2485. Mais pourquoi l'Évangéliste raconte-t-il tout cela avec autant de soin ? Selon Chrysostome7, il faut répondre qu'il voulait écarter la fausse opinion divulguée par les Juifs, selon laquelle le corps du Christ avait été enlevé en cachette, comme on le voit en Matthieu8. En effet, si certains l'avaient emporté de cette manière, ils ne l'auraient certainement pas dénudé, surtout parce qu'ils auraient dû faire cela avec hâte en raison de la présence des gardes. Et ils ne se seraient pas non plus souciés d'enlever le suaire, de le rouler et de le poser dans un lieu à part ; mais si cela était arrivé, ils auraient simplement laissé le suaire après avoir pris le corps. Une autre raison est le fait que la sépulture fut effectuée avec de la myrrhe et de l'aloès qui collent les linges au corps, de telle manière qu'ils n'auraient pas pu être si rapidement séparés du corps.
1. Is 1, 14. Saint Thomas commente : « II montre le travail (labor) de celui qui porte : j'ai travaillé en les supportant. - Tu m'as offert un travail dans tes fautes (Is 43, 24). Et il parle d'une manière humaine au sujet de Dieu, parce que pour l'homme on dit pénible et laborieux ce qui ne lui plaît pas » (Exp. super Isaiam, 1, 14, p. 15, 1. 591-595).
2. Lm 3, 30.
3. 1 Ρ 3, 18.
4. Jn 10, 18.
5. Ep 5, 2.
6. Jn 21, 18.
7. In Ioannem hom., LXXXV, 4, PG 59, col. 465.
8. Mt 28, 13-15. Saint Thomas rapporte les paroles de saint Augustin dévoilant le mensonge des soldats : « Soit ils vinrent tandis que vous veilliez, soit tandis que vous dormiez. Si vous veilliez, pourquoi ne les avez-vous pas repoussés ? Si vous dormiez, comment les avez-vous vus ? Et ainsi il apparaît que ce fut un mensonge » (Sup. Matth. lect., XXVIII, n° 2448).
ALORS ENTRA AUSSI L'AUTRE DISCIPLE QUI ÉTAIT VENU LE PREMIER AU TOMBEAU. (20, 8)
2486. L'Évangéliste mentionne ensuite l'entrée de Jean. Celui-ci en effet ne resta pas dehors mais il entra après Pierre, car à la fin du monde la Judée aussi sera acquise à la foi en la Rédemption9 - Une partie d'Israël a été aveuglée jusqu'à ce que soit entrée la plénitude des nations, et ainsi tout Israël sera sauvé10. - Un reste sera sauvé11.
2487. Ou autrement12, selon le mystère : ces deux disciples représentent deux genres d'hommes, à savoir ceux qui s'adonnent à la contemplation de la vérité - ceux-ci sont signifiés par Jean - et ceux qui s'attachent à l'obéissance aux commandements, lesquels sont signifiés par Pierre. De fait, Simon se traduit par « obéissant 13 ».
Il arrive très souvent, en effet, que le contemplatif parvienne le premier à la connaissance des mystères du Christ par son aptitude à apprendre, mais qu'il n'entre pas ; car parfois l'intelligence est première mais l'amour ne suit que tardivement, ou ne suit pas. Mais l'actif, par la véhémence de sa ferveur et son zèle, même s'il comprend plus tardivement - Par tes commandements j'ai acquis l'intelligence1 -, cependant entre plus vite, si bien que ceux qui furent les derniers à arriver deviennent les premiers à connaître 2 - Les premiers seront derniers et les derniers seront premiers3.
9. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 22, 5, PL 76, col. 1176 D.
10. Rm 11, 25-26. Voir vol. I, n° 1483 et note 4. Sur l'aveuglement des Juifs, voir aussi ci-dessus, nos 1700 à 1702.
11. Is 10, 22.
12. Cf. ThÉophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc, PG 124, col. 291 C-D.
13. Voir vol. I, n° 303.
III
IL VIT ET IL CRUT. CAR ILS N'AVAIENT PAS ENCORE COMPRIS L'ÉCRITURE SELON LAQUELLE IL FALLAIT QU'IL RESSUSCITÂT D'ENTRE LES MORTS. (20, 8-9)
2488. Il indique ici l'effet de la recherche. On pourrait d'abord penser que le sens est le suivant : IL VIT cela et IL CRUT que le Christ était ressuscité. Mais, selon Augustin4, cela n'a pas de sens, car on a ensuite : ILS N'AVAIENT PAS ENCORE COMPRIS L'ÉCRITURE. Il faut donc dire qu'IL VIT le tombeau vide et qu'IL CRUT ce que la femme avait dit, à savoir qu'on avait emporté le Seigneur. Alors suit le verset : ILS N'AVAIENT PAS ENCORE COMPRIS L'ÉCRITURE, car leur intelligence n'avait pas encore été ouverte à l'intelligence des Écritures5.
1. Ps 118, 104.
2. Sur la différence entre la vie active et la vie contemplative, voir ci-dessus, n° 1595 et note 5. Saint Thomas, dans sa question sur les rapports de la vie contemplative et de la vie active, précise que parfois la vie active doit être préférée à la vie contemplative. Non pas absolument, mais comme une disposition à la vie contemplative : ainsi les actifs se trouvent parfois mieux préparés que les autres à entrer dans la connaissance des mystères divins, à entrer dans une vraie contemplation. Et aussi, la vie active est parfois préférée à la vie contemplative quand il s'agit d'obéir à une volonté précise de Dieu. Par exemple, « dans un cas particulier on doit plutôt choisir la vie active, en raison de la nécessité de la vie présente. Comme le dit aussi le Philosophe : "Philosopher est meilleur que s'enrichir. Mais s'enrichir est meilleur par nécessité pour celui qui souffre" (/Il Topique, II) » (Somme théol, II-II, q. 182, a. 1, a). « Il peut arriver que quelqu'un ait plus de mérite dans les œuvres de la vie active qu'un autre dans celles de la vie contemplative. Par exemple si, à cause de l'abondance de l'amour divin et pour accomplir la volonté de Dieu pour sa gloire, il supporte par moments d'être séparé pour un temps de la douceur de la contemplation divine. C'est ce que disait saint Paul : Je souhaiterais être anathème loin du Christ pour mes frères (Rm 9, 3) » (loc. cit., a. 2, a). « On peut envisager la vie active en tant qu'elle discipline les passions intérieures de l'âme et les ordonne. Et quant à cela, la vie active est un secours en vue de la contemplation, qui est empêchée par le désordre des passions intérieures. C'est pourquoi Grégoire dit : "Ceux qui veulent tenir la citadelle de la contemplation doivent s'éprouver au préalable sur le champ de bataille de l'action". (...) Donc l'exercice de la vie active apporte à la vie contemplative l'apaisement des passions intérieures d'où proviennent les imaginations qui empêchent la contemplation » (loc. cit., a. 3, c). « Ceux qui sont plus aptes à la vie active peuvent, par l'exercice de cette vie, se préparer à la vie contemplative, et néanmoins ceux qui sont plus aptes à la vie contemplative peuvent supporter les exercices de la vie active pour être par là préparés davantage à la contemplation » (loc. cit., a. 4, ad 3).
3. Mt 20, 16.
Mais le Christ ne leur a-t-il pas prédit sa Passion et sa Résurrection ? - Et le troisième jour il ressuscitera6. Je réponds en disant que, parce qu'ils avaient l'habitude d'entendre de Jésus des paraboles, parmi les choses qu'il leur disait ouvertement il y en avait beaucoup qu'ils ne comprenaient pas, et ils croyaient qu'il voulait signifier quelque chose d'autre7.
2489. Ou bien, selon Chrysostome8, IL VIT les linges ainsi posés en ordre, ce qui n'aurait pas été fait si le corps avait été enlevé en cachette, et IL CRUT, d'une foi vraie, que le Christ s'était relevé de la mort. Et alors ce qui suit : CAR ILS N'AVAIENT PAS ENCORE COMPRIS L'ÉCRITURE, se rapporte à ce qu'il dit : IL VIT ET IL CRUT, comme s'il disait : avant de voir, il n'avait pas compris l'Écriture SELON LAQUELLE IL FALLAIT QU'IL RESSUSCITÂT D'ENTRE LES MORTS. Mais quand il vit, il crut qu'il était ressuscité des morts.
4. Tract, in Io., CXX, 9, BA 75, p. 345-347.
5. Cf. Le 24, 45.
6. Mt 20, 19.
7. Cf. saint Augustin, ibid., p. 347.
8. In Ioannem hom., LXXXV, 4, PG 59, col. 465.