C'EST CE DISCIPLE-LÀ QUI TÉMOIGNE DE CES CHOSES ET LES A MISES PAR ÉCRIT, ET NOUS SAVONS QUE SON TÉMOIGNAGE EST VRAI – MAIS IL Y A ENCORE BEAUCOUP D'AUTRES CHOSES QUE JÉSUS A FAITES, ET S'IL FALLAIT LES METTRE PAR ÉCRIT UNE PAR UNE, JE NE PENSE PAS QUE LE MONDE LUI-MÊME POURRAIT CONTENIR LES LIVRES QU'IL FAUDRAIT ÉCRIRE. (21, 24-25)
2652. Voici la dernière partie de l'Évangile, qui en est comme un épilogue. D'abord, il expose la mise en valeur de l'Évangile, puis souligne que la réalité dépasse de beaucoup ce qui est rapporté dans l'Évangile [n° 2657].
La mise en valeur de cet Évangile.
Cet Évangile est mis en valeur de deux manières : d'abord, bien sûr, à cause de celui qui en est l'auteur, mais ensuite à cause de sa vérité [n° 2656].
I
C'EST CE DISCIPLE-LA QUI TÉMOIGNE DE CES CHOSES ET LES A MISES PAR ÉCRIT.
Concernant l'auteur, il montre trois choses.
2653. En premier lieu, le privilège de sa dignité1, parce qu'il est, lui, CE DISCIPLE-LÀ - sous-entendu ce qui a déjà été dit : plus aimé2, intime, interrogeant fidèlement, et auquel fut donné de demeurer jusqu'à ce que je vienne, toutes choses qui regardent le privilège de sa dignité.
On dit que Jean fut plus aimé spécialement en raison de la qualité spéciale de sa charité - En cela tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres3. Or aucun des Apôtres n'a autant parlé de la charité fraternelle que Jean dans ses épîtres. On lit encore4 à son sujet que, devenu vieux, il se faisait porter à l'église par ses disciples pour y instruire les fidèles auxquels il disait seulement : « Petits enfants, aimez-vous les uns les autres. C'est en cela que consiste la perfection de la vie (disciplinae) chrétienne. »
1. L'édition Marietti met ici auctoritas, mais l'édition léonine propose dignitas.
2. « Plus aimé » (praedilectus) « sans pour autant exclure les autres ». Voir n° 2639, et aussi n° 2641.
3. Jn 13, 35.
4. Cf. saint JÉRÔME, In epistolam ad Galatas, 6, 10, 1. III, cap. VI, PL 26, col. 433 C.
2654. En second lieu, il montre sa mission qui est de rendre témoignage, et c'est pourquoi il dit : C'EST CE DISCIPLE-LÀ QUI TÉMOIGNE DE CES CHOSES. C'est d'ailleurs le caractère propre de la mission des Apôtres - Vous serez témoins pour moi5. - C'est vous qui êtes mes témoins, dit le Seigneur6.
2655. Enfin il ajoute son zèle en disant : ET LES A MISES PAR ÉCRIT. Lui, qui par sa mission apostolique a témoigné des actions du Christ auprès de ceux qui étaient présents, a aussi, poussé par son zèle, mis par écrit ces actions dans l'intérêt des générations futures et des absents - Prends un grand livre et écris dessus avec un stylet d'homme7. - La sagesse du scribe lui viendra dans le temps du loisir8.
Il fut en effet donné à l'Apôtre Jean de vivre jusqu'au temps où l'Église avait retrouvé la paix. Et c'est alors qu'il mit par écrit toutes ces choses. C'est pourquoi il ajoute cela, pour qu'on ne croie pas que cet Évangile, ayant été écrit après la mort de tous les Apôtres, et après que les autres Évangiles ont été approuvés par eux, spécialement celui de Matthieu, semble avoir une autorité moindre que celle des trois autres évangiles.
5. Ac 1, 8.
6. Is 44, 8.
7. Is 8, 1. Saint Thomas commente : « De quelle manière il faut écrire : avec un stylet d'homme, c'est-à-dire sans détours pour que cela puisse être compris et que ce qui a été écrit demeure - Écris la vision, grave-la sur les tablettes pour qu'on la lise facilement (Ha 2, 2) » (Exp. super Isaiam, 8, 1, p. 60, 1. 39-42).
8. Si 38, 25.
II
ET NOUS SAVONS QUE SON TÉMOIGNAGE EST VRAI.
2656. L'Évangéliste proclame ici la vérité de son Évangile. Et il parle au nom de toute l'Église par laquelle cet Évangile fut reçu - Ma bouche s'exercera à la vérité1.
Il faut remarquer que, bien que beaucoup aient déjà écrit sur la vérité catholique, la différence est que ceux qui ont rédigé l'Écriture canonique - les évangélistes, les Apôtres et d'autres encore - la proclament avec une telle constance qu'ils ne laissent pas la moindre place au doute. C'est pourquoi Jean dit : ET NOUS SAVONS QUE SON TÉMOIGNAGE EST VRAI - Si quelqu'un vous annonce un autre Évangile que celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème2. La raison en est que seule l'Écriture canonique est la règle de la foi3.
D'autres encore ont parlé de la vérité en ne voulant être crus que dans ce qu'ils disent de vrai.
La réalité dépasse de beaucoup ce qui est rapporté dans l'Évangile.
MAIS IL Y A ENCORE BEAUCOUP D'AUTRES CHOSES QUE JÉSUS A FAITES.
2657. Jean nous montre ici l'insuffisance de ses écrits au regard de la réalité qu'il met par écrit, comme pour écarter le fait qu'il ait écrit ces choses, dans sa volonté d'en attribuer la grâce à celui qui l'aime, parce que celui-ci a fait non seulement ces choses mais encore BEAUCOUP D'AUTRES CHOSES qui n'ont pas été rapportées dans ce livre.
ET S'IL FALLAIT LES METTRE PAR ÉCRIT UNE PAR UNE, JE NE PENSE PAS QUE LE MONDE LUI-MÊME POURRAIT CONTENIR LES LIVRES QU'IL FAUDRAIT ÉCRIRE.
2658. Ce verset peut se comprendre de trois manières.
En un sens « contenir » se rapporte à une capacité de l'intelligence4 ; comme s'il disait : on pourrait dire tant de choses sur le Christ que même le monde entier ne contiendrait pas les livres qui seraient écrits à leur sujet - J'ai beaucoup de choses à vous dire, mais à présent vous ne pouvez pas les porter5, c'est-à-dire les comprendre.
En un autre sens, puisque cette phrase est hyperbolique 6, elle signifie que les œuvres accomplies par le Christ nous dépassent complètement.
1. Pr 8, 7.
2. Ga 1, 9.
3. Voir saint Augustin, Lettre 82, I, 3, PL 33, col. 277 – « Les livres des Écritures canoniques sont les seuls auxquels j'accorde l'honneur de croire très fermement leurs auteurs incapables d'errer en ce qu'ils écrivent. (...) Quant aux autres, si je les lis, je ne pense pas vrai ce qu'ils ont pensé ou écrit, quelque supérieurs qu'ils puissent être en sainteté et en doctrine », repris par saint Thomas dans sa Somme théologique, I, q. 1, a. 8, ad 2. Voir aussi saint Thomas, /Il Sent., d. 25, q. 1, a. 1C, obj. 2 et q. 2, a. 2D, obj. 3 ; Quodlibetum XII, q. 17, et Somme théol., II-II, q. 1, a. 9, ad 1.
4. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXIV, 8, BA 75, p. 463.
5. Jn 16, 12.
6. Les mathématiciens désignent par « hyperbole » une courbe particulière. La figure de l'hyperbole, en rhétorique, accroît l'excès ou le manque pour mieux le signifier. Saint Thomas veut montrer, comme il l'explique ensuite en s'appuyant sur saint Augustin, que la figure rhétorique de l'hyperbole convient pour parler du Christ et de ce qu'il a accompli, qui dépasse tout ce que nous pourrions penser.
2659. Mais qu'est-ce qu'il dit là ? En effet, il affirme d'abord : ET NOUS SAVONS QUE SON TÉMOIGNAGE EST VRAI, puis aussitôt il poursuit par cette proposition hyperbolique. Mais selon Augustin1, l'Écriture Sainte utilise ces tournures imagées, par exemple : Je vis le Seigneur siégeant sur un trône sublime et élevé2, et cependant elles ne sont pas fausses. Et il en est ainsi de n'importe quelle expression hyperbolique que l'on trouve dans l'Écriture Sainte.
En effet l'intention de l'auteur quand il dit cela n'est pas de nous amener à croire ce qu'il dit, mais de nous faire saisir ce qu'il veut signifier, à savoir que les œuvres du Christ nous dépassent complètement. D'ailleurs ce procédé n'est pas employé quand il s'agit de quelque chose d'obscur ou d'incertain, mais lorsque l'auteur veut exagérer ou atténuer quelque chose d'évident. Par exemple, lorsque quelqu'un veut mettre en valeur l'abondance d'une réalité, il dit : « II y en aurait assez pour cent personnes, ou même mille ! » Au contraire, s'il veut la dénigrer : « Ce serait à peine suffisant pour trois personnes ! » II ne dit cependant rien de faux car de telles paroles dépassent largement la réalité à laquelle elles renvoient, pour bien montrer que l'intention n'est pas de mentir, mais de montrer qu'il y a peu ou beaucoup.
2660. Cela peut aussi se référer à la puissance du Christ qui opérait des signes, et c'est pour en montrer la force qu'il dit : UNE PAR UNE. En effet, écrire un par un les signes et les paroles de Jésus Christ, c'est décortiquer toute la puissance de chacun de ces actes et de ces paroles. Or ces actes et ces paroles du Christ sont aussi ceux de Dieu. Et si quelqu'un voulait écrire ou raconter ce qu'il comprend de chacun, il ne le pourrait en aucune manière ; et d'ailleurs, le monde entier en est incapable. L'infini des mots humains ne peut en effet atteindre une seule parole de Dieu.
Depuis le commencement de l'Église on a toujours écrit au sujet du Christ, mais cependant ce n'est pas suffisant. Bien au contraire, si le monde devait durer cent mille ans, combien de livres pourraient être écrits au sujet du Christ, décortiquant un à un ses actes et ses paroles, sans parvenir à la perfection ! - II n'y a pas de fin à multiplier les livres3. -J'ai annoncé et j'ai parlé [des merveilles de Dieu] ; elles ont été multipliées sans nombre4.
1. Tract, in Io., CXXIV, 8, BA 75, p. 463-465.
2. Is 6, 1. Voir ci-dessus, n° 1697, note 4.
3. Qo 12, 12.
4. Ps 39, 6.