« EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE TE LE DIS, LORSQUE TU ÉTAIS PLUS JEUNE, TU METTAIS TOI-MÊME TA CEINTURE ET TU ALLAIS OÙ TU VOULAIS. QUAND TU AURAS VIEILLI, TU ÉTENDRAS TES MAINS ET UN AUTRE TE CEINDRA ET T'EMMÈNERA LÀ OÙ TU NE VEUX PAS. » OR IL DIT CELA POUR SIGNIFIER PAR QUELLE MORT IL GLORIFIERAIT DIEU. (21, 18-19)
2628. Le Seigneur a désormais confié à Pierre son service de pasteur ; maintenant il lui annonce qu'il aura à souffrir le martyre ; et cela convient bien, car il revient au bon pasteur de livrer son âme pour ses brebis 4. Or il ne fut pas donné à Pierre de livrer son âme pour le Christ dans sa jeunesse, mais déjà vieux et pour ses brebis.
C'est bien ce que lui annonce le Christ dans cette prédiction ; il lui rappelle d'abord la condition de sa vie passée, puis il lui annonce la perfection de sa vie future [n° 2630]. Enfin l'Évangéliste rapporte les paroles du Seigneur [n° 2633].
1. Dt 6, 5.
2. Cf. Theophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc, PG 124, col. 310.
3. Theophylacte, ibid.
4. Voir Jn 10, 11.
5. « Ils [les jeunes gens] sont enclins à la colère et à l'emportement, toujours prêts à suivre leurs entraînements et incapables de dominer leur fureur. Par amour-propre, ils ne supportent pas qu'on tienne peu de compte de leur personne, et se fâchent quand ils croient qu'on leur fait tort » (Aristote, La rhétorique, II, 12, 1389 a 9-10). « Ils croient tout savoir et affirment avec obstination : c'est la cause de leur excès en tout. Ils commettent leurs méfaits par démesure, non par méchanceté » (loc. cit., 1389 b 5-7).
I
LORSQUE TU ÉTAIS PLUS JEUNE, TU METTAIS TOI-MÊME TA CEINTURE ET TU ALLAIS OÙ TU VOULAIS. QUAND TU AURAS VIEILLI, TU ÉTENDRAS TES MAINS ET UN AUTRE TE CEINDRA.
2629. Or la condition passée de Pierre ne fut pas sans défauts car dans sa jeunesse il fut trop présomptueux et trop attaché à sa volonté propre - ce qui est en effet le propre des jeunes, comme le dit le Philosophe dans sa Rhétorique5. Aussi l'Ecclésiaste dit-il, comme par manière de blâme : Réjouis-toi donc, jeune homme, en ton adolescence, et qu'heureux soit ton cœur dans les jours de ta jeunesse ; marche dans les voies de ton cœur6. C'est ce que signifie cette parole du Seigneur : LORSQUE TU ÉTAIS PLUS JEUNE, TU METTAIS TOI-MÊME TA CEINTURE ET TU ALLAIS OÙ TU VOULAIS, c'est-à-dire : tu te maintenais à l'écart de certaines choses illicites et superflues, comme si tu ne supportais pas, selon ton jugement propre1, de te maintenir à l'écart de quelque chose. Voilà aussi pourquoi, quand il s'agit d'accomplir des bonnes œuvres, c'est toujours dans les dangers que tu veux être à ma place.
6. Qo 11, 9.
Cependant il ne t'a pas été donné de souffrir pour moi quand tu étais jeune ; mais, QUAND TU AURAS VIEILLI, je comblerai ton désir pour que, ce que tu n'auras pas souffert dans ta jeunesse, tu le souffres comme vieillard car TU ÉTENDRAS TES MAINS ET UN AUTRE TE CEINDRA. Admirable annonce ! C'est toute la durée de sa vie et sa passion qu'elle présente. Car entre le moment où ces paroles ont été dites et la mort de Pierre se sont écoulées presque trente-sept années ; il était donc en effet bien vieux.
II
QUAND TU AURAS VIEILLI, TU ÉTENDRAS TES MAINS ET UN AUTRE TE CEINDRA ET T'EMMÈNERA LÀ OÙ TU NE VEUX PAS.
2630. Selon Chrysostome2, il dit : QUAND TU AURAS VIEILLI, parce qu'il en va autrement dans les choses humaines et dans les choses divines. Dans les choses humaines, les jeunes par leurs affaires sont utiles, mais les vieillards inutiles. Mais dans les choses divines, la vertu ne disparaît pas avec la vieillesse, au contraire elle est parfois plus forte - Ma vieillesse est comblée d'une miséricorde abondante3. - Comme les jours de ta jeunesse, ainsi sera ta vieillesse4. Mais cela s'entend, comme l'affirme Tullius5, de ceux qui pendant leur jeunesse s'exercent en vue du bien. Par contre ceux qui, jeunes, s'adonnent à l'oisiveté, ne valent pas beaucoup ou rien quand ils sont vieux.
Par là on comprend aussi, comme le dit Origène dans son commentaire sur ce passage de Matthieu6 Longtemps après, le maître revint7, qu'en effet on trouve rarement des maîtres et des enseignants dans l'Église qui soient utiles et qui ne vivent que peu de temps. Il donne alors l'exemple de Paul dont on lit dans les Actes qu'il était adolescent8, et qui plus tard écrit à Philémon : Puisque tu es comme moi, le vieux Paul9. La raison en est que, parce qu'on trouve bien peu d'hommes capables pour cela, quand on en trouve quelques-uns, le Seigneur les maintient en vie plus longtemps.
2631. Il lui annonce aussi le mode de sa passion : TU ÉTENDRAS TES MAINS, car Pierre fut crucifié ; cependant non pas avec des clous mais avec des cordes, pour le maintenir en vie plus longtemps. Et c'est cela que le Christ appelle « ceinture ».
À propos de la passion des saints, il nous faut considérer trois aspects.
D'abord le mouvement de l'affection naturelle, car il y a entre l'âme et le corps un lien naturel tel que jamais l'âme ne voudrait être séparée du corps et inversement 10 - Nous ne voulons pas être dépouillés, mais revêtus par-dessus11. - Mon âme est triste jusqu'à la mort1. Aussi le Christ dit-il : OÙ TU NE VEUX PAS, c'est-à-dire selon l'instinct de ta nature, si naturel que même la vieillesse ne pourra l'enlever à Pierre. Pourtant le désir de la grâce parvient à le vaincre, c'est pourquoi l'Apôtre dit : J'ai le désir de disparaître et d'être avec le Christ2. — Oui, nous sommes pleins d'audace, nous aimons mieux sortir de ce corps, et être présents à Dieu3.
1. Saint Thomas, commentant la parole de Jésus, semble indiquer que Pierre ne se restreignait que pour le minimum interdit ou inutile, et sinon ne souffrait pas (« Tu allais où tu voulais ») d'être entravé dans son élan « selon son jugement propre ». D'où son empressement pour courir les mêmes dangers que son Maître.
2. In Ioannem hom., LXXXVIII, 1, PG 159, p. 479.
3. Ps 91, 11 (verset propre à la Vulgate).
4. Dt 33, 25.
5. CicÉron, Caton l'ancien (De la vieillesse), xvill, 62, Les Belles Lettres, p. 121.
6. Commentaria in Evangelium secundum Matthaeum, XI, il, GCS 38, p. 156-157.
7. Mt 25, 19.
8. Cf. Ac 7, 58.
9. Phm 9.
10. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVIII, 1, PG 59, col. 479.
11. 2 Co 5, 4. Saint Thomas commente : « Le désir de la grâce brûle de parvenir à la récompense mais il est retardé par le désir de la nature (...). Le caractère du désir naturel est de retarder le désir de la grâce, parce que nous voudrions être trouvés vêtus et non pas nus ; nous voudrions que notre âme parvînt à la gloire sans que le corps passât par la corruption de la mort. La raison en est qu'il y a dans l'âme un désir naturel d'être unie au corps, autrement la mort ne serait pas un châtiment. C'est pourquoi il dit : Tant que nous sommes dans cette tente, c'est-à-dire tant que nous habitons dans ce corps mortel - Je sais que je quitterai bientôt cette tente (2 Ρ 1, 14) -, nous gémissons, notre cœur gémit et non seulement notre voix - Comme des colombes nous gémissons (Is 59, 11) -, parce qu'il est dur de penser à la mort. Et nous sommes accablés, comme si notre désir se heurtait à un obstacle, en ce que nous ne pouvons parvenir à la gloire sans déposer notre corps, ce qui va contre le désir nature1. Augustin dit que la vieillesse elle-même n'a pu enlever à Pierre la crainte de la mort. Voilà pourquoi nous ne voulons pas nous dépouiller de notre tente terrestre, mais nous revêtir par-dessus de la gloire céleste, ou, selon la Glose, d'un corps glorieux » {Ad 2 Cor. lect., V, nos 158-159).
1. Mt 26, 38.
Ensuite, la divergence entre l'intention des saints et celle de leurs persécuteurs : ET T'EMMÈNERA LÀ OÙ TU NE VEUX PAS.
Enfin, nous devons être prêts à souffrir mais non à tuer, c'est pourquoi il dit : TU ÉTENDRAS TES MAINS. Et c'est évident de Pierre : alors que le peuple voulait fomenter une révolte contre Néron et sauver Pierre, lui-même l'en empêcha - Le Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple4.
2632. On pourrait croire que T'EMMÈNERA doit précéder l'affirmation UN AUTRE TE CEINDRA, comme pour dire : il te ceindra parce qu'il T'EMMÈNERA LÀ OÙ TU NE VEUX PAS. Mais pour qu'on ne croie pas que cela ait été dit en vain, cela a été écrit après la mort de Pierre. Car Pierre fut tué à l'époque de Néron tandis que Jean écrivit son Évangile après son retour d'exil, sous l'empereur Domitien. Or il y eut plusieurs empereurs entre Néron et Domitien.
2. Ph 1, 23.
3. 2 Co 5, 8. Au sujet de ce verset, saint Thomas précise : « Mais pourquoi cette audace ? Pour mieux sortir de ce corps, c'est-à-dire m'arracher à lui, par la dissolution du corps, ce qui va contre le désir de la nature, et être présents à Dieu, c'est-à-dire entrer dans la claire vision, ce qui est le désir de la grâce. C'est ce que désirait le psal-miste qui disait : Mon âme a soif de Dieu (Ps 41, 3) » {Ad 2 Cor. lect., V, n° 165).
4. 1 Ρ 2, 21.
III
OR IL DIT CELA POUR SIGNIFIER PAR QUELLE MORT IL GLORIFIERAIT DIEU. (21, 19)
2633. L'Évangéliste nous rapporte cet événement encore à venir comme s'il était déjà arrivé5 en disant : OR IL DIT CELA - c'est-à-dire Jésus à Pierre - POUR SIGNIFIER PAR QUELLE MORT IL GLORIFIERAIT DIEU ; en effet, la mort des saints, et non pas seulement leur vie, est en vue de la gloire du Christ - Le Christ sera glorifié dans mon corps soit par la vie, soit par la mort6. - Qu'aucun de vous ne souffre comme voleur ou comme homicide (...) ; et, si c'est comme chrétien, qu'il ne rougisse pas, mais qu'il glorifie Dieu en ce nom7. C'est ainsi qu'est manifestée la grandeur du Seigneur, lorsqu'au nom de sa vérité et de leur foi en lui les saints s'exposent ainsi à la mort.
5. L'édition Marietti dit ici quasi adhuc futurum, et la léonine propose jam factum. N'osant pas trancher, nous avons mis les deux.
6. Ph 1, 20. « Dans notre corps le Christ est doublement glorifié. D'une [première] manière en tant que nous regardons notre corps pour son obéissance, en exécutant corporellement ses services - Glorifiez et portez Dieu dans votre corps (1 Co 6, 20 [propre à la Vulgate]). D'une autre manière en exposant notre corps pour le Christ - Quand je livrerais mon corps aux flammes (1 Co 13, 3). Mais la première manière se fait par la vie, et la seconde par la mort. C'est pourquoi il dit soit par la vie, parce qu'il opère en vivant, soit par la mort - Soit que nous vivions, soit que nous mourrions, nous sommes du Seigneur (Rm 14, 8). Ce qui peut aussi se comprendre de la mort spirituelle - Mortifiez vos membres qui sont sur la terre (Col 3, 5) » {Ad Phi1. lect., I, n° 31).
7. 1 Ρ 4, 15-16.
2634. Après avoir exposé ce que le Seigneur a révélé à Pierre, l'Évangéliste nous raconte ici ce qu'il révéla à Jean, c'est-à-dire à lui-même. Il présente d'abord la recommandation1 du disciple par le Christ, puis celle de son Évangile [n° 2652].
Concernant ce premier point, il nous précise d'abord l'occasion [qu'a le Christ] de recommander ce disciple, puis il l'expose [n° 2638].
L'occasion de cette recommandation.
APRÈS AVOIR DIT CELA, IL LUI DIT : « SUIS-MOI ! » (21, 19)
2635. L'occasion de cette recommandation de Jean fut l'appel du Christ invitant Pierre à le suivre. En effet, c'est APRÈS AVOIR DIT CELA - ce qui concernait sa mission et son martyre - que Jésus dit à Pierre : « SUIS-MOI ! »>
Selon Augustin2 cela est dit en référence au martyre, c'est-à-dire « en souffrant pour moi » ; car il ne suffit pas de souffrir de n'importe quelle manière, mais seulement en suivant le Christ, c'est-à-dire à cause de lui - Vous serez heureux lorsque les hommes vous haïront à cause du Fils de l'homme3. - Le Christ même a souffert pour nous vous laissant un exemple4.
2636. Mais beaucoup d'autres, parmi les disciples présents à ce moment, ont souffert à cause du Christ, et notamment Jacques qui fut mis à mort le premier - II fit mourir par le glaive Jacques, frère de Jean5. Pourquoi dit-il spécialement à Pierre « SUIS-MOI ! » ?
Là Augustin6 répond que Pierre a non seulement souffert la mort pour le Christ, mais aussi qu'il l'a suivi jusque dans le genre de mort, c'est-à-dire celui de la croix - Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive7.
Ou encore, selon Chrysostome8, il dit « SUIS-MOI ! » dans le service de prélat ; comme si Jésus disait : « Suis-moi, comme moi j'ai reçu de Dieu le Père le soin de l'Église - Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage9 -, afin que tu deviennes à ma place le chef de l'Église tout entière. »
2637. Comment expliquer alors qu'après l'Ascension du Christ, Jacques ait reçu après lui la primauté à Jérusalem ? À cela il faut dire qu'il reçut l'autorité spéciale sur ce lieu. Mais Pierre lui, reçut l'autorité universelle sur les fidèles de toute l'Église10.
1. En latin commendatio, substantif correspondant au verbe commendo qui signifie « recommander », « faire valoir ».
2. Tract, in Io., CXXIV, 1, BA 75, p. 431.
3. Lc 6, 22.
4. 1 Ρ 2, 21.
5. Ac 12, 2.
6. Tract, in Io., CXXIV, 1, BA 75, p. 431.
7. Mt 16, 24. Saint Thomas commente : « II faut que vous soyez prêts à imiter la Passion du Christ. Les martyrs l'imitent d'une manière spéciale en leur corps, mais les hommes spirituels, spirituellement, eux qui meurent spirituellement pour le Christ. (...) Et il dit veut, parce qu'est davantage entraîné celui qui l'est volontairement que celui qui l'est par violence - Volontairement je t'offrirai un sacrifice (Ps 53, 8) » (Sup. Matth. lect., XVI, n° 1408). Et : « Qu'il prenne sa croix. La croix se dit à partir de celui qui est crucifié. Spirituellement, est crucifié celui dont l'esprit est crucifié à cause de la compassion à l'égard du prochain - Pleurez avec ceux qui pleurent (Rm 12, 15) » (ibid., n° 1410).
8. Il s'agit en fait de Théophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. iac., PG 124, col. 311 D-314 A.
9. Ps 2, 8.
10. Cf. Théophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. foc, PG 124, col. 314 D.
La recommandation elle-même.
2638. L'Évangéliste expose ici la recommandation de Jean par le Christ, d'abord quant aux choses passées, puis quant aux choses futures [n° 2644].
Ι
S'ÉTANT RETOURNÉ, PIERRE VIT QUE LE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT LES SUIVAIT - CELUI QUI À LA CÈNE REPOSA SUR SA POITRINE ET DIT : « SEIGNEUR, QUI EST CELUI QUI TE LIVRERA ? » (21, 20)
En ce qui concerne les choses passées, c'est en vertu d'un triple privilège que Jean est recommandé par le Christ.
S'ÉTANT RETOURNÉ, PIERRE VIT QUE LE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT LES SUIVAIT.
2639. D'abord à cause de cette dilection particulière du Christ pour lui. C'est pourquoi Jean nous dit : S'ÉTANT RETOURNÉ, PIERRE - qui avait déjà commencé à suivre Jésus, même physiquement - VIT QUE LE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT LES SUIVAIT. En cela il est donné à entendre que Pierre, désormais fait pasteur, veillait attentivement sur les autres - Et toi, une fois converti, confirme tes frères1. Or Jésus aimait Jean sans pour autant exclure les autres, comme il l'a dit auparavant : Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés2. Mais il l'a préféré aux autres en raison d'une dilection spéciale. Et cela pour trois raisons3.
D'abord à cause de la perspicacité de son intelligence ; les maîtres en effet aiment spécialement les disciples intelligents - Un ministre intelligent est bien accueilli du roi4.
1. Lc 22, 32.
2. Jn 15, 9.
3. Dans son traité Adversus Jovinianum, où il fait l'éloge de la virginité, saint Jérôme présentera plus abondamment que dans le prologue à sa traduction de l'évangile de saint Jean les différents passages permettant de considérer que l'apôtre Jean a choisi la virginité, à la différence de Pierre qui était marié (I, 26, PL 23, col. 246-247). Ce choix est une des raisons pour lesquelles Jean fut le disciple bien-aimé du Christ. Pour expliquer pourquoi il ne fut cependant pas choisi comme chef du groupe des Douze, saint Jérôme invoquera le fait qu'il était encore très jeune (adolescens). Il ajoutera que, par la qualité de son évangile, on peut le comparer à l'aigle en plein vol. Saint Augustin reprendra à son compte la tradition concernant la virginité de Jean, mais avec nuance, d'abord dans son traité sur le bien du mariage {De bono conjugale, XXI, 26, BA 2, p. 83-85), écrit cinq ans après le Adversus Jovinianum, puis quinze ans plus tard dans son commentaire sur l'évangile (Tract, in Io., CXXIV, 7, BA 75, p. 463). Les trois motifs que saint Thomas donne ici pour expliquer pourquoi Jean est le disciple bien-aimé s'appuient sur cette tradition. Voir ci-dessus, n° 1804.
Ensuite à cause de la pureté de son cœur, puisqu'il était vierge - Celui qui aime la pureté du cœur, à cause de la grâce de ses lèvres aura pour ami le roi5.
Enfin à cause de sa jeunesse ; en effet, nous nous laissons davantage attendrir par les enfants et ceux qui sont démunis, et nous leur montrons des signes de familiarité. Ainsi aussi le Christ envers le jeune Jean - Parce qu'Israël était un enfant, je l'ai aimé6. Nous voyons par là que Dieu chérit spécialement ceux qui se mettent à son service dès leur plus jeune âge - Mon âme a désiré quelques figues précoces7.
2640. Cependant l'Écriture dit : Moi, j'aime ceux qui m'aiment8. Or c'est Pierre qui aimait davantage le Christ, comme nous l'avons vu : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?9 Le Christ aurait donc dû aimer davantage Pierre que Jean10.
Voici la réponse. On pourrait dire que Jean, parce qu'il a été plus aimé, fut plus heureux, mais que Pierre, étant plus aimant, fut meilleur11.
4. Pr 14, 35.
5. Pr 22, 11.
6. Os 11, 1.
7. Mi 7, 1.
8. Pr 8, 17.
9. Jn 21, 15.
10. Le problème est longuement présenté par saint Augustin (Tract, in Io., CXXIV, 4-6, BA 75, p. 441-459). Saint Thomas résume ici son explication en la simplifiant.
11. Voir Somme théol., I, q. 20, a. 4, obj. 3 et ad 3, où saint Thomas dit presque la même chose. Il y précise : « Le Christ a aimé Pierre davantage quant au don de charité, et Jean davantage quant au don d'intelligence, et pour cette raison Pierre fut le meilleur et le plus aimé absolument parlant, et Jean sous un certain rapport ».
Mais cela serait contraire à la justice. Aussi cela nous renvoie-t-il au mystère. En effet, ces deux disciples manifestent deux aspects de la vie, c'est-à-dire la vie active et la vie contemplative1. De l'une comme de l'autre, le Christ est la fin et l'objet. Mais la vie active, représentée par Pierre, aime davantage Dieu que la vie contemplative, représentée par Jean, parce qu'elle ressent davantage les angoisses de la vie présente et désire avec plus d'ardeur en être libérée et aller vers Dieu.
Quant à la vie contemplative, Dieu l'aime plus puisqu'il la conserve plus ; en effet, elle ne s'achève pas avec la vie du corps comme la vie active - Le Seigneur aime les portes de Sion plus que toutes les tentes de Jacob2.
2641. Certains, voulant expliquer littéralement ce passage, distinguent dans le Christ deux dilections différentes, en raison de sa volonté divine et de sa volonté humaine3. Ils affirment que le Christ a aimé davantage Pierre d'une dilection divine, et Jean d'une dilection humaine. Mais dans le Christ, la volonté humaine était totalement conforme à la volonté divine. Ainsi celui qu'il aimait le plus selon sa volonté divine, il l'aimait plus aussi selon sa volonté humaine.
Il faut donc répondre qu'il aimait davantage celui auquel il voulait un bien plus grand. Or il aimait plus Pierre pour faire de lui le disciple le plus aimant, mais Jean, il l'aimait en vue d'autre chose : la perspicacité de son intelligence - Le Seigneur l’α comblé d'un esprit de sagesse et d'intelligence4. Selon cela, Pierre est meilleur parce que la charité l'emporte sur la science - La charité ne finira jamais5. Quant à Jean, il est plus grand selon la perspicacité de l'intelligence. Mais il appartient à Dieu seul de peser leurs mérites - Celui qui pèse les esprits, c'est Dieu6.
1. Sur les rapports entre vie active et vie contemplative, voir ci-dessus, n° 1595, note 5, n° 1806, et n° 2487, note 2.
2. Ps 86, 2.
3. Sur les deux volontés dans le Christ, voir Somme théol., III, q. 18. C'est en contemplant le mystère de Jésus dans son agonie (Le 22, 42) et en s'appuyant sur le 6è Concile œcuménique, célébré à Constantinople au VIIè siècle (680-681), que saint Thomas affirme : « II est clair que le Fils de Dieu a assumé une nature humaine parfaite. Or à la perfection de la nature humaine se rapporte la volonté qui est une puissance qui lui appartient en propre, comme aussi l'intelligence. Il est donc nécessaire de dire que le Fils de Dieu a assumé dans sa nature humaine une volonté humaine. D'autre part, par l'assomption de la nature humaine, le Fils de Dieu n'a éprouvé aucune diminution dans sa nature divine, laquelle comporte la volonté, comme on l'a rapporté plus haut (I, q. 19, a. 1). Il est donc nécessaire de dire que dans le Christ sont deux volontés, l'une divine, l'autre humaine » (III, q. 18, a. 1, c). Sur les deux natures dans le Christ, voir ci-dessus, n° 1711, note 3, n° 1979, note 7.
D'autres encore affirment, ce qui paraît plus juste, que Pierre aima plus le Christ à travers ses membres, et qu'ainsi il fut plus aimé du Christ qui, pour cela, lui confia son Église. Jean quant à lui l'aima davantage pour lui-même, et pour cette raison il fut plus aimé du Christ, et c'est pourquoi celui-ci lui confia sa Mère.
On peut dire encore que Pierre aima le Christ par son empressement et sa ferveur, mais que Jean fut plus aimé si l'on considère les marques de familiarité que le Christ lui prodiguait davantage, en raison de sa jeunesse et de sa pureté.
CELUI QUI À LA CÈNE REPOSA SUR SA POITRINE
2642. Aussi, lorsque Jean ajoute CELUI QUI À LA CÈNE REPOSA SUR SA POITRINE, il est mis en lumière en vertu d'un second privilège, à savoir celui de son intimité spéciale avec le Christ, ce que nous avons exposé plus haut7.
ET DIT : « SEIGNEUR, QUI EST CELUI QUI TE LIVRERA ? »
2643. Enfin Jean est mis en lumière selon ce privilège de la confiance spéciale qu'il avait dans le Christ, si bien que, confiant plus que tous les autres, c'est lui qui pouvait l'interroger. C'est pourquoi il dit : ET DIT : « SEIGNEUR, QUI EST CELUI QUI TE LIVRERA ? » - ce que nous avons également montré1.
4. Si 15, 5 (verset propre à la Vulgate).
5. 1 Co 13, 8.
6. Pr 16, 2.
7. Voir Jn 13, 23 et ci-dessus, nos 1803-1804.
Chrysostome2 affirme que, si Jean nous rappelle ainsi ses propres privilèges, c'est afin de recommander Pierre. On aurait pu croire en effet que Pierre, parce qu'il avait renié le Christ, ne serait plus reçu dans la même intimité qu'auparavant. Aussi, pour exclure cela, Jean montre qu'il était reçu dans une intimité plus grande ; car lui qui, à la Cène, n'osait pas interroger le Seigneur mais en confia le soin à Jean, devient après la Passion le porte-parole de ses frères et n'interroge plus seulement le maître pour lui-même, mais aussi pour les autres et pour Jean.
En cela il est donné à entendre que ceux qui sont tombés dans le péché renaissent parfois pour une grâce plus grande - Car comme votre sentiment a été d'errer loin de Dieu, en revenant à lui vous le rechercherez dix fois plus fort3.
II
L'AYANT DONC VU, PIERRE DIT À JÉSUS : « ET DE LUI, SEIGNEUR, QU'EN SERA-T-IL ? » JÉSUS LUI DIT : « SI JE VEUX QU'IL DEMEURE JUSQU'À CE QUE JE VIENNE, QUE T'IMPORTE ? TOI, SUIS-MOI ! » LE BRUIT SE RÉPANDIT DONC PARMI LES FRÈRES QUE CE DISCIPLE NE MOURRAIT PAS. OR JÉSUS NE LUI A PAS DIT : « IL NE MOURRA PAS », MAIS : « SI JE VEUX QU'IL DEMEURE JUSQU'À CE QUE JE VIENNE, QUE T'IMPORTE ? » (21, 21-23)
2644. Aussitôt après, l'Évangéliste nous rapporte cette interrogation : « ET DE LUI, SEIGNEUR, QU'EN SERA-T-IL ? » Nous voyons ici le fait de recommander Jean quant au futur. Cela implique en premier lieu l'interrogation de Pierre, puis la réponse du Christ [n° 2646], après quoi il nous est montré comment fut comprise cette réponse [n° 2651].
ET DE LUI, SEIGNEUR, QU'EN SERA-T-IL ?
2645. En ce qui concerne cette question de Pierre, il faut savoir qu'en réponse à l'appel du Seigneur : « SUIS-MOI ! », Pierre commença à le suivre physiquement, lui emboîtant le pas, et Jean aussi avec lui. Et donc, voyant Jean le suivre, Pierre interroge le Christ à son sujet : « ET DE LUI (...) QU'EN SERA-T-IL ? », comme s'il disait : « Voici que moi je te suis dans ta Passion, mais celui-ci, mourra-t-il ? » Jean aussi aurait voulu poser cette question, mais il n'osait pas4.
Selon Chrysostome5, Pierre n'entendait pas s'informer de sa passion mais du fait qu'il soit prélat6. En effet il aimait Jean plus que tous les autres disciples, et on les voit toujours ensemble dans les Évangiles et les Actes7. Et c'est pourquoi il voulait l'avoir pour compagnon dans son service de prédicateur par toute la terre. Voilà pourquoi il demande : « ET DE LUI (...) QU'EN SERA-T-IL ? » - sous-entendu : « Que fera-t-il ? Qu'il vienne avec moi ! »
SI JE VEUX QU'IL DEMEURE JUSQU'À CE QUE JE VIENNE, QUE T'IMPORTE ? TOI, SUIS-MOI !
2646. Voici la réponse du Christ. Sachons que dans le texte grec il est dit non pas « ainsi », mais « si8 » JE VEUX QU'IL DEMEURE. Mais cela importe peu. Quel que soit ce qui a été dit, il a semblé aux Apôtres que le sens de ces paroles était que Jean ne mourrait pas. En effet le Christ dit : SI JE VEUX QU'IL DEMEURE JUSQU'À CE QUE JE VIENNE, comme s'il disait : il ne mourra pas jusqu'à mon second avènement. Mais ceci est exclu par ce qui suit : OR JÉSUS NE LUI A PAS DIT : « IL NE MOURRA PAS. »
1. Voir Jn 13, 25 et ci-dessus, n° 1806.
2. In Ioannem hom., LXXXVIII, 2, PG 59, col. 480.
3. Ba 4, 28.
4. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVIII, 2, PG 59, col. 480.
5. Ibid.
6. En latin : sed de praelatione. Le terme latin praelatus signifie à la fois « supérieur » et « préféré ».
7. Voir Le 22, 8 [la préparation de la Cène]. Jn 18, 16 [chez Caïphe] ; 20, 24 [la Résurrection]. Ac 3, 1. 3-4 ; 3, 11 ; 8, 14.
8. Le texte de la Vulgate, que Marietti reprend, dit sic, « ainsi », mais nous avons préféré traduire par « si », en suivant le texte grec.
2647. Certains cependant, voulant soutenir cette signification, prétendent que Jean a ajouté cela, non pas pour exclure cette interprétation, mais pour montrer que le Seigneur ne l'a pas exprimée par les mots : IL NE MOURRA PAS mais seulement par ceux-ci : SI JE VEUX QU'IL DEMEURE. Et pour cette raison, ils disent que Jean n'est pas encore mort.
Cependant, concernant sa sépulture, il y a eu des opinions variées. Il est vrai en effet selon tous qu'il entra dans un sépulcre et cela apparaît encore. Mais quelques-uns 1 disent qu'il est entré vivant dans ce sépulcre et que, par la puissance divine, il en sortit, transporté auprès d'Énoch et d'Élie, où il est gardé jusqu'à la fin du monde. Il faudrait donc comprendre : JE VEUX QU'IL DEMEURE vivant jusqu'à la fin du monde. Alors il souffrira pour moi, avec ces deux hommes, le martyre infligé par l'Antichrist. En effet il est inconvenant qu'il ne meure pas. Car tout ce qui naît doit mourir2 -II est arrêté que les hommes meurent une fois3.
D'autres au contraire affirment qu'il entra vivant dans son sépulcre qui se trouve près d'Éphèse et qu'il y vit encore maintenant, endormi, jusqu'à ce que le Christ revienne. Ils ont pour argument qu'à cet endroit la terre se soulève comme en bouillonnant, ce qui, disent-ils, est dû au souffle de l'Apôtre. Augustin4 cependant exclut cela, disant qu'il est moindre pour l'Apôtre de vivre endormi que de vivre en bienheureux. Pourquoi donc le Christ aurait-il accordé, au disciple qu'il aimait plus que les autres, ce long sommeil comme une grande récompense, et l'aurait-il privé de ce si grand bien en vue duquel Paul désirait être dissous pour être avec le Christ5 ?
Voilà pourquoi on ne doit pas croire cela, mais qu'il mourut et ressuscita aussi en son corps. Et le signe en est qu'on ne retrouve pas son corps ; ainsi il demeure bienheureux avec le Christ comme celui-ci l'y invita - Celui qui rend témoignage de ces choses dit : Oui, je viens bientôt6.
2648. Selon Augustin7, il faut comprendre cela d'une manière mystique : ne pas entendre « demeurer » au sens de « rester », mais au sens d'« attendre », selon ce verset - Vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut8.
C'est ainsi que le Seigneur dit de Jean, c'est-à-dire de la vie contemplative : SI JE VEUX QU'IL DEMEURE - c'est-à-dire qu'il attende - JUSQU'À CE QUE JE VIENNE, soit à la fin du monde, soit à la mort de tout contemplatif, car la vie contemplative commencée ici, sur terre, n'y atteint pas sa perfection, elle demeure inchoative et dans l'attente de la venue du Christ, devant être achevée quand il viendra - On leur dit d'attendre en repos encore un peu de temps jusqu’à ce que fût accompli le nombre de ceux qui servaient Dieu comme eux9. - Marie a choisi la meilleure part et elle ne lui sera pas enlevée1. - La longueur des jours est dans sa droite ; et dans sa gauche sont les richesses et la gloire2.
1. Saint Thomas a pu lire cette légende chez Théophylacte qui la rapporte pour la réfuter (Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc., PG 124, col. 315 A-B).
2. Cf. Si 8, 7 – Souviens-toi que tous nous devons mourir ; et 14, 17 [BJ] : La loi éternelle c'est qu'il faut mourir.
3. He 9, 27.
4. Tract, in Io., CXXIV, 2-3, BA 75, p. 433-437.
5. Ph 1, 23.
6. Ap 22, 20.
7. Tract, in Io., CXXIV, 5, BA 75, p. 455.
8. Le 24, 49.
9. Ap 6, 11.
Mais la vie active, parfaite, formée à l'exemple de la Passion du Christ, le suit pendant ce temps en souffrant pour lui3.
2649. Mais selon Chrysostome4 il faut lire ainsi : JE VEUX QU'IL DEMEURE, c'est-à-dire qu'il reste en Judée, dans ce pays-là, pour prêcher ; mais toi, je veux que tu me suives en prenant soin du monde entier et en souffrant pour moi, et cela, JUSQU'À CE QUE JE VIENNE pour confondre les Juifs. ET QUE T'IMPORTE ?, comme pour dire : il m'appartient d'ordonner. Car, et les récits historiques nous le confirment, Jean ne quitta pas la Judée jusqu'à ce que Vespasien vînt en Judée et prît Jérusalem ; c'est alors que Jean quitta ce lieu pour l'Asie.
2650. Ou bien, selon Jérôme 5, il faut comprendre : TOI, SUIS-MOI, c'est-à-dire par ta passion, mais SI JE VEUX QU'IL, c'est-à-dire Jean, DEMEURE sans souffrir le martyre et la mort JUSQU'À CE QUE JE VIENNE pour l'appeler auprès de moi - De nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi6 -, QUE T'IMPORTE ? - sous-entendu « ce privilège ». Voilà pourquoi il est dit dans la légende du bienheureux Jean que, alors qu'il avait quatre-vingt-dix ans, le Seigneur Jésus Christ lui apparut et l'invita à son festin7.
1. Lc 10, 42.
2. Pr 3, 16.
3. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXTV, 5, BA 75, p. 455.
4. Il s'agit en fait de Theophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. foc, PG 124, col. 314 C.
5. Le commentaire d'ALCUlN {Comm. in S. Ioannis Évang., VII, 46, PL 100, col. 1004 D-1005 A) semble être la source de ces lignes plutôt que le passage correspondant de saint Jérôme (Adversus Jovi-nianum, I, 26, PL 23, col. 246-247).
6. Jn 14, 3.
LE BRUIT SE RÉPANDIT DONC PARMI LES FRÈRES QUE CE DISCIPLE NE MOURRAIT PAS. OR JÉSUS NE LUI A PAS DIT : « IL NE MOURRA PAS », MAIS : « SI JE VEUX QU'IL DEMEURE JUSQU'À CE QUE JE VIENNE, QUE T'IMPORTE ? » (21, 23)
2651. Ensuite, lorsqu'il dit LE BRUIT SE RÉPANDIT DONC PARMI LES FRÈRES QUE CE DISCIPLE NE MOURRAIT PAS, il nous montre la manière dont les disciples comprirent ces paroles du Seigneur, c'est-à-dire qu'il NE MOURRAIT PAS. Et c'est ce qu'il dit : LE BRUIT SE RÉPANDIT, c'est-à-dire on divulgua parmi les frères, c'est-à-dire parmi les disciples - Voyez qu'il est bon et qu'il est doux d'habiter en frères tous ensemble !8 - QUE CE DISCIPLE, Jean, NE MOURRAIT PAS. L'Évangéliste corrige aussitôt cette manière de comprendre, en disant : OR JÉSUS NE LUI A PAS DIT : « IL NE MOURRA PAS » - Et vous aussi êtes-vous encore sans intelligence 9 ?
Toutes les autres choses ont déjà été exposées.
7. Parmi les compilations des légendes qui ont formé les Acta Apostolorum (et parmi eux les Acta Iohannis), seule celle connue sous le nom de Virtutes Iohannis (vt siècle) mentionne une apparition du Christ invitant l'apôtre Jean, alors âgé de 97 ans, à son banquet céleste (cap. IX, 1-7 ; in Acta Iohannis, CCSA 2, p. 827-828). Un siècle avant saint Thomas, le moine anglais Orderic Vital la rapporte comme certaine, ainsi que le prodige de la poussière (devenue la manne) sortant du tombeau (Historia ecclesiastica, la pars, 1. I, PL 188, col. 153 A). La source à la disposition de saint Thomas pourrait être l'homélie du Pseudo-Bède pour la fête de l'assomption de saint Jean l'Évangéliste (Homiliae subdititiae, XCII, PL 94, col. 494 C). Dans le monde occidental, outre le passage du Tractatus de saint Augustin, le premier témoin de la tradition de la « manne » semble être la notice concernant saint Jean l'Apôtre dans le Liber de Gloria Martyrum, de Grégoire de Tours (§ 29. MGH, Script. Merov., 1. 1, II, p. 5). Pour une présentation des principales légendes relatives à l'assomption de saint Jean, voir M. Jugie, La mort et l'Assomption de la Sainte Vierge,. Vatican, 1944, Excursus D : La mort et l'assomption de saint Jean l'Évangéliste, p. 710-726. Voir aussi le commentaire de saint Thomas sur Le Credo, n° 91 (Col1. Docteur commun), Nouvelles Éditions Latines, Paris 1969, p. 127.
8. Ps 132, 1.
9. Mt 15, 16.