C'ÉTAIT DÉJÀ LA TROISIÈME FOIS QUE JÉSUS SE MANIFESTAIT À SES DISCIPLES APRÈS S'ÊTRE RELEVÉ D'ENTRE LES MORTS. (21, 14)
2613. L'Évangéliste met ainsi un terme au récit des apparitions. Mais selon Augustin3, si ces mots : C'ÉTAIT DÉJÀ LA TROISIÈME FOIS, se rapportent au nombre d'apparitions, cela n'est pas vrai car, comme on l'a dit, il apparut cinq fois le premier jour, et de même cinq fois avant son Ascension : la première fois, le huitième jour quand Thomas était avec eux4 ; la seconde, celle-ci, au bord du lac ; la troisième, sur la montagne de Galilée, selon l'Évangile de Matthieu5 ; la quatrième fois, il apparut pendant que les Onze étaient à table comme le mentionne Marc6 ; enfin la cinquième fois, le jour de l'Ascension, quand il fut élevé sous leurs yeux - Eux le voyant, il s'éleva, et une nuée le déroba à leurs yeux7. Bien qu'il soit apparu plusieurs autres fois durant ces quarante jours8, cela ne fut pourtant pas écrit.
1. Jn 15, 1.
2. Voir Somme théol., III, q. 54, a. 2, ad 3.
3. Tract, in Io., CXXIII, 3, ΒΑ 75, p. 407-409.
4. Voir Jn 20, 26.
C'ÉTAIT DÉJÀ LA TROISIÈME FOIS, se réfère donc plutôt aux jours où il leur apparut. Le premier jour fut en effet l'apparition du soir même de la Résurrectionl ; le second, celle de l'octave de la Résurrection - et huit jours après2 ; le troisième jour, ce fut l'apparition rapportée ici.
5. Voir Mt 28, 16.
6. Voir Mc 16, 14.
7. Ac 1, 9.
8. Voir Ac 1, 3.
Ou encore, on peut dire que, même en se rapportant au nombre d'apparitions, la vérité de ce qui a été dit est sauve parce qu'on ne dit pas qu'il apparut à de nombreux disciples réunis si ce n'est une première fois, le soir, alors que les portes étaient closes3, une deuxième huit jours plus tard, alors que les disciples se trouvaient réunis, et une troisième, celle-ci. C'est pourquoi il dit clairement : JÉSUS SE MANIFESTAIT À SES DISCIPLES.
1. Voir Jn 20, 19.
2. Jn 20, 26.
3. Jn 20, 19.
1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau à l'ensemble de ses disciples près de la mer de Tiberiade. Or il se manifesta ainsi. 2 Simon-Pierre, Thomas appelé Didyme, Nathanael qui était de Cana en Galilée, et les fils de Zébédée, ainsi que deux autres de ses disciples, se trouvaient ensemble. 3 Simon-Pierre leur dit : « Je vais pêcher. » Ils lui disent : « Nous aussi nous venons avec toi. » Et ils sortirent et montèrent dans la barque, et cette nuit-là ils ne prirent rien. 4 Or, le matin venu, Jésus se tint sur le rivage, mais ses disciples ne connurent pas que c'était Jésus. 5 Jésus leur dit donc : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » 6 II leur dit : « Lâchez le filet à droite de la barque et vous trouverez. » Ils le lâchèrent donc et ils n'avaient plus la force de le remonter à cause de la multitude de poissons.
7 Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Simon-Pierre, ayant entendu « C'est le Seigneur », noua sa tunique à la ceinture, car il était nu, et se jeta à la mer. 8 Quant aux autres, ils vinrent avec la barque, car ils n'étaient pas loin de la terre mais à environ deux cents coudées, en tirant le filet plein de poissons.
9 Une fois descendus à terre, ils virent des braises disposées et, posés dessus, du poisson et du pain. 10 Jésus leur dit : « Apportez de ces poissons que vous venez de prendre. » n Simon-Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet, plein de cent cinquante-trois gros poissons ; et, bien qu'il y en eût autant, le filet ne se déchira pas. I2 Jésus leur dit : « Venez, mangez ! » Et aucun de ceux qui prenaient part au repas n'osait lui demander : « Toi, qui es-tu ? », sachant qu'il est le Seigneur. 13 Et Jésus vient, il prend le pain et le leur donne, et de même le poisson. 14 C'était déjà la troisième fois que Jésus se manifestait à ses disciples après s'être relevé d'entre les morts.
15 Quand ils eurent pris le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » II lui dit : « Mais oui, Seigneur, toi tu sais que je t'aime ! » II lui dit « Pais mes agneaux. » 16 II lui dit de nouveau « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » II lui dit « Mais oui, Seigneur, toi tu sais que je t'aime ! » II lui dit encore : « Pais mes agneaux. » 17 II lui dit une troisième fois : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Pierre fut contristé de ce qu'il lui eût demandé une troisième fois : « M'aimes-tu ? » et il lui dit : « Seigneur, toi tu sais tout, tu sais que je t'aime ! » II lui dit : « Pais mes brebis. 18 En vérité, en vérité, je te le dis, lorsque tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais. Quand tu auras vieilli, tu étendras tes mains et un autre te ceindra et t'emmènera là où tu ne veux pas. » 19 Or il dit cela pour signifier par quelle mort il glorifierait Dieu. Après avoir dit cela, il lui dit : « Suis-moi ! » 20 S'étant retourné, Pierre vit que le disciple que Jésus aimait les suivait - celui qui à la Cène reposa sur sa poitrine et dit : « Seigneur, qui est celui qui te livrera ? » 21 L'ayant donc vu, Pierre dit à Jésus : « Et de lui, Seigneur, qu'en sera-t-il ? » 22 Jésus lui dit : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? Toi, suis-moi ! » 23 Le bruit se répandit donc parmi les frères que ce disciple ne mourrait pas. Or Jésus ne lui a pas dit : « II ne mourra pas », mais : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? »
2614. L'Évangéliste a exposé précédemment ce que le Seigneur a révélé aux disciples d'une manière commune1, mais ici il nous révèle ce qu'il confia plus spécialement aux deux qu'il aimait d'un amour de prédilection ; d'abord à Pierre, puis à Jean [n° 2624],
Dans cette première partie, le Seigneur révèle à Pierre deux choses : d'abord il lui confère sa charge de pasteur, puis il lui annonce le martyre qu'il aura à souffrir [n° 2628].
Or ce n'est qu'après l'avoir interrogé qu'il lui remet sa charge de pasteur. Celui qui est choisi pour cette charge est d'abord soumis à une interrogation - N'impose hâtivement les mains à personne2. Et il l'interroge par trois fois, aussi cette partie se trouve-t-elle divisée en trois, suivant chacune des trois interrogations.
La première interrogation.
QUAND ILS EURENT PRIS LE REPAS, JÉSUS DIT À SIMON-PIERRE : « SIMON, FILS DE JEAN, M'AIMES-TU PLUS QUE CEUX-CI ? » IL LUI DIT : « MAIS OUI, SEIGNEUR, TOI TU SAIS QUE JE T'AIME ! » IL LUI DIT : « PAIS MES AGNEAUX. » (21, 15)
Ici encore trois parties apparaissent : d'abord Jean nous rapporte la question du Seigneur, puis la réponse de Pierre [n° 2621], et enfin Pierre reçoit du Christ sa charge [n° 2623].
QUAND ILS EURENT PRIS LE REPAS, JÉSUS DIT À SIMON-PIERRE : « SIMON, FILS DE JEAN, M'AIMES-TU PLUS QUE CEUX-CI ? »
Dans cette première partie, il y a trois choses à considérer : d'abord l'opportunité de l'interrogation3, puis la manière dont le Christ s'adresse à Pierre [n° 2616] et enfin ce sur quoi porte cette interrogation [n° 2617].
1. Cf. Jn 20, 26.
2. 1 Tm 5, 22.
3. « Interrogation » traduit ici examinatio, qui implique une mise à l'épreuve.
QUAND ILS EURENT PRIS LE REPAS
2615. Ici est montrée l'opportunité de l'interrogation. Il s'agit là du repas spirituel dans lequel l'âme est refaite par les dons spirituels - J'entrerai chez lui et je prendrai mon repas avec lui1. C'est pourquoi il convient que ceux qui sont choisis pour ce service refassent d'abord leurs forces à cet heureux repas. Autrement, étant eux-mêmes affamés, comment pourraient-ils refaire les autres ? - Et j'enivrerai l'âme des prêtres de graisse2, celle-là même, dis-je, dont le psalmiste dit : Comme de graisse et de moelle se rassasie mon âme3.
JÉSUS DIT À SIMON-PIERRE : « SIMON, FILS DE JEAN, M'AIMES-TU PLUS QUE CEUX-CI ? »
2616. La manière dont le Christ s'adresse à Pierre nous est rapportée ici. Les trois qualités nécessaires au prélat sont exposées.
L'obéissance, quand il l'appelle SIMON, qui se traduit par « obéissant4 » ; elle est nécessaire pour les prélats, car celui qui ne sait pas obéir à des supérieurs ne sait pas commander des inférieurs - L'homme obéissant parlera victoire5.
Puis la connaissance, quand il dit PIERRE, qui se traduit par « celui qui connaît » ; ce savoir est nécessaire au prélat car il est établi comme celui qui observe. Or celui qui est aveugle est un mauvais observateur - Ses guetteurs sont tous des aveugles, ils ne savent rien6. - Parce que toi tu as rejeté la connaissance, moi je te rejetterai afin que tu n'exerces pas pour moi le sacerdoce7.
Et enfin la grâce lorsqu'il dit « Ioannis8 », c'est-à-dire FILS DE JEAN, et celle-ci est nécessaire aux prélats, car sans elle ils ne sont rien - C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis9. - Ayant connu la grâce de Dieu qui m'a été donnée, Jacques et Cephas et Jean, qui paraissaient être les colonnes, nous donnèrent la main à moi et à Barnabe, en signe de communion 10.
1. Ap 3, 20.
2. Jr 31, 14.
3. Ps 62, 6.
4. L'étymologie des trois noms qui caractérisent Pierre provient du Liber interpretationis hebraicorum nominum de saint Jérôme (respectivement Lag. 71, 4 ; 70, 16 ; 69, 16, CCL, vol. LXXII, p. 148, 147, 146).
5. Pr 21, 28.
6. Is 56, 10. Saint Thomas commente : « Les guetteurs, à savoir les prélats qui sont postés pour garder le peuple des dangers, comme le guetteur des ennemis, ne savent pas prévoir les dangers - Laissez-les : ils sont aveugles et conducteurs d'aveugles (Mt 15, 14) » (Exp. super Isaiam, 56, 10, p. 224, 1. 127-131).
7. Os 4, 6.
8. Voir vol. I, n° 13.
M'AIMES-TU PLUS QUE CEUX-CI ?
2617. L'interrogation porte sur la dilection11, et cela convient bien. Pierre auparavant, comme nous l'avons vu, était tombé dans le péché ; il n'était donc pas convenable qu'il fût préféré sans qu'auparavant cette faute fût absoute, ce qui ne peut se faire que par la charité - La charité couvre la multitude des péchés 12. - La charité couvre toutes les fautes13. C'est pourquoi il convenait que par cette interrogation le Christ manifestât la charité de Pierre, non pas à lui qui scrute les reins et les cœurs 14, mais aux autres. Il ne lui demande donc pas : « M'AIMES-TU PLUS QUE CEUX-CI ? » comme s'il ignorait la réponse, mais parce que la charité parfaite chasse la crainte 15.
De là vient que c'est en Pierre que le Seigneur renouvela l'amour et chassa la crainte, ce Pierre qui, alors que le Seigneur allait mourir, avait eu peur et avait renié. C'est pourquoi, lui qui avait renié par crainte de mourir ne craignit plus rien, le Seigneur étant ressuscité. Que craindrait-il en effet quand désormais il trouvait la mort morte ?16
2618. Cette interrogation convient aussi à la charge [qui lui est confiée]. Beaucoup de ceux qui ont reçu une charge de pasteur en usent pour l'amour d'eux-mêmes - Sache qu'à la fin des jours viendront des temps périlleux, il y aura des hommes s'aimant eux-mêmes1. Or celui qui n'aime pas le Seigneur n'est pas un véritable prélat ; seul l'est celui qui ne recherche pas son propre intérêt mais celui du Christ Jésus, et ceci par amour pour lui - La charité du Christ nous presse2.
9. 1 Co 15, 10.
10. Ga 2, 9.
11. Sur le sens du mot dilectio, voir vol. I, n° 1475, note 4, p. 612, et ci-dessus, nos 1837 et 1909.
12. 1 Ρ 4, 8.
13. Pr 10, 12.
14. Cf. Ps 7, 10 ; Jr 11, 20 ; 17, 10 et 20, 12 ; Ap 2, 23.
15. 1 Jn4, 18.
16. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXIII, 4, ΒΑ 75, p. 411-413.
L'interrogation convient aussi à la charge quant au service des plus proches, car c'est l'abondance de la charité qui pousse ceux qui aiment à quitter de temps en temps le repos de leur propre contemplation pour pourvoir au service des plus proches3. En effet l'Apôtre qui affirmait : Car je suis certain que ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, (...) ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu4, ajoute ensuite : Je désirais ardemment être moi-même anathème à l'égard du Christ pour mes frères qui sont mes proches5.Voilà pourquoi l'interrogation est nécessaire pour s'assurer de la dilection de celui qui va être prélat.
1. 2 Tm 3, 1-2. Saint Thomas distingue un double amour de soi, intérieur et extérieur : « La racine de toute iniquité est l'amour de soi-même. Or un double amour fait une cité double. Mais contre cela on dira que n'importe qui s'aime naturellement. Je réponds : il faut dire qu'il y a deux choses dans l'homme, à savoir une nature rationnelle et une nature corporelle. Quant à la nature intellectuelle ou rationnelle, qui est appelée l'homme intérieur, comme il est dit en 2 Co 4, 16, l'homme doit plus s'aimer que tous les autres, parce qu'il serait insensé, celui qui voudrait pécher pour retirer les autres de leurs péchés ; mais quant à l'homme extérieur, il est louable qu'il aime les autres plus que lui. D'où ceux qui s'aiment ainsi sont blâmables - Tous recherchent leurs intérêts, non ceux de Jésus Christ (Ph 2, 21) » (Ad 2 Tim. lect., III, n° 92).
2. 2 Co 5, 14.
3. Voir ci-dessus, n° 1595, note 5, et n° 2487, note 2. Ici saint Thomas insiste sur la grandeur de la vie active en elle-même, « qui est nécessaire pour aimer le prochain de quelque façon que ce soit » (cf. Somme théol., II-II, q. 182, a. 4, c. et ad 1).
4. Rm 8, 38-39.
5. Rm 9, 3. Saint Thomas développe : « Je désirais être moi-même anathème à l'égard du Christ, c'est-à-dire séparé de lui, ce qui peut avoir lieu de deux manières. D'abord, par une faute par laquelle on est séparé de la charité du Christ en n'observant pas son précepte : Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements (Jn 14, 15). L'Apôtre ne pouvait pas souhaiter être anathème à l'égard du Christ de cette manière pour n'importe quelle cause ; cela est de toute évidence, d'après ce qui a été dit au chapitre 8, 35. Car cela s'opposerait à l'ordre de la charité selon lequel on est tenu d'aimer Dieu par-dessus toutes choses et son propre salut plus que le salut des autres. Aussi l'Apôtre ne dit-il pas je désire, mais je désirais, c'est-à-dire au temps de l'infidélité. Cependant, selon ce sens, l'Apôtre ne dit rien d'extraordinaire, puisque alors il voulait, même pour lui-même, être séparé du Christ. (...) D'une autre manière on peut être séparé du Christ, c'est-à-dire de la jouissance du Christ qu'on possède dans la gloire. C'est de cette manière que l'Apôtre voulait être séparé du Christ pour le salut des Gentils, à plus forte raison pour la conversion des Juifs - Désirant être dissous et être avec le Christ, chose bien meilleure pour moi ; et demeurer dans la chair, chose nécessaire pour vous (Ph 1, 23-24). C'est donc ainsi qu'il disait : je désirais, à savoir si c'était possible, être anathème, c'est-à-dire séparé de la gloire, soit absolument soit pendant un temps, pour l'honneur du Christ, qui résulte de la conversion des Juifs - Dans la multitude du peuple est la dignité d'un roi (Pr 14, 28). D'où ce que dit Chrysostome dans son ouvrage De la componction du cœur : "L'amour a tellement dominé toute son âme que même ce qui lui était plus aimable que tout, c'est-à-dire d'être avec le Christ, il en arriverait à le mépriser pour plaire au Christ ; et pareillement pour le royaume des Cieux, qui semblait devoir être la récompense de ses labeurs, il souffrirait tout aussi bien d'y renoncer pour le Christ"« (Ad Rom. lect., IX, n° 740).
2619. Il ajoute PLUS QUE CEUX-CI – Même le Philosophe, dans sa Politique6, affirme que celui qui commande et gouverne doit être, selon un ordre naturel, le plus excellent. C'est pourquoi il dit que, comme l'âme se comporte à l'égard du corps qu'elle régit et l'intelligence à l'égard de ce qui lui est inférieur, et encore l'homme à l'égard des animaux qui ne sont pas doués de raison, ainsi le prélat doit regarder ceux qui lui sont confiés.
C'est pourquoi, selon Grégoire7, la vie du pasteur doit être telle que, comparativement à lui, ses subordonnés soient semblables aux brebis8 comparativement à leur pasteur. Aussi le Christ dit-il : PLUS QUE CEUX-CI, parce que plus on aime, plus on est grand - Certes, vous voyez quel est celui qu'a choisi le Seigneur et qu'il n'y en a pas de semblable dans tout le peuple9.
2620. Mais est-il nécessaire, lors d'un choix, de choisir toujours le meilleur de manière absolue quand, selon le droit, il suffit de choisir un homme qui soit bon ? Il faut ici faire une double distinction, car ce qui suffit selon le jugement humain ne suffit cependant pas selon le jugement divin.
6. Voir notamment III, 13, 1283 b 21-23 et 1284 a 3-13 et b 28-33 ; III, 16, 1287 b 12.
7. Règle pastorale, II, 1, SC 381, p. 175.
8. « Brebis » traduit ici le mot animalia.
9. 1 S 10, 24.
Selon le jugement humain, il suffit qu'on ne puisse accuser un homme et que le choix ne puisse être remis en cause. En effet, il semble difficile que des choix puissent se faire si on peut ensuite les remettre en cause parce qu'on trouve un autre homme meilleur que celui qui a été choisi. Aussi suffit-il, selon le jugement humain, comme on le lit dans les Décrétales1, que le choix soit droit et que soit choisi un homme capable.
Pourtant, selon le jugement divin et selon la conscience, il est nécessaire de choisir le meilleur. Cependant, au sens absolu, on dit d'un homme qu'il est le meilleur quand il est le plus saint, car la sainteté le rend bon ; mais celui-là n'est pas le meilleur selon ce que requiert l'Église. De ce point de vue, [un homme] est meilleur dans la mesure où il est plus lettré, où il a plus de compétence et de discernement, et où il est choisi avec un plus grand accord.
Mais si tous possèdent également les qualités nécessaires au service de l'Église, et donc l'excellence requise en vue de cette fonction, et qu'un homme moins bien au sens absolu est préféré, il y a péché parce que nécessairement quelque intérêt pousse à cela. Et donc, ce que l'on poursuit est soit l'honneur de Dieu et le bien de l'Église, soit quelque intérêt privé. Si c'est le bien de l'Église et l'honneur de Dieu qui poussent à choisir, ce bien que l'on saisit dans l'élu fait de lui le meilleur pour cette fonction. Mais si c'est quelque intérêt privé, par exemple une attache charnelle, l'espoir d'un bénéfice et d'un avantage temporel, le choix est alors frauduleux et il y a acception de personnes.
II
IL LUI DIT : « MAIS OUI, SEIGNEUR, TOI TU SAIS QUE JE T'AIME ! » (21, 15)
2621. Voici la réponse de Pierre : par elle est donné un signe évident qu'il s'est corrigé de son reniement, et que les prédestinés sont toujours corrigés pour un plus grand bien, si parfois ils tombent.
Car avant son reniement, Pierre s'exalta au-dessus des autres Apôtres, en disant : Quand tous se scandaliseraient de toi, moi jamais je ne me scandaliserai !2, mais aussi contre son Seigneur, parce qu'alors qu'il lui disait : Tu me renieras trois fois, Pierre ajouta : Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas3 ; par là il semblait s'opposer violemment à la parole du Seigneur.
Mais à présent, vaincu dans ses propres forces, il n'ose pas confesser son amour si ce n'est en rendant témoignage au Seigneur sous forme de protestation, en s'humiliant devant le Christ par ces paroles : « MAIS OUI, SEIGNEUR, TOI TU SAIS QUE JE T'AIME ! » - Car voilà que dans le ciel est mon témoin et que celui qui a une connaissance intime de moi habite au plus haut des deux 4.
Il s'humilie également devant les Apôtres en ne disant pas : « plus que ceux-ci », mais simplement « JE T'AIME ». Par là nous comprenons que nous ne devons pas nous élever au-dessus des autres, mais les élever au-dessus de nous - Mais par humilité, chacun estimant les autres supérieurs à soi1.
1. Decretales GregorII IX, 1. I, Tit. vi, Cap. XXXil, « Quum dilectus > C. I – C. éd. Richter-Friedberg, 2è éd., Leipzig, 1881, col. 78-79.
2. Mt 26, 33. Saint Thomas commente : « Pierre pécha en trois choses. Tout d'abord parce qu'il n'a pas cru le Seigneur plus que lui-même, alors qu'il est cependant écrit : Dieu seul est vrai et tout homme est menteur (Rm 3, 4). Aussi parce qu'il s'est mis devant les autres : Quand tous se scandaliseraient de toi, moi jamais je ne me scandaliserai ! Il se jugeait donc plus fort que les autres et il tomba en ce qu'il est dit : Je ne suis pas comme les autres hommes (Le 18, 11). De même, parce qu'il s'attribuait ce qu'il ne devait pas - Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5). Donc, parce qu'il a parlé avec arrogance, Dieu a davantage permis qu'il tombât. Et Dieu a fait cela parce qu'il hait par-dessus tout l'orgueil - Et il voit tout arrogant et l'humilie (Jb 40, 6) » (Sup. Matth. lect., XXVI, n° 2212).
3. Mt 26, 35.
4. Jb 16, 20.
2622. Notons aussi, selon Augustin, qu'au Seigneur qui lui demande : « M'AIMES-TU ? » (diligis me ?), Pierre ne répond pas : « Je t'aime » (diligo), mais Amo te. Comme si l'amour et la dilection étaient la même chose2. Ce qui est vrai selon la réalité, mais diffère selon le nom. L'amour est en effet un mouvement de l'appétit ; si ce mouvement est contrôlé par la raison, il s'agit alors d'un amour volontaire qui est à proprement parler la dilection parce qu'elle suit un choix. Voilà pourquoi on ne peut dire à proprement parler que les animaux aiment (diligere). Mais si ce mouvement n'est pas réglé par la raison, on l'appelle l'amour (amor) 3.
III
IL LUI DIT : « PAIS MES AGNEAUX. » (21, 15)
2623. Maintenant, après avoir éprouvé Pierre, il lui confie sa mission : « PAIS MES AGNEAUX », c'est-à-dire ceux qui croient en moi, ceux que moi, l'Agneau, j'appelle « mes agneaux » - Voici l’ Agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde4. Cela pour qu'on ne puisse pas appeler « chrétien » celui qui affirme qu'il n'est pas sous la garde de ce pasteur, c'est-à-dire de Pierre - Un seul pasteur sera pour eux tous5. - Et ils se donneront un seul chef6.
Il convenait que le Christ confiât cette mission à Pierre de préférence à tous les autres, lui qui, selon Chrysostome, était « le plus remarquable des Apôtres », aussi bien porte-parole des disciples que tête du collège (collegium) 7.
La deuxième interrogation.
IL LUI DIT DE NOUVEAU : « SIMON, FILS DE JEAN, M'AIMES-TU ? » IL LUI DIT : « MAIS OUI, SEIGNEUR, TOI TU SAIS QUE JE T'AIME ! » IL LUI DIT ENCORE : « PAIS MES AGNEAUX. » (21, 16)
2624. Voici maintenant la seconde interrogation. Pour ne pas [en rester à] une répétition des mêmes mots, remarque que si Jésus dit trois fois PAIS MES AGNEAUX [ou MES BREBIS], c'est parce que Pierre doit les faire paître de trois manières.
1. Ph 2, 3. Saint Thomas commente : « En effet, comme le fait que l'homme s'élève au-dessus de lui-même relève de l'orgueil, ainsi il appartient à l'humilité que l'homme se soumette à sa mesure. Mais comment celui qui est supérieur pourra-t-il réaliser cela ? En effet, ou bien il ne connaît pas qu'il est supérieur, ni sa vertu, et ainsi il n'est pas vertueux puisqu'il n'est pas prudent. Ou bien il le sait, et ainsi il ne peut estimer un autre supérieur à lui. Je réponds : il faut dire que nul n'est si bon qu'il n'y ait en lui aucun défaut, et nul n'est si mauvais qu'il n'ait quelque chose de bon. D'où il ne faut pas qu'il le place devant lui de manière absolue, mais que quant à cela il dise en son esprit : "Sûrement, il est en moi quelque défaut qui n'est pas en lui". Et Augustin montre cela dans son livre De la virginité, en montrant comment la vierge préfère à elle-même la femme mariée, parce que cette dernière est sûrement plus fervente. Mais à supposer qu'en toutes choses celui-ci est bon, et celui-là mauvais, néanmoins toi et lui contenez une double personne, à savoir la tienne et celle du Christ. Si donc tu ne le places pas devant en raison de sa personne, tu le places devant en raison de l'image divine - Prévenants les uns pour les autres par le respect (Rm 12, 10) » (Ad Phi1. lect., II, n° 49).
2. Tract, in Io., CXXIII, 5, ΒΑ 75, p. 417.
D'abord par la parole de la doctrine - Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur, et ils vous nourriront de connaissance et de doctrine8 ; par l'exemple de sa vie - Sois l'exemple des fidèles par ta parole, par ta conduite, par ta charité, par ta foi et par ta chasteté1. - Sur les monts d'Israël, la noblesse des grands hommes, seront vos pâturages2 ; et encore, en leur apportant un secours temporel - Malheur aux pasteurs d'Israël qui se faisaient paître eux-mêmes. N'est-ce pas les troupeaux que les pasteurs font paître ?3
3. Saint Thomas distingue les actes volontaires - l'amour spirituel (être attiré par le bien spirituel), l'élection (choisir ce bien spirituel), la dilection (aimer ce bien préféré aux autres) - des actes de l'appétit sensible. Les uns sont commandés par la raison : j'aime volontairement un bien spirituel et je le choisis lorsque je le connais de l'intérieur par l'intelligence (ici Ja raison). Mais c'est une connaissance sensible qui suscitera l'amour sensible, l'acte de l'appétit sensible. Voir ci-dessus, n° 2480, note 3, et n° 2494, note 6. Voir aussi Somme théol, I-II, q. 8 et 9.
4. Jn 1, 29.
5. Ez 37, 24.
6. Os 1, 11 [BJ 2, 2].
7. In Ioannem hom., LXXXVIII, 1, PG 59, col. 478.
8. Jr 3, 15.
La troisième interrogation.
IL LUI DIT UNE TROISIÈME FOIS : « SIMON, FILS DE JEAN, M'AIMES-TU ? » PIERRE FUT CONTRISTÉ DE CE QU'IL LUI EÛT DEMANDÉ UNE TROISIÈME FOIS : « M'AIMES-TU ? » ET IL LUI DIT : « SEIGNEUR, TOI TU SAIS TOUT, TU SAIS QUE JE T'AIME ! » IL LUI DIT : « PAIS MES BREBIS. » (21, 17)
2625. Mais sois attentif au fait que la troisième fois, il lui dit « PAIS MES BREBIS », après avoir dit deux fois auparavant « PAIS MES AGNEAUX ». C'est que dans l'Église, on peut distinguer trois genres (genera) d'hommes : les commençants, les progressants et les parfaits4. Et ces deux premiers sont les agneaux, comme encore imparfaits, tandis que les autres, en tant que parfaits, sont appelés brebis5 - Les montagnes, c'est-à-dire les parfaits, bondirent comme des béliers, et les collines, c'est-à-dire les autres, comme des agneaux de brebis6.
1. 1 Tm 4, 12. Voir Ad 1 Tim., IV, n° 169.
2. Ez 34, 14.
3. Ez 34, 2.
4. Voir n° 2508, note 7, et Somme théol., II-II, q. 24, a. 9, c. : « En premier lieu, le zèle de l'homme s'appliquera principalement à s'éloigner du péché et à résister aux concupiscences qui le poussent au sens contraire de la charité. Et cela convient aux commençants chez qui la charité doit être nourrie et entretenue de peur qu'elle ne se corrompe. Deuxièmement, son zèle se poursuit de telle sorte qu'il tende à avancer dans le bien. Un tel zèle convient aux progressants, qui tendent principalement à ce que la charité augmente en eux. Enfin, un troisième zèle est que l'homme tende principalement à adhérer à Dieu et à jouir de lui. Cela se rapporte aux parfaits qui désirent disparaître et être avec le Christ (Ph 1, 23) ».
5. Cf. Théophylacte, Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc, PG 124, col. 311.
6. Ps 113,4.
7. Il s'agit en fait d'un commentaire du même passage de l'évangile : Serm. de Scr., 96, II, 2, PL 38, col. 796-797.
8. Tract, in Io., CXXIII, 5, ΒΑ 75, p. 415.
9. Cf. Lc 7, 47 – Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins aime moins.
10. Mt 16, 18. « Qui, de Pierre ou du Christ, est le fondement ? Il faut dire le Christ en tant que tel mais Pierre en tant qu'il a la concession du Christ, en tant qu'il est son vicaire - Bâtis sur le fondement des Apôtres et des prophètes, le Christ Jésus étant lui-même pierre principale d'angle (Ep 2, 20). - Les douze fondations de la ville, et sur chacune les noms des douze Apôtres et de l'Agneau (Ap 21, 14). C'est pourquoi le Christ en lui-même est fondement, et les Apôtres le sont, non pas en eux-mêmes, mais par une concession du Christ, et l'autorité donnée par le Christ - 5a fondation sur les saintes montagnes (...) (Ps 86, 1) » (Sup. Matth. lect., XVI, n° 1384).
Aussi tous les prélats doivent-ils garder ceux qui leur sont confiés comme les brebis du Christ et non les leurs. Mais hélas, comme le dit Augustin dans un sermon de Pâques7, « Voici que des serviteurs infidèles ont dispersé le troupeau du Christ et par leurs rapines ont entassé pour eux de l'argent ; et tu les entends dire : "Ces brebis sont à moi ! Pourquoi cherches-tu mes brebis ? Que je ne te trouve pas auprès d'elles !" Mais si nous disons "les miennes", et qu'ils les disent "leurs", c'est que le Christ a perdu ses brebis. »
2626. Remarquons encore que, de même qu'il lui confie sa mission par trois fois, il l'éprouve aussi par trois fois. D'abord parce que Pierre l'avait renié trois fois. Aussi une triple confession s'impose-t-elle, comme le dit Augustin8, « pour qu'ainsi sa langue ne serve pas moins l'amour que la crainte, et que la mort imminente ne paraisse pas avoir arraché plus de paroles que la Vie présente ».
Ensuite, parce que Pierre était tenu d'aimer le Christ pour trois raisons. D'abord à cause du péché remis - Celui à qui l'on remet plus, aime plus9 ; puis à cause de l'honneur promis, parce qu'il était grand : Sur cette pierre, je bâtirai mon Église10 ; enfin à cause de la mission qui lui était confiée, comme ici où il le charge de veiller sur l'Église.
Ou encore, il dit trois fois : PAIS, à cause de ce que le Seigneur a commandé - Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, c'est-à-dire pour diriger vers Dieu toute ton intention, de toute ton âme, pour que ta volonté tout entière se repose en Dieu par l'amour, et de toute ta force1, pour que toute la réalisation de tes œuvres serve Dieu.
PIERRE FUT CONTRISTÉ DE CE QU'IL LUI EÛT DEMANDÉ UNE TROISIÈME FOIS : « M'AIMES-TU ? » ET IL LUI DIT : « SEIGNEUR, TOI TU SAIS TOUT, TU SAIS QUE JE T'AIME ! »
2627. Remarquons aussi que Pierre, interrogé ainsi à trois reprises, fut contristé. C'est qu'avant la Passion, alors qu'il avait proclamé vivement son amour pour le Christ, il fut réprimandé par le Seigneur comme nous l'avons vu. Se voyant donc interrogé trois fois sur son amour, il craint d'être réprimandé par le Seigneur, et il en est contristé2. Aussi dit-il : « TOI TU SAIS TOUT, TU SAIS QUE JE T'AIME ! », comme pour dire : Moi je t'aime, autant qu'il me semble, mais toi tu sais tout et peut-être tu sais qu'il doit arriver quelque chose d'autre. C'est pourquoi c'est à Pierre, ainsi humilié, que fut finalement confiée l'Église.
Un Docteur grec affirme que ce serait la raison pour laquelle on interroge trois fois les catéchumènes lors du baptême3.