SIMON-PIERRE, THOMAS APPELÉ DIDYME, NATHANAEL QUI ÉTAIT DE CANA EN GALILÉE, ET LES FILS DE ZÉBÉDÉE, AINSI QUE DEUX AUTRES DE SES DISCIPLES, SE TROUVAIENT ENSEMBLE.
2575. Les personnes auxquelles il se manifesta sont au nombre de sept ; c'est pourquoi il dit SIMON-PIERRE - celui qui avait renié -, THOMAS APPELÉ DIDYME - qui n'avait pas été là lors de la première apparition -, NATHANAEL QUI ÉTAIT DE CANA DE GALILÉE - qui, à ce qu'on croit, était frère de Philippe dont il a déjà été question -, ET LES FILS DE ZÉBÉDÉE, c'est-à-dire Jacques et Jean, AINSI QUE DEUX AUTRES, qui ne sont pas nommés expressément.
Par ce nombre est signifiée mystiquement la révélation de la gloire à venir qui aura lieu après le septième âge, c'est-à-dire au huitième, âge de ceux qui ressuscitent2 -Et il arrivera que de mois en mois, et de sabbat en sabbat, toute chair viendra adorer devant ma face3.
SIMON-PIERRE LEUR DIT : « JE VAIS PÊCHER. » ILS LUI DISENT : « NOUS AUSSI NOUS VENONS AVEC TOI – » ET ILS SORTIRENT ET MONTÈRENT DANS LA BARQUE, ET CETTE NUIT-LÀ ILS NE PRIRENT RIEN. (21, 3)
2576. L'activité qui les occupait alors était la pêche. L'Évangéliste montre d'abord l'invitation de Pierre à cette activité, puis l'acquiescement des autres [n° 2581], enfin son exécution [n° 2582].
1. « Activité » traduit ici officium, qui peut avoir plusieurs sens : « service », « charge », « fonction » ou « mission ». Nous avons traduit différemment selon les cas.
2. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXII, 6, BA 75, p. 381. Voir aussi ci-dessus, n° 2552, note 4.
3. Is 66, 23.
Ι
SIMON-PIERRE LEUR DIT : « JE VAIS PÊCHER. »
2577. Simon-Pierre appelle les autres au service [de la pêche], qui au sens mystique signifie le service de la prédication - Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes4. Pierre dit donc aux autres : JE VAIS PÊCHER, parce qu'il associe les autres à son souci et à sa prédication - Alors la charge sera plus légère pour toi, le fardeau étant partagé avec d'autres1.
4. Mt 4, 19. Saint Thomas commente : « Je vous ferai, c'est-à-dire je changerai votre travail en un plus grand - Voici que j'envoie beaucoup de pêcheurs, dit le Seigneur, qui les pécheront (Jr 16, 16). Et il dit je vous ferai parce que la prédication extérieure travaille en vain si, de l'intérieur, la grâce du Rédempteur n'est pas là. En effet, ce n'était pas par leur propre puissance qu'ils attiraient les hommes, mais par l'opération du Christ. Aussi dit-il je vous ferai. Et certes cette dignité est très grande. Aussi Denys dit-il : "Rien n'est plus digne dans un service humain que d'être coopérateur de Dieu"« (Sup. Matth. lect., IV, n° 370).
2578. Pourtant Luc dit : Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n'est pas apte au royaume de Dieu2. Or il s'avère que Pierre avait renoncé à son métier de pêcheur ; comment donc y est-il retourné et a-t-il ainsi regardé en arrière ?
Réponse, selon Augustin3 – s'il était retourné à son métier de pêcheur avant que le Christ ne ressuscitât et leur montrât ses plaies, nous aurions pensé qu'il avait fait cela par désespoir. Mais, maintenant que le Christ leur a été rendu vivant du sépulcre, qu'ils ont examiné les marques de ses blessures et reçu de lui le souffle de l'Esprit Saint, ils sont redevenus ce qu'ils étaient, pêcheurs de poissons.
Par là il nous est donné à entendre que le prédicateur peut chercher ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance par un travail licite, gardant l'intégrité de son apostolat, et s'il n'a rien venant d'ailleurs. En effet, si le bienheureux Paul dut apprendre un métier qu'il ignorait4 pour ne pas peser sur les autres et subvenir à ses besoins, combien plus Pierre pouvait-il faire cela par son travail qui était licite.
2579. Mais tu dis que cela ne s'impose que lorsqu'on n'a rien venant d'ailleurs. Mais il est manifeste que Pierre a et a toujours eu [le nécessaire], parce que le Seigneur l'a promis - Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses, c'est-à-dire celles qui sont nécessaires à la vie, vous seront données par surcroît5.
Là il faut dire qu'il est vrai qu'elles nous sont données par surcroît, mais si nous coopérons, et c'est pourquoi le Seigneur a comblé Pierre, qui coopérait. Car qui d'autre que le Seigneur lui-même a pu faire venir ces poissons pour qu'ils puissent être pris6 ?
2580. Cependant il faut noter, selon Grégoire7, qu'il y a deux sortes de charges. L'une accapare l'esprit et fait obstacle aux œuvres spirituelles. C'est à une telle charge, comme la perception de l'impôt ou une autre du même genre, qu'il ne faut pas revenir, et on ne doit pas chercher à s'en procurer de quoi vivre. C'est pourquoi nous ne lisons pas [dans l'Évangile] que Matthieu soit revenu au bureau de douane. Mais il y a une autre charge dont l'exercice n'implique aucun péché et n'accapare pas l'esprit, comme celui de la pêche et autres du même genre ; c'est pourquoi il n'y eut pas de faute pour les Apôtres à y revenir après leur conversion.
II
NOUS AUSSI NOUS VENONS AVEC TOI.
2581. L'Évangéliste nous rapporte ainsi l'acquiescement des autres, montrant par là aux prédicateurs et aux prélats que, selon cet exemple, ils doivent s'encourager mutuellement en vue de la conversion des hommes - Un frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte 8. - Autour de lui était une couronne de frères, comme une plantation de cèdres sur le mont Liban9.
1. Ex 18, 22.
2. Lc 9, 62.
3. Tract, in Io., CXXII, 2-3, BA 75, p. 371-377.
4. Voir Tract, in Io., loc. cit., p. 377, où saint Augustin précise que Paul « apprit un métier qu'il ne connaissait pas », mais cela ne s'accorde pas avec les données scripturaires (voir notamment Ac 18, 3).
5. Mt 6, 33.
6. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXII, 4, BA 75, p. 379.
7. XL hom. in Evang., II, hom. 24, 1, PL 76, col. 1184 B-C.
8. Pr 18, 19 (propre à la Vulgate).
9. Si 50, 13.
III
ET ILS SORTIRENT ET MONTÈRENT DANS LA BARQUE, ET CETTE NUIT-LÀ ILS NE PRIRENT RIEN.
2582. L'Évangéliste expose ensuite la réalisation de leur activité, et il touche les trois choses que doivent faire les prédicateurs.
En premier lieu, bien sûr, sortir (ILS SORTIRENT) de la compagnie des pécheurs - Sortez du milieu d'eux et séparez-vous, dit le Seigneur, et ne touchez pas à ce qui est impur et je vous recevrai1 ; se détacher des affections de la chair - Sors de ton pays, de ta parenté, et de la maison de ton père2 - et même quitter le repos de la contemplation en vue du labeur - Sortons dans la campagne, demeurons dans les vignes. Dès le matin, levons-nous pour aller dans les vignes3.
Ensuite les prédicateurs doivent monter ([ILS] MONTÈRENT) dans la barque, c'est-à-dire progresser dans l'amour de l'unité de l'Église appelée aussi barque - Aux jours de Noé (...), pendant qu'on bâtissait l'arche dans laquelle peu de personnes, c'est-à-dire huit, furent sauvées à travers l'eau4 ; et encore, monter dans la barque de la Croix en assumant la mortification de la chair - Pour moi, puissé-je ne me vanter que de la Croix de Notre-Seigneur Jésus Christ par qui le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde5. - Béni est le bois par lequel est faite la justice 6. Enfin, les prédicateurs doivent avoir une totale confiance en l'aide du Christ. Si durant toute cette nuit ILS NE PRIRENT RIEN, c'est que tant qu'elle reste privée du secours divin et de la prédication intérieure, la langue du prédicateur travaille en vain. Mais quand vient la lumière qui illumine les cœurs, alors ils « prennent » - Envoie ta lumière et ta vérité7. C'est en ce sens que la privation du secours divin est appelée « nuit » - La nuit vient où personne ne peut travailler8. On peut aussi comprendre CETTE NUIT-LÀ, c'est-à-dire l'ancienne Alliance, ILS NE PRIRENT RIEN puisqu'ils n'ont pu amener les païens à la foi - La nuit est déjà très avancée9. Selon Luc 10, s'ils péchaient la nuit, c'est qu'ils restaient encore timides.
1. 2 Co 6, 17. Saint Thomas commente : « Nous devons sortir du milieu des infidèles en renonçant à leurs péchés. (...) Ce que dit l'Apôtre doit s'entendre de la séparation spirituelle : sortez du milieu d'eux spirituellement, en veillant à ne pas suivre leur conduite - Comme le lis au milieu des chardons, ainsi ma bien-aimée parmi les jeunes filles (Ct 2, 2). Cela veut dire que nous devons éviter même les occasions de péché qui nous sont données par eux. Séparez-vous est une invitation à fuir toute entente avec eux - Je suis venu séparer le fils d'avec son père (Mt 10, 35). - Retirez-vous des tentes des impies (Nb 16, 26). En troisième lieu nous devons les confondre quand ils agissent ma1. Ne touchez à rien d'impur signifie : ne vous laissez entraîner à rien de mal par eux - Non seulement ils font de telles choses, mais ils approuvent ceux qui les font (Rm 1, 32). - Ne prenez aucune part aux œuvres stériles (Ep 5, 11) et cela, parce que qui touche la poix s'englue (Si 13, 1) » {Ad 2 Cor. lect., VI, n° 243).
2. Gn 12, 1.
3. Ct 7, 11-12.
4. 1 Ρ 3, 20.
5. Ga 6, 14. Voir ci-dessus, n° 2560, note 1.
6. Sg 14, 7.
7. Ps 42, 3. Saint Thomas commente : « On parvient à Dieu par les souffrances de l'âme et par la connaissance - L'entrée dans le repos est promise à ceux qui croient (He 4, 3). Deux choses sont nécessaires à la connaissance : la lumière et l'objet à connaître - Tout ce qui est manifesté est lumière (Ep 5, 13). Et c'est pourquoi il demande deux choses : la lumière et la vérité, biens auxquels je ne peux pas accéder par moi-même. Aussi dit-il : Envoie ta lumière et ta vérité. Ici lumière et vérité sont une même chose, car elles sont prises pour le Christ. Envoie ta lumière, c'est-à-dire le Christ - Il était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme venant en ce monde (Jn 1, 9) -, et ta vérité - Moi je suis le chemin et la vérité (Jn 14, 6) -, car le Christ est lui-même la vérité et la vie, autrement dit : Dieu le Père envoie le Christ. Ou bien, lumière est pris ici dans le sens de la loi, car le commandement du Seigneur est une lampe, et sa Loi une lumière (Pr 6, 23). Et la vérité, c'est le Nouveau Testament » (Exp. in Psalmos, 42, n° 2).
8. Jn 9, 4.
9. Rm 13, 12. Sur les significations de la nuit, voir vol. I, n° 1305, note 9.
10. Il s'agit en fait de saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVII, 2, PG 59, col. 475.
2583. L'Évangéliste poursuit en rapportant ici la manière dont eut lieu l'apparition et l'ordre de ce qui arriva. Dans un premier temps Jésus se donne à voir de manière corporelle, puis il amène ses disciples à le reconnaître [n° 2587] et leur présente enfin un repas amical [n° 2597].
Ils voient Jésus physiquement.
OR, LE MATIN VENU, JÉSUS SE TINT SUR LE RIVAGE, MAIS SES DISCIPLES NE CONNURENT PAS QUE C'ÉTAIT JÉSUS. (21, 4)
2584. Dans la première partie, il montre d'abord la présence du Christ, puis l'ignorance des disciples. Or, au sens mystique, LE MATIN évoque la gloire de la Résurrection - Au soir seront réservés les pleurs, et au matin la joie 1 - et encore les pleurs [d'émotion] de la vie éternelle - Dès le matin je me présenterai devant toi et je verrai2.
2585. Mais puisqu'au cours d'un miracle semblable avant sa Passion, Jésus ne s'était pas tenu sur le rivage mais dans la barque3, pourquoi après sa Passion se tient-il SUR LE RIVAGE ?4 La raison en est que la mer signifie l'agitation du siècle présent ; or le rivage marque la limite de la mer - Lui qui a posé le sable pour limite à la mer, précepte éternel qu'elle ne franchira pas5. Certes, avant sa Passion, le Christ se tint sur la mer parce qu'il avait un corps mortel, tandis qu'après sa Résurrection, ayant quitté désormais la corruption de la chair, il SE TINT SUR LE RIVAGE.
1. Ps 29, 6. Voir ci-dessus, n° 2085 et note 8.
2. Ps 5, 5. Saint Thomas commente : « Le psalmiste expose le motif de sa confiance. (...) Deux raisons sont attribuées à juste titre à cette confiance. D'abord, parce qu'il se présente dès le matin, c'est-à-dire adhère à Dieu, et se prépare à rencontrer Dieu. C'est pourquoi la version Juxta Hebraeos de Jérôme lit : praeparabor (je me préparerai) - Avant la prière, prépare ton âme, et ne sois pas comme un homme qui tente Dieu (Si 18, 23). Donc dès le matin du jour, c'est-à-dire aux heures du matin, je me présenterai à toi, c'est-à-dire je me dirigerai vers toi. (...) Et tu entendras ma voix. Car Dieu écoute ceux qui s'attachent à lui. Dès le matin, c'est-à-dire de la grâce, les ténèbres de la faute ayant été chassées, je me présenterai et je te contemplerai, selon la version Juxta Hebraeos de Jérôme - Le juste sera comme la lumière de l'aurore, qui, au soleil levant, le matin, brille sans nuages, et comme l'herbe qui germe de la terre par les pluies (2 S 23, 4). Tu entendras ma voix, c'est-à-dire en me libérant de la faute et du châtiment. Ou bien : Dès le matin, c'est-à-dire au jour de l'éternité - Où étais-tu (...) lorsque les astres du matin me louaient tous ensemble, et que tous les fils de Dieu étaient transportés de joie ? (Jb 38, 4 et 7). Et alors l'homme sera totalement entendu. Ou bien : Dès le matin, c'est-à-dire depuis la jeunesse, je me présenterai à toi - II est bon à l'homme de porter un joug dès sa jeunesse (Lm 3, 27), et Souviens-toi de ton Créateur dans les jours de ta jeunesse, avant que vienne le temps de l'affliction (Qo 12, 1). Tu entendras ma voix qui déclare dans les Proverbes : J'aime ceux qui m'aiment, et ceux qui dès le matin veillent pour me chercher me trouveront (8, 17). La seconde raison de sa confiance, c'est qu'il verra ; aussi dit-il : et je verrai » {Exp. in Psalmos, 5, n° 2).
2586. L'ignorance des disciples consiste en ce qu'ils NE CONNURENT PAS QUE C'ÉTAIT JÉSUS. Nous saisissons par là que, plongés dans la mer de cette agitation, nous ne pouvons pas connaître les secrets du Christ - L'œil n'a pas vu, ô Dieu, excepté toi, ce que tu as préparé pour ceux qui t'attendent6.
3. Cf. Lc 5, 3-6.
4. La question vient de saint Grégoire le Grand {XL hom. in Evang., II, hom. 24, 1, PL 76, col. 1184 D-l 185 A) qui répond par un texte présentant admirablement le problème de la modalité de la présence et de l'action du Christ glorifié dans l'Église militante, sur la base de la comparaison entre les deux récits évangéliques de la pêche miraculeuse, l'un avant l'autre après la Résurrection. Il reprend aussi le développement de saint Augustin.
5. Jr 5, 22.
6. Is 64, 4.
Ils reconnaissent Jésus.
JÉSUS LEUR DIT DONC : « LES ENFANTS, AVEZ-VOUS QUELQUE CHOSE À MANGER ? » ILS LUI RÉPONDIRENT : « NON. » IL LEUR DIT : « LÂCHEZ LE FILET À DROITE DE LA BARQUE ET VOUS TROUVEREZ. » ILS LE LÂCHÈRENT DONC ET ILS N'AVAIENT PLUS LA FORCE DE LE REMONTER À CAUSE DE LA MULTITUDE DE POISSONS. (21, 5-6)
2587. Ensuite Jésus amène les disciples à le reconnaître. D'abord l'Évangéliste montre comment il les a amenés à cette connaissance, puis souligne l'ordre [suivant lequel ils l'ont reconnu] [n° 2591].
I
JÉSUS LEUR DIT DONC : « LES ENFANTS, AVEZ-VOUS QUELQUE CHOSE À MANGER ? »
2588. Dans cette première partie, il distingue trois choses.
D'abord la question posée par le Seigneur à propos de la nourriture. Les disciples en effet croyaient qu'il n'était pas le Christ mais un acheteur de poisson, qui leur parlait comme un acheteur1. Or, au sens mystique, c'est à nous que, pour refaire (reficere) ses forces, il réclame cette nourriture qui est l'obéissance aux commandements de Dieu - Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre2.
ILS (c'est-à-dire les disciples) LUI RÉPONDIRENT : « NON », c'est-à-dire : « pas par nous-mêmes » car, comme le dit Paul, le vouloir réside en moi, mais accomplir le bien je ne l'y trouve pas3.
LACHEZ LE FILET À DROITE DE LA BARQUE.
2589. Ensuite l'Évangéliste nous rapporte ce commandement. Nous trouvons cependant, en Luc4, qu'avant la Passion une chose semblable avait été faite sans qu'il leur commandât de lâcher le filet à droite comme ici5. Par là est signifiée cette pêche par laquelle les prédestinés 6 sont attirés vers la vie éternelle, vie dans laquelle ne sont introduits que les fils de la droite7 - Car les voies qui sont à droite, le Seigneur les connaît, mais perverses celles qui sont à gauche8. - La droite du Seigneur a exercé sa puissance9.
La pêche précédente, elle, signifie la vocation pour l'Église de ce siècle ; et c'est pourquoi le filet peut être jeté indifféremment d'un côté ou de l'autre, puisque les poissons sont attrapés et amenés un par un vers lui - Va vite dans les places et les rues de la ville 10.
ILS LE LÂCHÈRENT DONC ET ILS N'AVAIENT PLUS LA FORCE DE LE REMONTER À CAUSE DE LA MULTITUDE DE POISSONS.
2590. Par ces mots l'Évangéliste souligne l'obéissance des disciples, puis l'effet de cette obéissance, LA MULTITUDE DE POISSONS, c'est-à-dire de ceux qui doivent être sauvés - Je multiplierai ta postérité comme le sable qui est sur le rivage de la mer (...) parce que tu as obéi à ma voix1. -J'ai vu une foule immense que nul ne pouvait dénombrer2.
1. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVII, 2, PG 59, col. 475.
2. Jn 4, 34.
3. Rm 7, 18.
4. Voir Lc 5, 4.
5. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXII, 7, BA 75, p. 385.
6. Sur la prédestination, voir surtout vol. I, n° 938, note 1, n° 1301 et note 11, n° 1373 et note 12, mais aussi ci-dessus, nos 1789, 2024, 2218, 2262, et ci-dessous, n° 2605.
7. Cf. Gn 35, 18 – Mais son âme étant près de sortir par l'excès de la douleur, et la mort déjà s'approchant, elle appela son fils du nom de Benoni, c'est-à-dire fils de ma douleur ; mais son père l'appela Benjamin, c'est-à-dire fils de la droite.
8. Pr 4, 27.
9. Ps 117, 16.
10. Lc 14, 21.
Cette pêche-ci diffère donc de celle que nous rapporte Luc où le filet se déchire3 ; ainsi l'Église souffre-t-elle de déchirures du fait de dissensions et d'hérésies. Mais ici le filet ne se déchire pas, puisqu'il ne peut exister de divisions dans la vie à venir. Aussi, tandis qu'à la première apparition les poissons sont tirés jusqu'à la barque, dans celle-ci ils sont amenés sur le rivage, car les saints qui sont dans cette gloire sont à présent cachés à nos yeux4 - Tu les cacheras dans le secret de ta face loin de la persécution des hommes5.
II
ALORS LE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT DIT À PIERRE : « C'EST LE SEIGNEUR ! » SIMON-PIERRE, AYANT ENTENDU « C'EST LE SEIGNEUR », NOUA SA TUNIQUE À LA CEINTURE, CAR IL ÉTAIT NU, ET SE JETA À LA MER. QUANT AUX AUTRES, ILS VINRENT AVEC LA BARQUE, CAR ILS N'ÉTAIENT PAS LOIN DE LA TERRE MAIS À ENVIRON DEUX CENTS COUDÉES, EN TIRANT LE FILET PLEIN DE POISSONS. (21, 7-8)
2591. Après avoir exposé ce qui permit aux Apôtres de connaître le Christ, LA MULTITUDE DE POISSONS qu'il leur accorda, l'Évangéliste montre l'ordre suivant lequel ils le reconnurent, et d'abord comment Jean s'est comporté dans cette circonstance, puis Pierre [n° 2593], et enfin les autres disciples [n° 2595].
ALORS LE DISCIPLE QUE JÉSUS AIMAIT DIT À PIERRE : « C'EST LE SEIGNEUR ! »
2592. Jean nous apparaît comme perspicace dans sa connaissance parce qu'aussitôt il reconnut le Christ ; c'est pourquoi, poussé à cela par la capture des poissons, il dit à Pierre, qu'il aimait plus que les autres, et aussi parce qu'il était le premier de tous : « C'EST LE SEIGNEUR ! » - C'est toi qui domines sur la puissance de la mer6. - Tout ce qu'il a voulu, le Seigneur l'a fait dans le ciel et sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes7. Et il dit seulement « C'EST LE SEIGNEUR ! », parce que c'est ainsi qu'ils avaient l'habitude de l'appeler - Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien car je le suis8.
SIMON-PIERRE, AYANT ENTENDU « C'EST LE SEIGNEUR », NOUA SA TUNIQUE À LA CEINTURE, CAR IL ÉTAIT NU, ET SE JETA À LA MER.
2593. Pierre est présenté dans sa ferveur à suivre9. Celle-ci se traduit d'abord par sa promptitude10. Ayant entendu, il ne tarda pas mais se prépara aussitôt à aller le rejoindre - Ne tarde pas à te tourner vers le Seigneur et ne diffère pas de jour en jour11.
Cette ferveur apparaît ensuite dans le respect qu'il manifesta à l'égard du Christ puisque, par pudeur, il ne voulut pas le rejoindre nu, mais NOUA SA TUNIQUE À LA CEINTURE, CAR IL ÉTAIT NU en raison de la chaleur du pays, et aussi pour ne pas être gêné dans son travai1. Là il faut comprendre que ceux qui viennent au Christ doivent se dépouiller du vieil homme et revêtir l'homme nouveau créé selon Dieu dans la foi1 - Celui qui aura vaincu sera ainsi vêtu de blanc, et je n'effacerai pas son nom du livre de vie2.
1. Gn 22, 17-18.
2. Ap 7, 9.
3. Cf. Lc 5, 6.
4. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXII, 7, BA 75, p. 385-387.
5. Ps 30, 21. Voir vol. I, n° 921, note 2.
6. Ps 88, 10.
7. Ps 134, 6. Voir vol. I, n° 753 – « La volonté de Dieu est cause des réalités ».
8. Jn 13, 13.
9. Sur la ferveur de Pierre, voir plus haut, nos 1761-1762 et 1841-1843.
10. Les trois qualités de Pierre que saint Thomas note ici sont reprises de saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVII, 2, PG 59, col. 475.
11. Si 5, 8.
Sa ferveur se manifeste enfin dans la sûreté de son action ; car, en raison de son trop grand amour, il ne voulut pas aller avec la barque parce qu'il aurait été retardé, mais il SE JETA À LA MER, pour parvenir plus vite au Christ.
2594. Au sens mystique, la mer représente l'agitation de ce siècle ; aussi ceux qui ont un grand désir de gagner le Christ se jettent-ils à la mer, sans fuir les tribulations de ce monde - C'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu 3. - Mon fils, entrant au service de Dieu, sois ferme dans la justice et dans la crainte, et prépare ton âme à la tentation 4.
Pierre se jeta donc à la mer et cependant parvint indemne auprès du Christ, parce que des tribulations le serviteur du Christ sort sain et sauf- C'est toi qui as tracé sur la mer une voie et au milieu des flots un sentier très assuré5.
Et, selon Chrysostome, c'est bien ici que nous sont le mieux révélés ce que sont Pierre et Jean : Jean est le plus élevé par son intelligence et Pierre le plus fervent dans son amour6.
QUANT AUX AUTRES, ILS VINRENT AVEC LA BARQUE, CAR ILS N'ÉTAIENT PAS LOIN DE LA TERRE MAIS À ENVIRON DEUX CENTS COUDÉES, EN TIRANT LE FILET PLEIN DE POISSONS.
2595. Quant aux autres disciples, ils s'avancèrent avec la barque. C'est pourquoi l'Évangéliste nous présente premièrement ce qu'ils firent : ILS VINRENT AVEC LA BARQUE, parce qu'ils étaient moins fervents. Or cette barque signifie l'Église - L'espoir du globe de la terre se réfugiant dans un vaisseau conserva au monde un germe de renaissance7 -, selon la première épître de Pierre 8. QUANT AUX AUTRES, ILS VINRENT AVEC LA BARQUE, c'est-à-dire dans le sein protecteur de l'Église redoutable comme une armée rangée en bataille9. - Tu les abriteras dans ton tabernacle contre la contradiction des langues 10.
2596. Deuxièmement, il donne l'explication de ce qu'il vient de dire : CAR ILS N'ÉTAIENT PAS LOIN DE LA TERRE. C'est peut-être parce que la barque était proche de la terre que Pierre se jeta à l'eau, et que les autres disciples parvinrent rapidement au rivage. D'autre part, s'ils n'étaient pas loin, c'est que l'Église n'est pas loin de la terre des vivants11 puisqu'elle est maison de Dieu et porte du Ciel12, et c'est bien cette terre que les saints contemplent chaque jour - Parce que nous ne considérons pas les choses qui se voient mais celles qui ne se voient pas13. - Pour nous, notre vie est dans les deux 14.
Jean précise : MAIS À ENVIRON DEUX CENTS COUDÉES, ce qui signifie la même chose que les deux navires dans Luc, c'est-à-dire deux peuples1 du milieu desquels les élus se trouvent entraînés vers la vie éternelle - Pour créer les deux en un seul peuple2.
1. Cf. Ep 4, 22-24.
2. Ap 3, 5.
3. Ac 14, 21.
4. Si 2, 1.
5. Sg 14, 3.
6. « Ille [Pierre] ferventior, hic [Jean] sublimior ; ille promptior, hic perspicacior » {In Ioannem hom., LXXXVII, 2, PG 59, col. 475).
7. Sg 14, 6.
8. 1 Ρ 3, 20 – Aux jours de Noé, pendant qu'on bâtissait l'arche, dans laquelle peu de personnes, c'est-à-dire huit, furent sauvées par l'eau.
9. Ct 6, 3.
10. Ps 30, 21. Saint Thomas commente : « Cela regarde l'Église présente, qui est la tente de ceux qui militent - II y aura une tente pour ombrage le jour contre la chaleur, et pour mettre en sûreté et à couvert de la tempête et de la pluie (Is 4, 6). Et cela contre la contradiction des langues, qui, soit en blasphémant Dieu, soit en enseignant des choses fausses, contredisent la vraie doctrine ; c'est le cas des schismes et des diverses hérésies - Un faux raisonneur est suscité devant ma face, me contredisant (Jb 16, 9). Donc si on recourt à la tente de Dieu, c'est-à-dire à l'Église, et aux mystères de sa foi, on y trouve une défense sûre contre de telles choses, contre la contradiction des langues ο (Exp. in Psalmos, 30, n° 17).
11. Cf. Ps 26, 13 ; 51, 7 ; 114, 9 ; 141, 6.
12. Gn 28, 17 – Que ce lieu est redoutable/ Ce n'est rien de moins qu'une maison de Dieu et la porte du cie1.
13. 2 Co 4, 18.
14. Ph 3, 20. Voir vol. I, n° 1176, note 3.
Quant à ce filet dans lequel les poissons sont traînés, c'est la doctrine de la foi par laquelle d'une part Dieu nous attire en nous inspirant de l'intérieur - Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire3 -, et par laquelle d'autre part les Apôtres nous attirent en nous exhortant comme ici.
Le repas que Jésus partagea avec eux.
2597. L'Évangéliste nous présente ici la manière dont le Christ a offert à ses disciples de partager un repas amical avec lui. Il présente d'abord la préparation du repas, puis l'invitation du Christ au repas [n° 2607], et enfin le repas lui-même [n° 2610].
Ι
UNE FOIS DESCENDUS À TERRE, ILS VIRENT DES BRAISES DISPOSÉES ET, POSÉS DESSUS, DU POISSON ET DU PAIN. JÉSUS LEUR DIT : « APPORTEZ DE CES POISSONS QUE VOUS VENEZ DE PRENDRE. » SIMON-PIERRE MONTA DANS LA BARQUE ET TIRA À TERRE LE FILET, PLEIN DE CENT CINQUANTE-TROIS GROS POISSONS ; ET, BIEN QU'IL Y EN EÛT AUTANT, LE FILET NE SE DÉCHIRA PAS. (21, 9-11)
L'Évangéliste nous rapporte la préparation de ce repas en décrivant d'abord ce que le Christ lui-même a préparé, puis ce que les Apôtres ont apporté [n° 2600].
Ce que le Christ lui-même a préparé
UNE FOIS DESCENDUS À TERRE, ILS VIRENT DES BRAISES DISPOSÉES ET, POSÉS DESSUS, DU POISSON ET DU PAIN.
2598. Le Christ a préparé trois choses, à savoir les braises, le poisson et le pain. Aussi dit-il UNE FOIS DESCENDUS À TERRE, ILS VIRENT DES BRAISES DISPOSÉES, que le Christ par sa puissance avait créées à partir de rien4, ou bien qu'il avait formées à partir d'une matière déjà existante.
Mais on se rappelle que précédemment, avant sa Passion5, il a rassasié la foule par la multiplication des pains. Or maintenant, après sa Passion, il crée ou forme d'une manière nouvelle, miraculeusement, parce qu'il n'est plus temps désormais de montrer la faiblesse mais de manifester la puissance. En effet ce qu'il a fait précédemment, avant sa Passion, montrait sa volonté de s'abaisser car, s'il l'avait voulu, il aurait pu créer ou former les pains de cette nouvelle manière - à partir de rien6.
2599. Nous comprenons par là que pour le repas spirituel quelque chose est préparé par le Christ. Et si ce repas est pris allégoriquement1, pour le repas de l'Église, le Christ prépare alors ces trois choses. D'abord les BRAISES de la charité - Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire : tu amasseras des charbons ardents sur sa tête2. - Remplis ta main de charbons ardents de feu3. Ces braises, le Christ les a apportées du ciel pour les répandre sur la terre - Je vous donne un commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres4. - Je suis venu jeter un feu sur la terre5.
1. Le peuple de la circoncision et celui de la gentilité, selon saint Augustin (Tract, in Io., CXXII, 7, BA 75, p. 387-389).
2. Ep 2, 15.
3. Jn 6, 44.
4. Créer à partir de rien : cette expression renvoie au mystère de la Création où Dieu, dans sa sagesse et son amour, crée l'univers, le monde des vivants et les créatures spirituelles à partir de rien, par sa toute-puissance. À partir de rien, c'est-à-dire non pas à partir du néant, mais sans l'utilisation d'une matière déjà préexistante qui serait alors l'égale de Dieu. Dieu, quand il crée, est un artiste particulier qui travaille sans se servir d'outils, de matière, d'intermédiaire. Tout vient de lui, directement, et dépend de lui seu1. Déjà le philosophe, dans un regard de sagesse, peut affirmer cela du mystère de la Création. Ici, saint Thomas, en théologien, montre que le Christ comme Dieu peut créer à partir de rien, et comme homme peut utiliser une matière déjà existante. Voir Somme théol, III, q. 13, a. 1 et a. 2, où saint Thomas montre trois aspects : le mystère même de Dieu, le mystère du Christ dans sa nature en tant qu'elle est instrument du Verbe de Dieu uni personnellement à elle, et le mystère du Christ dans sa propre nature humaine.
5. Voir Jn 6, 5 sq.
6. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXXVII, 2, PG 59, col. 475-476.
Ayant disposé les braises, il prépare aussi LE POISSON - qui est le Christ - qu'il pose DESSUS. En effet, ce poisson grillé (assus) est bien le Christ immolé (passus6), placé sur les braises lorsque, enflammé par la charité, il s'immole pour nous sur la Croix - Et il s'est livré lui-même pour nous en oblation à Dieu et en hostie de suave odeur7. - Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés ; et marchez dans l'amour comme le Christ nous a aimés8.
Enfin il prépare le PAIN qui refait nos forces, et ce pain, c'est lui-même. Car le Christ, qui demeure caché en raison de sa divinité, est symbolisé par le poisson dont le propre est de rester caché sous les eaux - Vraiment tu es un Dieu caché9. Mais en tant qu'il refait nos forces par son enseignement, et même nous donne son propre corps en nourriture, il est vraiment le pain - Moi, je suis le pain vivant10. — Et le pain, produit des grains de la terre, sera très abondant et gras11.
1. Cette expression traduit ici le terme allegorice. Voir plus haut, n° 1978, où la même expression traduit le terme similitudo. Il s'agit d'une modalité d'analogie (voir n° 1978, note 2).
2. Pr 25, 22.
3. Ez 10, 2.
4. Jn 13, 34.
5. Lc 12, 49.
6. L'image vient directement de saint Grégoire le Grand (XL hom. in Évang., II, hom. 24, 5, PL 76, col. 1187 A-B) qui la reprend de saint Augustin (Tract, in Io., CXXIII, 2, ΒΑ 75, p. 407) et qui appliquera ensuite au Christ d'avoir caché sa divinité dans l'humanité comme le poisson dans l'eau.
7. Ep 5, 2.
8. Ep 5, 1-2.
9. Is 45, 15.
10. Jn 6, 51.
À ce repas doit être apporté quelque chose de la part des ministres de l'Église, cependant rien, si cela ne préexiste pas pour nous comme venant de Dieu 12.
Ce que les disciples ont apporté
JÉSUS LEUR DIT : « APPORTEZ DE CES POISSONS QUE VOUS VENEZ DE PRENDRE. »> SIMON-PIERRE MONTA DANS LA BARQUE ET TIRA À TERRE LE FILET, PLEIN DE CENT CINQUANTE-TROIS GROS POISSONS ; ET, BIEN QU'IL Y EN EÛT AUTANT, LE FILET NE SE DÉCHIRA PAS. (21, 10-11)
2600. Ce qu'ils apportent nous est ici indiqué. Dans ce verset l'Évangéliste nous rapporte ce commandement du Seigneur, puis son exécution par le disciple [n° 2603].
JÉSUS LEUR DIT : « APPORTEZ DE CES POISSONS QUE VOUS VENEZ DE PRENDRE. »
2601. Il leur demande donc d'apporter de ces poissons qu'ils ont pris eux-mêmes, comme s'il disait : Moi, je vous ai fait le don de la charité, j'ai livré mon corps (assavi corpus) sur la croix et je vous ai présenté le pain de la doctrine grâce auquel l'Église est perfectionnée et fortifiée ; vous, il vous appartient d'aller pêcher les autres, c'est-à-dire ceux qui se convertissent à la prédication des Apôtres - Apportez au Seigneur les petits des béliers13. - Ils ramèneront tous vos frères de toutes les nations comme un don au Seigneur1.
11. Is 30, 23.
12. Ce don que Dieu nous fait et qui préexiste à toute action venant de nous ne doit-il pas être rapproché de la grâce prévenante, grâce que Dieu nous donne gratuitement pour nous permettre de poser des actes dans la lumière de la finalité, et donc de répondre à ce qu'il nous demande ? Voir ci-dessus, n° 1909, note 9.
13. Ps 28, 1 (verset propre à la Vulgate). Saint Thomas commente : « Au sens mystique, les béliers sont les chefs du troupeau, c'est-à-dire les Apôtres - Les princes des peuples se sont réunis (Ps 46, 10). Leurs enfants, ce sont les fidèles - Moi, je vous ai engendrés par l'Évangile dans le Christ Jésus (1 Co 4, 15). Apportez donc vous-mêmes à Dieu, vous qui êtes les petits des béliers » (Exp. in Psalmos, 28, n° 2).
2602. Si l'on prend ce repas pour un repas spirituel, alors le Christ prépare en premier lieu, pour le repas de l'âme, les BRAISES de la charité - La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs2. - Je suis venu jeter un feu sur la terre3 ; aussi LE POISSON, c'est-à-dire la foi qui demeure mystérieuse (abscondita) puisqu'elle a pour objet des réalités qu'on ne voit pas4 ; et encore LE PAIN, c'est-à-dire la doctrine solide - Mais c'est pour les parfaits qu'est la nourriture solide5.
Mais pour ce repas, il nous est demandé, à nous, de bien utiliser la grâce6 qui nous est accordée - C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce en moi ne fut pas vaine7. Et c'est pourquoi Jésus commande : « APPORTEZ DE CES POISSONS QUE VOUS VENEZ DE PRENDRE », c'est-à-dire apportez vos bonnes œuvres, celles qu'il vous a été donné d'accomplir - Qu'ainsi brille votre lumière devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes œuvres8.
SIMON-PIERRE MONTA DANS LA BARQUE ET TIRA À TERRE LE FILET, PLEIN DE CENT CINQUANTE-TROIS GROS POISSONS.
2603. L'Évangéliste poursuit en nous montrant l'exécution par le disciple de l'ordre donné par le Christ. Il s'agit de Pierre, qui était plus fervent. Aussi dit-il : SIMON-PIERRE MONTA, c'est-à-dire saisit le gouvernail de l'Église - Je monterai sur le palmier9. — II a disposé dans son cœur des degrés pour s'élever10 -, ET TIRA À TERRE LE FILET, parce que c'est encore à lui qu'a été confiée la sainte Église et à lui spécialement qu'il a été dit : Pais mes brebis11, comme nous le verrons par la suite 12.
1. Is 66, 20.
2. Rm 5, 5. Voir vol. I, n° 1234, note 8 et n° 2069.
3. Lc 12, 49.
4. Voir He 11, 1. Voir ci-dessus, n° 2018 et n° 2564.
5. He 5, 14.
6. Sur le mystère de la grâce, voir ci-dessus, n° 1900, notes 1 et 2, n° 1984, note 8, n° 1993, note 10, ηϋ 2095, note 12. Voir aussi n° 2513, note 10, sur la grâce et notre coopération, et n° 2514, note 3, sur les différentes modalités de la grâce.
7. 1 Co 15, 10.
8. Mt 5, 16.
9. Ct 7, 8.
Et ce que le Christ indique par ces mots : pais mes brebis, c'est précisément ce que le travail (opus) de Pierre préfigure. En effet, c'est lui qui tire les poissons sur la terre ferme, manifestant ainsi aux croyants la stabilité de la patrie éternelle 13.
2604. Il dit : LE FILET PLEIN DE (...) GROS POISSONS parce que ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés14 - Ces hommes grands en puissance et pourvus de leur prudence, ils ont montré parmi les prophètes la dignité de prophètes et ils ont commandé aux peuples de leur temps et, en vertu de leur prudence, ils ont donné aux peuples de très saintes paroles15. Pour l'autre pêche, Luc 16 ne mentionne pas le nombre comme ici : il y en eut en effet CENT CINQUANTE-TROIS.
C'est que les bons comme les mauvais sont par vocation entraînés à former l'Église présente 17 - Des insensés infini est le nombre18. C'est pourquoi il est dit dans la Genèse à Abraham à propos de cette vocation : Ta postérité sera comme le sable qui est sur le rivage de la mer19. Il s'agit là de ceux qui sont mauvais. Au contraire il est dit des autres : Regarde le ciel et compte les étoiles si tu le peux20. Tels sont en effet ceux que Dieu compte parmi les siens, ceux qui ont du prix à ses yeux - Lui qui compte la multitude des étoiles21.
10. Ps 83, 6.
11. Jn 21, 17.
12. Aux nos 2623-2626.
13. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Evang., II, hom. 24, 4, PL 76, col. 1185 D-1186 A.
14. Rm 8, 30.
15. Si 44, 3-4.
16. Cf. Le 5, 6.
17. Cf. saint Grégoire le Grand, loc. cit., 3, col. 1185 B-C.
18. Qo 1, 15 (propre à la Vulgate).
19. Gn 22, 17.
20. Gn 15, 5.
21. Ps 146, 4.
2605. Mais n'y aura-t-il pas plus de cent cinquante-trois élus ? Au contraire, bien davantage. Ce nombre a ici un sens mystique. En effet, nul ne peut venir à la Patrie s'il n'observe le Décalogue. Or on ne peut l'observer sans la grâce septiforme de l'Esprit Saint dont Isaïe a dit : L'esprit du Seigneur reposera sur lui, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété, et l'esprit de crainte du Seigneur le remplira1. On lit dans la Genèse que cette sanctification a été faite d'abord le septième jour : Dieu bénit le septième jour et le sanctifia2.
Or dix et sept font dix-sept. Si donc on calcule de cette façon, en prenant d'abord un et deux qui font trois, et trois qui font six, six et quatre qui font dix, dix et cinq qui font quinze... et ainsi de suite en additionnant le nombre qui suit jusqu'à dix-sept, on obtient bien cent cinquante-trois3.
On peut interpréter différemment4. Les disciples auxquels le Christ apparut étaient sept. Or en multipliant ce nombre par sept - les sept dons du Saint-Esprit5 -, on obtient quarante-neuf, auxquels on ajoute un, signe de la perfection de l'unité dans laquelle doivent être les fils de Dieu qui sont mus par l'Esprit de Dieu6 ; cela fait cinquante. Si on multiplie par trois ce nombre, et qu'on y ajoute encore trois - pour signifier cette foi en la Trinité que confessent notre cœur, notre langue et nos œuvres -, cela fait cent cinquante-trois. Cela nous montre que ceux que l'Esprit Saint a sanctifiés par ses sept dons et qui ont été unis dans la foi à la Trinité, accèdent ainsi à la Patrie.
1. Is 11, 2-3.
2. Gn 2, 3.
3. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXII, 8, Β A 75, p. 393-395. Même interprétation dans sa Lettre 55 à Januarius (§31, PL 33, col. 219-220).
4. La réduction de 153 à ses deux composants mettait en confrontation la Loi (10) et la grâce de l'Esprit Saint (7). En abandonnant la forme arithmétiquement parfaite, saint Augustin interprète plus librement le chiffre 153 en rassemblant trois éléments théologiques plus satisfaisants : la perfection (7 x 7) de celui qui vit dans l'Esprit Saint, son unité d'opération (49 + 1 = 50) et la Trinité (50 x 3 et addition de 3). Cf. M. Comeau, Saint Augustin exégète du Quatrième évangile (Études de Théologie Historique), Beauchesne, 19302, p. 138-140.
5. Sur les dons du Saint-Esprit, voir vol. I, n° 1577, note 4.
6. Voir Rm 8, 14.
ET, BIEN QU'IL Y EN EÛT AUTANT, LE FILET NE SE DÉCHIRA PAS.
2606. Dans ce passage, Jean nous dit : ET, BIEN QU'IL Y EN EÛT AUTANT - par la taille et par le nombre -, LE FILET NE SE DÉCHIRA PAS, tandis que lors de l'autre pêche7 le filet se déchirait. C'est que l'Église présente, dont cette pêche-là était le symbole, souffre de nombreuses déchirures dues aux schismes, aux hérésies, aux insoumissions, sans pour autant être entièrement déchirée, en vertu de la promesse du Christ : Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles8.
Mais dans la patrie future, préfigurée ici, c'est-à-dire dans cette paix des saints, il ne saurait y avoir de schismes9 - C'est lui qui a établi sur tes confins, c'est-à-dire la Jérusalem céleste, la paix10.
II
JÉSUS LEUR DIT : « VENEZ, MANGEZ ! » ET AUCUN DE CEUX QUI PRENAIENT PART AU REPAS N'OSAIT LUI DEMANDER : « TOI, QUI ES-TU ? », SACHANT QU'IL EST LE SEIGNEUR. (21, 12)
2607. L'Évangéliste nous rapporte ensuite l'invitation au repas préparé. Il nous montre d'abord cette invitation du Christ, puis l'attitude des disciples lors de ce repas [n° 2609].
7. Voir Lc 5, 6.
8. Mt 28, 20. Saint Thomas commente : « En effet le monde ne passera pas jusqu'à ce que tout soit accompli, c'est-à-dire que l'Église des fidèles soit consommée et que soit accompli le nombre de ceux que Dieu a élus pour la vie éternelle » (Sup. Matth. lect., XXVIII, n° 2469).
9. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CXXII, 7, BA 75, p. 385.
10. Ps 147, 14.
JÉSUS LEUR DIT : « VENEZ, MANGEZ ! »
2608. C'est en effet le Christ qui invite au repas en nous inspirant de l'intérieur par lui-même - Venez à moi vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai1. — Mangez mes amis et buvez, enivrez-vous mes biens-aimés 2 -, et de l'extérieur, par l'enseignement et les exhortations d'autres personnes - Un homme fit un grand souper. (...) Et à l'heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités de venir3.
ET AUCUN DE CEUX QUI PRENAIENT PART AU REPAS N'OSAIT LUI DEMANDER : « TOI, QUI ES-TU ? », SACHANT QU'IL EST LE SEIGNEUR.
2609. Selon Augustin4, cette attitude des disciples manifeste qu'ils étaient sûrs de la Résurrection du Christ. Ils étaient en effet tellement certains que c'était le Christ qu'aucun des convives n'osa douter que ce fût bien lui. Et parce que l'interrogation est signe d'un doute, nul n'osait l'interroger : « TOI, QUI ES-TU ? », selon cette parole : En ce jour-là, vous ne m'interrogerez plus sur rien5.
Chrysostome 6 y voit une marque de respect des disciples à l'égard du Christ, plus grande encore que d'habitude : ils l'auraient volontiers interrogé, mais le Christ leur apparut sous une apparence magnifique et une gloire admirable, si bien que, saisis de stupeur et de respect, ils n'osaient plus l'interroger. Et ce qui surtout les retenait de l'interroger, c'est qu'ils savaient QU'IL EST LE SEIGNEUR.
1. Mt 11, 28. Saint Thomas commente : « Venez à moi, ce qui est aussi la parole de la Sagesse : Venez à moi vous tous qui me désirez (Si 24, 26). Aussi, approchez de moi ignorants, parce qu'il veut se communiquer » (Sup. Matth. lect., XI, n° 967). Et : « Quel est ce repos (refectio) ? (...) En effet le corps n'est pas refait aussi longtemps qu'il est affecté. Et ce que la faim est pour le corps, le désir l'est pour l'esprit. C'est pourquoi ce repos (refectio) est l'accomplissement de tous nos désirs - Lui qui comble de biens ton âme (Ps 102, 5). Et ce repos est un repos de l'âme -J'ai un peu peiné et j'ai trouvé beaucoup de repos (Si 51, 35). De même que les doux ne trouvent pas de repos dans le monde, ainsi vous trouverez le repos éternel, c'est-à-dire vos désirs seront comblés (impletionem desideriorum) » (loc. cit., n° 971).
2. Ct 5, 1.
3. Lc 14, 17.
4. Tract, in Io., CXXIII, 1, ΒΑ 75, p. 403-405.
5. Jn 16, 23.
6. In Ioannem hom., LXXXVII, 2, PG 59, col. 475-476.
III
ET JÉSUS VIENT, IL PREND LE PAIN ET LE LEUR DONNE, ET DE MÊME LE POISSON.
(21, 13)
2610. L'Évangéliste poursuit en nous rapportant ce repas que les disciples prirent sur l'ordre du Christ - Toi, tu ouvres ta main, et tu combles tout vivant de bénédiction7. C'est lui en effet qui leur donne la nourriture au temps opportun8.
2611. Mais le Christ a-t-il mangé avec eux ? Il faut dire que oui. Bien que cela ne soit pas indiqué ici, Luc dit expressément9 qu'il mangea avec eux, et de même il est dit dans les Actes : Ensuite, mangeant avec eux, il leur commanda de ne pas s'éloigner de Jérusalem 10.
2612. Mais s'agissait-il d'une véritable manducation ? Je réponds qu'un acte est dit vrai de deux manières, à savoir quant à la vérité de ce qu'il signifie, et quant à la vérité de son espèce11.
Au premier sens, un acte est vrai s'il est conforme à la réalité signifiée. Ainsi, admettons que je veuille signifier quelque chose par une parole : si ce que je signifie est vrai et concorde avec la réalité signifiée, alors ma parole est vraie quant à sa signification, sans être pour autant conforme à la vérité de l'espèce. Ainsi, lorsque le Christ dit : Moi, je suis la vraie vigne1, cela est vrai, bien qu'il ne soit pas une vraie vigne selon l'espèce « vigne », mais seulement selon ce que ce terme [vigne] signifie.
7. Ps 144, 16.
8. Cf. Ps 144, 15.
9. Voir Lc 24, 43.
10. Ac 1, 4.
11. Saint Thomas distingue deux sortes de vérité : la vérité de l'espèce et celle de la signification. Il y a vérité de l'espèce quand, par exemple, un homme véritable, en chair et en os, vivant, parle, et non pas un robot, une poupée, un mannequin ou un fantôme sans consistance. Pour cette vérité, seul le locuteur est regardé, et non pas l'impact de sa parole ni son éventuelle conformité au rée1. Quant à la vérité de la signification, elle ne renvoie pas à celui qui énonce la parole mais à la conformité de celle-ci à la réalité signifiée, comme le dit saint Thomas. C'est le sens habituel de la vérité dite « formelle » (voir De Veritate, q. 1, a. 1). Là, on ne s'arrête pas à l'élaboration de la parole elle-même, mais c'est son rapport au réel qui est examiné, afin de juger de sa vérité.
Selon la vérité de l'espèce, une chose est dite vraie lorsqu'elle a ce qui relève de la vérité de l'espèce. Or relèvent de cette vérité les principes de l'espèce mais non pas les effets qui en découlent. Ainsi l'affirmation : « L'homme est un animal » est vraie au premier sens parce qu'elle signifie quelque chose de vrai, mais selon la vérité de l'espèce elle n'est pas vraie si elle n'est pas formulée par la bouche d'un vivant parlant avec les organes qui conviennent. Et pour cette vérité, l'effet de la parole n'est pas requis, par exemple qu'elle soit entendue et autres choses de ce genre.
Ainsi il faut dire, au sujet de la manducation, qu'il en existe une qui n'est vraie que quant à sa signification, comme la « manducation des anges », puisque ceux-ci n'ont pas de membres ordonnés à la manducation. Mais ce qui est vrai, c'est ce qu'eux-mêmes signifiaient par cette expression, à savoir le désir qu'ils avaient du salut des hommes.
Quant à la manducation du Christ après la Résurrection, elle fut vraie selon la vérité de signification, puisqu'il le faisait pour montrer qu'il avait une nature humaine2 - et il l'avait en vérité ; et selon la vérité de l'espèce, puisqu'il avait les organes propres à la manducation. Cependant cette manducation ne fut pas suivie des effets de cet acte parce que cette nourriture ne fut pas transformée en celui qui la mangeait étant donné qu'il avait un corps glorifié et incorruptible. Mais elle fut dissoute par la puissance divine en la matière qui était là. Or de tels effets ne contribuent pas à la vérité de l'espèce comme nous l'avons dit.