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Jean 6, 14-25 – L’EFFET DU MIRACLE

 

Ces hommes donc, ayant vu le signe que Jésus avait fait, disaient : "Celui-ci est vraiment le Prophète qui doit venir dans le monde. " 5 Jésus donc, ayant connu qu’ils devaient venir pour l’enlever et le faire roi, s’enfuit de nouveau dans la montagne, tout seul. Lorsque le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer. ’‘ Et quand ils furent montés dans la barque, ils vinrent de l’autre côté de la mer, vers Capharnaüm. Or les ténèbres s’étaient déjà faites et Jésus n’était pas venu à eux. 18 Cependant, au souffle d’un grand vent, la mer s’enflait. 19a Après donc qu’ils eurent ramé vingt-cinq ou trente stades, ils voient Jésus marchant sur la mer et s’approchant de la barque ; 19b et ils craignirent. 20 il leur dit : "C’est moi, ne craignez pas. " 21a Ils voulurent donc le prendre dans la barque, "et aussitôt la barque toucha la terre à laquelle ils allaient. 22 Le jour suivant, la foule qui se tenait de l’autre côté de la mer observa qu’il n’y avait eu là qu’une seule barque, que jésus n’était pas monté avec ses disciples dans cette barque, mais que ses disciples seuls étaient partis 23 cependant, d’autres barques vinrent de Tibériade, près du lieu où ils avaient mangé le pain, le Seigneur ayant rendu grâces. 24 Quand donc la foule eut vu que Jésus n’était pas là, ni ses disciples non plus, ils montèrent dans les barques et vinrent à Capharnaüm, cherchant Jésus. Et l’ayant trouvé de l’autre côté de la mer, ils lui dirent : "Rabbi, quand es-tu venu ici ?"

 

866. Après le signe visible — le don d’une nourriture corporelle —, l’Évangéliste rapporte les trois effets que ce signe a opérés sur les foules. Celles-ci confessent leur foi et tentent ensuite de manifester au Christ l’admiration qu’il a suscitée en elles [n° 869] ; après qu’il a fui, elles se mettent avec empressement à sa recherche [n° 873].

I

 

[6, 14] CES HOMMES DONC, AYANT VU LE SIGNE QUE JÉSUS AVAIT FAIT, DISAIENT : "CELUI-CI EST VRAIMENT LE PROPHÈTE QUI DOIT VENIR DANS LE MONDE. "

867. À propos de la confession de foi, il faut savoir que c’est comme de la bouche même des Juifs qu’il est dit dans le psaume : Nous n’avons plus vu de signes : il n'a plus de prophètes 79. Il était habituel, autrefois, que les prophètes fassent de nombreux signes ; pour cette raison, les signes venant à manquer, il semblait que la prophétie devînt lettre morte ; mais lorsqu’ils voient les signes, ils confessent que la prophétie leur est rendue. Voilà pourquoi déjà, à la seule vue du miracle, ils en étaient venus à tenir le Seigneur pour un prophète. Donc, il est dit : CES HOMMES qui avaient été rassasiés avec cinq pains, AYANT VU LE MIRACLE QUE JESUS AVAIT FAIT, DISAIENT : "CELUI-CI EST VRAIMENT LE PROPHETE."

Cependant ils n’étaient pas encore parvenus à une foi parfaite, parce qu’ils tenaient pour un simple prophète celui qui, bien plus, est Seigneur des prophètes. Ils ne sont cependant pas complètement dans l’erreur, puisque le Seigneur lui-même se donne aussi le titre de prophète 80.

868. Sachons que le prophète est appelé voyant 81 – Celui qu’on appelle aujourd’hui prophète s'appelait autrefois voyant 82. Or la vision se rapporte à la capacité de connaître ; et le Christ possédait trois degrés de connaissance. Il possédait une connaissance sensible, et avait par là une certaine ressemblance avec les prophètes en ce sens que, dans l’imagination du Christ, pouvaient naître certaines formes sensibles qui représentaient des événements futurs ou cachés, ceci principalement à cause de la capacité de pâtir qui lui convenait selon son statut de pèlerin 83. Il possédait en outre la connaissance intellectuelle et, en celle-ci, il ne ressemblait pas aux prophètes, mais il est même au-dessus des anges parce qu’il avait une connaissance plus pénétrante que toute créature Enfin, il possédait la connaissance divine : par celle-ci il a été source de l’inspiration des prophètes et des anges, puisque toute connaissance a pour cause une participation au Verbe divin.

Nous voyons cependant les Juifs reconnaître dans le Christ l’excellence du prophète CELUI-CI EST VRAIMENT LE PROPHETE. Même si, en effet, il y a eu de nombreux prophètes chez les Juifs, un cependant était attendu, supérieur à tous les autres, d’après cette parole : Le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu d’entre tes frères un prophète et c’est bien de lui qu’ils parlaient ; c’est pour cette raison qu’ils disent explicitement : QUI DOIT VENIR DANS LE MONDE.

78. Cf. ALCUIN, Comm. in S. Ioannis Evang., 3, ch. 12, col. 823.

79. Ps 73, 9.

80. Voir Mt 13, 57 ; Mc 6, 4 ; Luc 4, 24 ;Jean 4, 44. Cf. ALCUIN, Comm. in S. bannis Evang. 3, ch. 12, col. 823.

81. Cf. SAINT ISIDORE, Etymologiarum sive originu n libri, VII, VIII, 1.

82. 1 Sam 9, 9.

83. "Pèlerin" traduit le mot latin viator, littéralement : celui qui est en chemin. La tradition l’oppose à comprehensor qui signifie, à propos d’une compétition, le vainqueur, celui qui l’emporte.

84. Cf. Somme théologique, III, q. 11, a. 4.

85. Cf. ch. I, leç. 5, n° 129-132, vol. 1, pp. 163-166.

86. Cf. ch. IV, leç. 6, n° 667, vol. II, pp. 219-220.

87. Deut 18, 15.

II

 

JÉSUS DONC, AYANT CONNU QU’ILS DEVAIENT VENIR POUR L'ENLEVER ET LE FAIRE ROI, S'ENFUIT DE NOUVEAU DANS LA MONTAGNE, TOUT SEUL.

869. On rapporte ici le deuxième effet du signe sur les foules, lorsqu’elles entreprennent de manifester au Christ leur admiration et que cependant le Christ s’y soustrait. Ainsi, après la tentative de la foule, est rapportée la fuite du Christ [n° 871].

JÉSUS DONC, AYANT CONNU QU’ILS DEVAIENT VENIR POUR L’ENLEVER ET LE FAIRE ROI

 

870. L’Évangéliste mentionne la tentative des foules par ces mots : POUR L’ENLEVER ET LE FAIRE ROI – En effet, est enlevé celui qui est pris contre sa volonté et sans motifs véritables. Il était vrai que Dieu le Père, de toute éternité, avait tout disposé en vue de la manifestation du règne du Christ, mais cette manifestation n’était pas encore opportune. Le Christ était venu, certes, mais pas pour régner comme il le fera lorsque s’accomplira notre demande : que ton règne vienne 88 ; alors le Christ régnera aussi selon qu’il a été fait homme. Et à cause de cela, un autre moment a été disposé pour cette manifestation, c’est-à-dire lorsque la gloire de ses saints aura été dévoilée après le jugement qu’il aura lui-même rendu. Au sujet de cette manifestation, les disciples demandaient : Seigneur, est-ce le temps où tu vas rétablir la royauté en Israël 89.

Les foules donc, croyant qu’il était venu pour régner, voulaient le faire roi. La raison en est que, la plupart du temps, les hommes veulent pour maître quelqu’un qui soit capable de leur assurer les biens temporels. C’est pourquoi, le Christ les ayant nourris, ils voulaient le faire roi — Tu as un manteau : sois notre roi 90. Ainsi s’éclaire ce que dit Chrysostome : "Vois la force de la gourmandise. Il n’est plus pour eux aucun souci de la transgression du sabbat, ils ne font plus preuve de zèle pour Dieu, mais toutes ces choses se sont évanouies, parce qu’ils se sont rempli le ventre. Mais aussi, le Prophète était enfin parmi eux et ils voulaient le faire roi" 91.

JÉSUS S’ENFUIT DE NOUVEAU DANS LA MONTAGNE, TOUT SEUL.

871. L’Évangéliste en vient à la fuite du Christ. En disant DE NOUVEAU, il laisse entendre que le Seigneur, voyant les foules, était descendu de la montagne et qu’il les avait nourries en un lieu moins élevé : sien effet il n’était pas descendu de la montagne, on ne dirait pas qu’il y fuit de nouveau 92.

Mais puisqu’il est vraiment roi, pourquoi fuit-il ? Il y a à cela trois raisons. L’une parce qu’il aurait dérogé à son rang s’il avait reçu sa royauté de l’homme, lui qui était roi de telle sorte que tous les rois le sont par participation à sa royauté — par moi règnent les rois 93. La seconde raison est qu’il aurait porté préjudice à son enseignement s’il avait reçu gloire et soutien des hommes. Par ses actes et son enseignement, il était tout relatif à la puissance divine et non à la faveur humaine — Je ne reçois pas de gloire venant des hommes 94. Il y a une troisième raison, et puisse-t-elle nous apprendre à mépriser l’estime du monde — Car je vous ai donné l’exemple, afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez aussi vous-mêmes 95 — Ne recherche pas le pouvoir auprès des hommes 96. Ainsi donc, il a rejeté la gloire du monde pour se soumettre de lui-même au châtiment, d’après ce passage de l’épître aux Hébreux : Au lieu de la joie qui lui était proposée, il endura la croix, ayant méprisé son infamie 97.

88. Mt 6, 10.

89. Ac 1, 6. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract. in Ioann., XXV, 2, p. 427.

90. Isaïe 3, 6.

91. In boannem hom., 42, ch. 3, col. 243.

872. Nous voyons cependant en Matthieu un récit contraire : Il monta sur la montagne prier seul 98. Mais d’après Augustin 99, les deux passages ne sont pas contraires, parce que s’il y a cause de fuite, alors il y a nécessairement motif de prière. Le Seigneur nous enseigne ainsi que l’imminence de ce qui cause la fuite est un puissant appel à prier.

Au sens mystique, il gravit la montagne lorsque les foules, restaurées, eurent été préparées à s’attacher à lui, parce qu’il monta au ciel une fois que les peuples eurent été pré parés à se soumettre à la vérité de la foi : L'assemblée des peuples t’environnera ; au-dessus d’elle, regagne la hauteur 100, c’est-à-dire lorsqu’elle t’environnera, regagne la hauteur.

Mais l’Évangéliste a dit S’ENFUIT, autrement dit, s’échappa, pour souligner que son élévation ne nous est pas compréhensible : en effet, ce que nous ne comprenons pas, nous disons que cela nous échappe.

92. Cf. SAINT AUGUSTIN, op. cil., XXV, 1, p. 425.

93. Prov 8, 15. Cf. loc. cit., XXV, 2, p. 427.

94. Jean 5, 41.

95. Jean 13, 15.

96. Nous avons gardé pour cette citation de Sir 7, 4 la version donnée par l’édition Marietti, attestée par de nombreux manuscrits de la Bible. Selon la correction proposée par l’édition léonine, saint Thomas aurait cité d’après une autre version, conforme au texte grec : Ne recherche pas le pouvoir auprès du Seigneur. La divergence de sens d’avec le contexte nous incline à ne pas garder une telle correction.

97. He 12, 2. Les deux dernières raisons sont empruntées d’une manière éloignée à Chrysostome (In loannem hom., 42, ch. 3, col. 243).

98. Mt 14, 23.

99. De consensu evangelistarum, II, 47, 100, PL 34, col. 1127-28. Les deux interprétations qui suivent sur la fuite de Jésus, en référence à son Ascension et à sa transcendance, lui sont reprises aussi (voir Tract, in Ioann., XXV, 3, p. 431 ; 4, p. 433).

100. Ps 7, 8.

III

 

873. Il s’agit ici du troisième effet du signe : la recherche empressée du Seigneur, de la part des disciples, mais aussi des foules [n° 885].

DÈS QUE LE SOIR FUT VENU, SES DISCIPLES DES DIRENT À LA MER. ET QUAND ILS FURENT MONTÉS DANS LA BARQUE, ILS VINRENT DE L’AUTRE CÔTE DE LA MER, VERS CAPHARNAÜM. OR LES TÉNÈBRES S’ÉTAIENT DÉJÀ FAITES ET JÉSUS N’ÉTAIT PAS VENUÀ EUX. CEPENDANT, AU SOUFFLE D’UN GRAND VENT, LA MER S’ENFLAIT APRÈS DONC QU’ILS EURENT RAMÉ VINGT-CINQ OU TRENTE STADES, ILS VOIENT JÉSUS MARCHANT SUR LA MER ET S’APPROCHANT DE LA BARQUE ; ET ILS CRAIGNIRENT. MAIS IL LEUR DIT : "C’EST MOI, NE CRAIGNEZ PAS. " ILS VOULURENT DONC LE PRENDRE DANS LA BARQUE, ET AUSSITÔT LA BARQUE TOUCHA LA TERRE À LAQUELLE ILS ALLAIENT

 

Au sujet des disciples, l’Évangéliste souligne avec quelle insistance ils cherchent le Christ [n° 874] ; ensuite il y revient plus longuement [n° 876], après avoir seulement mentionné la descente des disciples vers la mer et la traversée [n° 875].

DÈS QUE LE SOIR FUT VENU, SES DISCIPLES DESCENDIRENT À LA MER.

874. À propos de la recherche des disciples, il faut savoir que le Christ gravit la montagne à l’insu de ses disciples. Ils attendirent pour cette raison jusqu’au soir, pensant qu’il allait les rejoindre. Le soir tombé, ils n’y tiennent plus et se mettent à sa recherche, tant l’amour les possédait. Et c’est pourquoi l’Évangéliste dit : DES QUE LE SOIR FUT VENU, SES DISCIPLES DESCENDIRENT À LA MER en le cherchant.

Au sens mystique, le SOIR désigne la Passion du Seigneur ou son Ascension : aussi longtemps que Jésus fut pré sent à ses disciples avec son corps, aucun trouble ne les arrêtait, aucune amertume ne les tourmentait : Les fils de l’époux peuvent-ils s’attrister tant que l’époux est avec eux ? 101 Mais le Christ s’étant séparé d’eux, ils descendent vers la mer, c’est-à-dire vers les troubles du siècles : Voici la grande mer... 102

 

ET QUAND ILS FURENT MONTÉS DANS LA BARQUE, ILS VINRENT DE L'AUTRE CÔTÉ DE LA MER, VERS CAPHARNAÜM.

875. Mais, à cause de l’amour dont ils étaient enflammés, ils ne pouvaient supporter plus longtemps que man que la présence du Seigneur ; c’est pourquoi ils en viennent à traverser la mer : ET QUAND ILS FURENT MONTES DANS LA BARQUE, ILS VINRENT DE L’AUTRE COTE DE LA MER 103. OR LES TÉNÈBRES S’ÉTAIENT DÉJÀ FAITES ET JÉSUS N’ÉTAIT PAS VENU À EUX. CEPENDANT, AU SOUFFLE D’UN GRAND VENT, LA MER S’ENFLAIT.

876. L’Évangéliste explicite ici ce qu’il avait sommairement noté : le trajet jusqu’à lamer, puis la traversée [n° 878].

OR LES TÉNÈBRES S’ÉTAIENT DEJÀ FAITES ET JÉSUS N’ÉTAIT PAS VENU À EUX.

877. Ce n’est pas sans raison que les ténèbres sont mentionnées, mais pour manifester par là la ferveur de leur amour. En effet, ni le soir ni la nuit n’ont arrêté les disciples 104.

Au sens mystique, les ténèbres désignent le manque de charité. La charité est en effet la lumière, d’après ce passage : Celui qui aime son frère demeure dans la lumière 105. Les ténèbres sont donc en nous tant que Jésus, la lumière véritable, n’est pas parvenu jusqu’à nous, comme il est dit plus haut 106, lui dont la présence chasse toutes les ténèbres 107.

Si le Christ s’est soustrait aussi longtemps à ses Apôtres, c’est d’abord pour qu’ils éprouvent ce qu’était son absence, ce dont ils ont fait l’expérience en mer, lors de la tempête — Pour en avoir fait l’expérience, vois combien il est mauvais et amer d’abandonner le Seigneur 108 —, mais aussi pour qu’ils le recherchent avec encore plus de diligence — Où est parti ton bien-aimé, ô la plus belle des femmes, (...) et nous le chercherons avec toi 109.

878. De la traversée, l’Évangéliste dit : CEPENDANT, AU SOUFFLE D'UN GRAND VENT, LA MER S'ENFLAIT. Il note d’abord la tempête de mer [n° 879], puis l’apparition du Christ et le moment de son apparition [n° 880], et enfin l’effet de l’apparition [n° 881].

101. Mt 9, 15. L’expression "les fils de l’époux" est un hébraïsme qui désigne ses compagnons et amis qui préparent la noce et y participent ensuite ; elle durait ordinairement sept jours.

102. Ps 103, 25.

103. Cette explication est très proche de celle de saint Jean Chrysostome, In loannem hom., 43, ch. 1, col. 245.

104. Cf. CHRYSOSTOME loc. cit.

105. 1Jn2, 10.

106. Cf. Jean 1, 9 — Il était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme venant en ce monde — et les numéros 102 à 107 et 124 à 132 du commentaire de saint Thomas, vol. I, pp. 139 à 145 et 159 à 166.

107. Cf. 1 Jean 2, 8 – Les ténèbres s'en vont et la lumière véritable brille d Voir SAINT AUGU5TIN, Tract. in Ioann., XXV, 5, p. 435.

108. Jérémie 2, 19.

109. Gant 6, 1. Voir CHRYSOSTOME, loc. cit.

CEPENDANT, AU SOUFFLE D'UN GRAND VENT, LA MER S'ENFLAIT

 

879. Sur la mer, la tempête était provoquée par le souffle du vent qui s’était levé, et c’est pourquoi il dit :

CEPENDANT, AU SOUFFLE D'UN GRAND VENT, LA MER S'ENFLAIT, au large. Parce vent on désigne la tentation et la persécution par lesquelles passera l’Église à cause du man que de charité. En effet, comme le dit Augustin, là où la charité se refroidit, les vagues grandissent et la barque est secouée. Et cependant, ni ces vents, ni la tempête, ni les vagues, ni les ténèbres, ne réussissent à l’empêcher d’avancer ni à la disloquer et finalement à la submerger : Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. — Les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison et elle n’a pas été renversée 110.

880. L’apparition du Christ n’eut pas lieu dès le début de la tempête, mais après un certain temps ; c’est pour cela que l'Évangéliste dit : APRES DONC QU’ILS EURENT RAME VINGT-CINQ OU TRENTE STADES, ILS VOIENT JESUS. Et cela pour nous faire comprendre que le Seigneur permet que nous soyons tourmentés pour un temps afin d’éprouver notre force. Au terme cependant, lorsque l’épreuve est sur le point de nous écraser, il ne nous abandonne pas, il se fait proche de nous : Dieu est fidèle, qui ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces, mais qui ménagera, avec la tentation, la voie par laquelle vous pourrez la supporter 111.

D’après Augustin, les vingt-cinq stades qu’ils franchissent en ramant sont les cinq livres de Moïse. En effet, un tel nombre est un carré, obtenu par la multiplication du nombre cinq par lui-même : cinq fois cinq en effet font vingt-cinq. Or le nombre multiplié conserve la signification de sa racine : pour cette raison, de même que l’on désigne par cinq l’ancienne Loi, de même aussi par vingt-cinq. Par trente, on désigne la perfection du Nouveau Testament qui manquait à la Loi. En effet, si ces mêmes cinq sont multipliés par six, qui est un nombre parfait, apparaît le nombre trente 112.

A ceux qui parcourent en ramant les vingt-cinq ou trente stades, c’est-à-dire qui accomplissent la Loi ou la perfection évangélique, à ceux-là Jésus vient, foulant aux pieds toutes les agitations du monde et toutes les prétentions du siècle — C’est toi qui domines la puissance de la mer, et le mouvement de ses flots, c’est toi qui l’apaises 113. Ils voient alors le Christ approcher de la barque, c’est-à-dire qu’ils voient approcher le secours divin — Le Seigneur est proche de tous ceux qui l’invoquent 114.

Il apparaît donc que, à ceux qui le recherchent avec droiture, le Christ accorde sa présence. Or les Apôtres le désiraient avec une extrême ferveur ; ce que prouvent l’obscurité du moment, la tempête de la mer et l’éloignement du port, obstacles malgré lesquels ils s’efforçaient de le rejoindre. Et c’est pourquoi le Christ se rendit présent à eux.

110. Mt 24, 13 et 7, 25. Tract. in Ioann., XXV, 5-6, p. 437.

111. 1 Corinthiens 10, 13.

112. Op. cit., XXV, 6, p. 439. Six est un nombre parfait car il est la somme exacte de ses parties : le sixième, le tiers et la moitié. Cf. De div. quaest. 83, q. 57, 3, BA 10, p. 169 ; et De Trinitate, IV, Iv, 7, BA 15, p. 356. L’interprétation allégorique du Christ écrasant les agitations du monde et venant à ceux qui accomplissent la Loi est reprise aussi au même passage du commentaire de saint Augustin.

113. Ps 88, 10.

114. Ps 144, 18.

ET ILS CRAIGNIRENT. MAIS IL LEUR DIT : "C’EST MOI, NE CRAIGNEZ PAS. " ILS VOULURENT DONC LE PRENDRE DANS LA BARQUE, ET AUSSITÔTLA BARQUE TOUCHA LA TERRE À LAQUELLE ILS ALLAIENT

 

881. L’Évangéliste expose ici l’effet de l’apparition ; d’abord l’effet intérieur [n° 882], puis l’effet extérieur.

882. L’effet intérieur fut la crainte. Et c’est pourquoi on rapporte en premier lieu la crainte des disciples conçue à l’apparition soudaine du Christ : ET ILS CRAIGNIRENT, d’une crainte bonne qui est causée par l’humilité — Ne conçois pas d’orgueilleux desseins, mais crains 115 ou d’une crainte mauvaise parce que, selon le récit de Matthieu, les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés et se disaient : "c’est un fantôme" et sous l’effet de la crainte, ils poussaient des cris 116 — Ils ont tremblé de crainte là où il n'y avait pas à craindre 117. Cette crainte se rencontre principalement chez les gens soumis à la chair, parce qu’ils redoutent les réalités spirituelles.

En second lieu, l’Évangéliste nous dit l’aide apportée par le Christ face à un double péril : le péril de la foi dans l’intelligence, et quant à cela il dit : C'EST MOI, comme chassant toute incertitude — Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi" et le péril de la crainte dans la volonté ; quant à celui-ci, il dit : NE CRAIGNEZ PAS — À la face des peuples, sois sans crainte — Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? 120

En troisième lieu est rapportée l’arrivée des disciples à hauteur du Christ : ILS VOULURENT LE PRENDRE DANS LA BARQUE, ce qui signifie que lorsque la crainte servile est chassée de nos cœurs, alors nous recevons le Christ en l’aimant et en le contemplant : Voici que je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui 121.

ET AUSSITÔT LA BARQUE TOUCHA LA TERRE À LAQUELLE ILS ALLAIENT

883. L’effet extérieur concerna la barque qui, une fois la tempête apaisée, toucha aussitôt terre, alors que, d’après la distance parcourue, elle en était encore très éloignée. Le Christ ne leur a pas assuré une navigation fictive, mais tranquille. Et voulant accomplir un plus grand miracle, il ne monta pas dans la barque.

Ainsi donc, trois miracles se rejoignent ici : la marche sur la mer, l’arrêt soudain de la tempête, l’acheminement de la barque au port encore éloigné. Pour que nous apprenions que les croyants en qui le Christ demeure répriment l’agitation du monde, foulent aux pieds le flot des tribulations et accomplissent rapidement leur traversée vers la terre des vivants 122, d’après le psaume : Ton esprit de bonté me conduira dans une terre sans embûches 123.

115. Ro 11, 20.

116. Mt 14, 26.

117. Ps 13, 5. Cf. SAINT THOMAS, Ad Rom. lect., VIII, Ieç. 3 nos 638-643. Voir aussi n° 969, note 112.

118. Luc 24, 39.

119. Jérémie 1, 8.

120. Ps 26, 1.

121. Ap 3, 20.

884. Mais ici, trois questions se posent. L’une concerne la lettre, à propos de laquelle jean affirme manifestement le contraire de Matthieu : en effet, Matthieu dit que les disciples gagnèrent la mer sur l’ordre du Seigneur 124, or ici, ils y descendent en le cherchant. Une autre question se pose : Matthieu dit au même endroit que c’est en passant par la mer que les disciples parviennent en terre de Génésareth 125. Or ici, il est dit qu’ils arrivèrent à Capharnaüm. Troisième question : Matthieu dit que le Christ monta dans la barque, et jean qu’il n’y monta pas.

Chrysostome 126 affirme, se débarrassant du même coup des trois questions, que ce miracle ne fut pas le même que celui rapporté par Matthieu. En effet, comme il le dit lui-même, le Christ accomplit fréquemment des miracles tels que marcher sur les eaux, non pas devant les foules, mais devant ses seuls disciples pour éviter que les foules croient qu’il n’avait pas un vrai corps.

Mais d’après Augustin 127, il est dit, et c’est plus juste, que ce fut le même miracle, rapporté ici par Jean, là par Matthieu. Et c’est pourquoi, répondant à la première question, il dit qu’il importe peu que Matthieu dise que ceux-ci étaient descendus à la mer sur l’ordre du Christ. Il a pu se faire en effet que le Seigneur le leur ait ordonné et qu’eux soient descendus, croyant que le Christ allait naviguer avec eux. Voilà pourquoi ils l’attendirent jusqu’à la nuit ; et parce que le Christ ne venait pas, alors ils franchirent la mer.

A la seconde question, il y a deux réponses. La première tient au fait que Capharnaüm et Génésareth sont sur la même rive et voisines. Et les disciples, peut-être, parvinrent par la mer aux confins des deux ; C’est pour cela que Matthieu nomme l’une, Jean l’autre. On peut aussi dire que Matthieu ne précise pas qu’ils vinrent tout de suite à Génésareth ; c’est pourquoi, peut-être, ils vinrent d’abord à Capharnaüm, puis de là à Génésareth 128.

 

122. Ps 26, 13.

123. P 142, 10. Saint Thomas applique au croyant ce que saint Augustin disait du Christ ; voir note 112 in fine.

124. Cf. Mt 14, 22.

125. Cf. Mt 14, 34.

126. In loannem hom., 43, ch. 1, col. 245-6. Chrysostome remarque dans les deux récits plusieurs divergences qui permettent d’affirmer qu’il s’agit de deux miracles différents. Cependant, lorsqu’il commente le récit de saint Matthieu, il fait intervenir celui de saint Jean (verset. 21), ce qui suppose qu’il les considère comme nous rapportant tous les deux le même miracle (In Matthaeum homiliae, 50, ch. 2, PG 58, col. 506).

127. De consensu evangelistarum, II, 46, PL 34, col. 1125-27.

128. Saint Thomas ne répond pas à la troisième question, qu’il avait lui-même soulevée indépendamment (comme ce fut le cas pour la deuxième) de saint Augustin et de saint Jean Chrysostome.

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