LE JOUR SUIVANT, LA FOULE QUI SE TENAIT DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA MER OBSERVA QU’IL N’Y AVAIT EU LÀ QU’UNE SEULE BARQUE, QUE JÉSUS N’ÉTAIT PAS MONTÉ AVEC SES DISCIPLES DANS CETTE BARQUE MAIS QUE SES DISCIPLES SEULS ÉTAIENT PARTIS ; CEPENDANT, D’AUTRES BARQUES VINRENT DE TIBÉRIADE, PRÈS DU LIEU OÙ ILS AVAIENT MANGÉ LE PAIN, LE SEIGNEUR AYANT RENDU GRÂCES. QUAND DONC LA FOULE EUT VU QUE JÉSUS N’ÉTAIT PAS LÀ, NI SES DISCIPLES NON PLUS, ILS MONTÈRENT DANS LES BARQUES ET VINRENTÀ CAPHARNAUM, CHERCHANT JÉSUS. ET L’AYANT TROUVÉ DE LAUTRE CÔTÉ DE LA MER, ILS LUI DIRENT : "RABBI, QUAND ES-TU VENU ICI ?"
885. Après avoir rapporté la manière dont les disciples cherchèrent le Christ, l’Évangéliste considère maintenant les foules qui le cherchaient.
Il expose d’abord ce qui les a poussées à le chercher [n° 886] et l’occasion qu’elles ont saisie pour mettre ce dessein à exécution [n° 887]. Vient enfin le récit de la recherche elle-même [n° 888].
LE JOUR SUIVANT, LA FOULE QUI SE TENAIT DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA MER OBSER VA QU1L N’Y AVAIT EU LÀ QU’UNE SEULE BARQUE, QUE JÉSUS N’ÉTAIT PAS MONTÉ AVEC SES DISCIPLES DANS CETTE BARQUE, MAIS QUE SES DISCIPLES SEULS ÉTAIENT PARTIS.
886. Ce qui a poussé les foules à chercher le Christ, c’est le miracle qu’il vient d’accomplir : franchir la mer sans embarcation. Le miracle leur apparaît du fait que depuis le crépuscule il n’était pas sur le rivage, proche du lieu où il avait accompli le miracle des pains ; la seule barque qui avait été sur ce rivage était passée avec les disciples sur l’autre bord, sans le Christ. C’est pourquoi, lorsqu’au matin ils ne trouvèrent pas le Christ sur le bord où ils étaient la veille, mais constatèrent qu’il était déjà de l’autre côté sans avoir eu aucune embarcation pour traverser, ils se doutèrent qu’il avait accompli la traversée en marchant sur la mer. C’est ce qu’exprime l’Évangéliste en disant : LE JOUR SUIVANT celui du miracle des pains, LA FOULE QUI SE TENAIT DE L’AUTRE CÔTE DE LA MER où il avait accompli le miracle OBSERVA QU’IL N’Y AVAIT EU LA QU’UNE SEULE BARQUE, parce que la veille il n’y en avait pas eu d’autres que celle-là, et vit QUE JESUS N’ETAIT PAS MONTE AVEC SES DISCIPLES DANS CETTE BARQUE 129.
Cette unique barque signifie l’Église qui est une par l’unité de la foi et des sacrements : Une seule foi, un seul baptême 130. Quant au fait que Jésus n’est pas avec ses disciples, il signifie la séparation physique que l’Ascension réalise entre le Christ et ses disciples : Le Seigneur, après leur avoir parlé, fut emporté au ciel 131.
129. Saint Thomas suppose ce raisonnement de la part des Juifs à la suite de saint Jean Chrysostome, In loannem hom., 43, ch. 1, col. 246.
130. Eph 4, 5.
CEPENDANT, D'AUTRES BARQUES VINRENT DE TIBÉRIADE, PRÈS DU LIEU OÙ ILS AVAIENT MANGÉ LE PAIN, LE SEIGNEUR AYANT RENDU GRÂCES.
887. L’occasion de la recherche est donnée par l’arrivée d’autres barques, d’un autre endroit de la mer, avec lesquelles ils pouvaient la traverser pour chercher le Christ ; et c’est pourquoi l’Évangéliste dit : D’AUTRES BARQUES SURVINRENT, d’un autre endroit, c’est-à-dire DE TIBERIADE, PRES DU LIEU OÙ ILS AVAIENT MANGÉ LE PAIN.
Ces autres barques qui surviennent signifient les groupes d’hérétiques et ceux qui cherchent leurs intérêts et non pas ceux du Christ : Vous me cherchez (...) parce que vous avez mangé des pains 132. S’il y a d’autres barques, c’est qu’elles sont séparées de l’Église, du point de vue soit de la foi pour les hérétiques, soit de la charité pour les hommes charnels ; de l’extérieur cependant, ils semblent en être proches dans la mesure où ils font état d’une foi simulée et ont une apparence de sainteté : Ceux qui ont l’apparence de la piété, mais qui en rejettent la source... 133 — Il n'est pas étonnant que les serviteurs de Satan prennent l’apparence de serviteurs de justice 134.
131. Mc 16, 19.
132. Jean 6, 26. Cf. ALCUIN, Comm. in S. Ioannis Evang., 3, ch. 13, col. 827 D.
133. 2 Tm 3, 5.
134. 2 Co 11, 15.
888. La recherche fut empressée. L’Évangéliste rapporte d’abord comment la foule se met à la recherche du Christ [n° 889], puis comment, l’ayant trouvé, elle l’interroge [n° 890].
QUAND DONC LA FOULE EUT VU QUE JÉSUS NÉTAIT PAS LA, NI SES DISCIPLES NON PLUS, ILS MONTERENT DANS LES BARQUES ET VINRENT À CAPHARNAUM, CHERCHANT JÉSUS.
889. Il dit donc d’abord que QUAND LA FOULE EUT VU QUE JESUS N’ETAIT PAS LA, NI SES DISCIPLES NON PLUS, ILS MONTERENT DANS LES BARQUES qui étaient arrivées de Tibériade, le CHERCHANT, ce qui est louable : Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver 135. Cherchez le Seigneur et votre âme vivra 136.
ET L’AYANT TROUVÉ DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA MER, ILS LUI DIRENT : "RABBI, QUAND ES-TU VENU ICI ?"
890. Mais l’ayant trouvé, ils l’interrogent : les Juifs, AYANT TROUVE le Christ DE L’AUTRE COTE DE LA MER, LUI DIRENT : "RABBI, QUAND ES-TU VENU ICI ?"
On peut comprendre cette question de deux manières : ou bien ils cherchent seulement à savoir quand il est arrivé, et alors, selon Chrysostome 137 – il faut blâmer les rustres qui, après un si grand miracle, ne cherchent pas à savoir comment s’est accomplie la traversée — c’est-à-dire de quelle manière il l’a accomplie sans embarcation —, mais seulement à quel moment elle s’est accomplie.
Ou bien on peut dire que leur interrogation ne porte pas seulement sur le temps, mais aussi sur les autres circonstances de la traversée miraculeuse.
891. Mais remarquons que, plus haut, après qu’il eut refait leurs forces, ils voulaient le faire roi, alors que maintenant qu’il est présent et qu’ils le tiennent, ils ne veulent plus le faire roi. En voici la raison : ils voulaient le faire roi sous l’effet de la joie causée par le repas. Or les passions de cette sorte sont fugitives, et c’est pour cela que tout ce qui est fondé sur elles est passager ; ce qui, au contraire, est fondé sur l’intelligence, est plus stable : L'homme de Dieu, semblable au soleil, demeure dans sa sagesse, mais l’insensé est changeant comme la lune 138— L’impie fait une œuvre instable 139.
892. Après cela, [on voit] le Seigneur traiter de la nourriture spirituelle, dont il met la vérité en lumière, pour écarter ensuite les opinions qui viennent la contredire.
26 leur répondit et dit : "Amen, amen, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et avez été rassasiés. 27a Travaillez non pas en vue de la nourriture qui périt, mais en vue de celle qui demeure pour la vie éternelle, 27b et que le Fils de l’homme vous donnera ; car Dieu le Père l’a marqué. " Ils lui dirent donc : "Que ferons-nous pour travailler aux œuvres de Dieu ?" 29 répondit et leur dit : "L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. " 30 Ils lui dirent donc : "Quel signe fais-tu donc pour que nous voyions et croyions en toi ? Quelle œuvre fais-tu ?" Nos pères ont mangé la manne dans le désert, comme il est écrit : Il leur a donné à manger un pain du ciel. " 32 leur dit donc : "Amen, amen, je vous le dis, ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais c’est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. 33 Car le vrai pain [Dieu] est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde. " 34 lui dirent donc : "Seigneur, donne-nous toujours ce pain. " 3 leur dit : "C’est moi qui suis le pain de vie qui vient à moi n’aura pas faim, et qui croit en moi n’aura jamais soif. Mais je vous l’ai dit, vous m’avez vu, et vous ne croyez pas. Tout ce que me donne le Père viendra à moi, et celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors, parce que je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé — le Père — que de tout ce qu’il m’a donné, je ne perde rien, mais que je le ressuscite au dernier jour. 40a Car c’est la volonté de mon Père qui m’a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle 40b et moi je le ressusciterai au dernier jour. "
Le Seigneur nous enseigne la vérité sur la nourriture spirituelle en nous en découvrant la puissance [n° 895], puis l’origine [n° 903], et enfin en enseignant la manière de la prendre.
JÉSUS LEUR RÉPONDIT ET DIT : "AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS, VOUS ME CHERCHEZ, NON PARCE QUE VOUS AVEZ VU DES SIGNES, MAIS PARCE QUE VOUS AVEZ MANGÉ DES PAINS ET AVEZ ÉTÉ RASSASIÉS. TRAVAILLEZ NON PAS EN VUE DE LA NOURRITURE QUI PÉRIT, MAIS EN VUE DE CELLE QUI DEMEURE POUR LA VIE ÉTERNELLE, ET QUE LE FILS DE L'HOMME VOUS DONNERA ; CAR DIEU LE PÈRE L'A MARQUÉ. " ILS LUI DIRENT DONC : "QUE FERONS-NOUS POUR TRAVAILLER AUX ŒUVRES DE DIEU ?" JÉSUS RÉPONDIT ET LEUR DIT : "L’ŒUVRE DE DIEU, C’EST QUE VOUS CROYIEZ EN CELUI QU’IL A ENVOYÉ. "
Avant de parler de la puissance de cette nourriture, le Seigneur en révèle l’existence. Après cela, il manifeste ce qu’elle est [n° 899]. À propos de son existence, il dénonce la cupidité perverse des Juifs, puis il les exhorte à se soumettre à la vérité [n° 894].
893. Le Seigneur dit donc : AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS, bien que vous vous comportiez comme si vous m’étiez dévoués, cependant VOUS ME CHERCHEZ NON PARCE QUE VOUS AVEZ VU DES SIGNES, MAIS PARCE QUE VOUS AVEZ MANGÉ DES PAINS ET AVEZ ÉTÉ RASSASIÉS, comme pour dire : c’est à cause de la chair et non de l’esprit que vous me cherchez ; en effet, c’est pour être à nouveau rassasiés.
Et comme le dit Augustin 1, ils se trouvent dans cette même situation, ceux qui cherchent Jésus non pas pour lui-même mais pour en obtenir certains avantages profanes : ainsi ceux qui, engagés dans les choses du monde, s’adressent aux dignitaires de l’Église et aux clercs, non pas à cause du Christ, mais pour que, par leur intercession, ils soient introduits auprès des grands. Tels sont aussi ceux qui se réfugient auprès des Églises non pas à cause de Jésus mais parce qu’ils sont opprimés par de plus forts qu’eux, comme d’ailleurs ceux qui, s’approchant du Seigneur par les ordres sacrés, y recherchent non pas le mérite de la vertu mais des ressources pour la vie présente, les richesses et les honneurs, comme le dit Grégoire 2. Et cela est vérifié ici : en effet, accomplir des signes revient à la puissance divine, mais manger le pain multiplié n’est que temporel. Ceux qui ne viennent pas au Christ à cause de la puissance qu’ils voient en lui, mais parce qu’ils se nourrissent de pain, ne servent donc pas le Christ mais leur ventre, comme il est dit dans l’épître aux Philippiens 3— Il te reconnaîtra lorsque tu lui auras fait du bien 4.
1. Tract, in Ioann., XXV, 10 ; BA 72, pp. 445-447.
2. Moralium libri, 23, ch. 24, PL 76, col. 282.
3. Phi 3, 19 – 11 en est (...) qui se conduisent en ennemis de la Croix du Christ. Leur fin, c’est la perdition ; leur dieu, c’est leur ventre.
4. Ps 48, 19. Saint Thomas commente ainsi ce verset : "Il arrive parfois que les pécheurs louent Dieu ou accomplissent des œuvres qui en soi sont bonnes ; mais que survienne l’adversité, et leur louange cesse, ou bien leurs bonnes œuvres. Voilà pourquoi le psalmiste se tourne vers Dieu en disant : O Dieu, celui-ci, c’est-à-dire le pécheur ou quiconque est dans l’abondance, te confessera, c’est-à-dire te louera, parce que tu lui auras fait du bien, parce que tu lui auras donné les biens temporels qu’il aime : La bénédiction du Seigneur enrichit (Prov 10, 22). Jérôme dit :’Ils te loueront lorsque tout aura bien été pour eux*, c’est-à-dire : les hommes louent les riches et en sont les esclaves aussi longtemps qu’ils subviennent à leurs besoins et qu’ils sont favorisés dans leurs richesses. Mais si la fortune change, ils changent ; ils ne les louent plus, mais les dénigrent" (Expositio in Psalmos, 48, n° 10).
894. Il les ramène à la vérité en leur donnant connaissance d’une nourriture spirituelle ; il parle d’abord de sa puissance, puis de son auteur [n° 897].
TRAVAILLEZ NON PAS EN VUE DE LA NOURRITURE QUI PÉRIT, MAIS EN VUE DE CELLE QUI DEMEURE POUR LA VIE ÉTERNELLE.
895. La puissance de cette nourriture ressort du fait qu’elle ne périt pas. Sachons à ce propos que les réalités corporelles ont une certaine ressemblance avec les réalités spi rituelles dans la mesure où celles-ci en sont cause et source ; et c’est pourquoi elles imitent en quelque manière les réalités spirituelles. Or le corps est soutenu par la nourriture ; cela donc qui soutient l’esprit, quoi que ce soit, en est appelé la nourriture. Et ce qui soutient le corps, puisqu’il passe dans la nature de ce corps, est corruptible ; mais la nourriture qui soutient l’esprit est incorruptible parce qu’elle n’est pas changée en l’esprit lui-même, mais c’est au contraire l’esprit qui est changé en la nourriture. Voilà pourquoi Augustin dit : "Je suis la nourriture des grands ; grandis et tu me mangeras. Et tu ne me changeras pas en toi, comme la nourriture de ta chair ; mais c’est toi qui seras changé en moi 5.
C’est pour cela que le Seigneur dit : TRAVAILLEZ, c’est-à-dire, recherchez en travaillant — autrement dit, méritez par vos travaux — non pas LA NOURRITURE QUI PERIT, celle qui est corporelle — Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, et Dieu abolira l’un comme l'autre 6, les autres parce qu’on ne fera pas toujours usage des aliments, mais TRAVAILLEZ en vue de cette nourriture, celle de l’esprit, QUI DEMEURE POUR LA VIE ÉTERNELLE. Cette nourriture est Dieu lui-même en tant qu’il est la vérité à contempler et la bonté à aimer qui nourrissent l’esprit — Mangez mon pain 7 — Elle l’a nourri d’un pain de vie et d’intelligence 8. Cette nourriture est aussi l’obéissance aux commandements divins — Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé 9 ; et encore le Christ lui-même — C’est moi qui suis le pain de vie 10. Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson 11, cela en tant que [sa chair est] conjointe au Verbe de Dieu qui est la nourriture dont vivent les anges. Plus haut, à propos de la boisson corporelle et de la boisson spirituelle, il avait mis en lumière une différence semblable à celle qu’il établit ici entre la nourriture corporelle et la nourriture spirituelle : Quiconque boit de cette eau aura encore soif mais celui qui boit de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif 12. La raison en est que les réalités corporelles sont corruptibles, tandis que les réalités spirituel les, et Dieu plus que tout, demeurent éternellement.
896. Mais il faut savoir, selon Augustin (dans son livre sur Le travail des moines 13), que sur cette parole TRAVAILLEZ NON PAS EN VUE DE LA NOURRITURE QUI PÉRIT, MAIS EN VUE DE CELLE QUI DEMEURE POUR LA VIE ETERNELLE, certains moines trouvèrent le moyen d’errer en disant que les hommes spirituels ne devaient pas travailler de leurs mains, à quelque œuvre que ce soit. Mais cette interprétation est fausse, puisque Paul, qui fut éminemment spirituel, a travaillé de ses propres mains, comme lui-même le rapporte dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens : Nous n'avons pas mangé gratuitement le pain de qui conque, mais dans le labeur et la fatigue, œuvrant jour et nuit, afin de n’être un poids pour personne 14. La véritable intelligence du passage est donc que nous orientions notre œuvre, c’est-à-dire notre principal effort et notre intention, vers la recherche de la nourriture qui conduit à la vie éternelle, c’est-à-dire vers les biens spirituels. Sur les choses temporel les, nous ne devons pas porter en premier lieu notre attention, mais seulement d’une manière relative : nous les procurer uniquement en raison de notre corps corruptible qu’il faut soutenir aussi longtemps que nous vivons ici-bas. Pour cette raison, et à l’encontre de ces moines, l’Apôtre dit explicitement : Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus 15, comme s’il disait : ceux qui disent qu’il ne faut travailler à aucune œuvre corporelle — et manger en est bien une —, ceux-là doivent aussi ne pas manger.
5. Confessions, VII, X, 16 ; BA 13, p. 617.
6. 1 Corinthiens 6, 13.
7. Prov 9, 5.
8. Sir 15, 3.
9. Jean 4, 34.
10. Jean 6, 48.
11. Jean 6, 56.
12. Jean 4, 13-14 ; cf. vol. II, n" 586, pp. 156-158. Ce rapprochement entre la nourriture et la boisson spirituelles est fait par saint Augustin (Tract, in Ioann., XXV, 10, pp. 447-449 ; 13, p. 459).
13. Le rejet de l’interprétation de ce verset pris à la lettre est le thème central du De Operibus Monachorum de saint Augustin ; mais il n’y est fait aucune allusion à Jn 6, 27. Chrysostome au contraire commente explicitement ce verset contre ceux qui, pour vivre mollement dans l’oisiveté, abusent de ces paroles, comme si Jésus-Christ avait interdit le travail des mains" (op. cit., 44, ch. 1, col. 248 ; trad. Jeanniri, p. 312).
ET QUE LE FILS DE L’HOMME VOUS DONNERA ; CAR DIEU LE PÈRE L’A MARQUÉ.
897. L’Évangéliste considère ici l’auteur du don de la nourriture spirituelle. Il mentionne d’abord de qui il s’agit, puis montre d’où lui vient l’autorité de la donner [n° 898].
L’auteur et le donateur de la nourriture spirituelle est le Christ. Et c’est pourquoi il dit CELLE, c’est-à-dire la nourriture qui ne périt pas, QUE LE FILS DE L’HOMME VOUS DONNERA. S’il avait dit "le Fils de Dieu", on n’y aurait rien vu d’étonnant. Mais que ce soit le Fils de l’homme qui la donne est plus propre à éveiller l’attention. La raison pour laquelle il revient proprement au Fils de l’homme de donner est que la nature humaine blessée par le péché se dégoûtait de la nourriture spirituelle, et n’était pas capable de la prendre dans ce qu’elle a de spirituel : pour cette rai son, il a été nécessaire que le Fils de Dieu prît chair et que, par sa chair, il nous redonnât vigueur — Tu as préparé devant moi une table 16.
14. 2 Th 3, 8. Voir aussi Eph 4, 28.
15. 2 Th 3, 10.
16. Ps 22, 5. Saint Thomas commente : "Tu as préparé devant moi une table : celle des deux enseignements — La Sagesse a dressé sa table, elle a envoyé ses servants sur la hauteur pour inviter (Prov 9, 2-3) ---, table sur laquelle se trouvent divers mets, c’est-à-dire les divers enseignements spirituels ; et cela devant moi : Il médite sa Loi jour et nuit (Ps 1, 2). Ou bien la table sacramentelle, c’est-à-dire l’autel. L’Écriture Sainte parle en effet de trois tables. La première est celle de la Loi ancienne : Tu feras une table en bois de Setim (...) tu placeras sur la table les pains de proposition (Ex 25, 23 et 30). La seconde est celle du Nouveau Testament : Vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons (1 Corinthiens 10, 21) — il s’agissait ici de la réalité et de la figure. La troisième table est dressée dans la patrie : Moi, je dispose pour vous du royaume (...) pour que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume (Luc 22, 29-30). Et par chacune des deux premières tables, nous luttons contre nos ennemis ; c’est pour cela qu’il est dit : contre ceux qui tourmentent (Ps 22, 5), puisque par la table qu’est l’Écriture Sainte, nous expulsons les tentations : En toutes circonstances, vous armant du bouclier de la foi par lequel vous pouvez éteindre tous les traits embrasés du Mauvais... (Eph 6, 16). De même, le corps du Christ nous garde contre les ennemis, comme le dit Chrysostome dans son commentaire sur l’Évangile de Jean" (Expositio in Psalmos, 22, n° 2).
898. D’où lui vient l’autorité de donner ? L’Évangéliste le dit : DIEU LE PERE L’A MARQUE 17, comme s’il disait : si le Fils donne, cela ne lui revient qu’à cause du caractère uni que et éminent de sa plénitude de grâce, par laquelle il sur passe tous les fils des hommes. Il l’a MARQUE, c’est-à-dire choisi explicitement parmi les autres : Dieu, ton Dieu, t’a oint d’une huile d’allégresse de préférence à tous tes compagnons 18.
Ou, selon Hilaire 19, il l’a MARQUÉ, c’est-à-dire marqué de son sceau. Quand on a imprimé un sceau dans de la cire, celle-ci conserve toute la figure du sceau. De même, le Fils reçoit toute la forme du Père. Et c’est de deux manières que le Fils reçoit du Père : l’une est éternelle et ce qui est dit ici ne la signifie pas, parce que dans l’apposition d’un sceau, autre est la nature de ce qui reçoit, autre celle de ce qui imprime. Mais il faut le comprendre du mystère de l’Incarnation, parce que Dieu le Père a imprimé dans la nature humaine le Verbe qui, par son Incarnation, est le resplendissement de sa gloire et l’effigie de sa substance 20.
Ou, selon Chrysostome 21, il l’a MARQUE, c’est-à-dire Dieu le Père l’a établi spécialement pour donner la vie éternelle au monde : Moi, je suis venu pour que mes brebis aient la vie et qu’elles l’aient plus abondamment 22. Ainsi en effet, quand quelqu’un est choisi pour assumer une fonction importante, on dit qu’il est détaché 23 en vue d’exercer cette fonction : Après cela, le Seigneur détacha encore soixante-douze autres disciples 24. Ou encore, il l'a MARQUE, c'est-à-dire l'a manifesté par la voix lors du baptême, et par les œuvres, comme on l’a dit plus haut.
899. Ensuite, en disant : ILS LUI DIRENT DONC : "QUE FERONS-NOUS POUR TRAVAILLER AUX ŒUVRES DE DIEU ?", l’Évangéliste manifeste ce qu’est la nourriture spirituelle ; il note d’abord la question des Juifs, puis la réponse de Jésus-Christ.
17. Hunc enim Pater signavit Deus. Signare possède de multiples significations, mais on peut le traduire par marquer ou distinguer. II signifie premièrement conférer une qualité ou une détermination (par son travail, l’artiste distingue la matière, il lui confère une certaine qualité et une certaine noblesse). Mais puisque, d’une part, l’acte suit la détermination, distinguer signifie choisir quelque chose en vue d’une action que sa détermination rend apte à accomplir (c’est en ce sens qu’une personne est détachée en vue de telle activité) ; et puisque, d’autre part, nous distinguons une réalité d’une autre, distinguer signifie faire ressortir du tout. Et enfin, parce que, selon notre manière de connaître, l’acte manifeste la forme, celui-ci distingue une personne au sens où il manifeste ses qualités (se distinguer par son comportement).
18. Ps 44, 8. Saint Thomas commente : "Dans l’Ancien Testament, les prêtres et les rois étaient oints, comme on le voit pour David (cf. 1 Sam 16, 13) et pour Salomon (cf. 1 Rs 1, 39). Les prophètes aussi étaient oints, comme on le voit pour Élisée qui fut oint par Élie (cf. 1 Rs 19, 16). Cela convient au Christ qui fut roi : Il règnera sur la maison de Jacob pour l’éternité (Luc 1, 33). Il fut aussi prêtre, lui qui s’est offert lui-même en sacrifice à Dieu (cf Eph 5, 2). Et il fut prophète, lui qui annonça à l’avance la voie du salut : Le Seigneur suscitera un prophète parmi les fils d’Israël (Deut 18, 15)" (Expos. in Ps., 44, n°5).
19. De Trinitate, VIII, 44, CCL vol. LXII A, p. 357. Saint Thomas résume ce passage en le précisant et en l’explicitant. Cf. aussi SAINT AUGUS TIN, Tract. in Ioann., XXV, 5, p. 435.
20. He 1, 3.
21. Nous n’avons pas, jusqu’à ce jour, retrouvé cette référence.
22. Jean 10, 10.
23. Cf note 17.
ILS LUI DIRENT DONC : "QUE FERONS-NOUS POUR [TRAVAILLER AUX ŒUVRES DE DIEU ?"
900. Sur cette question, sachons que les Juifs, instruits par la Loi, croyaient que rien n’est éternel, si ce n’est Dieu. Ainsi, lorsque le Seigneur eut dit que la nourriture spirituelle DEMEURE POUR LA VIE ETERNELLE, ils comprirent que cette nourriture est quelque chose de divin. Et voilà pourquoi, en interrogeant, ils mentionnent non pas la nourriture mais l’œuvre de Dieu : QUE FERONS-NOUS POUR TRAVAILLER AUX ŒUVRES DE DIEU ? En cela, ils n’étaient pas loin de la vérité puisque la nourriture spirituelle n’est rien d’autre que de travailler aux œuvres de Dieu — Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? 25
JÉSUS RÉPONDIT ET LEUR DIT : "L’ŒUVRE DE DIEU, C’EST QUE VOUS CROYIEZ EN CELUI QU’IL A ENVOYÉ. "
901. Dans cette réponse du Seigneur, il faut avoir pré sent à l’esprit que l’Apôtre distingue la foi des œuvres 26, en disant qu’Abraham n’a pas été justifié par les œuvres mais par la foi. Qu’est-ce donc que le Seigneur affirme là, que la foi elle-même, c’est-à-dire croire, est l’œuvre de Dieu ?
A cela il y a deux réponses. L’une consiste à dire que l’Apôtre ne distingue pas la foi des œuvres prises au sens absolu, mais des œuvres extérieures. Certaines œuvres en effet sont extérieures, celles que produisent les membres du corps, et parce qu’elles sont plus manifestes, elles sont communément appelées œuvres. D’autres au contraire sont intérieures, celles qui s’exercent dans l’âme elle-même, qui ne sont connues que des sages et de ceux qui se recueillent en leur cœur 27. En un autre sens, on dit que croire peut être compté parmi les œuvres extérieures, non que la foi soit les œuvres elles-mêmes, mais au sens où elle en est le principe. C’est pour cela qu’il dit expressément : C’EST QUE VOUS CROYIEZ EN CELUI QU’IL A ENVOYE. Ce n’est pas en effet la même chose de dire croire à Dieu — ainsi en effet je désigne l’objet —, croire Dieu parce qu’ainsi je désigne le témoin, et croire en Dieu parce qu’ainsi je désigne la fin 28 ; de sorte que Dieu se rapporte à la foi comme son objet, son témoin et sa fin, mais autrement ici ou là, parce que l’objet de la foi peut être une créature [comme créée] — je crois en effet que le ciel a été créé — et qu’une créature peut aussi être témoin de la foi — je crois en effet Paul ou n’importe lequel des saints — mais la fin de la foi ne peut être que Dieu : de fait, c’est vers Dieu seul que notre esprit peut être tourné comme vers sa fin. Or la fin, qui comme telle est bonne, est l’objet de l’amour : voilà pourquoi croire en Dieu comme à une fin est propre à la foi formée 29 par la charité. Cette foi ainsi formée est principe de toutes les bonnes œuvres et, dans cette mesure, le fait même de croire est appelé ŒUVRE DE DIEU.
25. Mt 19, 16.
26. Cf. Ro 4, 2.
27. Ps 84, 9.
24. Luc 10, 1.
902. Mais si la foi est L’ŒUVRE DE DIEU, comment les hommes accomplissent-ils les œuvres de Dieu ?
Cette difficulté est dénouée par Isaïe lorsqu’il dit : Toutes nos œuvres, c'est toi qui les fais pour nous, Seigneur 30. En effet, le fait même que nous croyions et tout ce que nous accomplissons de bien nous vient de Dieu : Dieu lui-même est celui qui opère en vous le vouloir et son accomplissement 31. Et s’il dit explicitement que croire est l’œuvre de Dieu, c’est pour manifester que la foi est un don de Dieu, comme il est dit dans l’épître aux Éphésiens 32.
28. Cf. Somme théol., II-II, q. 2, a. 2 ; dans cet article, saint Thomas s’appuie sur l’autorité de saint Augustin (Tract, in Ioann., XXIX, 6, pp. 606-609). Voir aussi vol. II, pp. 69-70, note 24.
29. Cf. vol. I, pp. 182-183, note 35.
30. Isaïe 26, 12.
31. Phi 2, 13.
32. Eph 2, 8 – C’est par gré ce que vous êtes sauvés, à cause de la foi, et ceci n’est pas de vous, c’est un don de Dieu. Cf. vol. II, p. 109, n°537 – "Nul ne peut croire en Dieu par lui-même : on ne le peut que par Dieu. "
II
ILS LUI DIRENT DONC : "QUEL SIGNE FAIS-TU DONC POUR QUE NOUS VOYIONS ET CROYIONS EN TOI ? QUELLE ŒUVRE FAIS-TU ? NOS PÈRES ONT MANGÉ LA MANNE DANS LE DÉSERT, COMME IL EST ÉCRIT : IL LEUR A DONNÉ À MANGER UN PAIN DU CIEL. "JÉSUS LEUR DIT DONC : "AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS, CE N’EST PAS MOÏSE QUI VOUS A DONNÉ LE PAIN DU CIEL, MAIS C’EST MON PERE QUI VOUS DONNE LE VRAI PAIN DU CIEL. CAR LE VRAI PAIN [DIEU] EST GELUI QUI DESCEND DU CIEL ET DONNE LA VIE AU MONDE. "
903. Ce passage traite de l’origine de cette nourriture, que Jésus révèle [n° 906] en réponse à une question des Juifs qui réclament un signe [n° 904] et qui précisent lequel en mettant en avant le témoignage de l’Écriture [n° 905].
904. Ils demandent un signe en posant une question : ILS LUI DIRENT : "QUEL SIGNE FAIS-TU DONC POUR QUE NOUS VOYIONS ET CROYIONS EN TOI ?"
Cette question est éclaircie par Chrysostome 33, et d’une autre manière par Augustin. Chrysostome dit en effet que le Seigneur les avait invités à la foi 34. Or, parmi ce qui nous conduit à embrasser la foi, il y a les miracles : Des signes sont donnés pour ceux qui n'ont pas la foi ; et pour cette raison, ils demandent encore un signe grâce auquel ils puissent croire ; c’est en effet une habitude chez les Juifs que de demander des signes : Les Juifs réclament des signes 35. C’est pour cette raison qu’ils disent : QUEL SIGNE FAIS-TU DONC ?
Mais il est ridicule, de la part des Juifs, de réclamer un miracle pour croire, quel que soit ce miracle, puisque le Christ venait d’en accomplir en multipliant les pains et en marchant sur le mer et que ces miracles, grâce auxquels ils auraient pu croire, s’étaient produits sous leurs yeux. Mais s’ils disent cela, c’est pour provoquer le Seigneur et l’amener à leur procurer toujours la nourriture. Cela est évident, puisqu’ils ne font mention d’aucun autre signe que celui accompli par Moïse pour leurs pères pendant quarante années, comme si par là ils lui demandaient de toujours les nourrir : NOS PERES ONT MANGE LA MANNE DANS LE DESERT, et non pas : Dieu a nourri nos pères de la manne, pour ne pas laisser croire qu’ils voulaient en faire l’égal de Dieu. Ils ne disent pas non plus que Moïse les a nourris, pour ne pas laisser penser qu’ils préféraient Moïse au Christ : ne voulaient-ils pas l’amadouer, pour que sans cesse il les nourrisse ? De cette nourriture il est dit : Voici que moi je vais faire pleuvoir pour vous un pain du ciel 36, et dans les Psaumes : L’homme a mangé le pain des anges 37.
33. In loannem hum., 45, ch. 1, col. 251-252. En fait, l’expression "invitaverat eus ad fidem" se trouve chez saint Augustin (XXV, 12), et la citation de Chrysostome ne commence qu’à partir de "sed hoc ridiculosum videtur
34. 1 Corinthiens 14, 22.
35. 1 Corinthiens 1, 22.
NOS PÈRES ONT MANGÉ LA MANNE DANS LE DÉSERT, COMME IL EST ÉCRIT : IL LEUR A DONNÉ À MANGER UN PAIN DU CIEL.
905. Augustin 38, lui, dit que le Seigneur a affirmé qu’il allait leur donner LA NOURRITURE QUI DEMEURE POUR LA VIE ETERNELLE comme pour faire apparaître sa prééminence sur Moïse. Les Juifs, eux, estimaient Moïse plus grand que le Christ. Pour cette raison ils affirmaient :
Dieu a parlé à Moïse, mais celui-ci, nous ne savons d’où il est 39. Et c’est pour cela qu’ils réclamaient du Christ qu’il accomplisse des actions plus grandes que celles de Moïse. Et à cause de cela, ils évoquent ce que fit Moïse en disant : NOS PERES ONT MANGE LA MANNE DANS LE DESERT, comme s’ils voulaient dire : l’action que tu t’attribues est plus grande que ce que Moïse a accompli, parce que toi tu promets la nourriture qui ne périt pas, tandis que la manne donnée par Moïse, si elle était gardée pour le lendemain, grouillait de vers. Si donc tu veux que nous croyions en toi, accomplis quelque chose de plus grand que Moïse ; ce que tu as accompli, en effet, n’est pas plus grand, parce que tu as rassasié cinq mille hommes, mais avec des pains d’orge et une seule fois, alors que lui, c’est tout le peuple qu’il a rassasié avec la manne, et pendant quarante années, et cela dans le désert, ainsi qu’il est écrit dans le psaume : Il leur a donné à manger un pain du ciel 40.