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LA RÉPONSE DE JÉSUS

 

JÉSUS LEUR DIT DONC : "AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS, CE N’EST PAS MOÏSE QUI VOUS A DONNÉ LE PAIN DU CIEL, MAIS C’EST MON PÈRE QUI VOUS DONNE LE VRAI PAIN DU CIEL. CAR LE VRAI PAIN [DE DIEU] EST CEL UI QUI DESCEND DU CIEL ET DONNE LA VIE AU MONDE. "

906. Après avoir relevé l’interrogation des Juifs, on donne la réponse du Christ où est d’abord montrée [n° 907], puis prouvée [n° 910], l’origine de la nourriture spirituelle.

907. Au sujet de l’origine de la nourriture spirituelle, sachons que les Juifs, face au Christ, avaient souligné deux aspects de l’origine de la nourriture corporelle dont leurs pères avaient usé : que Moïse en fut le donateur, et le ciel le lieu d’où elle leur vint. À cause de cela, le Seigneur, considérant l’origine de la nourriture spirituelle, écarte ces deux données et affirme que le donateur et le lieu de cette nourriture sont autres que ceux de la nourriture corporelle. Niant ce que les Juifs disaient, il déclare : AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS, CE N’EST PAS MOISE QUI VOUS A DONNE LE PAIN DU CIEL ; mais il est autre, celui qui donne, non le pain du corps mais le vrai pain du ciel, parce que c’est mon Père.

908. Objection : n’était-ce pas vraiment du pain que les pères eurent dans le désert ?

Réponse : si l’on comprend "vrai" par opposition à "faux", alors ce pain était véritable. Ce n’était pas en effet un faux miracle que celui de la manne. Mais si l’on comprend "vrai" au sens où la vérité s’oppose à la figure, alors il ne s’agissait pas du pain véritable, mais de la figure du pain spirituel, c’est-à-dire du Seigneur Jésus-Christ que la manne signifiait, comme le dit l’Apôtre : Tous ont mangé la même nourriture spirituelle 41.

40. Ps 77, 24.

909. Une autre objection apparaît dans ce que nous dit le psaume : Il leur a donné à manger un pain du ciel 42.

Réponse : "ciel" peut se prendre en trois sens. Il désigne soit les airs — Les oiseaux du ciel l’ont mangé 43, ou encore : Du ciel, Dieu tonna 44, soit le ciel des astres — Au Seigneur appartient le ciel des cieux 45, et les étoiles tomberont du ciel 46, soit les biens spirituels — Réjouissez-vous et exultez, car au ciel grande est votre récompense 47. La manne était donc bien venue du ciel, mais non pas du ciel des étoiles ou du ciel spirituel : elle est venue des airs. Ou bien on dit DU CIEL en tant qu’elle était la figure du véritable pain céleste, le Seigneur Jésus-Christ 48.

41. 1 Co 10, 3. CL SAINT AUGUSTIN, Tract. mb., XXV, 13, pp. 457-459 ; et surtout SAINT JEAN CHRYSOSTOME, In loannem hom., 45, ch. 1, col. 252.

42. Ps 77, 24.

43. Mt 13, 4.

44. Ps 17, 14.

45. Ps 113, 24.

46. Mt 24, 29.

47. Mt 5, 12.

48. Saint Jean Chrysostome avait posé le problème (loc. cit.) ; saint Thomas le reprend en le complétant.

[33] CAR LE VRAI PAIN DIEU EST CELUI QUIDESCEND DU CIEL ET DONNE LA VIE AU MONDE.

910. Le Christ prouve ici que l’origine du vrai pain est céleste, et cela par son effet. Le vrai ciel est en effet une nature spirituelle qui par elle-même implique la vie et qui, pour cette raison, est source de vie : C’est l’esprit qui vivifie 49. Or Dieu lui-même est l’auteur de la vie. À ceci donc — à son effet propre — on reconnaît que le pain spirituel est d’origine céleste : s’il donne la vie. En effet, le pain du corps ne donnait pas la vie puisque tous ceux qui avaient mangé la manne sont morts ; mais celui-ci donne la vie et c’est ainsi qu’il dit : LE VRAI PAIN — et non pas sa préfiguration — EST CELUI QUI DESCEND DU CIEL, ce qui se vérifie puisqu’il DONNE LA VIE AU MONDE. En effet, le Christ qui est le vrai pain fait vivre qui il veut 50. Moi je suis venu pour que mes brebis aient la vie et qu’elles l’aient plus abondamment 51 ; de plus, lui-même est descendu du ciel : Personne n'est monté au ciel si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel 52.

Ainsi donc, le Christ, vrai pain, donne la vie au monde en raison de sa divinité ; et il est descendu du ciel en raison de sa nature humaine. En effet, comme nous l’avons vu précédemment 53 être descendu du ciel traduit le fait d’assumer la nature humaine — Il s’est anéanti lui-même, prenant forme d’esclave 54.

III

 

ILS LUI DIRENT DONC : "SEIGNEUR, DONNE-NOUS TOUJOURS CE PAIN "JÉSUS LEUR DIT : "C’EST MOI QUI SUIS LE PAIN DE VIE ; QUI VIENT À MOI N'AURA PAS FAIM, ET QUI CROIT EN MOI N’AURA JAMAIS SOIF. MAIS JE VOUS L'AI DIT, VOUS M’AVEZ VU, ET VOUS NE CROYEZ PAS. TOUT CE QUE ME DONNE LE PÈRE VIENDRA À MOI, ET CELUI QUI VIENT À MOI, JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS, PARCE QUE JE SUIS DESCENDU DU CIEL, NON POUR FAIRE MA VOLONTÉ, MAIS LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ. OR C’EST LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ -LE PÈRE- QUE DE TOUT CE QU’IL M’A DONNE, JE NE PERDE RIEN, MAIS QUE JE LE RESSUSCITE AU DERNIER JOUR. CAR C’EST LA VOLONTÉ DE MON PÈRE QUI M’A ENVOYÉ, QUE QUICONQUE VOIT LE FILS ET CROIT EN LUI AIT LA VIE ÉTERNELLE ; ET MOI, JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR. "

 

49. Jean 6, 54.

50. Jean 5, 21.

51. Jean 10, 10.

52. Jean 3, 13.

53. Cf. n° 467 ss., vol. II, p. 57 ss.

54. Phi 2, 7.

911. L'Évangéliste regarde ensuite comment se procurer la nourriture spirituelle ; il note d’abord la demande de cette nourriture [n° 912], puis la réponse où Jésus montre comment se la procurer [n° 913].

[34] ILS LUI DIRENT DONC : "SEIGNEUR, DONNE-NOUS TOUJOURS CE PAIN. "

 

912. Sachons, à propos de la demande des Juifs, qu’ils avaient des paroles du Seigneur une intelligence charnelle ; et c’est parce que leurs désirs étaient ceux de la chair qu’ils demandent au Christ une nourriture pour la chair. Ainsi, ils lui disent : SEIGNEUR, DONNE-NOUS TOUJOURS CE PAIN qui restaure de cette manière et ne fasse pas défaut. La Samaritaine elle aussi, ayant du discours sur l’eau spirituelle une intelligence charnelle — elle voulait être affranchie d’un besoin — disait : Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus ici pour puiser 55. Mais, même si les Juifs ramènent à un sens charnel les paroles du Seigneur sur la nourriture et qu’ils la demandent dans cette perspective, nous pouvons cependant faire nôtre leur demande, comprise spirituellement : Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien 56 parce que, sans ce pain spirituel, nous ne pouvons pas vivre.

913. Lorsqu’ensuite l’Évangéliste dit : JÉSUS LEUR DIT : C’EST MOI..., il expose la manière de se procurer la nourriture spirituelle en montrant d’abord ce qu’est ce pain et ensuite comment on peut l’acquérir [n° 917].

Qu’est ce pain ? L’Évangéliste en relate d’abord la révélation [n° 914] puis il donne la raison de la révélation [n° 915] et en montre enfin la nécessité [n° 916].

JÉSUS LEUR DIT : "C’EST MOI QUI SUIS LE PAIN DE VIE. "

 

914. En effet, comme nous l’avons dit 57, toute pensée (verbum) de sagesse est la nourriture propre de l’esprit parce que c’est elle qui le soutient : La Sagesse l’a nourri d’un pain de vie et d’intelligence 58.

Et l’on dit que le pain de la Sagesse est un pain de vie à la différence du pain corporel, qui est un pain de mort puis qu’il ne sert qu’à réparer les défaillances de notre condition mortelle et, pour cette raison, n’est nécessaire qu’en cette seule vie mortelle. Mais le pain de la Sagesse divine est source de vie et n’a pas la mort pour contraire. En outre, le pain corporel ne donne pas la vie : il ne fait que soutenir pour un temps une vie déjà existante. Mais le pain spirituel vivifie de telle manière qu’il donne lui-même la vie : l’âme ne commence à vivre qu’en adhérant au Verbe de Dieu : Auprès de toi est la source de vie 59. Donc, puisque toute pensée (verbum) de sagesse dérive du Verbe, l’unique engendré de Dieu — La source de la sagesse, c’est l’unique engendré de Dieu qui demeure dans les cieux 60, c’est le Verbe de Dieu qui est principalement dit pain de vie ; c’est pour cela que le Christ dit : C’EST MOI QUI SUIS LE PAINDE VIE. Et puisque la chair du Christ a été unie au Verbe de Dieu lui-même, il lui appartient aussi de vivifier ; et pour cette raison le corps, consommé sacramentellement, donne la vie : en effet, par les mystères qu’il a accomplis dans sa chair, le Christ donne la vie au monde. Et ainsi la chair du Christ, à cause de la parole du Seigneur, est le pain, non pas pour cette vie, mais pour celle à laquelle la mort ne vient pas mettre de terme. C’est en ce sens-là que la chair du Christ est dite pain : Aser, son pain est riche 61. Elle est aussi signifiée par la manne. Ce mot en effet veut dire : Qu’est-ce ? 62 parce que les Juifs, en la voyant, furent saisis d’étonnement, se disant entre eux : Qu’est-ce ? Mais rien n’est plus admirable que le Fils de Dieu fait homme, de telle sorte que tout homme en vient à demander : Qu’est-ce ? C’est-à-dire, comment le Fils de Dieu est-il Fils de l’homme, comment deux natures ne font-elles qu’une seule personne ? — Il sera nommé Admirable 63. Elle est aussi admirable, la manière dont le Christ est sous les espèces sacramentelles 64.

55. Jean 4, 15. Ce rapprochement si manifeste des deux demandes, celle des Juifs en quête de pain impérissable et celle de la Samaritaine en quête d’eau inépuisable, se trouve déjà chez saint Jean Chrysostome (op. cit., col. 252) et saint Augustin (Tract. in Ioann., XXV, 13, p. 459).

56. Mt 6, 11.

57. CL n° 895 ; voir aussi n° 584 ss., vol. II, p. 156.

58. Sir 15, 3.

59. Ps 35, 10. Saint Thomas commente : "Auprès de toi est la source de la vie. Rapportée au Christ, le sens de cette parole est : Tu es la source de la vie. Mais référée au Père, le sens est celui-ci Auprès de toi est la source de la vie, c’est-à-dire ton Verbe qui vivifie toute chose. Auprès de toi : Le Verbe était auprès de Dieu Un 1, 1) ; et Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive (Jér 2, 13), lui qui est en vérité la source de la vie, c’est-à-dire des biens spirituels par lesquels toutes choses sont vivifiées" (Expos. in Ps., 35, n" 4).

60. Sir 1, 5 ; la Vulgate dit en réalité : c’est le Verbe de Dieu au plus haut des cieux.

QUI VIENT À MOI N’AURA PAS FAIM, ET QUI CROIT EN MOI N’AURA JAMAIS SOIF.

915. Jésus rend ici raison de l’affirmation C’EST MOI QUI SUIS LE PAIN DE VIE en partant de l’effet propre de ce pain. Le pain corporel en effet, une fois consommé, ne supprime pas la faim pour toujours puisqu’il se corrompt et vient alors à manquer. Pour cette raison, on est obligé d’en reprendre. Le pain spirituel, au contraire, donnant la vie par lui-même, ne se corrompt jamais. Et pour cette raison, l’homme qui le consomme une seule fois n’a plus jamais faim. C’est pour cela qu’il dit : QUI VIENTA MOI N’AURA PAS FAIM, ET QUI CROIT EN MOI N'AURA JAMAIS SOIF.

Ici, venir et croire ne diffèrent pas plus, selon Augustin 65, qu’avoir faim et avoir soif. Il revient au même de venir au Christ et de croire en lui, car nous allons vers Dieu non par les pas du corps mais par ceux de l’esprit, dont le premier est la foi. Il revient aussi au même de manger et de boire car on désigne par l’un et l’autre le rassasiement éternel où il n’y a aucune indigence : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés 66. Ainsi, la nourriture qui soutient et la boisson qui rafraîchit ne font qu’un.

Quant à savoir pourquoi les réalités temporelles ne suppriment pas la soif pour toujours, une première cause en est qu’elles ne sont pas prises en une seule fois, mais peu à peu et comme dans un mouvement, et qu’ainsi il en reste toujours à prendre. À cause de cela, de même que la délectation et le rassasiement naissent de ce qui a été déjà pris, de même le désir demeure pour ce qui reste à prendre. L’autre cause est qu’elles se corrompent. C’est pour cela que, la mémoire de ce qui s’est corrompu demeurant, le désir renaît à son égard. Les réalités spirituelles, au contraire, d’une part sont reçues tout entières en une fois, d’autre part ne se corrompent pas et ne viennent pas à manquer. Et pour cette raison, le rassasiement dont elles sont cause demeure pour toujours : ils n’auront plus ni faim ni soif 67— Tu me combleras de joie par ton visage ; dans ta droite, c’est-à-dire dans les biens spirituels, délices pour toujours 68.

61. Gn 49. 20.

62. Cf. Ex 16, 15.

63. Isaïe 9, 5.

64. Cf. THEOPHYLACTUS, Enarratio in Evangelium S. bannis, col. 1299

65. SAINT AUGUSTIN, Tract, in Ioann., XXV, 14, pp. 459-461 ; voir ci-des sous. ch. VII, n° 1089, note 20.

66. Mt 5, 6.

67. Ap 7, 16.

68. Ps 15, 11.

MAIS JE VOUS L’AI DIT, VOUS M’AVEZ VU, ET VOUS NE CROYEZ PAS.

916. Jésus montre ici la nécessité de se révéler comme pain. On pourrait en effet dire : Nous, nous avons demandé le pain ; or tu ne nous réponds pas : "Je vous le donnerai" ou "Je ne vous le donnerai pas", mais tu dis plutôt : C’EST MOI JE QUI SUIS LE PAIN DE VIE ; cette réponse n’est donc pas bonne. Mais qu’elle le soit, le Seigneur le montre en disant : JE VOUS L'AI DIT, VOUS M’AVEZ VU ET VOUS NE CROYEZ PAS. Ils sont dans la situation de celui qui ignore qu’il a du pain devant lui et auquel on dit : vois, le pain est devant toi ; et c’est ainsi qu’il dit JE VOUS L’AI DIT (que MOI JE SUIS LE PAIN), VOUS M’AVEZ VU ET VOUS NE CROYEZ PAS, c’est-à-dire, vous désirez le pain, et vous l’avez devant vous, et cependant vous n’en prenez pas 69, parce que vous ne croyez pas h1 leur reproche ici leur incrédulité — Ils ont vu et ils ont haï et moi et mon Père 70.

COMMENT ACQUÉRIR CE PAIN ? TOUT CE QUE ME DONNE LE PÈRE VIENDRA À MOI, ET CELUI QUI VIENT À MOI, JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS, PARCE QUE JE SUIS DESCENDU DU CIEL, NON POUR FAIRE MA VOLONTÉ, MAIS LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ. OR C’EST LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ - LE PÈRE- QUE DE TOUT CE QU’IL M’A DONNÉ, JE NE PERDE RIEN, MAIS QUE JE LE RESSUSCITE AU DERNIER JOUR. CAR C’EST LA VOLONTÉ DE MON PÈRE QUIM’A ENVOYÉ, QUE QUI CONQUE VOIT LE FILS ET CROIT EN LUI AIT LA VIE ÉTERNELLE, ET MOI JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR. "

 

917. Ici, le Seigneur montre comment on peut obtenir le pain de vie. Il traite d’abord de la manière de l’obtenir [n° 918], puis de la fin pour laquelle il est possédé [n° 921] et de la raison pour laquelle il peut l’être [n° 922].

 

TOUT CE QUE ME DONNE LE PÈRE VIENDRA À MOI –

918. Au sujet de la manière d’obtenir ce pain, sachons que le fait même de croire est en nous par un don de Dieu : C'est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu 71 — Il vous a été donné, à l’égard du Christ, non seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour lui. Or il est dit parfois que Dieu le Père donne au Fils les hommes qui croient en lui, comme ici : TOUT CE QUE ME DONNE LE PERE VIENDRA À MOI ; parfois que le Fils les donne au Père : Lorsqu'il aura remis la royauté à Dieu le Père 73. À partir de là nous comprenons que le Père, en don nant, ne se dépossède pas de la royauté, pas plus que le Fils 74. Mais le Père donne au Fils en tant qu’il donne aux hommes d’adhérer à la parole de jésus ; c’est par le Père, en effet, que vous avez été appelés à la communion de son Fils 75. Le Fils, en retour, donne au Père en tant que le Verbe est manifestation du Père : Père, j’ai manifesté ton nom aux hommes 76. Ainsi donc, Jésus dit TOUT CE QUE ME DONNE LE PERE VIENDRA À MOI, c’est-à-dire ceux qui croient en moi, aux quels le Père donne de s’attacher à moi.

69. Cf. SAINT AUGUSTIN, loc. Cit.

70. Jean 15, 24.

919. Mais on pourrait dire qu’on n’use pas nécessairement du don de Dieu. Nombreux en effet sont ceux qui le reçoivent sans en user. Comment donc peut-il dire : TOUT CE QUE ME DONNE LE PERE VIENDRA À MOI ?

Il faut dire que par ce don, on n’entend pas seulement l’habitus qu’est la foi et ce qui est du même ordre, mais encore l’appel intérieur à croire. Quoi que l’homme fasse en vue du salut, cela relève totalement d’un don de Dieu.

 

920. Mais une question demeure : si tout homme que le Père donne au Christ va vers lui, ainsi qu’il le dit lui-même, ceux-là seuls vont vers Dieu que le Père lui donne. On ne doit donc pas accuser ceux qui ne vont pas vers lui, puis qu’ils ne lui sont pas donnés.

Il faut répondre que si, sans le secours de Dieu, ils ne peuvent parvenir à la foi, cela ne leur est pas compté. Mais ce qui est compté à celui qui n’y parvient pas, c’est l’obstacle qu’il met pour ne pas y parvenir, en se détournant du salut dont la voie, en elle-même, est ouverte à tous

 

71. Eph 2, 8. CL Ad Eph. lect., II, leç. 3, n" 93 – l’infusion de la grâce ne se réalise pas sans notre concours, qui se traduit par un acte de foi.

72. Phi 1. 29.

73. 1 Corinthiens 15, 24.

74. Cf. CHRYSOSTOME, In loannem 110m., 45, ch. 2, col. 254.

75. 1 Corinthiens 1, 9.

76. Jean 17, 6.

[37b] ET CELUI QUI VIENT À MOI, JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS.

921. Ici, le Christ montre la fin pour laquelle le pain est possédé. En effet, quelqu’un pourrait dire : nous viendrons à toi, mais tu ne nous recevras pas. Et pour exclure cette objection, il dit : GEL UI QUI VIENT À MOI par le cheminement de la foi et par les bonnes œuvres 78, NE LE JETTERAI PAS DEHORS, où il laisse entendre qu’il est à l’intérieur. C’est en effet de l’intérieur qu’on sort au dehors.

Portons donc notre attention sur ce qu’est cet intérieur et sur la manière dont on en est rejeté.

Puisque nous disons que toutes les réalités visibles sont en quelque sorte extérieures aux réalités spirituelles, plus une réalité est spirituelle, plus elle est intérieure. Il y a donc pour l’âme deux degrés d’intériorité. L’un est le plus profond, et c’est la joie de la vie éternelle qui, selon Augustin 79, est le grand sanctuaire et la douce retraite d’où sont absents la tiédeur, l’amertume des mauvaises pensées et les obstacles des tentations et des douleurs. Joie dont il est dit en Matthieu : Entre dans la joie de ton maître 80, et dans le psaume : Tu les cacheras dans le secret de ton visage 81, c’est-à-dire dans la pleine vision de ton essence. Et de cet intérieur, nul ne sera rejeté : Le vainqueur, j’en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, et il ne sortira plus au dehors 82, parce que, ainsi que le rapporte Matthieu, les justes s'en iront à la vie éternelle 83.

L’autre degré d’intériorité est la rectitude de la conscience, qui est la joie spirituelle 84. Il en est dit : Entrant dans ma maison, je me reposerai près d’elle ; et : Le roi m’a introduite dans ses appartements 85. Et de cette intériorité, certains sont rejetés.

D’après cela, la parole du Seigneur JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS peut être comprise de deux manières. Soit dans le sens où l’on dit que viennent à lui ceux qui lui ont été donnés par le Père selon une prédestination éternelle, et de ceux-ci il dit CELUI QUI VIENT À MOI, prédestiné par le Père, JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS — Dieu n’a pas rejeté son peuple que d’avance il a connu 86. Soit dans le sens où ceux qui sortent ne sortent pas comme s’ils étaient rejetés par le Christ ; mais la cause du rejet leur revient en tant que, par l’infidélité et les péchés, ils s’éloignent de cette intériorité que donne la conscience droite. Ainsi, il est dit : en ce qui me concerne, JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS, mais eux-mêmes se rejettent — Vous m’êtes un fardeau, et je vous rejette rai, dit le Seigneur 87. C’est de cette manière qu’a été jeté dehors celui qui était entré dans la salle des noces sans avoir l’habit nuptial, comme il est dit en Matthieu 88.

922. Le Seigneur donne ensuite la raison pour laquelle le pain spirituel peut être possédé : son dessein d’accomplir la volonté du Père [n° 923]. Puis il montre quelle est cette volonté [n° 9241 et quel en est l’accomplissement final [n° 928].

77. Cf. CHRYSOSTOME, op. cit., 45, ch. 3, coI – 254.

78. Cf. n 292 (vol. I, p. 293).

79. Tract. in Ioann., XXV, 14, pp. 459-46 1.

80. Mt 25, 21.

81. Ps 30, 21. "Les impies persécutent les saints, commente saint Thomas, mais Dieu les cache dans le secret, c’est-à-dire qu’il les conduit jusqu’à ce lieu caché de sa propre douceur. Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu (Col 3, 3). Cela se réalisera pleinement dans l’avenir, quand ils le verront face à face : Mais alors nous le verrons face à face, tel qu'Il est (1 Corinthiens 13, 12 et 1 Jean 3, 2) ; voilà pourquoi il dit : de ta face. Mais déjà dans le présent Il cache, dans la mesure où nous voyons quelque chose de la douceur de sa gloire lorsque nous contemplons. Et s’Il cache, dans cette même mesure les hommes n’ont plus la possibilité de troubler ceux qui sont enracinés dans l’amour de Dieu : Les âmes des justes sont dans la main de Dieu (Sag 3, 1). Ou bien encore ils ne ressentent pas les tourments que souffrent les hommes lors du jugement : Ils seront troublés par une peur terrible (Sag 5, 2). De même, dans la mesure où l’homme est caché dans la contemplation, il ne ressent plus les agitations du monde : Entré dans ma maison, je me reposerai près d’elle (Sag 8, 16)" (Expos. in Ps., 30, n° 17).

82. Ap 3, 12.

83. Mt 25, 46.

84. Cf. n° 1090, note 25.

85. Sag 8, 16 et Cant 1, 4.

86. Ro 11, 2.

87. Jérémie 23, 33.

88. Cf. Mt 22, 11 ss.

89. Op. cit., XXV, 15-17, pp. 441-465.

90. Mt 11, 28-29.

91. Ps 39, 9. Cf SAINT HILAIRE, De Trinitate, III, 9, CCL vol. LXII, p. 80.

PARCE QUE JE SUIS DESCENDU DU CIEL, NON POUR FAIRE MA VOLONTÉ, MAIS LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ.

923. Quant au dessein d’accomplir la volonté du Père, sachons que la lettre ici donne lieu à deux interprétations : celle d’Augustin et celle de Chrysostome.

Voici celle d’Augustin 89 – CELUI QUI VIENT À MOI, JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS, et cela parce que vient à moi celui qui imite mon humilité. En effet, après avoir dit : Venez à moi, vous tous qui peinez, le Seigneur a ajouté : Mettez vous à mon école parce que je suis doux et humble de cœur 90. Or voici la véritable douceur du Fils de Dieu : il a soumis sa volonté à celle du Père. Et voilà pourquoi il dit : JE NE LE JETTERAI PAS DEHORS, PARCE QUE JE SUIS DESCENDU DU CIEL, NON POUR FAIRE MA VOLONTE MAIS LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ. C’est parce qu’elle était orgueilleuse que l’âme est sortie de Dieu, et c’est pourquoi il est nécessaire qu’elle revienne par l’humilité, en venant au Christ par l’imitation de son humilité, qui consiste en ceci : faire non pas sa volonté propre, mais celle de Dieu.

Précisons qu’il y a dans le Christ deux volontés. L’une relève de la nature humaine ; elle lui appartient par nature et par la volonté du Père. L’autre relève de la nature divine et cette volonté est la même que celle du Père. Sa volonté, donc — je veux dire sa volonté humaine —, il l’a soumise à la volonté divine parce que, sous la motion de la volonté qui est la même que celle du Père, il s’est montré lui-même obéissant en voulant accomplir pleinement la volonté du Père : Accomplir ta volonté, ô mon Dieu, voilà ce que j’ai voulu 91. Que cette volonté se fasse en nous, nous le demandons lorsque nous disons : que ta volonté soit faite 92. Ils ne sont donc pas rejetés au dehors, ceux qui ne font pas leur volonté mais celle de Dieu. Le diable, en effet, voulant faire sa volonté, qui est celle de l’orgueil, a été rejeté du ciel 93. et le premier homme, du paradis.

Chrysostome 94 interprète de la manière suivante : la rai son pour laquelle je ne rejette pas au dehors celui qui vient à moi, c’est que je suis venu pour ceci : accomplir la volonté du Père en ce qui concerne le salut des hommes. Si donc je me suis incarné à cause du salut des hommes, comment devrais-je les rejeter ? Et c’est ce qu’il dit : je ne rejette pas, PARCE QUE JE SUIS DESCENDU DU CIEL, NON POUR FAIRE MA VOLONTE, c’est-à-dire ma volonté humaine en vue de mon propre bien, MAIS LA VOLONTE DE CELUI QUI M’A ENVOYE — la volonté du Père —, qui veut que tous les hommes soient sauvés 95. Et c’est pour cela que, quant à moi, je ne rejette personne — Si, en effet, étant ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, à bien plus forte rai son, une fois réconciliés, serons-nous sauvés dans sa propre vie 96.

924. Le Christ considère ensuite quelle est la volonté du Père. Il l’expose d’abord [n° 925] ; puis il en donne la rai son [n° 927].

OR C’EST LA VOLONTÉ DE CELUI QUI M’A ENVOYÉ — LE PÈRE — QUE DE TOUT CE QU’IL M’A DONNÉ, JE NE PERDE RIEN, MAIS QUE JE LE RESSUSCITE AU DERNIER JOUR.

925. Jésus a donc dit : JE NE JETTERAI PAS DEHORS ceux qui viennent à moi, parce que j’ai pris chair pour faire la volonté du Père. OR LA VOLONTE DE CELUI QUI M’A EN VOYE — LE PERE — C’EST QUE, précisément, celui qui vient à moi, je ne le jette pas dehors ; et c’est pour cela que j’agis effectivement ainsi — Telle est la volonté de Dieu : votre sanctification 97. Et pour cette raison il dit : QUE DE TOUT CE QU’IL M’A DONNE, JE NE PERDE RIEN, autrement dit : Père, que je n’en perde aucun jusqu’à ce qu’il parvienne à la résurrection à venir ; dans cette résurrection, certains seront perdus, non pas de ceux qui lui ont été donnés par prédestination éternelle, mais les impies : le chemin des impies se perdra 98. Quant à ceux qui seront gardés jusque-là, ils ne seront pas perdus.

Cette expression, QUE JE NE PERDE, ne doit pas nous laisser penser qu’il ait besoin de la sollicitude de ses proches ou que la perte de quiconque soit pour lui un dommage. Mais il dit cela à cause de son désir de leur salut et de leur bien, qu’il considère comme sien 99.

92. Mt 6. 10.

93. Cf. Ap 12, 9.

94. In loannem hom., 45, ch. 2-3, col. 253-255.

95. 1 Tm 2, 4.

96. Ro 5, 10.

926. Mais cela est contredit plus loin : Pas un d’eux, c’est-à-dire de ceux que tu m’as donnés, n’a péri, hors le fils de perdition 100. Donc, certains de ceux qui lui ont été donnés sont perdus. Ce qu’il dit ici : QUE JE NE PERDE RIEN ne semble donc pas juste. Mais il faut dire que parmi ceux qui lui ont été donnés selon la justice présente, certains sont perdus, mais pas parmi ceux qui lui ont été donnés par prédestination éternelle.

CAR C’EST LA VOLONTÉ DE MON PÈRE QUI M’A ENVOYÉ, QUE QUICONQUE VOIT LE FILS ET CROIT EN LUI AIT LA VIE ÉTERNELLE.

927. Il donne ici la raison de cette volonté divine. Pour quoi le Père veut-il que je ne perde rien de ce qu’il m’a donné ? C’est que la volonté du Père est de communiquer la vie spirituelle aux hommes, parce qu’il est lui-même source de vie 101. Et quant à lui, puisqu’il est éternel, sa volonté est que quiconque vient à lui ait la vie éternelle. Et c’est ce qu’il dit : C’EST LA VOLONTE DE MON PERE QUI M’A ENVOYE, QUE QUICONQUE VOIT LE FILS ET CROIT EN LUI AIT LA VIE ÉTERNELLE.

Mais il faut noter qu’il avait dit plus haut : Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé 102, tandis qu’ici il dit : QUE QUICONQUE VOIT LE FILS ET CROIT EN LUI, de manière à nous faire comprendre que la divinité du Père et du Fils est la même, elle dont la vision par essence est notre fin ultime et l’objet de la foi. Cette parole VOIT ne signifie pas la vision par essence, que la foi précède, mais la vision corporelle du Christ qui conduit à la foi. Et c’est pour cela qu’il dit explicitement QUICONQUE VOIT LE FILS ET CROITENLUI ; et plus haut : Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé (...) est passé de la mort à la vie 103, et plus bas : Ceux-ci (les signes opérés par Jésus) ont été écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et afin que, croyant, vous ayez la vie en son nom 104.

97. 1 Th 4, 3.

98. Ps 1, 6. Cf. vol. II, n’ 476 ss.

99. Cf. CHRYSOSTOME, op. cit., 45, ch. 3, col. 255.

100. Jean 17. 12.

101. Ps 35, 10.

ET MOI JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR.

928. L’accomplissement plénier de cette volonté du Père viendra au terme, et c’est pour cela qu’il ajoute : ET MOI JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR, parce que le Père veut qu’il ait la vie éternelle non seulement en son âme mais aussi en son corps : ils se réveilleront 105 de la même manière que le Christ est ressuscité : Le Christ, ressuscitant d’entre les morts, désormais ne meurt plus 106.

102. Jean 5, 24.

103. Jean 5, 24.

104. Jean 20, 31.

105. Dan 12, 2.

106. Ro 6, 9.

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