41 Cependant les Juifs murmuraient contre lui, parce qu’il avait dit : "Moi, je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel" et ils disaient : "N’est-ce pas là le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il : "Je suis descendu du ciel’ ?" 43 répondit donc et leur dit : "Ne murmurez pas entre vous 44a nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire et moi je le ressusciterai au dernier jour. 45a Il est écrit dans les Prophètes : Tous seront enseignés par Dieu. 45b Quiconque s’est mis à l’écoute du Père et à son école vient à moi. 46 Non que personne ait vu le Père, si ce n’est celui qui est de Dieu : celui-là a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis : Qui croit en moi a la vie éternelle. Moi je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. ° Tel est le pain qui descend du ciel : Si quelqu’un en mange, il ne meurt pas. Moi je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. 52 Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. " Les Juifs donc disputaient entre eux, disant : "Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ?"
Il leur dit donc : "Amen, amen, je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi je le ressusciterai au dernier jour. 36 Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson ;' qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Comme le Père qui est vivant m’a envoyé, et que moi je vis à cause du Père, ainsi celui qui me mange vivra à cause de moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel. Ce n’est pas comme vos pères qui ont mangé la manne et sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. " Il dit ces choses dans la synagogue, au cours de son enseignement à Capharnaüm.
929. Après avoir exposé son enseignement, le Christ exclut ici les objections qui lui sont faites : d’une part celles des foules qui murmurent, d’autre part celles des disciples qui doutent [n° 983].
En premier lieu, il fait cesser le murmure des foules à propos de l’origine de la nourriture spirituelle ; en second lieu, il apaise leur dispute sur la manducation de la nourriture spirituelle [n° 965].
CEPENDANT LES JUIFS MURMURAIENT CONTRE LUI, PARCE QU’IL AVAIT DIT : "MOI, JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL " ; ET ILS DISAIENT : "N’EST-CE PAS LÀ LE FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PÈRE ET LA MÈRE ? COMMENT DONC DIT-IL :’JE SUIS DESCENDU DU CIEL’ ?"
L’Évangéliste rapporte d’abord le murmure des foules, puis l’intervention du Christ qui y met fin [n° 932]. Pour cela, il expose d’abord l’occasion du murmure [n° 930], puis les paroles mêmes de ceux qui murmurent [n° 931].
CEPENDANT LES JUIFS MURMURAIENT CONTRE LUI, PARCE QU’IL AVAIT DIT : "MOI, JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL"
930. L’Évangéliste ajoute ici que quelques-uns murmuraient au sujet de certaines paroles du Christ, notamment celles-ci : Le vrai pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde 1, et plus loin : C’est moi qui suis le pain de vie 2 ce pain spirituel qu’ils ne prenaient pas ni ne désiraient. Et s’ils murmuraient, c’est parce qu’ils étaient dans un état d’esprit étranger aux choses spirituelles, et cela depuis bien longtemps : Ils murmuraient sous leurs tentes 3— Ne murmurez pas comme certains d’entre eux murmurèrent 4.
Si jusque-là, ainsi que le dit Chrysostome ils ne murmuraient pas, c’est parce qu’ils espéraient encore obtenir une nourriture terrestre : cet espoir évanoui, ils commencent aussitôt à murmurer, même s’ils allèguent une autre cause. En effet, ils ne le contredisent pas ouvertement, à cause de la déférence qu’ils avaient encore à son égard, au souvenir du miracle précédent.
ET ILS DISAIENT : "N’EST-CE PAS LÀ LE FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PÈRE ET LA MÈRE ? COMMENT DONC DIT-IL :’JE SUIS DESCENDU DU CIEL’ ?"
931. Ainsi murmuraient les Juifs. Parce qu’ils étaient soumis à la chair, ils ne considéraient que la génération charnelle du Christ, ce qui les empêchait de connaître sa génération spirituelle et éternelle ; c’est pourquoi ils ne par lent que de celle de la chair, d’après ce précédent passage : Celui qui est issu de la terre (...) parle de la terre 6, et la génération spirituelle leur échappe. C’est pour cela qu’ils ajoutent : COMMENT DONC DIT-IL :’JE SUIS DESCENDU DU CIEL' ? Et ils l’appellent fils de Joseph à cause de l’opinion établie : Joseph était en effet son père nourricier, d’après ce passage de Luc : II était, à ce qu’on croyait, fils de Joseph 7.
932. La réponse NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS, met un terme au murmure. Le Seigneur en effet y coupe court, mais lève ensuite l’incertitude qui l’avait suscité [n° 949].
I
JÉSUS RÉPONDIT DONC ET LEUR DIT : "NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS ; NUL NE PEUT VENIR À MOI SI LE PÈRE QUI M’A ENVOYÉ NE L’A TTIRE ET MOI JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR. IL EST ECRIT DANS LES PROPHÈTES : TOUS SERONT ENSEIGNÉS PAR DIEU QUICONQUE S’EST MIS À L’ÉCOUTE DU PÈRE ET À SON ÉCOLE VIENT À MOI NON QUE PERSONNE AIT VU LE PÈRE, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU : CELUI-LÀ A VU LE PÈRE. "
Après avoir mis un terme au murmure [n° 933], le Christ en dévoile la cause [n° 934].
JÉSUS RÉPONDIT DONC ET LEUR DIT : "NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS. "
933. Jésus, connaissant leur murmure, leur répond en y mettant fin : NE MURMUREZ PAS ENTRE VOUS. C’est là, assurément, un avertissement salutaire : en effet, celui qui murmure révèle que son esprit n’était pas établi en Dieu, et pour cette raison il est dit dans le livre de la Sagesse : Gardez vous donc du murmure, car il ne sert à rien 8.
934. C’est parce qu’ils n’ont pas la foi que les Juifs murmurent, et le Seigneur le dévoile par ces mots : NUL NE PEUT VENIR À MOI... Le Christ montre d’abord que l’attraction du Père est nécessaire pour venir à lui, puis comment elle s’accomplit [n° 941]. Si l’attraction du Père est nécessaire, c’est parce que l’homme n’a pas, par lui-même, le pouvoir de venir au Christ par la foi ; il a besoin d’un secours divin, qui est efficace [n° 935] ; quant à l’accomplissement ultime, ou au fruit de cette attraction, il est excellent [n° 939].
8. Sag 1, 11.
NUL NE PEUT VENIR À MOI SI LE PÈRE QUI M'A ENVOYÉ NE L’ATTIRE.
935. Jésus, donc, dit d’abord : il n’est pas étonnant que vous murmuriez, parce que vous n’avez pas encore été attirés à moi par le Père. En effet, NUL NE PEUT VENIR À MOI, en croyant en moi, SILE PERE QUI M’A EN VOYE NE L'ATTIRE.
Mais ici trois questions se posent. La première d’entre elles concerne cette parole du Christ SI LE PERE NE L’ATTIRE. En effet, nous venons au Christ par la foi, puisque, ainsi que nous l’avons déjà dit, c’est une même chose de venir à lui et de croire en lui 9. Or on ne peut croire qu’en le voulant. Mais le terme "attraction" exprime une certaine violence ; celui qui vient au Christ en étant attiré vient donc à lui contraint et forcé.
Je réponds en disant que ce qui est affirmé ici de l’attraction du Père n’implique pas de contrainte, car tout ce qui attire ne fait pas nécessairement violence. Ainsi donc, le Père a de multiples manières d’attirer au Fils sans exercer de violence sur les hommes. En effet, on peut attirer quelqu’un en le persuadant par une démarche de l’intelligence. Et de cette manière, le Père attire les hommes au Fils en leur démontrant qu’il est son Fils, soit par une révélation intérieure — Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, à savoir que le Christ est le Fils du Dieu vivant, mais mon Père qui est dans les cieux 10 —, soit par des miracles accomplis par la puissance qu’il tient du Père : Les œuvres que le Père m’a données pour que je les accomplisse (...) rendent témoignage de moi 11.
D’autre part, certains attirent par leur charme : Par la douceur de ses lèvres, elle l’a entraîné 12. Ainsi, ceux qui s’approchent du Christ à cause de l’autorité 13 de la majesté du Père sont-ils attirés par le Père. Quiconque en effet met sa foi dans le Christ parce qu’il le croit Fils de Dieu, celui-là, le Père l’attire au Fils par sa majesté. Arius n’a pas subi cette attraction, lui qui ne croyait pas que le Christ est le vrai Fils de Dieu ni qu’il est engendré de la substance du Père ; Photin non plus, lorsqu’il a affirmé comme étant de foi que le Christ n’est qu’un homme. Ainsi, ils sont attirés par le Père, ceux qui sont saisis par sa majesté ; mais le Fils aussi les attire par l’amour de la vérité et le fait d’y trouver une joie prodigieuse ; car la vérité est finalement le Fils de Dieu lui-même. Si en effet, ainsi que le dit Augustin 14, chacun est entraîné par ce qui lui donne de la joie, combien plus l’homme doit-il être entraîné vers le Christ s’il trouve sa joie dans la vérité, la béatitude, la justice, la vie éternelle, et si le Christ est tout cela ? Si donc c’est par lui que nous devons être entraînés, laissons-nous entraîner par la joie que procure la vérité : Mets ta joie dans le Seigneur, et il te donnera ce que demande ton cœur 15 ; c’est pourquoi l’épouse disait : Entraîne-moi à ta suite, nous courrons à l’odeur de tes parfums 16.
9. Cf. n° 915.
10. Mt 16, 17.
11. Jean 5, 36.
12. Prov 7, 21.
13. En latin : propter auctoritatem paternae majestatis. Soulignons le sens étymologique de auctoritas : ce mot vient de augere, faire croître. L’auctor est donc comme la source, capable de faire vivre et croître celui qui dépend de lui. Sur l’auctoritas attribuée au Père, voir SAINT AUGUSTIN, Tract. in Ioann., XXXI, 4 (et note 16), BA 72, pp. 642-643.
14. Tract. in Ioann., XXVI, 4, pp. 491-493 ; 5, p. 497. Saint Augustin reprend dans ce passage une expression de Virgile (Bucoliques, 2, 65), puis fait un jeu de mots sur voluntas et voluptas (volonté et volupté), celle-ci étant considérée comme le signe de ce que l’adhésion de foi est libre et volontaire. Saint Thomas reprend aussi à saint Augustin l’allusion à Arius et à Photin (pour une brève présentation de ces deux hérésies, voir vol. I, 3 éd., p. 108, note 62, et p. 110, note 68).
15. Ps 36, 4. Saint Thomas commente : "Le désir, s'il est comblé, réjouit l’âme (Prov 13, 19). Si tu inhères à Dieu, ton désir est comblé ; mais pour cela, il faut que ce soit un juste désir, parce que Dieu n’est pas l’auteur de l’injustice. C’est pourquoi le psalmiste commence par montrer quelle est la racine d’un juste désir, en disant Mets ta joie dans le Seigneur, c’est-à-dire : que tout ton amour soit en Dieu — Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur (Phi 4, 4). Dans le texte grec de ce psaume, on lit : Goûtez avec délices, autrement dit : ne sois pas satisfait de ce qui est nécessaire au salut, mais recherche une surabondance de choses exquises, de même que les gourmets ne se satisfont pas d’une nourriture ordinaire — Alors tu mettras tes délices dans le Tout -Puissant (Jb 22, 26) ; et lui te donnera ce que demande ton cœur et non ta chair. Selon Origène, les demandes du cœur sont ce que le cœur désire ; selon lui, par exemple, si l’œil pouvait demander quelque chose, il désirerait de belles couleurs, et l’oreille des sons agréables ; ainsi, l’objet du cœur étant la vérité et la justice, c’est cela qu’il désire" (Expos. in Ps., 36, n°3).
Mais puisque la révélation extérieure et l’objet n’ont pas seuls la puissance d’attirer, puisque l’instinct intérieur qui pousse et meut à croire la possède aussi, le Père en attire beaucoup au Fils par cet instinct, effet de l’opération divine qui meut intérieurement le cœur de l’homme à croire : Dieu lui-même est celui qui opère en nous le vouloir et son accomplissement 17. — Avec des liens humains, je les attirerai dans les liens de la charité 18 — Le cœur du roi est dans la main du Seigneur : il l’incline partout où il veut 19.
936. La deuxième question est la suivante : puisqu’il est dit que le Fils attire au Père — Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui auquel le Fils aura voulu le révéler 20 et plus bas j’ai man ton nom aux hommes que tu m’as donnés 21 —, comment affirme-t-on ici que le Père attire au Fils ?
Disons qu’on peut répondre à cela de deux manières. En effet, nous pouvons parler du Christ soit selon qu’il est homme, soit selon qu’il est Dieu. En tant qu’homme, le Christ est la voie : Moi, je suis la voie 22. Ainsi considéré, le Christ conduit au Père comme la voie conduit au terme ou au but. Le Père nous attire au Christ-homme en tant qu’il nous donne par sa puissance de croire dans le Christ : C’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu 23. En tant que le Christ est Verbe de Dieu et manifestation du Père, ainsi le Fils attire au Père. Le Père, lui, attire au Fils en tant qu’il le manifeste.
16. Cant 1, 4.
17. Phi 2, 13.
18. Os 11, 4.
19. Prov 21, 1.
20. Mt 11, 27.
21. Jean 17, 6.
22. Jean 14, 6.
23. Eph 2, 8.
937. La troisième question concerne l’affirmation d’après laquelle personne ne peut venir s’il n’est attiré par le Père ; parce qu’alors, si quelqu’un ne vient pas au Christ, ce n’est pas à lui qu’il faut l’imputer, mais à celui qui ne l’a pas attiré.
Je réponds en disant que, en vérité, personne ne peut venir s’il n’est attiré par le Père. En effet, de même que ce qui est pesant par nature ne peut par lui-même se porter vers le haut s’il n’y est pas attiré par un autre, de même le cœur de l’homme, se portant de lui-même vers les réalités inférieures, ne peut s’élever s’il n’est pas attiré vers le haut. Mais s’il n’est pas élevé, la défection n’est pas du côté de celui qui attire, parce que, quant à lui, il ne fait défaut à personne ; c’est parce qu’il y a un obstacle en celui qui n’est pas attiré.
Mais à ce sujet, il faut distinguer l’homme qui est dans l’état de nature intègre de celui qui est dans l’état de nature corrompue. En effet, dans la nature intègre, il n’y avait aucun empêchement capable de nous soustraire à cette attraction, et dans cet état, tous les hommes auraient pu avoir part à cette attraction. Mais dans la nature corrompue, tous y sont également soustraits par l’obstacle du péché et, pour cette raison, ont besoin d’être entraînés.
Quant à Dieu, il tend la main à chacun pour l’attirer et, qui plus est, non seulement il attire celui qui la saisit, mais il fait revenir aussi ceux qui se sont détournés de lui : Fais-nous revenir à toi, Seigneur, et nous reviendrons 24 ; et dans le psaume 84, selon la version des Septante : Reviens, toi ô Dieu, et tu nous donneras la vie 25. Du fait que Dieu est prêt à donner sa grâce à tous et à attirer à lui, si quelqu’un ne le reçoit pas, ce n’est pas imputable à Dieu, mais à celui qui ne le reçoit pas.
938. Mais pourquoi, de tous ceux qui se sont détournés, n’en attire-t-il que certains, bien que tous se soient également détournés ? On peut, d’une manière générale, donner pour raison qu’en ceux qui ne sont pas attirés apparaît et resplendit l’ordre de la justice divine, et en ceux qui le sont l’immensité de la miséricorde divine. Mais pourquoi attire-t-il précisément celui-ci et pas celui-là ? Il n’y a à cela aucune autre raison que le bon plaisir de la volonté 26 divine. C’est pourquoi Augustin dit : "Quel est celui qu’il tire et celui qu’il ne tire pas, pourquoi il tire celui-ci et ne tire pas celui-là, questions dont tu ne dois pas te faire juge si tu ne veux pas te tromper. Saisis-le bien une fois pour toutes et comprends-le : tu n’es pas encore tiré. Prie pour être tiré" 27.
On peut montrer cela par un exemple : pourquoi l’artisan place-t-il certaines pierres en bas, d’autres en haut, et d’autres sur les côtés ? La raison en est le bon arrangement de la maison dont la perfection exige cet ordre. Mais pour quoi place-t-il ces pierres à cet endroit, celles-là à cet autre endroit ? Cela dépend de son seul vouloir. De là vient que la raison première de l’arrangement se rapporte au vouloir de l’artisan. Ainsi donc, pour la perfection de l’univers, Dieu en attire certains pour qu’en eux apparaisse sa miséricorde, mais il en est d’autres qu’il n’attire pas, pour qu’en eux sa justice soit manifestée. Mais qu’il attire ceux-ci et non pas ceux-là, cela relève du bon plaisir de sa volonté 28. De même aussi, pourquoi dans l’Église fait-il de certains des apôtres, d’autres des confesseurs, d’autres des martyrs ? 29 La raison en est la beauté de l’Église et sa perfection. Mais pourquoi a t-il fait de Pierre un Apôtre, d’Étienne un martyr et de Nicolas un confesseur ? Il n’y a pas à cela d’autre raison que sa volonté.
Ainsi donc sont manifestes la déficience de la capacité humaine et l’assistance que lui porte le secours divin.
24. Lam 5, 21.
25. Ps 84, 7.
26. Eph 1, 5.
27. Tract. in Ioann., XXVI, 2, p. 487.
28. Eph 1, 5. Saint Thomas touche ici le mystère de la prédestination et de la réprobation. Nous attribuons à Dieu la Providence, comme nous attribuons à l’homme la vertu de prudence pour exprimer comment l’intelligence pratique ordonne les moyens à la fin que nous poursuivons. Quand il s’agit d’ordonner l’homme à sa fin surnaturelle, la vision béatifique, nous parlons de prédestination : celle-ci ordonne l’homme avec toutes ses capacités, ses virtualités, en vue de cette fin surnaturelle. En traitant de la prédestination, saint Thomas regarde aussi le mystère de la réprobation (Comm. des Sentences, I, dist. XL ; Contra Gentiles, III, ch. 163 ; Somme théol., I, q. 23, a. 3) ; et cela parce que l’Écriture elle-même affirme à la fois la prédestination et la réprobation (voir Eph 1, 5 et Ro 1, 28). Si Dieu aime certains d’un amour de prédilection, il semble par contre en rejeter d’autres, comme en témoigne ce fameux passage de Malachie, qui a reçu de multiples interprétations J’ai aimé Jacob, et j’ai eu de l’aversion (ou de la haine : odio habui) pour Esaù (Mal 1, 2-3). Saint Thomas cite ce texte de Malachie en sed contra de l’article de la Somme où il se demande si la réprobation de certains hommes appartient à Dieu (I, q. 23, a. 3). "Devant le mystère du mal, et du mal qui atteint la personne humaine en ce qu’elle a de plus elle-même, du mal qui est comme son antidestin, le théologien est bien en présence de la profondeur insondable des décrets et des intentions de Dieu et de la liberté de l’homme. Il doit en effet affirmer à la fois, d’une part, que tout relève non seulement de la prescience de Dieu mais aussi de sa volonté libre, et, d’autre part, que l’homme pèche librement, qu’il n’est pas obligé de se détourner de Dieu. Le théologien doit affirmer, d’une part, que Dieu aime tous les hommes, qu’il veut le salut de tous et, d’autre part, que certains hommes, par orgueil, refusent de regarder cet amour. En tant que théologien, il ne peut opter pour l’une de ces affirmations au détriment de l’autre. Il doit les maintenir simultanément dans son intelligence et dans son cœur, même si, apparemment, elles semblent contradictoires : car s’il optait, il ne pourrait plus contempler le mystère de Dieu dans sa toute-puissance et son amour, et il ne pourrait plus regarder l’homme comme l’image de Dieu si l’homme n’avait plus la liberté d’aimer. Ce mystère, si on le considère dans toute sa profondeur, est certainement l’un des mystères les plus terribles’ (au sens étymologique), celui qui nous met le plus immédiatement dans l’effroi, la crainte de Dieu ; mais il est aussi celui qui doit nous établir le plus radicalement dans une confiance absolue (...). Ce que nous devons dire, c’est que Dieu aime tous les hommes, et que son amour pour les hommes se traduit de diverses manières : il aime certains en les prédestinant et en leur donnant la grâce ; il en aime d’autres en les laissant libres et en permettant qu’ils s’écartent de lui. Le potier n'est-il pas maître de son argile pour fabriquer de la même pâte un vase de luxe et un vase ordinaire ?... (voir Ro 9, 21-23). (...) Cet amour de Dieu à l’égard de tous les hommes est du reste un amour (...) efficace : ce n’est pas un amour velléitaire. Il s’est manifesté à la Croix. Là nous avons compris combien Dieu aime les hommes, puisqu’il s’est offert pour tous, et s’est donné à tous. Cet amour du Christ crucifié pour tous les hommes est toujours actuel ; il est éternel, il enveloppe tous les hommes ; et c’est dans la lumière de cet amour que nous devons comprendre ce que nous disions précédemment : l’amour de Dieu se traduit de diverses manières ; il laisse toujours l’homme libre de répondre et de coopérer, et libre de refuser. Quand l’homme refuse, nous pouvons dire : Dieu a permis qu’il pèche ; et la conséquence du péché, si le pécheur demeure enfermé dans son péché, c’est la dam nation. Nous ne pouvons parler de 'permission’ à l’égard du péché qu’à partir de l’existence même du péché ; tandis que lorsqu’il s’agit d’affirmer la prédestination, il suffit d’affirmer que l’amour de Dieu est premier. On ne peut donc pas établir un parallélisme rigoureux entre les deux affirmations, puisque nous ne pouvons parler de 'permission de Dieu’ qu’à partir du péché commis librement par le pécheur, alors que nous affirmons la prédestination immédiatement à partir de l’amour de Dieu. Cette dernière affirmation nous fait pénétrer dans l’abîme infini de l’amour de Dieu pour nous, tandis que la première doit nous aider à comprendre le respect infini de Dieu à notre égard, et la dureté de la volonté pécheresse qui s’oppose à l’amour divin" (M. -D. PHILIPPE, Dieu réprouve-t-il certains hommes ? ; pour les références complètes de cet article, voir la bibliographie à la fin de ce volume).
ET MOI JE LE RESSUSCITERAI AU DERNIER JOUR.
939. Il s’agit ici de l’accomplissement et du fruit du secours divin : la résurrection opérée aussi par le Christ en tant qu’il est homme. En effet, à cause de ce qu’il a accompli dans sa chair, nous obtenons le fruit de la résurrection : Ainsi donc, comme par la faute d'un seul ce fut pour tous les hommes la condamnation, de même, par l’œuvre de justice d’un seul, c'est pour tous les hommes la justification qui donne la vie 30. MOI donc, en tant qu’homme, JE LE RESSUSCITERAI non seulement pour une vie conforme à notre nature, mais pour une vie de gloire, et cela AU DERNIER JOUR.
La foi catholique, en effet, affirme que le monde existera d’une manière nouvelle : Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle 31. Et parmi ce qui concourt au renouvellement du monde, nous croyons à l’arrêt du mouvement céleste et par conséquent du temps : Et l’ange que j’avais vu debout sur la mer et sur la terre leva sa main droite vers le ciel et jura (...) qu’il n'aurait plus de temps 32. Parce que, le temps ayant cessé à la résurrection, le jour et la nuit cesseront à leur tour, d’après ce passage de Zacharie : Ce sera un jour unique — il est connu de Yahvé — il n'y aura ni jour ni nuit 33, il dit : JE LE RESSUSRAI AU DERNIER JOUR.
29. Cf. 1 Corinthiens 12, 28-30.
30. Ro 5, 18. Cf. aussi I Co 15, 21 — plus à propos : Puisqu'en effet c’est par un homme que vient la mort, c’est aussi par un homme que ment la résurrection des morts.
31. Ap 21, 1.
32. Ap 10, 5-6.
33. Zach 14, 7.
940. Mais pourquoi le mouvement du ciel durera-t-il jusqu’à ce moment, ainsi que le temps, au lieu de cesser avant ou de se prolonger au delà ? Il faut savoir que ce qui est à cause d’un autre est disposé de différentes façons, suivant la manière dont est disposé ce à cause de quoi il est. Or toutes les réalités corporelles ont été faites pour l’homme et, pour cette raison, selon que diffère la disposition de l’homme ces réalités doivent être disposées différemment. Donc, puisqu’au moment de leur résurrection commencera pour les hommes un état d’incorruptibilité — Lors donc que cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité... 34 alors la corruption cessera même dans les réalités du monde, et donc le mouvement du ciel cessera, lui qui est cause de génération et de corruption pour les réalités corporelles : La création, elle aussi, sera libérée de l’esclavage de la corruption en vue de la liberté de la gloire des enfants de Dieu 35. Il s’avère donc ainsi que l’attraction du Père nous est nécessaire pour croire.
IL EST ÉCRIT DANS LES PROPHÈTES : TOUS SERONT ENSEIGNÉS PAR DIEU QUICONQUE S’EST MIS À L’ÉCOUTE DU PÈRE ET À SON ÉCOLE VIENT À MOI – NON QUE PERSONNE AIT VU LE PÈRE, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU : CELUI-LÀ A VU LE PÈRE.
941. Par ces paroles, le Seigneur détermine d’une part le mode selon lequel l’attraction s’exerce, d’autre part son efficacité [n° 946]. Et il exclut qu’elle puisse s’exercer par la vision, ce que l’on aurait pu concevoir [n° 947].
IL EST ÉCRIT DANS LES PROPHÈTES : TOUS SERONT ENSEIGNÉS PAR DIEU
942. Par ces mots l’Évangéliste exprime le mode selon lequel l’attraction s’exerce. Ce mode concorde avec ce qui a été révélé précédemment de l’attraction, puisque le Père attire en révélant et en enseignant.. D’après Bède 36 cela a été écrit dans Joël, mais cela ne semble pas y être dit expressément, bien qu’on y trouve quelque chose d’avoisinant : Et vous, fils de Sion, exultez et réjouissez-vous dans le Seigneur votre Dieu, car il vous a donné un maître de justice 37. Et pour cette rai son, selon Bède, le Christ dit DANS LES PROPHETES pour faire comprendre que ce sens peut être conclu de diverses paroles des Prophètes. Mais nous le remarquons de la manière la plus frappante dans Isaïe : Tous tes fils seront enseignés par le Seigneur 38. Il est dit aussi dans Jérémie : Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur, qui vous feront paître avec science et intelligence 39.
34. 1 Corinthiens 15, 54.
35. Ro 8, 21.
943. Le mot TOUS peut se comprendre de trois manières : il peut désigner soit tous les hommes du monde, soit tous ceux qui sont dans l’Église du Christ, soit tous ceux qui seront dans le Royaume des cieux.
Si TOUS est pris dans le premier sens, il apparaît clairement que l’affirmation n’est pas vraie. En effet, le Christ ajoute aussitôt : QUICONQUE S’EST MIS À L’ECOUTE DU PERE ET À SON ECOLE VIENT À MOI – Si donc tous les hommes du monde étaient enseignés par Dieu, tous viendraient au Christ. Mais cela est faux, car tous n’ont pas la foi.
A cela il y a trois réponses. En effet, selon Chrysostome 40 il faut dire que cela concerne la plupart des hommes. Ils seront, dit-il, TOUS, c’est-à-dire le plus grand nombre... C’est en ce sens qu’il est dit en Matthieu : Beau coup viendront de l’Orient et de l’Occident 41.
La deuxième réponse est que TOUS, pour autant que cela dépend de Dieu, SERONT ENSEIGNES. Mais si certains ne le sont pas, et c’est un fait, cela dépend d’eux. Le soleil en effet, quant à lui, illumine tout, mais il se peut que certains ne le voient pas s’ils ferment les yeux ou s’ils sont aveugles. C’est en ce sens que l’Apôtre dit : Dieu (...) veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité 42.
La troisième réponse est d’Augustin 43 – il s’agit ici d’un universel restreint par son contexte, de telle sorte qu’on dit : TOUS SERONT ENSEIGNES PAR DIEU, c’est-à-dire tous ceux qui sont enseignés sont enseignés par Dieu. Ainsi, parlant de quelqu’un qui enseigne les lettres, nous disons, s’il enseigne dans la cité : lui seul enseigne tous les enfants de la cité, parce qu’aucun n’y est enseigné si ce n’est par lui. En ce sens, il est dit plus haut : Il était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme venant en ce monde 44.
36. Il ne nous a pas été possible de trouver cette affirmation dans Bède, ni dans la Glose ordinaire.
37. Jo 2, 23 selon la Vulgate.
38. Isaïe 54, 13.
39. Jérémie 3, 15.
40. In Ioannein hom., 46, ch. 1, col. 258.
41. Mt 8, 11.
944. Si maintenant sont visés ceux qui sont dans l’Église, il est dit proprement qu’ILS SERONT TOUS, c’est-à-dire ceux qui sont dans l’Église, ENSEIGNES PAR DIEU En effet, il est dit dans Isaïe : Tous tes fils seront enseignés par le Seigneur 45 ce qui montre la transcendance de la foi chrétienne qui n’est pas liée à un enseignement humain, mais à celui de Dieu 46.
En effet, l’enseignement de l’Ancien Testament avait été donné par les Prophètes, mais celui du Nouveau Testament a été donné par le Fils de Dieu lui-même : Après avoir à bien des reprises et de bien des manières, c’est-à-dire dans l’Ancien Testament, parlé jadis à nos pères par les Prophètes, Dieu, en cette fin des jours, nous a parlé par le Fils ; et dans la même épître : Le salut annoncé d’abord par Notre Seigneur nous a été confirmé par ceux qui l’ont entendu 47. Ainsi donc, tous ceux qui sont dans l’Église sont enseignés non pas par les Apôtres ou les Prophètes, mais par Dieu lui-même. Et selon Augustin 48, cela même qui est enseigné par l’intermédiaire d’un homme l’est par Dieu qui enseigne de l’intérieur : Vous n’avez qu’un seul maître : le Christ 49. En effet l’intelligence, qui nous est tout particulièrement nécessaire pour recevoir l’enseignement, nous vient de Dieu.
42. 1 Tm 2, 4.
43. Depraedestinatione sanctorum, 8, 14 ; BA 24, p. 508.
44. Jean 1, 9.
45. Isaïe 54, 13.
46. Cf. CHRYSOSTOME, op. cII 46, ch. 1, col. 258.
47. He 1, 1 et 2, 3.
48. Tract, in Ioann., XXVI, 7, pp. 499-50 1.
945. Si enfin l’on considère ceux qui sont dans le Royaume des cieux, alors TOUS SERONT ENSEIGNES PAR DIEU parce qu’ils verront immédiatement son essence : Nous le verrons tel qu'il est 50.
QUICONQUE S’EST MIS À L’ÉCOUTE DU PÈRE ET À SON ECOLE VIENT À MOI –
946. Ces mots nous révèlent que l’attraction du Père est souverainement efficace. L’Évangéliste la considère de deux manières : en tant qu’elle relève du don de Dieu lors qu’il dit : QUICONQUE S’EST MIS À L’ECOUTE, à savoir de Dieu qui révèle ; en tant qu’elle relève du libre arbitre lors qu’il dit : ETA SON ECOLE, par l’adhésion de l’intelligence. Et écouter celui qui enseigne, puis saisir ce qu’on a écouté, est bien nécessaire à tout enseignement ! Cela l’est donc aussi à l’enseignement de la foi.
QUICONQUE S’EST MIS À L'ECOUTE DU PÈRE qui enseigne et manifeste, ET À SON ECOLE en donnant son adhésion, VIENT À MOI – Il VIENT, dis-je, de trois manières : par la connaissance de la vérité, par l’élan de l’amour et par l’imitation de l’œuvre. Et en chacune de ces manières, il lui faut écouter et apprendre.
En effet, celui qui vient par la connaissance de la vérité doit écouter, puisque Dieu l’inspire — J’écouterai ce que dit en moi le Seigneur Dieu 51, et apprendre en donnant son adhésion, comme on l’a dit. Celui qui vient au Christ par l’amour et le désir — selon qu’il est dit plus loin : Si quelqu'un a soif, c’est-à-dire désire, qu'il vienne à moi et qu'il boive 52— doit aussi écouter la parole du Père et la faire sienne, afin d’en pénétrer le sens et pour qu’elle enflamme en lui le désir. Celui-là, en effet, apprend une parole, qui la saisit selon le sens qu’elle a pour celui qui la dit ; or la Parole, le Verbe de Dieu le Père, est celui qui spire l’Amour ; donc, celui qui le reçoit avec la ferveur de l’Amour apprend : La Sagesse (...) se répand dans les âmes saintes, elle en fait des amis de Dieu et des prophètes 53. Enfin, on va au Christ par l’imitation de son œuvre : Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous donnerai le repos 54. Et c’est encore de cette manière que quiconque apprend vient au Christ : en effet, la conclusion est au savoir ce que l’action est à l’agir. Or, dans les sciences, celui qui apprend parfaitement parvient à la conclusion ; et donc, dans l’agir, celui qui apprend parfaitement les paroles en vient à l’action droite : Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je ne me suis pas rebellé 55.
49. Mt 23, 10.
50. 1 Jean 3, 2.
51. Ps 84, 9.
52. Jean 7, 37.
[3, 46] NON QUE PERSONNE AIT VU LE PÈRE, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU : CELUI-LÀ A VU LE PÈRE.
947. Mais parce que certains pourraient penser que les hommes entendraient sensiblement la voix du Père et apprendraient ainsi de lui, le Seigneur ajoute, afin d’exclure cette opinion : NON QUE PERSONNE AIT VU LE PERE, c’est-à-dire aucun homme en cette vie n’a vu le Père dans son essence — L'homme ne peut me voir et vivre 56, SI CE N’EST CELUI, c’est le Fils, QUI EST DE DIEU ; CELUI-LA A VU LE PERE, son Père, dans son essence. Ou bien : PERSONNE n’a vu le Père de la vision de compréhension 57, vision que ni l’homme ni l’ange n’ont jamais eue, ni ne peuvent avoir, SI CE N’EST CELUI QUI EST DE DIEU, c’est-à-dire le Fils : Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils 58.
En voici la raison : puisque toute vision et connaissance se font par une certaine similitude, la connaissance que les créatures ont de Dieu découle du mode de similitude qu’el les ont par rapport à Dieu. À cause de cela, les philosophes disent que les intelligences connaissent la cause première dans la mesure où elles en ont la similitude. Et toute créature a en participation une certaine similitude de Dieu, mais infiniment distante de la similitude de sa nature ; et, à cause de cela, aucune créature ne peut connaître Dieu lui-même parfaitement et totalement, selon ce qu’il est dans sa nature. Le Fils, lui, parce qu’il a reçu parfaitement toute la nature du Père par la génération éternelle, le voit totalement et le comprend.
948. Notons bien la pertinence de l’ordre du discours. En effet, lorsqu’il parlait plus haut de la connaissance des autres, le Christ a parlé en terme d’audition ; mais ici, lors qu’il parle de la connaissance du Fils, il parle de vision. En effet, la connaissance par la vue est immédiate et évidente, alors que, par l’ouïe, nous connaissons par l’intermédiaire de celui qui voit 59. Ainsi, la connaissance que nous avons du Père, nous l’avons reçue du Fils qui voit ; de telle sorte que nul ne connaît le Père si ce n’est par le Christ qui le manifeste, et nul ne vient au Fils s’il n’a entendu le Père qui le manifeste.
53. Sag 7, 27.
54. Mt 11, 28.
55. Isaïe 50, 5.
56. Ex 33, 20.
57. C n° 868, note 83.
58. Mt II, 27.
II
949. Le murmure des Juifs réprimé 60, le Seigneur prend en compte la difficulté née dans le cœur des Juifs au sujet de la parole qu’il avait dite : Moi, je suis le pain (...) qui suis descendu du ciel 61 ; il a l’intention de prouver que c’est à son sujet qu’elle est vraie, et il argumente ainsi : Ce pain descend du ciel qui donne la vie au monde ; mais MOI JE SUIS LE PAIN qui donne la vie au monde ; je suis donc LE PAIN QUI SUIS DESCENDU DU CIEL.
Il répond en trois temps : En posant d’abord ce qui est comme la mineure de son raisonnement [n° 950], puis la majeure, c’est-à-dire que le pain descendu du ciel doit donner la vie [n° 952] ; enfin il conclut [n° 956]. Dans le premier temps, il manifeste son propos, puis il infère ce qu’il voulait montrer comme étant prouvé.
59. Cf. vol. II, n° 534 et note 66, p. 107.
60. Cf. n° 932.
61. Cf. Jean 6, 41.
AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS : QUI CROIT EN MOI A LA VIE ÉTERNELLE.
950. Son propos est de montrer qu’il est le pain de vie. Or, pour que le pain vivifie, il faut en prendre ; et il est évident que celui qui croit en le Christ le prend au-dedans de lui-même : Que le Christ habite en vos cœurs par la foi 62. Si donc celui qui croit en le Christ a la vie, il est manifeste que c’est en mangeant ce pain qu’il est vivifié : Ce pain est donc le pain de vie. Et c’est ce qu’il dit : AMEN, AMEN, JE VOUS LE DIS : QUI CROIT EN MOI, à savoir d’une foi formée 63, qui rend parfaite non seulement l’intelligence, mais aussi la volonté aimante (en effet, on ne tend vers la réalité en laquelle on croit que si on l’aime), A LA VIE ETERNELLE.
Or le Christ est en nous de deux manières : dans l’intelligence par la foi, dans la mesure où il y a foi, et dans la volonté par la charité qui informe la foi : Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui 64. Qui donc croit dans le Christ de telle sorte qu’il tende vers lui, le possède dans la volonté et l’intelligence. Et si nous ajoutons que le Christ est la vie éternelle 65, ainsi qu’il est dit : (...) afin que nous soyons dans le véritable, dans son Fils Jésus-Christ ; celui-ci est le Dieu véritable et la vie éternelle ; et plus haut : En lui était la vie 66, nous pouvons inférer que quiconque croit en le Christ a la vie éternelle. Il l’a, dis-je, dès ici-bas, dans sa cause et en espérance ; et un jour il l’aura dans sa réalité plénière.
62. Eph 3, 17.
63. Cf. vol. II, n° 485. note 24, pp. 69-70.
64. 1Jn4, 16.
65. 1 Jean 5, 20.
66. Jean 1, 4.
JE SUIS LE PAIN DE VIE.
951. Une fois son propos manifesté, il infère ce qu’il veut montrer en disant : MOI JE SUIS LE PAIN DE VIE, c’est-à-dire qui donne la vie, ainsi qu’il découle clairement des prémisses. De ce pain, il est dit : Aser, son pain est riche ; il donnera leurs délices, c’est-à-dire celles de la vie éternelle, aux rois 67.
VOS PÈRES ONT MANGÉ LA MANNE DANS LE DÉSERT ET ILS SONT MORTS. TEL EST LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL : SI QUELQU’UN EN MANGE, IL NE MEURT PAS.
952. En disant ces paroles, le Christ pose la majeure, c’est-à-dire que donner la vie est l’effet du pain qui descend du ciel. Il met d’abord son propos en lumière [n° 953] avant de l’exposer [n° 955].
VOS PÈRES ONT MANGÉ LA MANNE DANS LE DÉSERT ET ILS SONT MORTS.
953. Il met son propos en lumière par son contraire. On a dit en effet plus haut que Moïse n’a pas donné aux Juifs le pain du ciel, sauf si par ciel on entend les airs 68 ; or tout pain qui n’est pas du ciel véritable ne peut donner une vie suffisante : il est donc propre au pain du ciel de donner la vie. Et c’est pourquoi le pain de Moïse dont vous vous enorgueillissez ne donne pas la vie. Il le prouve en disant : VOS PERES ONT MANGE LA MANNE DANS LE DESERT ET ILS SONT MORTS.
Ici, il leur reproche d’abord leur vice en disant : VOS PERES. En effet, vous en êtes les fils non seulement selon l’origine de la chair, mais aussi par l’imitation des œuvres, puisque vous êtes de la race de ceux qui murmurent, comme eux-mêmes murmurèrent sous leurs tentes 69 et c’est pourquoi il leur disait : Vous mettez un comble à la mesure de vos pères Aussi saint Augustin dit-il qu’en aucune chose le peuple n’a plus offensé Dieu qu’en murmurant contre lui 71.
En second lieu, il laisse entendre que le laps de temps fut bref, lorsqu’il dit DANS LE DESERT En effet il ne dura pas, le temps pendant lequel la manne leur fut donnée : pro diguée au désert, elle ne leur fut plus donnée après leur entrée en terre promise, comme le dit le livre de Josué 72. Ce pain-là, par contre, maintient en vie et restaure pour l’éternité ceux qui le mangent 73.
Il manifeste enfin les limites de cette nourriture : elle ne maintient pas la vie indéfiniment. C’est pour cela qu’il dit : ET ILS SONT MORTS. De fait, selon le livre de Josué, tous ceux qui, à l’exception de Josué et de Caleb, avaient murmuré 74, moururent au désert. Telle fut la cause de la seconde circoncision : tout le peuple qui était sorti d’Égypte était mort au désert, comme le dit le livre de Josué 75.
67. Gn 49, 20.
68. Cf. n° 909 et Somme théologique, I, q. 68, a. 4.
69. Ps 105, 25.
954. Mais on peut se demander de quelle mort Dieu parle ici. En effet, s’il parle de la mort corporelle, il n’y aura aucune différence entre le pain du désert et notre pain 76 qui descend du ciel, parce que même les chrétiens qui prennent ce pain connaissent la mort physique. Mais s’il parle de la mort spirituelle, il est clair que dans les deux cas, certains meurent spirituellement, d’autres pas. En effet, Moïse et la foule de ceux qui plurent au Seigneur échappèrent à la mort, alors que d’autres la connurent. De même, ceux qui prennent ce pain indignement meurent spirituellement : Quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement (...), c’est sa propre condamnation qu’il mange et boit 77.
A cela il faut répondre que la nourriture prodiguée au désert possède un point commun avec notre nourriture spirituelle, en tant que les deux signifient la même réalité : en effet l’une et l’autre signifient le Christ. C’est pour cela qu’on dit qu’elles sont la même nourriture : Tous ont mangé la même nourriture spirituelle et tous ont bu la même boisson spirituelle — ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher était le Christ 78. Il dit la même parce que l’une et l’autre sont la figure de la nourriture spirituelle. Mais elles diffèrent parce que la manne la figurait seulement, tandis que ce pain contient ce qu’il figure, c’est-à-dire le Christ lui-même 79.
Il faut donc dire que dans l’un et l’autre cas, on peut se nourrir de deux manières. Ou bien on prend la nourriture en regardant matériellement le signe, c’est-à-dire qu’on en use comme d’une simple nourriture terrestre sans en saisir la signification, et prise ainsi elle ne supprime ni la mort spi rituelle, ni la mort physique. Ou bien on la prend sous ses deux aspects de signe et de signifié, c’est-à-dire que l’on prend la nourriture visible de telle sorte que l’on saisisse la nourriture spirituelle, qu’on la goûte spirituellement pour être spirituellement rassasié. Ainsi ceux qui ont mangé la manne spirituellement ne sont pas morts spirituellement. Mais ceux qui mangent l’Eucharistie spirituellement, c’est-à-dire sans péché, vivent spirituellement maintenant, et vivront avec leurs corps pour l’éternité. Notre nourriture a donc ceci de plus que la leur : elle contient en elle ce qu’elle figure.
70. Mt 23, 32.
71. Tract. inlo., XXVI, 11, p. 511.
72. Cf. Jos 5, 12.
73. Cf. CHRYSOSTOME, In Ioannem hom., 46, ch. 2, col. 259.
74. Cf. Nomb 14, 6-9 – Josué, fils de Noun, et Caleb, fils de Yephounnè (...) dirent à toute la communauté des fils d'Israël : "(...) Ne vous révoltez pas contre Yahvé le Seigneur. " Et aussi Sir 46, 7-8 [Josué] (...) avait montré sa fidélité, lui et Caleb (...), tenant ferme face à l’assemblée, détournant le peuple du péché et apaisant les murmures mauvais. Aussi eux deux furent-ils seuls sauvés sur six cent mille hommes de pie4 pour être introduits dans l'héritage, dans un pays ruisselant de lait et de miel.
75. Cf. Jos 5, 3-9.
76. Mt 6, 11.
TEL EST LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL : SI QUELQU’UN EN MANGE, IL NE MEURT PAS.
955. Son propos étant manifesté, le Christ infère ici ce qu’il veut montrer. Et selon la Glose, il dit TEL en se désignant lui-même 80. Mais ce n’est pas là la pensée du Seigneur, car en ajoutant aussitôt : MOI JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL, il ne ferait que se répéter.
Il faut donc dire que l’intention du Seigneur est la suivante : descend du ciel le pain qui peut donner la vie ; or moi, je suis tel ; donc, je suis LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL. Et si LE PAIN QUI DESCEND DU CIEL donne la vie sans fin, c’est parce que tout aliment nourrit selon la propriété de sa nature. Or les réalités célestes sont incorruptibles ; donc cette nourriture, étant céleste, ne se corrompt pas, et par conséquent vivifie aussi longtemps qu’elle demeure. Celui donc qui en aura mangé ne mourra pas. De même que si une nourriture corporelle ne se corrompait jamais, en nourrissant elle ne cesserait de vivifier. Voilà pourquoi ce pain a été signifié par l’arbre de vie qui, au milieu du paradis, donnait d’une certaine manière la vie pour toujours : Et maintenant, il ne faudrait pas qu’Adam avance la main et qu’il prenne aussi de l’arbre de vie, qu'il en mange et vive à jamais 81. Si l’effet de ce pain est que celui qui en mange ne meure pas, moi aussi je suis tel, et donc…
77. 1 Corinthiens 11, 27 et 29.
78. 1 Corinthiens 10, 3-4.
79. Tout le paragraphe 954, jusqu’ici, est inspiré directement de saint Augustin (op. cit., XXVI, 12, pp. 513-515).
956. À propos du verset suivant, il développe deux aspects. Il parle d’abord de lui-même d’une manière générale [n° 957] puis de manière précise à propos de son corps [n° 959]. À son sujet, il souligne deux aspects : il conclut d’abord quant à sa propre origine [n° 957] puis il dévoile sa puissance [n° 958].
MOI JE SUIS LE PAIN VIVANT QUI SUIS DESCENDU DU CIEL.
957. Il dit donc, MOI JE SUIS LE PAIN VIVANT, et c’est pourquoi je peux donner la vie. Le pain corporel en effet ne vivifie pas pour l’éternité, parce qu’il n’a pas la vie en lui-même. Mais s’il vivifie, c’est en étant altéré et transformé en nourriture par la puissance du vivant.
QUI SUIS DESCENDU DU CIEL : on a exposé plus haut comment il en était descendu 82. Par là sont exclues les hérésies de ceux qui disent que le Christ n’est qu’un homme, parce que s’il en était ainsi, il ne serait pas descendu du ciel.
80. Glossa ordinaria (attribuée à WALAFRID STRABON), Evangelium bannis, PL 114, col. 384 C.
81. Gn 3, 22.
SI QUELQU’UN MANGE DE CE PAIN, IL VIVRA ÉTERNELLEMENT ; ET LE PAIN QUE MOI JE DONNERAI, C’EST MA CHAIR POUR LA VIE DU MONDE.
958. Sa puissance est de donner la vie éternelle, et c’est pourquoi il dit : SI QUELQU’UN MANGE DE CE PAIN, c’est-à-dire spirituellement, IL VIVRA non seulement dans le présent par la foi et la justice, mais ETERNELLEMENT : Quiconque vit et croit en moi ne mourra pas pour l’éternité 83.
959. Ensuite, il parle d’une manière particulière de son corps lorsqu’il dit : ET LE PAIN QUE MOI JE DONNERAI, C’EST MA CHAIR. Il avait dit en effet qu’il était LE PAIN VIVANT, et pour qu’on ne comprenne pas que cela lui appartient seulement en tant que Verbe, ou en raison de son âme, il montre que sa chair elle-même est vivifiante ; elle est en effet l’organe de sa divinité. C’est pourquoi, puisque l’instrument agit par la vertu de l’agent, de même que la divinité du Christ est vivifiante, ainsi, comme le dit Damascène 84 sa chair aussi vivifie par la puissance du Verbe auquel elle est liée. De là vient que le Christ, par son toucher, guérissait les infirmes. Ainsi donc, ce qu’il a dit plus haut, MOI JE SUIS LE PAIN VIVANT, relève de la puissance du Verbe, mais ce qu’il ajoute ici relève de la communion à son corps, c’est-à-dire au sacrement de l’Eucharistie.
960. Nous pouvons ici, à propos de ce sacrement, prendre quatre points en considération : l’espèce, l’autorité de celui qui l’institue, la vérité du sacrement et son utilité.
L’espèce de ce sacrement est le pain : Venez et mangez mon pain 85. La raison en est que c’est le sacrement du corps du Christ. Et le corps du Christ est l’Église qui, à partir de la multitude des fidèles, s’érige dans l’unité d’un corps. C’est donc le sacrement de l’unité de l’Église : Nous sommes un seul corps dans le Christ 86. Ainsi, parce que le pain est fait de grains multiples et divers, il est l’espèce convenant à ce sacrement : ET LE PAIN QUE MOI JE DONNERAI, C’EST MA CHAIR 87.
82. Cf. vol. II, n" 467 ss.
83. Jean 11, 26.
84. Il s’agit très probablement des ch. 59-6 1 du De Fïde orthodoxa (III, 15-17, PG 94, col. 1047-1072) où saint Jean Damascène étudie les rapports entre la nature humaine et la nature divine dans le Christ.
961. L’auteur de ce sacrement est le Christ. De fait, bien que le prêtre consacre, c’est le Christ lui-même qui confère au sacrement sa vertu parce que le prêtre consacre en la personne du Christ (in persona Christi). Aussi, dans les autres sacrements, le prêtre fait usage de ses propres paroles — c’est-à-dire celles de l'Église —, mais dans celui-ci, il reprend les paroles du Christ, parce que, de même que le Christ a livré son corps à la mort de sa propre volonté, de même c’est par sa puissance qu’il se donne en nourriture : Prenant le pain, il le bénit et le rompit, le donna à ses disciples et dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps 88. Et c’est pour cela qu’il dit QUE MOI JE DONNERAI ; et il dit DONNERAI parce que ce sacrement n’avait pas encore été institué.
85. Prov 9, 5.
86. Ro 12, 5. Saint Thomas commente : "L’unité du corps mystique est spirituelle ; par elle, nous sommes unis mutuellement à Dieu (per quam invicem unimur Deo) par la foi et l’amour de charité, selon cette parole — Un seul corps et un seul esprit (Eph 4, 4). Et parce que l’esprit d’unité en nous est dérivé du Christ, — Si quelqu’un n’a pas l’esprit du Christ, il ne lui appartient pas (Ro 8, 9) —, l’Apôtre ajoute : dans le Christ qui, par son esprit qu’il nous donne, nous unit les uns aux autres, et à Dieu — Qu’ils soient un en nous, comme nous sommes un (Jean 17, 22)" (Ad Rom. lect., XII, leç. 2, n° 974).
87. Ce symbolisme a souvent été relevé par les Pères, et saint Thomas s’en fait l’écho, reprenant sans doute la parole de saint Augustin à propos du même passage : "Comme des hommes de Dieu l’ont déjà compris avant nous, notre Seigneur Jésus-Christ a présenté son corps et son sang sous des réalités dont l’unité provient d’éléments multiples, car il faut de multiples grains pour que soit fait un seul pain" (op. cit., XXVI, 17, p. 525 ; sans aucun doute, saint Augustin se réfère à SAINT CYPRIEN, Epist. 63, 13, 4 ; cf. note complémentaire au texte de saint Augustin, p. 823).
88. Mt 26, 26.
962. Quant à la vérité de ce sacrement, il la laisse entendre en disant C’EST MA CHAIR. Il ne dit pas "signifie ma chair" mais EST MA CHAIR, parce que selon la vérité de la réalité, la nourriture prise est vraiment le corps du Christ : Les hommes de sa maison n'ont-ils pas dit : Qui a donné de sa chair pour que nous soyons rassasiés ? 89 Mais puisque dans ce sacrement est contenu le Christ tout entier, pourquoi a-t-il dit seulement : C’EST MA CHAIR ? Sur ce point, il faut savoir que dans ce sacrement d’amour 90, le Christ tout entier est vraiment contenu, mais alors que le corps y est contenu en vertu de la conversion [des espèces] 91, la divinité et l’âme, elles, y sont par concomitance naturelle. En effet, si par impossible la divinité était séparée du corps du Christ, elle ne serait plus dans le sacrement. De même si, au cours des trois jours de sa mort, quelqu’un avait consacré, l’âme du Christ n’aurait pas été présente, mais son corps, tel qu’il était en croix ou au sépulcre. Et il dit CHAIR aussi pour une autre raison : puisque ce sacrement est le mémorial de la Passion du Seigneur — Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur 92-, et que la Passion du Seigneur fut possible grâce à la faiblesse du corps — Il a été crucifié à cause de sa faiblesse 93-, pour signifier cette faiblesse à cause de laquelle il est mort, il préfère dire CHAIR ; ce nom, en effet, signifie la faiblesse.
89. Jb 31, 31.
90. In illo mystico sacramento.
91. Corpus est ibi ex vi conversione. Conversio substantiae est l’expression théologique qui exprime le changement de la substance du pain et de la substance du vin dans la substance du corps et du sang de Notre Seigneur. En fait, le terme "conversion" désigne d’une manière commune tout mouvement naturel. Le théologien s’en sert analogiquement pour exprimer le changement qui se réalise dans la consécration du pain et du vin. On passe du devenir à l’être ; en effet, tout mouvement naturel se réalise dans un sujet qui demeure, alors qu’ici ce changement se réalise au niveau de la substance. C’est à cause de cela qu’il fait appel à la toute-puissance de Dieu qui peut seule agir sur l’être. La substance du pain et la substance du vin sont transformées dans la substance du corps et du sang du Christ : les espèces demeurent, mais ce qu’il y a d’être radical et premier est converti dans la substance du corps et du sang du Christ. Dès le onzième siècle, les théologiens ont utilisé le terme de "transsubstantiation" pour désigner ce changement. Saint Thomas précise en parlant de "conversion de substance" (voir Somme théol., III, q. 75, a. 2 et a. 4).
92. 1 Corinthiens 11, 26.
963. Enfin, l’utilité de ce sacrement est grande et universelle. Elle est grande parce qu’elle produit en nous dès maintenant la vie spirituelle, et finalement la vie éternelle, ainsi qu’on l’a dit 94. En effet, comme l’a fait apparaître l’ex posé, puisque ce sacrement est celui de la Passion du Seigneur, il contient en lui le Christ souffrant ; donc, tout ce qui est effet de la Passion du Seigneur l’est aussi en plénitude de ce sacrement. Ce sacrement n’est en effet rien d’autre que la Passion du Seigneur qui nous est communiquée. En effet, il ne convenait pas que le Christ soit toujours avec nous selon [le mode de] sa présence physique. Pour cette raison, il a voulu y suppléer par le moyen de ce sacrement. Il est ainsi évident que la destruction de la mort que le Christ a opérée en mourant et le renouvellement de la vie qu’il a réalisé en ressuscitant sont l’effet de ce sacrement.
964. Son utilité est aussi universelle, parce que la vie qu’il confère n’est pas seulement la vie pour un homme, mais, quant au sacrement, pour le monde entier, vie à laquelle la mort du Christ suffit : Il est lui-même expiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier 95.
Il faut remarquer qu’autre est la manière dont le Christ est dans ce sacrement, autre celle dont il est dans les autres. En effet, les autres sacrements ont des effets sur un individu ; dans le baptême par exemple, seul le baptisé reçoit la grâce. Mais dans l’immolation de ce sacrement, l’effet est universel, puisque non seulement le prêtre en bénéficie, mais aussi ceux pour lesquels il prie et toute l’Église, tant celle des vivants que celle des morts, et cela parce qu’en lui est contenue la cause universelle de tous les sacrements, c’est-à-dire le Christ 96. Cependant, si un laïc consomme ce sacrement 97, celui-ci n’est pas utile aux autres s’il est considéré dans sa puissance propre de sacrement en tant qu’il est consommé ; mais en vertu de l’intention du célébrant et du communiant, il peut être communiqué à tous ceux vers qui ils dirigent leur intention. Il ressort de là que les laïcs qui consomment l’Eucharistie pour le salut de ceux qui sont dans le purgatoire sont dans l’erreur.