LES JUIFS SE DIRENT DONC LES UNS AUX AUTRES : "OÙ DOIT-IL ALLER, CELUI-LÀ, QUE NOUS NE PUIS SIONS PAS LE TROUVER ? VA-T-IL SE RENDRE CHEZ CEUX QUI SONT DISPERSÉS PARMI LES NATIONS ET ENSEIGNER LES NATIONS ? QU’EST CETTE PAROLE QU'L A DITE : VOUS ME CHERCHEREZ ET VOUS NE ME TROUVEREZ PAS, ET LÀ OÙ MOI JE SUIS, VOUS, VOUS NE POUVEZ VENIR ?"
1079. L’Évangéliste expose ici l’étonnement des Juifs, qui tout en ayant du Christ une connaissance sensible, avaient une certaine foi en lui.
Les Juifs commencent par s’étonner [n° 1080] ; puis ils émettent des conjectures [n° 1081], avant d’argumenter contre elles [n° 1082].
1080. Ils s’étonnent en se disant les uns aux autres : OÙ DOIT-IL ALLER, CELUI-LA, QUE NOUS NE PUISSIONS PAS LE TROUVER ? Comme on l’a dit en effet, ils comprenaient cette parole d’une manière matérielle — "L'homme naturel n'accueille pas ce qui est de l'Esprit de Dieu. C'est folie pour lui et il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu'on en juge".
158. Saint Thomas emprunte cette remarque à saint Augustin (ibid., p.
159. Jean 1, 12.
160. Ps 23, 3-4.
1081. Et parce qu’ils pensaient qu’il devait s’en aller d’une manière physique, et non par la mort, dans un autre lieu où il ne leur serait pas permis de se rendre, ils émettent des conjectures en disant : VA-T-IL SE RENDRE CHEZ CEUX QUI SONT DISPERSES PARMI LES NATIONS ET ENSEIGNER LES NATIONS ? 162 En effet les nations étaient tenues à l’écart de la vie propre des Juifs — Étrangers à l’alliance, vous étiez tenus à l’écart de la vie propre d'Israël n'ayant pas l’espérance de la promesse, et sans Dieu dans ce monde 163. Et c’est pourquoi, comme s’ils leur imputaient un crime, ils disent : CHEZ CEUX QUI SONT DISPERSES PARMI LES NATIONS, parce que celles-ci étaient disséminées partout, et unies entre elles d’une manière imparfaite — Telles sont les familles de Noé selon leurs peuples et leurs nations ; c'est à partir d’elles que les nations furent séparées sur la terre après le déluge 164. Mais le peuple des Juifs était rassemblé par le lieu 165, dans le culte du Dieu unique, et l’observation de la Loi — Le Seigneur édifiant Jérusalem rassemblera les dispersés d'Israël 166.
Ils ne disent pas qu’il doit aller vers les nations de manière à devenir un païen, mais en tant qu’il doit les ramener à lui ; c’est pourquoi ils ajoutent : ET ENSEIGNER LES NATIONS. Ce qu’ils pensèrent peut-être à cause de ces paroles : C’est peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, et faire se convertir le résidu d’Israël t’ai donné comme lu des nations, pour que tu sois mon salut jusqu'aux extrémités de la terre 167 — bien qu’ils n’aient pas compris ce qu’ils disent, comme Caïphe n’eut pas l’intelligence de ses propres paroles lorsqu’il dit : Il vaut mieux pour vous qu’un seul homme meure et que toute la nation ne périsse pas 168. Ils disent cependant quelque chose de vrai, et ils ont prédit le salut des nations, comme le dit Augustin 169, c’est-à-dire ils ont prédit qu’il devait aller vers les nations, non par sa présence physique, mais "par ses pieds", c’est-à-dire par les Apôtres. Il a en effet envoyé ses membres vers nous, et il a fait de nous ses membres — J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail, et il me faut les ramener (...) et il y aura un seul troupeau, et un seul pasteur 170. C’est pourquoi il est dit, au nom des nations : II nous enseignera ses voies 171.
161. 1 Corinthiens 2, 14.
162. "Nations" traduit le latin gentes (la Néo-Vulgate porte graecos). Sur le mot gentes et sa traduction, voir vol. II, p. 127, note 1.
163. Eph 2, 12.
164. Gn 10, 32.
165. G’est ainsi que saint Jean Chrysostome montre comment cette réflexion est méprisante de la part des Juifs fiers de leur terre (In Ioannem hom. 50, ch. 3, col. 28 1-282).
166. Ps 146, 2.
1082. Ils apportent ensuite une objection à ce qu’ils avaient conjecturé, en disant : QU’EST CETTE PAROLE QU’IL A DITE : VOUS ME CHERCHEREZ... Autrement dit, s’il avait simplement dit : VOUS ME CHERCHEREZ, ET VOUS NE ME TROUVEREZ PAS, on pourrait bien comprendre qu’il doit s’en aller vers les nations ; mais qu’il ait ajouté LA OU MOI JE SUIS, VOUS, VOUS NE POUVEZ VENIR, semble exclure une telle compréhension, car il ne nous est pas impossible d’aller vers les nations 172.
37a Le tout dernier jour, le grand jour de la fête, Jésus se tenait debout et criait, disant : 37b "Si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi. Comme dit l’Écriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive. " Or il disait cela de l’Esprit, que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui. En effet, l’Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. 40 à partir de cette heure-là, les foules, comme elles avaient entendu ces paroles [Jésus], disaient : "Celui-ci est vraiment le Prophète. " D’autres disaient : "Celui-ci est le Christ. " Mais certains disaient : "Est-ce de Galilée que vient le Christ ? L’Écriture ne dit-elle pas que c’est de la race de David, et de la citadelle de Bethléem où était David, que vient le Christ ?" C’est pourquoi il se fit une dissension dans la foule à cause de lui. Et certains d’entre eux voulaient se saisir de lui ; mais personne ne porta la main sur lui. Les serviteurs vinrent donc vers les grands prêtres et les Pharisiens, et ceux-ci leur dirent : "Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ?" Les serviteurs répondirent : "Jamais un homme n’a parlé ainsi, comme parle cet homme. " Les Pharisiens leur répondirent donc : "Avez-vous été séduits vous aussi ? 48 Y a-t-il quelqu’un parmi les princes des prêtres qui ait cru en lui, ou parmi les Pharisiens ? 50 Mais cette foule qui ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits. " 51 Nicodème leur dit, celui qui était venu à lui de nuit — il était l’un d’entre eux — : "Notre Loi juge un homme si on ne l’a pas d’abord entendu, et connu ce qu’il fait ?" Ils répondirent et lui dirent : "Toi aussi, es-tu Galiléen ? Scrute les Écritures, et vois que de la Galilée il ne surgit pas de prophète. " 53 Et ils retournèrent chacun chez soi.
1083. Après avoir traité de l’origine de son enseignement [n° 10361 — puis de l’origine de celui qui enseigne [n° 1051] (ainsi que de son terme [n° 1072]) —, le Seigneur poursuit ici en conviant à recevoir son enseignement.
L’Évangéliste nous expose l’invitation du Christ, avant de nous montrer la dissension des foules [n° 1097].
LE TOUT DERNIER JOUR, LE GRAND JOUR DE LA FÊTE, JÉSUS SE TENAIT DEBOUT ET CRIAIT, DISANT : QUELQU’UN A SOIF, QU'IL VIENNE À MOI, ET QU'IL BOIVE, CELUI QUI CROIT EN MOI – COMME DIT L'ECRITURE, DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D'EAU VIVE. "OR IL DISAIT CELA DE L'ESPRIT, QUE DEVAIENT RECEVOIR CEUX QUI CROIRAIENT EN LUI – EN EFFET, L'ESPRIT N’AVAIT PAS ENCORE ÉTÉ DONNÉ PARCE QUE JÉSUS N’A VAIT PAS ENCORE ÉTÉ GLORIFIÉ.
L’Évangéliste donne d’abord le mode de l’invitation du Christ, quant au moment [n° 1084], quant à la position du Christ qui nous convie [n° 1085], et quant à l’effort qu’il fait en nous appelant [n° 1086]. Puis l'Évangéliste nous expose l’invitation elle-même [n° 1087], avant d’y ajouter un commentaire [n° 1091].
LE TOUT DERNIER JOUR, LE GRAND JOUR DE LA FÊTE
1084. L’Évangéliste nous donne ici le moment de cette Invitation du Christ ; comme on l’a dit en effet, cette fête était célébrée pendant sept jours ; le premier et le dernier jour étaient les plus solennels, de même que pour nous le premier jour de la fête et celui de l’octave sont plus solennels.
Donc, ce qui nous est raconté ici, le Seigneur ne le fit pas le premier jour, parce qu’il n’était pas encore monté à Jérusalem, ni pendant les jours intermédiaires, mais bien le tout dernier jour ; et cela, parce qu’il y a peu de gens qui célèbrent les fêtes d’une manière spirituelle. C’est pourquoi le Christ ne les convie pas à son enseignement dès le commencement, de peur que celui-ci ne soit effacé de leur cœur par les vanités des jours de fête qui suivent, parce que, comme il est dit dans saint Luc, la parole du Seigneur est étouffée par les épines 1 mais il les convie le dernier jour, pour que son enseignement soit gravé d’une manière plus tenace dans leurs cœurs 2.
JÉSUS SE TENAIT DEBOUT
1085. Il faut savoir à ce propos que le Christ a enseigné tantôt assis, tantôt debout. Assis, il a enseigné les disciples comme on le voit au chapitre 5 de saint Matthieu 3 – mais debout, il a enseigné les foules, comme ici. C’est pourquoi l’habitude s’est développée dans l’Église de prêcher aux fou les en se tenant debout, et aux clercs et aux religieux en siégeant. La raison en est que la prédication aux foules, qui a pour fin de les convertir, se fait par mode d’exhortation ; mais comme la prédication aux clercs s’adresse à eux comme à ceux qui habitent déjà dans la maison de Dieu, elle est comme un mémorial 4.
ET CRIAIT
1086. L’Évangéliste nous fait connaître ici l’effort du Christ : IL CRIAIT pour manifester son assurance — Elève avec force ta voix, toi qui apportes la bonne nouvelle à Jérusalem ! Élève-là, ne crains pas pour être entendu de tous — Crie, ne t'arrête pas, élève ta voix comme une trompette et pour montrer la grandeur de ses paroles — Écoutez-moi, parce que je vais parier de grandes choses*.
1. Cf. Luc 8, 7.
2. Cf. CHRYSOSTOME, In Ioannem hom., 51, ch. 1, coI – 283.
3. Mt 5, 1 – Voyant les foules, il monta dans la montagne, et quand il se fut assis, ses disciples s'avancèrent vers lui...
4. Saint Thornas emploie ici le mot commemoratio, pour montrer que la prédication réalise une certaine présence de Jésus Sauveur, comme la célébration de l’Eucharistie est une commemoratio de la Cène (voir Somme théologique, III, q. 22, a. 3, ad 2 ; q. 73, a. 4).
"SI QUELQU’UN A SOIF, QU’IL VIENNE À MOI, ET QU’IL BOIVE, CEL UI QUI CROIT EN MOI – COMME DIT L'ECRITURE, DE SON SEIN COULER ONT DES FLEUVES D'EAU VIVE. "
1087. L’Évangéliste expose ici l’invitation du Christ. Il commence par montrer quels sont ceux qui sont invités et à quoi ils sont conviés [n° 1088], puis quel est le fruit de cette invitation [n° 1089].
1088. Ceux qui sont invités, ce sont ceux qui ont soif : SI QUELQU’UN A SOIF, QU7L VIENNE À MOI -Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux 8. Il les appelle "ceux qui ont soif", parce que c’est l’état de ceux qui désirent servir Dieu. Mais Dieu n’accepte pas qu’on le serve par contrainte — Dieu aime celui qui donne joyeusement 9. Et c’est pour cela que le Psalmiste disait : Je t'offrirai volontairement un sacrifice. 10 De ceux-là, il est dit : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice 11. Ceux-là, le Seigneur ne les appelle pas en faisant des distinctions, mais il les appelle tous ; c’est pourquoi il dit : SI QUELQU’UN A SOIF, comme pour dire : quel qu’il soit. — Venez à moi, vous tous qui me désirez, et rassasiez-vous de mes fruits 12.- Il veut que tous les hommes soient sauvés 13.
Il les invite à se désaltérer : ET QU’IL BOIVE. Cette bois son est une réfection spirituelle, dans la connaissance de la sagesse et de la vérité divines, et aussi dans la satisfaction complète des désirs — Mes serviteurs boiront, et vous, vous aurez soif 14. — Venez et dévorez mon pain, et buvez le vin que j’ai mêlé pour vous 15 — Elle l’abreuve de l’eau de la sagesse qui sauve 16.
5. Isaïe 40, 9.
6. Isaïe 58, 1.
7. Prov 8, 6 ; cf. n° 1058. Saint Thomas reprend, en la précisant, l’explication de Chrysostome : "D’une part, pour montrer sa confiance et sa liberté de parole ; d’autre part, pour signifier à une si grande multitude qu’il va parler de la nourriture spirituelle" (loc. cit.).
8. Isaïe 55, 1.
9. 2 Go 9, 7.
10. Ps 53, 8.
11. Mt 5, 6.
1089. Le fruit de cette invitation, c’est le rejaillissement de ces biens dans les autres : CELUI QUI CROIT EN MOI – COMME DIT L’ECRITURE, DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D’EAU VIVE.
Selon Chrysostome 17, cette parole doit être lue ainsi : CELUI QUI CROITENMOI, COMME DIT L’ECRITURE, en coupant la phrase ici ; et il enchaîne ensuite : DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D’EAU VIVE, car si on dit : CELUI QUI CROIT EN MOI et qu’on enchaîne ensuite : COMME DIT L’ECRITURE, DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D’EAU VIVE, cela ne semble pas convenir parce qu’on ne trouve nulle part dans un livre de l’Ancien Testament cette parole : DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D'EAU VIVE. Donc, il faut dire de cette manière : CELUI QUI CROIT EN MOI, COMME DIT L’ÉCRITURE, c’est-à-dire selon les enseignements de l’Écriture — Scrutez les Écritures (...) ce sont elles-mêmes qui me rendent témoignage 18-, alors DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D’EAU VIVE. Et il dit CELUI QUI CROIT EN MOI comme il avait dit plus haut : celui qui vient à moi 19, parce que c’est la même chose de croire et de venir — Venez à lui, et vous êtes illuminés 20.
Mais selon Jérôme 21, le texte est ponctué ainsi : SI QUELQU’UN A SOIF, QU’IL VIENNE À MOI, ET QU'IL BOIVE CELUI QUI CROIT EN MOI – COMME DIT L’ECRITURE, DE SON SÈIN COULERONT DES FLEUVES D’EAU VIVE, ce qui, comme lui-même le dit, est tiré du livre des Proverbes : Bois l’eau de ta citerne, et l’eau jaillissante de ton puits : que tes sources se répandent au dehors 22.
12. Sir 24, 26.
13. 1 Tm 2, 4.
14. Isaïe 65, 13.
15. Prov 9, 5.
16. Sir 15, 3.
17. In loannem hom., 51, ch. 1, col. 283.
18. Jean 5, 39.
19. Jean 6, 35. 37.
20. Ps 33, 6. Saint Thomas commente "Venez à lui, par la foi et la charité — Approchez-vous de Dieu et lui s’approchera de vous" (Ja 4, 8). Et voici pourquoi il ajoute et vous êtes illuminés : Dieu est lumière, et celui qui s’approche de la lumière est illuminé — Lève-toi, par l’amour, et sois, lluminé (Isaïe 60, 1). — Celui qui s’approche de ses pieds, qu’il reçoive son enseignement (Deut 33, 3)" (Expos. in Ps., 33, n° 6). L’identification de venir et de croire, empruntée à saint Augustin (cf. n 915 et note 6 et déjà rencontrée plusieurs fois (nos 292, 915, 921, 935), sera reprise plus loin (n° 1114). Selon le commentaire de la réponse de jésus aux deux premiers disciples (" Venez et voyez ", Jean 1, 39), venzr désigne la foi "accompagnée des œuvres ", donc parfaite et capable de s’achever dans la vision (n°’ 292-294, vol. I, pp. 293-294). Saint Thomas reprend ainsi un thème sur lequel saint Augustin a beaucoup insisté dans sa réflexion sur le mystère de la foi, disant par exemple, dans son explication de l’attraction qu’opère Dieu sur l’âme (Jean 6, 44) : "Ce n’est pas avec nos pieds que nous courons au Christ, mais en croyant, ce n’est pas par un mouvement de notre corps que nous nous approchons de lui, mais par la volonté de notre cœur" (Tract. in Ioann., XXVI, 3, p. 489 ; voir les notes 27 et 28 du traducteur). Cf. encore, chez saint Thomas, De perfectione vitae spiritualis, ch. 3, 29 ; Opera omnia, t. XLI, p. B 70, Il. 29-30. Sur le lien entre la foi et les œuvres, voir ci-dessous, n° 1221 ss.
21. Praefatio in Pentateuchum, PL 28, col. 149. En fait, saintjérôme cite Prov 18, 4 – Eau profonde, les paroles de la bouche d’un homme ! Torrent bou la source de la sagesse !
22. Prov 5, 15.
23. Tract, in Ioann., XXXII, 4, p. 671.
24. Cf. vol. II, ch. 4, n° 577.
25. Conscientia exprime ici ce qu’il y a de plus radical dans l’esprit de l’homme transformé par la grâce que donne l’Esprit Saint, comme du point de vue humain la conscience de notre vie intellectuelle exprime cette auto-lucidité que nous avons de nos propres opérations vitales. Cf. ch. VI, n°921.
1090. Selon Augustin 23, il faut savoir que les fleuves procèdent des sources comme d’un principe (a principio). Et celui qui boit d’une eau matérielle ne possède en lui ni la source 24, ni le fleuve, parce qu’il n’en goûte qu’une petite partie ; mais celui qui boit en croyant au Christ puise la source ; et lors même qu’il a puisé, sa conscience 25 — qui est le sein de l’homme intérieur — commence à vivre et sera elle-même une source. C’est pourquoi il est dit : Celui qui boira de cette eau (...), elle deviendra en lui une source d’eau jaillissante 26. Et cette source qu’on puise, c’est l’Esprit Saint, dont il est dit : Auprès de toi est la source de vie 27. Celui donc qui boit de telle manière que cela profite à lui seul, l’eau vive ne coule pas de son sein en dons de la grâce, symbolisés par les fleuves ; mais celui qui se hâte de prendre soin du prochain, et de communiquer aux autres les divers dons de la grâce de Dieu qu’il a reçus, DE SON SEIN COULER ONT DES FLEUVES D'EAU VIVE. C’est à cause de cela que Pierre dit : Chacun selon la grâce qu'il a reçue, en la mettant mutuellement au service des autres... 28.
Il parle de FLEUVES, pour signifier l’abondance des dons spirituels promise en retour aux fidèles — Le fleuve de Dieu a été comblé d’eau 29- ; de même, leur impétuosité — Ceux qui marchent avec impétuosité vers Jacob : Israël fleurira et germera, et ils rempliront de leur fruit la face de la terre 30. — L'impétuosité du fleuve réjouit la cité de Dieu Et parce qu’il était mû par l’instinct et la ferveur de l’Esprit Saint, l’Apôtre disait : La charité du Christ nous presse 32 et Ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu 33. Les FLEUVES symbolisent encore la répartition des dons de l’Esprit Saint, parce que À l’un la diversité des langues, à l’autre le don de guérison, etc. 34
Mais ces FLEUVES sont des eaux vives, parce qu’elles sont unies à leur source, c’est-à-dire à l’Esprit Saint habitant en nous.
26. Jn 4, 13-14.
27. Ps 35, 10.
28. 1 Pe 4, 10.
29. Ps 64, 10. À la suite de Chrysostome (op. cit., col. 284), saint Thomas remarque les trois principaux éléments contenus dans cette image du fleuve jaillissant : abondance, intensité et pouvoir de vivifier, manifestés d’une manière très particulière dans la vie et l’œuvre des premiers Apôtres.
30. Isaïe 27, 6.
31. Ps 45, 5. En commentant ce verset, saint Thomas note que "le fleuve signifie la grâce à cause de l’abondance des eaux, parce qu’il y a dans la grâce une abondance de dons — Le fleuve de Dieu a été comblé d’eau (Ps 64, 10) —, et aussi parce que le fleuve est dérivé de son principe, c’est-à-dire de sa source ; ce n’est pas la source qui provient du fleuve, parce que la source est dans son principe ; or l’Esprit Saint vient du Père et du Fils — Il me montra un fleuve d’eau vive resplendissant comme du cristal, procédant du trône de Dieu et de l'Agneau (Ap 22, 1) ; de même encore [fleuve signifie la grâce] parce qu’un fleuve charrie du sable et des pierres ; ainsi l’Esprit Saint meut le cœur à agir — De son sein couleront des fleuves d’eau vive Un comme un fleuve violent... (Isaïe 59, 19). — Ceux qui sont mus par Dieu, ceux-là sont fils de Dieu (Ro 8, 14). — La source des jardins, puits d’eaux vives dévalant du Liban en un ruissellement impétueux... (Cant 4, 15)" (Expos. in Ps, 45, n° 3).
Il y a des fleuves qui ont un courant lent ; ce n’est pas le cas de celui-ci, qui est rapide : c’est pourquoi il parle de l’impétuosité du fleuve. Et cela pour deux raisons : d’abord parce que l’Esprit Saint remplit subitement le cœur de grâce — Il y eut soudain, venant du ciel, comme le bruit d’un violent coup de vent (Ac 2, 2) — ; et aussi parce que l’Esprit Saint meut le cœur avec une impétuosité d’amour — Quand il sera venu
OR IL DISAIT CELA DE L'ESPRIT, QUE DEVAIENT RECEVOIR CEUX QUI CROIRAIENT EN LUI – EN EFFET, L'ESPRIT N’AVAIT PAS ENCORE ÉTÉ DONNÉ, PARCE QUE JÉSUS N’A VAIT PAS ENCORE ÉTÉ GLORIFIÉ.
1091. L’Évangéliste poursuit en commentant ce que le Christ a dit. Il donne d’abord son commentaire [n° 1092], puis la raison de ce commentaire [n° 1093].
1092. Le Christ dit donc que DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D’EAU VIVE. Mais l’Évangéliste dit que l’on doit comprendre cela DE L’ESPRIT, QUE DEVAIENT RECEVOIR CEUX QUI CROIRAIENT EN LUI, parce que l’Esprit Saint est la source et le fleuve. La source, dont il est dit : Auprès de toi est la source de vie 35. Mais le fleuve, parce qu’il procède du Père et du Fils — L'ange me montra un fleuve d'eau vive resplendissant comme du cristal, procédant du trône de Dieu et de l’Agneau 36 — Il a donné l’Esprit à ceux qui lui obéissent 37.
32. 2 Co 5, 14.
33. Ro 8, 14.
34. 1 Corinthiens 12, 10.
35. Ps 35, 10.
36. Ap 22, 1.
37. Ac 5, 32.
EN EFFET, L’ESPRIT N’AVAIT PAS ENCORE ÉTÉ DONNE PARCE QUE JÉSUS N’AVAIT PAS ENCORE ÉTÉ GLORIFIÉ.
1093. Saint Jean donne ici la raison de ce commentaire ; il dit en fait deux choses : que L’ESPRIT N’AVAIT PAS ENCORE ETE DONNE, et que le Christ N’AVAIT PAS ENCORE ETE GLORIFIE 38.
A propos de la première parole, il y a deux opinions : Chrysostome 39 dit que l’Esprit Saint ne fut pas donné aux Apôtres avant la Résurrection du Christ, pour ce qui est des dons de prophétie et des miracles. Ainsi cette grâce, qui était donnée aux Prophètes, avait manqué à la terre jusqu’à l’avènement du Christ 40, et par la suite elle ne fut donnée à personne avant le moment que l’on a dit. Et s’il est dit que les Apôtres expulsaient les démons avant la Résurrection, il faut comprendre qu’ils ne les expulsaient pas par l’Esprit, mais par la puissance qui venait du Christ. En effet, quand il les envoyait, on ne nous dit pas : "Il leur donna l’Esprit Saint", mais : Il leur donna la puissance 41.
Mais cette opinion semble aller à l’encontre de ce que dit le Seigneur : Si moi je chasse les démons au nom de Béelzéboul, vos fils, au nom de qui les chassent-ils ? 42 Or il est certain que c’est dans l’Esprit Saint que lui-même expulsait les démons, ainsi que le fils, c’est-à-dire les Apôtres : il est donc manifeste qu’eux aussi avaient reçu l’Esprit Saint.
Voilà pourquoi il faut dire, selon Augustin 43, que les Apôtres possédèrent l’Esprit Saint avant la Résurrection, même pour ce qui est des dons de prophétie et des miracles. Et ce qui est dit ici, à savoir que L’ESPRIT N’AVAIT PAS ENCORE ETE DONNE, doit être compris de l’abondance du don dans des signes visibles ; elle leur fut donnée après la Résurrection et l’Ascension en des langues de feu 44.
38. Sur cette parole de saint Jean, voir Somme théol., I, q. 43, a. 6, ad 1. L’objectant se servait de cette parole pour montrer que la mission invisible des personnes divines n’avait pas été faite aux Pères de l’Ancien Testament. Il en tirait argument pour conclure : "La mission invisible n’est pas faite à tous ceux qui sont participants de la grâce. " Saint Thomas répond ainsi : "La mission invisible a été faite aux Pères de l’Ancien Testament. C’est pourquoi saint Augustin dit (De Trin., IV) que selon que le Fils est envoyé invisiblement, "il est dans les hommes, ou avec les hommes ; or cela a été autrefois, dans les Pères et les Prophètes". Cette parole l’Esprit n'avait pas encore été donné s’en tend de cette donation accompagnée d’un signe visible, qui fut faite le jour de la Pentecôte. " Voir aussi vol. II, p. 133, note 17.
39. in Ioannem hom., 51, ch. 1-2, col. 284-285.
40. Cf. Ps 73, 9 – Désormais il n’y a plus de prophètes, et nul d’entre nous ne sait jusques Û quand. Voir aussi Lam 2, 9 et Dan 3, 38.
41. Mt 10, 1.
42. Luc 11, 19.
1094. Mais puisque l’Esprit Saint sanctifie l’Église, et qu’il est aussi reçu maintenant par les fidèles, pourquoi n’y a-t-il personne qui parle les langues de toutes les nations comme à ce moment-là ?
Il faut répondre que cela n’est pas nécessaire, selon ce que dit Augustin. L’Église envoyée en mission 45, parle dans les langues des nations, parce que la charité est donnée par l’Esprit Saint — La charité de Dieu a été d usée dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné 46. Et la charité, rendant toutes choses communes, fait que tout homme parle à tout homme. Voilà pourquoi Augustin dit : "Si tu aimes l’unité, quiconque possède quelque chose en elle [c'est-à-dire dans l’Église] le possède aussi pour toi. Chasse l’envie, et ce que j’ai est tien. (...) La jalousie sépare, la charité unit (...). Aie la charité et tu auras toutes choses" 47. Mais au commencement, avant que l’Église se soit étendue à travers le monde, comme ils étaient peu nombreux, il fallait qu’ils parlent les langues de tous, pour fonder ainsi l’Église en tous.
43. De Trinitate, IV, XX, 29 ; BA 15, pp. 415-417. Saint Augustin ne pré cise pas le nouveau mode de ce don autrement que par la largesse avec laquelle le don des langues fut accordé aux premiers Apôtres et par le but de ce charisme : l’universalité de l’évangélisation.
44. Cf. Ac 2, 3.
45. Nous adoptons ici une correction encore incertaine de l’édition léonine, qui remplace "Ecclesia universalis" de l’édition Marietti par "Ecclesia missa". Le texte de saint Augustin auquel saint Thomas se réfère porte "Ecclesia ipsa", l’Église elle-même.
46. Ro 5, 5.
47. Tract, in Ioann., XXXII, 8, pp. 683-685.
PARCE QUE JÉSUS N’AVAIT PAS ENCORE ÉTÉ GLORIFIÉ.
1095. Selon Augustin 48, il faut comprendre cette parole de la gloire de la Résurrection ; autrement dit : il n’était pas encore ressuscité des morts, il n’était pas encore monté aux cieux. De cette gloire il est dit : Glorifie-moi, Père, auprès de toi 49. Et la cause de ce qu’il voulut être glorifié avant de donner l’Esprit Saint, est que l’Esprit Saint nous est donné pour élever nos cœurs de l’amour du monde à une résurrection spirituelle et les faire courir totalement en Dieu. Parce que donc il a promis la vie éternelle à ceux qui brûlent ardemment de la charité de l’Esprit Saint, là où nous ne mourrons pas, où nous n’aurons rien à craindre, il n’a pas voulu donner l’Esprit Saint lui-même sans avoir été glorifié, pour nous montrer dans son corps la vie que nous espérons dans la résurrection.
1096. Selon Chrysostome 50, il ne faut pas comprendre cela de la gloire de la Résurrection mais de la glorification de la Passion, dont le Seigneur dit plus loin, alors que l’heure de la Passion était imminente : Maintenant a été glorifié le Fils de l’homme 51. Et selon cette interprétation, l’Esprit Saint est donné en premier lieu quand il dit aux Apôtres après la Passion : Recevez l’Esprit Saint 52. Et l’Esprit Saint ne fut pas donné avant la Passion, parce que, comme il est un don il ne devait pas être donné à des ennemis, mais à des amis. Or nous, nous étions des ennemis 54. Il fallait donc d’abord que l’hostie soit offerte sur l’autel de la croix 55 et que l’inimitié soit détruite en sa chair 56, afin qu'ainsi par la mort de son Fils nous soyons réconciliés avec Dieu 57 et qu’alors, devenus des amis, nous recevions le don de l’Esprit Saint.