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LA DISSENSION DES FOULES

 

1097. Ayant exposé l’invitation du Christ à nous désaltérer spirituellement, l’Évangéliste poursuit en nous montrant la dissension des foules : d’abord celle des foules entre elles, puis la dissension surgie chez les princes des prêtres [n° 1106].

I

 

À PARTIR DE CETTE HEURE-LÀ DONC, LES FOULES, COMME ELLES AVAIENT ENTENDU CES PAROLES DE [DE JÉSUS], DISAIENT : "CELUI-CI EST VRAIMENT LE PROPHÈTE. " D’AUTRES DISAIENT : "CELUI-CI EST LE CHRIST" MAIS CERTAINS DISAIENT : "EST-CE DE GALILÉE QUE VIENT LE CHRIST ? L'ÉCRITURE NE DIT-ELLE PAS QUE C’EST DE LA RACE DE DAVID, ET DE LA CITADELLE DE BETHLÉEM OÙ ÉTAIT DAVID, QUE VIENT LE CHRIST ?" C’EST POURQUOI IL SE FIT UNE DIS SENSION DANS LA FOULE À CAUSE DE LUI ET CERTAINS D’ENTRE EUX VOULAIENT SE SAISIR DE LUI ; MAIS PERSONNE NE PORTA LA MAIN SUR LUI –

L’Évangéliste nous donne d’abord différentes paroles de ceux qui s’opposent entre eux, avant de nous exposer en quoi consiste la dissension [n° 1102].

Or la diversité des paroles de la foule provenait de la diversité des opinions au sujet du Christ, et c’est pourquoi l’Évangéliste nous expose trois opinions de la foule : celles — il y en a deux — de ceux qui s’approchent déjà de la boisson spirituelle, et celle de ceux qui s’en écartent.

1098. Les premiers estimaient que le Christ était un prophète ; c’est pourquoi l’Évangéliste dit : À PARTIR DE CETTE HEURE-LA DONC, c’est-à-dire à partir du où il avait parlé ainsi, le grand jour de la fête, LES FOULES, COMME ELLES AVAIENT ENTENDU CES PAROLES [DE JÉSUS], DISAIENT — il s’agit de ceux qui avaient déjà commencé à puiser spirituellement de cette eau — : CELUI-CI EST VRAIMENT LE PROPHETE. Ils le disent, non seulement prophète, mais surtout le vrai Prophète, comme par antonomase 57a, pensant qu’il est celui dont Moïse avait parlé par avance : Dieu suscitera pour vous d’entre vos frères un Prophète : c’est lui que vous écouterez comme moi 58.

54. Cf. Ro 5, 10.

55. Off en hostiam in ara crucis ; saint Thomas cite ici cette très belle hymne du temps pascal : Adcenam Agni providi, stolis salutis candidis, posi tran silum maris rubri, Christo canamusprincipi, cuius corpus sanctissimum in ara crucis torridum ; sed et cruorem gustando, Deo vivimus etc. ; "Conviés au festin de l’Agneau, revêtus de la robe éblouissante du salut, après avoir passé la mer Rouge, chantons au Christ notre prince, dont le corps a été brûlé sur l’autel de la Croix ; et en buvant son sang vermeil, nous vivons par Dieu... " (in Liber hymnarius, Antiphon romanum, Solesmes 1983).

56. Eph 2, 14.

57. Ro 5, 10.

1099. D'AUTRES DISAIENT : CELUI-CI EST LE CHRIST ; ceux-là s’étaient approchés plus encore, et avaient davantage quitté la soif de ceux qui ne croient pas. Et cela, Pierre aussi l’a confessé — Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant 59.

1100. La troisième opinion, contraire à la précédente, est celle de ceux qui s’écartent [n° la boisson spirituelle]. Ils s’opposent d’abord à l’opinion de ceux qui disent qu’il est le Christ, avant de confirmer leur objection par [le recours à] une autorité [n° 1101].

L’Évangéliste dit donc : MAIS CERTAINS, demeurant dans l’aridité de leur incroyance, DISAIENT : EST-CE DE GALILEE QUE VIENT LE CHRIST ? Ils savaient en effet que les Prophètes n’avaient pas dit que le Christ viendrait de la Galilée ; et croyant qu’il était né à Nazareth (car ils ignoraient que le lieu de sa nativité était Bethléem), ils prononcent ces paroles. Il était en effet manifeste qu’il avait été élevé à Nazareth, mais le lieu de sa nativité n’était connu que de peu de gens. Cependant, bien que l’Écriture ne dise pas qu’il devait naître en Galilée, elle a pourtant annoncé qu’il devait d’abord se tourner vers elle : Au premier temps, la terre de Zabulon et la terre de Nephtali ont été délaissées ; et au tout dernier temps, la route de la mer qui passe au-delà du Jourdain, la Galilée des nations, a été surchargée. Le peuple des nations qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et pour les habitants de la région de l’ombre de la nuit une lumière s’est levée 60. L’Écriture avait aussi annoncé qu’il viendrait de Nazareth, selon cette prophétie d’Isaïe : Une fleur montera de la racine de fessé, ce qui se lit en hébreu : Le Nazaréen montera de sa racine 61.

1101. Ils confirment leur objection par l’autorité de l’Écriture en disant : L’ECRITURE NE DIT-ELLE PAS QUE C'EST DE LA RACE DE DAVID, ET DE LA CITADELLE DE BETHLÉEM OÙ ÉTAIT DAVID, QUE VIENT LE CHRIST ?

C’est Jérémie qui dit que Jésus devait venir de la race de David : Je susciterai à David un germe juste Et il est dit de David : Parole de l’homme établi pour être le Christ de Dieu... Et de ce que le Christ viendrait de Bethléem, il est écrit : Et toi Bethléem, terre de Juda, de toi sortira pour moi celui qui doit être le dominateur en Israël 64.

57a. "Figure de langage qui consiste à désigner un personnage par un nom commun ou une périphrase qui en résume le caractère, ou inversement, à désigner un individu par le personnage dont il rappelle le caractère" (P. ROBERT, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, P. U. F. 1953).

58. Deut 18, 15.

59. Mt 16, 16.

60. Isaïe 9, 1.

61. Isaïe 11, 1. Cette identification a été faite par saint Jérôme, en particulier dans son commentaire de ce verset d’Isaïe, plus explicite que dans celui de Mt 2, 23 (Commentarium in Esaiam, IV, ch. 11, CCL vol. LXIII, p. 147 ; Commentarium in Matthaeum, I, CCL vol. LXVII, p. 16).

C'EST POURQUOI IL SE FIT UNE DISSENSION DANS LA FOULE À CAUSE DE LUI

1102. L’Évangéliste expose d’abord la dissension de la foule, puis la tentative de certains d’entre eux contre le Christ [n° 1104] ; enfin, la répression de cette tentative [n° 1105].

1103. IL SE FIT UNE DISSENSION DANS LA FOULE À CAUSE DE LUI, c’est-à-dire à cause du Christ. En effet, il arrive fréquemment que trouble et dissension soient causés dans le cœur des méchants par la manifestation de la vérité 65. Et c’est pourquoi Jérémie dit, en tant que figure du Christ : Malheur à moi, ma mère, pourquoi m’as-tu enfanté homme de querelle, homme de discorde sur toute la terre ? 66 Et c’est à cause de cela que le Seigneur disait : Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive 67.

1104. La tentative, celle de certains, était de se saisir de lui ; ET CERTAINS D’ENTRE EUX (à savoir ceux qui avaient dit : EST-CE DE GALILEE QUE VIENT LE CHRIST ? VOULAIENT SE SAISIR DE LUI pour le tuer, à cause de leur inimitié : Poursuivez-le et saisissez-le 68— L’ennemi a dit : "Je poursuivrai et je saisirai" 69. Cependant, les bons, et ceux qui ont la foi, veulent se saisir du Christ pour jouir de sa présence — Je monterai au palmier, et je m’emparerai de son fruit 70.

62. Jérémie 23, 5.

63. 2 Sam 23, 11.

64. Mic 5, 1.

65. Nous préférons ici le texte de l’édition Marietti, manifestatio veritatis, à la correction proposée, mais comme incertaine, par l’édition léonine : manifestatio virtutis.

66. Jérémie 15, 10.

67. Mt 10, 34.

68. Ps 70, 2.

1105. La répression de leur tentative vient de la puissance du Christ : MAIS PERSONNE NE PORTA LA MAIN SUR LUI, parce que le Christ ne le voulait pas ; cela était en son pouvoir — Personne ne me prend mon âme ; mais moi je la dépose de moi-même 71. C’est pourquoi, quand il voulut souffrir, il ne les attendit pas, mais lui-même s’offrit à eux : Il sortit et leur dit : Qui cherchez-vous ? 72

 

II

 

1106. L’Évangéliste expose ensuite la division des princes des prêtres : d’abord leur division d’avec les serviteurs, puis ce qui les divise entre eux [n° 1113].

LES SERVITEURS VINRENT DONC VERS LES PRÊTRES ET LES PHARISIENS, ET CEUX-CI LEUR DIRENT : "POURQUOI NE L'AVEZ-VOUS PAS AMENÉ ?" SES SERVITEURS RÉPONDIRENT : "JAMAIS UN HOMME N’A PARLÉ AINSI, COMME PARLE CET HOMME. LES PHARISIENS LEUR RÉPONDIRENT DONC : "AVEZ-VOUS ÉTÉ SÉDUITS VOUSAUSSI ? Y A-T IL QUELQU’UN PARMI LES PRINCES DES PRÊ TRES QUI AIT CRU EN LUI, OU PARMI LES PHARISIENS ? MAIS CETTE F0ULE QUI NE CONNAÎT PASLA LOI, CE SONT DES MAUDITS. "

On voit d’abord le reproche que les princes des prêtres font aux serviteurs [n° 1107], puis le témoignage que les serviteurs rendent au Christ [n° 1108], enfin ce que tentent les princes des prêtres pour rabrouer les serviteurs [n° 1109].

69. Ex 15, 9.

70. Cant 7, 8. Cf. n° 1067.

1107. Il faut d’abord remarquer l’iniquité des princes des prêtres quand ils disent — LES GRANDS PRETRES ET LES PHARISIENS — POURQUOI NE L'AVEZ-VOUS PAS AMENE ? En effet, ils étaient tellement mauvais que les serviteurs ne pouvaient les satisfaire sans porter préjudice au Christ — Le sommeil est ravi de leurs yeux s'ils n'ont pas supplanté quelqu'un 73.

Mais ici surgit une question concernant le sens littéral : on a dit plus haut que les serviteurs furent envoyés pour se saisir de Jésus au milieu de la fête, c’est-à-dire le quatrième jour ; or leur retour est situé après le septième jour, quand l’Évangéliste a dit : LE TOUT DERNIER JOUR LE GRAND JOUR DE LA FETE ; il semble donc que les serviteurs furent désœuvrés durant les jours intermédiaires.

Il y a à cela une double réponse : l’une consiste à dire que l’Évangéliste a anticipé le murmure des foules. Ou bien il faut répondre que les serviteurs revinrent peut-être à ce moment-là ; mais l’Évangéliste en fait mention maintenant, pour montrer la cause de la dissension entre les princes des prêtres.

1108. Il faut remarquer ensuite la bonté des serviteurs dans le témoignage favorable qu’ils rendirent au Christ en disant : JAMAIS UN HOMME N’A PARLE AINSI, COMME PARLE CET HOMME. Ils se rendent par là dignes de louange pour trois raisons.

D’abord pour la cause de leur admiration, parce qu’ils admiraient le Christ non pas à cause des miracles, mais à cause de son enseignement 74 ; ce qui les rend plus proches de la vérité et les éloigne de l’habitude des Juifs, qui cherchent des signes, comme on le lit dans la première épître aux Corinthiens 75. Ensuite pour la facilité de leur conversion, parce que quelques paroles du Christ ont suffi à les saisir et à les attacher à son amour. Enfin pour l’assurance de leur esprit, parce qu’aux Pharisiens qui luttaient contre le Christ, ils disent de lui : JAMAIS UN HOMME N’A PARLE AINSI –

Et ils disent tout cela avec raison, parce que le Christ était non seulement un homme, mais aussi le Verbe de Dieu ; et c’est pourquoi ses paroles avaient la puissance de mouvoir [les cœurs] — Mes paroles ne sont-elles pas comme un feu, dit le Seigneur, et comme un marteau qui brise la pierre ? 76 C’est pourquoi aussi il est dit qu’il enseignait comme quelqu'un ayant la puissance 77. Ses paroles avaient aussi une saveur propre à adoucir : Que ta voix résonne à mes oreilles, car ta voix est douce 78. — Que tes paroles sont douces à mon palais 79. Il était encore bon de les retenir, parce qu’elles promettaient les biens éternels — Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle 80. — Moi le Seigneur, qui t'enseigne ce qui est bon... 81

 

En troisième lieu, il faut remarquer la détestable perfidie des Juifs, par laquelle ils s’efforcent de détacher les serviteurs du Christ. ILS LEUR REPONDIRENT, c’est-à-dire aux serviteurs : AVEZ-VOUS ETE SEDUITS, VOUS AUSSI ?

Ils commencent par blâmer l’erreur qu’ils attribuaient aux serviteurs [n° 1110]. Ils exposent ensuite l’exemple des princes des prêtres [n° 1111], enfin celui des foules [n° 1112].

73. Prov 4, 16.

74. Cf. CHRYSOSTOME, In Ioannem hom., 52, ch. 1, col. 287.

75. 1 Corinthiens 1, 22.

1110. Ils provoquent les serviteurs en disant : AVEZ VOUS ETE SEDUITS, VOUS AUSSI ? Autrement dit : nous voyons que vous vous êtes réjouis dans la parole de cet homme. "Effectivement, ils avaient été séduits d’une manière louable parce qu’ayant rejeté le mal de l’incroyance, ils furent conduits à la vérité de la foi", dont il est dit : Tu m’as séduit Seigneur, et j’ai été séduit 82.

77. Mt 7, 29.

78. Cant 2, 14.

79. Ps 118, 103.

80. Jean 6, 69.

81. Isaïe 48, 17.

82. Jérémie 20, 7. Cf. WALAFRID STRABON, Glossa ordinaria, Evangelium Ioannis, PL 114, col. 388-389.

Y A-T-IL QUELQU’UN PARMI LES PRINCES DES PRÊTRES QUI AIT CRU EN LUI, OU PARMI LES PHARISIENS ?

1111. Ils exposent ici l’exemple des princes des prêtres pour détourner encore plus les serviteurs. Ils disent cela parce qu’on est rendu digne de foi pour deux raisons : l’autorité et la religion. Ils se servent donc de ces deux arguments contre le Christ pour affirmer : si le Christ devait être reçu, les princes des prêtres l’auraient accueilli sans aucun doute, eux en qui réside l’autorité ; et de même les Pharisiens, en qui la religion était manifeste ; mais aucun de ceux-là n’a cru en lui ; donc, vous non plus vous ne devez pas croire en lui. Là s’accomplit ce qui est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est-à-dire les princes des prêtres et les Pharisiens, celle-là est devenue la tête d’angle, c’est-à-dire dans le cœur des peuples. Mais cela a été fait par le Seigneur 83, parce que sa bonté l’emporte sur la malice des hommes.

MAIS CETTE FOULE QUI NE CONNAÎT PAS LA LOI, CE SONT DES MAUDITS.

1112. Ils repoussent ensuite le témoignage de la foule, parce qu’elle confond leur malice. MAIS CETTE FOULE QUI NE CONNAIT PAS LA LOI, CE SONT DES MAUDITS, et c’est pourquoi il ne faut pas tenir la même position qu’eux. Car il est écrit : Maudit soit celui qui ne sera pas demeuré dans la Loi et ne l’aura pas mise en pratique 84. Mais ils comprenaient mal cette parole, parce que ceux-là même qui n’ont pas la science de la Loi et qui cependant pratiquent ses œuvres demeurent plus dans la Loi que ceux qui, ayant la science de la Loi, ne l’observent cependant pas 85 ; c’est de ceux-là qu’il est dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi 86 — Soyez de ceux qui accomplissent la Loi, et non seulement de ceux qui l’écoutent 87.

83. Ps 117, 22.

84. Deut 27, 27.

85. Saint Augustin a voulu ainsi marquer la gravité de la situation : "Ceux qui ne connaissaient pas la Loi croyaient en celui qui avait donné la Loi ; et celui qui avait donné la Loi, ceux qui enseignaient la Loi le méprisaient" (Tract. in Io., XXXIII, 1, p. 695).

NICODÈME LEUR DIT, CELUI QUI ÉTAIT VENU À LUI DE NUIT -IL ÉTAITL'UN D'ENTRE EUX – "NOTRE LOI JUGE-T-ELLE UN HOMME SI ON NE L'A PAS D'ABORD ENTENDU, ET CONNU CE QU'IL FAIT ?"

1113. L’Évangéliste poursuit en montrant la dissension des chefs entre eux. Il expose l’intervention de Nicodème [n° 1115], après avoir cité quelques traits à son propos [n° 1114] ; puis il montre l’opposition des princes des prêtres [n° 1116], et enfin l’aboutissement de la dispute [n° 1117].

1114. L’Évangéliste évoque trois choses à propos de Nicodème : deux d’entre elles montrent l’intention de celui qui va parler, et la troisième, la fourberie des princes des prêtres.

La première de ces choses concerne la foi de Nicodème : CELUI QUI ETAIT VENU À LUI, c’est-à-dire celui qui avait cru, car c’est la même chose devenir au Christ et de croire en lui 88.

La seconde concerne l’imperfection de sa foi, parce qu’IL VINT DE NUIT. Car s’il avait cru d’une manière par faite, il n’aurait pas craint — Beaucoup parmi les chefs crurent en lui, mais à cause des Pharisiens il ne se déclaraient pas, pour ne pas être exclus de la synagogue 89. Nicodème était l’un de ceux-là.

La troisième chose évoquée par l’Évangéliste est le mensonge des princes des prêtres. En effet, ils avaient dit : aucun parmi les princes et les Pharisiens n’a c au Christ ; et c’est pourquoi l’Évangéliste dit : IL ETAIT L’UN D'ENTRE EUX ; autrement dit : si Nicodème, qui est l’un des princes, a cru en lui, il est manifeste que ce que les princes et les Pharisiens disent — à savoir qu’aucun des princes n’a cru en lui — est faux — II a vraiment dit un mensonge 90.

86. Mt 15, 8.

87. 1, 22.

88. Voir n° 1089, note 20.

"NOTRE LOI JUGE-T-ELLE UN HOMME SI ON NE L’A PAS D’ABORD ENTENDU, ET CONNU CE QU’IL FAIT ?"

1115. L’Évangéliste expose ici comment Nicodème les rappelle à l’ordre. Selon les lois civiles en effet, une enquête diligente doit précéder la sentence — Ce n'est pas l’habitude des Romains de condamner un homme avant que l’accusé n'ait ses accusateurs en sa présence, et qu'on lui ait donné lien de se défendre pour se laver des crimes [dont on l’accuse] 91. Aussi Job disait-il : Je m’instruisais avec un soin extrême de la cause que j’ignorais 92.

C’est pourquoi il est dit dans la Loi de Moïse : Tu ne condamneras pas l’innocent et le juste, parce que j’abhorre l’impie 93.

Mais Nicodème dit ces paroles parce qu’ayant la foi il voulait les convertir au Christ. Cependant, parce qu’il était timide, il faisait cela d’une manière voilée. Il croyait en effet que si seulement ils voulaient écouter le Christ, sa parole serait d’une telle efficacité que peut-être ils deviendraient semblables à ceux qui avaient été envoyés pour se saisir de Jésus, et qui s’étaient convertis à ses paroles en faisant ce pour quoi ils avaient été envoyés 94.

ILS RÉPONDIRENT ET LUI DIRENT : "TOI AUSSI, ES-TU GALILÉEN ? SCRUTE LES ÉCRITURES, ET VOIS QUE DE LA GAULÉE IL NE SURGIT PAS DE PROPHÈTE. "

1116. L’Évangéliste expose ici l’opposition des princes des prêtres. En disant cela, ils regardent Nicodème comme un homme séduit, puis comme quelqu’un qui ignore la Loi.

Ils disent d’abord TOI AUSSI, ES-TU GALILEEN 95 ?, c’est-à-dire, es-tu séduit par le Galiléen Ils décrétaient en effet que le Christ était Galiléen, parce qu’il avait vécu en Galilée : et c’est pourquoi tous ceux qui reconnaissaient le Christ étaient appelés Galiléens, comme par mode d’injure — La servante dit à Pierre : Es-tu Galiléen, toi aussi ? 96 — Vous aussi, voulez-vous devenir ses disciples ? 97

 

Puis ils disent : SCRUTE LES ECRITURES, ET VOIS. Mais puisqu’il était docteur de la Loi, il n’avait nul besoin de la scruter de nouveau ; c’est comme s’ils disaient : bien que tu sois docteur, tu ignores cela ! — Tu es maître en Israël, et tu ignores ces choses ? 98 Mais quoique dans l’Ancien Testament il ne soit pas dit qu’un prophète surgirait de Galilée, on y lit cependant que de là devait sortir le Seigneur des prophètes 99 — Une fleur, c’est-à-dire le Nazaréen, naîtra de la racine de fessé, et l'Esprit du Seigneur reposera sur lui 100.

90. Cf. Jérémie 16, 19.

91. Ac 25, 16.

92. Jb 29, 16.

93. Ex 23, 7.

94. Cette interprétation se trouve chez saint Augustin (op. cit., XXXIII, 2, p. 695).

ET ILS RETOURNÈRENT CHACUN CHEZ SOI –

1117. L’Évangéliste nous montre que l’aboutissement de la dispute est infructueux. ET ILS RETOURNERENT, n’ayant pas réalisé leur dessein, CHACUN CHEZ SOI, c’est-à-dire chez les siens, vides de foi et frustrés dans leur mauvais désir — Le Seigneur dissipe le conseil des pervers 101 — Le Seigneur dissipe le conseil des princes et les pensées des peuples 102. Ou bien, CHACUN CHEZ SOI signifie : dans la malice de son refus de la foi et de son impiété — Je sais où tu habites, là où est le trône de Satan 103.

95. Cf. SAINT AUGUS loc. cit., p. 697.

96. Mt 26, 69.

99. Expression chère à saint Augustin, déjà reprise de son commentaire de Jn 6, 14 par saint Thomas (n° 867).

100. Isaïe 11, 1. Cf. ci-dessus note 61.

10l. Jb 5, 13.

102. Ps 32, 10.

103. Ap 2, 13.

CHAPITRE VIII – La puissance illuminative de l'enseignement du Christ montrée par la parole

 

1118. Après nous avoir entretenus de l’origine de l’enseignement du Christ [n° 1010], l'Évangéliste poursuit ici en parlant de la puissance de cet enseignement. Or l’enseignement du Christ a une puissance illuminative et vivificatrice, parce que ses paroles sont esprit et vie 1. L’Évangéliste parle d’abord de la puissance illuminative ; puis, au chapitre 10, de la puissance vivificatrice de cet enseignement [n° 1364].

Il montre la puissance illuminative de l’enseignement du Christ d’abord par la parole et ensuite, au chapitre 9, par un miracle [n° 1293].

Au sujet de la parole, l'Évangéliste introduit d’abord le Christ en train d’enseigner ; puis il expose la puissance de son enseignement [n° 1140].

1. Cf. Jean 6, 64, et nos 992-993.

Jean 8, 1-12 – LA FEMME ADULTERE

 

1 Quant à Jésus, il s’en alla jusqu’au Mont des Oliviers ; 2 et dès l’aurore, il vint de nouveau au Temple. Et tout le peuple vint à lui ; et s’asseyant, il les enseignait. Or les Scribes et les Pharisiens amènent une femme surprise en flagrant délit d’adultère ; et ils la placèrent au milieu. Et ils lui dirent : "Maître, cette femme a été surprise à l’instant en flagrant délit d’adultère. Or dans la Loi, Moïse nous a commandé de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ?" ils disaient cela en le mettant à l’épreuve pour pouvoir l’accuser. Mais Jésus, se baissant, écrivait du doigt sur la terre. Comme donc ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : "Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre. " Et de nouveau, se baissant, il écrivait sur la terre. Mais eux, entendant cela, sortaient l’un après l’autre, en commençant par les plus vieux ; et Jésus resta seul, avec la femme se tenant au milieu. ’°Mais Jésus, se redressant, lui dit : "Femme, où sont ceux qui t’accusaient ? Personne ne t’a condamnée ?" Celle-ci dit : "Personne, Seigneur. "Alors Jésus dit : "Moi non plus je ne te condamnerai pas. Va, et désormais ne pèche plus. "

Deux caractères appartiennent au service de docteur. D’abord, qu’il enseigne ceux qui désirent recevoir son enseignement ; ensuite, qu’il réfute les thèses des adversaires.

Le Christ instruit donc d’abord ceux qui attendent son enseignement ; puis il réfute les thèses des adversaires [n° 1123]

 

A propos du Christ qui instruit ceux qui attendent son enseignement, l’Évangéliste décrit d’abord le lieu de l’enseignement, puis l’auditoire [n° 11211, enfin, le docteur [n° 1122].

QUANT À JÉSUS, IL S’EN ALLA JUSQU’AU MONT DES OLIVIERS ; ET DÈS L'AURORE, IL VINT DE NOUVEAU AU TEMPLE. ET TOUT LE PEUPLE VINT À LUI ; ET S’ASSEYANT, IL LES ENSEIGNAIT.

Le lieu de l’enseignement est le Temple. L’Évangéliste montre d’abord le Christ quittant le Temple [n° 1119], puis y retournant [n° 1120].

QUANT À JÉSUS, IL S’EN ALLA JUSQU’AU MONT DES OLIVIERS.

1119. L’Évangéliste parle ici du départ de Jésus. En effet le Seigneur, quand il était à Jérusalem pour les jours de fête, faisait ainsi, selon l’inclination secrète de son cœur : pendant la journée il prêchait dans le Temple, manifestait des signes et des miracles éclatants ; et tard, il retournait à Béthanie, sur le Mont des Oliviers, où il était reçu chez Marthe et Marie, les sœurs de Lazare. L’Évangéliste nous dit donc que Jésus, selon cette habitude, étant resté dans le Temple le dernier jour de la grande fête et y ayant prêché, dans la soirée S’EN ALLA JUSQU’AU MONT DES OLIVIERS, où se trouvait Béthanie.

Et ceci s’accorde au mystère : en effet, comme le dit Augustin 1a, où convenait-il que le Christ enseignât et manifestât sa miséricorde, si ce n’est sur le Mont des Oliviers, sur le Mont de l’huile parfumée, sur le Mont de l’onction ? En effet, l’olive symbolise la miséricorde ; du reste, en grec, le même mot signifie "olive" et "miséricorde". Dans l’Évangile de saint Luc 2, il est dit du Samaritain qu’il versa de l’huile et du vin, c’est-à-dire la miséricorde et la rigueur du jugement. L’huile a aussi une vertu curative : Plaie, coup, blessure toute tuméfiée, qui ne sont pas pansés ni soulagés avec de l’huile 3... L’huile symbolise encore le remède de la grâce spirituelle, qui nous vient du Christ : Dieu, ton Dieu t’a oint d’une huile d’allégresse, de préférence à tes compagnons 4 — C’est comme une huile parfumée sur la tête, qui descend sur la barbe — La pierre versait pour moi des ruisseaux d’huile.

la. Trac1 b., XXXIII, 3, p. 697. Saint Augustin fait simplement le rapprochement entre Christ, onction et Mont des Oliviers. L’identification des termes grecs signifiant olzve et miséricorde (en réalité : et i) provient d’Alcuin, ainsi que la suite de l’explication du v. 2, n° 1120-1122 (Comm. in S. Ioannis Evang [3, ch. 19, PL 100, col. 853 B-C).

2. Luc 10, 34.

3. Isaïe 1, 6.

4. Ps 44, 8. Saint Thomas commente : "Comment l’a-t-il oint ? Non pas avec une huile visible, parce que son royaume n’est pas de ce monde (Jean 18, 36) ; de même, il n’a pas accompli un sacerdoce matériel, et c’est pourquoi il n’a pas été oint d’une huile matérielle, mais de l’huile de l’Esprit Saint ; c’est pourquoi le psalmiste dit d’une huile de joie. On dit que l’Esprit Saint est une huile, d’abord parce que, de même que l’huile s’élève au-dessus de tous les liquides, ainsi l’Esprit Saint s’élève au-dessus de toutes les créatures : l’Esprit du Seigneur planait au-dessus des eaux (Gn 1, 2) ; c’est-à-dire qu’il doit être au-dessus de tout dans le cœur des hommes, parce qu’il est l’amour de Dieu. On dit ensuite que l’Esprit Saint est une huile à cause de sa suavité. La miséricorde, et toute suavité de l’esprit, vient de l’Esprit Saint : Dans la suavité, dans la mansuétude dans l’Esprit Saint... (2 Co 6, 6). Enfin, parce que de même que l’huile est diffusive, ainsi le propre de l’Esprit Saint est la communion : Que la communion de l'Esprit Saint soit toujours avec vous (2 Go 13, 13). L'amour de Dieu a été diffusé dans vos cœurs par l’Esprit Saint (Ro 5, 5). De même, l’huile est l’aliment du feu et de la chaleur, et l’Esprit Saint entretient et nourrit en nous la chaleur de l’amour : Ses lampes sont des lampes de feu (Gant 8, 6). De même encore, l’huile illumine ; ainsi en est-il de l’Esprit Saint : L'inspiration du Tout-Puissant donne l’intelligence (Jb 32, 8)" (Expos. in Ps., 44, n" 5).

ET DÈS L'AURORE, IL VINT DE NOUVEAU AU TEMPLE. ET TOUT LE PEUPLE VINT À LUI ; ET S’ASSEYANT, IL LES ENSEIGNAIT

1120. Le retour de Jésus dans le Temple est présenté par l’Évangéliste comme étant très matinal. Ce retour signifie qu’il était sur le point de révéler, à ceux qui croyaient en lui, la connaissance et la manifestation de sa grâce, dans son temple — Nous avons accueilli, Dieu, ta miséricorde, au milieu de ton temple 7.

Qu’il soit revenu dès le point du jour signifie la naissance de la nouvelle grâce — Sa sortie est préparée comme l’aurore 8.

1121. Quant à l’auditoire, il s’agit de ceux qui attendent son enseignement ; c’est pourquoi l’Évangéliste dit : ET TOUT LE PEUPLE VINT À LUI — L'assemblée des peuples t'environnera 9.

5. Ps 122, 2.

6. Jb 29, 6.

7. Ps 47, 10. "La miséricorde est le Christ lui-même, qui nous a été donné par (ex) la miséricorde de Dieu : Le temps de faire grâce est venu (Ps 101, 14) (...) O Dieu, nous avons accueilli Jésus-Christ, miséricordieusement donné par la foi, (...) au milieu de ton temple, c’est-à-dire en accord plénier avec l’Église, parce que ceux qui ne reconnaissent pas la doctrine commune de l’Église n’accueillent pas cette miséricorde" (Expos. in Ps., 47, n°5). Du n° 1120 au n° 1122, saint Thomas reprend les remarques d’Alcuin (ibid.), qui s’inspire d’une homélie de Bède (Hom. 25 in Quadragesima, CCL vol. CXXII, pp. 178-179).

8. Os 6, 3.

9. Ps7, 8.

ET S’ASSEYANT, IL LES ENSEIGNAIT.

1122. Le docteur est présenté assis, c’est-à-dire se met tant au niveau de son auditoire, pour que son enseignement soit plus facilement reçu. En effet, le fait de s’asseoir symbolise l’état d’humilité de l’Incarnation 10 — Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève 11.

Au début, les réalités divines furent plus facilement enseignées aux hommes, parce qu’elles apparaissaient visiblement à travers l’humanité assumée par le Christ ; c’est pourquoi il dit que S’ASSEYANT, IL LES ENSEIGNAIT, c’est-à-dire il enseignait les gens sans détour et ceux qui recevaient sa parole avec admiration — Il enseignera ses chemins aux doux, et dirigera les humbles dans la justice. — Il nous enseignera ses voies 12.

1123. L’Évangéliste montre ensuite que le Seigneur réfute les thèses des adversaires ; en premier lieu, il expose la tentative de fausse accusation : il en montre d’abord l’occasion [n° 1124] ; puis il la décrit [n° 1125] ; enfin il souligne l’intention de ceux qui le tentaient [n° 1129].

En second lieu, l’Évangéliste montre comment Jésus rejette les calomniateurs [n° 1130].

OR LES SCRIBES ET LES PHARISIENS AMÈNENT UNE FEMME SURPRISE EN FLAGRANT DÉLIT D’ADULTÈRE ; ET ILS LA PLACÈRENT AU MILIEU ETILS LUI DIRENT "MAÎTRE, CETTE FEMME A ÉTÉ SURPRISE À L'INSTANT EN FLAGRANT DÉLIT D’ADULTÈRE. OR DANS LA LOI, MOÏSE NOUS A COMMANDÉ DE LAPIDER CES FEM MES-LÀ. TOI DONC, QUE DIS-TU ?" OR ILS DISAIENT CELA EN LE METTANT À L’ÉPREUVE POUR POUVOIR L'ACCUSER.

1124. L’occasion saisie pour le mettre à l’épreuve est l’adultère commis par une femme ; et d’abord, ils mettent la faute en évidence en l’amplifiant ; puis ils produisent la personne accusée.

10. V 563-565, vol. II, pp. 140-142.

11. Ps 138, 1.

12. Ps 24, 9 ; Isaïe 2, 3.

[3a] OR LES SCRIBES ET LES PHARISIENS AMÈNENT UNE FEMME SURPRISE EN FLAGRANT DÉLIT D'ADULTÈRE

Comme le dit Augustin 13, trois choses prédominaient dans le Christ : la vérité, la mansuétude et la justice ; il avait été prédit à son sujet : Avance et règne, à cause de la vérité, de la mansuétude et de la justice 14. En effet, il apporta la vérité en tant que docteur, et cela, les Pharisiens et les Scribes l’avaient perçu alors qu’il enseignait. Saint Jean dit plus loin : Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? 15 En effet, ils ne pouvaient aucunement reprocher à son enseignement et à ses paroles d’être faux ; c’est pourquoi ils avaient cessé de l’accuser à ce sujet.

La mansuétude, il l’a apportée en tant que libérateur ; les Scribes et les Pharisiens eurent connaissance de cela à ce qu’il ne s’émouvait pas contre ses ennemis et ses persécuteurs : Alors qu’il était maudit, lui ne maudissait pas 16. — Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur 17. C’est pour quoi, même à ce sujet, ils ne l’accusaient plus.

La justice, il l’a apportée comme celui qui en avait une connaissance parfaite (cognitor) 18, et cela parce que les Juifs ne l’avaient pas encore vraiment, particulièrement dans les jugements : ils lui tendirent donc un piège, voulant savoir s’il s’écarterait de la justice à cause de la miséricorde. Pour cela, ils lui soumettent un crime connu et honteux : l’adultère — Toute femme adultère sera foulée aux pieds sur le chemin comme du fumier 19. Puis ils poussent en avant la personne accusée, pour faire davantage impression : ET ILS LA PLACERENT AU MILIEU — Elle sera amenée au milieu 20.

 

13. Tract. in Jo., XXXIII, 4, pp. 699-70 1.

14. Ps 44, 5.

15. Jean 8, 46.

16. 1 Pe 2, 23.

17. Mt 11, 29. Saint Thomas commente ainsi ce passage de saint Matthieu "Toute la Loi nouvelle tient en deux choses : la mansuétude et l’humilité. Par la mansuétude, l’homme est ordonné au prochain — Souviens-toi, Seigneur, de David et de toute sa mansuétude (Ps 131, 1). Par l’humilité, il est ordonné par rapport à lui-même, et à Dieu — Sur qui mon esprit reposera-t-il, si ce n'est sur l’homme paisible et humble ? (Isaïe 56, 2). C’est pourquoi l’humilité rend l’homme capable de Dieu (capax Dei)" (Super Evangelium S. Matthaei lectura, n° 970).

18. Ce terme (cognitor) est repris par saint Thomas à saint Augustin. Au sens littéral, il signifie celui qui connaît quelqu’un, s’en portant par là même garant. En matière de justice, le cognitor est ainsi le défenseur de l’une ou l’autre partie. Appliqué ici au Christ, ce terme montre sa compétence en matière de justice : lui seul en quelque sorte a autorité pour appliquer la Loi, parce qu’il est le seul à en saisir pleinement la portée ; par rapport à la femme adultère, il devient son garant et son défenseur, parce qu’il montrera le dépassement de la justice par la miséricorde.

ET ILS LUI DIRENT : "MAÎTRE, CETTE FEMME A ÉTÉ SURPRISE À L'INSTANT EN FLAGRANT DÉLIT D'ADULTÈRE. OR DANS LA LOI, MOÏSE NOUS A COMMANDÉ DE LAPIDER CES FEMMES-LÀ. TOI DONC, QUE DIS-TU ?" OR ILS DISAIENT CELA ENLE METTANT À L'ÉPREUVE POUR POUVOIR L’ACCUSER.

1125. L’Évangéliste poursuit en montrant la tentation elle-même ; et d’abord, les Pharisiens manifestent la faute, puis ils font valoir la justice selon la Loi ; enfin, ils réclament le jugement.

MAÎTRE, CETTE FEMME A ÉTÉ SURPRISE À L’INSTANT EN FLAGRANT DÉLIT D'ADULTÈRE.

1126. Les Scribes et les Pharisiens manifestent ici la faute ; ils la grossissent de trois manières destinées à émou voir le Christ, de façon à lui faire abandonner sa mansuétude. D’abord, parle caractère récent de la faute ; c’est pour cela qu’ils disent À L’INSTANT En effet, quand la faute est ancienne, elle n’émeut pas autant, parce que celui qui l’a commise s’est peut-être corrigé. Ensuite, par son évidence : A ETE SURPRISE ; les Pharisiens font en sorte qu’elle ne puisse se disculper, comme les femmes ont tendance à le faire — Elle voile son visage, disant : je n'ai pas fait le mal 21. Enfin, par l’énormité de la faute : EN FLAGRANT DELIT D’ADULTÈRE, qui est un crime grave et cause de nombreux maux — Toute femme qui commet l’adultère (...) péchera, en premier lieu contre la Loi de son Dieu 22.

19. Sir 9, 10.

20. Sir 23, 34 (Vulgate).

21. Prov 30, 20.

[5a] OR DANS LA LOI, MOÏSE NOUS A COMMANDÉ DE LAPI DER CES FEMMES-LÀ.

1127. Ils allèguent ensuite la justice de la Loi en disant : DANS LA LOI c’est-à-dire dans le Lévitique et le Deutéronome 23, MOISE NOUS A COMMANDE DE LAPIDER CES FEMMES-LÀ. TOI DONC, QUE DIS-TU ?

1128. En posant cette question, les Pharisiens s’enquièrent du jugement ; l’interrogation est pleine de ruse ; c’est comme s’ils disaient : si seulement il ordonnait de la laisser aller, alors il ne respecterait pas la justice. Mais loin de nous la pensée que celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu 24 puisse la condamner — Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour qu’il soit sauvé 25. La Loi même ne pouvait pas décréter ce qui était injuste. Et c’est pourquoi il ne dit pas : "qu’elle soit pardonnée", pour ne pas sembler agir contre la Loi 26.

[6a] OR ILS DISAIENT CELA EN LE METTANTÀ L’ÉPREUVE POUR POUVOIR L’ACCUSER.

1129. Il s’agit ici de l’intention perverse de ceux qui le mettaient à l’épreuve ; ils croyaient en effet que le Christ, pour ne pas perdre sa mansuétude, aurait dit de la laisser aller ; et ainsi, ils l’auraient accusé d’être transgresseur de la Loi — Ne tentez pas le Christ, comme ceux-là l’ont tenté 27.

22. Cf. Sir 23, 33 (Vulgate).

23. Lev 20, 10 ; Deut 22, 22.

24. Luc 19, 10.

25. Jean 3, 17.

26. Cf. SAJNT AUGUSTIN, op. cit., XXXIII, 5, pp. 70 1-703. Le paragraphe suivant est aussi inspiré de saint Augustin (p. 705).

1130. L’Évangéliste poursuit en montrant que le Christ repousse les adversaires par sa sagesse. Les Pharisiens le mettaient à l’épreuve sur deux points : la justice et la miséricorde. Or, dans sa réponse, il préserva l’une et l’autre.

D’abord, il nous est montré comment il préserva la justice [n° 1131] ; ensuite, qu’il ne s’écarta pas de la miséricorde [n° 1136].

MAIS JÉSUS, SE BAISSANT, ÉCRIVAIT DU DOIGT SUR LA TERRE. COMME DONC ILS PERSISTAIENT À L'INTERROGER, IL SE REDRESSA ET LEUR DIT : "QUE CELUI D’ENTRE VOUS QUI EST SANS PÉCHÉ LUI JETTE LE PREMIER UNE PIERRE. " ET DE NOUVEAU, SE BAIS SANT, IL ÉCRIVAIT SUR LA TERRE. MAIS EUX, ENTEN DANT CELA, SORTAIENT L’UN APRÈS L’AUTRE, EN COMMENÇANT PAR LES PLUS VIEUX ; ETJÉSUS RESTA SEUL, AVEC LA FEMME SE TENANT AU MILIEU

-Pour montrer comment le Christ préserva la justice, l’Évangéliste expose d’abord le jugement, puis l’effet de ce jugement [n° 1135].

A propos du jugement lui-même le Christ fait trois choses : il commence par l’écrire, puis il le prononce ; enfin il continue à écrire.

MAIS JÉSUS, SE BAISSANT, ÉCRIVAIT DU DOIGT SUR LA TERRE.

1131. Il écrit donc le jugement sur la terre avec le doigt ; selon certains, il écrivait ce qui est écrit au livre de Jérémie : Terre, terre, terre, écoute la parole de Yahvé ; inscris cet homme sans enfant... 28. Mais selon d’autres, et cela semble plus juste, il écrivit cela même qu’il a énoncé, à savoir : QUE CELUI D’ENTRE VOUS QUI EST SANS PECHE LUI JETTE LE PREMIER UNE PIERRE. Cependant, ni l’une ni l’autre de ces opinions n’est certaine. Mais il écrivait sur la terre pour trois raisons. D’abord, selon Augustin 29, pour montrer que ceux qui le mettaient à l’épreuve devaient être inscrits dans la terre — Seigneur, que ceux qui s'éloignent de toi soient inscrits dans la terre 30. Au contraire, les justes et les disciples qui le suivent sont inscrits dans les cieux — Réjouissez-vous et exultez parce que vos noms sont inscrits dans les cieux 31. Ensuite, pour montrer qu’il faisait des signes sur la terre : celui qui écrit fait des signes ; donc, écrire sur la terre, c’est faire des signes sur elle. C’est pourquoi l’Évangéliste dit SE BAISSANT, par le mystère de l’Incarnation à partir duquel, dans la chair qu’il avait assumée, il fit des miracles. Enfin, parce que l’ancienne Loi était écrite sur des tables de pierre comme on le lit au livre de l’Exode et dans la deuxième épître aux Corinthiens 32, ce qui symbolise sa dureté : Quelqu'un rejetant la Loi de Moïse était impitoyablement mis à mort 33. Au contraire, la terre est meuble. Il écrivait donc SUR LA TERRE pour symboliser la douceur et la souplesse de la nouvelle Loi qui devait être apportée par lui.

A la suite de cela, nous devons être attentifs à trois qualités dans nos jugements. D’abord la bienveillance, en nous mettant proche de ceux qu’il faut corriger : c’est pour cela qu’il dit SE BAISSANT — Le jugement est sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde 34. — Si quelqu’un était pris en faute, vous, les spirituels, redressez-le en esprit de douceur 35. Ensuite, la finesse dans le discernement ; c’est pour cela qu’il dit ECRIVAIT DU DOIGT le doigt, en effet, à cause de sa flexibilité, symbolise l’art du discernement — Apparurent des doigts, comme une main d’homme écrivant sur le mur 36. — Ne fais rien sans un jugement préalable 37. Enfin la certitude dans l’énonciation du jugement : c’est pour cela qu’il dit ECRI VAIT 38.

27. 1 Corinthiens 10, 9.

28. Jérémie 22, 29-30.

29. De consensu evangelistarum, 4, ch. 10 ; PL 34 ; col. 1225. La raison sui vante peut, elle aussi, avoir été suggérée par la suite de l’interprétation de saint Augustin. La troisième provient de son commentaire de l’Évangile (XXXIII, 5, p. 703).

30. Jérémie 17, 13.

31. Le 10, 20 et Mt 5, 12.

32. Ex 31, 18 – Lorsqu’il eut achevé de parler avec Moïse sur le Mont Sinaï, Yahvé lui donna les deux tables du Témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu. 2 Go 3, 3 – Vous êtes man une lettre du Christ remise à nos soins, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les cœurs. Saint Thomas commente ainsi : "L’Apôtre laisse entendre quel est le lieu où cette lettre est écrite : non sur des tables de pierre, comme l’ancienne Loi, pour en exclure la dureté ; autrement dit : non dans des cœurs de pierre, qui en ont la dureté, comme les Juifs, hommes à la nuque raide (Ac 7, 51). Mais sur les tables de chair du cœur, c’est-à-dire sur des cœurs agrandis par la charité ; de chair, c’est-à-dire rendus tendres par le désir d’accomplir et de comprendre [volonté de Dieu] — J de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair (Ez 36, 26)" (Ad 2 Cor lect., III, leç. 1, n° 83).

33. He 10, 28.

COMME DONC ILS PERSISTAIENT À L’INTERROGER, IL SE REDRESSA ET LEUR DIT : "QUE CELUI D’ENTRE VOUS QUI EST SANS PÉCHÉ LUI JETTE LE PREMIER UNE PIERRE. "

1132. Devant leur insistance, il prononce ici un jugement. Bien qu’étant eux-mêmes des transgresseurs de la Loi, les Pharisiens faisaient tout pour accuser le Christ de transgresser lui-même la Loi, et pour condamner la femme ; c’est pourquoi le Christ prononce un jugement en disant : QUE CELUI D’ENTRE VOUS QUI EST SANS PECHE. C’est comme s’il disait : que la pécheresse soit condamnée, mais non par des pécheurs ; que la Loi soit accomplie, mais non par des transgresseurs de la Loi, parce que en jugeant un autre, tu te condamnes toi-même 39. Ou bien laissez aller cette femme, ou bien subissez avec elle la peine prévue par la Loi. 40

 

34. Ja 2, 13.

35. Ga 6, 1.

36. Dan 5, 5.

37. 1 Tm 5, 21. D’après les corrections de l’édition léonine, saint Thomas renvoie aussi au chapitre 5 de la première épître aux Corinthiens, sans le citer.

38. Cf. 1 Hom. 25 in Quad., p. l'79, 11. 55-57.

39. Ro 2, 1.

40. Cf. SAINT AUGUSTIN, Tract, in Ioann., XXXIII, 5, p. 705.

1133. Ici se pose une question : celui qui juge en étant lui-même en état de péché, pèche-t-il en portant un jugement contre une autre personne qui se trouve coupable du même péché ? Il est manifeste que le juge pèche, en scandalisant, s’il prononce un jugement tout en étant publiquement en état de péché ; et cela semble également être le cas s’il est secrètement en état de péché : Du fait même que tu juges un autre, tu te condamnes toi-même 41. Or il est évident que personne ne se condamne soi-même, si ce n’est en péchant : il semble donc que l’on pèche en jugeant un autre.

Il convient ici de faire une double distinction. En effet, ou bien celui qui juge persévère dans sa volonté de pécher, ou bien il se repent d’avoir péché. De même, il condamne ou bien en tant que serviteur de la Loi, ou bien en son nom propre.

Certes, s’il se repent d’avoir péché, le péché n’est déjà plus en lui ; et ainsi, il peut énoncer un jugement sans commettre aucun péché. Par contre, s’il a toujours la volonté de pécher : ou bien il prononce un jugement en tant que serviteur de la Loi, et alors il ne pèche pas du fait qu’il rend ce jugement (cependant, il pèche du fait qu’il commet des actions pour lesquelles il mérite de subir la même peine [que celle qu’il inflige]) ; ou bien c’est en son nom propre qu’il rend ce jugement, et alors il pèche en le faisant, parce qu’il n’est pas mû par l’amour de la justice, mais par un mal profondément enraciné ; autrement, il punirait d’abord en lui ce qu’il blâme chez les autres : Le juste est le premier à s'accuser lui-même 42.

ET DE NOUVEAU, SE BAISSANT, IL ÉCRIVAIT SUR LA TERRE.

1134. Il continue à écrire, d’abord pour montrer la sûreté de son jugement — Dieu n'est pas homme pour mentir, ni fils d’homme pour changer 43. Ensuite, pour montrer qu’ils n’étaient pas dignes de son regard. Alors qu’il les avait frappés par zèle 44 pour la justice, il ne jugea pas convenable de leur prêter attention, mais détourna d’eux son regard 45. Enfin, par égard pour la honte qu’ils éprouvaient, leur laissant ainsi la libre possibilité de s’en aller 46.

 

41. Ro 2, 1.

42. Prov 18, 17.

43. Nomb 23, 19.

MAIS EUX, ENTENDANT CELA, SORTAIENT L’UN APRÈS L'AUTRE, EN COMMENÇANT PAR LES PLUS VIEUX ; ET JÉSUS RESTA SEUL, AVEC LA FEMME SE TENANT AU MILIEU

1135. L’effet du jugement est leur trouble ; MAIS EUX, ENTENDANT CELA, SORTAIENT L'UN APRES L'AUTRE, EN COMMENÇANT PAR LES PLUS VIEUX, soit parce qu’ils étaient embarrassés par de plus graves péchés et parce que leur conscience leur donnait plus de remords — L'iniquité est sortie des anciens d'Israël, des juges qui passaient pour gouverner le peuple 47 —, soit encore parce qu’ils connaissaient mieux l’équité du jugement prononcé — J’irai donc vers les grands et je leur parierai, car ils connaissent, eux, le chemin du Seigneur et le jugement de Dieu 48.

ET JÉSUS RESTA SEUL, AVEC LA FEMME ; c’est la miséricorde avec la misère. Il resta seul, parce que seul il était sans péché — Il n'en est pas un qui fasse le bien, pas même un seul 49 sauf le Christ. Et c’est pourquoi la femme fut sans doute terrorisée et croyait qu’il allait la condamner. 50

 

Mais, s’il resta seul, comment l'Évangéliste peut-il dire AU MILIEU ? Il faut dire que la femme se tenait au milieu des disciples, et ainsi, SEUL exclut les étrangers, non les disciples. Ou bien AU MILIEU signifie qu’elle était dans le doute, ne sachant pas si elle serait pardonnée ou condamnée.

Ainsi donc, il est manifeste que le Seigneur, en répondant, respecta la justice.

44. Saint Thomas cite ici saint Augustin, mais remplace son telo jusitiae, ("de l’arme de la justice"), par zelo justitiae (" par zèle pour la justice").

45. Cf. SAINT AUGUSTIN, loc. cit.

46. Cf. ALCUIN, op. cil., col. 854 D ; cf. aussi : SAINT JÉRÔME. Dialogus adv. Petagianos, L. 2 ; PL 23, col. 553.

47. Dan 13, 5.

48. Jérémie 5, 5.

49. Ps 13, 1. En commentant ce verset du psaume 13, saint Thomas note que" seul le Christ n’a pas contracté ni commis le péché. La Bienheureuse Vierge Marie, elle, a contracté le péché" (Expos. in Ps., 13, n° 1). Ne connaissant pas le dogme de l’Immaculée Conception, saint Thomas enseigne en théologien qu’en Marie, toutes les traces du péché ont disparu au moment de l’Incarnation ; avant l’Incarnation, elle avait contracté le fomes peccati, en tant que descendante d’Eve ; cependant, sanctifiée dès avant sa naissance par un privilège de Dieu, elle n’a jamais péché actuellement, le fomes peccali restant lié, "la Providence divine préservant sa sensibilité de tout mouvement désordonné" (voir Somme théologique, III, q. 27, a. 3).

50. Cf. SAINT AUGUSTIN, op. cit., ch. 5-6, pp. 705-707.

MAIS JÉSUS, SE REDRESSANT, LUI DIT : "FEMME, OÙ SONT CEUX QUI T’ACCUSAIENT ? PERSONNE NE TA CONDAMNÉE ?" CELLE-CI DIT : "PERSONNE, SEIGNEUR "ALORS JÉSUS DIT : "MOI NON PLUS JE NE TE CONDAMNERAI PAS. VA, ET DÉSORMAIS NE PÈCHE PLUS. "

1136. L’Évangéliste montre ici que le Seigneur ne s’est pas écarté de la miséricorde ; et cela, en rendant un jugement de miséricorde : d’abord il interroge la femme [n° 1137], ensuite il lui pardonne [n° 1138], enfin il l’avertit [n° 1139].

MAIS JÉSUS, SE REDRESSANT, LUI DIT : "FEMME, OÙ SONT CEUX QUI T’ACCUSAIENT ? PERSONNE NE TA CONDAMNÉE ?" CELLE-CI DIT : "PERSONNE, SEIGNEUR"

1137. Il l’interroge au sujet de ses accusateurs ; c’est pourquoi l’Évangéliste dit : JESUS, SE REDRESSANT, c’est-à-dire détournant son visage de la terre sur laquelle il écrivait pour se tourner vers la femme, LUI DIT : FEMME, OU SONT CEUX QUI T’ACCUSAIENT ? Il fait de même à propos de la condamnation, en demandant : PERSONNE NE TA CONDAMNEE ? et celle-ci répond : PERSONNE, SEIGNEUR

 

ALORS JÉSUS DIT : "MOI NON PLUS JE NE TE CONDAMNERAI PAS. VA, ET DÉSORMAIS NE PÈCHE PLUS. "

1138. Ensuite, Jésus lui pardonne : ALORS JÉSUS DIT : MOI NON PLUS, JE NE TE CONDAMNERAI PAS, moi par qui tu as peut-être craint d’être condamnée, parce que tu n’as pas trouvé de péché en moi 51. Cela n’est pas étonnant, parce que Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que par lui le monde soit sauvé 52. — Je ne veux pas la mort du pécheur 53. Il lui pardonne sa faute sans lui infliger d’autre peine, parce que, s’il la justifiait tout entière en lui pardonnant selon la justice de la Loi, il pouvait bien, à plus forte raison, faire que son cœur soit transformé par une contrition suffisante de ses péchés, de telle sorte que toute peine lui soit épargnée.

Cependant il ne faut pas, [sous prétexte de] suivre l’exemple du Seigneur, tomber dans la routine d’absoudre quelqu’un sans confession, ou sans lui infliger de peine ; le Christ eut en effet l’excellence dans les sacrements, et put conférer l’effet du sacrement sans le sacrement lui-même, ce que nul homme ordinaire ne peut faire.

1139. Mais il la met en garde quand il dit : VA, ET DESORMAIS NE PECHE PLUS. Il y avait en effet deux choses dans cette femme : la nature et la faute, et le Seigneur pouvait condamner l’une comme l’autre : la nature, s’il avait ordonné qu’elle soit lapidée ; et la faute, s’il ne lui avait pas pardonné. Il pouvait aussi laisser aller l’une comme l’autre, par exemple en lui donnant la liberté de pécher, lui disant VA, vis comme tu veux, sois assurée de mon pardon ; pèche tant que tu voudras, je te libérerai même de la géhenne et des bourreaux de l’enfer. Mais le Seigneur, n’aimant pas la faute et ne favorisant pas les péchés, condamne la faute elle-même, non la nature, en disant : DESORMAIS NE PECHE PLUS ; pour qu’ainsi il apparaisse que le Seigneur est doux par sa mansuétude, et droit 54 par sa vérité 55.

51. Cf. 1 Pe 2, 22. Saint Thomas reprend ici une phrase de saint Augustin qui se réfère à la grande affirmation de I Pe 2, 22 sur l’innocence absolue du Christ (loc. cit., p. 707).

52. Jean 3, 17. Cf. vol. II, nos 482-483.

53. Ez 18, 32.

54. Ps 24, 8. " La douceur, commente saint Thomas, se trouve principalement dans les réalités sensibles, et est dite métaphoriquement des réalités spirituelles. C’est pourquoi il faut comprendre la douceur spirituelle par similitude avec la douceur sensible. Or possède cette douceur sensible ce qui répare le sens du goût, le repose et le réjouit ; pareillement, la douceur spirituelle repose, répare et réjouit le goût spirituel. Or en Dieu, la douceur est essentielle" (Expos. in Ps., 24, n°)

55. Cf. SAINT AUGUSTIN, op. cit., ch. 6-7, p. 707. Saint Thomas conclut ainsi en reprenant ce qui fut le fil conducteur du commentaire de l’évêque d’Hippone, puis du sien la mansuétude, la vérité et la justice (cf. Ps 44, 5) du Sauveur.

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