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CHAPITRE 2 — MISE EN GARDE CONTRE LES FAUSSES DOCTRINES
Leçon 1 — Colossiens 2, 1-5 : I- CONTRE LES ERREURS DES PHILOSOPHES

2, 1 Oui, je désire que vous sachiez quelle dure bataille je dois livrer pour vous, pour ceux de Laodicée, et pour tant d'autres qui ne m'ont jamais vu de leurs yeux;

2, 2 afin que leurs cœurs en soient stimulés et qu'étroitement rapprochés dans l'amour ils parviennent au plein épanouissement de l'intelligence qui leur fera pénétrer le mystère de Dieu,

2, 3 dans lequel se trouvent, cachés, tous les trésors de la sagesse et de connaissance !

2, 4 Je dis cela pour que nul ne vous abuse par des discours spécieux.

2, 5 Sans doute, je suis absent de corps; mais en esprit je suis parmi vous, heureux de voir le bel ordre qui règne chez vous et la solidité de votre foi au Christ.

Dans la première partie de sa (ch. 1), Paul a fait ressortir la grandeur de l’état des fidèles par la grâce et celle de l’auteur de cette grâce, le Christ. Il va maintenant prémunir les Colossiens contre ce qui menace cet état, soit les doctrines fausses (ch. II), soit les mauvaises moeurs (ch. III) : si vous avez été ressuscités. Il fait d’abord deux choses : il montre le soin qu’il a pris à leur état, ensuite il les prévient contre les mauvaises doctrines : je dis cela. Cette première partie est à nouveau subdivisée en trois sous-parties : son souci, tout d’abord, ensuite les personnes pour lesquelles il se donne du mal : pour vous ; enfin sur quoi portent les soins qu’il prend : afin que leurs cœurs soient stimulés.

Il dit donc : Oui, je désire que vous sachiez quelle dure bataille je dois livrer pour vous.

Sollicitude de Paul

Cette sollicitude est grande, comme il sied à un bon supérieur. "Que celui qui préside le fasse avec zèle" (Rom. XII, 8) "les bergers passaient les nuits aux champs à la garde de leur troupeau" (Luc, II, 8). Sollicitude qui ne se borne pas à ceux que l’Apôtre a convertis lui-même et à ceux qui sont présents devant lui, mais à tous les autres. C’est pourquoi il dit : pour vous, c'est-à-dire pour ceux que je n’ai pas vus de mes yeux, mais que j’ai vus par l’esprit, et non seulement pour ceux-là, mais aussi pour ceux qui ne l’ont jamais vu, etc... Il était, en vérité, plein de sollicitude pour le monde entier; la Sagesse (XVIII, 14) écrit d’Aaron: "Sur sa robe qui tombait jusqu’à terre était tout l’univers, etc... "; ainsi du coeur de l’Apôtre : "Sans parler de tant d’autres choses, rappellerai-je mes soucis de chaque jour, la sollicitude de toutes les églises, etc... ?" (II Corinthiens XI, 28). De qui donc s’inquiétait-il le plus ? Je réponds qu’il s’inquiétait davantage de ceux qu’il n’avait point vus parce qu’il ignorait ce qui se passait chez eux, en tout cas pas directement. Enfin, quand il dit : ... Que leurs coeurs soient réconfortés, il montre sur quoi portent les soins qu’il prend, à savoir de leur réconfort. Il pose d’abord ce point, puis explique comment cela peut se faire : étroitement rapprochés. En disant donc : que leurs cœurs soient réconfortés, il signifie qu’il s’agit de ce réconfort spirituel que produit le bien; la joie revient, en effet, et celui qui était triste à propos d’une chose se console de quelque bien de valeur égale. Pour nous, deux choses nous apportent réconfort : la méditation de la Sagesse : "elle est une consolation dans mes soucis et mes peines" (Sag., VIII, 9); et l’oraison : "Quelqu’un parmi vous est-il dans l’affliction ? Qu’il prie. Est-il dans la joie ? Qu’il chante des cantiques" (Jac., V, 13).

En conséquence, quand Paul dit : étroitement unis, etc... , il développe en particulier le réconfort qu’apporte la sagesse. Il y a ici deux lectures possibles de ce qui est écrit ; la Glose porte : afin que leurs cœurs soient réconfortés de ce qui les unit, etc... pour connaître, etc... Le sens est le même.

L’enseignement de la sagesse nous réconforte contre les maux temporels. Mais comme avant tout nous devons connaître notre voie, Paul ajoute : dans la charité, parce qu’elle est la voie qui mène à Dieu, "Je vais vous montrer la voie excellente entre toutes : quand je parlerais les langues, etc...", (I Corinthiens XII, 31). Soyons tous unis dans la charité par laquelle Dieu nous aime et par laquelle nous l’aimons. Nous eu tirerons double réconfort : d’abord de savoir que le Seigneur nous aime; "Si je vis, etc... [dans la foi au Fils de Dieu] qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi" (Galates, II, 20). "Dieu, qui est riche en miséricorde, nous a aimés d’un amour extrême, etc..." (Ephésiens, II, 4). Mais réconfort aussi de sentir que nous aimons Dieu : l’ami n’est-il pas heureux de souffrir pour celui qu’il aime ? Ecclés. XXII, 31 : "si des malheurs fondent sur moi, je les supporterai pour mon ami"

Connaissance des mystères du Christ

Paul ajoute : "Qu’ils soient enrichis d’un plein épanouissement de l’intelligence", c’est-à-dire dans toute l’étendue de leur capacité. En effet, notre intelligence à nous est en puissance de connaissance ; tandis que l’intelligence de l’ange, dès sa création, a été remplie de la science des choses intelligibles, et il faut donc que la science soit acquise par notre intelligence humaine. Celle-ci peut lui venir par l’enseignement, moyen insuffisant parce que jamais rien ne peut être connu de façon à satisfaire l’entière capacité de l’esprit; ou par révélation divine, par le don de Dieu : et cela est suffisant : "Le Seigneur a rempli son serviteur de l’esprit de sagesse et d’intelligence, etc... " (Ecclésiastique, XV, 5). C’est pourquoi Paul souhaite la pleine intelligence ou sagesse surabondante : "Quoi de plus riche que la sagesse ?" (Sag.VIII, 5); "Tu auras en abondance le salut, la sagesse et la connaissance" (Isaïe XXXIII, 6). Nous sommes ainsi élevés dans l’abondance de la divine sagesse qui répond à toute la capacité de l’esprit. Nous la goûterons dans la connaissance de Dieu. Paul dit donc : dans l’épanouissement de la connaissance du mystère, etc... , c'est-à-dire à la connaissance de la vérité de ce mystère caché : Dieu est le Père du Christ Jésus et que le mystère de Dieu le Père, c’est le Christ; "Ces choses, vous les avez cachées aux sages et aux prudents, et vous les avez révélées aux petits" (Matt., XI, 25), et encore dans la révélation de la génération éternelle et de l’incarnation du Christ. "Penser à elle, c’est la perfection de la sagesse." (Sag. VI, 16). "Bienheureux, disait saint Augustin, celui qui vous connaît, malheur à qui vous ignore ! " Quand il a cette connaissance de Dieu, l’homme possède toute plénitude, car "la vie éternelle, c’est de vous connaître, vous, le seul vrai Dieu, etc..." (Jean, XVII, 3).

- Mais, vraiment, la connaissance du Christ remplit-elle l’intelligence ? - Sans doute, car en lui sont cachés tous les trésors, etc... Dieu connaît toutes choses, et cette connaissance est comparée à un trésor : "La sagesse est pour les hommes un trésor infini, etc..." (Sagesse VII, 14). Un trésor signifie non des richesses dispersées, mais amassées en un monceau; comme Dieu répand sa sagesse "sur toutes ses oeuvres" (Ecclés., I, 10), ce n’est donc pas sous cet aspect que nous l’appelons un trésor, mais en ce sens que les raisons suprêmes des choses sont toutes réunies en un sommet qui est la sagesse divine. Et tous les trésors de cette sagesse sont dans le Christ. Voici comment. La sagesse est la connaissance des choses divines; la science, elle, est la connaissance des créatures. D’une part, tout ce qui peut être connu de Dieu appartenant à la sagesse, Dieu le connaît surabondamment en lui-même; d’autre part, ce qu’on peut savoir des créatures, il le connaît aussi en lui d’une manière suréminente. Or tout ce qui est en la sagesse de Dieu, est en son Verbe unique, car c’est d’un acte unique et simple de l’intelligence qu’il connaît tout, la science ne pouvant être en lui en l’état de puissance ou d’habitude. Voilà pourquoi en ce Verbe sont tous les trésors, etc...

Mais ils y sont cachés, ajoute saint Paul. Une chose peut m’être cachée d’une double manière : par la faiblesse de mon intelligence ou parce qu’un voile s’interpose; par exemple, un tel ne voit pas ce flambeau parce que il est aveugle ou parce que le flambeau est voilé. Ainsi, tous les trésors de la sagesse et de la science sont bien dans le Verbe de Dieu, mais cachés à nous qui n’avons pas les yeux clairs, mais malades : "La lumière n’est plus que pour peu de temps au milieu de vous" (Jean XII, 35). Un double voile nous le dérobe : le voile de notre condition naturelle, car, ici-bas, notre intelligence ne peut parvenir à la connaissance de Dieu que par le moyen des similitudes tirées des créatures : "Les invisibles perfections de Dieu sont rendues visibles à l'intelligence par le moyen de œuvres, etc..." (Romains, I, 20); et aussi le voile de la chair, car "le Verbe s’est fait chair" (Jean I, 14). S’il nous arrive de voir quelque chose de Dieu, nous ne le voyons jamais tout entier. "Vous êtes vraiment le Dieu caché" (Isaïe, XLV, 15). Mais, "ouvrez-nous votre trésor" (Nombr., XX, 6). Imaginons que quelqu’un ait sous la main un flambeau voilé, il ne va pas chercher la lumière ailleurs ? Il cherche plutôt à soulever le voile. Ne cherchons donc point la sagesse ailleurs que dans le Christ : "Je n’ai pas jugé que je dusse savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, etc... " (I Corinthiens II, 2). "au temps de cette manifestation, c'est-à-dire quand il se sera révélé, nous lui serons semblables" (I Jean III, 2), c’est-à-dire nous saurons tout. Par exemple, l’heureux possesseur d’un livre où serait toute science, ne chercherait qu’à apprendre ce livre : de même, nous aussi, il ne faut pas que nous cherchions davantage que le Christ.

La séduction du beau langage

Quand ensuite l’Apôtre dit : Je dis cela, etc... il continue en prémunissant les Colossiens contre les fausses doctrines des philosophes attaquant la foi ou des hérétiques imposant les observances légales. Il s’en prend d’abord aux philosophes, ensuite aux judaïsants : en lequel et circoncis. Or dans la science du monde, il y a deux choses : l’art de la parole et la science des choses; les deux peuvent tromper. Aussi l’Apôtre avertit les Colossiens contre les philosophes qui trompent par l’art de la parole, et ensuite contre ceux qui trompent par la science des choses : Prenez garde qu’il ne se trouve quelqu’un. Paul exprime d’abord sa déception, puis il en donne la raison : car si je suis absent de corps.

Je dis que toute science est dans le Christ, je vous le dis pour vous éviter de chercher la science ailleurs et d’être déçus. Et il ajoute : pour que personne afin que personne, ni Démosthène, ni Cicéron, ne vous trompe par des discours élevés et subtils. "Le peuple insolent, tu ne le verras plus, le peuple au langage obscur, etc... ". Est ce donc péché d'user de discours élevés ? - Certes non; il arrive même que les saints parlent avec plus d'élégance que les rhéteurs du siècle, par exemple Ambroise, Jérôme, le pape Léon. Si l’on se permet les ornements du discours pour pousser au mal, combien plus doit-il être permis de les employer pour le bien !

Leçon 2 — Colossiens 2, 6-10 : La persévérance des Colossiens

2, 6 Le Christ tel que vous l'avez reçu, Jésus le Seigneur, c'est en lui qu'il vous faut marcher,

2, 7 enracinés et édifiés en lui, appuyés sur la foi telle qu'on vous l'a enseignée, et débordant d'action de grâces.

2, 8 Prenez garde qu'il ne se trouve quelqu'un pour vous réduire en esclavage par le vain leurre de la « philosophie », selon une tradition toute humaine, selon les éléments du monde, et non selon le Christ.

2, 9 Car en lui habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité,

2, 10 et vous vous trouvez en lui associés à sa plénitude, lui qui est la Tête de toute Principauté et de toute Puissance.

Après avoir averti les Colossiens de ne pas se laisser écarter de la foi par des discours fallacieux, 1'Apôtre leur donne maintenant la raison de sa recommandation : les Colossiens ont déjà fait du bien, ils doivent le conserver et le développer. Il évoque d’abord le bien qu’ils ont fait, il montre en second lieu de quelle manière ils en ont profité : Ainsi donc. Sur le premier point, il fait deux choses : il montre d’abord quelles sont les bonnes choses qui sont venues à sa connaissance, ensuite ce qu’il y a de bien chez eux : je suis heureux. Puis il dit : "Si je suis absent de corps, etc..."; comme s’il disait : bien que ce ne soit pas moi qui vous ai évangélisés et que je n’ai point vu de mes yeux vos œuvres, en esprit je suis toutefois au milieu de vous par l’affection dont je vous entoure, par la joie que je ressens de vos oeuvres. "Pour moi, absent de corps, mais présent d’esprit" (I Cor V, 3). "Le fils sage fait la joie de son père, etc...". (Prov X, 1) Et parce que cela lui a été révélé par l’Esprit Saint, il ajoute : en esprit je suis au milieu de vous. "Mon esprit n’est-il pas allé avec toi lorsque cet homme a quitté son char pour venir à ta rencontre, etc... ?" (IV Rois V, 26). Oui, je me réjouis quand je vois l’ordre qui règne parmi vous, c'est-à-dire votre conduite si bien réglée. "Que tout se fasse avec bienséance et avec ordre" (I Cor XIV, 40). "Les étoiles ont combattu, etc..." (Juges V, 20) et la solidité [de votre foi dans le Christ]. "Le fondement solide posé par Dieu demeure ferme, etc..." (II Tim II, 19). Et cela dans le Christ. "Que le Christ habite dans vos coeurs par la foi, etc..." (Ephésiens, III, 17). L’Eglise est un édifice spirituel : "C’est dans le Christ Jésus que tout l’édifice bien ordonné s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur" (Ephésiens II, 21). Sa perfection est de reposer sur un fondement solide, la foi, et d’être harmonieux dans ses parties. Et c’est ce qu’a rappelé l'Apôtre.

La vie dans le Christ

Ensuite quand Paul dit : Ainsi donc, etc... , il avertit les Colossiens de ne rien perdre du bien qu’ils ont fait : d’abord pour en tirer profit, ensuite pour persister dans le bien, troisièmement pour en rendre grâces. Il dit donc : Vous avez reçu le Christ Jésus Notre Seigneur, non pour le perdre, mais pour marcher avec lui. "^Soyez de ceux] qui s’attachent au bien" (Rom XII, 9). La Sainte Écriture compare l’Église tantôt à un édifice spirituel : "Le temple de Dieu est saint, et c’est vous qui êtes ce temple" (Cor. III, 17); tantôt à un arbre, parce qu’elle porte des fruits. La comparaison est la même du fondement à l’édifice que de la racine à l’arbre, parce que la solidité de l’un et de l'autre repose sur la racine et le fondement, qui est le Christ : "la racine de Jessé élevée comme un étendard pour les peuples" (Isaïe, XI, 10) ; "Personne ne peut poser un autre fondement, que celui qui est déjà posé, savoir Jésus-Christ." (1 Cor. III, 11). C’est pourquoi Paul dit : enracinés, c'est-à-dire comme des rameaux de qualité, et édifiés en lui et appuyés, comme des pierres solides, si vous persistez dans la foi en lui. "Votre adversaire, etc... résistez-lui, fermes dans la foi (I Pierre V, 8). Et cela, comme vous l’avez appris, c'est-à-dire dans la foi véritable. Et"si quelqu’un vous annonce un autre évangile que celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème, etc...!" (Gal., I, 9). L’Apôtre ajoute : Faisant des progrès dans le Christ avec action de grâce ; comprenez : rendez grâces avec abondance. "En toutes choses rendez grâces" (I Thess., V, 18). "Sauvés par Dieu de grands périls, c’est de grandes actions de grâces que nous lui rendons, etc..." (II Ma I, 11).

La fausse sagesse

L’Apôtre poursuit : prenez garde de ne pas vous laisser séduire par la vaine sagesse. Il donne d’abord son avertissement, puis la raison : car en lui. A propos de l’avertissement, il commence par leur apprendre ce qui peut tromper ; il montre ensuite pourquoi ces choses sont trompeuses : selon une tradition. Que l’on peut tromper par une sagesse mondaine, il l’établit d’une double façon : [les sages du monde] trompent en se servant tantôt de principes réels de philosophie et tantôt de sophismes. Évitez l’un et l’autre : veillez à ce que personne, etc... . Méfiez vous des doctrines philosophiques : "Ta sagesse et ta science, ce sont elles qui t’ont séduit" (Isaïe XLVII, 10). Nombreux en effet sont ceux qui, par la philosophie, ont été séduits et éloignés de la foi : "La science de ces hommes les rend insensés" (Jérémie, X, 14). Sur les raisons de son avertissement, Paul dit : Méfiez-vous de ces vaines tromperies qui n’ont d’autre fondement qu’un brillant agencement des mots. "Ne vous laissez pas séduire par de vains discours" (Ephésiens V, 6).

Mais comment ces discours peuvent-ils séduire ? - Le séducteur prend les apparences du vrai tout en enseignant ce qui n’existe pas. Paul pose d’abord les principes de l’apparence du vrai, ensuite ceux du défaut d’existence. Apparences du vrai, dans deux sens, parce que les sophistes s’appuient sur l’autorité des philosophes : sur la tradition des hommes, dit l’Apôtre, c’est-à-dire ces doctrines que certains ont transmises en se fondant sur leur propre raison : "Le Seigneur connaît ces pensées des hommes et il sait qu’elles sont vaines". (Ps. XCIII, 11). D’autre part, elles sont le fruit du travail de la raison : ils veulent mesurer les choses de la foi à la mesure des choses humaines et non selon la divine sagesse ; beaucoup sont ainsi trompés. Paul dit : selon les éléments du monde, etc... "[Insensés ceux qui n’ont pas su] par la considération de ses œuvres, reconnaître l’Ouvrier" (Sag. XIII, 1). Car plus une cause est haute, plus élevé est l’effet; considérer des effets supérieurs dans des causes inférieures, c’est se tromper ; celui qui voudrait juger du mouvement de l’eau par la vertu même de l’eau ne comprendrait point la cause du reflux de la mer, tandis qu’il la comprendra s’il la considère dans l’influence de la lune. Combien donc se trompe celui qui étudie les oeuvres de Dieu selon les éléments du monde ! Telles sont les causes de ces « apparences du vrai ». Mais faut-il toujours rejeter les "traditions des hommes" et les raisonnements ? Non, mais seulement lorsque la raison naturelle procède selon ses propres lois et non selon le Christ. Paul le dira un peu plus loin (II, 19) : sans s’attacher au chef, duquel tout le corps, à l’aide des liens et des jointures, s’entretient et grandit par l’accroissement que Dieu lui donne". On peut aussi expliquer selon les éléments du monde : en mesurant les vérités de la foi selon la vérité des créatures. Ou bien l’Apôtre fait allusion aux païens voués au culte des idoles et disant que le ciel est Jupiter. Ou bien, s’il est fait allusion aux Juifs, il faut entendre par la philosophie les raisonnements de ceux qui veulent asservir aux observances légales, par les éléments du monde les pratiques corporelles : "Nous étions asservis aux éléments du monde" (Gal. IV, 3). Mais la première explication est préférable. En disant ensuite : parce qu’en lui, etc... Paul expose la raison des paroles qu’il vient de dire : tout ce qui n’est pas selon le Christ doit être rejeté.

Tout est dans le Christ

- Mais, dira-t-on, le Christ est-il si grand qu’il faille tout rejeter pour lui ? - Oui, répond l’Apôtre, et il le montre de trois manières : soit que vous le considériez dans se rapports avec Dieu, soit avec les fidèles : et vous êtes…, soit avec les anges : lui qui est la Tête. Donc, dit Paul, tout ce qui est contre lui, il faut le rejeter d’abord parce qu’il est Dieu. Il faut se tenir au Christ de préférence à tout le reste, car en lui habite, etc.... Dieu est en toutes choses, mais [de manières diverses] : en certaines créatures parce qu’il leur donne de lui ressembler de quelque manière à sa bonté, par exemple dans la pierre et autres choses de ce genre; ces créatures ne sont pas Dieu, mais elles ont en elles quelque chose de Dieu, non sa substance, mais quelque ressemblance de la bonté de son être; la plénitude de la Divinité n’est pas en elles parce que Dieu n’est point là selon sa substance. Dieu est aussi dans les âmes saintes, par son opération : par l’amour et la connaissance elles atteignent Dieu. Dieu est donc en elles par la grâce; non pas corporellement, mais selon les effets de cette grâce ; il n’y a pas ici non plus de plénitude car les effets de la grâce sont limités. Mais dans le Christ, Dieu habite corporellement, expression qui peut avoir un triple sens. Premièrement si l’on oppose le corps à l’ombre, comme l’Apôtre le fera un peu plus loin, II, 17: "Toutes ces choses n’ont été que l’ombre de celles qui devaient arriver, etc...", alors Dieu peut être présent soit comme en ombre soit corporellement, c’est-à-dire en réalité. Ainsi habitait-il en ombre dans la loi ancienne, tandis qu’il habite corporellement, c'est-à-dire réellement, véritablement, dans le Christ.

Deuxième sens : les saints jouissent de la présence de Dieu dans leur âme mais non dans leur corps : "Je sais que le bien ne se trouve pas en moi" (Romains, VII, 18), c’est-à-dire dans ma chair, tandis que dans le Christ la divinité habite corporellement. Dieu habite dans les saints par son opération, par l’amour et la connaissance qui sont l’œuvre de leur seule intelligence rationnelle. Mais dans le Christ Dieu habite par le fait qu’il a élevé cet homme à l’unité de la personne divine, de sorte que Dieu y remplit de sa présence tout ce qui est de l’homme, le corps et l’âme, tous deux unis au Verbe qui s’est fait chair : "Et le Verbe s’est fait chair" (Jean I, 14).

Troisième raison : on distingue une triple présence de Dieu dans les êtres : - Une présence commune à tous qui fait que Dieu est en eux par sa puissance, par sa présence et par son essence; - sa présence par la grâce, chez les saints; - enfin cette présence par l’union [hypostatique] qui n’appartient qu’au Christ. D’autre part le corps a trois dimensions. Et comme la plénitude de la divinité surabonde dans le Christ de ces trois manières, on dit qu’il y est corporellement. - La première dimension est comme la longueur parce que cette présence s’étend à tout; - la seconde comme la largeur, par la charité; la troisième dimension, c’est la profondeur, son incompréhensibilité. Mais, sur ce point, Nestorius fait erreur, disant que l’union avec le Verbe s’est faite par la présence seulement et que le Verbe n’a fait qu’habiter la chair [de l’homme]. L’Apôtre enseigne le contraire : "Il s’est anéanti lui-même, etc..." (Phil., II, 7). Faire sa demeure dans l’homme n’est pas s’anéantir, il faut pour cela se faire homme; aussi l’Apôtre ajoute-t-il : "en se rendant semblable aux hommes". Et donc on dit que le Christ "est habité", non comme si autre était celui qui habite et autre celui qui est habité, mais comme il est lui-même homme et Dieu, la plénitude de la divinité est en lui. Quand Paul dit : Vous êtes rendus parfaits en lui, etc...", il explique la même chose par comparaison avec les autres, comme s’il disait : de lui vous avez tout reçu. "Nous tous, nous avons reçu de sa plénitude, etc..." (Jean, I, 16). Il faut se rappeler que les Platoniciens enseignent que les dons divins nous arrivent par l’intermédiaire des substances séparées ; et cela est vrai au sentiment de Denys lui-même. Mais il faut voir ici quelque chose de spécial, parce que ces dons nous viennent immédiatement de celui qui comble les anges. "Le Fils unique de Dieu, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître, etc.." (Jean, I, 18). "[Le message de salut], annoncé d’abord par le Seigneur, nous a été sûrement transmis par ceux qui l’ont entendu de lui, etc..." (Hébreux II, 3). C’est pourquoi saint Paul dit : Lui qui est le chef de toute principauté et de toute puissance, en tant que leur roi et seigneur; mais non par conformité de nature, parce que, sous ce dernier rapport, il est chef de l’humanité : s’il parle de ces ordres angéliques, c’est qu’ils paraissent jouir de quelque prééminence.

Leçon 3 — Colossiens 2, 11-15 : II- CONTRE LE FAUX ASCETISME DES JUDAISANTS

2, 11 C'est en lui que vous avez été circoncis d'une circoncision qui n'est pas de main d'homme, par l'entier dépouillement de votre corps charnel; telle est la circoncision du Christ :

2, 12 ensevelis avec lui lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l'a ressuscité des morts.

2, 13 Vous qui étiez morts du fait de vos fautes et de votre chair incirconcise, Il vous a fait revivre avec lui ! Il nous a pardonné toutes nos fautes !

2, 14 Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire; il l'a supprimée en la clouant à la croix.

2, 15 Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal de la croix.

L’Apôtre vient de mettre les fidèles en garde contre la déception que cause la fausse sagesse du siècle; il va maintenant les prémunir contre les hérétiques qui voulaient les entraîner aux observances légales. Il leur apprend d’abord à éviter ces gens-là ; il réfute leurs théories fallacieuses : que personne, etc... et démontre que, le Christ a mis fin à ces observances légales ; ensuite il les rejette, montrant qu’on ne saurait plus y être obligé.

La circoncision spirituelle

Parmi les observances légales, la première est la circoncision, par laquelle les Juifs professaient leur observance de la loi ancienne, comme le baptême est pour nous le signe que nous professons la loi nouvelle : "Je déclare à tout homme qui se fait circoncire qu’il est tenu d’accomplir la loi tout entière." (Gal.V, 3). Mais, dit-il, les fidèles reçoivent comme une circoncision spirituelle, ce qui les dispense de la circoncision ancienne. Ainsi, il leur montre tout d’abord de quelle circoncision ils sont circoncis ; ensuite en qui leur est conférée la circoncision nouvelle : ensevelis; en troisième lieu, il leur donne les raisons de cette circoncision : vous qui étiez morts.

Il est, en effet, une circoncision de la chair que nous refusons désormais, et une circoncision de l’esprit : dans le Christ nous avons été circoncis d’une circoncision qui n’est pas de main d’homme, mais qui est spirituelle. Donc il rejette la circoncision charnelle et met en lumière la spirituelle : c’est en lui, c'est-à-dire dans le Christ, que vous avez été circoncis d’une circoncision qui n’est pas de main d’homme. "Le vrai Juif, ce n’est pas celui qui l’est au dehors, et la vraie circoncision, ce n’est pas celle qui paraît dans la chair. Mais le Juif, c’est celui qui l’est intérieurement, et la circoncision, c’est celle du coeur, dans l’esprit et non dans la lettre, etc..." (Rom. II, 28). D’une circoncision qui vous a dépouillés de ce corps de chair... Ces paroles peuvent s’entendre dans un double sens. Celui-ci d’abord : Vous qui êtes circoncis d’une circoncision qui n’est pas de main d’homme, vous demeurez dépouillés du corps charnel, etc..., c’est-à-dire de la corruption de la chair, car "la chair et le sang ne posséderont point le royaume de Dieu, etc..." (I Cor XV, 50). C’est une manière de dire : Vous êtes circoncis puisque vous n’avez plus les vices de la chair et que "vous avez dépouillé le vieil homme et ses oeuvres" (Col., III, 9). - Un autre sens serait : Vous n’êtes pas circoncis de cette circoncision de main d’homme [qui consiste dans le dépouillement du corps de chair] dont une partie est retranchée. Aussi une autre version porte : de la peau de la chair, c’est-à-dire d’une petite partie du corps qui est chair. Non pas qu’autre soit le corps et autre la chair, et Paul dit : de la chair par allusion à ce passage de la Loi où il est dit "Vous circoncirez votre chair, etc..." (Gen., XVII, 11), et pour montrer qu’il s’agit d’observances charnelles. Ce n’est pas cette circoncision que nous avons reçue, mais celle du Christ. De même en effet que Jésus-Christ, pour nous délivrer du péché, a pris la ressemblance de la chair de péché, c’est-à-dire a pris une chair passible, de même il s’est soumis, pour nous délivrer des observances légales, aux remèdes de la loi. Ou bien il s’agit de la circoncision que le Christ opère en nous, qui est une circoncision spirituelle : "dans l’âme et non dans la lettre" (Rom. II, 29).

En second lieu, Paul montre que nous recevons cette circoncision au baptême, qui est une circoncision spirituelle. Il explique d’abord que nous y trouvons la figure de la mort du Christ, ensuite que nous y sommes rendus conformes au Christ ressuscité : vous avez été ressuscités avec lui. Aussi dit-il : ensevelis, etc... Le baptême rappelle la mort du Christ, d’abord pour ceci : de même que Jésus, après avoir été cloué à la croix, fut enfermé dans le Sépulcre, ainsi le baptisé est plongé dans l’eau, et par trois fois, tout comme le Christ demeura trois jours dans le tombeau. Ensevelis également parce que le baptême rappelle aussi la mort du Christ en tant qu’il détruit le péché comme le Baptême. Et de même que Jésus est ressuscité du tombeau, ainsi devons nous ressusciter du péché en réalité, et de la corruption de la chair, en espérance de la résurrection : cela se fait par la foi à l’action de Dieu, qui l’a ressuscité. "Rétablis-moi, et je leur donnerai leur rétribution" (Ps. XL, 11). Croire à cette résurrection, c’est y être associé. "Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels" (Romains VIII, 11). Mais n’oublions pas que Jésus s’est aussi ressuscité lui-même, car Père et le Fils agissent ensemble. "Que j’éveille l’aurore !" (Ps. CVII, 3)

Quand Paul dit ensuite : Vous qui étiez morts, etc..., il montre la raison de cette ressemblance ; il l’établit d’abord, ensuite il explique ces paroles : Il a effacé, etc... Le sens littéral n’offre aucune difficulté. Vous êtes circoncis, a dit l’Apôtre, parce que le baptême vous a ensevelis avec le Christ et il compare le baptême à une mort et à une sépulture. Mais il serait peut-être plus logique de dire que saint Paul commence par dire que le baptême est une circoncision et qu’il montre ensuite pourquoi : le péché est une superfluité, comme l’est la chair du prépuce, et c’est pareil de quitter celui-ci [dans la circoncision] ou celui-là [dans le baptême]. C'est pour cela que l’Apôtre écrit : Vous qui étiez morts par vos péchés, c'est-à-dire à cause de vos péchés : "La mort dans le péché est la pire des morts" (Ps. XXXIII, 22). Et par l’incirconcision de votre chair, par la concupiscence charnelle, fruit du péché originel, vous qui étiez comme liés par la responsabilité des actes mauvais et des péchés mortels, le Christ vous a rendus à la vie avec lui, etc... Et cela en écartant de vous tout péché, "en vous pardonnant et en vous remettant toutes vos fautes". Être circoncis et être vivifiés, c’est donc la même chose, et c’est ce qui a lieu dans le baptême quand nous est appliqué le remède à la mort du péché et dans la circoncision par la rémission du péché originel.

Le pardon de la faute

Mais comment le Christ nous a-t-il pardonné ? Rappelons-nous que le péché a fait tomber l’homme dans deux maux : la responsabilité de la faute et la servitude du démon. Paul dit donc comment les péchés nous sont pardonnés ; d’abord en ce qui concerne le rachat de la servitude du démon ; ensuite en ce qui concerne l’effacement de la responsabilité de la faute : Il a dépouillé, etc... Aussi, dit saint Paul, le Christ a détruit l’acte, etc.... Ce décret peut s’entendre de deux manières : la première de la loi ancienne : "Le Christ a abrogé la loi des ordonnances avec ses prescriptions, etc..." (Ephésiens II, 15). Paul s’adresserait donc aux Juifs pour leur dire : Vous aussi, il vous a vivifiés. Le terme « cédule » signifie un écrit fait à la main et, à proprement parler, un acte pour la sûreté des contrats. Quiconque viole le décret de Dieu est coupable d’une faute. Le souvenir de cette prévention demeure à la fois en l’homme qui en est troublé et souillé, en Dieu qui doit juger, et dans les démons qui doivent torturer. Ce souvenir ainsi fixé est ce qu’on peut appeler la cédule. Le Christ a donc tout pardonné en détruisant cette cédule, c'est-à-dire en abolissant le souvenir de notre faute, en supprimant la loi; loi et cédule qui étaient l’une et l’autre contre nous, dit l’Apôtre, car la loi ne faisait que mettre en évidence notre péché sans nous aider, et la cédule rappelait la nécessaire punition. Et Paul dit ordonnances légales parce que, s’il pardonne, le Christ ne peut pas faire que vous n’ayez point péché, mais seulement effacer le souvenir de votre faute en Dieu qui ne châtiera pas, dans les démons qui ne pourront accuser, et en vous qui n’en serez plus attristé. "Heureux celui dont la transgression a été remise, dont le péché est pardonné, etc... " (Ps XXXI ,1) ! Mais l’Apôtre s’adresse communément non seulement aux Juifs, mais à tous, et rappelle le précepte donné au premier homme : "Tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourra certainement" (Gen., II, 16). L’homme viola cette défense, et de cette transgression il restait le souvenir, la cédule qui témoignait contre nous et que le Christ a fait disparaître. Comment ? en la clouant à la croix, et ainsi il l’a supprimée, etc... . C’était la coutume, quand un débiteur s’acquittait entièrement, qu'on détruisait la cédule [de sa dette]; ainsi pour l’homme qui était sous la dette du péché : le Christ a payé pour nous en souffrant : "Devrai-je donc rendre ce que je n’ai pas pris ?" (Ps LXVIII, 5). Cette cédule a été détruite au moment même où il mourait, il l’a fait disparaître du milieu des créatures, c'est-à-dire qu’il l’a effacée de la nature même des choses et, en la clouant à la croix qui satisfaisait à Dieu et effaçait notre péché.

La délivrance de la servitude

Ensuite quand saint Paul dit : Il a dépouillé, il montre comment le Christ nous a délivrés de la servitude du péché. Imaginons en effet qu’ un usurier tienne son débiteur captif à cause d’une caution : ce ne serait pas assez de détruire la cédule de garantie, si le débiteur n’était pas libéré. Ainsi du Christ : Paul dit : Il a dépouillé les Principautés et les Puissances, etc..., ce dépouillement fait référence aux hommes saints morts avant la Passion du Christ ; aussi le Christ les a-t-il libérés de l’enfer par un dépouillement : "Pour toi aussi, à cause du sang de ton alliance, je retirerai tes captifs de la fosse sans eau" (Zach. IX, 11). "Arrachera-t-on au puissant sa proie, et les justes qu’on a faits captifs échapperont-ils ?" (Isaïe XLIX, 25). Par contre, si par « dépouillement » Paul fait référence aux vivants, alors il les a libérés des démons. "Qu’il en survienne un plus fort qui le vainque, il lui enlève toutes les armes dans lesquelles il mettait sa confiance, et il distribue ses dépouilles". (Luc XI, 22). "Le prince de ce monde sera chassé dehors" (Jean, XII, 31). Donc, dit Paul : Il a dépouillé les Principautés et les Puissances, c'est-à-dire les démons eux-mêmes. Car "nous avons à lutter contre les princes, contre les puissance contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, etc..." (Ephésiens VI, 12). Hardiment, ces saints, il les a livrés, en tant qu’il a autorité : dans le ciel, sur les morts ; et dans son règne de gloire et de grâce, sur les vivants. Ou alors il les a livrés, c'est-à-dire mis dehors, expulsés, ces Principautés et ces Puissances, de l’homme : "Bras du Seigneur, élevez-vous! Armez-vous de force, etc..." (Isaïe LI, 9). A la face du monde, c'est-à-dire par un jugement éclatant grâce auquel on connaîtrait qu’ils étaient délivrés. Autrefois en effet, le monde entier était asservi aux idoles, ce n’est plus le cas maintenant. Mais à la face du monde peut aussi signifier : en présence de la multitude des Anges, en descendant en cette partie des enfers où étaient les saints et en montant aux cieux ; il les a entraînées dans son triomphe par sa propre vertu. "…par sa vertu puissante qui lui assujettit toutes choses (Phil. III, 21). Une autre version porte : En se dépouillant de sa chair, il a confirmé par son exemple les Principautés et les Puissances, en triomphant avec confiance. Cela s’explique ainsi : en se dépouillant de sa chair, c'est-à-dire par sa condition mortelle, d’homme mortel ayant un corps corruptible : "Ni la chair ni le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu." (I Cor. XV, 50). "Une fois ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus : la mort sur lui n’a plus d’empire (Rom VI, 9) ; "si nous avons connu le Christ selon la chair, à présent nous ne le connaissons plus de cette manière." (II Cor. V, 16). Il a confirmé par son exemple, c'est-à-dire : par son exemple il a montré comment il faut vaincre ces puissances. Le reste du texte ne change pas.

Leçon 4 — Colossiens 2, 16-23 : Les observances abolies

2, 16 Dès lors, que nul ne s'avise de vous critiquer sur des questions de nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles lunes ou de sabbats.

2, 17 Tout cela n'est que l'ombre des choses à venir, mais la réalité, c'est le corps du Christ.

2, 18 Que personne ne vous séduise, en se complaisant dans d'humbles pratiques, dans un culte des anges, tandis qu’il s’égare en des choses qu’il n’a pas vues, bouffi qu'il est d'un vain orgueil par sa pensée charnelle,

2, 19 et qu’il ne s'attache pas à la Tête dont le Corps tout entier reçoit cohésion et accroissement, par les liens et jointures, pour réaliser sa croissance en Dieu.

2, 20 Du moment que vous êtes morts avec le Christ aux éléments du monde, pourquoi vous plier à des ordonnances comme si vous viviez encore dans ce monde ?

2, 21"Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas",

2, 22 tout cela pour des choses vouées à périr par leur usage même ! Voilà bien les prescriptions et doctrines des hommes !

2, 23 Ces sortes de règles peuvent faire figure de sagesse par leur affectation de religiosité et d'humilité qui ne ménage pas le corps; en fait elles sont sans valeur réelle et ne servent qu’à la satisfaction de la chair.

L’Apôtre a montré plus haut que les observances légales ont donc été accomplies dans le Christ lorsqu’il s’est soumis à la circoncision, profession publique de ces observances; il en conclut maintenant que nous ne sommes point obligés aux préceptes cérémoniels de la Loi. Ces préceptes étaient au nombre de quatre : les sacrifices qui étaient offerts à Dieu, les choses sacrées, les sacrements, les observances. Les sacrifices étaient ceux qu’on offrait à Dieu comme les brebis, les génisses, etc. Les choses sacrées étaient entre autres les vases, les jours voués aux solennités. Les sacrements étaient au nombre de trois, la circoncision, l’agneau pascal et la consécration des prêtres. Quant aux observances, elles concernaient le détail de la vie du peuple d’Israël comme la nourriture, le vêtement, et autres détails de ce genre. Quelques-uns de ces préceptes s’adressaient seulement à un petit nombre de Juifs, par exemple ceux qui regardaient les saints sacrifices, les vases sacrés, etc... : l’Apôtre n’en parle pas. D’autres, au contraire, étaient faits pour tout le peuple, comme pour nous le baptême, et ce sont de ceux-là qu’il est fait mention. L’Apôtre parle particulièrement des observances qui défendaient de manger certains aliments : Lév. XI, 26 qui concerne les quadrupèdes qui n’ont pas la corne divisée ; en matière de boisson, un vase qui n’avait pas de couvercle et était réputé pour cela impur avec tout ce qu’il contenait. Que personne donc ne vous juge sur le manger, c'est-à-dire n’estime que vous êtes condamnables parce que vous faites usage d’aliments ou de boissons défendues par la Loi. "Que celui qui ne mange pas ne condamne point celui qui mange, etc... " (Rom., XIV, 3). Saint Paul parle ensuite des rites sacrés se rapportant à la solennité des temps. L’ancienne loi avait des solennités perpétuelles, comme le sacrifice du matin et du soir, et d’autres qui ne se célébraient qu’à des temps déterminés, d’autres encore qui avaient lieu plusieurs fois par an, ou une seule fois comme la Pâque, la Scénopégie, la Pentecôte; soit assez fréquemment comme le sabbat qui était hebdomadaire et la néoménie, mensuelle. Voici la justification de ces fêtes. Leur fin à toutes, c’est la gloire de Dieu. Nous glorifions Dieu d’abord pour ce qui est éternel : c’est le motif du sacrifice perpétuel; puis pour ce qui tient au temps : et cela concerne tout le statut des hommes. Et [il faut que l’homme rende hommage] pour tous les bienfaits reçus pour sa création d’abord, et c’est la raison du sabbat : "Souvenez-vous de sanctifier le jour du sabbat" (Exode XX, 8), et on en donne la raison : c’est que le Seigneur s’est reposé le septième jour, lequel, allégoriquement signifie le repos du Christ dans le tombeau, et anagogiquement le repos de l’âme en Dieu. Rendons hommage pour notre conservation et prolongation qui se font dans le temps; et comme les Juifs réglaient le temps d’après le cours de la lune, l’Apôtre parle de la néoménie, ou nouvelle lune. Les Juifs avaient, en outre, des motifs particuliers [de célébrer des fêtes], par exemple leur délivrance; il y avait dond d’autres solennités qui s’ajoutaient : aussi saint Paul parle des "jours de fête", ou des Néoménies (qui avaient lieu chaque mois) et "des jours de sabbat" (chaque semaine). Paul dit : les sabbats. Le sabbat est le jour du repos, mais les Juifs avaient plusieurs sabbats, car ils marquaient le septième jour et sept semaines, c’est-à-dire la Pentecôte qui vient dans la septième semaine après la Pâque, le commencement de l’année, le septième mois et la septième année, dans laquelle on remettait les dettes, et la septième semaine dans laquelle se célébrait le jubilé. Voilà pourquoi l’Apôtre parle des jours de sabbat, comme pour dire : Que personne ne vous condamne si vous n’observez point ces fêtes, car "ce n’est là que l’ombre de ce qui doit venir ensuite", c'est-à-dire du Christ. La vérité resplendissant, l’ombre doit s’évanouir. "La réalité se trouve dans le corps du Christ." Si vous voyez l’ombre, vous vous attendez à ce que le corps suive : or les observances légales sont l’ombre qui précédait le Christ et annonçait sa venue; Paul dit donc le corps pour signifier que la réalité se trouve dans le Christ, tandis que l’ombre concerne la Loi.

Les imposteurs

L’Apôtre poursuit : Que personne ne vous séduise, etc…Il s’en prend aux séducteurs et aux imposteurs. Il avertit d’abord les Colossiens de ne pas se laisser tromper, ensuite il convainc ceux qui l’ont été : si donc vous êtes morts. De même il les met en garde contre la séduction, puis il montre par quoi ils se laissent séduire : en se complaisant dans d’humbles pratiques ; en troisième lieu en quoi il y a séduction : qu’ils n’ont pas vues. Paul dit donc : Que personne ne vous séduise, c’est-à-dire ne vous détourne de la vérité que je vous ai annoncée. "Que personne ne vous séduise par de vains discours." (Ephésiens V, 6). Car ces faux apôtres séduisent par une humilité affectée et introduisent les observances légales en se servant d’une sainteté feinte. La vraie sainteté repose sur deux points essentiels une vie humble et la glorification de Dieu; ces faux apôtres faisaient parade d’humilité en affectant de ne pas s’occuper des choses du monde : [en se complaisant] dans d’humbles pratiques, dit l’Apôtre : "Il y en a. qui s’humilient malicieusement et dont le fond du coeur est plein de tromperie" (Ecclés. XIX, 29). Ils prétendaient aussi prêcher à la gloire de Dieu : dans un culte des Anges. Selon Cicéron en effet, la religion consiste à rendre culte et respect à une nature quelconque qu’on appelle divine. "Ils ont les dehors de la piété, mais ils ont rejeté le pouvoir [de Dieu]" (II Tim III, 5). La Glose lit ainsi : dans la religion, etc... parce que ces gens s’efforcent d’être pris pour des anges, c'est-à-dire pour des envoyés de Dieu : "Gardez-vous des faux prophètes, etc..." (Matth. VII, 15). Ou bien, à la lettre : dans le culte des anges, parce que la Loi ancienne a été édictée "par le ministère des Anges" (Gal. III, 19). "Si déjà la parole promulguée par des anges a eu son effet, etc..." (Hébr. II, 2). Les séducteurs prétendaient qu’il fallait honorer la Loi parce qu’elle avait été transmise par des anges.

En réalité, ces séducteurs péchaient triplement : en même temps contre la science, la justice et la foi. Contre la science, car, dit l’Apôtre, ils s’égarent en des choses qu’ils n’ont pas vues, ils prétendent à force de les répéter, persuader des choses qu’ils ignorent : Que personne ne vous séduise.. Ils ignorent en effet à quelle fin fut donnée la Loi ? "ils ont la prétention d’être des docteurs de la loi, et ils ne comprennent ni ce qu’ils disent ni ce dont ils se portent garants." (I Tim. I, 7). Ils pèchent contre la justice : "Ils s’enflent d’un vain orgueil", bien qu’ils fassent parade d’humilité. Ici Paul distingue : toute leur religion est inutile, ils marchent en vain, car leurs oeuvres ne servent à rien pour la vie éternelle : "ses efforts sont infructueux." (Sagesse III, 11). "Que son travail soit vain, elle ne s’en inquiète pas." (Job XXXIX, 16). C’est à cause de leur humilité affectée que l’Apôtre dit qu’ils s’enflent d’orgueil, etc... Entre l’enflure et la plénitude il y a cette différence que être plein, c’est être plein de la vérité, tandis que l’enflure ne cache que le vide : "Le Seigneur les brisera, et, réduits au silence, les précipitera" (Sag., IV, 19); c’est en ce sens qu’il faut comprendre l’expression "la science enfle" (I Cor. VIII, 1). Tandis que la sagesse est grave : ce qui enfle, c’est ce qui n’est pas de Dieu. "Ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, etc... ".

La croissance du Christ mystique

Troisièmement, quand l’Apôtre dit : sans s’attacher au chef, c'est-à-dire au Christ, ces séducteurs pèchent contre la foi ; se séparer de lui, c’est l’erreur, ce sont les ténèbres : "Si quelqu’un n’adhère pas à la doctrine qui est conforme à la piété, etc..." (I Timothée VI, 3).

Mais pourquoi dit-on que le Christ est la tête ? Parce que de lui dépend toute la vie du corps qui est l’Eglise. Le corps naturel jouit de deux qualités : l’union des membres et leur accroissement ; c’est ce que le Christ donne à l’Eglise car de lui dépend tout le corps ; "Quoique plusieurs, nous ne formons qu’un corps en Jésus-Christ." (Romains XII, 5). Ici saint Paul parle des jointures; on peut, en effet, distinguer dans le corps, l’union par le contact, comme de la main et du bras, du bras et de la poitrine, etc... ; et l’union par connexion des nerfs : cohésion et accroissement. Ainsi dans l’Eglise existe d’abord l’union par la foi et la science : "Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême" (Eph., IV, 5). Mais cela ne suffirait pas si ne s’ajoutaient le noeud de la charité et le lien des sacrements : A l’aide des jointures, car par la charité un membre vient en aide à l’autre, et tout le corps grandit par le Christ, qui lui-même comme corps [mystique], en reçoit l’accroissement que Dieu produit en nous. "Heureux l’homme qui ont en toi leur secours ; les montées leur sont à cœur, etc..." (Ps LXXXIV, 6). De Dieu, c'est-à-dire du Christ, qui produit l’accroissement du corps, c'est-à-dire de l’Église. "En vue du perfectionnement des saints, pour l’œuvre du ministère, pour l’édification du Corps du Christ, etc... " (Eph. IV, 12).

Reproches aux faibles

En disant ensuite : Du moment que vous êtes morts, etc... l’Apôtre se met à reprendre ceux qui se sont laissés tromper. Il explique d’abord la raison de sa réfutation de leur condition de trompés, ensuite de la condition des points sur lesquels ils ont été trompés : tout cela pour des choses. Ils étaient libres, car ils étaient aussi bien morts à la loi qu’au péché et n’avaient plus à l’observer : S’il est vrai que vous êtes morts avec le Christ, morts à la loi, aux éléments du monde, c’est-à-dire aux observances légales, - car les Juifs servaient le vrai Dieu, mais ils vivaient sous les éléments du monde, liés par nature à ces élements -, pourquoi, maintenant que vous connaissez la vérité, agissez-vous comme si vous viviez dans le monde, à l’exemple des Juifs, et vous soumettez-vous à ces prescriptions : Ne touchez pas ceci, car ce serait un péché, ne mangez pas du porc ou de l’anguille ?" (Lév. XI, 7, 11).

Quand l’Apôtre dit : Tout cela pour des choses, etc... , il veut dire que ce sont des choses qui sont issues de la Loi et qu’elles sont nuisibles, vaines et pesantes. Il ajoute : "Ce sont choses qui vont à la corruption"; depuis la passion du Christ, elles sont mortelles pour ceux qui mettent en elles leur espérance, et depuis la promulgation de la grâce, mortelles, dans un sens absolu, pour tous. Je dis cela d’après l’opinion de saint Jérôme et de saint Augustin sur le chapitre II de la lettre aux Galates. Ce sont dons des choses qui mènent à la corruption et à la mort. - Mais alors, dira-t-on, pourquoi lire l’Ancien Testament ? - Aussi bien le lisons-nous pour y trouver un témoignage, et non pour le mettre en pratique. Encore une fois, ces choses vont à la corruption par l’usage même qu’on en fait, car elles ne sont pas prises pour le témoignage, mais pour en faire usage.

Et elles sont vaines, sans fondement aucun dans la sagesse et dans l’autorité. Elles ne s’appuyent pas sur l’autorité divine, mais sur une autorité humaine ; aussi Paul dit-il que ces défenses ne sont que des préceptes. "Mais, direz-vous, n’est-ce pas Dieu qui les a prescrits ? - Oui, mais pour un temps, jusqu’à la venue de la vérité. "Vous avez mis à néant la parole de Dieu par votre tradition" (Matth. XV, 6). Ces préceptes ne s’appuyent pas sur la raison parce qu’ils ont quelque renom de sagesse avec leur superstition et leur humilité ; c’est comme si Paul voulait dire : ils ne sont pas raisonnables parce qu’ils ne mènent qu’à la superstition, c'est-à-dire à une religion hors de la mesure et dont le temps est passé. Et cette humilité ne pourrait être que simulée, comme un abaissement, puisque, délivrés par le Christ de la servitude de la Loi, nous n’avons pas à nous y soumettre de nouveau ? "N’allez pas vous remettre sous le joug de l’esclavage" (Gal. V, 1).

Encore si ces observances étaient utiles, pourrait-on en garder quelques-unes, bien qu’elles s’appuient sur la seule autorité humaine, et non sur l’autorité divine. Mais ce n’est pas le cas. En effet elles sont lourdes et gênantes, considérées en elles-mêmes; or il y a trois choses que nous désirons : le repos, l’honneur et la satiété ; ces observances légales ne nous les donnent pas : ni une certaine satiété, puisqu’elles nous privent de nourriture; ni le repos, car c’est un vrai travail de se soumettre à tant d’observances; ni l’honneur, car ce sont des pratiques humiliantes, comme de se couvrir de cendres, et autres choses du genre. "C’est un joug que ni nos pères, ni nous n’avons pu porter?" (Act., XV, 10). Avec ce mépris pour le corps, poursuit l’Apôtre, c'est-à-dire pour l’Église, elles n’ont en réalité aucune valeur, comprenez pour la gloire de Dieu, et ne servent qu’à contenter la chair, c'est-à-dire qu’à assouvir nos sens charnels.

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