SOMMAIRE : La convenance de la mort du Christ se prouve par sa mort même, qui l’a rendu l’auteur du salut de tous.
14. Et ainsi parce que les enfants sont d’une nature composée de chair et de sang, il a aussi lui-même participé à cette même nature, afin de détruire par sa mort, celui qui était le prince de la mort, c’est-à-dire le diable ;
15. Et de mettre en liberté ceux que la crainte de la mort tenait dans une continuelle servitude pendant leur vie.
16. Car il ne s’est pas rendu le libérateur des anges, mais il s’est rendu le libérateur de la race d’Abraham.
17. C’est pourquoi il a fallu qu’il fût en tout semblable à ses frères, afin qu’il fût devant Dieu un pontife compatissant et fidèle en son ministre, afin d’expier les péchés du peuple.
18. Car c’est des peines et des souffrances mêmes, par lesquelles il a été tenté et éprouvé, qu’il tiré la vertu et la force de secourir ceux qui sont aussi tentés.
Saint Paul, dans ce qui précède, a prouvé la convenance de la mort du Christ, du point de vue de Dieu le Père qui l’a permise ; il donne ici une autre preuve de cette convenance, du point de vue du Christ qui l’a soufferte. Il a dit du Christ qu’il était l’auteur du salut des fidèles ; il se propose donc maintenant d’expliquer comment il est devenu tel par sa mort. A cet effet, il fait trois choses : I° Il rappelle la condition de la nature par laquelle il a pu souffrir et mourir ; II° il énumère les avantages qu’il nous a procurés par sa mort (verset 14) : afin de détruire par sa mort ; III° il prouve ce qu’il a avancé (verset 16) : car il ne s’est pas rendu le libérateur des anges.
I° Il dit donc : J’ai établi que le Christ lui-même et ses enfants viennent tous d’un même principe, et qu’il les a appelés ses frères. Il était donc convenable qu’il leur fût semblable, non pas seulement en ce qu’il les fait entrer en participation de la nature divine, ce qui a lieu par un don de la grâce, mais encore en ce que lui-même a pris leur nature. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 14) : Et ainsi parce que les enfants sont d’une nature composée de chair et de sang, il a aussi lui-même participé à cette même nature. Remarquez que par ces expressions « chair et sang », on en tend quelquefois la nature même composée de chair et de sang ; (Gen., XI, 23) : "Voilà maintenant l’os de mes os et la chair de ma chair." Alors par la chair on désigne le corps, suivant cette parole de Job (X, 11) : "Vous m’avez revêtu de peau et de chair" ; par le sang on désigne l’âme, non pas que l’âme soit le sang lui-même, mais parce que l’âme ne peut demeurer dans le corps sans le sang. Parfois, par la chair et le sang, on comprend également les vices de la chair et du sang (Matth., XVI, V, 17) : "Ce n’est pas la chair et le sang qui vous ont révélé ceci" ; parfois aussi la corruptibilité même de la chair et du sang ; (I Corinth., XV, 50) : "La chair et le sang ne peuvent jamais posséder le royaume de Dieu, et la corruption ne possédera pas un héritage incorruptible." Dans ce que nous expliquons, il n’est pas question des vices, car le Christ s’est uni notre nature, sans le péché, mais avec sa passibilité, puisque la chair qu’il a prise est semblable à la chair du péché ; (Rom., VIII, 3) : "[son propre Fils], revêtu d’une chair semblable à celle qui est sujette au péché." Le Christ a donc participé à la nature des enfants, ou même encore à la chair et au sang. Il a été en tout semblable à cette nature, parce que la chair qu’il a prise, n’est pas une chair imaginaire, comme a dit Manès ; il ne l’a pas prise accidentellement, comme l’a prétendu Nestorius, mais il a participé à la chair et au sang véritables, comme les enfants eux-mêmes, et dans l’unité d’une même personne. Quant à ce qui est dit ici, que le Christ a participé à la chair et au sang, il ne faut pas l’entendre dans le sens de ceux qui comprennent par ces termes les vices de la chair et du sang, parce qu’il n’a pas pris ni connu le péché ; mais il faut l’expliquer de la substance même de la chair animée, car il a pris la chair et l’âme. Il faut également l’entendre de la passibilité de la chair, car il s’est uni notre nature passible. Le sens est donc celui-ci : parce que les enfants, c’est-à-dire les fidèles ont une nature passible, lui-même, c’est-à-dire le Christ, a participé à la même nature, soit celle des enfants, c’est-à-dire à la nature de la chair et du sang, ou à la même nature, c’est-à-dire à la chair et au sang, non pas imaginaires, comme a pu le rêver Manès, non pas dans les accidents seulement, comme le suppose Nestorius, mais d’une manière semblable à nous, de la même manière que nous, nous y participons, comprenez : selon la vérité de la chose, à savoir personnellement et substantiellement. Car, pour ce qui est de nous, nous y participons en personne ; or, c’est ainsi que le Christ a pris cette chair et ce sang, et se les a unis dans l’unité de sa personne ; (Jean, I, 14) : "Le Verbe s’est fait chair." On peut aussi entendre par la chair et le sang, la chair et le sang du Christ, suivant cette parole de saint Jean (VI, 55) : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang" ; auxquels les enfants, c’est-à-dire les apôtres, participèrent dans la Cène ; or le Christ y participa comme eux, parce qu’il prit comme eux cette chair et ce sang. Saint Chrysostome le dit expressément sur (Matth., XXVI, 26) : "Le Christ but lui-même son propre sang," c’est pourquoi il dit en saint Luc (XXII, 15) : "J'ai désiré avec ardeur, etc..."
L’Apôtre explique ensuite les avantages que le Christ nous a procurés par sa mort, quand il dit (verset 14) : afin que par sa mort il détruise, etc... Sur ceci, il considère ces avantages : I. du côté du démon qui nous tenait captifs ; II. du côté des hommes, qui étaient en captivité (verset 15) : et de mettre en liberté.
I. Il dit donc : Si le Christ a participé à la chair et au sang, c’est-à-dire, s’il a pris notre nature, afin que par elle il puisse et souffrir et mourir, ce qu’il ne pouvait pas dans sa nature divine, c’est (verset 14) : afin de détruire par sa mort, celui qui avait l’empire de la mort, c’est-à-dire, le démon.
Comment donc le démon a t-il l’empire de la mort ? Est-ce que cet empire n’appartient pas à Dieu seul ? (I Rois, II, 6) : "Le Seigneur ôte et donne la vie !" et (Deutér., XXXII, 39) : "C’est moi qui fais mourir et c’est moi qui fais vivre." Nous répondons que la puissance de mort existe d’une manière bien différente dans le juge qui l’inflige en quelque sorte, quand il prononce cette peine, et dans ce brigand, qui achète la mort pour lui-même par ses méfaits. Dieu possède, dans le premier sens, l’empire de la mort ; (Gen., II, 17) : "Au moment où vous mangerez du fruit de cet arbre, vous mourrez de mort" ; le démon la possède dans le second sens : en persuadant à l’homme le péché, il le voue à la mort ; (Sag., II, 24) : "C’est par l’envie du diable, que la mort est entrée dans le monde."
L’Apôtre a dit (verset 14) : afin de détruire, non quant à la substance qui, dans le démon, est incorruptible, non quant à la malice, en sorte qu’à un temps donné, le démon devienne bon, comme l’a prétendu Origène [(Periarchion)], mais quant au domaine que lui donne sa puissance ; (Jean, XX, 31) : "C’est maintenant que le monde va être jugé ; c’est maintenant que le prince du monde va être chassé dehors" ; (Coloss., II, 15) : "Ayant désarmé les principautés et les puissances, il les a menées hautement en triomphe à la face de tout le monde, après les avoir vaincues en lui-même." Or cet effet a été produit par la mort du Christ, pour trois raisons :
1. La première du côté du Christ : c’est, en effet, un des droits de la justice que le vainqueur soumette à sa puissance le vaincu ; (II Pierre, II, 19) : "Quiconque est vaincu est esclave de celui qui l’a vaincu" ; or le Christ a vaincu le diable ; (Apoc., V, 5) : "Voici le lion de la tribu de Juda ; il a remporté la victoire." Il est donc juste que le diable lui soit soumis ; (Luc, XI, 21) : "Lorsqu’un homme fort et armé garde la maison, etc…"
2. La seconde raison est prise du côté du diable. La justice, en effet, exige que quand on abuse de la puissance qui est confiée, on en soit privé : or, Dieu le permettant ainsi, le diable a reçu puissance sur les pécheurs qu’il a séduits, mais non sur les bons ; ayant donc voulu étendre cette puissance sur le Christ lui-même, qui ne connut pas le péché ; (Jean, XIV, 30) : "Voilà le prince de ce monde qui vient et il n’y a rien en moi qui lui appartienne;" il a mérité de la perdre.
3. La troisième raison est prise de notre côté. Il est juste que le vaincu soit l’esclave du vainqueur, ainsi qu’il a été dit ; et l’homme par le péché, était l’esclave du démon ; (Jean, VIII, 34) : "Quiconque commet le péché est l’esclave du péché." Il était donc à ce titre soumis au démon, et livré au péché. Le Christ a payé le prix de notre péché ; (Ps. LXVIII, 5) : "J’ai payé ce que je n’avais pas pris." La cause de la servitude, c’est-à-dire le péché, étant donc détruite, l’homme a été délivré par le Christ. Or, il faut savoir que nulle autre satisfaction ne fut d’une valeur convenable. L’homme, en effet, était débiteur. Un homme sans doute peut bien satisfaire pour un autre par la charité, mais aucun ne pouvait le faire pour la nature humaine toute entière, parce qu’il n’a pas puissance sur cette nature. Le genre humain lui-même ne pouvait pas non plus satisfaire d’une manière suffisante, parce qu’il était tout entier sous la servitude du péché. Un ange ne le pouvait pas davantage, parce que cette satisfaction a pour fin la gloire qui excède la nature de l’ange. Il était donc nécessaire que ce soit un homme qui soit tenu de satisfaire, et Dieu, qui, ayant seul puissance sur tout le genre humain, pût aussi le faire pour tout le genre humain. Par sa mort, Jésus-Christ Dieu et homme, a donc détruit celui qui était le prince de la mort.
II. Quand saint Paul dit à la suite (verset 15) : et de mettre en liberté ceux que, etc... ; il rappelle un autre avantage pris de notre côté. Il faut, à ce propos, savoir que ce qui rend l’homme esclave du péché, c’est qu’il se laisse entraîner à ce péché même ; or entre toutes les choses [qui portent à commettre le péché], il en est deux surtout qui y poussent plus efficacement, à savoir l’amour des biens présents, qui nous fait nous enflammer pour le mal, et la crainte des maux présents qui fait tomber dans de dangereux découragements. C’est d’eux qu’il est dit, au psaume LXXIX, 17 : "La vigne a été toute brûlée," quant à la première cause, "et toute renversée," quant à la seconde. Ces deux causes peuvent se confondre, car plus on aime un bien, plus on craint le mal qui lui est opposé. Ce sont là les liens qui retiennent et entraînent l’homme dans le péché ; la crainte surtout, plus puissante sur la volonté que l’amour. Ainsi nous voyons que les bêtes sauvages, par crainte des châtiments, résistent à leurs plus violents appétits ; ainsi encore la crainte retient les hommes. Or entre toutes les craintes, celle de la mort est la plus puissante. Elle est, en effet, le sommet de la terreur. Si donc l’homme vient à bout de surmonter cette crainte, il surmonte toutes les autres, et, la crainte vaincue, tout amour déréglé du monde est également vaincu. Voilà pourquoi le Christ, par sa mort, a brisé ce lien, en détruisant la crainte de la mort, et par suite l’amour de la vie présente. Quand, en effet, l’homme considère que le Fils de Dieu, le Maître de la mort, a voulu mourir, il ne craint pas de mourir lui-même. C’est de là aussi qu’avant la mort du Christ on entendait dire, dans l’Ecclésiastique (XVI, 1) : "O mort ! que ton souvenir est amer !", mais depuis la mort du Christ, l’Apôtre s’écrie (Philipp., I, 23) : "Je désire d’être dégagé des liens du corps, et d’être avec le Christ !" De là encore en saint Matthieu (X, 28) : "Ne craignez pas ceux qui tuent le corps etc... " Saint Paul dit donc (verset 15) : et de mettre en liberté ceux que la crainte de la mort tenait dans la servitude," à savoir la servitude du péché, pendant toute leur vie, qu’ils désiraient trop vivement prolonger. Ou autrement encore : l’homme était soumis à une double servitude, celle de la loi et celle du péché. De là (Actes, XV, 10), la loi est appelée "un joug, que ni nos Pères ni nous n’avons pu porter." Car (Exod., XVII, 42) : "Les mains de Moïse étaient lourdes" ; (Galat., IV, 5) : "[Dieu a envoyé son Fils] pour racheter ceux qui étaient sous la loi." Ils étaient depuis soumis à la servitude du péché. Or, le Christ nous a délivrés de l’une et de l’autre de ces servitudes. La différence, en effet, entre l’Ancien et le Nouveau Testament, c’est la crainte et l’amour. Le caractère du Nouveau, c’est l’amour ; (Jean, XIV, 15) : "Si vous m’aimez, gardez mes commandements." L’Ancien Testament fut au contraire une loi de crainte ; (Rom., VIII, 15) : "Car vous n’avez pas reçu l’esprit de servitude qui vous retienne encore dans la crainte." C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 15) : afin de délivrer ceux qui par la crainte de la mort corporelle, qu’infligeait la loi, étaient pendant toute leur vie, soumis à la servitude de la loi.
On demande ici pourquoi le Christ ne nous a pas aussitôt délivrés de la mort, mais seulement de la crainte de la mort ? Il faut dire qu’il nous a immédiatement délivrés de la mort, relativement à sa cause, mais pas encore de la mort elle-même, bien qu’il nous ait délivrés de la crainte de la mort. La raison en est que s’il nous eût délivrés de la mort corporelle, les hommes alors se seraient mis à son service seulement pour les biens corporels ; ainsi disparaîtrait le mérite de la foi et de l’espérance. D’ailleurs les peines elles-mêmes nous sont méritoires pour la vie éternelle ; (Actes XIV, 21) : "C’est par beaucoup de peines que, etc..." Il faut de plus remarquer que le Christ nous a délivrés de la crainte de la mort, d’abord en nous faisant entrevoir la future immortalité, et sous l’impression de cette espérance, l’homme redoute peu la mort temporelle ; (I Corinth., XV, 20) : "Le Christ étant ressuscité d’entre les morts, il est devenu les prémices de ceux qui dorment, etc..." ; ensuite en goûtant volontairement la mort, ce qui nous a rendus plus empressés à souffrir la mort pour lui ; (I Pierre, II, 21) : "Le Christ a souffert pour nous, vous laissant un exemple, etc... " ; troisièmement en nous ouvrant, pour arriver à la gloire, une entrée qui avant sa mort nous était fermée, en sorte que par là non seulement nous ne craignons pas la mort, mais la désirons ; (Phil., I, 23) : "Je désire d’être dégagé des liens du corps pour être avec Jésus-Christ, etc..."
III° Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 16) : car il ne s’est pas rendu le libérateur des anges, il montre les avantages que nous a procurés la mort du Christ. Il établit : I. que le Christ par sa mort a été notre libérateur, et il le prouve par la condition de la nature passible qu’il s’est unie ; II. il en conclut qu’il dut avoir la ressemblance avec nous (verset 1) : C’est pourquoi il a fallu. ; III. il fait ressortir l’utilité de cette ressemblance (verset 17) : afin qu’il fût devant Dieu un pontife compatissant.
I. Il dit donc : J’ai établi que le Christ, par sa mort, nous a délivrés du péché et de la mort. Nul doute qu’à n’envisager que la condition de la nature, l’ange ne soit plus grand que l’homme ; mais l’ange n’ayant été ni soumis à la servitude, ni digne de mort, le Christ ne s’est pas uni la nature des anges. Que si le Christ eût pris cette nature, c’eût été sans aucun doute à cause de sa dignité ; mais nous ne lisons nulle part qu’il se soit rendu le libérateur des anges, il s’est rendu le libérateur de la seule race d’Abraham, c’est-à-dire, de la nature humaine, non pas d’une nature idéale, mais dans son individualité et dans sa petitesse, issue d’Abraham ; (Matth., I, 1) : "Généalogie de Jésus-Christ, fils d’Abraham, etc..." L’Apôtre ajoute ceci, pour que les Juifs, qui se glorifient d’être de la race d’Abraham, en vénèrent davantage le Christ. Il dit à dessein : Il a pris, car au sens propre on dit qu’on prend ce qui fuit. Or, non seulement la nature humaine fuyait loin de Dieu, mais aussi les enfants même d’Abraham ; (Zachar., VII, 11) : "Ils se sont retirés en me tournant le dos, etc..." Cette élévation de la nature humaine, jusqu’à l’unité personnelle du Fils de Dieu, exalte notre nature au delà de ce qu’on peut imaginer, c’est ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome : C’est vraiment quelque chose de grand et d’étonnant, pleine de stupeur, de voir notre chair prendre place dans les Cieux et recevoir les adorations des anges et des archanges. Repassant souvent dans mon esprit cette merveille, j’en suis comme ravi hors de moi-même, concevant les plus hautes pensées de l’élévation de la race humaine.
Ne semblerait-il pas toutefois que le Christ aurait dû plutôt prendre la nature angélique que la nature humaine ; car la ressemblance est une raison concluante pour la convenance de l’incarnation de la personne divine. Or, dans la nature angélique, on trouve une ressemblance avec Dieu plus expressive que dans la nature humaine, car cette nature est "le sceau même de cette ressemblance" (Ezéch., XXVIII, 12) ; il paraîtrait donc que le Christ aurait dû prendre plutôt la nature des anges, que la race d’Abraham. De plus, dans la nature angélique, comme dans la nature humaine, on trouve le péché ; (Job, IV, 18) : "Il a trouvé du dérèglement jusque dans ses anges." Si donc le Christ a pris la nature humaine afin de la délivrer du péché, combien plus aurait-il dû prendre la nature des anges ?
Nous disons qu’il faut répondre qu’une nature est dans les conditions pour s’unir avec le Fils de Dieu, selon la convenance qu’elle peut apporter à l’unité de sa personne, et cette convenance se déduit de deux choses, à savoir de sa dignité, en sorte que la nature qui doit être prise, soit avant tout apte à s’élever jusqu’au Verbe, par son opération, à savoir en le connaissant et en l’aimant lui-même. Ensuite de la nécessité, en sorte que cette nature soit soumise à un péché qui puisse être racheté. La première et la seconde de ces conditions se trouvent dans la nature humaine, qui est formée apte à connaître et à aimer Dieu ; son péché peut être racheté ; elle est donc dans les conditions pour que le Verbe puisse la prendre. Dans la nature angélique, la première condition existe, il est vrai, mais non la seconde, car le péché des anges ne saurait être racheté, non pas sans doute à raison de la gravité de la faute, mais par la condition même de la nature ou de l’état angélique. Ce qui pour les hommes est la mort, dit saint Jean Damascène, la chute l’a été pour les anges. Or il est incontestable que tous les péchés de l’homme, qu’ils soient grands ou petits, sont rémissibles avant la mort ; après ils ne le sont plus et demeurent à jamais. Voilà pourquoi la nature angélique ne saurait être prise par le Verbe. Cette réponse donne la solution de l’objection car bien que dans la nature des anges, il y ait la convenance de dignité, la convenance de nécessité manque.
II. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 17) : C’est pourquoi il a fallu qu’il fût en tout semblable à ses frères, il déduit de ce qui précède la ressemblance [du Christ avec ses frères], comme s’il disait : puisque le Christ n’a pas pris sur lui la nature des anges, mais celle de la race d’Abraham, il a donc été nécessaire (verset 17) qu’il fût en tout semblable à ses frères. En tout, dis-je, ce qui leur est commun en leur qualité de frères, non dans ce qui a rapport à la faute, mais à la peine, et par conséquent le Christ doit avoir une nature susceptible de souffrir. C’est ce qui fait dire à saint Paul (ci-après, IV, 15) : Il a éprouvé comme nous toutes sortes de tentations hormis le péché, c’est-à-dire tout ce qui a rapport à la peine, mais non la tentation de la faute. Ils sont aussi frères par la grâce (I Jean, III, 1) : "Considérez quel amour Dieu le Père a témoigné, de vouloir que nous soyons appelés, et que nous soyons en effet enfants de Dieu" ; (Romains VIII, 29) : "Ceux qu’il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à, etc... "
III. Saint Paul énumère ensuite les fruits de cette ressemblance (verset 17) : afin qu’il fût [devant Dieu un pontife] compatissant, et fait, à ce sujet, deux choses :
1° D’abord l'Apôtre expose la ressemblance, ensuite il l’explique (verset 18) : Car c’est des souffrances mêmes, etc... En effet, le Christ, en tant que médiateur, a deux offices : l’un, par lequel il est constitué juge sur tout le genre humain (Jean, V, 27) : "Et il lui a donné le pouvoir de juger, etc... " ; l’autre par rapport à Dieu, devant lequel il intercède pour nous comme un avocat, (ci-après, VII, 25) parce qu’il se présente maintenant pour nous devant la face de Dieu ; (I Jean, II, 1) : " nous avons pour avocat auprès du Père Jésus-Christ, etc... " Mais les coupables surtout désirent de la part de leur juge la miséricorde ; dans l’avocat la fidélité ; or l’Apôtre instruit que l’un et l’autre sont dans le Christ, par ses souffrances. Le genre humain désirait donc dans le Christ, en tant que juge, la miséricorde ; en tant qu’avocat, la fidélité ; et le Christ montre, par sa Passion, ces deux attributs. Quant au premier, saint Paul dit que par ses souffrances, le Christ s’est fait semblable à ses frères afin d’être devant Dieu un pontife compatissant.
Le Verbe n’est-il donc pas miséricordieux de toute éternité ? Evidemment car (Ps., CXLIV, 9) : "Ses miséricordes s’étendent sur toutes ses oeuvres." Dès le commencement la miséricorde fut en lui (Job, XXXI, 18) : "La compassion a grandi avec moi dès mon enfance." Il faut donc répondre que la miséricorde suppose en quelque sorte un coeur compatissant sur la misère d’autrui ; or ceci peut se faire de deux manières : d’abord par la seule compréhension et, dans ce sens, Dieu, sans avoir souffert, a connu notre misère, "car il connaît lui-même la fragilité de notre origine," ainsi qu’il est dit au psaume CII, 14. Ensuite par l’expérience, c’est de cette manière, que le Christ, principalement dans ses souffrances, a senti notre misère. Ainsi l’on dit que celui qui était miséricordieux par la connaissance de notre misère, est devenu miséricordieux par l’expérience qu’il en a faite ; (Isaïe LVII, 9) : "Je crierai et je dirai : Me voici, parce que moi, le Seigneur ton Dieu, je suis miséricordieux." Parce qu’il est dit : Jésus-Christ a pratiqué la miséricorde, comme on le voit à l’égard de la femme surprise en adultère, et a enseigné la miséricorde (Matth., V, 7) : "Soyez donc pleins de miséricorde, etc..." ; il a commandé la miséricorde ; (Matth., XII, 7) : "Si vous saviez bien ce que veut dire cette parole de l’Ecriture j’aime mieux la miséricorde que le sacrifice, etc." Le Christ est aussi un fidèle avocat. Voilà pourquoi il est dit (verset 17) : et fidèle en son ministère ; (ci-après, IX, 11) : Le Christ, le pontife des biens futurs, est entré ; il doit être fidèle (I Corinth., XIV, 2) : "Ce qui est à désirer dans les dispensateurs est qu’ils soient trouvés fidèles." S’il doit en être ainsi, c’est afin qu’il expie les péchés du peuple, c’est-à-dire de ce peuple pour lequel il a voulu mourir. Car sa passion même est la supplication et l’interpellation du peuple fidèle.
2° Quand saint Paul ajoute (verset 18) : Car c’est des souffrances mêmes, etc..., il explique les avantages de cette ressemblance. Le sens se lit de cette manière, comme si l’Apôtre disait : Je ne parle pas du Christ comme Dieu, mais comme homme, et voilà pourquoi, c’est en cela, c’est-à-dire dans cette nature qu’il a prise, qu’il a fait pour lui-même l’expérience que notre cause est la sienne. L’Apôtre dit donc (verset 18) : Ayant donc ainsi passé par la souffrance et la tentation, donc il en a tiré la puissance pour secourir ceux qui sont aussi tentés. Ou encore : il est devenu miséricordieux et fidèle, parce qu’ayant connu et la souffrance et la tentation, il y a comme une sorte de convenance à ce qu’il se montre miséricordieux. Saint Paul dit que le Christ a été tenté, non par la chair, mais par l’ennemi ; (Matth., IV, 1) : "Alors Jésus fut conduit par l’Esprit de Dieu dans le désert, pour y être tenté par le démon." Il n’y eut en lui aucune rébellion de la partie inférieure contre la supérieure, mais il a souffert dans la chair pour nous ; (I Pierre, II, 21) : "Jésus-Christ même a souffert pour nous, etc..." et (I Pierre, IV, 1) : "Puis donc que Jésus-Christ a souffert en sa chair, armez-vous de cette pensée."