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Hébreux II, 5 à 8 : Pécher contre le Christ

SOMMAIRE : Que le Christ est plus grand que les anges, à raison de son domaine, puisque Dieu lui a assujetti l’univers. Si donc les transgresseurs de l’Ancien Testament ont été punis, ceux qui entreprennent de renverser le Nouveau, à plus forte raison, paieront leur attentat de leur vie.

5. Car Dieu n’a pas soumis aux anges le monde futur dont nous parlons.

6. Or, quelqu’un a dit dans un endroit de l’Ecriture Qu’est-ce que L’homme, pour mériter votre souvenir? Et qu’est-ce que le Fils de l’homme pour être favorisé de votre visite?

7. Vous l’avez rendu pour un peu de temps inférieur aux anges, vous l’avez couronné de gloire et d’honneur; vous lui avez donné l’empire sur les ouvrages de vos mains.

8. Vous lui avez assujetti et mis sous ses pieds toutes choses. Or, en disant qu’il lui a assujetti toutes choses, il n’a rien laissé qui ne lui soit assujetti et cependant nous ne voyons pas encore que tout lui soit assujetti.

Saint Paul, dans ce qui précède, s’est servi d’une comparaison pour établir qu’il est plus nécessaire d’observer les préceptes donnés par le Christ, que ceux de la loi donnée par les anges. Il confirme ici la conséquence à déduire, en faisant deux choses : I° en prouvant que la puissance du Christ est plus grande que celle des anges ; II° en confirmant sa preuve par une autorité (verset 6) : Aussi quelqu’un a écrit quelque part ce témoignage.

I° Il dit donc qu’il y aura de plus grands supplices à subir par ceux qui violent les préceptes du Christ, que par ceux qui agissent contre les préceptes des anges, car le Christ est le Seigneur même ; or, on inflige un châtiment plus grand à celui qui pèche contre le maître, qu’à celui qui pèche seulement contre les serviteurs. Il prouve que le Christ est le Seigneur, parce que Dieu n’a pas soumis aux anges le monde qui doit, dans la suite des temps, être assujetti au Christ. Premièrement donc, il prouve que le monde n’est pas soumis aux anges ; secondement, il explique de quel monde il veut parler (verset 5) : dont nous parlons.

I. Le monde n’est donc pas assujetti aux anges ; (Job, XXXIV, 13) : "En a t-il mis un autre à sa place sur la terre ? Et qui est celui qu’il a établi pour gouverner le monde qu’il a créé ?"

On objecte qu’il est dit au prophète Daniel (X, 20), qu’"un ange est prince des Perses et un autre ange prince des Grecs", et (Deutér., XXXII, 8) : "Il marque la limite des peuples selon le nombre des enfants de Dieu", d’après une autre version. Il faut dire que le monde n’est pas soumis aux anges, à titre de domaine, mais à raison de quelque ministère, car toutes les créatures corporelles sont gouvernées par les anges ; (Psaume CII, 21) : "[Bénissez tous le Seigneur], vous qui êtes ses ministres, etc..." ; (ci-dessus, I, 14) : Paul dit que tous les anges sont des esprits qui tiennent lieu de ministres. Ou encore : Il n’a pas soumis le monde aux anges, le monde futur, dis-je, c’est-à-dire le monde qui est appelé du nom de futur, car quelquefois, dans l’Ecriture, on appelle un temps futur non par rapport à nous, mais par rapport à celui avec lequel on le compare. C’est ainsi que (Rom., V, 14), le même Apôtre dit d’Adam, par rapport à Jésus-Christ : "qui est la figure du futur Adam." Or le Christ n’est pas futur par rapport à lui-même, mais par rapport à Adam. De même, ici, le monde n’est pas futur par rapport à nous-mêmes, mais par rapport au Christ, qui est de toute éternité, tandis que le monde appartient au temps.

Et parce que les Manichéens prétendent que le monde est soumis à un Dieu mauvais, et non pas au bon, l’Apôtre ajoute pour cette raison : [le monde futur] dont nous parlons, car ce n’est pas d’un autre monde, mais de celui-ci. Ou encore il avait dit plus haut (I, 11) : Ils périront, à savoir les cieux, et ils seront changés, ce qu’il faut entendre par rapport leur état et non pas à leur substance, ainsi qu’il a été expliqué en cet endroit ; il y a donc pour le monde deux états : l’un qui est l’état présent ; (II Pierre, III, 7) : "Aussi les cieux d’à présent, etc... sont gardés par la même parole, et sont réservés pour être brûlés par le feu, etc...", l’autre qui est l’état futur. Or dans ce monde qui est maintenant l’état présent, toutes choses ne sont pas soumises au Christ, avons-nous dit, quant à l’exercice de sa puissance, bien qu’elles le soient, en raison de son autorité ; mais alors, dans l’état futur, le monde lui-même lui sera soumis, et c’est pourquoi saint Paul dit : dont nous parlons.

II° L’Apôtre apporte ensuite une preuve d’autorité, quand il dit (verset 6) : Aussi quelqu’un a témoigné.

Ici il fait trois choses : I. il relève la valeur du témoignage dont il va faire usage ; II. il montre la vérité de ce témoignage (verset 6) : Qu’est ce que l’homme, pour que vous vous souveniez de lui ? ; III. il en explique le sens (verset 8) : en disant qu’il lui a assujetti toutes choses.

I. A l’égard du témoignage cité, premièrement il établit que les paroles de l’Ancien Testament sont comme des témoignages en faveur du Christ ; (Jean, V, 39) : "Vous lisez les Ecritures, etc..." et peu après : "Ce sont elles, en effet, qui rendent témoignage de moi." C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 6) : "Aussi quelqu’un a témoigné". Secondement, comme il y avait, pour les Juifs, certaines parties de l’Ecriture moins connues et d’autres qui l’étaient davantage, et comme, pour cette raison, les Psaumes étaient d’un plus grand poids, parce qu’on s’en servait dans tous les sacrifices de ce peuple, l’Apôtre dit (verset 6) : dans un endroit de l’Ecriture, c’est-à-dire dans un en droit connu et presque d’usage public. Troisièmement, il rappelle l’autorité de celui qui parle, à savoir David, qui eut très grande autorité (II Rois, XXIII, 1) : "Voici les paroles de cet homme établi pour être l’oint du Dieu de Jacob, le grand chantre d’Israël."

II. L’Apôtre cite ce témoignage quand il dit (verset 6) : Qu’est-ce que l’homme, etc...? Et il rappelle premièrement le mystère de l’incarnation ; secondement, celui de la passion (verset 7) : Vous l’avez rendu pour un peu inférieur aux anges ; troisièmement, le mystère de son exaltation (verset 7) : Vous l’avez couronné de gloire et d’honneur.

1° Sur le premier de ces points, saint Paul indique d’abord la cause de l’incarnation du Christ ; ensuite l’incarnation elle-même (verset 6) : et qu’est-ce que le Fils de l’homme ? 1. La cause de l’incarnation est le souvenir que Dieu a gardé de l’homme. C’est ce qui lui fait dire (verset 6) : Qu’est-ce que l’homme, comme s’il y avait là une sorte de mépris, comme si l’Apôtre disait : cet homme si petit, qu’est-il par rapport à Dieu ? (Isaïe, XL, 17) : "Tous les peuples du monde sont devant lui comme s’ils n’étaient pas, et il les regarde comme un vide, et comme un néant." En effet, quand on aime et quelqu’un et qu’on laisse longtemps dans la peine celui que l’on aime, sans subvenir à sa misère, il semble qu’on l’ait oublié. Or Dieu a aimé le genre humain, et parce qu’il a fait l’homme à son image et parce qu’il l’avait placé au milieu du paradis ; mais après le péché [d’Adam], comme Dieu n’est pas venu de suite à son secours, il semble qu’il l’ait oublié. Or il paraît s’en être souvenu, quand il lui a envoyé un réparateur ; (Ps. CV, 4) : "Souvenez-vous de nous, Seigneur, selon la bonté qu’il vous a plu de témoigner, etc... C’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 6) : Qu’est-ce que l’homme, etc…, en d’autre termes, à ne considérer que la bassesse de l’homme, il est étonnant que vous gardiez le souvenir de celui qui est si petit et si méprisable, méprisable, dis-je, et petit par sa nature, à voir surtout sa vile substance ; (Genèse, II, 8) : "Le Seigneur Dieu forma l’homme du limon de la terre" ; (Isaïe LXIV, 8) : "Cependant, Seigneur, vous êtes notre Père et nous ne sommes que de l’argile, etc...", méprisable à cause de sa faute, ce qui fait dire à saint Augustin (Sur saint Jean) : Les hommes, quand ils pèchent, deviennent un néant ; (Abdias, 2) : "Je vous ai rendu l’un des moindres peuples, et vous n’êtes digne que de mépris, etc...", méprisable et inférieur sous le châtiment ; (Job, XIV, 1) : "L’homme né de la femme vit très peu de temps" ; (Amos, VII, 5) : "Qui donc pourra rétablir Jacob ?", c’est-à-dire Jacob courbé sous le châtiment, "après qu’il est devenu si faible ?" 2. En second lieu, saint Paul rappelle le mystère même de l’incarnation, quand il dit (verset 6) : et qu’est-ce que le fils de l’homme ? Il faut ici se souvenir que, dans les saintes Ecritures, le Christ est appelé le Fils de l’Homme comme on le voit au prophète Daniel (VII, 13) : et en plusieurs endroits dans l’Evangile. La raison en est que les mortels sont les enfants des hommes ; (Ps. IV, 3) : "Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le coeur appesanti ?" Mais le Christ est seulement Fils de l’homme, c’est-à-dire de la bienheureuse Vierge. De plus, il est lui-même visité de Dieu. Dans l’Ecriture cette expression « visité » indique quelquefois un bienfait, comme dans (Genèse, XXI, 1) : "Le Seigneur visita donc Sara, etc...", quelquefois un châtiment (Psaume LXXXVIII, 33) : "Je visiterai avec la verge leurs iniquités." Ici cette expression marque un bienfait (verset 6) : Vous le visitez, c’est-à-dire vous lui accordez le plus excellent des bienfaits, puisque vous le faites fils de Dieu, à savoir la nature humaine élevée par le Verbe jusqu’à l’unité de personne avec lui. Ou bien encore l’Apôtre s’exprime ainsi pour marquer la plénitude de la grâce en Jésus-Christ ; (Jean, I, 14) : "étant plein de grâce et de vérité, etc..." On peut encore rapporter l’une et l’autre partie de ce passage à Jésus-Christ, en sorte que le sens soit : Vous vous êtes souvenu de lui dans l’incarnation où le Christ s’est uni la nature humaine, mais vous le visitez dans sa résurrection. Ou encore ce passage s’applique au genre humain. En effet, tout fils de l’homme est homme, mais tout homme n’est pas Fils de l’Homme. Adam, par exemple, n’est pas Fils de l’Homme. On dit donc « l’homme », c’est-à-dire celui qui porte l’image de l’homme terrestre, à savoir d’Adam ; et cet homme est appelé pécheur. Mais on dit fils de l’homme celui qui porte la ressemblance de l’Homme céleste, c’est-à-dire du Christ, lequel porte le nom de Fils de l’Homme ; (I Corinth., XV, 49) : "Comme donc nous avons porté l’image de l’homme terrestre, nous porterons aussi l’image de l’Homme céleste." L’homme, dans le sens absolu, prend donc le nom de pécheur ; et parce que celui qui est tel est loin de Dieu, car (Ps. CXVIII, 153) le salut est loin du pécheur, il est dit que Dieu se souvient de lui, comme l’homme se souvient de ce qui est loin de lui. Mais quand de pécheur qu’il était, il devient juste, alors le fils de l’homme est visité par la grâce ; (Job, X, 12) : "Votre visite (le secours que j’ai reçu) a conservé mon âme."

2° L’Apôtre rappelle ensuite le mystère de la Passion, quand il dit (verset 7) : Vous l’avez rendu quelque peu inférieur aux anges. Il faut ici se rappeler que dans l’ordre de la nature, ce qui est passible et corruptible est inférieur à ce qui est impassible et incorruptible. Or les anges, selon leur nature, sont impassibles et immortels. Quand donc le Christ a daigné supporter la souffrance et la mort, il est devenu inférieur aux anges, non pas qu’il ait perdu sa plénitude, ou qu’il ait été amoindri en quoi que ce soit, mais il a élevé jusqu’à lui notre petitesse. Or ceci a été marqué en saint Luc (XXII, 43), où il est dit qu’il "lui apparut un ange du ciel pour le fortifier," non pas qu’il eût besoin de ce secours, mais pour manifester qu’il était devenu inférieur aux anges par sa passion. L’Apôtre dit : quelque peu inférieur pour deux raisons. La première, c’est que toute créature corporelle est quelque chose de petit par comparaison avec la créature raisonnable, car ce qui est corporel est retenu dans des limites déterminées, quant à la quantité ; il n’en est pas de même pour la nature intelligente, qui peut toujours de plus en plus aller en avant et comprendre davantage. Le Christ donc est devenu inférieur aux anges, non pas quant à la divinité, ni quant à l’âme, mais quant au corps seulement, et, comme saint Paul le dit : quelque peu inférieur quant à l’ensemble de sa personne. En second lieu, quelque peu inférieur peut se rapporter au temps, parce que l’abaissement de Jésus-Christ n’a duré qu’un court espace de temps ; (Isaïe, LIV, 7) : "Je vous ai abandonné pour un peu de temps, etc..." Il n’y a rien d’étonnant que le Christ, dans son corps passible, ait été inférieur aux anges ; sous ce rapport, il est devenu inférieur à l’homme même suivant cette parole du psalmiste (XXI, 6) : "Pour moi je suis devenu comme un ver de terre, et non plus un homme," à cause de l’ignominie de sa mort, dont il est dit au livre de la Sagesse (II, 20) : "Condamnons-le à la mort la plus infâme." Que si ces paroles (verset 6) : Qu’est-ce que l’homme, etc... s’appliquent dans les deux passages à l’homme, l’homme est dit inférieur aux anges, sous trois rapports : d’abord quant à la connaissance, mais un peu seulement, car cette nécessité ne porte pas sur le genre de connaissance - en effet, l’homme et l’ange sont en communication quant genre de connaissance -, mais sur le mode de cette connaissance, car dans les anges ce mode est plus excellent que dans les hommes. De plus, l’homme est inférieur à l’ange quant au corps, parce que l’ange et l’âme, sont bien d’une nature semblable, à savoir d’une nature intellectuelle, mais l’âme est unie à un corps. Et toutefois l’homme n’est encore ici qu’un peu inférieur, car l’âme ne perd pas sa dignité par son union à un corps, seulement elle est en quelque manière appesantie et empêchée par le corps de s’élever à une plus haute contemplation ; (Sag., IX, 15) : "Le corps qui se corrompt appesantit l’âme." Enfin l’homme est inférieur à l’ange quant aux dons et ici quelque peu seulement, non pas sous le rapport des dons gratuits ; (Matth., XXII, 30) : "Ils seront alors comme les anges de Dieu dans le ciel," mais seulement par rapport aux dons naturels.

3° (verset 7) : [Vous l’avez couronné] de gloire et d’honneur, etc... L’Apôtre rappelle ici le mystère de l’exaltation du Christ, en trois points : d’abord sa gloire ; secondement, l’honneur qu’il reçoit (verset 7) : et d’honneur, etc... ; troisièmement, sa puissance (verset 7) : Vous lui avez donné l’empire, etc... (Apoc., V, 12) : "L’agneau qui a été mis à mort est digne de recevoir puissance, divinité, sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction ; et j’entendis toutes les créatures, etc..."

1. Paul dit donc d’abord (verset 7) : et vous l’avez couronné de gloire, c’est-à-dire de clarté. Car la gloire suppose cette clarté ; or le Christ a été couronné d’un double gloire : d’abord quant à la clarté du corps ; (Philipp., III, 21) : "Il transformera notre corps tout vil et abject qu’il est, afin de le rendre conforme à son corps glorieux." Cette clarté nous était promise ; (Jean, XII, 28) : "Je l’ai déjà glorifié," quant à l’âme, à savoir en lui donnant la plénitude des splendeurs de la grâce, "et je le glorifierai encore," à savoir quant au corps, par la gloire de l’immortalité. La seconde espèce de gloire, c’est l’hommage de tous les peuples ; (Philipp., II, 11) : "et que toute langue confesse" ; (Ps. XX, 5) : "Vous couronnerez sa tête d’une gloire éclatante, et vous lui donnerez une admirable beauté." 2. Saint Paul rappelle ensuite l’honneur que Jésus-Christ a reçu, quand il dit (verset 7) : et d’honneur, etc... L’honneur diffère de la gloire, comme l’effet de la cause. L’honneur est le respect témoigné à quelqu’un en raison de sa propre excellence ; c’est donc un témoignage rendu à la bonté de celui qui en est l’objet. Cet honneur, pour le Christ, consiste en ce que toute créature l’honore lui-même ainsi que son Père ; (Jean, V, 23) : "afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père." L’Apôtre dit : Vous avez couronné, à savoir en signe de sa victoire, car on donne la couronne à celui qui est victorieux ; (I Cor IX, 25) : "et cependant ce n’est que pour gagner une couronne corruptible, etc..." ; (II Tïmoth., II, 5) : "On n’est couronné qu'après avoir combattu selon la loi." Or c’est par le combat qu’il a livré dans sa passion que le Christ a mérité cette gloire et cet honneur ; (Philipp., II, 8) : "il s’est rendu obéissant, jusqu’à la mort, et ensuite : c’est pourquoi Dieu l’a élevé etc..." Cette marque de grandeur, en tant qu’elle appartient à Jésus-Christ comme Dieu, n’est pas une récompense ; elle lui est naturelle, mais en tant qu’homme, elle est la récompense de la victoire remportée dans sa passion.

L’Apôtre rappelle maintenant sa puissance : d’abord quant à son autorité ; en second lieu, quant à ses effets (verset 8) : Vous lui avez mis toutes choses sous les pieds, etc...

A) De la première partie, il dit (verset 7) : Vous lui avez donné l’empire. On peut entendre ces paroles de trois manières. D’abord en ce qu’il a reçu l’empire pour l’exercer en tous lieux. Ce qui a eu lieu le jour de son ascension ; (Eph., IV, 10) : "Il est monté au-dessus de tous les cieux, afin de tout remplir." Deuxièmement, il a reçu l’empire par sa dignité ; (Eph. I, 20) : "Le faisant asseoir à sa droite dans le ciel, au-dessus de toutes les principautés et de toutes les puissances, etc..." Enfin, par sa puissance sur toute créature ; (Matth., XXVIII, 18) : "Toute puissance m’a été donnée dans le ciel, etc..." Mais le Christ, en tant que Dieu, n’a pas été établi, il est né ; il a été établi comme homme seulement ; (ci-dessus, I, 2) : Il l’a fait héritier de toutes choses, etc...

B) Les effets de sa puissance, c’est que (verset 8) : Vous lui avez mis toutes choses sous les pieds. Le prophète emploie ici le passé au lieu du futur, afin de faire ressortir davantage la certitude de ce qu’il dit. Car c’est déjà quelque chose d’accompli dans l’éternelle prédestination de Dieu. Il dit : sous ses pieds, c’est-à-dire devant son humanité, ou : vous lui avez tout soumis complètement ; (Ps.CIX, 2) : "jusqu’à ce que je réduise vos ennemis, etc..." Ou encore : sous ses pieds, c’est-à-dire sous son humanité, car, ainsi que par le chef du Christ on entend Dieu (I Corinth., XI, 3), par ses pieds on entend aussi son humanité ; (Ps. CXXXI, 7) : "Nous l’adorerons dans le lieu où il a posé ses pieds." Si on explique ainsi ce passage, on dira que l’homme est couronné de gloire, quant à la connaissance dans son intelligence, parce qu’il a la prééminence sur tous les animaux ; (I Corinth., XI, 7) : "L’homme est l’image et la gloire de Dieu, etc..." ; (Job, XXXV, 11) : "Il nous rend plus éclairés que les animaux de la terre." Ensuite quant à la dignité, puisque lui seul, entre tous les animaux, est le maître de ses actes, il n’est en aucune manière assujetti aux nécessités de ce qui est sujet au changement, par son âme qui est douée du libre arbitre. Enfin par la puissance, car vous l’avez établi sur toutes vos œuvres ; d’une certaine manière, de sorte qu’on entende par l’expression « toutes choses », toutes les créatures inférieures à l’homme ; (Genèse, I, 26) : "Qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, etc..." Ou, d’une autre manière, en étendant la signification de ces mots « toutes choses » à l’universalité entière des créatures, attendu que les corps célestes et les anges eux-mêmes sont employés au service de l’homme ; (Ps. XC, 11) : "Il a commandé à ses anges de vous garder dans vos voies, etc..."

III. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 8) : en ce qu’il lui a assujetti toutes choses, etc..., il explique le sens du témoignage qu’il a cité. Il le considère d’abord quant à la grandeur du Christ, ensuite quant à son abaissement (verset 9) : mais nous voyons que celui qui pour un temps. Sur le premier de ces points, saint Paul détermine premièrement dans quel sens il faut entendre la parole du prophète ; secondement, il montre qu’elle n’est pas encore accomplie, (verset 8) : Cependant nous ne voyons pas encore.

1° En disant (verset 8) : en ce qu’il lui a assujetti toutes choses, il explique donc comment il faut entendre ce passage, car la sainte Ecriture dit que toutes choses ont été assujetties au Christ : Dieu n’a rien laissé qui ne lui soit assujetti. Ces termes « toutes choses » ne sont donc pas pris dans le sens déterminatif, et comme s’appliquant à quelques genres, mais dans le sens absolu, parce que toutes choses, dans le sens général et universel, lui sont soumises. Ceci est de toute vérité, à l’exception de celui-là seul qui les lui a assujetties, comme il est dit (I Corinth., XV, 28). C’est ainsi qu’il est dit que le ciel couvre toutes choses, mais distinctes du ciel lui-même.

Arius prend de ceci occasion d’argumenter : Le Père, dit-il, a assujetti toutes choses au Fils ; le Fils est donc inférieur au Père. Nous répondons qu’il est véritable que Dieu le Père a tout son mis au Fils selon la nature humaine, selon laquelle il est inférieur à son Père ; (Jean XIV, 28) : "Mon Père est plus grand que moi." Mais selon la nature divine, le Christ s’est lui-même assujetti toutes choses.

2° En ajoutant à la suite (verset 8) : Nous ne voyons pas encore que toutes choses lui soient soumises, il montre que cette parole n’a pas reçu encore son accomplissement, puisque les infidèles, les pécheurs et les démons ne lui sont pas encore soumis ; (Rom., X, 16) : "Tous n’obéissent pas à l’Evangile" ; (Exode, X, 3) : "Jusqu’à quand refuserez-vous de vous assujettir à moi, etc... ?" Ainsi donc les pécheurs ne sont pas soumis au Christ à cause de la révolte de leur volonté ; mais sur le plan de sa puissance, tous sont soumis dès maintenant à son autorité, et dans un temps à venir tous seront soumis à l’exécution de cette autorité. C’est donc comme l’explication de ce que l’Apôtre vient de dire (verset 8) : [Dieu n’a pas assujetti aux anges] le monde futur.

Hébreux II, 9 à 13 : L'abaissement du Christ

SOMMAIRE : Que si le Christ est devenu inférieur aux anges, c’est par sa passion, laquelle toutefois ne contredit pas sa prééminence sur les anges.

9. Mais nous voyons que Jésus, qui avait été rendu pour un peu de temps inférieur aux anges, a été couronné de gloire et d’honneur, à cause de la mort qu’il a soufferte, Dieu par sa bonté ayant voulu qu’il mourût pour tous.

10. Car il était bien digne de Dieu pour lequel et par lequel sont toutes choses, que voulant conduire à la gloire plusieurs enfants, il consommât par les souffrances l’auteur de leur salut.

11. Car celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés, viennent tous d’un même principe. C’est pourquoi il ne rougit pas de les appeler ses frères.

12. En disant : J’annoncerai votre nom à mes frères ; je chanterai vos louanges au milieu de l’assemblée de votre peuple.

13. Et ailleurs : Je mettrai ma confiance en lui. Et en un autre endroit : Me voici avec les enfants que Dieu m’a donnés.

Dans ce qui précède, saint Paul voulant prouver la prééminence du Christ sur les anges, a cité le témoignage d’un prophète ; or il y a, dans ce passage, une partie qui se rapporte à la dignité du Christ, comme ceci (verset 8) : Vous lui avez mis toutes choses sous les pieds. L’Apôtre lui-même l’a expliquée. Une autre partie se rapporte à sa passion, savoir (verset 7) : Vous l’avez rendu quelque peu inférieur, etc... Ces paroles paraissent contredire ce que saint Paul se propose de prouver principalement, c’est-à-dire que le Christ est élevé en grandeur au-dessus des anges. Voilà pourquoi il développe cette dernière partie avec quelque étendue. Donc : I° il explique dans quel sens il faut entendre l’abaissement du Christ dans sa passion ; II° il traite de la convenance même de cette passion (verset 10) : car il était digne de Dieu, etc...

I° Sur le premier de ces points, I. il expose ce qui vient d’être dit ; II. il décrit la passion même (verset 9) : afin que, par la grâce de Dieu.

I. Il dit donc (verset 9) : Mais Jésus, qui, etc... Il faut continuer ainsi le sens : il a donc été dit : Qu’est-ce que l’homme, etc....; vous l’avez couronné de gloire et d’honneur, etc…; vous lui avez mis toutes choses sous les pieds, etc... ; vous l’avez rendu pour un peu de temps inférieur, etc... Voilà ce que le prophète avait annoncé à l’avance du Christ ; or nous voyons déjà beaucoup de ces choses accomplies ; nous tenons donc pour certain que ce qui reste, à savoir que toutes choses seront sous ses pieds, etc... s’accomplira également. L’accomplissement du passé, dit S. Grégoire, est la garantie de l’avenir. On peut ainsi construire : pour nous, celui-là même qui avait été rendu pour un peu de temps inférieur aux anges, nous voyons que c’est Jésus ; et non seulement nous le reconnaissons comme tel, mais nous reconnaissons qu’il a été couronné de gloire et d’honneur, à cause de la mort qu’il a soufferte, laquelle a été la cause de son exaltation ; (Philip., II, 9) : "C’est pour cela que Dieu l’a élevé etc..." L’Apôtre dit : les souffrances de sa mort, parce que ses souffrances n’ont pas été ordinaires, mais très cruelles et très ignominieuses ; (Sag., II, 20) : "Condamnons-le à la mort la plus infâme." Ou bien encore : Nous voyons Jésus ; et comme s’il se demandait à lui-même quel est celui dont il parle, il reprend en disant : C’est celui qui avait été rendu pour quelque temps inférieur aux anges à cause de la mort qu’il a soufferte, mais qui est maintenant couronné de gloire et d’honneur. En d’autres termes, dans les abaissements que vous voyez dans le Christ, il ne faut voir que la mort qu’il a soufferte. Il n’y a là rien d’étonnant, puisque par cette mort il est devenu inférieur non pas seulement aux anges, mais aux hommes ; (Isaïe, LIII, 2) : "il nous a paru le dernier des hommes, etc... " La Glose dit ici, en citant saint Augustin contre Maximien que Jésus-Christ n’est pas devenu inférieur aux anges en raison de la condition de la nature humaine, mais à cause de sa passion, car au-dessus de la nature de l’âme humaine que le Christ s’est unie, sans souillure du péché, il n’y a que la Trinité seule.

Le Christ serait donc inférieur aux anges quant au corps ? Car c’est le corps qui est frappé par la mort. Ceci serait contredit par S. Denys, qui [au ch. IV de la Hiérarchie céleste] dit que les anges parce qu’ils participent naturellement à la lumière, sont au-dessus des hommes.

Il faut dire que l’on peut considérer la nature de l’âme humaine et celle des anges sous deux rapports. D’abord dans ce qui tient à la nature seulement, et en ce sens la nature des anges est plus excellente et plus noble que celle de l’âme humaine, car l’ange reçoit la connaissance de la vérité divine d’une manière excellente et dans la plénitude de la lumière intellectuelle, tandis que l’homme ne la reçoit que des créatures. Nous pouvons encore considérer l’une et l’autre de ces créatures en dehors du péché, et dans l’ordre de la béatitude à obtenir ; dans ce sens les deux natures sont égales ; (Luc, XX, 36) : "Ils seront égaux aux anges dans le ciel." Cependant le Christ, quant à l’excellence de la grâce, selon la nature de l’âme humaine elle-même, est plus grand que les anges ; donc ses abaissements n’atteignent ni la nature divine, ni même la nature humaine dans un sens absolu, mais seulement en tant qu’il a souffert dans cette même nature humaine. Mais nous pouvons dire que le Christ a été couronné d’une triple gloire, celle de la sanctification, qu’il eut dès le premier instant de sa conception ; celle de la jouissance de Dieu, dont il lui fut donné de bénéficier aussi dès ce premier instant ; enfin celle de l’impassibilité, qu’il mérita après sa mort.

II. A ces mots (verset 9) : afin que, par la grâce de Dieu, l’Apôtre décrit la passion du Christ, et cela de trois manières : 1° en raison de sa cause (verset 9) : afin que, par la grâce de Dieu ; 2° par ses fruits (verset 9) : pour tous ; 3° par la manière dont il l’a soufferte (verset 9) : il goûtât la mort.

1° La, cause, en effet, de la mort du Christ fut uniquement la grâce de Dieu. Le sens continue donc ainsi : Nous avons vu Jésus qui est devenu pour un temps inférieur ; la raison en est que par la grâce de Dieu, etc... Car c’est par un effet de cette bonté qu’il nous a donné son Fils unique ; (Jean, III, 16) : "Dieu a tellement aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique. ; (Rom., V, 8) : "C’est en cela même que Dieu fait éclater son amour pour nous, puisque nous étions encore pécheurs, etc..." Ou encore, comme l’explique la Glose de saint Augustin (verset 9) : afin que la grâce, c’est-à-dire le Christ lui-même qui est la grâce de Dieu. Mais alors il faut prendre le mot grâce au nominatif. Or le Christ est appelé grâce, parce qu’il est l’auteur de la grâce ; (Jean, I, 17) : "La grâce et la vérité a été faite par Jésus-Christ" ; ou bien parce que le Christ nous a été donné gratuitement ; (Isaïe IX, 6) : "Un fils nous a été donné." – Alors le sens est : il a été rendu lui-même intérieur aux anges, de telle sorte que lui-même, grâce de Dieu, etc... L’une et l’autre explication est conforme à celle de la Glose.

(verset 9) : pour tous. L’Apôtre indique ici les effets de la mort du Christ. Or, cette expression pour tous peut s’entendre de deux manières : d’abord en prenant le sens divisé, c’est-à-dire, pour tous les prédestinés ; aussi bien elle a pour eux seuls l’efficacité ; ou « pour tous », dans un sens absolu, quant à la valeur, car de soi, elle suffit pour tous ; (I Tim., IV, 10) : "Il est le Sauveur de tous les hommes, principalement des fidèles." "Il est mort généralement pour tous les hommes, dit saint Jean Chrysostome, parce que le prix de sa mort suffit pour tous. Que si tous ne croient pas, il a accompli de son côté ce qu’il avait à faire".

3° [Dieu ayant voulu] qu’il goûtât la mort. Tel est le mode de la passion du Christ. Goûter, c’est prendre d’une boisson ou d’un aliment une petite quantité. Donc le Christ n’étant pas demeuré dans l’étreinte de la mort, mais étant aussitôt ressuscité, il n’a fait que goûter la mort ; (Ps. CIX, 7) : "Il boira dans le chemin, de l’eau du torrent, etc..." Le voyageur se hâte. Le goût est le discernement des saveurs ; celui donc qui goûte d’une chose en juge mieux que celui qui boit. L’Apôtre fait ainsi entendre qu’il a senti la douleur et la mort, et qu’ainsi sa mort ne fut pas une illusion, comme l’ont dit Manès et Apollinaire. Voilà pourquoi Paul dit : qu’il goûtât la mort. (Lament., I, 12) : "O vous tous qui passez par le chemin, etc..." Par cette expression : qu’il goûtât la mort, l’Apôtre indique donc la manière dont le Christ a souffert. Nous trouvons quelque chose de semblable en saint Matthieu (XXVI, 39) : "Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi." Saint Paul parle ainsi pour trois raisons : d’abord pour exprimer l’amertume de la mort, dont l’expérience se fait par le goût ; (Lament., I, 12) : "O vous tous qui passez parle chemin" ; (Isaïe, XXIV, 9) : "Toutes les boissons deviendront amères à ceux qui les boiront." Ensuite, parce que celui qui goûte peut, s’il le veut, goûter ou ne pas goûter ; de même aussi la mort du Christ fut l’effet de sa volonté ; (Jean, X, 18) : "la vie, j’ai le pouvoir de la quitter." Enfin, parce que goûter, c’est prendre en petite quantité : or le Christ n’est pas resté longtemps dans la mort, suivant cette parole du Psalmiste (XVI, 10) : "Vous ne laisserez pas mon âme dans l’enfer, etc... "

II° Quand saint Paul dit ensuite (verset 10) : Car il était bien digne, etc..., il établit la convenance de la mort du Christ à raison de ses résultats.

I. C’est, en effet, Dieu le Père qui a été la cause de la mort du Christ, car c’est lui (verset 10) : par qui sont toutes choses, attendu qu’il est leur cause efficiente, et pour qui sont aussi toutes choses, puisqu’il en est la cause finale. Toutes choses sont pour lui, car elles n’existent que pour recevoir communication de sa bonté. Cette bonté a été la cause déterminante qui a produit les choses, et c’est ainsi que finalement toutes choses sont pour Dieu ; (Proverbes XVI, 4) : "Le Seigneur a tout fait pour lui." Elles sont effectivement par lui ; (Ps. CXLV, 4) : "C’est lui qui a fait le ciel et la terre, la mer et toutes choses qui y sont contenues." Il est donc le principe et la fin de toutes choses ; (Apoc., I, 8) : "Je suis l'alpha et l'omega, le principe et la fin." Il convenait donc que lui, l’auteur de toutes choses, pourvoie aussi à tout ; (Sag., VI, 8) : "Il a soin de tous d’une manière égale." Secondement, la mort du Christ fut convenable du côté de la cause, qui, ainsi que nous l’avons dit, fut la grâce de Dieu ; mais la grâce est en rapport avec la gloire ; (Rom., VI, 23) : "La grâce de Dieu, c’est la vie éternelle" ; or Dieu, de toute éternité, a prédestiné ceux qu’il doit faire parvenir à la gloire. Ce sont tous ceux qui participent à la filiation de son Fils, car (Rom., V, 17) : "Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers." Ce qui fait dire à saint Paul (verset 10) : que voulant conduire à la gloire beaucoup d’enfants, comme s’il disait : Il a lui-même un Fils unique, parfait dans sa nature ; (Marc, XII, 6) : "enfin, ayant un fils unique, qu’il aime tendrement, etc..." ; lequel est aussi par nature (ci-dessus, I, 3) la splendeur de sa gloire. Les autres enfants ne sont que fils adoptifs ; il faut les faire arriver à la gloire ; c’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 10) : qui avait amené, c’est-à-dire qui avait décidé par avance de les amener. Que convenait-il qu’il fît ? Que celui-là même qui est l’auteur de leur salut, etc... Ce salut consiste en deux choses, à savoir : qu’ils deviennent fils et qu’ils arrivent à posséder l’héritage. Or, ils obtiennent de devenir fils par celui qui est Fils par nature ; (Rom., VIII, 29): "Ceux qu’il a connus par sa prescience éternelle, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l’image de son Fils." Ils ne peuvent non plus obtenir la gloire et l’héritage que par celui à qui par nature appartient l’héritage, qui est la splendeur de la gloire. Ainsi donc, comme nous obtenons l’un et l’autre par le Fils, c’est avec raison que nous disons qu’il est l’auteur de notre salut ; (Matth., I, 21) : "Ce sera lui qui sauvera son peuple de ses péchés" ; (ci-après, XII, 2) : Jetant les yeux sur Jésus, l’auteur de la foi et celui qui la porte à sa perfection. Il était donc convenable que le Père envoyât l’auteur du salut, c’est-à-dire son Fils, ainsi qu’il a été expliqué, afin de conduire par lui à la gloire un grand nombre d’enfants. Ainsi paraît la convenance du côté de la cause : qu’il consommât l’auteur de leur salut par la souffrance, c’est-à-dire par la foi. Le Christ, comme Fils par nature, est toute perfection, mais parce que dans sa mort il a été abaissé, il a dû être accompli aussi par le mérite de sa mort. On comprend donc aussi par cet achèvement la convenance du mode, dont l’Apôtre avait dit, qu’il goûtât la mort, car il l’a seulement goûtée, puisqu’il ne l’a soufferte que pour arriver à la gloire parfaite par le mérite de sa passion. En effet, l’accomplissement, pour le Christ, c’est sa glorification ; (Luc, XXIV, 26) : "Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et qu’il entrât ainsi dans sa gloire ?" Il a goûté encore la mort, parce que, devant lui-même conduire à la gloire un grand nombre d’enfants, de même que le médecin goûte le médicament pour que le malade ne le repousse pas mais le prenne avec confiance, Jésus-Christ a lui-même goûté la mort, afin que personne ne repoussât [l’amertume de] la mort, puisqu’il n’y a pas de salut sans le passage obligé par la mort.

II. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 11) : Car celui qui sanctifie, il prouve ce qu’il avait avancé. Ici, il fait deux choses : il prend sa preuve d’abord du côté du Père qui opère l’accomplissement ; ensuite du côté du Fils qui reçoit cet accomplissement (verset 13) : Me voici, moi et les enfants. Sur la première preuve, il fait deux choses 1° Il énonce ce qu’il se propose d’établir ; 2° Il le prouve par une autorité (verset 11) : c’est pourquoi.

1° Il dit donc (verset 11) : Car celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés viennent tous d’un même principe. Il faut se rappeler ici que, plus haut, saint Paul a établi trois choses : premièrement, que le Christ est l’auteur du salut, montrant par là que nous dépendons de lui, comme de notre Sauveur ; secondement, que le Père est celui qui accomplit le Christ par le mérite de sa mort ; sous ce rapport, le Fils dépend du Père ; troisièmement, que le Père nous conduit à la gloire et qu’à ce titre, nous dépendons nous-mêmes de lui. L’Apôtre donc, développant cet ordre de rapports, établit premièrement que nous dépendons du Christ. En effet, celui qui est sanctifié dépend de celui qui sanctifie, et celui qui sanctifie, c’est le Christ (ci-après, XIII, 12) : et c’est pour cela que Jésus devant sanctifier le peuple par son propre sang, etc... C’est donc avec raison qu’il a été dit que Jésus, étant l’auteur de notre salut et de notre sanctification, nous dépendons de lui, et lui de son Père qui lui a donné de sanctifier, ce qui est le second rapport. Mais tous, à savoir celui qui sanctifie et nous qui sommes sanctifiés, nous dépendons d’un seul, c’est-à-dire du Père ; c’est le troisième rapport ; (Rom., VIII, 17) : "Héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ."

2° L’Apôtre prouve ensuite les trois rapports par trois témoignages. 1. Et d’abord, que le Christ, en tant que médiateur et auteur de notre salut, nous communique ce qui est de Dieu, c’est pourquoi il dit (verset 11) : C’est pour cette raison, à savoir parce que nous-mêmes et le Christ comme nous, nous dépendons et sommes d’un seul principe qui est Dieu le Père, il ne rougit pas de les appeler frères, comme ayant un même Père ; (Malach., II, 10) : "N’avons-nous pas tous un même Père ?" ; (Rom., VIII, 29) : "Afin qu’il fût l’aîné entre plusieurs frères." C’est pour cela qu’il est dit au Psaume XXI, 22 : "Je ferai connaître votre nom à mes frères" ; et (Jean, XX, 17) : "Allez trouver mes frères." Mais remarquez ce que dit saint Paul (verset 11) : Il ne rougit pas, etc... C’est qu’il en est qui, venus d’une basse extraction et ensuite élevés, rougissent de reconnaître leurs parents ; (Proverbes XIX, 7) : "Les frères mêmes du pauvre le haïssent." Il n’en est pas ainsi du Christ, mais il dit (verset 12) : "J’annoncerai votre nom à mes frères". (Jean, XVII, 6) : "Père, j’ai fait connaître votre nom aux hommes que vous m’avez donnés" ; (Jean, I, 18) : "Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, etc..." Saint Paul rappelle ensuite les fruits de ce qui a été annoncé par le Christ, en disant (verset 12) : Je chanterai vos louanges au milieu de l’Assemblée, comme s’il disait : que se rassemble pour cela une Eglise nombreuse, et au milieu je publierai vos louanges. Il dit : au milieu d’eux, parce que, de même que la colonne placée au milieu de l’édifice le supporte tout entier, de même que le flambeau, au milieu de la maison, répand la lumière, de même que le coeur au milieu du corps lui donne la vie, ainsi le Christ au milieu de l’Eglise. Au milieu : parce qu’il n’a pas été envoyé à un peuple seulement, comme l’avait été Moïse (Ps. LXXV, 1) : "Dieu s’est fait connaître dans la Judée," mais pour le salut du monde entier ; (Ps. LXXIII, 12) : "Il a opéré notre salut au milieu de la terre." D’où il est dit (Luc, XXIV, 36) : "Jésus se trouva au milieu de ses disciples." Il faut se rappeler ceci, qu’avant la loi, la coutume était que tous les premiers nés fussent prêtres. C’était une des prérogatives attachées au droit de primogéniture. Or le Christ, en tant est notre frère en tant que premier né, par conséquent il est prêtre. Mais le prêtre sanctifiant le peuple, il est l’intermédiaire entre Dieu et lui ; (Deutér., V, 5) : "Je fus alors l’entremetteur." Il lui appartient donc d’annoncer au peuple les choses de Dieu, ensuite de rapporter à Dieu tout ce que le peuple doit offrir. Il remplit le premier devoir en enseignant ; voilà pourquoi saint Paul dit : J’annoncerai votre nom à mes frères, c’est-à-dire je les amènerai à vous connaître : c’est cela, les sanctifier ; (Jean, XVII, 17) : "Sanctifiez-les dans la vérité, etc..." Le second, en agissant, quand il détermine à porter ses affections vers Dieu et à publier ses louanges, ce qui fait dire à saint Paul (verset 12) : au milieu de l’assemblée de votre peuple.

2. Quand il dit à la suite (verset 13) : Et ailleurs, etc..., saint Paul prouve que le Christ lui-même dépend du Père (verset 13) : je mettrai ma confiance en lui. Ces paroles se trouvent, suivant saint Jérôme, au ch. VIII, 17 du prophète Isaïe, où nous lisons : "Ainsi j’attendrai le Seigneur qui cache son visage à la maison de Jacob etc...", mais au ch. XII, 2 du même Isaïe, nous trouvons expressément (verset 2) : "J’agirai avec confiance, et je ne craindrai pas." Je mettrai donc ma confiance en lui pour la gloire du chef et des membres, ce qu’il a appelé plus haut la consommation ; (Ps. XXX, 1) : "C’est en vous, Seigneur, que j’ai espéré." Or, il explique de quelle nature est son espérance : elle n’est pas ordinaire, mais ferme, et telle qu’on doit l’appeler confiance, car bien que l’espérance n’ait pas pour objet l’impossible, quelquefois elle est accompagnée d’une sorte de crainte, alors elle prend proprement le nom d’espérance ; quelquefois aussi l’espérance est ferme et exempte de toute crainte, alors elle s’appelle proprement confiance. C’est celle-ci qui animait le Christ. Il dit donc (verset 13) : Je mettrai ma confiance en lui," c’est-à-dire : j’aurai confiance en son secours, à savoir dans le secours du Père, pour la gloire de mon corps qu’il ressuscitera, pour celle de mes membres et celle de mon âme ; (Ps., XXX, 1) : "C’est en vous, Seigneur, que j’ai espéré" ; (Jérémie, XVII, 7) : "Heureux l’homme qui met sa confiance au Seigneur."

On objecte ce que disent les Saints, que dans le Christ il n’y eut ni la foi, ni l’espérance, mais seulement la charité. Nous répondons qu’il faut dire qu’autre est l’espérance, autre la confiance. L’espérance, en effet, c’est l’attente de la future béatitude ; et cette espérance-la ne s’est pas, à la vérité, trouvée dans le Christ, car, dès le premier instant de sa conception, il a joui de cette béatitude. La confiance, c’est l’attente d’un secours, et, dans ce sens, le Christ a connu cette confiance, en tant que, selon la nature humaine, il attendait du secours de son Père pendant sa Passion. Quand donc on dit quelque part que le Christ eut l’espérance, il ne faut pas l’entendre dans le sens de l’objet principal qui est la béatitude, mais par rapport à la gloire de sa résurrection et à celle qui devait être donnée à son corps.

3. En disant ensuite (verset 13) : Et encore, etc..., l’Apôtre prouve en troisième lieu que le Christ nous dirige vers Dieu (verset 13) : Me voici. On trouve ces paroles au ch. VIII, 18 d’Isaïe. Comme s’il disait : Je me suis dirigé vers Dieu, moi, dis-je, qui ai mis en lui ma confiance, et de la même manière, vous également mes enfants, que je conduis à Dieu, c’est-à-dire mes disciples ; (Jean, XXI, 5) : "Enfants, n’avez-vous rien à manger ?" Ces enfants que Dieu m’a donnés ; (Jean, XVII, 6) : "Ils étaient à vous, et vous me les avez donnés." Ils portent le nom d’enfants à cause de leur pureté ; (I Rois, XXI, 4) : "pourvu que vos enfants soient purs, particulièrement à l’égard des femmes." On lit à la suite (verset 5) : "Les enfants sont restés purs" ; ensuite à cause de leur simplicité ; (I Corinth., XIV, 20) : "Frères, ne soyez pas enfants pour n’avoir pas de sagesse, mais soyez enfants pour être sans malice" ; à cause de leur humilité ; (Matth., XVIII, 3) : "Si vous ne vous convertissez, et si vous ne devenez comme de petits enfants, etc..." ; à cause de leur facilité à pratiquer le bien : "Laissez venir à moi les petits enfants." Il établit ainsi que non seulement il est lui-même de Dieu, mais que ses enfants en viennent également. C’est pourquoi il ajoute que Dieu m’a donnés. Ainsi se vérifie ce qu’avait dit l’Apôtre (verset 11) : Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés, viennent tous du même principe, car (Jean, VI, 44) : "Personne ne peut venir à moi, si mon Père qui m’a envoyé ne l’attire."

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