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Hébreux I, 13 à 14 : La nature du Christ

SOMMAIRE : Que le Christ est d’une nature plus excellente que celle des anges, puisque ceux-ci sont debout devant Dieu pour le servir, tandis que le Christ est assis à sa droite.

13. Aussi qui est l’ange auquel le Seigneur ait jamais dit : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’aie réduit vos ennemis à me servir de marchepied ?

14. Tous les anges ne sont-ils pas des esprits qui tiennent lieu de ministres, étant envoyés pour exercer leurs ministères en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut ?

L’Apôtre a déjà établi trois degrés de prééminence qui élèvent le Christ au-dessus des anges : ici il donne la preuve d’un quatrième, qu’il avait déjà indiqué, à savoir qu’il est assis à la droite de la majesté de Dieu, ce qui se rapporte à sa dignité. A cet effet, I° il cite un passage de David qui prouve ce qu’il avance ; II° il établit que les anges ne peuvent atteindre cette dignité (verset 14) : Tous les anges ne sont-ils pas des esprits ?

I° Sur le premier point, saint Paul dit d’abord quelle est la dignité du Christ ; ensuite il en donne un signe (verset 13) : jusqu’à ce que j’aie réduit.

I. Il dit donc (verset 13) : Aussi quel est l’ange auquel le Seigneur ait jamais dit, en d’autres termes, on ne trouve pas que Dieu ait jamais adressé à un ange cette parole qu’il a adressée au Christ. Le Christ lui-même (au chap. XXII, 44 de saint Matthieu), cite ce passage comme ayant été dit de lui. Or ce passage que cite l’Apôtre (verset 13) : Asseyez-vous à ma droite, peut se rapporter à la nature divine, par laquelle le Christ est égal à son Père, car il a pour juger et pour gouverner une puissance égale à celle de son Père ; (Jean, XVI, 15) : "Tout ce qu’a mon Père est à moi." Le Père lui-même a prononcé cette parole de toute éternité ; en la proférant il a engendré son Fils et en l’engendrant il lui a donné l’égalité avec lui-même. On peut aussi la rapporter à la nature humaine, par laquelle il a pris possession des meilleurs biens de son Père, et dans ce sens son Père l’a proférée quand il a uni son Verbe à cette nature humaine. Ceci du reste a été expliqué plus haut sur cette parole de saint Paul (verset 3) : Il est assis à la droite de la Majesté.

II. Quand saint Paul dit à la suite (verset 13) : jusqu’à ce que, il manifeste, par un signe, la dignité de Jésus-Christ. Il se présente ici une double difficulté : la première, est que de toute éternité toutes choses sont soumises au Fils, en tant qu’il est Dieu ; la seconde, qu’à sa résurrection, le Christ dit : "Toute puissance m’a été donnée." Que lui reste t-il donc à attendre pour en faire l’escabeau de ses pieds ? Remarquez qu’une chose peut être de deux manières sous la puissance d’un autre : d’abord par rapport à son autorité et sur toutes les choses, de toute éternité, quant à l’ordre prévu et au temps où elles doivent arriver, sont soumises au Fils de Dieu, en tant que Dieu et, en tant qu’ homme, dès le principe de sa conception. Ensuite par rapport à l’exercice même de cette puissance ; et dans ce second sens, toutes choses ne lui sont pas encore soumises ; elles ne le seront qu’à la fin du monde, parce qu’il n’exerce pas encore sa puissance sur toutes ces choses, en se les soumettant ; (Philip., III, 21) :  "par l’opération par laquelle il peut s’assujettir toutes choses."

Que veut encore dire l’Apôtre par cette expression : le marchepied ? On peut répondre qu’il n’entend par là rien autre chose que la pleine et entière sujétion. On regarde, en effet, comme parfaitement soumis à quelqu’un ce qu’il peut lui-même fouler aux pieds. On peut dire encore, en forçant le sens des mots, que de même que Dieu est le chef de Jésus-Christ (I Corinth., XI, 3) : "Dieu est le chef de Jésus-Christ," les pieds de Jésus-Christ sont l’humanité du Christ ; (Ps. CXXXI, 7) : "Nous l’adorerons dans le lieu où il a posé ses pieds." « Je réduirai donc pour être l’escabeau de vos pieds », veut dire « je soumettrai vos ennemis non seulement à votre dignité, mais encore à votre humanité ».

Ici Origène s’est égaré : il voulait et entendait un seul mode de sujétion, en disant : de même qu’être soumis à la lumière, ce n’est qu’être éclairé, ainsi, le Christ étant la vérité, la justice, la bonté et toutes perfections semblables, être soumis au Sauveur, c’est simplement être sauvé. Origène a donc prétendu qu’à la fin des temps, toutes choses, même les démons, seraient sauvées et que, s’il n’en était pas ainsi, toutes choses ne seraient pas soumises à Jésus Christ ; mais cette interprétation est contraire à ce qui est dit en saint Matthieu (XXV, 41) : "maudits, allez au feu éternel." Il faut donc se rappeler qu’il y a deux modes de sujétion : le premier par la volonté de ceux qui se soumettent. C’est ainsi, par exemple, que les bons serviteurs sont soumis à leur maître, par exemple au prince ; les bons seuls sont soumis de cette manière à Jésus-Christ. Le second par la volonté du maître, et alors ceux qui obéissent, subissent une sorte de violence. C’est ainsi que les méchants seront soumis à Jésus-Christ, non pas qu’ils acceptent volontairement sa primauté, mais parce que le Christ fera, à leur propos, sa volonté, en punissant ceux qui n’auront pas voulu se soumettre ici-bas à cette volonté. C’est ce qu’exprime avec justesse l’expression « escabeau », car on comprime ce qu’on foule aux pieds ; (Isaïe, LXVI, 1) : "Le ciel est mon trône," c’est-à-dire les âmes célestes et les bons, "mais la terre," c’est-à-dire les hommes terrestres et les méchants, "est mon marchepied."

La seconde difficulté porte sur ce que le Psalmiste dit : "jusqu’à ce que, etc..." Si Jésus-Christ s’assied jusqu’à ce que Dieu réduise [ses ennemis à lui servir de marchepied], donc lorsque Dieu les lui aura soumis, il cessera de s’asseoir ? Nous répondons que ces façons de parler : "tandis que" et "jusqu’à ce que" sont employées quelquefois d’une manière absolue, à savoir quand elles marquent le terme de ce qui forme liaison avec elle, par exemple, si je dis : Asseyez-vous ici jusqu’à ce que je sois de retour. Quelquefois elles sont mises dans un sens absolu, à savoir, quand ce terme n’est pas marqué, comme lorsqu’on dit : Cet homme ne s’est pas repenti tant qu’il a vécu, car il ne s’est pas non plus repenti après sa mort. Il faut, en effet, comme l’a remarqué saint Jérôme, désigner ce qui peut être l’objet d’un doute ; ce qui n’est pas tel est abandonné à qui sait comprendre. Or, il peut être douteux que quelqu’un se soit repenti pendant la vie ; il ne peut l’être pour personne qu’il ne se soit pas repenti après la mort. De même dans le passage dont il est ici question, comme maintenant il en est un si grand nombre qui attaquent et qui blasphèment le Christ, on peut se demander s’il est maintenant assis ; il ne peut être douteux pour qui que ce soit qu’il le sera quand toutes choses lui seront soumises, Voilà pourquoi le Psalmiste ne le dit pas.

II° L’Apôtre prouve ensuite que cette dignité n’appartient pas aux anges, quand il dit (verset 14) : Tous les anges ne sont-ils pas des esprits qui tiennent lieu de ministres ? Ici il fait trois choses : I. il dit quel est le ministère des anges ; II. comment ils l’exercent (verset 14) : étant envoyés pour exercer leur ministère, etc.." III. l’effet de ce même ministère (verset 14) : en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut, etc…

I. Il dit donc (verset 14) : Tous les anges, etc… (Ps. CII, 21) : "vous qui qui êtes ses ministres et qui faites sa volonté."

On objecte ce qu’on lit dans le prophète Daniel (VII, 10) : "Un million d’anges le servaient, etc..." Saint Grégoire dit sur ce passage : Les uns servent, les autres assistent devant lui. Tous ne servent donc pas. Nous répondons qu’ainsi qu’on le voit dans ceux qui exercent un art, il y a deux espèces d’ouvriers : les uns travaillent des mains et exécutent matériellement ; les autres n’exécutent pas et ne travaillent pas des mains ; ils disposent et prescrivent en quelque sorte ce qu’il faut exécuter. Ainsi en est-il parmi les anges : les uns sont comme chargés d’exécuter ce qu’ordonne la divine volonté à notre égard ; les autres sont comme des maîtres et commandent pour ainsi dire ce qu’il faut faire. En prenant donc dans un sens large, ce terme "administrateur," soit pour ceux qui exécutent, soit pour ceux qui font exécuter, tous sont administrateurs ou ministres, en ce sens que les premiers exécutent les volontés de Dieu à l’égard des hiérarchies intermédiaires, celles-ci à l’égard des inférieures, et ces dernières à notre égard. Que si l’on appelle "ministres" ceux qui exécutent, et assistants ceux qui reçoivent immédiatement de Dieu ses communications, alors il en est qui servent de ministres et d’autres qui assistent et transmettent ces communications aux autres ; ceux qui assistent sont donc ceux qui reçoivent immédiatement les illuminations divines de Dieu lui-même ; c’est pourquoi on les désigne par des noms qui se rapportent à Dieu, par exemple, séraphins, c’est-à-dire qui aiment Dieu ; chérubins, qui connaissent ; trônes, qui portent. Ceux qui reçoivent de ces premières hiérarchies et transmettent aux autres, ne sont pas ministres.

Ce que nous disons ne semble t-il pas contredit par ce qu’enseigne saint Grégoire, qu’assister, c’est jouir de l’intime contemplation de Dieu ? Or, comme tous les anges voient Dieu dans son essence, suivant ce passage de saint Matthieu (XVIII, 10) : "leurs anges voient sans cesse la face de mon Père", il semble donc que tous assistent devant lui. Nous répondons que l’un des premiers commentateurs des traités de saint Denys, voulant concilier la parole de saint Paul et celle de saint Grégoire, dit que les anges inférieurs, ne voient pas Dieu dans son essence, parce qu’ils n’assistent pas devant lui. Il s’agit de Jean Scot qui, le premier, a commenté les œuvres de Denys. Mais cette opinion est hérétique, car la béatitude ayant sa perfection dans la vision de Dieu, il s’ensuivrait que les anges inférieurs ne voyant pas Dieu dans son essence, ne jouiraient pas de la béatitude. Il y a de plus la parole du Seigneur (Matthieu, XVIII, 10) : "Leurs anges, etc..." Il faut donc dire que tous voient Dieu dans son essence, mais que cependant tous n’assistent pas devant Dieu. Pour comprendre ceci, remarquez que de même que Dieu en connaissant son essence, se connaît aussi lui-même et connaît toutes choses distinctes de lui, ainsi les anges, en voyant l’essence de Dieu, connaissent Dieu lui-même et toutes choses en lui ; or, dans cette vision, ce qui fait uniquement la béatitude, c’est de contempler Dieu, et non les choses qu’on connaît en lui. C’est ce qui fait dire à saint Augustin, au livre des Confessions : "Bienheureux celui qui vous voit, quand même il ne verrait nulle de ces choses. Mais celui qui vous voit et qui voit aussi tant de merveilles, n’est pas à cause d’elles plus heureux, il n’est heureux qu’à cause de vous seul." La vision qui montre aux anges Dieu dans son essence, est commune à tous les bienheureux ; mais quant à la vision qui leur fait connaître les choses en Dieu, un ange peut avoir de la prééminence sur l’autre ; les hiérarchies supérieures étant d’une nature plus excellente et d’une plus haute intelligence, voient plus de choses en Dieu que les hiérarchies intermédiaires, et celles-ci plus que les inférieures. Les premières donc voient tout ce qui appartient à leur office, et ce qui doit être exécuté par les autres, toutes choses que ne voient pas d’une manière aussi parfaite les anges inférieurs. Voilà pourquoi ces anges supérieurs transmettent aux autres ce qu’il faut exécuter. Voilà pourquoi aussi seuls ils assistent devant Dieu ; toutefois, tous voient Dieu. C’est pour marquer ceci que saint Denys dit (Dyonis., De Cœlesti Hierarchia, cap. VII) qu’à ceux des anges qui demandent, comme on lit dans Isaïe (LXIII, 1) : "Qui est celui qui vient d’Edom ?" Dieu répond immédiatement lui-même : "C’est moi, dont la parole est la parole de justice" ; tandis qu’à d’autres il répond par les anges, comme dans ce passage du psaume XXIII, 8 : "Qui est ce roi de gloire ? ", les anges répondent et non pas Dieu (verset 10) : "Le Seigneur tout-puissant en lui-même et roi de gloire." Nous comprenons donc ainsi quel est l’office des anges.

II. Mais ceci n’est-il pas contredit dans ce passage même, où l’Apôtre indique la manière dont ils s’acquittent de leur office quand il dit (verset 14) : étant envoyés pour exercer leur ministère ? Il semble donc résulter de ces paroles que tous l’exercent ; (Ps. XXXIII, 8) : "L’ange du Seigneur environnera ceux qui le craignent, etc..." ; et (Isaïe, VI, 6) : "En même temps l’un des séraphins vola vers moi", c’est-à-dire un des anges des hiérarchies supérieures. Si donc ces anges sont envoyés, à plus forte raison les autres le sont-ils. Mais saint Denys est opposé à cette interprétation, quand il dit qu’il a appris de l’Apôtre que les anges inférieurs seuls sont envoyés, et non les anges supérieurs. Nous répondons : quelques-uns disent que les anges supérieurs sont quelquefois envoyés dans des circonstances extraordinaires pour des ministères extérieurs. Mais il nous semble que quatre des hiérarchies supérieures, à savoir les séraphins, les chérubins, les trônes et les dominations ne reçoivent jamais de missions extérieures. Quant aux hiérarchies inférieures, elles en reçoivent : leurs noms seuls l’indiquent. Car les Vertus sont envoyées pour opérer des prodiges, les Puissances pour comprimer les puissances de l’air, les Principautés pour gouverner les sociétés et royaumes, et ainsi des autres. Quant aux Dominations, elles sont ainsi appelées, parce qu’elles règlent toutes les choses inférieures. Les trois autres ordres tirent leur nom de l’office qu’ils remplissent immédiatement devant Dieu et auquel ils associent les autres ordres. Quand saint Paul dit (verset 14) : étant envoyés, il faut dire qu’il y a deux sortes de mission : l’une qui suppose le mouvement d’un lieu à un autre ; les ordres inférieurs la reçoivent seuls. L’autre qui s’accomplit par l’application et la direction d’effets nouveaux sur la créature ; c’est celle qui est réservée au Fils et à l’Esprit Saint. Ainsi sont envoyées les hiérarchies supérieures, parce que leur puissance se communique aux hiérarchies inférieures, pour que celles-ci la communiquent à leur tour. Quant à ce que dit ici le prophète : "Un des séraphins vola, etc...", il faut observer que les hiérarchies inférieures prennent les noms de ceux par la puissance et l’autorité desquels elles agissent, et qu’on leur attribue leurs opérations. L’ange en exerçant donc son ministère par la puissance d’un séraphin, a été pour cette raison appelé lui-même séraphin, mais non pas parce qu’il l’était lui-même.

III. L’Apôtre indique ensuite les fruits du ministères des anges, quand il dit (verset 14) : en faveur de ceux qui sont les héritiers du salut. Et bien que tous soient appelés, cependant tous n’arrivent pas à la possession de l’héritage, ceux-là donc qui y parviennent obtiennent le fruit de la mission des anges ; (Jérémie, LI, 9) : "Nous avons traité Babylone, et Babylone n’a pas été guérie." Ou bien encore quand il dit : en faveur de ceux qui sont les héritiers du salut, etc..., il indique les fruits produits par les anges en s’acquittant de leur ministère qui consiste à aider les hommes à obtenir le salut. C’est qu’en effet l’ordre tout entier de ce qui se fait à notre égard a pour fin de compléter le nombre des élus ; (Ps. XC, 11) : "Dieu a commandé à ses anges de vous, etc..." L’Apôtre dit (verset 14) : en faveur de ceux qui, et non pas en faveur de tous, car il y a beaucoup d’appelés, et peu d’élus, comme il est dit au ch. XXII de saint Matthieu (verset 14). Il dit aussi : qui doivent être héritiers, car ce sont les enfants seuls qui obtiennent l’héritage ; [(Rom., VIII, 17)] : "Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers." Il ajoute : qui saisissent, car c’est par le travail, par des efforts soutenus et par la vigilance, qu’ils doivent acquérir le royaume de Dieu ; (Matth., XI, 12) : "le royaume du ciel se prend par violence." Ceux-là donc seulement l’atteindront, qui s’appliquent à garder en eux les divines illuminations et les inspirations envoyées par les bons anges, et à en produire les effets ; autrement il leur sera dit ce que nous lisons au prophète Jérémie (LI, 9) : "Nous avons traité Babylone, et elle n’a pas été guérie."

CHAPITRE II : La kénose du Christ
Hébreux II, 1 à 4 : Loi nouvelle et loi ancienne

SOMMAIRE : Qu’il faut plutôt obéir au Nouveau Testament qu’à l’ancienne loi, parce que celle-ci a été donnée par un homme qui en était le ministre, tandis que le premier vient du Christ Fils de Dieu.

1. C’est pourquoi nous devons observer avec encore plus d’exactitude les choses que nous avons entendues, pour n’être pas comme des vases entr’ouverts, qui laissent écouler ce qu’on y met.

2. Car si la Loi qui a été annoncée par les anges, est demeurée ferme, et si tous les violements de ses préceptes et toutes les désobéissances ont reçu la juste punition qui leur était due,

3. Comment pourrons-nous l’éviter, si nous négligeons le véritable salut, qui ayant été premièrement annoncé par le Seigneur même, a été confirmé parmi nous par ceux qui l’ont entendu,

4 Auxquels Dieu même a rendu témoignage par les miracles, par les prodiges, par les différents effets de sa puissance et par la distribution des grâces du Saint Esprit, qu’il a partagées comme il lui a plu?

L’Apôtre a établi plus haut, par des preuves multipliées, la prééminence du Christ sur les anges, il en conclut ici qu’il faut obéir plutôt à la doctrine du Christ, c’est-à-dire au Nouveau Testament, qu’à l’Ancien. I° Il énonce la conclusion proposée ; II° il fait un raisonnement appuyé sur cette conclusion ; III° il confirme la conclusion de son raisonnement.

La conclusion, c’est le début de ce chapitre ; le raisonnement, à ces mots (verset 2) : Car si la loi qu a été annoncée par les anges ; la confirmation à ces autres (verset 5) : car Dieu n’a pas soumis aux anges.

I° Sur le premier de ces points, il faut se rappeler qu’au livre de l’Exode (XXIII, 20) : après avoir donné les préceptes juridiques et moraux de la loi, le Seigneur ajoute : "Je vais envoyer mon ange, etc..." ; et à la suite (verset 24) : "Respectez-le, écoutez sa voix, etc..."

I. Si donc on avait observé le précepte promulgué par l’ange, par le ministère duquel la loi était donnée, l’entrée dans la terre promise était assurée. C’est de là qu’il est dit en saint Matthieu (XIX, 17) : "Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements." On doit donc observer ces préceptes de la loi ; combien plus devra t-on obéir aux préceptes de Celui qui est plus grand que les anges, par qui la loi a été donnée. C’est ce que dit saint Paul (verset 1) : C’est pourquoi nous devons observer avec encore plus d’exactitude les choses que nous avons entendues. (Abdias, I, 1) : "Nous avons entendu la parole du Seigneur." ; (Habacuc, III, 2) : "Seigneur, j’ai entendu votre parole et j’ai été saisi de crainte." C’est pourquoi (verset 1) : nous devons observer avec plus d’exactitude. L’Apôtre dit : avec plus d’exactitude pour trois raisons.

D’abord, en raison de l’autorité de celui qui parle, parce qu’il est le Créateur et le Fils de Dieu, tandis que l’ange est la créature et le ministre de Dieu ; (Actes V, 29) : "Il faut plutôt obéir à Dieu qu’aux hommes" et même aux anges.

Secondement, à raison de l’utilité des choses qu’il dit, car ce sont les paroles de la vie éternelle ; (Jean, VI, 69) : "A qui irions-nous, Seigneur ? Vous avez les paroles de la vie éternelle, etc..." Les paroles de l’ange sont celles qui ont trait aux biens du temps ; (Isaïe, I, 19) : "Si vous voulez m’écouter, vous serez rassasiés des biens de la terre, etc..."

Troisièmement, à raison de la douceur qu’on trouve à lui obéir, car ses préceptes sont pleins de suavité ; (I Jean, V, 3) : "Ses commandements ne sont pas pénibles" ; et (Matth., XI, 30) : "Mon joug est doux, etc...", tandis que les préceptes de la loi sont lourd ; (Actes XV, 10) : "C’est un fardeau que ni nos pères, ni nous n’avons pu supporter."

II. L’Apôtre confirme sa preuve par le danger imminent de la désobéissance, lorsqu’il dit (verset 1) : pour ne pas être comme des vases entr’ouverts, c’est-à-dire pour ne pas être damnés éternellement. Observez ici que l’on peut se perdre par les peines corporelles ; (II Rois, XIV, 14) : "Nous nous écoulons sur la terre comme des eaux." On se perd par la prévarication, mais on se perd sans remède, corporellement, par la damnation éternelle, parce qu’il ne reste pas même le vase ; (Isaïe, XXX, 14) : "Cette iniquité retombe sur vous, comme une haute muraille qui se brise ainsi qu’un vase de terre qu’on casse avec effort en mille morceaux, sans qu’il en reste seulement un tesson."

II° Saint Paul fait ensuite sur sa conclusion un raisonnement qui renferme une conditionnelle, contenant elle-même une comparaison entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans l’antécédent il exprime la condition de l’Ancien Testament, celle du Nouveau dans le conséquent.

I. A l’égard de la condition de l’ancienne loi, il énonce trois choses : 1° l’autorité de la loi ; 2° la certitude de sa vérité (verset 2) : Si cette loi est demeurée ferme ; 3° la nécessité de l’observer (verset 2) : et si toutes les désobéissances.

1° Il exprime donc l’autorité de la loi : elle n’est pas l’oeuvre de la raison humaine, mais donnée par les Anges ; (Galal., III, 19) : "Elle est donnée par le ministère des anges, etc…" ; (Act., VII, 38) : "C’est ce Moïse, qui pendant que le peuple était assemblé dans le désert, s’entretenait avec l’ange qui lui parlait sur le mont Sinaï, etc..." Il n’y a rien là qui doive nous étonner, car, ainsi que le prouve saint Denys (Dyonisius, de Coetesti Hierarchia, IV), les révélations des divines illuminations nous parviennent par l’intermédiaire des anges.

2° L’Apôtre établit la certitude de la vérité, quand il dit (verset 2) : Si cette loi est demeurée ferme, car tout ce qui avait été annoncé dans l’ancienne Loi s’est accompli dans son intégrité ; (Matth., V, 18) : "Le ciel et la terre ne passeront pas que tout ce qui est dans la loi ne soit accompli parfaitement, jusqu’à un seul iota, ou un seul trait" ; (Proverbes XII, 19) : "La bouche véritable sera toujours ferme" ; et encore (Ps. LXXXVIII, 35) : "Je ne rendrai pas inutiles les paroles qui sortiront de mes lèvres." Cette loi est donc demeurée ferme, puisqu’elle a obtenu son effet.

3° Enfin il rappelle la nécessité d’obéir imposée aux prévaricateurs ; c’est ce qui lui fait dire (verset 2) : Et si toutes les désobéissances et les prévarications, etc... L’Apôtre exprime d’abord par ces deux termes ce qui correspond à une double faute, à savoir, au péché d’omission et au péché de transgression. Le premier comprenant les préceptes affirmatifs, le second, les préceptes négatifs. Le premier donc est appelé du nom de désobéissance.

La désobéissance serait-elle donc un péché d’une portée générale ? Il semble qu’il en soit ainsi par la manière dont l’Apôtre s’exprime ici. Il faut dire que le péché se distingue par l’intention de sa fin spéciale. Quand donc on n’observe pas un précepte par suite de l’intention qui fait mépriser ce même précepte, il y a un péché particulier ; mais quand c’est par une cause, par exemple, par la concupiscence, alors c’est une condition qui se lie au péché, sans être un nouveau péché.

Le second est appelé par saint Paul prévarication ; (Ps. CXVIII, 115) : "J’ai regardé comme des prévaricateurs, etc..." Il exprime ensuite ce qui a rapport au châtiment, quand il dit (verset 2) : ont reçu la juste rétribution qui leur était due ; la rétribution regarde la quantité de la peine, en sorte que celui qui a péché davantage, soit aussi davantage puni. Le salaire au contraire regarde la qualité du châtiment, en sorte que celui qui a péché par le feu de la passion, soit puni par le feu. Il y a donc un salaire, bon pour ceux qui sont bons, mauvais pour ceux qui sont mauvais. Et ainsi le terme « salaire » peut être pris en bien et en mal, dans la mesure où il touche à la justice distributive. L’Apôtre dit « juste », à raison de l’égalité de la peine, en sorte que le nombre de coups se réglera sur la qualité du péché. Il est parlé de ces châtiments au ch. XXVI, 16 à 42 du Lévitique, et au ch. XXVIII, 15 à 68 du Deutéronome. La Glose expliquant ce terme : juste dit pour qu’on ne pense pas que la miséricorde fait oublier la justice.

II. Quand saint Paul dit ensuite (verset 3) : Comment pourrons-nous éviter ce châtiment, etc...?, il énonce le conséquent de la conditionnelle, et explique la condition du Nouveau Testament. Il établit donc 1° la nécessité de l’observer ; 2° l’origine de ce Testament ; 3° la certitude de sa vérité. Le second de ces points à ces mots (verset 3) : qui ayant été premièrement annoncé ; et le troisième, à ces autres (verset 1) : Dieu leur rendant témoignage.

1° Il dit donc : "Si la loi qui a été annoncée par les anges punit les prévaricateurs et les désobéissants, comment pourrons-nous éviter, etc... ? Il signale ainsi le danger qui menace ceux qui ne se montrent pas obéissants à la loi nouvelle. Plus haut, il a donné à l’Ancien Testament le nom de salut : la raison en est que la parole est destinée à donner seulement la connaissance ; or, c’est ce que fait l’Ancien Testament, car par lui on a la connaissance du péché ; (Rom., III, 20) : "La loi donne la connaissance du péché." Il donne aussi la connaissance de Dieu ; (Ps. CXLVII, 9) : "Il n’a pas traité de la sorte toutes les autres nations, " et encore (Ps. LXXV, 2) : "Dieu s’est fait connaître dans la Judée, etc..." Toutefois, la loi ancienne ne conférait pas la grâce, qui est donnée dans le Nouveau Testament ; (Jean I, 17) : "La grâce et la vérité a été faite par Jésus-Christ" ; c’est elle qui conduit au salut éternel ; (Jean, VI, 69) : "Seigneur, à qui irions-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle" ; (Ps. CXVIII, 140) : "Votre parole est comme l’éclat de la flamme." L’Apôtre relève ensuite le Nouveau Testament par sa valeur. Il dit donc (verset 3) : un salut si précieux, c’est-à-dire d’un si grand prix. Et véritablement, c’est un salut d’un grand prix, si l’on considère de quels périls il délivre, car il délivre des périls non seulement de la mort corporelle, mais encore de la mort spirituelle ; (Matth., I, 21) : "Ce sera lui qui sauvera son peuple de ses péchés." Il est d’un grand prix, parce qu’il s’étend à tous, n’étant pas donné à un peuple seulement, mais à tous les hommes et contre tous les ennemis même ; (I Timoth., V, 10) : "Il est le Sauveur de tous les hommes, principalement des fidèles" ; (Luc, I, 74) : "étant délivrés des mains de nos ennemis, [nous le servirions] sans crainte." D’un grand prix, parce qu’il est éternel ; (Isaïe, XLV, 17) : "Israël a reçu du Seigneur un salut éternel." Ce salut donc ne doit pas être négligé, et nous devons être pleins de sollicitude pour l’obtenir ; (Juges, XVIII, 9) : "Le pays que nous avons vu est très riche et très fertile" ; à la suite : "Ne rien, ne perdons pas de temps, etc... " Il est donc vrai que nous ne devons pas le négliger, car notre négligence attirerait sur nous la punition, non pas seulement en perdant le bien, mais encore nous nous précipiterions dans le mal, à savoir, le mal d’une éternelle réprobation, à laquelle nous ne pourrions échapper. C'est pourquoi saint Paul dit (verset 3) : Comment pourrons-nous l’éviter ?; (Matth., III, 7) : "qui vous a appris à fuir la colère qui doit tomber sur vous ?" ; (Job, XI, 20) : "Il ne leur restera aucun moyen d’échapper" ; (Ps. CXXXVIII, 6) : "Où irai-je, pour me dérober à votre esprit? Où fuirai-je, pour me cacher de votre visage ?"

2° Saint Paul rappelle ensuite l’origine de la doctrine du Nouveau Testament, en disant (verset 3) : qui ayant été premièrement annoncée, etc... L’Apôtre indique ici à cette doctrine une double origine. La première ne vient pas des anges, mais du Christ lui-même (ci-dessus, I, 2) : Il nous a parlé par son Fils ; (Jean, I, 18) : "Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître lui-même." C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 3) : qui ayant été premièrement annoncée par le Seigneur même, parce qu’elle a un double commencement : l’un absolu et de toute éternité, c’est-à-dire par le Verbe lui-même ; (Eph., I, 4) : "il nous a élus en lui avant la création du monde." L’autre est le commencement de l’enseignement, et il a eu lieu dans le temps par le Verbe fait chair. La seconde origine est venue par les Apôtres, qui ont entendu le Christ. C’est pourquoi saint Paul dit (verset 3) : par ceux qui l’ont entendue, c’est-à-dire par leur prédication ; (I Jean, I, 1) : "[la parole de vie], qui était dès le commencement, que nous avons entendue, etc..." ; (Luc, I, 2) : "par le rapport que nous en ont fait ceux qui dès le commencement les ont vus de leurs propres yeux."

3° L’Apôtre établit ensuite la certitude de la loi nouvelle, certitude plus grande que celle de l’Ancien Testament, et il le prouve par le témoignage de Dieu qui ne saurait mentir. C’est ce qui lui fait dire (verset 1) : auxquels Dieu a rendu témoignage, etc... Il faut ici se rappeler que le témoignage se rend par le langage ; le langage est un signe sensible. Or Dieu a rendu ce témoignage par deux signes sensibles, à savoir : par les miracles et par les dons du Saint Esprit. Du premier de ces témoignages, l’Apôtre dit que Dieu l’a rendu par les miracles, à savoir des miracles de second ordre, comme la guérison d’un boiteux, d’une fièvre. La première rapportée aux chap. III, 6, et XIV, 7 des Actes ; la seconde, au dernier chapitre, 8. Par des prodiges, à savoir de premier ordre, comme la résurrection d’un mort (Actes IX, 40) : "Tabitha, levez-vous." Ce terme « prodige » indique [en latin] quelque chose d’étendu, qui fait apercevoir au loin une vérité ; (II Chroniques XXXII, 31) : "se retira de lui dans cette ambassade des princes de Babylone qui avaient été envoyés vers lui pour s’informer du prodige", à savoir que le soleil avait rétrogradé, etc... Le premier prodige, c’est qu’un Dieu se soit fait homme ; (Isaïe, VII, 18) : "Me voici, moi et mes enfants que le Seigneur m’a donnés pour être un signe", c’est-à-dire, je me suis fait homme, pour que mes enfants croient ce prodige, car c’est chose étonnante que le coeur humain ait pu les croire. Saint Paul ajoute (verset 1) : par les différents effets de sa puissance. Il rapporte ainsi les miracles et les prodiges à ce qui surpasse les forces de la nature, il appelle du nom de « miracle », ce qui est au-dessus et au delà de la nature, sans être cependant contre elle ; tandis que le « prodige » est contre nature, comme l’enfantement d’une vierge, ou la résurrection d’un mort. La vertu, elle, se rapporte à ce qui est selon la nature, quant à la substance du fait, mais non par la manière dont le fait s’accomplit, comme la guérison d’une fièvre, qui peut être guérie par les médecins, mais non immédiatement. Ou bien encore les vertus se rapportent aux vertus de l’âme, que Dieu a données aux prédicateurs de la vérité ; à savoir la foi, l’espérance et la charité. Du second témoignage, à savoir des dons, l’Apôtre dit (verset 1) : et par la distribution des grâces du Saint Esprit.

On objecte ce qui est dit au livre de la Sagesse (VII, 22) : "[Il y a dans la sagesse] un esprit d’intelligence qui est unique." Comment donc peut être distribué ? Il faut répondre que le Saint Esprit n’est pas distribué quant à l’essence, mais en tant qu’il se fait une distribution de ses dons ; (I Corinth., XII, 4) : "II y a diversité de grâces, mais il n’y a qu’un Saint Esprit." Or toutes les grâces sont attribuées au Saint Esprit, parce qu’elles sont les dons de l’amour ; et l’amour est l’attribut essentiel de l’Esprit Saint. "Véritablement, dit saint Grégoire, le Saint Esprit est l’amour". Ou encore, par les distributions, c’est-à-dire, celles qui sont faites par le Saint Esprit, car l’un reçoit de lui le don de parler avec sagesse, un autre, de parler avec science, celui-ci le don des miracles, cet autre de prophétie, et ainsi des autres ; et tous ces dons sont accordés, non en raison des mérites ou par nécessité de nature, mais selon la volonté de l’Esprit Saint ; (Jean, III, 8) : "L’Esprit souffle où il veut" ; et (I Corinth., XII, 11) : "Or, c’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, etc..." (Marc, XVI, 20) : "Le Seigneur agissant avec eux, et confirmant sa parole par les miracles, etc."

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