SOMMAIRE : La dignité royale dans Jésus-Christ est par sa puissance sans égale et la bonté avec laquelle il gouverne. Sa parfaite aptitude lui a fait recevoir l’onction, afin de l’exercer.
8. Mais il dit de son Fils : Votre trône, ô Dieu, sera un trône éternel, le sceptre de votre empire sera un sceptre d’équité.
9. Vous avez aimé la justice et vous avez haï l’iniquité : c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré d’une huile de joie, en une manière plus excellente que tous ceux qui participeront à votre gloire.
Saint Paul vient de prouver par une autorité que les anges n’étaient que des ministres ; il le prouve encore ici par une raison prise du côté du Christ lui-même. Il se propose donc d’établir maintenant la dignité royale de Jésus-Christ. A cet effet, I° il relève l’autorité royale du Christ; II° il établit son aptitude à recevoir cette dignité (verset 9): C’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a oint.
I° Sur le premier point, I. il relève l’autorité royale du Christ ; II. l’équité de son gouvernement (verset 8) : un sceptre d’équité ; III. La bonté de ce même gouvernement (verset 9) : Vous avez aimé la justice.
I. Il dit donc (verset 8) : Mais au Fils il dit : votre trône, etc... Ce sont les paroles que Dieu le Père profère par la langue du prophète, comme par la plume de l’écrivain.
Il dit donc : O Dieu, mon Fils, votre trône, etc... Or ces paroles marquent la dignité royale. Le trône est le siége du roi, comme la chaire celui des maîtres et le tribunal le siège des juges : toutes choses qui appartiennent au Christ, parce qu’il est lui-même notre roi ; (Luc, I, 32) : "il régnera éternellement sur la maison de Jacob." Le trône lui appartient donc ; (Ps. LXXXVIII, 30) : "Son trône sera comme le soleil" Il est aussi notre maître ; (Jean, III, 2) : " maître, nous savons que vous êtes un docteur venu de la part de Dieu". La chaire lui appartient donc. Il est de plus notre juge ; (Isaïe XXXIII, 22) : "Le Seigneur est notre juge, le Seigneur est notre législateur." Le tribunal lui appartient donc également ; (II Corinth., V, 10) : "Nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ, etc..." Or ce trône appartient au Christ, en raison de la nature divine, et en tant qu’il est Dieu ; (Ps. LXVI, 8) : "Dieu est le roi de toute la terre." En tant qu’homme, il lui appartient par le mérite de sa mort, de sa victoire et de sa résurrection ; (Apocal., III, 21) : "Quiconque sera victorieux, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme je me suis assis moi-même avec mon père sur mon trône après avoir été victorieux." Ce trône est éternel ; (Luc, I, 33) : "et son règne n’aura pas de fin" ; (Dan., VII, 14) : "Sa puissance est éternelle ; elle ne lui sera pas ôtée." Il est donc évident que ce royaume est éternel, en tant qu’il lui appartient en raison de sa nature, parce qu’il est Dieu ; (Ps. CXLIV, 13) : "Votre règne est un règne qui s’étend dans tous les siècles". Et aussi en tant qu’il lui appartient comme homme ; et cela par deux raisons : la première, que ce règne n’a pas pour but les choses du temps, mais celles de l’éternité ; (Jean, XVIII, 36) : "Mon royaume n’est pas de ce monde", car si le Christ règne, c’est pour conduire les hommes à la vie éternelle. Il n’en est pas ainsi du règne des hommes ; aussi leur règne finit-il avec la vie présente. La seconde raison, c’est que l’Eglise, qui est le royaume de Jésus-Christ, doit durer jusqu’à la fin du monde ; alors le Christ remettra son royaume à Dieu son Père, afin que Dieu lui donne son accomplissement et sa perfection.
II. L’Apôtre exalte ensuite le règne du Christ, à raison de son équité, lorsqu’il dit (verset 8) : Le sceptre de votre empire sera un sceptre d’équité. C’est avec convenance que l’on symbolise cette royauté par la verge pastorale. Le gouvernement d’un tyran, en effet, diffère du gouvernement d’un roi, en ce que le premier ne cherche que son propre intérêt, en faisant peser la charge sur ses sujets ; le second, au contraire, se propose pour fin principale l’avantage de ses sujets. Voilà pourquoi le roi est père et pasteur, car le pasteur ne corrige pas avec le fer, mais avec sa houlette ; (Ps. LXXXVIII, 33) : "Je visiterai avec la verge leurs iniquités" ; le pasteur se sert aussi de la verge pour conduire le troupeau ; (Michée, VII,. 14) : "Paissez avec votre verge votre peuple." De plus, la verge soutient les infirmes ; (Ps. XXII, 4) : "Votre verge et votre bâton ont été pour moi le sujet d’une grande consolation." La verge épouvante l’ennemi ; (Nomb., XXIV, 17) : "Un sceptre s’élèvera d’Israël, et il frappera les chefs de Moab." Mais celle-ci est la verge d’équité ; (Isaïe, XI, 4) : "Il jugera les pauvres dans la justice, et se déclarera le juste vengeur des humbles." Il faut observer cependant que l’on peut quelquefois gouverner dans la rigueur du droit, quand, par exemple, on veut maintenir ce qui est juste en soi. Or, il arrive dans certaines circonstances qu’une chose juste en soi, comparativement à une autre, cause un dommage si on la maintient. Il faut donc alors faire application du droit commun ; quand il en est ainsi, c’est le règne de l’équité. Le règne de l’Ancien Testament était basé sur cette justice rigoureuse ; (Actes XV, 10) : "Un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter" ; mais le règne du Christ est le règne de l’équité et de la justice, parce qu’on n’y impose qu’une douce obéissance ; (Matth., XI, 30) : "Mon joug est doux et mon fardeau est léger" ; et (Ps. XCV, 13) : "Il jugera les peuples selon l’équité."
III. Quand saint Paul dit ensuite (verset 9) : Vous avez aimé, etc..., il proclame la bonté de Celui qui gouverne. Quelques-uns, en effet, gardent l’équité, non pas par amour pour la justice, mais par timidité, ou pour obtenir la gloire, ou par crainte ; or un tel gouvernement ne dure pas. Quant au Christ, il garde l’équité par amour pour la justice. L’Apôtre dit donc (verset 9) : Vous avez aimé la justice, en d’autres termes : si votre verge est la verge d’équité et de droiture, c’est que vous avez aimé la justice ; (Sag., I, 1) : "Aimez la justice, vous qui êtes juges de la terre." On n’est pas juste, quand on n’aime pas la justice ; (Matth., V, 6) : "Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice." Quelques-uns aiment, il est vrai, la justice, mais ils sont faibles pour réprimer l’iniquité ; le Christ, Lui, hait, c’est-à-dire réprouve l’iniquité ; (Ps. CXVIII, 113) : "J’ai haï les méchants" ; (Sag., XIV, 9) : "Dieu a également en horreur et l’impie et son impiété" ; (Ecclésiastique XII, 3) : "Le Très-Haut hait lui-même les pécheurs, et il fait miséricorde aux repentants". Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 9) : "Vous avez haï l’iniquité."
II° En ajoutant (verset 9) : Voilà pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré, l’Apôtre établit l'aptitude du Christ pour exécuter et gouverner.
Sur cette expression « voilà pourquoi, etc...», il s’élève une difficulté. Il s’agit dans ce passage de l’onction spirituelle, qui consiste en ce que le Christ a été rempli du Saint Esprit. A t-il donc reçu cette plénitude parce qu’il a aimé la justice ? Alors il aura mérité la grâce, ce qui est opposé à ce qu’on lit dans l’Epître aux Romains (XI, 6) : "Si c’est par les oeuvres, la grâce ne serait plus grâce," c’est la raison générale. Mais dans l’espèce et pour le cas proposé, la raison est que Jésus-Christ a reçu dans sa conception même la plénitude de l’Esprit Saint ; (Jean, I, 14) : "étant plein de grâce et de vérité," il ne l’a donc pas méritée.
Nous répondons qu’il faut ici se garder de l’erreur d’Origène, qui a prétendu que toutes les créatures spirituelles et même l’âme du Christ, avaient été créées dès le commencement des choses. Suivant qu’elles ont plus ou moins adhéré à Dieu, ou qu’elles se sont séparées de lui par leur libre arbitre, il s’est fait une distinction entre les anges et même entre les âmes. Origène dit dans le Periarchon[2], que l’âme du Christ, s’étant attachée davantage à Dieu en aimant la justice et en haïssant l’iniquité, a mérité par là une plénitude de grâce plus abondante qu’aucune autre substance spirituelle. Mais c’est une hérésie de dire qu’une âme, quelle qu’elle soit, même l’âme du Christ, aurait été créée avant le corps. A l’égard du Christ il y en a une raison spéciale, c’est que dès le premier instant et simultanément, son âme a été créée et son corps formé, et que le Fils de Dieu s’est uni l’un et l’autre. Que prétend donc saint Paul quand il dit (verset 9) : C’est pourquoi ? La Glose semble ne pas différer du sentiment d’Origène, et si nous voulons la justifier, nous devons dire que dans la manière de parler de l’Ecriture, on dit qu’une chose s’est faite quand elle est manifestée. C’est ainsi qu’on lit dans l’Epître aux Philippiens (II, 8) : "Il s’est rendu obéissant..., c’est pourquoi Dieu l’a élevé et lui a donné un nom, etc..."
Le Christ aurait-il, par les mérites de sa passion, mérité d’être Dieu ? Gardons-nous de le dire. C’est l’erreur de Photin. II faut donc répondre que pour le Christ, être Dieu est au-dessus de tout mérite ; mais Jésus-Christ a mérité par sa passion d’être manifesté partout comme Dieu, et comme ayant reçu de Dieu un nom tel, etc... Il faut entendre de la même façon ce que l’Apôtre dit ici (verset 9) : C’est pourquoi votre Dieu, ô Dieu, vous a sacré, etc..., en sorte que le sens soit : parce que vous avez aimé la justice, vous avez mérité que cela fût partout manifesté. Ou autrement encore et mieux, en prenant cette expression : C’est pourquoi, non pas comme indiquant la cause méritoire, mais la cause finale, comme si l’Apôtre disait : afin que vous possédiez ce que nous avons dit, c’est-à-dire un trône éternel, un sceptre d’équité, etc..., Dieu, pour qu’il en soit ainsi, vous a oint d’une huile, c’est-à-dire de cette huile de sanctification, comme il a ordonné autrefois de le faire (Exode, XXX, 25). pour oindre les vases sacrés et les prêtres (Lévitiq., VIII, 2 et IX, 1) ; et les rois, comme on le voit pour David (I Rois, XVI, 13) ; et pour Salomon (III Rois, I, 39) ; et les prophètes, comme on voit aussi d’Elisée (III Rois XIX, 16).
Pourquoi cette sanctification se faisait-elle par l’onction ? Il y a une raison littérale. En Orient, on se servait de l’onction pour conserver les corps des hommes célèbres, de peur que sous ce climat très chaud, ils ne vinssent à s’abîmer. Les pauvres aussi oignaient leurs corps, aux jours de fêtes ; (IV Rois IV, 2) : "Ta servante n’a rien, si ce n’est un peu d’huile pour m’oindre".. Or, la sainte Ecriture nous transmet les choses en adoptant les habitudes ordinaires de la vie des hommes. La coutume étant donc alors de faire usage de cette onction, ou à l’occasion des fêtes, ou à raison de la célébrité des personnes, l’Apôtre, pour faire comprendre la grandeur du Christ, dit qu’il a été sacré (verset 9) d’une huile de joie. Car le Christ est roi (Isaïe, XXXII, 1) : "Il viendra un temps que le roi régnera dans la justice" ; et (Isaie, XXXIII, 22) : "Le Seigneur est notre juge ; le Seigneur est notre législateur ; le Seigneur est notre roi ; c’est lui qui viendra, et qui nous sauvera." Il est prêtre (Ps. CIX, 4) : "Vous êtes le prêtre éternel, selon l’ordre de Melchisédech." Il a été aussi prophète (Deut, XVIII, 15) : "Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète, comme moi, de votre nation et d’entre vos frères." Il lui appartient donc de recevoir l’onction de la joie et de la sanctification. C’est également du Christ que procèdent les sacrements qui sont les vases de la grâce (Isaïe XXII, 24) : "Toute la gloire de la maison de son père sera suspendue sur lui, des vases de diverses sortes, etc..." Cette onction appartient aussi aux chrétiens, car ils sont et rois et prêtres (I Pierre, II, 9) : "Vous êtes la race choisie, l’ordre des prêtres rois" ; (Apoc., V, 10) : "Et vous nous avez faits rois et prêtres." Ils ont aussi l’Esprit Saint, qui est l’Esprit de prophétie ; (Joël, II, 28) : "Je répandrai mon Esprit sur toute chair, etc..." Voilà pourquoi tous les chrétiens sont sacrés d’une onction invisible ; (II Corinth., I, 21) : "Celui qui nous confirme et nous affermit avec vous en Jésus-Christ et qui nous oint, c’est Dieu ; et c’est lui aussi qui nous a marqués de son sceau, et qui nous a donné, etc..." ; (I Jean, II, 20) : "Pour vous, vous avez reçu l’onction du Saint Esprit, et vous connaissez toutes choses."
Quelle comparaison y a t-il donc entre le Christ qui a reçu l’onction et les chrétiens qui l’ont aussi reçue ? La différence, c’est que le Christ la possède d’abord et principalement ; pour les autres et pour nous, nous la tenons de lui ; (Ps. CXXXIII, 2) : "C’est comme le parfum répandu sur la tête, etc..." Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 9) : plus excellente que tous ceux qui participeront à votre gloire ; (Jean, I, 16) : "Nous avons tous reçu de sa plénitude." Aussi les autres sont appelés saints, mais Lui : le Saint des saints, car il est la source de toute sainteté. L’Apôtre dit « l’huile de joie ou d’allégresse », parce que c’est de cette onction que procède la joie spiri-tuelle ; (Rom., XIV, 17) : "Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint Esprit" ; (Galal., V, 22) : "Les fruits de l’Esprit Saint sont la charité, la joie, la paix." ; (Ps. CIII, 15) : "[Vous lui donnez l’huile] afin qu’elle répande la joie sur son visage" ; (Isaïe LXI, 3) : "une huile de joie au lieu de larmes."
Cette répétition que fait saint Paul (verset 9) : O Dieu, votre Dieu, s’explique de deux manières : d’abord, en répétant le nominatif, en sorte que le sens soit : Dieu vous a oint par lui-même, en tant que Dieu ; mais nous, il nous donne l’onction par vous qui êtes le médiateur entre Dieu et les hommes, vous le Christ fait homme ; (II Pierre, I, 4) : "C’est par lui qu’il nous a communiqué les grandes et précieuses grâces qu’il nous avait promises." Ensuite, en mettant avec saint Augustin, cité par la Glose, le premier Dieu au nominatif et le second au vocatif, avec ce sens : « Christ, qui êtes Dieu le Fils, Dieu votre Père vous a sacré, etc... » Qu’il faut interpréter ainsi, c’est plus clair dans le grec. Toutefois, comme le Christ n’est pas sacré en tant que Dieu, puisque comme Dieu il ne doit pas recevoir le Saint Esprit, mais plutôt le donner aux autres, la seconde explication paraît moins dans la vérité que la première. Nous répondons que, personne unique, il est Dieu et homme ; cependant il ne reçoit l’onction que comme homme. Et quand on dit Dieu, etc... celui qui donne cette onction est Dieu et homme, et celui qui la reçoit est également Dieu et homme, n’étant qu’un avec lui, en tant que personne.
[2] Origène, fils de Léonide le martyr et disciple de Clément d’Alexandrie, composa le Periarchon, ou livre des quatre principes, pour établir ceux de ces principes, auxquels, suivant lui, il fallait se tenir en matière de religion. Ces ouvrages, outre les erreurs signalées par saint Thomas, renfermaient d'autres erreurs sur la pluralité des mondes, la nature des astres, l’éternité des peines, le salut des mauvais anges. On y trouvait de plus un système fondé sur les doctrines Platoniciennes, et dont le principe fondamental supposait que toutes les peines sont médicinales. Les passages qui expriment ces erreurs, ont-ils été interpolés dans les écrits d’Origène, comme ce grand homme s’en plaint.
SOMMAIRE : Que le Christ est plus puissant que les anges, puisqu’il est créateur et immuable, tandis que les créatures sont sujettes au changement.
10. Et ailleurs, Seigneur, vous avez créé la terre dès le commencement du monde, et les cieux sont l’ouvrage de vos mains.
11. Ils périront, mais vous demeurerez ils vieilliront tous comme un vêtement ;
12. Et vous les changerez comme un manteau, et ils seront changés, mais pour vous vous serez toujours le même, et vos années ne finiront pas.
Saint Paul, dans ce que nous avons vu, avait énoncé comme quatre degrés de prééminence du Christ sur les anges. Il a déjà prouvé deux de ces points, à savoir qu’il est plus grand qu’eux en qualité de Fils et d’héritier. Il prouve maintenant le troisième point, à savoir qu’il est aussi plus grand que les anges par la puissance de ses oeuvres, car c’est par lui que Dieu le Père a créé les siècles. Cette preuve, l’Apôtre la déduit de la même prophétie. Dans ce but, il établit la puissance de ses œuvres : I° en tant que Créateur ; II° par la différence qui existe entre le Créateur et la créature (verset 11) : Ils périront.
I° Sur le premier de ces points, l’Apôtre rappelle : I. la création de la terre ; II. celle des cieux (verset 10) : et les cieux sont les oeuvres de vos mains.
I. Sur la première partie, il faut observer qu’on peut expliquer ce passage de deux manières.
1° D’abord en le considérant comme une parole adressée par le prophète à Dieu le Père, en sorte que le sens soit (verset 10) : Pour vous, Seigneur, c’est-à-dire Dieu le Père, vous avez créé la terre au commencement, c’est-à-dire, par votre Fils, qui est le principe ; (Jean, VIII, 25) : "Je suis le principe, moi-même qui vous parle." Ce qui revient à dire « vous avez créé la terre par votre Fils » ; (Ps. CIII, 24) : "Vous avez fait toutes choses avec une souveraine sagesse." Le Fils est, en effet, la sagesse engendrée, et c’est pour cette raison que l’Apôtre l’a appelé plus haut la splendeur de la gloire du Père. Ce qu’il dit ici répond donc à ce qu’il a dit déjà par qui le Père a créé les siècles.
2° On peut aussi regarder ces paroles comme adressées au Fils, et les entendre ainsi : Et vous, Seigneur, c’est-à-dire ô Fils, vous avez créé la terre au commencement, à savoir, au commencement des temps, ce qui condamne l’opinion de ceux qui supposent le monde éternel ; ou encore, au commencement, c’est-à-dire de la production des choses, pour condamner cette autre opinion de ceux qui prétendent que les choses corporelles n’ont pas été créées en même temps que les spirituelles, mais plus tard ; (Gen., I, 1) : "Au commencement Dieu créa le ciel et la terre" ; (Ecclésiastique XVIII, 1) : "Celui qui vit éternellement a créé toutes choses ensemble."
Observons ici que la terre peut être distinguée du ciel sous trois rapports. D’abord en entendant à la lettre par ce nom de « terre », l’élément même qui porte ce nom, et par le « ciel » les corps supérieurs. De même que Moïse ne fait pas mention de l’air parce qu’il est joint à l’eau, on comprendrait ici par le ciel, le ciel lui-même et les deux autres éléments, c’est-à-dire l’air et le feu, qui se rapprochent davantage de la nature du ciel, comme on le voit par le lieu qu’ils occupent. C’est ainsi que Moïse l’entend. L’Apôtre dit : Vous avez fondé, pour indiquer trois choses qui appartiennent à la terre. D’abord le repos de la terre, car tout le reste a quelque participation au mouvement ; la terre seule, dans toutes ses parties, demeure immobile, en sorte que le sens de cette expression : Vous avez fondé, équivaut à : vous avez affermi ; (Ps. CIII, 5) : "Vous avez fondé la terre sur sa propre fermeté." Ensuite, pour marquer sa propre durée, car entre toutes les parties d’un édifice la stabilité appartient surtout au fondement ; or "la terre demeure toujours" (Ecclésiastique I, 4). C’est dans ce sens que l’Apôtre dit : Vous avez fondé la terre, c’est-à-dire vous l’avez consolidée pour toujours ; enfin pour montrer l’ordre qui règne dans la création, car de même que le fondement, qui est la première partie de l’édifice, en fait la base, ainsi la terre, entre tous les éléments, occupe la partie inférieure ; (Isaïe, XLVIII, 13) : "C’est ma main qui a fondé la terre" ; (Ps. XCIV, 5) : "Ses mains ont formé la terre sèche". Paul ne dit pas « Vous avez fait les cieux », mais il dit (verset 10) : et les cieux sont l’ouvrage de vos mains, parce que l’on paraît donner plus de soins à ce que l’on fait avec les mains. Il s’exprime de cette manière pour faire remarquer la grandeur et la beauté des cieux ; (Isaïe, XLVIII, 13) : "C’est ma main droite qui a mesuré les cieux."
On peut en second lieu entendre par la terre toute la nature corporelle. Dans ce sens, l’Apôtre dirait : Vous avez formé la terre, parce que la matière est le lieu occupé par les formes et comme leur soutien. Par les cieux on entendrait les substances spirituelles ; (Ps.. CXLVIII, 4) : "Louez-le, cieux des cieux." Les cieux sont les ouvrages de ses mains, parce qu’il les a faits à son image et à ressemblance. Ou encore on peut entendre par terre ceux qui, dans l’Eglise, sont imparfaits et servent de fondement aux autres, car si la vie active n’existait pas dans l’Eglise, la vie contemplative ne saurait subsister ; par les cieux seraient figurés les contemplatifs. Cette disposition s’est faite dans l’Eglise au commencement, c’est-à-dire par le Fils ; (Isaïe, LI, 16) : "J’ai mis mes paroles dans votre bouche, afin que vous fondiez la terre," c’est-à-dire les imparfaits, "et que vous établissiez les cieux," c’est-à-dire les parfaits.
II. Par rapport aux cieux, le Psalmiste dit : "Les cieux sont l’ouvrage de vos mains." Il se sert de cette expression : "sont l’ouvrage de vos mains," et non pas simplement « vous avez fait les cieux », pour quatre raisons.
D’abord pour réfuter l’erreur de ceux qui prétendent que Dieu est l’âme du ciel, par conséquent que le monde entier et toutes ses parties ont droit à un culte, comme Dieu lui-même. C’est ce que pratiquaient les idolâtres. Le Psalmiste condamne donc cette erreur, quand il dit : "et les cieux sont l’ouvrage de vos mains," en d’autres termes, ils n’ont pas avec vous les rapports du corps avec l’âme, mais ils sont sujets et dépendants de votre puissance et de votre volonté ; (Deutér., IV, 19) : "de peur qu’élevant vos yeux, et y voyant le soleil, la lune et les astres, vous ne tombiez dans l’illusion et dans l’erreur, et que vous ne leur rendiez un culte d’adoration."
En second lieu, afin de faire sentir la dignité et la beauté des cieux, car nous disons de ce que nous avons fait avec soin, que c’est l’oeuvre de nos mains. Voulant donc marquer que les cieux ont été créés d’une manière plus excellente que les autres créatures corporelles, par la divine Sagesse, il dit : "Les cieux sont l’ouvrage de vos mains." La chose est évidente, car, dans les oeuvres inférieures, toute la diversité peut se réduire à telle ou telle disposition de la matière, mais dans les corps célestes, la diversité ne peut être rapportée qu’à une cause, la Sagesse divine. Voilà pourquoi, toutes les fois qu’il est question de la création du ciel, on ajoute en même temps « avec prudence », avec « sagesse », ou quelque expression semblable, comme dans ce passage des Proverbes (III, 49) : "Le Seigneur a établi les cieux par sa prudence," et dans cet autre du psaume CXXXV, 5 : "Il a fait les cieux avec intelligence."
Troisièmement, pour faire sentir que c’est surtout dans les cieux que brille la divine puissance du Créateur : suivant la Glose, en effet, il n’y a rien parmi les créatures, qui manifeste davantage la puissance de Dieu, particulièrement à cause de la grandeur des cieux et de l’ordre qu’on y découvre ; (Sag., XIII, 5) : "La grandeur et la beauté de la créature peut faire connaître et rendre visible le Créateur."
Quatrièmement enfin, pour faire comprendre qu’entre tous les corps, le corps céleste reçoit plus immédiatement de Dieu l’influence qui le détermine, et que c’est de là qu’elle dérive sur les corps inférieurs ; (Job, XXXVII, 33) : "Savez-vous l’ordre et les mouvements du ciel, et en rendez-vous bien la raison, vous qui habitez la terre ?" Comme si Job disait : Si vous considérez attentivement la disposition du ciel, vous ne pouvez en attribuer la cause à aucune réalité terrestre, mais à Dieu seul.
On peut encore entendre par la terre tous les êtres corporels, et par les cieux les substances spirituelles. Le sens serait celui-ci : Au commencement des temps, vous avez fondé la terre, c’est-à-dire les êtres matériels, c’est-à-dire vous avez comme établi le fondement des formes. C’est dans ce sens qu’on explique ce passage du psaume CXLVIII, 7 : "Louez le Seigneur, vous qui êtes sur la terre" ; mais les cieux, c’est-à-dire les substances spirituelles (Ps. CXLVIII, 4) : "Que les cieux des cieux le louent, etc...," sont l’ouvrage de vos mains, parce que vous les avez faits à votre image et à votre ressemblance.
On peut expliquer ce passage d’une troisième manière : par terre on entend ceux qui, dans l’Eglise, sont imparfaits ; par cieux, ceux qui sont plus avancés, et l’on dit : Au commencement, c’est-à-dire, par votre Fils, vous avez fondé la terre, c’est-à-dire ceux qui, dans l’Eglise, sont faibles encore, et livrés à la vie active. On dit qu’ils sont fondés, parce qu’ils sont comme la base des autres, puisque sans les oeuvres de la vie active, les contemplatifs ne pourraient subvenir à leurs besoins. Mais les cieux, c’est-à-dire les contemplatifs et ceux qui sont plus parfaits, sont les oeuvres de vos mains, c’est-à-dire doués d’une prééminence plus excellente ; (Ps. XVIII, 2) : "Les cieux racontent la gloire de Dieu" ; et (Isaïe I, 2) : "Ecoutez, ô cieux," c’est-à-dire vous qui êtes plus grands, "prête l’oreille, ô terre," c’est-à-dire vous qui êtes plus petits.
II° (verset 11) : Ils périront, l’Apôtre marque ici la différence entre le Créateur et la créature, quant à deux attributs qui appartiennent exclusivement au Créateur ; le premier, c’est son éternité ; le second, son immutabilité (verset 11) : Ils vieillissent tous comme un vêtement.
I. Sur le premier de ces points, l’Apôtre établit premièrement, que la créature est finie ; secondement, que Dieu est infini (verset 14) : mais vous demeurerez.
1° Il dit donc d’abord (verset 11) : Eux-mêmes, c’est-à-dire les cieux périront. On objecte ce qu’on lit dans l’Ecclésiaste (I, 4) : "La terre demeure toujours" ; à plus forte raison les cieux ont-ils la stabilité. Nous répondons que comme l’ont dit saint Augustin et le Philosophe, dans tout changement il y a génération et corruption. Tout ce qui subit un changement perd l’état dans lequel il était. Ce qui est dit ici que les cieux périront, ne doit pas être entendu de leur substance, dont Job a dit (XXXVII, 18) : "les cieux, qui sont aussi solides que s’ils étaient d’airain," mais de l’état où ils sont maintenant ; (Apoc XXI, 1) : "Après cela je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle" ; (1 Corinth VII, 31) : "La figure de ce monde passe."
Comment donc les cieux changeront-ils d’état ? De diverses manières, car les cieux supérieurs ont, il est vrai, une sorte de mouvement, par rapport au lieu, mais ils ne subissent aucune altération (Note du webmaster : remarque périmée). Les cieux inférieurs, au contraire, à savoir le feu et l’air, se meuvent, s’altèrent et sont soumis à la corruption. Ainsi donc l’état de tous les cieux est sujet au changement ; mais à la fin des temps, le mouvement cessera dans les cieux supérieurs et la corruption dans les cieux inférieurs, car l’air sera purifié par le feu du dernier embrasement ; (II Pierre III, 7) : "Aussi les cieux et la terre d’à présent sont gardés par ta même parole, et sont réservés pour être brûlés au jugement, etc...". Tous périront, c’est-à-dire seront changés de l’état où ils sont maintenant ; ils périront donc d’une certaine manière.
2° Quant à vous, Seigneur, vous demeurerez. (Psaume CI, 13) : "Pour vous, Seigneur, vous subsisterez éternellement". L’Apôtre établit donc ainsi l’éternité du Créateur, comme s’il disait : vous ne pouvez recevoir "ni de changement, ni d’ombre, par aucune révolution," ainsi qu’on lit dans l’Epître de S. Jacques (I, 17) et (Lamentations, V, 19) : "Pour vous, Seigneur, vous subsistez éternellement, et la mémoire de votre nom passera de race en race." On peut aussi entendre ce passage du Christ fait homme ; (ci-après, XIII, 8) : Jésus-Christ était hier ; il est aujourd’hui et il sera le même dans tous les siècles."
II. Quand saint Paul ajoute (verset 11) : et tous, etc... , il établit la différence de Dieu avec la créature, à raison de l’immutabilité. Premièrement il établit la mutabilité de la créature ; secondement l’immutabilité de Dieu (verset 12) : Mais pour vous, vous serez toujours le même."
1° Sur le premier point, il fait encore deux choses : d’abord il expose la raison de la mutabilité de la créature ; ensuite il dépeint cette mutabilité même (verset 12) : [et vous les changerez] comme un manteau. 1. Sur la première de ces subdivisions, il faut se rappeler que ce qui est ancien et ce qui est nouveau résultent du temps. Rien ne peut vieillir que ce qui est mesuré de quelque manière dans le temps. Le temps mesure aussi le mouvement des cieux ; et ce qui est mesurable se mesure dans le temps présent. On peut donc trouver dans le ciel la nouveauté et la vétusté. Ainsi donc les cieux ne vieilliront pas comme si leur substance était amoindrie, ou altérée en quelque chose, mais seulement par rapport à la durée du temps, par lequel dorénavant ils ne seront plus mesurés. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 11) : [Ils vieilliront tous] comme un vêtement, etc... C’est que la cause de la mutation dans les cieux ne sera pas une défaillance de leur puissance qui serait diminuée en quelque partie. Si, en effet, leur mouvement venait à cesser par suite d’une défaillance de leur puissance, la cessation aurait une cause naturelle, et pourrait par conséquent être saisie par la raison naturelle. Or nous lisons le contraire dans saint Matthieu (XXIV, 36) : "Pour ce qui regarde le jour et l’heure, qui que ce soit n’en a connaissance, non pas même les anges dans le ciel, etc..." La cessation viendra donc par la nécessité de la fin, car toutes les créatures corporelles sont ordonnées aux spirituelles, et tout mouvement qui sert à la génération et à la corruption se fait en vue de la génération de l’homme. Quand donc celle-ci viendra à cesser, ce qui aura lieu quand le nombre des élus et celui des prédestinés sera complet, le mouvement prendra fin. Voilà pourquoi on le compare au vêtement, que l’on prend pour s’en couvrir, et qu’on dépose quand on n’en a plus l’usage. C’est ainsi que nous déposons à l’arrivée de l’été un vêtement chaud et un vêtement trop froid aux approches de l’hiver. Ainsi donc l’état du monde, qui est maintenant en rapport avec sa fin, aussitôt que le nombre des élus sera complet, en n’étant plus désormais ni approprié, ni nécessaire à sa fin, sera déposé comme on dépose un vêtement ; (Luc, XXI, 33) : "Le ciel et la terre passeront, etc." 2. L’Apôtre dépeint ensuite la mutabilité même, quand il dit (verset 12) : et vous les changerez comme un manteau, à savoir les cieux. Il parle avec justesse en disant : mon Dieu, vous les changerez ; car s’ils reçoivent quelque modification dans leur mouvement, ce n’est pas par eux-mêmes, ni par l'effet de leur propre vertu, mais ce sera par la puissance de Dieu qu’ils seront changés, comme un manteau qu’on prend pour l’usage et qu’on dépose suivant l’opportunité du temps et du but qu’il remplit. L’Apôtre dit un manteau, parce qu'au moyen de ce vêtement, la gloire de l’homme est tantôt cachée tantôt manifestée. C’est ainsi que Dieu, au moyen des créatures, tantôt se cache, et tantôt se manifeste à nous ; (Rom., I, 20) : "Ce qu’il y a d’invisible en Dieu est devenu visible par la connaissance que ses créatures nous en donnent" ; (Sag., XIII, 5) : "La grandeur et la beauté de la créature pour faire connaître et rendre visible le Créateur, etc..." Saint Paul dit aussi (verset 12) : Ils seront changés, parce qu’une fois changés, ils le seront pour toujours.
Ceci s’applique également aux cieux spirituels, qui passent de la vie présente, par la mort du corps ; (Rom., XIV, 8) : "Nous mourons tous et nous écoulons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus" ; (Isaïe, LVII, 1) : "Le juste périt, et personne n’y fait réflexion, etc... " Ils vieillissent aussi, car ainsi qu’il sera dit au ch. VIII, (verset 13) : ce qui se passe et vieillit est proche de sa fin. - Et vous les changerez, à savoir quant au corps, quand ce corps mortel aura été revêtu de l’immortalité ; (I Corinth., XV, 54) : Et ils seront de plus changés quant aux âmes, quand de cette connaissance qui n’est encore accordée qu’en énigmes, ils seront élevés à la contemplation de la substance même ; (Job, XIV, 14) : "Dans cette guerre où je me trouve maintenant, j’attends tous les jours que mon changement arrive."
2° L’Apôtre en vient ensuite à l’immutabilité de Dieu, quand il dit (verset 12) : Mais pour vous, vous serez toujours le même. Ici saint Paul d’abord énonce ce qu’il veut établir ; ensuite l’explique par un signe (verset 12) : et vos années 1. Il dit donc : Les cieux périront, mais vous, à savoir, le Fils de Dieu, ce qui est contre les Ariens, vous êtes toujours le même, c’est-à-dire vous demeurerez le même toujours et jamais vous ne changerez ; (Malachie, III, V, 6) : "je suis le Seigneur et que je ne change pas" ; (Jacq., I, 17) : "Il ne peut recevoir de changement, etc... 2. Saint Paul donne un signe de cette immutabilité, eu disant (verset 12) : et vos années ne finiront pas. Remarquez qu’on appelle les années de Dieu sa durée, ainsi qu’on appelle durée de l’homme les années de sa vie ; or la durée de l’homme subit deux sortes de défaillance : d’abord dans ses parties et ensuite dans son tout. Dans ses parties d’abord, car cette durée appartient au temps, une partie succède à l’autre, et lorsque celle-ci arrive, l’autre s’échappe. Dans son tout ensuite, car ce tout cesse d’être. Dans la durée de Dieu, rien de semblable, car elle ne peut défaillir dans son tout, puisque Dieu est toujours ; (Ps. XCI, 9) : "Pour vous, Seigneur, vous êtes éternellement le Très-Haut." Elle ne peut pas plus défaillir dans ses parties, car l’éternité subsiste en même temps tout entière ; (Job, XXXVI, 26) : "Les années de Dieu sont innombrables, etc..."
Cependant si la durée de Dieu est une et immuable, pourquoi se servir du terme d’années, au pluriel, et ne pas dire au singulier l’année ? La raison en est que notre intelligence reçoit la connaissance des choses purement intelligibles par les choses sensibles, toutes nos connaissances prennent commencement par les sens. Voilà pourquoi on représente Dieu, bien qu’il soit infiniment simple, sous des images corporelles ; (Isaïe, VI, 1) : "je vis le Seigneur assis, etc..." C’est ainsi que nous partons de certaines choses connues pour exprimer la durée de Dieu, quoiqu’elle soit uniforme et simple ; quelquefois donc on se sert du terme d’année, quelquefois de jour ou de mois, parce que cette durée embrasse toutes les différences des temps.