"Entre tous les dieux il n'y en a pas, Seigneur, qui vous soit semblable, ni qui puisse vous être comparé dans vos oeuvres." (Ps. LXXXV, 8)
Ces paroles expriment la grandeur du Christ sous deux rapports. D’abord il présente la supériorité du Christ sur tous les dieux au point de vue de la nature, ensuite au point de vue de l’effet de cette supériorité ; quant à la nature, le prophète dit : "Entre tous les dieux, Seigneur, il n’y en a pas qui soit semblable à vous" ; sur le premier de ces points, il faut se rappeler que bien qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, quant à sa nature, ainsi qu’il est dit au Deutéronome (VI, 4) : "Le Seigneur votre Dieu est le seul et unique Seigneur", toutefois, d’une manière participative, il y a au ciel et sur terre un grand nombre de dieux (I Corinth., VIII, 5). Quelquefois, en effet, le nom de Dieu est donné aux anges, comme on le voit au livre de Job (I, 6 et II, 1) : "Les fils de Dieu s’étant un jour présentés devant le Seigneur, etc....", quelquefois aux prophètes, ainsi qu’il est dit de Moïse (Exode, VII, 1) : "Je vous ai établi le Dieu de Pharaon." On l’applique aussi aux prêtres (Exode, XXII, 28) : "Vous ne parlerez pas des dieux, c’est-à-dire des prêtres".
Les anges sont appelés dieux, à cause des vives clartés de la glorieuse lumière divine qu’ils reflètent en eux. (Job, XXV, 3) : "Ses légions ne sont-elles pas innombrables ? Sur qui sa lumière ne s’élève t-elle pas ?" mais, parmi les dieux, les anges ne sont pas semblables au Christ, qui est la splendeur de la gloire de son Père, comme il est dit (Eph., I, 3) : "Il l’a fait asseoir à sa droite dans le ciel, au-dessus de toutes les principautés et puissances, etc." Les prophètes sont appelés dieux, parce que le Seigneur leur adressa la parole ; mais, parmi les dieux, les prophètes ne sont pas semblables au Christ, parce que, lui, il est substantiellement le Verbe lui-même de Dieu (Jean, I, 1): "Le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu". Les prêtres sont aussi appelés des dieux parce qu’ils sont les ministres de Dieu ; mais, parmi les dieux, ils ne sont pas semblables au Christ qui, lui, est le Seigneur, ci-après (III, 6) : Il est comme le maître dans sa grande maison. Ainsi donc apparaît clairement la supériorité du Christ, au-dessus de tous les dieux, quant à la nature, parce qu’il est la splendeur du Père ; les anges, quant à eux, participent à sa splendeur, mais lui-même, il est le Verbe de Dieu, qui s’est fait connaître aux prophètes ; lui il est Dieu, le Seigneur, et les prêtres sont dévolus à son service.
Sa grandeur se manifeste par ses effets, lorsqu’il dit : "Et nul ne peut vous être comparé dans vos oeuvres." Il faut ici remarquer la grandeur de trois oeuvres opérées par Jésus-Christ. La première s’étend à toute nature créée, c’est l’oeuvre de la création (Jean, I, 3) : "Toutes choses ont été faites par lui." La seconde ne s’étend qu’à la créature raisonnable, qui est illuminée par le Christ : c’est la lumière (Jean, I, 9) : "Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde." La troisième, c’est la justification, par laquelle les saints, vivifiés et pénétrés par le Christ, sont justifiés (Jean I, 4) : "La vie était la lumière des hommes." Au sujet de ces trois oeuvres les dieux dont nous avons parlé ne peuvent pas être comparés au Christ : les anges, en effet, ne sont pas créateurs, ils sont des créatures ; (Ps. CIII, 4) : "Vous qui faites de vos anges des souffles." De même les prophètes reçoivent la lumière, ils ne la produisent pas (Lc, I, 79) : "pour illuminer ceux quui sont, etc..." De même les prêtres ne donnent pas la justification, mais sont justifiés (ci-après, X, 4) : "Il est impossible que le sang des taureaux et des boucs ôte les péchés." Il est donc clairement manifesté que personne n’est comparable au Christ, parmi les dieux, au point de vue des effets de sa supériorité.
Tel est l’objet de cette Epître aux Hébreux ; cette épître se distingue des autres, en ce que dans toutes ses Epîtres l’Apôtre traite de la grâce du Nouveau Testament, en tant qu’elle se répand sur tout le corps mystique de l’Eglise : l’Église ressemble à un corps naturel, à trois niveaux : le corps lui-même, les membres principaux, et la tête ; et cela dans les premières épîtres que l’Apôtre a envoyées aux Eglises, comme dans celles qu’il adresse aux Romains, aux Corinthiens et aux Galates, etc... , jusqu’à la première à Timothée. Dans les lettres suivantes, par exemple, dans les lettres qu’il adresse à des personnes particulières comme à Timothée, à Tite, à Philémon, il parle de cette grâce par rapport aux membres principaux de l’Eglise,. Dans l’Epître aux Hébreux, il fait ressortir la grâce même dans le chef de l’Eglise, c’est-à-dire en Jésus-Christ. Il s’agit donc ici de l’excellence de Jésus-Christ.
Avant d’entrer dans le détail de cette Epître, il faut remarquer qu’avant le concile de Nicée, des écrivains doutèrent que cette Epître fût de saint Paul. Pour prouver qu’elle n’est pas de lui, ils s’appuient sur deux raisons : la première que l’Apôtre n’aurait pas suivi la méthode qu’il emploie dans les autres Epîtres, c’est-à-dire qu’il ne met pas en tête la salutation, ni même son nom ; la seconde qu’on n’y trouve pas le style des autres. La forme a même quelque chose de plus élégant, et de plus recherché, soit dans les mots, soit dans les pensées. Mais, à l’inverse, les docteurs de l’antiquité citent les paroles de cette Epître, comme autant de témoignages de saint Paul, comme il ressort des paroles de saint Denis et d’autres et le concile de Nicée la compte parmi celles de l’Apôtre. On répond donc à la première difficulté que saint Paul avait un triple motif de ne pas mettre ici sa salutation habituelle et son nom : d’abord parce qu’il était l’Apôtre des Gentils (Galat., II, 8) : "Celui qui a agi efficacement dans Pierre pour le rendre apôtre, a aussi agi efficacement en moi, pour me rendre apôtre des Gentils, etc...", il ne fait aucune mention de son apostolat, si ce n’est auprès des Gentils, car il lui aurait fallu faire la même chose vis-à-vis des Juifs s’il avait fait précéder son épître d’une salutation ; parce que toutefois il manquait au salut de sa race s’il renonçait à toute salutation, il ne manqua pas d’en écrire aux Romains (XI, 13) : "Aussi longtemps que je suis l’apôtre des Gentils, j’honorerai mon ministère, etc... " [1]; ensuite parce que son nom était odieux aux Juifs. Car l’Apôtre avait enseigné que l’on ne devait plus se soumettre aux observances légales ; enfin parce qu’il était juif ; or ceux qui font partie d’une même famille supportent difficilement la supériorité de leurs égaux : "Un prophète n’est pas honoré dans sa propre patrie." (Jean IV, 44).
A la seconde difficulté, on peut dire, que s’il y a plus d’élégance dans le style et de rigueur dans la pensée et dans les mots, c’est que saint Paul n’a pas écrit cette épître en grec mais en hébreu, langue dans laquelle il était plus versé parce qu’il y avait été éduqué depuis son enfance. En effet, bien qu’il connût les autres langues en vertu d’un don de l’Esprit Saint, il ne s’exprimait pas d’une manière aussi excellente dans d’autres langues que la sienne. C’est ce qui lui fait dire (II Corinth., XI, 6) : "Si je suis inhabile pour la parole, il n’en est pas de même pour la science." Etant donné en effet que tout ce qui est reçu s’exprime selon le mode et la disposition de celui qui reçoit, il n’est pas étonnant que l’apôtre ait reçu le don de l’Esprit Saint d’une manière plus parfaite dans le cadre de la langue dans laquelle il avait été élevé. C’est ainsi que la Glose, à propos du passage d’Amos (I, 2) : « Le Seigneur rugit du haut du ciel », dit que les prophètes font des comparaisons à partir des choses qui existaient réellement, et c’est pourquoi Amos, qui fut berger, s’exprimait au moyen de comparaisons animales ; tandis qu’Isaïe qui était citoyen d’une cité et noble, employait des comparaisons plus nobles ; (Isaïe VI, 1) : "Je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et élevé, etc... ". On peut dire que l’œuvre a été traduite de l’hébreu en grec par saint Luc, qui était un excellent orateur et a mis au service de l’épître son style choisi.
[1] Remarque : le passage « primo, cum esset… si quomodo » est très obscur et n’a pas été traduit par l’Abbé Bralé dont je revois la traduction ; je donne la mienne sous toutes réserves. C.D.]
SOMMAIRE: Des propriétés de son origine, de l’étendue de son autorité, et de la puissance de ses oeuvres, l’Apôtre déduit la grandeur de Jésus-Christ, Fils de Dieu.
I. Dieu ayant parlé autrefois à nos pères en divers temps et en diverses manières, par les prophètes
2. Nous a ensuite parlé tout nouvellement, en ces derniers jours, par son propre Fils, qu’il a fait héritier de toutes choses, et par qui il a même créé les siècles.
Saint Paul écrivit donc cette Epître pour combattre les erreurs de quelques-uns, qui s’étant convertis du Judaïsme à la foi du Christ, voulaient garder les observances légales en même temps qu’ils pratiquaient l'Evangile, comme si la grâce de Jésus-Christ ne suffisait pas pour le salut. L’Epître est divisée en deux parties. D’abord l’Apôtre y établit, par des preuves multipliées, la grandeur de Jésus-Christ, afin de montrer par là que le Nouveau Testament l’emporte sur l’Ancien. En second lieu, il traite des moyens par lesquels les membres sont unis au chef (ci-après, XI, 1) : Or la foi est, etc... L’Apôtre se propose donc de démontrer la prééminence du Nouveau Testament sur l’Ancien par la grandeur du Christ, et sa prééminence sur trois ordres de personnes mentionnées dans l’Ancien Testament, les anges, par le ministère desquels la loi a été donnée ; (Galat., III, 19) : "La loi a été donnée par le ministère des anges, par l’entremise d’un médiateur, etc... " ; ensuite Moïse de qui ou par le moyen de qui elle a été reçue ; (Jean, I, 17) : "La loi nous a été donnée par Moïse" ; et (Deutér., XXXIV, 10) : "Il ne s’éleva plus dans Israël de prophète semblable, etc..." ; enfin le sacerdoce même, auquel était confié le ministère de la loi (ci-après, IX, 6) : Les prêtres entraient en tout temps dans le premier tabernacle, lorsqu’ils exerçaient les fonctions de leur ministère. Saint Paul établit la prééminence du Christ, premièrement, sur les anges ; secondement sur Moïse (III, 1) : Vous donc mes frères ; troisièmement, sur le sacerdoce de l’ancienne loi (V, 1) : Tout pontife est pris, etc... Dans le premier de ces points, l’Apôtre établit d’abord la prééminence du Christ sur les anges, dans le premier chapitre même ; en second lieu, il en déduit comme conclusion le respect que nous devons porter à sa nouvelle loi (II, 1) : C’est pourquoi nous devons observer avec encore plus d’exactitude. Sur la première partie, premièrement, il établit la grandeur de Jésus-Christ ; secondement, il montre que ce qu’il a dit de Jésus-Christ est véritable, et qu’ainsi les anges ne sauraient atteindre cette grandeur (verset 4) : Etant aussi élevé, etc... Il y a ceci de remarquable dans cette Epître que tous les mots renferment autant de pensées particulières sans s’écarter de la marche régulière du discours.
L’Apôtre démontre la grandeur de Jésus-Christ sous quatre rapports : D’abord, quant à la propriété de son origine en l’appelant le vrai Fils de Dieu selon la nature (verset 2) : il nous a parlé par son propre Fils ; secondement, quant à l’étendue de son autorité (verset 2) : qu’il a fait hériter de toutes choses, etc... ; troisièmement, quant à la puissance de ses oeuvres (verset 2) : et par qui il a créé les siècles ; quatrièmement, quant à la sublimité de sa dignité (verset 3) : et comme il est la splendeur de sa gloire. Or comme il se propose de faire ressortir la grandeur du Christ, afin que cette grandeur tourne à l’honneur du Nouveau Testament, saint Paul établit la prééminence de celui-ci sur l’Ancien Testament.
I° L’Apôtre établit à l’égard de l’Ancien Testament cinq choses : premièrement, la manière dont il a été transmis (verset 1) : Dieu ayant parlé à plusieurs reprises et en diverses manières, etc... ; secondement, le temps (verset 1) : autrefois ; troisièmement, son auteur, ou celui de qui on l’a reçu Dieu ; quatrièmement, à qui il a été donné (verset 1) : à nos pères ; cinquièmement, par quels ministres (verset 1) : les prophètes.
I. II dit donc (verset 1) : à plusieurs reprises, pour marquer la diversité, que l’on peut considérer sous trois rapports. Premièrement, les différentes personnes, car ce n’est pas à une personne qu’il a parlé, mais à plusieurs, à savoir, Abraham, Noé, et à d’autres ; secondement, la diversité des temps, circonstances qui toutes concourent à établir sa certitude. C’est de lui qu’il est dit (Matth., XX, 1) : "Le père de famille sortit dès le grand matin, et sortit de même "à la troisième heure, etc...." ; ensuite quant aux choses qui y ont été révélées, parce que ce sont des choses divines ; (Exode, III, 14) : "Je suis Celui qui suis, etc..." Ce sont aussi les événements futurs (Sag., VII, 8) : "Elle connaît (la sagesse) les signes et les prodiges avant qu’ils paraissent, etc..." ; et les promesses des biens à venir, au moins d’une manière figurative ; (Ecclésiastique III, 25) : "Il a découvert des choses qui étaient au-dessus de l’esprit de l’homme." Il a parlé aussi à plusieurs reprises, quant à la diversité des figures, car c’était tantôt sous la figure d’un lion, tantôt sous celle d’une pierre, par exemple, au ch. II, 34 de Daniel : "Une pierre fut détachée de la montagne sans le secours de la main d’un homme." "Et parce que la loi sortie de sa bouche renferme une multitude de préceptes," (Job, XI, 6), l’Apôtre ajoute (verset 1) : et en diverses manières, ce qui se réfère à trois sortes de visions différentes : celles qui sont corporelles, par exemple, (Dan., V, 5) : "Au même moment, on vit paraître des doigts et comme la main d’un homme qui écrivait sur le mur, etc..." ; quelquefois ces visions avaient lieu dans l’imagination (Isaïe, VI, 1) : "J’ai vu le Seigneur sur un trône, etc..." ; ou encore par l’intellect, comme il fut donné à David (Ps. CXVIII, 100) : "J’ai été plus intelligent que les vieillards." Il est dit de ces visions du prophète Osée (XII, 10) : "C’est moi qui ai multiplié pour eux les visions." On peut aussi l’entendre des différentes manières de parler, parce que Dieu parlait quelquefois ouvertement, quelquefois obscurément. De toutes ces manières de s’exprimer, on trouve des exemples dans les Ecritures de l’Ancien Testament (Proverbes XXII, 20) : "Je vous ai décrit ma doctrine de trois manières, par des conseils et avec science, etc..." Troisièmement elle reprend les méchants et attire les justes, elle instruit les ignorants ; (II Tim., III, 16) : "Toute Ecriture qui est inspirée de Dieu est utile pour instruire, pour reprendre, etc..."
II. En second lieu l’Apôtre rappelle le temps où cette doctrine a été transmise, à avoir, un temps déjà passé (verset 1) : Autrefois, c’est-à-dire non pas dans un instant, car les mystères qui étaient révélés sur le Christ, étaient tellement grands, que l’on ne pouvait les croire, avant qu’ils eussent été connus dans le cours du temps. C’est ainsi que saint Grégoire affirme que "dans la succession des temps, la connaissance divine n’a fait que grandir." ; (Isaïe, XLVIII, 3) : "Je vous ai annoncé longtemps auparavant ce qui s’est fait depuis, je vous l’ai assuré de ma bouche, j’ai agi et elles sont arrivées, etc..."
III. Troisièmement, saint Paul en assigne l’auteur : C’est Dieu qui parle ; (Ps. LXXXIV, 9) : "J’écouterai ce que le Seigneur, mon Dieu, me dira au-dedans de moi." Or, Dieu ne ment pas ; (Nombr., XXIII, 19) : "Dieu n’est pas comme l’homme, capable de mentir." Par ces trois caractères, l’Apôtre marque l’excellence de l’Ancien Testament, c’est-à-dire son autorité, puis qu’il vient de Dieu ; son étendue et sa sublimité, car Dieu a parlé à plusieurs reprises et de diverses manières ; sa certitude, car c’est autrefois.
IV. Il dit en quatrième lieu à qui il a été transmis : à nos pères ; à ce titre, il doit être familier et nous plaire ; (Actes, X, 32) : "Nous vous annonçons l’accomplissement de la promesse qui a été faite à nos pères, etc..."
V. Enfin, il rappelle en cinquième lieu par quels ministres. Ce ne sont pas des imposteurs, c’est dans les prophètes, c’est-à-dire par les prophètes ; (Rom., I, 2) : "Cet Evangile qu’il avait promis auparavant par ses prophètes" ; (Actes, X, 43) : "Tous les prophètes lui rendent témoignage."
II° Quand saint Paul dit ensuite (verset 1) : Tout nouvellement, il décrit la doctrine du Nouveau Testament, et lui donne cinq caractères, dont quatre sont différents de quatre autres assignés à l’Ancien Testament ; le cinquième est le même dans l’un et dans l’autre. En effet, il avait dit : à plusieurs reprises et de diverses manières, il établit ici que toute cette diversité doit se ramener à l’unité. Il dit donc, que bien que la manière soit multiple, cependant le tout se rapporte à ce qui s’est passé dernièrement ; (Proverbes XXIII, 17) : "Demeurez ferme dans la crainte du Seigneur, pendant tout le jour, et vous aurez de la confiance au dernier moment." ; (Isaïe, X, 22) : "La justice se répandra comme une inondation d’eaux sur ce qui sera resté de votre peuple, car le Seigneur, le Dieu des armées, fera un grand retranchement au milieu de toute la terre." Ensuite, ce premier Testament avait été donné autrefois dans un temps d’attente et de ténèbres, celui-ci a été donné de nos jours, c’est-à-dire au temps de la grâce ; (Rom., XIII, 12) : "La nuit est déjà fort avancée, et le jour s’approche, etc..."
Remarquez que saint Paul a commencé à dire : Dieu parlant, et qu’il dit ici (verset 2) : a parlé. Il veut marquer que la manière dont s’est faite la communication dans le Nouveau Testament, est plus parfaite que celle qui eut lieu pour l’Ancien Testament. Pour comprendre ceci, il faut se rappeler que notre parole suppose trois choses : d’abord la conception de la parole même, c’est-à-dire que l’on conçoive auparavant dans l’esprit ce que l’on doit exprimer par la parole ; ensuite l’expression de cette même parole conçue, afin d’insinuer ainsi ce qui a été conçu par la pensée ; enfin la manifestation de la chose même rendue par l’expression, afin que cette chose exprimée devienne évidente. Dieu donc a d’abord conçu, en se parlant à lui-même, et cette conception a été unique, éternelle ; (Job, XXXIII, 14) : "Dieu ne parle qu’une fois." Ce fut la génération éternelle de son Fils, dont il est dit au (psaume II, 7) : "Le Seigneur m’a dit, vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd’hui." Secondement, il a exprimé ce qu’il a conçu, et cela de trois manières. Premièrement, en produisant les créatures, c’est-à-dire lorsque le Verbe conçu, existant comme l’image du Père, est devenu aussi comme tel la ressemblance selon laquelle ont été faites toutes choses ; (Genèse, I, 3) : "Dieu dit que la lumière soit, etc..." Secondement, par certaines notions, par exemple, dans l’intellect des anges, où il représenta les images de toutes les choses renfermées dans son Verbe ; de même dans l’intelligence des saints, au moyen de révélations sensibles, intellectuelles, ou d’imagination. Toute manifestation telle, procédant du Verbe éternel, est pour cette raison appelée parole ; (Jérémie, I, 2) : "Le Seigneur m’adressa sa parole, etc..." Troisièmement, par son union hypostatique avec notre chair, union dont il est dit en saint Jean (I, 14) : "Et le Verbe s’est fait chair, et nous avons vu sa gloire, etc... " C’est ce qui fait dire à saint Augustin (Augustinus, in Joan., Tract. XIV, cap. iv) que le Verbe incarné est au Verbe incréé dans le même rapport que la parole parlée est à la parole intérieure ; et la première expression, celle qui s’est faite dans la création, n’a pas pour terme la manifestation, mais l’être (Sag. I, 14 : "Dieu a tout créé pour l’être". Comme cette expression ne peut avoir le statut de parole, si ce n’est dans la mesure où elle est ordonnée à la manifestation, il est clair que cette expression ne peut pas être appelée parole. Voilà pourquoi on ne dit jamais que Dieu parle quand il donne l’existence aux créatures, mais qu’il se fait connaître ; (Rom., I, 20) : "Ce qu’il y a d’invisible en Dieu est devenu visible, grâce aux œuvres qu’il a faites, est devenu visible à l’intelligence." La seconde expression, celle qui représente les images des choses dans l’intellect des anges ou des hommes, a pour fin la connaissance seulement de la sagesse divine ; on peut donc lui donner le nom de parole. La troisième, qui s'est faite quand le Verbe a pris notre chair, a pour fin l’être, la connaissance et la manifestation expresse, car en s’unissant à notre chair, le Verbe s’est fait homme et nous, nous sommes arrivés à la parfaite connaissance de Dieu ; (Jean, XVIII, 37) : "C’est pour cela que je suis né, afin de rendre témoignage à la vérité." Et le Verbe s’est manifesté à nous expressément (Baruch, III, 38) : "Après cela il a été vu sur la terre et il a conversé avec les hommes." Ainsi donc, bien que Dieu parle et dans le Nouveau et dans l’Ancien Testament, cependant il le fait à notre égard d’une manière plus parfaite dans le Nouveau, parce que dans celui-là il parlait par des révélations dans l’intellect des hommes, ici il le fait par l’incarnation de son Fils. L'Ancien Testament a été donné à nos pères, qui saluaient dans le lointain les promesses, et ne voyaient Dieu que de loin ; le Nouveau nous a été donné à nous-mêmes, apôtres de Dieu, qui avons vu Dieu dans la personne même du Verbe ; (I Jean, I, 1) : "Nous qui avons entendu nous-mêmes, et vu de nos yeux, et avons touché de nos mains la parole de vie" ; (Deutér., V, 3) : "Il n’a pas fait alliance avec nos pères, mais avec nous qui sommes et qui vivons aujourd’hui. Il nous a parlé face à face." On voit donc que cette parole fut une promesse ; (Galat., III, 16) : "Les promesses ont été faites à Abraham." La Parole qu’il profère aujourd’hui en est la réalisation ; (Jean, I, 17) : "La grâce et la vérité a été faite par Jésus-Christ." De plus, Dieu parlait alors par les prophètes, il a parlé ici par son Fils qui est le Seigneur des prophètes ; (Jean, I, 18) : "Le Fils de Dieu lui-même, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître."
Tous ceux par lesquels Dieu parle, sont-ils donc des prophètes ? Il faut répondre à cela que cinq conditions sont requises pour que l’on soit véritablement prophète. La première est la révélation de choses qui dépassent la portée de la connaissance humaine ; autrement on n’est plus appelé prophète, mais sage. Tel fut Salomon, dont l’intelligence reçut la lumière pour ce qui ne dépassait pas la raison humaine. Aussi les Juifs eux-mêmes ne lui donnent pas le nom de prophète, mais celui de sage. La seconde, l’intelligence des choses révélées. Si, en effet, la chose révélée n’était pas comprise, on ne serait pas prophète ; (Daniel, X, I) : "On a besoin d’intelligence dans les visions." C’est pour cette raison que Nabuchodonosor n’ayant pas compris la révélation qui lui était faite, n’est pas regardé comme un prophète ; ce titre appartient à Daniel qui en eut l’intelligence. La troisième condition est que le prophète ne s’arrête pas à ce qu’il voit et le met en extase, comme si c’était la réalité, mais qu’il ne se considère que comme une figure, sans quoi il ne serait pas prophète, mais il ressemblerait à l’illuminé, qui prend ses imaginations pour des réalités ; (Jérémie., XXIII, 28) : "Que celui qui a un songe raconte son songe, et que celui qui a entendu ma parole annonce ma parole." La quatrième est qu’il reçoive la parole révélée d’une manière certaine, en sorte qu’elle soit pour lui comme démontrée ; autrement ce serait un songe et non une prophétie ; (Isaïe I, 5) : "Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et je ne l’ai pas contredit ; je ne me suis pas retiré en arrière." Le cinquième enfin est qu’il y ait la volonté d’annoncer ce qui a été révélé. C’est de là que quelques-uns ont dit de Daniel qu’il n’est pas prophète parce qu’il ne reçoit pas les choses révélées dans une forme exprimable. C’est ce qui fait qu’il n’est pas dit de lui, comme des autres prophètes : le Seigneur fit entendre sa parole à Daniel ; (Jérémie., XX, 8) : "La parole du Seigneur est devenue pour moi un sujet d’opprobre et de moquerie pendant tout le jour ; alors j’ai dit : je ne nommerai plus le Seigneur et je ne parlerai plus en son nom ; et il y avait dans mon cœur comme un feu dévorant."
On demande encore pourquoi saint Paul dit : dans les prophètes, quand il aurait dû dire de préférence « par les prophètes ». Nous répondons qu’il s’est exprimé de cette manière pour condamner les erreurs de certains, d’abord celle de Porphyre qui prétendait que les prophètes ont suivi, dans ce qu’ils ont dit, leur propre imagination et non pas les inspirations du Saint Esprit. C’est donc pour combattre cette erreur que l’Apôtre dit : dans les prophètes, donnant à entendre qu’ils n’ont pas parlé d’eux-mêmes, mais que Dieu a parlé par eux ; (II Pierre, I, 21) : "Ce n’a pas été par la volonté des hommes que les prophéties nous ont été apportées, mais ce fut par le mouvement du Saint Esprit que les hommes de Dieu ont parlé." Ensuite pour réfuter l’erreur de ceux qui ont soutenu que la prophétie est une chose naturelle, qu’on l’obtient par une disposition de la nature, ainsi qu’on voit dans une personne neurasthénique l’imagination montée à ce point qu’elle lui fait prendre pour certaines et comme réellement existantes, les choses que lui présente cette imagination. C’est ce qui lui fait dire (verset 1) : Il a parlé dans les prophètes, comme s’il disait : on n’obtient pas la prophétie, par une disposition naturelle et comme par suite d’un état passif, mais par la parole que Dieu fait entendre intérieurement ; (Jean, III, 8) : "L’Esprit de Dieu souffle où Il veut." Troisièmement, pour combattre l’erreur de ceux qui s’imaginent que le don de prophétie s’acquiert par forme d’habitude, comme la science, en sorte qu’on puisse prophétiser, quand on le veut ; ce qui n’est pas vrai, car l’Esprit de prophétie n’est pas toujours présent aux prophètes, mais seulement lorsque leur pensée est éclairée d’une lumière divine. C’est ce qui fait dire à Élisée, au IV° livre des Rois (IV, 27) : "Son âme est dans l’amertume et le Seigneur me l’a caché." Aussi saint Paul dit-il : dans les prophètes, c’est-à-dire que cette parole n’est pas reçue et par tous et en tout temps, comme une habitude de l’âme, mais dans ceux-là seulement en qui il plaît au Seigneur de parler. Quatrièmement, pour condamner l’erreur de Priscille et de Montan, qui soutinrent que les prophètes n’avaient pas l’intelligence de ce qu’ils disaient ; ce qui n’est pas vrai. Ainsi, il est dit au prophète Aggée (I, 3) : "Le Seigneur confia cette parole à la main d’Aggée le prophète," à la main, c’est-à-dire en sa puissance ; et (1 Corinth., XIV, 32) : "Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes." C’est pourquoi saint Paul dit : dans les prophètes, c’est-à-dire dans l’intelligence et sous la puissance des prophètes.
C’est ainsi que saint Paul établit la prérogative unique du Christ, d’être Fils par nature ; (Jean, XIV, 10) : "Je suis en mon Père et mon Père est en moi." Mais le Christ est-il du nombre de ces fils dont il est dit au psaume LXXXI, 6 : "J’ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut" ? Loin de là, car ceux-ci sont appelés fils d’une manière générale ; le Christ lui, a été établi héritier et Seigneur de toutes choses. Est-il du nombre de ces fils dont il est dit (Jean, I, 12) : "Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, etc..." ? Non encore, puisque ceux-ci deviennent enfants de Dieu, tandis que le Christ est le Fils, par qui Dieu a créé les siècles. Est-il du nombre de ces fils (Rom., V, 2) qui se glorifient "dans l’espérance de la gloire des enfants de Dieu" ? Non encore, car ceux-ci sont enfants par l’espérance de la gloire de Dieu, qu’ils possèdent, mais le Christ est la splendeur de cette gloire même. Les autres sont appelés du nom de fils, parce qu’ils sont faits à l’image de ce Fils lui-même ; (Rom., VIII, 29) : "ceux qu’il a connus par sa préférence pour être conformes à l’image de son Fils" ; le Christ lui est l’image de Dieu même et la figure de sa propre substance. Les autres sont appelés du nom de fils, comme renfermant en eux la parole de Dieu, suivant ce passage de l’Epître aux Philippiens (II, 15) : "afin que vous soyez irrépréhensibles et sincères, et qu’étant enfants de Dieu, vous soyez sans tache au milieu d’une nation dépravée et corrompue, parmi laquelle vous brillez comme des astres dans le monde, portant en vous la parole de vie." Mais le Christ soutient tout par la puissance de sa parole. Ainsi se manifeste la grandeur du Christ par la prérogative de son origine dont les autres enfants de Dieu reçoivent une sorte de communication ; et par là se trouve établie la prééminence du Nouveau Testament sur l’Ancien.
Toutefois quand saint Paul, dans ces deux endroits, dit : il a parlé, ou en parlant, il établit que l’Ancien et le Nouveau Testament ont un même et unique auteur, et cela contre les Manichéens ; (Ephés., II, 18) : "C’est par lui que nous avons accès les uns et les autres à un même Esprit, etc..." ; (Rom., III, 29) : "Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? Ne l’est-il pas aussi des Gentils ?" Mais le premier de ces Testaments a été donné à nos pères ; le second est donné à nous-mêmes ; c’est-à-dire à nous, apôtres du Christ, qui avons vu sa personne même ; (Deutér., V, 3) : "Il n’a pas fait alliance avec nos pères, mais avec nous qui sommes, et qui vivons avec lui." Le premier fut donné par les prophètes, le second dans son propre Fils, c'est-à-dire par son Fils, le Seigneur des prophètes ; (Jean, I, 18) : "Le Fils unique qui est dans le sein de Dieu, nous l’a fait connaître lui-même." C’est ainsi que l’Apôtre prouve que le Christ est Fils de Dieu.
III° Il explique ensuite l’étendue de la domination de Jésus-Christ quand il dit de lui (verset 2) : Il l’a fait héritier, car ainsi qu’il est dit aux Galates (IV, 47) : "S’il est le Fils, il est aussi héritier par Dieu." Or il y a en Jésus-Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine : en tant que Fils par nature, Jésus-Christ n’a pas été établi héritier, il l’est naturellement ; mais en tant qu’homme, il a été fait Fils de Dieu ; (Rom., I, 3) : "Celui qui est né, selon la chair, du sang de David." C’est en cette qualité que Jésus-Christ a été fait héritier de toutes choses, comme le Fils véritable du Père ; (Matth., XXVIII, 18) : "Toute puissance m’a été donnée." Or cette puissance s’étend sur toutes les créatures, à l’égard desquelles il a reçu cette domination ; et non pas seulement à une classe d’hommes, mais à l’égard de tous, soit Juifs, soit Gentils ; (Ps. II, 8) : "Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritages, etc..."
"Il l’a donc fait héritier de toutes choses." Après avoir établi sa grandeur quant à la prérogative de son origine, il fait ressortir cette même grandeur, quant à la majesté de son empire. Et c’est avec justesse qu’il joint ensemble ces membres de phrase : Il a parlé dans la personne de son Fils, et il l’a constitué héritier, puisque (Rom., VIII, 17) : "Si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers." Rappelons-nous qu’il y a en Jésus-Christ deux natures, à savoir, la nature divine et la nature humaine ; or selon la nature divine, de même qu’il n’a pas été établi comme Fils, puisqu’il est Fils par nature, de toute éternité, il n’a pas non plus été fait héritier, car il est, de toute éternité, héritier par nature. Mais selon la nature humaine, de même qu’il a été fait Fils de Dieu (Rom., I, 3) : "Qui lui est né selon la chair, du sang de David," de même il a été fait héritier de toutes choses. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 2) : Il l’a fait héritier, c’est-à-dire Seigneur de toutes choses ; (Matth., XX, 38) : "Voici l’héritier, venez, tuons-le" ; (Michée, I, 15) : "Vous, qui habitez à Maresa, je vous amènerai un héritier. La gloire d’Israël s’étendra jusqu’à Odollam." En effet, suivant la nature divine, il appartient au Christ d’être, par sa naissance, héritier et Seigneur. D’abord, parce "qu’il est lui-même et la force et la sagesse de Dieu" (I Corinth., I, 24) et que par lui le Père a fait toutes choses. Si donc le Père, en raison de la création, est appelé Seigneur de toutes choses, le Fils doit être également Seigneur, Lui par qui toutes choses sont venues à l’existence ; (Proverbes VIII, 30) : "J’étais avec lui ; avec lui je réglais toutes choses." Secondement, parce que le Fils est la sagesse du Père, et qu’avec elle il gouverne toutes choses ; (Sag., VIII, 1) il est dit : "Elle atteint depuis une extrémité jusqu’à l’autre, etc..." Si donc le Père est appelé Seigneur, parce qu’il gouverne tout (Sag., XIV, 3) : "C’est votre providence, ô Père, qui gouverne, etc...", la domination n’appartient pas moins au Fils. Le Père est aussi Seigneur par ce que tout se rapporte à Lui, comme au principe et à la fin de toutes choses. De même le Fils, qui est la sagesse du Père, préexistante à toutes choses, est également Seigneur ; (Ecclésiastique I, 3) : "Qui a pénétré la sagesse de Dieu laquelle précède toutes choses ?" ; (Proverbes XVI, 4) : "Le Seigneur a tout fait pour lui-même." Suivant la nature humaine, il appartient aussi au Christ d’être établi héritier et Seigneur de toutes choses. D’abord en raison de l’union hypostatique, c’est-à-dire par cela même que l’homme a été élevé à la personne du Fils de Dieu ; (Actes V, 31) : "C’est lui que Dieu a établi maître et Sauveur" ; (Eph., 1, 21) : "Il l’a établi au-dessus de toutes les principautés et de toutes les puissances, etc." Ensuite en raison de son autorité, car toutes choses lui obéissent et le servent ; (Matth., XXVIII, 18) : "Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre, etc..." Enfin en raison de la soumission qui lui est due ; (Philipp., II, 10) : "afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, etc...", L’Apôtre dit : de toutes choses, ce qui s’entend de l'universalité de la nature créée, sur laquelle Jésus-Christ a reçu la domination, suivant cette parole du psaume VIII, 8 : "Vous avez mis toutes choses sous ses pieds." On peut aussi l’entendre de tout le genre humain, et le sens serait : de tous, c’est-à-dire tant des Juifs que de tous les autres hommes quels qu’ils soient, suivant cette parole du psaume II, 8 : "Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage, etc..." C’est dans ce sens qu’il est dit au livre d’Esther (XIII, 11) : "Vous êtes le Seigneur de toutes choses."
IV. Quand saint Paul dit ensuite (verset 2) : Et par qui il a créé les siècles, il établit la puissance du Christ par ses oeuvres, expliquant pourquoi il a été fait héritier de toutes choses, non pas qu’il ait été lui-même créé dans le temps et qu’il ait mérité cette faveur par la sainteté d’une bonne vie, comme l’a dit Photin, mais parce que tout a été fait par Lui, ainsi que par le Père, car c’est par Lui que le Père a créé les siècles. Il faut ici remarquer que cette préposition « par » indique la cause de l’acte, et cela de deux manières. D’abord en tant que cause de l’action, du côté de celui qui l’a faite, dans ce sens que la causalité, à laquelle il est uni, est la cause de l’action produite par l’agent, car l’action est toujours l’intermédiaire entre l’agent et l’effet de l’acte. Cette préposition peut donc marquer, par rapport à l’agent, la cause finale, par exemple l’ouvrier qui travaille pour le profit qui lui en revient ; ou la cause formelle, comme le feu qui échauffe par la chaleur ; ou encore la cause efficiente, comme le magistrat qui agit pour le prince. Ce n’est d’aucune de ces manières que le Fils est cause par rapport au Père, soit qu’il agisse par lui, soit qu’il soit engendré par lui. Quelquefois la causalité est la cause de l’action, en tant qu’elle aboutit à un résultat. Ainsi l’ouvrier travaille au moyen d’un marteau : le marteau n’est pas cause par rapport à l’ouvrier, en ce sens qu’il fait agir l’ouvrier, mais il est cause, par rapport à l’ouvrage accompli, en le faisant produire, par le forgeron au fer qu’il a soumis au travail du forgeron. C’est ainsi que le Fils est la cause de ce qui a été fait, et que le Père opère par le Fils.
Le Fils est-il donc moins grand que le Père ? Il semble qu’il en est ainsi, car ce qui est la cause d’un ouvrage accompli et a concouru à le produire, présente le caractère d’un instrument. Nous répondons à ceci, que s’il n’y avait pas, en tout cas, même puissance et même opération dans le Fils comme dans le Père, l’objection aurait de la force, mais la puissance et l’opération sont au même degré dans le Père et dans le Fils, comme la nature et l’être, et quand nous disons que le Père a fait par Lui les siècles, c’est qu’il a engendré le Fils qui a fait les siècles ; (Jean, V, 19) : "Tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi comme Lui." Le siècle est la durée des choses du temps ; les siècles sont donc la succession des temps. Le Fils n’a donc pas fait seulement les siècles éternels, comme quelques anciens philosophes l’ont dit de Dieu : qu’il n’avait fait que ce qui est éternel et que les anges avaient créé les choses du temps, appelées ici par l’Apôtre siècles ; (ci-après, XI, 3) : C’est par la foi que nous savons que le monde a été fait par la parole de Dieu ; (Jean, I, 3) : "Toutes choses ont été faites par Lui." L’Apôtre condamne ici l’erreur des Manichéens de deux manières : en enseignant d’abord que le Christ est l’auteur de l’Ancien Testament et qu’ensuite c’est par Lui qu’ont été créées les choses du temps.