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Leçon 5 : 1 Corinthiens XI, 23-24 — L'eucharistie
SOMMAIRE : L’Apôtre traite de la dignité du sacrement de l’Eucharistie et de son institution quant à la consécration du corps de Jésus-Christ.

23. Car c’est du Seigneur que j’ai appris ce que je vous ai aussi enseigné, qui est que le Seigneur Jésus, la nuit même qu’il devait être livré, prit du pain,

24. Et, ayant rendu grâces, le rompit, et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. Faites ceci en mémoire de moi.

L’Apôtre, après avoir repris les Corinthiens sur les désordres dont ils se rendaient coupables en s’assemblant pour recevoir le sacrement de l’Eucharistie, traite ici du sacrement lui-même : et d’abord de sa dignité ; ensuite il exhorte les fidèles à le recevoir avec respect (verset 27) : Quiconque donc mangera ce pain, etc. Sur la première question, 1° il relève l’autorité de la doctrine qu’il va développer ; II° il expose cette doctrine de la dignité du sacrement de l’Eucharistie (verset 23) : Que le Seigneur Jésus, etc.

I° Sur la première partie,

I. Paul relève l’autorité de la doctrine du côté de son auteur, qui est Jésus-Christ, en disant : Je vous ai dit qu’en agissant ainsi ce n’est plus manger la Cène du Seigneur, et j’ai appelé de ce nom le sacrement de l’Eucharistie (verset 23) : Car c’est du Seigneur même que j’ai appris, c’est-à-dire de Jésus-Christ, qui est l’auteur de cette doctrine, et non pas simplement d’un homme ; (Gal., I, 1) : "Paul, établi apôtre non par des hommes, ni par l’autorité d’aucun homme, mais par l’autorité de Jésus-Christ" ; (Hébr., II, 3) : "La doctrine du salut, qui, ayant été premièrement annoncée par le Seigneur même, etc."

II. Il relève l’autorité de cette doctrine du côté du ministre, qui est Paul lui-même, lorsqu’il ajoute (verset 23) : ce que moi-même je vous ai enseigné ; (Isaïe, XXI, 10) : "Ce que j’ai appris du Seigneur Dieu des armées, je vous l’ai annoncé" et (Sag., VII, 13) : "J’ai appris la sagesse sans déguisement, j’en fais part aux autres sans envie."

II° Lorsqu’il dit (verset 23) : que le Seigneur Jésus, l’Apôtre relève la dignité du sacrement de l’Eucharistie, en faisant connaître son institution. I. Il expose cette institution ; II. le temps où elle eut lieu (verset 23) : La nuit même où il devait être livré ; III. le mode de l’institution même (verset 23) : Il prit du pain, etc.

I. Or celui qui a institué le Sacrement, c’est Jésus-Christ lui-même ; c’est pourquoi l’Apôtre dit : que Notre Seigneur Jésus-Christ, etc. , car il a été dit plus haut, lorsqu’il s’agissait du baptême, que Jésus-Christ a, dans les sacrements, la puissance suprême, à la quelle appartiennent quatre prérogatives :

1° la puissance et le mérite de Jésus-Christ opèrent dans les sacrements ;

2° c’est en son nom que le sacrement devient un rite sacré ;

3° il peut opérer sans le sacrement l’effet même du sacrement ;

4° l’institution d’un nouveau sacrement est son ouvrage.

Cependant il était particulièrement convenable qu’il instituât celui-ci lui-même et dans sa propre personne, puisqu’on y participe à son corps et à son sang. C’est pourquoi il dit lui-même (Jean VI, 52) : "Le pain que je vous donnerai, c’est ma propre chair pour la vie du monde."

II. Lorsqu’il ajoute (verset 23) : La nuit même où il devait être livré, saint Paul désigne le temps de l’institution. Ce moment fut bien choisi,

1° au point de vue de la nature du temps, car ce fut pendant la nuit ; or l’âme est illuminée par la vertu de ce sacrement. C’est ainsi qu’il est dit (I Rois, XIV, 27) : "Jonathas trempa le bout de sa baguette dans un rayon de miel, et, en ayant ensuite porté à sa bouche avec la main, ses yeux reprirent une nouvelle vigueur" ; c’est pourquoi encore il est dit (Psaume CXXXVIII, 11) : "La nuit même devient toute lumineuse pour éclairer nos jouissances."

2° Il fut convenable au point de vue de l’oeuvre qui allait s’accomplir en ce moment, à savoir ce fut au moment où il était livré à la passion, par laquelle il passa de ce monde à son Père, que Jésus-Christ institua ce sacrement, qui est le mémorial de cette passion. C’est pourquoi il est dit (Ecclésiastique XXIX, 33) : "Allez, hôte, couvrez la table, et préparez à manger aux autres de ce que vous avez."

III. A ces mots (verset 23) : Il prit du pain, etc…, l’Apôtre montre comment Jésus-Christ institua ce sacrement. D’abord il expose ce qu’a fait et ce qu’a dit Jésus-Christ en instituant ce sacrement ; en suite il l’explique (verset 26) : car toutes les fois que, etc. Sur la première partie, premièrement saint Paul traite de l’institution de ce sacrement quant au corps de Jésus-Christ ; secondement quant à son sang (verset 25) : Il prit de même la coupe, etc.

Sur la première partie, avant l’explication du sens littéral, il faut d’abord considérer la nécessité de l’institution de ce sacrement. Remarquez que les sacrements sont institués pour les nécessités de la vie spirituelle ; et, parce que les choses corporelles sont comme des ressemblances des choses spirituelles, il faut que les sacrements aient quelque proportion avec ce qui est nécessaire pour la vie corporelle. Or on trouve d’abord pour celle-ci la génération, à laquelle se rapporte le Baptême, par lequel on est régénéré pour la vie spirituelle. En second lieu, il faut à la vie corporelle l’accroissement pour parvenir au développement et à la force parfaite : à cet accroissement se rapporte le sacrement de Confirmation, où l’on reçoit l’Esprit Saint, qui fortifie l’âme. En troisième lieu, il faut à la vie corporelle un aliment pour soutenir le corps de l’homme : de même, la vie spirituelle est sustentée par le sacrement de l’Eucharistie, suivant cette parole (Psaume XXII, 1) : "Il m’a établi dans un lieu abondant en pâturages, il m’a élevé auprès d’une eau qui me nourrit."

Observons ici qu’entre celui qui engendre et celui qui est engendré l’union ne se fait pas quant à la substance, mais seulement quant à la puissance ; mais l’aliment s’incorpore, quant à la substance, dans celui qui le reçoit : voilà pourquoi, dans le sacrement de Baptême, où Jésus-Christ régénère pour le salut, ce n’est pas Jésus-Christ lui-même qui y réside selon sa substance, mais seulement selon sa force. Au contraire, dans le sacrement de l’Eucharistie, qui est un aliment spirituel, Jésus-Christ est présent selon sa substance. S’il y est contenu sous une autre espèce, c’est pour trois raisons : premièrement afin que les fidèles n’éprouvent pas de la répugnance, lorsqu’ils recevraient ce sacrement, à manger dans son espèce même le corps d’un homme et à boire son sang ; secondement, pour que ce ne soit pas un objet de dérision pour les infidèles ; troisièmement, pour augmenter le mérite de la foi, qui consiste à croire ce que l’on ne voit pas. De plus, ce sacrement est donné sous deux espèces pour trois raisons : premièrement à cause de sa perfection, parce qu’étant une réfection spirituelle, il doit y avoir une nourriture et un breuvage spirituels, car la réfection corporelle n’est parfaite qu’autant qu’elle renferme l’un et l’autre. C’est aussi pourquoi il a été dit (ci-dessus, X, 3 et 4) : Tous ont mangé la même nourriture spirituelle, et bu le même breuvage spirituel. Secondement à cause de sa signification, car ce sacrement est le mémorial de la passion du Seigneur, en laquelle le sang de Jésus-Christ fut séparé de son corps ; aussi, dans ce sacrement, on offre le sang séparément du corps. Troisièmement pour l’effet salutaire du sacrement. Il sert pour le salut du corps, et pour cette raison on offre le corps ; il sert pour le salut de l’âme, et pour cette raison ou offre le sang, car l’âme est dans le sang, comme il est dit (Gen., IX, 4 ss).On offre ce sacrement spécialement sous les espèces du pain et du vin : premièrement, parce que c’est du pain et du vin dont les hommes se servent plus communément pour leur nourriture. Voilà pourquoi l’on se sert, dans le sacrement de l’Eucharistie, de ces éléments, ainsi que l’on emploie l’eau pour l’ablution du Baptême, et l’huile pour faire les Onctions. Secondement, à cause de la vertu de ce sacrement. En effet, le pain donne de la vigueur au coeur de l’homme, et le vin de la joie. Troisièmement, parce que le pain, qui se confectionne de plusieurs grains, et le vin, qui s’extrait de plusieurs grappes, signifient l’unité de l’Eglise, qui se compose d’un grand nombre de fidèles. Or l’Eucharistie, comme l’a dit saint Augustin (XXVI, sur Saint Jean), est spécialement le sacrement de l’unité et de la charité.

Ceci posé, pour l’explication du sens littéral il faut : 1° considérer ce que Jésus-Christ a fait ; 2° ce qu’il a dit (verset 24) : Et il dit, etc.

1° Jésus-Christ fait trois choses :

A) la première est désignée par ces paroles (verset 23) : Il prit du pain. Cette action signifie : a) qu’il accepta lui-même volontairement sa passion, dont ce sacrement est le mémorial, suivant cette parole (Isaïe, LIII, 7) : "Il a été offert parce qu’il l’a voulu" ; b) qu’il reçut de son Père la puissance d’instituer ce sacrement, suivant cette parole (Matth., XI, 27) : "Toutes choses m’ont été données par mon Père."

B) Saint Paul indique la seconde, lorsqu’il ajoute (verset 24) : et rendant grâces. En ceci Jésus-Christ nous a donné l’exemple de rendre grâces pour tous les bienfaits qui nous sont divinement accordés, suivant ce passage (I Thess., V, 18) : "Rendez grâces à Dieu en toutes choses."

C) Il marque enfin la troisième, en disant (verset 24) : il le rompit ; (Isaïe, LVIII, 7) : "Rompez une portion de votre pain à celui qui a faim." Ceci paraît contraire à l’usage de l’Eglise, qui consacre d’abord le corps de Jésus-Christ et ensuite le rompt. Or il est dit ici que le Sauveur rompit d’abord le pain, et qu’il proféra ensuite les paroles de la consécration. Aussi quelques auteurs ont dit que Jésus-Christ consacra d’abord par d’autres paroles, et proféra ensuite celles dont nous nous servons pour consacrer. Mais il n’a pu en être ainsi, car le prêtre, en consacrant, ne prononce point les paroles de la consécration comme les siennes propres, mais comme représentant Jésus-Christ qui consacre. Il est par là même manifeste que les paroles par lesquelles nous consacrons, sont les mêmes que celles par lesquelles Jésus-Christ consacra. Il faut donc répondre que ce mot : et il dit, ne doit pas être pris comme ayant été prononcé après coup, c’est-à-dire comme si Jésus-Christ eût pris du pain et, ayant rendu grâces, l’eût rompu et eût proféré ensuite les paroles qui suivent ; mais simultanément, en sorte que, prenant lui-même du pain, il rendit grâces, rompit le pain et proféra les paroles. Voilà pourquoi, bien qu’en saint Matthieu (XXVI, 26) il soit dit que le Sauveur "prit du pain, le bénit et le rompit," l’Apôtre ne s’est pas occupé de faire ici mention de cette bénédiction, parce qu’il a compris que cette bénédiction n’était rien autre chose que ce que le Seigneur a dit : Ceci est mon corps.

2° En ajoutant (verset 24) : et il dit, l’Apôtre rappelle ce que Jésus-Christ a dit en instituant le sacrement de l’Eucharistie. Dans ces paroles,

1. le Seigneur a prescrit l’usage du sacrement ;

2. il en a exprimé la vérité ;

3. il en a enseigné le mystère.

Il a prescrit l’usage de ce sacrement quand il a dit (verset 24) : Prenez, en d’autres termes : ce n’est ni par la puissance ni en vertu du mérite de l’homme que l’usage de ce sacrement vous est accordé, mais par un bienfait insigne de Dieu ; (Sag., XVI, 20) : "Seigneur, vous avez donné à votre peuple la nourriture des anges" ; (ci-dessus, IV, 7) : Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu ? Il détermine en même temps la nature de cet usage, lorsqu’il dit (verset 24) : et mangez ; (Jean VI, 54) : "Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, etc." et (Job, XXXI, 31) : "Si les gens de ma maison n’ont pas dit : qui nous donnera de sa chair, afin que nous en soyons rassasiés ?"

Il faut observer toutefois que ces paroles ne sont pas essentielles à la forme de la consécration, car entre ce sacrement et les autres il y a cette différence que ceux-ci s’accomplissent non par la consécration de la matière, mais par l’usage de la matière consacrée, par exemple soit par l’ablution de l’eau, soit par l’onction de l’huile, soit du saint-chrême. La raison en est que, dans la matière des autres sacrements, nulle nature raisonnable ne réside qui soit susceptible de recevoir la grâce sanctifiante ; aussi, dans la forme des autres sacrements, on fait mention de l’usage même du sacrement ; c’est ainsi que l’on dit : Je te baptise, ou : Je te confirme par le chrême du salut, etc. Mais le sacrement de l’Eucharistie s’accomplit dans la consécration même de la matière, qui contient Jésus-Christ lui-même qui est la fin de toute grâce sanctifiante. Voilà pourquoi les paroles qui appartiennent à l’usage du sacrement ne sont pas de la substance de la forme, mais seulement celles qui expriment la vérité du sacrement et ce qu’il contient. C’est ce que saint Paul expose lorsqu’il ajoute (verset 24) : Ceci est mon corps.

2. Sur ces paroles, nous avons trois choses à considérer : A) ce qui est exprimé par ces paroles, à savoir que le corps de Jésus-Christ s’y trouve ; B) la vérité de cette manière de parler ; C) si cette forme est convenable pour ce sacrement.

A) Sur le premier de ces points, il faut observer qu’il a été dit par quelques auteurs que le corps de Jésus-Christ ne se trouve point en vérité dans ce sacrement, mais seulement que ce sacrement en est le signe. Ils font dire à ces paroles : "Ceci est mon corps" ceci : c’est le signe et la figure de mon corps ; ainsi qu’il a été dit ci-dessus (X, 4) : Or cette pierre était le Christ, c’est-à-dire la figure du Christ. Mais cette interprétation est hérétique, puisque le Sauveur dit expressément (Jean VI, 56) : "Ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage." D’autres auteurs ont dit qu’il y a dans le Sacrement véritablement le corps de Jésus-Christ, mais qu’il y est conjointement avec la substance du pain ; ce qui est impossible, comme il a été dit plus haut. D’autres encore ont prétendu qu’il y a seulement dans le Sacrement le corps de Jésus-Christ, la substance du pain ne demeurant pas, soit parce qu’elle serait anéantie, soit parce qu’elle serait absorbée par la matière qui reste ; mais cela ne peut être, parce que, comme dit saint Augustin (livre des 83 Questions) : Dieu n’est pas l’auteur de ce qui tend à n’être pas. D’ailleurs, cette supposition détruirait encore ceci que la substance du pain est changée au corps de Jésus-Christ. Ainsi, le corps de Jésus-Christ ne commençant pas à être dans le Sacrement par le changement d’une autre substance en la sienne, il faut admettre qu’il commence à s’y trouver par un changement de lieu, ce qui est impossible, comme il a été dit. Il faut donc dire que le corps de Jésus-Christ est dans le Sacrement par le changement du pain en Lui-même. Toutefois il faut remarquer que ce changement diffère de tous ceux qu’on voit dans la nature, car l’action de la nature présuppose la matière, et par conséquent son action ne peut aller au-delà d’un changement partiel quant à la forme substantielle ou accidentelle : aussi tout changement naturel s’appelle-t-il un changement de forme. Mais Dieu, qui opère le changement dont nous parlons, est l’auteur de la matière et de la forme ; par conséquent, la substance entière du pain, la matière ne subsistant plus, peut être changée en la substance entière du corps de Jésus-Christ. Et parce que la matière est le principe de l’individualisation des êtres, ce tout individuel et déterminé, qui est une substance particulière, est en entier changé en une autre substance particulière : c’est de là que ce changement est appelé substantiel ou transsubstantiation. Il arrive donc dans ce changement le contraire de ce qui a lieu dans les changements naturels : dans ceux-ci le sujet demeure, et la transmutation se fait parfois quant aux accidents ; mais dans l’Eucharistie la substance subit la transmutation, et les accidents demeurent sans sujet, par un effet de la puissance divine, qui, en tant que cause première, les soutient sans cause matérielle. Elle devient substance à cette fin que le corps et le sang de Jésus-Christ puissent être reçus sous deux espèces pour les raisons exposées ci-dessus. Mais parce que, dans un certain ordre, les accidents se rapportent à la substance, les dimensions, pour ce motif, demeurent sans sujet, et les autres accidents demeurent dans les dimensions elles-mêmes qui leur servent de sujet. Si cependant, sous ces dimensions, il ne se trouve aucune autre substance que le corps du Christ, on peut élever une difficulté à l’occasion de la fraction de l’hostie consacrée, attendu que le corps de Jésus-Christ est glorifié, et par conséquent ne saurait être rompu. Il ne pourrait donc se trouver sous cette fraction ; d’ailleurs, on ne peut supposer que quelqu’autre sujet s’y trouve, parce que nulle fiction ne saurait être compatible avec le Sacrement de vérité. Rien donc n’est perçu par les sens dans ce sacrement qui n’y soit en vérité ; car ce qui est en soi sensible, ce sont les qualités, qui demeurent dans ce sacrement telles qu’elles étaient auparavant, ainsi qu’il a été dit. C’est ce qui a fait dire à d’autres auteurs qu’il y a véritablement fraction, mais sans sujet, et qu’ainsi rien n’est rompu dans le Sacrement. Mais cela n’est pas admissible, car, la fraction supposant l’état passif, état inférieur à la qualité, elle ne peut pas plus se trouver dans ce sacrement sans sujet, que la qualité. Il reste donc à dire que la fraction porte sur les dimensions du pain et du vin, qui demeurent là comme sujet, mais qu’elle n’atteint pas le corps de Jésus-Christ, parce qu’il réside sous chaque partie des dimensions après la division. On peut expliquer ainsi ce point : le corps de Jésus-Christ réside dans le sacrement de l’Eucharistie par le changement de la substance du pain en sa propre substance ; or ce change-ment ne se fait pas à raison des dimensions, puisqu’elles demeurent, mais seulement à raison de la substance ; donc le corps de Jésus-Christ y est présent, à raison de sa propre substance, et non à raison de ses dimensions, bien que ces dimensions s’y trouvent par voie de conséquence, en tant qu’elles ne sont pas séparées de la substance de Jésus-Christ. Mais, pour ce qui est de la nature de la substance, elle est tout entière sous chaque partie des dimensions. Ainsi, de même qu’avant la consécration toute la vérité de la substance et la nature du pain subsistent sous chaque partie des dimensions, ainsi, après la consécration, tout le corps de Jésus-Christ est sous chaque partie du pain divisé. La division de l’hostie consacrée marque : premièrement, la passion de Jésus-Christ, dans laquelle son corps fut brisé par ses blessures, suivant cette parole (Psaume XXI, 17) : "Ils ont percé mes mains et mes pieds" ; deuxièmement, la distribution des dons de Jésus-Christ, qui sortent de lui comme de leur source, suivant ce qui est dit (ci-après, XII, 4) : Il y a diversité de grâces ; troisièmement, les diverses parties de l’Eglise : car parmi ceux qui sont les membres de Jésus-Christ, les uns sont encore en pèlerinage dans ce monde ; les autres vivent déjà dans la gloire avec Jésus-Christ, et quant à l’âme et quant au corps ; d’autres, enfin, attendent à la fin du monde la résurrection dernière : c’est ce que signifie la division de l’hostie en trois parties.

B) Il faut examiner la vérité de ce qui précède, car cette façon de parler (verset 24) : Ceci est mon corps, ne parait pas être vraie. En effet, le changement du pain au corps de Jésus-Christ se fait au moment même où ces paroles sont proférées, car alors se complète la signification de ces termes, la forme des sacrements opérant suivant sa signification ; il s’ensuit donc qu’au commencement de cette phrase, quand on dit que là n’est pas le corps Jésus-Christ, mais la seule substance du pain désignée par ce pronom « ceci » qui est alors démonstratif de la substance, ce pronom « ceci » signifie, dans ces paroles Ceci est mon corps, que la substance du pain est mon corps : ce qui est faux manifestement. Quelques auteurs disent que le prêtre prononce ces paroles matériellement, et en forme de récit, au nom de Jésus-Christ, et par conséquent, ce pronom, en tant qu’il est démonstratif, ne se rapporte pas à. la matière présente : ce serait une manière de parler fausse, qui favoriserait l’objection formulée plus haut. Mais cette explication ne peut se soutenir. D’abord, si cette locution ne s’applique pas à la matière présente, elle ne s’y rapportera en aucune façon : ce qui est faux. En effet, saint Augustin dit (Traité sur Jean, LXXX) : "La parole vient se joindre à l’élément, et le sacrement a lieu." Il faut donc reconnaître que ces paroles sont prises dans leur sens formel, et qu’il les faut rapporter à la matière présente. Or le prêtre les profère au nom du Christ, de qui elles tiennent leur efficacité, afin de montrer qu’elles ont encore maintenant la vertu qu’elles avaient alors que Jésus-Christ les a prononcées. Car la puissance qui leur a été donnée ne s’évanouit ni par la diversité des temps ni par la différence des ministres. D’ailleurs, la même difficulté reste sur la première fois où Jésus a prononcé ces paroles. Voilà pourquoi d’autres auteurs ont dit que ces mots : Ceci est mon corps, signifient : ce pain désigne mon corps, en sorte que cette expression « Ceci » désigne ce qui est indiqué au commencement de la phrase. Mais cette explication n’est pas non plus admissible, car, les sacrements effectuant réellement ce qu’ils figurent, ces paroles ne peuvent produire que ce qu’elles signifient. De plus, il s’ensuivrait que ces paroles n’opéreraient rien autre chose que de rendre le corps de Jésus-Christ présent comme sous un signe, ce à quoi il a été répondu plus haut. On a dit encore que cette expression : « Ceci » est une démonstration pour l’intel-ligence, et exprime ce qui sera à la fin de la phrase, à savoir le corps de Jésus-Christ. Mais cette explication ne parait pas non plus convenable, car alors tel serait le sens : Mon corps est mon corps : ce qui ne se réalise pas par ces paroles, attendu que cela était vrai avant les paroles de la consécration. Il faut donc répondre autrement et dire que la forme du sacrement est non seulement significative, mais encore effective, car en signifiant elle opère. Or, dans toute opération active, il est nécessaire de reconnaître quelque chose de commun et comme un principe. Ce qui est commun dans le changement qui nous occupe, ce n’est pas une substance, ce sont les accidents qui subsistaient auparavant et subsistent après : voilà pourquoi, du côté du sujet, dans cette phrase, le nom n’est pas exprimé, parce qu’il marque une espèce de substance déterminée, mais le pronom seulement, qui marque la substance indéterminée et sans désignation spécifique. Le sens est donc : Ceci, à savoir ce qui est contenu sous ces accidents, est mon corps. C’est ce qui s’opère par les paroles de la consécration ; car, avant la consécration, ce qui était contenu sous les accidents n’était pas le corps de Jésus-Christ, mais il devient le corps de Jésus-Christ par la consécration.

C) Il faut examiner la convenance de cette forme du sacrement. Ce sacrement consiste, comme il a été dit, non dans l’usage de la matière, mais dans sa consécration. Or cette consécration ne s’opère pas en ce sens que la matière consacrée reçoit seulement une vertu spirituelle, mais en ce que la transsubstantiation de la matière se réalise, quant à son être, au corps de Jésus-Christ, en sorte qu’il n’a pas été possible de se servir d’aucun autre mot que de l’expression substantive pour dire : Ceci est mon corps. En effet, on marque par là ce qui est la fin, ce qui s’opère au même instant qu’en est donnée la signification.

3. A ces paroles (verset 24) : qui sera livré pour vous, saint Paul exprime le mystère du sacrement de l’Eucharistie. L’Eucharistie représente la passion du Fils de Dieu, dans laquelle il a livré pour nous son corps à la mort, suivant cette parole d’Isaïe (L, 6) : "J’ai abandonné mon corps à ceux qui me frappaient" et (Ephés., V, 2) : "Il s’est livré pour nous." Afin de montrer que l’on doit s’en approcher fréquemment, il ajoute (verset 24) : Faites ceci en mémoire de moi, en rappelant la mémoire, à savoir de ce bienfait si grand pour lequel, en votre faveur, je me suis livré à la mort. Aussi lit-on dans les Lamentations (III, 19) : "Souviens-toi de mon affliction, de l’absinthe et de l’amertume." et au Psaume CX, 4 — "Il a laissé un souvenir de ses merveilles, car le Seigneur est miséricordieux et compatissant : il a donné une nourriture à ceux qui le craignent."

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