3 (n° 458) Et je sais que cet homme-là (si ce fut dans son corps ou hors de son corps, je ne sais, Dieu sait),
4 (n° 461) fut ravi au paradis, et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à l’homme de dire.
5 (n° 464) Pour cet homme-là je me glorifierai mais pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses.
6 (n° 468) Car ai je voulais me glorifier, je ne serais pas fou; en effet je dirais la vérité. Mais je veux vous épargner, de peur qu’on ne se fasse de moi une idée supérieure à ce qu’on voit en moi, ou à ce qu’on entend de moi.
458. Après avoir exposé le premier ravissement (n° 443), il expose le second. D’abord il dit ce que fut ce ravissement, puis il en montre l’excellence (n° 461) "il entendit des paroles ineffables".
459. Remarquons que la Glose dit que ce ravissement est différent du premier. Et si on y prête attention, il y a deux textes qui concernent l’Apôtre et auxquels ces deux ravissements peuvent se rapporter. Car dans Actes IX, 9, on lit qu’il demeura trois jours aveugle, sans manger ni boire, et à cela peut se rapporter le premier ravissement qui le transporta jusqu’au troisième ciel. Mais dans Actes XXII, 17, on lit que dans le temple il fut ravi en esprit, et à cela se rapporte le second ravissement.
Pourtant cela ne paraît pas vraisemblable parce que, quand il fut ravi en esprit, l’Apôtre avait déjà été jeté en prison; mais il écrivit cette lettre longtemps avant, d’où il faut conclure qu’elle a été écrite avant qu’il eût ce ravissement, et que celui-ci diffère du premier quant au terme du ravissement. Dans la premier il fut ravi jusqu’au troisième ciel, dans le second jusqu’au paradis de Dieu.
460. Si on entendait le troisième ciel dans un sens matériel, selon la première acception exposée plus haut (n° 450) et que la vision s’accompagnait d’images, on pourrait de la même façon parler d’un paradis matériel et dire qu’il fut ravi dans un paradis terrestre.
Mais cela est contraire à l’interprétation de saint Augustin, d’après lequel nous disons qu’il fut ravi au troisième ciel, c’est-à-dire jusqu’à la vision des êtres intelligibles, selon qu’ils paraissent en eux-mêmes et dans leurs natures propres, comme nous l’avons dit plus haut (n° 451). D’après cela il ne convient pas de donner des sans différents aux mots "ciel" et "paradis", mais croire qu’ils désignent une seule et même chose, à savoir la gloire des saints, quoique sous un rapport différent.
Le ciel enferme l’idée d’une élévation lumineuse, le paradis celle d’une suavité délicieuse. Les deux sont réunies dans les saints et les anges qui voient Dieu, parce qu’il y a en eux une clarté supérieure dans laquelle ils voient Dieu et une extrême suavité dans laquelle ils jouissent de Dieu. On peut donc dire qu’ils sont dans le ciel quant à la clarté et dans le paradis quant à la suavité, Isaïe LXVI, 14 Vous verrez et vous vous réjouirez...
Ces deux grâces furent accordées à l’Apôtre, de telle sorte qu’il a été élevé à cette très haute clarté de connaissance -c’est la troisième ciel- et qu’il a senti la suavité de la douceur divine -et c’est le paradis-. Psaume XXX, 20 – Immense est ta douceur... Apoc. II, 17 – Au vainqueur je donnerai une manne cachée... Et cette douceur est la joie qu’on ressent à jouir de Dieu, selon la parole de Matthieu XXV, 21 – Entre dans la joie de ton maître...
Il est donc clair que le terme de ce ravissement est le "paradis", c’est-à-dire cette douceur dont se repaissent ceux qui habitent la céleste Jérusalem.
461. Il montre maintenant l’excellence de ce ravissement par ces mots : "il entendit des paroles qu’il n’est pas permis à l’homme de dire". Et cela peut s’interpréter de deux manières. On peut construire "à l’homme" avec "dire", et le sens est : il entendit des paroles ineffables, il saisit dans une connaissance intime les mystères de l’essence de Dieu, comme par des paroles qu’il n’est pas permis de dire à l’homme.
Ou bien on construit "à l’homme" avec "il est permis", et le sens est : il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à l’homme de prononcer, parce qu’il est imparfait.
462. Selon saint Augustin Paul fut ravi jusqu’à voir l’essence divine, qui ne peut être vue par le moyen d’aucune image créée. Il est donc manifeste que ce que Paul a vu de l’essence divine ne peut être exprimé dans aucune langue humaine, autrement Dieu ne serait pas incompréhensible.
Ainsi selon le premier sens il faut dire que l’Apôtre "entendit" -c’est-à-dire considéra- les paroles ineffables -c’est-à-dire la magnificence de la divinité,- que nul homme ne peut exprimer.
Il dit qu’il "entendit" au lieu de il "vit", parce que cette considération se fit selon un acte intérieur de l’âme, dans lequel entendre et voir sont une même chose, selon ce qu’on lit dans Num. XII, 8 – Il lui parle bouche à bouche et dans l’évidence... Cette considération est nommée vision dans la mesure où elle voit Dieu, et locution dans la mesure où par elle l’homme est instruit des choses divines.
463. Et parce que les choses spirituelles ne doivent pas être découvertes aux âmes grossières et imparfaites, mais aux âmes parfaites, selon la parole de I Corinthiens II, 6 – Nous parlons de sagesse avec les parfaits, aussi, dans le second sens, il veut dire que les choses secrètes qu’il a entendues, "il n’est pas permis de les dire à l’homme", c’est-à-dire aux imparfaits, mais aux spirituels, avec qui nous parlons sagesse.
Prov. XXV, 2 – La gloire de Dieu est de cacher sa parole c’est-à-dire que la nécessité même de cacher les merveilles de Dieu appartient à la gloire de Dieu. Le Psaume, selon la traduction de saint Jérôme : La louange de Dieu fait silence devant toi, veut dire qu’il est inexprimable dans notre langage.
464. Lorsqu’il dit ensuite : "Pour cet homme-là je me glorifierai", il montre de quelle manière il entend "glorifier".
A. Il montre qu’il ne se glorifie pas de révélations de ce genre.
B. Il laisse entendre qu’outre cela il y a quelque chose dont il pourrait se glorifier (n° 467) : "Car ai je voulais me glorifier"...
C. Il dévoile la raison pour laquelle il ne se glorifie pas de tout (n° 468) : "mais je veux vous épargner"...
465. Le texte : "pour cet homme-là je me glorifierai", peut avoir deux interprétations (n° 466).
Dans un premier sens, l’Apôtre montre que c’est pour lui qu’il se glorifie, parce qu’il a été favorisé de ces visions. Dans un autre sans il montre que c’est un autre qui a eu ces visions.
Dans un homme on peut considérer deux choses, le don de Dieu et l’humaine condition. Si on se glorifie d’un don de Dieu en tant que reçu de Dieu, c’est un sentiment louable, parce que c’est dans le Seigneur qu’on se glorifie, comme l’Apôtre l’a dit plus haut, X, 17. Mais si on se glorifie de ce don parce qu’on en a été favorisé, c’est alors une vaine gloire qui est mauvaise. I Corinthiens IV, 7 – Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu
Dans ce sens l’Apôtre veut donc dire : je me glorifierai pour ces visions et ces dons que Dieu m’a accordés, mais non pour moi; je ne me glorifierai pas comme si j’avais reçu de moi-même ce que je tiens de Dieu. Mais s’il faut me glorifier pour moi, "je ne me glorifierai que de mes faiblesses", c’est-à-dire : je n’ai rien dont je puisse me glorifier sinon de ma condition d’homme faible.
466. Si on comprend que l’Apôtre veut montrer qu c’est un autre qui a eu ces visions, quoiqu’en fait ce soit lui alors il semble parler de quelqu’un d’autre, disant : je me glorifierai pour cet homme-là, qui a eu cette vision et qui a reçu ce don de Dieu; mais pour moi, bien loin que je veuille faire entendre que je suis tel que lui, "je ne me glorifierai que de mes faiblesses", c’est-à-dire des épreuves que je subis.
467. Mais certains pourraient dire : ô Apôtre, il n’est pas étonnant que tu ne te glorifies pas, car tu n’as pas de quoi te glorifier. Aussi l’Apôtre montre que, en dehors de ces visions, il a de quoi se glorifier : quoique je me glorifie pour cet homme-là, dit-il, et non pour moi, pourtant je puis bien aussi me glorifier pour moi-même. Car "si je voulais mi glorifier"... ou pour mes épreuves ou pour d’autres faveur : que Dieu m’a accordées, ou même pour mes faiblesses, "ne serais pas fou". Et pourquoi? "En effet je dirais la vérité à propos de tout ce dont je puis me glorifier et dehors des visions que j’ai dites."
Il dit : "je ne serais pas fou", parce qu’il se glorifierait de ce qu’il possède vraiment. Quiconque se glorifie de ce qu’il ne possède pas agit comme un fou. Apoc. III, 17 – Tu dis je suis riche, je ne manque de rien, et tu ne sais pas que tu es malheureux. Et parce qu’il avait une raison suffisante de se glorifier, comme il est manifeste d’après ce que nous avons dit.
468. Lorsqu’il dit : "Mais je veux vous épargner", il montre pourquoi il ne se glorifie pas de tout ce qui pourrait lui être un titre de gloire; et cette raison est qu’il veut les épargner.
Il veut dire : je pourrais me glorifier de bien d’autres choses, mais je veux vous épargner mon éloge parce que je ne veux pas vous peser. Car Dieu m’a accordé de tels dons que, si vous le saviez, vous me croiriez bien plus grand que je ne suis : il s’agit des multiples faveurs gratuites que l’Apôtre avait reçues; on a coutume en ce monde de vanter davantage les hommes et de leur donner plus de réputation pour ces faveurs-là que pour des privilèges mérités. C’est pourquoi l’Apôtre dit : je ne veux pas me glorifier des grâces reçues, c’est pourquoi je vous épargne.
Et pourquoi? "Pour qu’on ne se fasse pas de moi une idée supérieure à ce qu’on voit en moi"...
469. Autre interprétation. Un homme est connu pour deux choses : sa conduite et sa doctrine. L’Apôtre ne voulait pas dire de lui-même, quoiqu’il le pût, des choses qui fussent au dessus de sa vie et de sa doctrine. Je veux donc vous les épargner, dit-il, "de peur qu’on ne se fasse de moi une idée supérieure à ce qu’on voit" dans ma conduite extérieure, ou "à ce qu’on entend de moi", d’après doctrine de ma prédication, de mes exhortations et de mon enseignement : on pourrait croire que je suis un être immortel ou un ange. Prov. XI, 12 – L’homme prudent se taira. Prov. XXIX, 11 – L’insensé proclame tout ce qu’il a dans l’esprit; le sage se réserve...
470. Ou bien il dit : "je veux vous épargner"... l’intention de ses détracteurs, les faux apôtres, qui prétendaient qu’il se glorifiait par orgueil et sans raison, se vantant de ce qu’il ne possédait pas.
Il dit donc : "je veux vous épargner", c’est-à-dire je me glorifie avec mesure, de peur qu’un faux apôtre n’aille croire que je m’élève par esprit d’orgueil au dessus de ce qu’on voit en moi ou de ce qu’on entend de moi, c’est-à-dire au dessus de mon mérite possible. Psaume CXXX, 1 – Seigneur, mon coeur ne s’est pas exalté... Ecclésiastique III, 20 – Plus tu es grand, et plus tu t’humilieras en toutes choses.
7 (n° 471) Et pour que la grandeur de ces révélations ne m’enorgueillisse pas, il m’a été donné une écharde dans ma chair, un ange de Satan qui me soufflette.
8 (n° 475) A ce sujet trois fois j’ai prié le Seigneur qu’il fût écarté de moi;
9 (n° 476) et il m’a dit : ma grâce te suffit; car la puissance se manifeste dans la faiblesse. Donc je me glorifierai volontiers de toutes mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi.
10 (n° 481) C’est pourquoi je me complais dans mes faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions, dans les angoisses, pour le Christ. Car quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.
471. Il traite ici du remède que Dieu lui a appliqué contre l’orgueil (n° 440).
A. Il explique quel remède lui a été appliqué.
B. Il révèle la prière qu’il a adressée à Dieu pour que ce remède fût écarté de lui (n° 475) : "A ce sujet trois fois j’ai prie"...
C. Il fait connaître la réponse du Seigneur qui affirme la nécessité du remède (n° 476) : "Et le Seigneur m’a dit"...
472. Sur le premier point, il faut remarquer que souvent un sage médecin provoque une maladie légère et la laisse éclater chez un malade pour guérir ou pour éviter une maladie plus grave, de même qu’il provoque la fièvre pour guérir les convulsions. Le bienheureux Apôtre nous montre que telle fut à son égard la conduite du médecin des âmes, Notre Seigneur Jésus-Christ. Le Christ en effet, comme médecin suprême des âmes, pour guérir les maladies graves de l’âme, permet que beaucoup de ses élus les plus importants soient gravement atteints par des maladies corporelles, et, qui plus est, pour les guérir de fautes plus graves, permet qu’ils tombent dans des fautes moindres, même mortelles.
Or parmi tous les péchés le plus grave est l’orgueil. Car de même que la charité est la racine et le principe de toutes les vertus, de même l’orgueil est la racine et le principe de tous les vices. Ecclésiastique X, 15 – Le prince de tout péché est l’orgueil. Et cela est évident : la charité est dite la racine de toutes les vertus parce qu’elle unit à Dieu, qui est notre fin suprême. Aussi de même que la fin est le principe de toutes les actions, la charité est le principe de toutes les vertus. D’autre part l’orgueil détourne de Dieu. Il est un appétit désordonné de sa propre excellence. Si en effet quelqu’un désire quelque excellence en restant soumis à Dieu, si son désir est modéré et se propose le bien, on peut le souffrir. Mais si l’ordre juste n’est pas sauf, on peut tomber dans d’autres vices, l’ambition, l’avarice ou la vaine gloire, et cependant ce n’est pas proprement de l’orgueil, sinon lorsqu’on désire l’excellence sans la rapporter à Dieu. Ainsi l’orgueil proprement dit sépare de Dieu, il est la racine de tous les vices et le pire de tous; c’est pourquoi Dieu résiste aux superbes, comme le dit Jacques IV, 6.
Parce que c’est dans le bien surtout qu’est la matière de ce vice, l’orgueil, Dieu permet parfois que ses élus, par quelque déficience personnelle, une infirmité, un défaut ou même un péché mortel, soient arrêtés dans la poursuite du bien qu’ils recherchent, afin que par là ils soient humiliés parce qu’ils n’en peuvent tirer d’orgueil, et que l’homme ainsi humilié reconnaisse qu’il ne peut tenir debout par ses seules forces. Aussi on lit dans Romains VIII, 28 – Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, non certes du fait de leur péché, mais par une disposition de Dieu.
473. Parce que l’Apôtre avait une ample matière à s’enorgueillir, dans l’élection particulière dont Dieu l’avait favorisé, Actes IX, 15 – Il est un vase d’élection...; et dans la connaissance qu’il eut des secrets de Dieu, puisqu’il dit avoir été ravi au troisième ciel et au paradis où il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à l’homme de dire; et dans sa constance à endurer les épreuves : J’ai été dans les prisons, dans les épreuves, trois fois j’ai été frappé de verges..., supra XI, 23; et dans une virginité parfaite : Je veux que tous vous soyez comme moi, I Corinthiens VII, 7; et dans les actes de vertu : J’ai travaillé plus que tous, I Corinthiens XV, 10; et surtout dans la science extraordinaire qui brillait en lui et qui pourrait l’enfler d’orgueil : aussi Dieu lui a appliqué le remède qui devait le garder de l’orgueil.
Telle est la raison de ses paroles : "pour que la grandeur de ces révélations ne m’enorgueillisse pas". Ecclésiastique VI, 2 – Ne t’élève pas dans les pensées de ton âme, comme un taureau... Psaume LXXXVII, 16 – Après avoir été exalté, j’ai été humilié...
Et il dit, pour montrer que les révélations dont il parle lui ont été faites : "il m’a été donné", pour mon utilité et mon humiliation, Job XXX, 22 – Tu m’as élevé et, me tenant comme suspendu en l’air, tu m’as laissé tomber, il m’a été donné, dis-je, "une écharde", qui torture mon corps par son infirmité pour que l’âme soit guérie : au sens littéral on dit qu’il fut violemment tourmenté par des douleurs de ventre. Ou bien "une écharde dans ma chair" signifie l’aiguillon de la concupiscence jaillissant de sa chair qui le harcelait. Romains VII, 15 – En effet je ne fais pas ce que je veux.., et ibid. 25 – Ainsi donc moi-même par l’esprit je sers la loi de Dieu et par la chair la loi du péché. Saint Augustin en conclut qu’il y avait en lui des mouvements de concupiscence, qu’il réfrénait par la grâce de Dieu[16].
474. Cet aiguillon est un "ange de Satan", c’est-à-dire un mauvais ange. C’est un ange envoyé par Dieu, ou du moins dont l’action est permise par Dieu, mais un ange de Satan, parce que l’intention de Satan est de détruire, celle de Dieu est d’humilier et de mettre à l’épreuve. Que le pécheur craigne, puisque l’Apôtre, qui était un vase d’élection, n’était pas à l’abri de la tentation.
475. — L’Apôtre était préoccupé d’écarter cette écharde et il priait pour cela. "A ce sujet, dit-il, trois fois j’ai prié le Seigneur."
N’oublions pas qu’un malade, ignorant l’intention du médecin qui lui applique un emplâtre douloureux, le supplie de l’enlever; mais le médecin, sachant pourquoi il procède ainsi, c’est-à-dire pour la santé du malade, ne cède pas à son désir, ayant plutôt le souci de sa guérison. Ainsi l’Apôtre, sentant que cette écharde lui était pénible, recourut au médecin suprême pour en être délivré.
Il pria trois fois avec instance et dévotion pour que Dieu enlevât de lui cette écharde. II Chroniques XX, 12 – Comme nous ignorons ce que nous devons faire, c’est sur toi que se portent nos regards. Peut-être il fit plusieurs demandes, mais il pria trois fois de façon pressante et instante; ou bien trois fois signifie maintes fois, car trois est le nombre parfait. Et il faut vraiment prier Dieu, parce que c’est lui qui blesse et lui qui guérit, Job V, 18. Luc XXII, 40 – Priez, afin de ne pas entrer an tentation...
476. — Et voici la réponse du Seigneur : "Il m’a dit : ma grâce te suffit."
D’abord il révèle cette réponse du Seigneur. Puis il en explique la raison (n° 479) : "car la puissance se manifeste dans la faiblesse".
477. — J’ai prié le Seigneur, dit l’Apôtre, mais il m’a dit : "ma grâce te suffit"; autrement dit : il ne t’est pas nécessaire d’être délivré de cette infirmité du corps, parce qu’elle n’est pas dangereuse : elle ne te conduit pas à l’impatience, puisque ma grâce te réconforte; ni d’être délivré de l’infirmité de la concupiscence, qui ne t’entraîne pas au péché, puisque ma grâce te protège. Rom. III, 24 – Ils sont justifiés gratuitement. Et vraiment la grâce de Dieu suffit pour éviter le mal, pour faire le bien et conquérir la vie éternelle. I Cor. XV, 10 – C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. Rom. VI, 23 – La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle.
478. On objectera la parole de Jean. XV, 16 – Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Ou bien Paul a demandé avec discrétion, et il devait être exaucé; ou bien il a demandé sans discrétion, et alors il a pêché.
A quoi je réponds qu’on peut parler de la même chose de deux manières. D’abord par rapport à elle-même et à la nature de cette chose; ensuite par rapport à quelque chose d’autre. Ainsi il arrive que ce qui est en soi un mal à éviter soit désirable par rapport à autre chose. Par exemple une potion, pour autant qu’elle soit amère, doit être repoussée; mais celui qui considère qu’elle lui rendra la santé la désire. Donc l’écharde dans la chair est à éviter en soi comme douloureuse, mais si elle est le moyen d’atteindre la vertu et l’exercice de la vertu, elle est désirable.
L’Apôtre, qui n’avait pas encore au la révélation de ce secret de la divine Providence, que cette épreuve tendait à son avantage, considérait le mal en lui-même, et il avait demandé qu’il fût écarté de lui, sans pour cela commettre un péché; mais Dieu, qui lui ménageait cette épreuve pour le progrès de son humilité, ne l’exauça pas dans son désir. Quand il eu compris, l’Apôtre s’en glorifia en disant : Je me glorifierai volontiers de mes faiblesses... Et quoique Dieu ne l’ait pas exaucé dans son désir, Il l’a exaucé cependant comme il exauce les saints, dans le sens de son avantage. Aussi saint Jérôme dit dans son Epître à Paulin : Dieu est bon, qui souvent nous refuse ce que nous voulons, pour nous accorder ce que nous préférerions.
479. Et voici la raison de cette réponse : "car la puissance se manifeste dans la faiblesse"... Admirable expression. La puissance se manifeste dans la faiblesse : le feu flambe dans l’eau.
Ce texte peut se comprendre de deux manières, soit qu’on le prenne dans un sens matériel, soit dans un sens occasionnel.
Dans un sens matériel il veut dire : la faiblesse est la matière sur laquelle s’exerce la vertu. D’abord celle d’humilité; puis celle de patience, Jacques 1, 3 – La tribulation fait naître la patience; enfin celle de tempérance parce que, par suite de la faiblesse, l’aiguillon perd sa force et l’équilibre renaît.
Dans un sens occasionnel il veut dire : la faiblesse est l’occasion de parvenir à la vertu parfaite, parce que l’homme qui se sait faible est davantage porté à la résistance, et parce que, s’il résiste et combat davantage, il est plus entraîné et par conséquent plus fort. Aussi on lit dans Levit. Et Judith III, 1 sq, que le Seigneur ne voulut pas détruire tous les habitants de la terre, mais qu’il en réserva quelques-uns, afin que les fils d’Israël pussent s’exercer en combattant contre eux. De même Scipion ne voulait pas détruire Carthage afin d’éviter aux Romains, tant qu’ils auraient un ennemi extérieur, d’apercevoir leurs ennemis intérieurs, contre lesquels, selon ses propos, il est plus dur de faire la guerre que contre les ennemis extérieurs.
480. L’Apôtre montre ensuite l’effet de cette réponse du Seigneur, disant : "Je me glorifierai volontiers"
Cet effet est double. L’Apôtre d’abord se glorifie. Parce que ma puissance se manifeste dans la faiblesse, "je me glorifierai volontiers de mes faiblesses", qui m'ont été données pour mon utilité. Et cela parce qu’ainsi je suis davantage uni au Christ. Loin de moi la pensée de me glorifier sinon dans la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ, Gal. VI, 14. Ecclésiastique X, 34 – Celui qui se glorifie dans la pauvreté, combien il aurait de gloire s’il était riche!
Et la raison pour laquelle je me glorifierai est la suivante : "afin que la vertu du Christ habite en moi", c’est-à-dire afin que par mes faiblesses la grâce du Christ habite et se consomme en moi. Isaïe XL, 29 – Il rend la force à celui qui est abattu...
481. Le second effet est la joie : "c’est pourquoi je me complais dans mes faiblesses ... D’abord il expose cette joie, puis il en donne la raison (n° 483) : "Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort."
482. Il expose donc sa joie et le sujet de cette joie. C’est que, dit-il, la vertu du Christ habite en moi au milieu de mes faiblesses et de toutes mes tribulations; aussi "je me complais", c’est-à-dire je trouve beaucoup de délectation et de joie, dans mes faiblesses. Jacques 1, 2 – Ne voyez, mes frères, qu’un sujet de joie dans les épreuves...
Il énumère donc les misères dans lesquelles, à cause de la grâce du Christ, il trouve une source abondante de joies. Il y a d’abord celles qui proviennent d’une cause intérieure, et ce sont proprement ses "faiblesses". Psaume XV, 4 – Leurs infirmités se sont multipliées, après quoi ils se sont élancés vers la grâce.
Puis viennent les misères qui procèdent d’une cause extérieure. D’abord de la parole : ce sont les outrages dont il a été l’objet. Actes V, 41 – Les Apôtres allaient joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des outrages pour le nom de Jésus. L’Apôtre nomme ensuite ses "détresses", qui proviennent du manque des choses nécessaires et de la pauvreté. C’est dans ce sens qu’il dit, Romains XII, 13 – Soyez prêts à subvenir aux détresses des saints.
- Elles proviennent aussi de l’expérience des épreuves. Epreuves extérieures, Matthieu V, 10 – Bienheureux ceux souffrent persécution pour la justice..., et il nomme "les persécutions" corporelles que nous subissons de lieu en lieu et partout. Quant aux épreuves intérieures, ce sont les angoisses de l’âme. Daniel XIII, 22 – Je ne vois qu’angoisses autour de moi.
Mais la substance de toutes ces épreuves, qui en fait une source de joie, c’est qu’elles sont endurées pour le Christ. Je m’y complais, dit-il, parce que je souffre pour le Christ. I Pierre IV, 15 – Que nul d’entre vous ne souffre comme meurtrier ou comme voleur.
483.. Et voici la raison de cette joie : "Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort", autrement dit : c’est bon droit que je me complais dans les épreuves puisque quand je souffre de mes faiblesses ou que par les persécutions je tombe dans les épreuves que j’ai dites, je reçois l’aide divine qui me fortifie. Psaume XCIII, 19 – Tes consolations ont donné la joie à mon âme. Joël III, 10 – Que le faible dise : je suis fort. Supra IV, 16 – Quoique l’homme extérieur en nous s’en aille en ruines, l’homme intérieur se renouvelle. Dans Ex. 1, 12, on lit que plus les fils d’Israël étaient accablés par leurs ennemis, plus ils se multipliaient.
[16] En ce qui concerne « l’écharde dans la chair », les exégètes modernes l’interprètent tous comme une souffrance corporelle, provenant de la maladie- certains nomment le paludisme- : la Bible de Jérusalem. Marthe Robin y voyait les tentations sexuelles propres aux hommes.