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Leçon 6 – 2 Co XI, 27-33 – Ce que Paul a souffert pour Jésus

27 (n° 429) Labeur et accablement, veilles nom­breuses, faim et soif, jeûnes multiples, froid et nudité

28 (n° 432) Sans parler des autres choses qui sont de l’extérieur, dirai-je mon souci quotidien, la sollicitude de toutes les églises?

29 Qui est faible que je ne sois faible? Qui vient à tomber qu’un feu ne me dévore?

3° (n° 435) S’il faut se glorifier, c’est de ma faiblesse que je me glorifierai.

31 (n° 437) Le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est béni dans les siècles, sait que je ne mens pas.

32 (n° 438) A Damas, l’ethnarque du roi Arétas faisait garder la ville des Damascéniens pour me faire saisir

33 mais on me descendit par une fenêtre dans une corbeille le long de la muraille, et ainsi j’échappai de ses mains.

429. Ici (cf. n° 427), il énumère les maux qu’il a assumés volontairement, ceux qu’on endure à la maison. Il en compte trois, qui s’opposent à trois biens qui sont nécessaires à la vie domestique. Le premier bien est le repos du sommeil, le second est le soutien de la nourriture (n° 430), et la troisième la protection du vêtement (n° 431). Au repos du sommeil il oppose le labeur et les veilles : il veut parler ici du labeur des mains. Actes XX, 34 – Ces mains ont pourvu aux choses dont j’avais besoin... Et il dit plus haut, VI, 5 Dans les labeurs..., parce que, à la lettre, il se procurait sa nourriture par le travail de ses mains. Et II Thess. III, 8 – Nuit et jour au travail... Quant au défaut de labeur, il le nomme "accablement" : c’est la défaillance et la langueur qui suivent le labeur ou proviennent d’une maladie naturelle. Psaume XXXI, 4 – Je me suis retourné dans mon accablement... Et il parle des "veilles nombreuses" qu’il s’impose, soit en occupant ses nuits à la prédication, soit en s’adonnant aux travaux manuels. Les Actes XX, 7 rapportent qu’il prolongea un sermon jusqu’au milieu de la nuit.

430. Au soutien de la nourriture il oppose une double abstinence de nourriture : celle qui provient de la nécessité- "la faim et la soif"- parce que, à la lettre, nourriture et boisson lui manquaient parfois; I Corinthiens IV, 11 – A cette heure encore nous souffrons la faim et la soif; et une autre abstinence, qui est volontaire : aussi il parle des "jeûnes multiples" qu’il s’est imposés, et pour donner l’exemple et pour mâter la chair. I Corinthiens IX, 27 – Je châtie mon corps...

On objectera Matthieu VI, 33 – Tout cela vous sera donné par surcroît, tout, c’est-à-dire les biens temporels. Pourquoi donc la faim et la soif?

A quoi je réponds qu’il importe parfois que les biens temporels nous soient donnés, et parfois aussi il importe qu’ils nous manquent.

431. A la protection du vêtement il oppose deux sortes de dénuement, l’une due à la nature -le froid- l’autre à la pauvreté -la nudité- d’où ses paroles : "dans le froid et la nudité" je me suis montré ministre du Christ. I Corinthiens IV, 11 – Nous sommes nus, meurtris de coups et errants... Supra VI, 4 – Nous sommes dans la détresse...

432. Lorsqu’il dit : "Sans parler des autres choses"... (n° 427) il aborde les peines intérieures volontai­rement assumées : elles proviennent de l’angoisse de son coeur à cause des faux apôtres.

Un bon supérieur s’afflige de deux façons pour ceux qui lui sont soumis. Son inquiétude est causée, d’abord par le souci de leur persévérance, puis par leurs défaillances. Et l’Apôtre a éprouvé ces deux formes d’inquiétude. La première lorsqu’il dit : "Sans parler des autres choses qui sont de l’extérieur"..., que le souffre et que j’ai souffertes, une angoisse intérieure m’étreint plus gravement, c’est l’inquiétude que je ressens pour mes fils. C’est alors qu’il parle "du souci de toutes les églises", qui l’accable et le tourmente. Luc X, 41 – Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses... Romains XII, 8 – Que celui qui prêche le fasse avec zèle...

433. L’Apôtre a souffert une autre inquiétude, pour défaillances de ses fils. Défaillances spirituelles : "Qui est faible" -dans la foi et la vertu- "que je ne sois faibles"? Qui a souffert dans son coeur comme moi? I Corinthiens IX, 22 – J’ai été faible avec les faibles... Jérémie IX, 1 – Qui fera de ma tête une fontaine? Défaillances corporelles : "Qui vient à tomber" -accablé d’épreuves- "qu’un feu ne me dévore", le feu de la compassion? C’est ce feu que Dieu est venu jeter sur la terre. Luc XII, 49.

434. Observez comme il se sert à propos de cette expression : "un feu me dévore", parce que la compassion procède de l’amour de Dieu et du prochain, qui est un feu dévorant. Ce feu nous pousse à soulager les misères du prochain, il nous guérit du trouble de la compassion et par lui nos péchés sont déliés : la charité de cette compassion recouvre la multitude des péchés.

On peut donner une autre interprétation. Parfois un homme tombe dans le péché de lui-même : c’est alors qu’il est faible. Parfois aussi par le mauvais exemple des autres, et cet exemple le fait tomber. Luc XVII, 1 et Matthieu XVIII, 7 – Malheur à l’homme par qui le scandale vient...

435. Ensuite lorsqu’il dit : "S’il faut se glorifier"..., il confirme certaines de ses déclarations précédentes (n° 421). Pour préciser : ce qu’il dit plus haut des maux qu’il a endurés de manière louable, et ce qu’il dit ici des maux qu’il a évités avec prudence. Mais éviter des dangers que l’on court pour la foi semble tenir de la faiblesse, en conséquence :

1° Il déclare d’abord qu’il veut se glorifier de ses faiblesses.

2° Il prononce un serment pour confirmer ses paroles (n° 437) : "Le Dieu et Père de Notre Seigneur."

3° Il montre comment il a évité les périls (n° 438) : "A Damas"...

436. Il exprime d’abord ce dont il se glorifie, s’il doit le faire, disant : "S’il faut se glorifier, c’est de mes faiblesses que je me glorifierai." Autrement dit : les autres se glorifient de leur race et d’autres vanités mondaines. Phil. III, 9 – Ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte. Et moi je m’en suis glorifié lorsque j’y ai été contraint; pourtant s’il faut me glorifier, je me glorifierai de mes faiblesses. Infra XII, 9.

437. Il ajoute qu’il ne ment pas, en invoquant le témoignage de Dieu par un serment, afin d’être cru, disant : "Le Dieu et Père de Notre Seigneur"... Ce serment exprime trois sentiments.

1° Il invite à la crainte de Dieu : "Le Dieu". Jérémie X, 7 – Qui ne te craindra pas?...

2° Il excite à l’amour : "et Père"... Jacques 1, 17 – Tout don excellent descend du Père des lumières... Mal. 1, 6 – Si je suis père, où donc est mon amour? Ou bien selon un autre texte : où donc est mon honneur?

3° Il inspire le respect et la louange : "le Dieu qui est béni dans les siècles"... Supra 1, 3 – Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur...

Celui donc que l’on doit tellement respecter, aimer et craindre "sait que je ne mens pas" dans ce que j’ai dit et ce que je dirai. Supra 1, 18 – Mon langage avec vous n’est pas oui et non.

438. Lorsqu’il dit : "A Damas"... (cf. n° 421 et 435), il montre les grands maux qu’il a évités dans un péril particulier.

Il faut savoir que l’Apôtre a commencé par prêcher le Christ à Damas, où, tandis qu’il allait faire arrêter les Chrétiens, il fut terrassé et converti. Aussi les Juifs eurent recours au gouverneur de cette cité, qui était là au nom du roi Arétas, pour se saisir de Paul et le mettre à mort. Celui-ci faisait donc garder nuit et jour les portes de la ville comme le rapportent les Actes IX, 24. Mais les Chrétiens de Damas, voulant sauver Paul, le firent descendre dans une corbeille le long de la muraille, et ainsi il s’échappa. C’est de cette fuite que traite ici l’Apôtre, disant : vraiment je ne mens pas quand je rapporte comment je me suis échappé; car "le gouverneur de Damas" qui, sous la roi Arétas, commandait au peuple de Damas, faisait garder, à la demande des Juifs, la cité de Damas "afin de m’arrêter" et de m’empêcher de prêcher. Mais on me descendit par une fenêtre le long de la muraille, "et ainsi j’échappai de ses mains". Il obéissait ainsi au commandement du Seigneur : Matthieu X, 23 – Si on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre. Ainsi Michol fit descendre David par la fenêtre pour qu’il ne fût pas pris par Saül, 1 Reg. XIX, 12. De même Rahab sauva les espions de Josué. Jos. II, 15.

           

439. Première objection contre l’Apôtre. Il n’a pas eu assez de confiance dans le Seigneur, puisqu’il s’est enfui.

Je réponds que, tant qu’on a avec soi un secours humain, on ne doit pas recourir au secours divin, parce que ce serait tenter Dieu, mais on doit user du premier tant qu’on peut. Or l’Apôtre n’était pas dépourvu d’un secours humain.

Seconde objection. On lit dans Jean. X, 12 – Un mercenaire, qui n’est pas le vrai berger, voit venir le loup et s’enfuit. Il semble donc que l’Apôtre n’ait pas été un bon pasteur.

A cela je réponds que tantôt c’est la personne du supérieur qu’on recherche, et tantôt le peuple tout entier avec le supérieur. Donc quand c’est le supérieur seul qu’on recherche, il doit remettre sa charge à un autre et s’enfuir. C’est ce que fit Paul. Aussi la Glose dit que, quoiqu’il prît la fuite, il avait néanmoins souci de ses brebis, les recommandant au bon Pasteur qui règne dans les cieux : la fuite le préservait, pour l’utilité de ses brebis. Mais quand c’est le troupeau tout entier qu’on cherche à atteindre, alors le pasteur doit faire passer l’utilité et le salut du troupeau avant son propre salut.

Notez d’autre part que la fuite peut être une forme d’humilité, quand on fuit les honneurs, comme le Christ a pris la fuite -Jean VI, 15- : quand Il vit que les Juifs voulaient Le faire roi. Ainsi Saül, quand il fut élu roi, se cacha dans sa demeure, 1 Reg. X, 22. La fuite peut être aussi une forme de prudence, lorsqu’on fuit des dangers afin de se réserver pour des dangers plus grands. Ainsi Elie prit la fuite à cause de Jézabel, in Reg. XIX, 3 – ainsi également l’Apôtre s’échappa des mains du gouverneur.


CHAPITRE XII – Les faveurs reçues de Dieu par Paul
Leçon 1 – 2 Co XII, 1-2 – Les grâces spéciales reçues par Paul

1 (n° 440) S’il faut se glorifier (cela ne convient pas en vérité), j’en viendrai aux visions et aux révéla­tions du Seigneur.

2 (n° 443) Je sais un homme dans le Christ qui, il y a quatorze ans (si ce fut dans son corps, je ne sais, si ce fut hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait) fut ravi jusqu’au troisième ciel.

440. Après s’être glorifié des épreuves qu’il a supportées (n° 421), l’Apôtre montre l’excellence de sa dignité par les faveurs qu’il a reçues de Dieu. Il s’est fait gloire d’abord de ses faiblesses; c’est de ces faveurs qu’il parle maintenant.

A. Il fait valoir les grâces qu’il a reçues de Dieu.

B. Il s’excuse de se glorifier ainsi, ce qu’il a été pour ainsi dire contraint de faire (n° 484) : "Je viens de faire l’insensé, vous m’y avez forcé

Divisions de A :

I. Il exalte la grandeur des dons que Dieu lui a accordés.

II. Il révèle le remède appliqué à sa faiblesse contre le péril de l’orgueil (n° 471) : "de crainte que la grandeur de ces révélations"...

Divisions de I –

a) Il expose la grâce qui lui a été faite par Dieu.

b) Il montre comment il s’est comporté en se glorifiant de cette grâce (n° 464) : "c’est pour cet homme-là que je me glorifierai."

Divisions de a)

1° Il parle des grâces reçues en général.

2° Il aborde une grâce particulière (n° 443) : "Je connais un homme dans le Christ."

441. Les grâces accordées à l’Apôtre sont les révélations que Dieu lui a faites, et dont il veut se glorifier. D’où ces paroles : "S’il faut se glorifier"...; puisqu’il le faut à cause de vous, quoiqu’il ne convienne pas de se glorifier pour soi-même, car quiconque agit ainsi court le risque de perdre ce qu’il a. Ecclésiastique XLIII, 15 – Ses trésors se sont ouverts... ceux des vertus, par l’effet de la vaine gloire et les nuées s’évanouirent comme des oiseaux. Telle est la signification de l’histoire d’Ezéchias, Isaïe XXXIX, 2, quand il montre les trésors de la maison du Seigneur aux envoyés du Roi de Babylone.

Et quoiqu’en général il ne convienne pas de se glorifier, cependant il arrive parfois que, pour une raison particulière, on puisse se le permettre, comme il a été dit plus haut. Puisqu’il en est ainsi, dit l’Apôtre, je cesse de me glorifier de mes faiblesses, "j’en viendrai aux visions et aux révélations du Seigneur."

442. Il y a une différence entre vision et révélation. Car la révélation inclut la vision, mais l’inverse n’est pas vrai. Parfois en effet se produisent des apparitions dont l’intel­ligence et la signification sont cachées au voyant, et c’est seulement une vision. Telles furent les visions de Pharaon et de Nabuchodonosor dans Genèse XLI, 1, et Dan. II, 1. Mais lorsque la vision s’accompagne de l’intelligence des objets de la vision, alors il y a révélation. Ainsi pour Pharaon et Nabuchodonosor la vision des épis et celle de la statue furent seulement des visions; mais pour Joseph et Daniel qui donnèrent la signification des choses vues, il y eut révélation et prophétie.

Tantôt la vision et la révélation toutes deux viennent de Dieu, Dan. II, 28 – Il y a un Dieu dans le ciel qui révèle les choses cachées, Os. XII, 10 – J’ai multiplié pour eux les visions. Psaume CXVIII, 18 – Retire le voile de mes yeux... Tantôt elles viennent d’un esprit mauvais. Jérémie XXIII, 13 – Les prophètes prophétisaient au nom de Baal. L’Apôtre a été favorisé de vision et de révélation à la fois, parce que les choses secrètes qu’il a vues, il en a au une pleine intelligence, qui lui venait du Seigneur et non d’un esprit mauvais.

La révélation écarte un voile. Mais le voile peut être double. Il peut être le fait du voyant, et c’est le voile de l’infidélité, ou du péché, ou de la dureté de coeur. C’est de ce voile qu’il est question. Supra ns, 14 – Jusqu'à ce jour, ce même voile demeure... Il peut être le fait de l’objet vu, lorsqu’une chose spirituelle est proposée sous la figure de choses sensibles. Ainsi dans Num. IV, 15, les prêtres donnaient aux Lévites les vases du sanctuaire enveloppés d’un voile, parce que ceux-ci étaient trop faibles par eux-mêmes pour saisir les objets spirituels. De même le Seigneur parlait aux foules en paraboles. Matthieu XIII, 13.

443. L’Apôtre traite de visions et de révélations particulières, et il parle de lui-même comme d’une autre personne : "je connais un homme dans le Christ"... Il raconte deux visions, la seconde commençant à (n° 458) : "Et je sais que cet homme"...

444. Quant à la première vision, l’Apôtre use d’une distinction. Il déclare en effet, à propos de cette révélation, savoir et ne pas savoir. Il dit savoir trois choses :

1° la condition du voyant : "je sais un homme dans le Christ" (n° 455);

2° la date de la vision "il y a quatorze ans (n° 446);

3° le sommet de la vision : "il fut ravi jusqu’au troisième ciel" (n° 447). Mais il déclare ignorer la disposition du voyant, parce qu’il ne sait pas si ce fut "dans son corps ou hors de son corps" (n° 456).

445. Voyons donc les choses qu’il sait; afin que nous puissions plus aisément remonter du connu à l’inconnu.

Considérons d’abord la condition du voyant, qui est digne d’éloge, parce que c’est un homme "dans le Christ", c’est-à-dire conforme au Christ.

On objectera : personne n’est dans le Christ à moins d’avoir la charité parce qu’on lit dans I Jean. IV, 16 – Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu. Donc il sait qu’il a la charité, ce qui est contraire à ce texte de Eccle. IX, 1 – Nul homme ne sait s’il est digne de haine ou d’amour.

Je réponds qu’être dans le Christ se peut entendre de deux manières. On peut l’être par la foi et par le mystère de la foi, selon le mot de l’Apôtre, Galates III 27 – Vous tous qui êtes baptisés, vous êtes revêtus du Christ, par la foi et le mystère de la foi. Et dans ce sens, l’Apôtre sait qu’il est dans le Christ.

D’une autre manière on est dans le Christ par la charité et dans ce sens personne ne sait qu’il est dans le Christ d’une manière certaine, sinon par des marques et des signes, dans la mesure où l’homme se sent disposé à l’égard du Christ et uni à lui de telle façon qu’à aucun prix, dût-il mourir, il ne souffrirait d’être séparé de lui. C’est ce qu’avait éprouvé l’Apôtre lorsqu’il disait, Romains VIII, 38 – Je suis assuré que ni la mort ni la vie, ne nous séparera de l’amour du Christ. Il a donc pu avoir des signes de ce genre lui assurant qu’il était dans la charité du Christ.

446. Il sait la date de la vision, qui est exacte : "il y a quatorze ans", parce que quatorze ans s’étaient passés depuis le moment où il avait eu cette vision jusqu’à celui où il l’écrivit. En effet quand il écrivit cette lettre, l’Apôtre n’avait pas encore été en prison. Ainsi il semble que ce fait se place au commencement du règne de Néron, par qui il fut mis à mort longtemps après. Si nous comptons les années en descendant depuis le commencement du règne de Néron jusqu’au chiffre quatorze, il est clair que l’Apôtre eut ces visions au début de sa conversion[13].

En effet il s’est converti au Christ l’année de la passion du Christ. Or le Christ a souffert vers la fin du règne de Tibère à qui succéda Caligula qui vécut quatre ans. Après lui Néron devint empereur. Ainsi entre Tibère et Néron s’écoulèrent quatre années. Si on ajoute deux années du règne de libère, qui n’était pas encore mort lorsque Paul se convertit, et huit du règne de Néron, parce qu’il s’était écoulé environ ce temps quand il écrivit cette épître, il reste que depuis le temps de sa conversion jusqu’à la rédaction de cette épître quatorze années s’écoulèrent.

Certains estiment donc avec assez de vraisemblance que l’Apôtre eut ces visions pendant les trois jours où, après avoir été terrassé par le Seigneur, il demeure sans voir, sans manger et sans boire. Actes IX, 9.

L’Apôtre rappelle le temps de sa conversion afin de montrer que, si dès ce temps il a été l’objet des faveurs du Christ au point d’avoir de telles révélations, combien cela peut être plus vrai au bout de quatorze ans, après qu’il eut gagné en autorité devant Dieu, et en vertus et en grâce.

447. En troisième lieu examinons le sommet de la vision, qui est d’une suprême élévation puisqu’il fut ravi jusqu’au troisième ciel.

Il faut savoir que ce sont deux choses différentes qu’être dérobé et être ravi. Etre dérobé se dit lorsqu’une chose est enlevée à quelqu’un en cachette. Dans Genèse XL, 15, Joseph disait : J’ai été enlevé à la dérobée... Etre ravi se dit d’une chose qui est enlevée subitement et par violence. Job VI, 15 Comme un torrent ravit tout, c’est-à-dire subitement et rapidement, dans les vallées où il s’écoule... Ainsi les brigands qui dépouillent avec violence leurs victimes sont dits ravisseurs.

Mais on peut dire d’un homme qu’il est ravi d’entre les hommes, comme Enoch, Sagesse IV, il : Il a été ravi, de peu que la malice n’altérât son intelligence. Parfois l’âme est ravie hors du corps, Luc XII, 20 – Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme. Parfois on dit qu’un homme est ravi hors de lui-même quand pour une raison quelconque il est transporté hors de soi : ce n’est autre chose que l’extase.

Mais l’homme est transporté hors de soi et par la vertu appétitive et par la vertu cognitive. Par la vertu appétitive, l’homme demeure seulement en soi lorsqu’il se préoccupe des choses qui sont siennes. Il est transporté hors de soi lorsqu’il se préoccupe non plus de soi mais du bien d’autrui, et c’est l’effet de la charité. I Corinthiens XIII, 4 – La charité ne cherche pas son intérêt. De cette extase, Denys dit au chap. IV des Noms divins (Lect. S. Thomas X) : L’amour divin produit l’extase en ne souffrant pas que l’amant s’appartienne, mais appar­tienne à l’objet aimé.

Selon la vertu cognitive, quelqu’un est transporté hors de soi quand il est élevé, en dehors de tout mode naturel à l’homme, à la vision de quelque chose, et c’est de ce ravis­sement que parle ici l’Apôtre.

448. Rappelons que le mode naturel de la connaissance humaine est de connaître à la fois par une force mentale qui est l’intellect, et par une force corporelle qui est la sensibilité. De là vient que l’homme n’a pas dans l’acte de connaître le libre jugement de son intellect sinon lorsque les sens sont dans leur pleine vigueur, sans être liés par quoi que ce soit; autrement, s’ils sont empêchés de s’exercer, même le jugement de l’intellect est empêché, comme il arrive dans le sommeil.

L’homme est transporté hors de soi selon la vertu cognitive lorsqu’il est privé de l’usage naturel de la connais­sance : l’intellect, s’étant détaché de l’usage des sens et des objets sensibles, est mû vers la vision de quelque chose. Cela arrive de deux manières. D’abord par la déficience de la vertu cognitive, comme on le voit chez les fous et ceux qui souffrent d’un dérangement cérébral; mais ce détachement des sens ne produit pas une élévation de l’homme, mais plutôt une dépression, parce que la vertu cognitive est affaiblie.

Cela arrive aussi par l’effet d’une vertu divine, c’est alors qu’il y a proprement élévation, parce que, lorsque l’agent s’assimile le patient, le détachement qui se fait pas une vertu divine et qui est au dessus des forces de l’homme est quelque chose de plus élevé que ce que peut atteindre la nature humaine.

449. Dans ce sens, le ravissement peut donc se définir ainsi : "c’est une élévation, par l’effet d’une force d’une nature supérieure, à partir de ce qui est selon la nature pour atteindre ce qui la dépasse". Cette définition contient :

1° le genre : c’est le mot élévation.

2° la cause efficiente : par l’effet d’une force d’une nature supérieure.

3° les deux termes du mouvement, à savoir le point de départ et le point d’arrivée : à partir de ce qui est selon la nature pour atteindre ce qui la dépasse. Tel est le sens du mot ravissement.

450. Il est question ensuite du terme du ravissement, l’Apôtre déclarant avoir été élevé "jusqu’au troisième ciel".

Remarquons que le troisième ciel peut s’entendre de trois façons : dans un premier sens il concerne les êtres qui sont au dessous de l’âme; dans un second sens ceux qui sont dans l’âme; dans un troisième sens ceux qui sont au dessus de l’âme (nn° 451 et 455).

Au dessous de l’âme sont tous les corps, comme dit saint Augustin dans son traité de la vraie Religion. Ainsi nous pouvons entendre un triple ciel corporel, comprenant l’air, les astres et l’empyrée. Dans ce sens, dire que l’Apôtre a été ravi jusqu’au troisième ciel signifie qu’il a pu voir ce qui est dans le ciel empyrée, et non pas qu’il y fût réellement, sans quoi il saurait s’il était dans son corps ou hors de son corps. Ou bien selon saint Jean Damascène, qui n’admet pas le ciel empyrée, nous pouvons dire que le troisième ciel auquel fut ravi l’Apôtre est au dessus de la huitième sphère, de sorte qu’il voyait clairement les êtres qui sont au dessus de toute la nature corporelle[14].

451. Si nous rapportons le mot "ciel" à ce qui est contenu dans l’âme elle-même, nous devons dire que le ciel désigne une certaine élévation de connaissance qui dépasse connaissance humaine naturelle.

Or il y a une triple vision :

1° une vision corporelle, par laquelle nous voyons et connaissons les êtres corporels.

2° une vision imaginative par laquelle nous voyons les images des corps;

3° une vision intellectuelle par laquelle nous connaissons la nature des choses en elles-mêmes. Car l’objet propre de l’intellect est l’être de chaque chose.

Mais les visions de ce genre, si elles ont lieu selon un mode naturel, c’est-à-dire que je vois un objet sensible, si j’imagine un objet déjà vu, si je comprends par le moyen des images ne peuvent être nommées "ciel".

Mais une vision quelconque peut être nommée "ciel" lorsqu’elle dépasse la faculté naturelle de connaissance humaine; par exemple si tu vois de tes yeux corporels un objet qui est au dessus de ce que peut voir la nature, tu été ravi au premier ciel. Ainsi le ravissement de Balthasar qui vit la main de celui qui écrivait sur le mur, comme on le lit dans Dan. V, 6. Si tu es élevé, par l’imagination ou par l’esprit, à un objet de connaissance super-naturelle, tu as été ravi au deuxième ciel. Ainsi fut ravi Pierre lorsqu’il vit la nappe descendre du ciel, comme le rapportent les Actes X, 10. Mais si quelqu’un voyait les êtres intelligibles eux-mêmes et leurs natures, non par les sens ni par des images, il serait ravi au troisième ciel.

452. Mais il faut savoir qu’être ravi au premier ciel, c’est être aliéné des sens corporels. Aussi, comme personne ne peut s’abstraire totalement des sens, il est manifeste qu’on ne peut dire de personne qu’il est ravi au premier ciel absolument, mais sous un certain rapport, en tant qu’il arrive parfois qu’on soit tellement absorbé par un seul sens qu’on s’abstienne de tout acte des autres sens.

On est ravi au second ciel, lorsqu’on s’aliène de toute sensation, pour voir des êtres imaginaires, ce qui se passe ordinairement dans l’extase. Ainsi dans Actes X, 10, quand Pierre vit la nappe, il était en état d’extase.

On dit que Paul fut ravi au troisième ciel, parce qu’il fut tellement détaché des sens et élevé au dessus de tout ce qui est corporel, qu’il vit les êtres intelligibles simples et purs, de la façon que les voient les anges, et l’âme séparée du corps et qui plus est, il vit Dieu lui-même dans son essence, coin l’affirme saint Augustin : Commentaire littéral sur la Genèse (XII) et Glose, et ad Paulin., le livre : De la vision Dieu[15].

Il n’est d’ailleurs pas vraisemblable que Moïse, ministre de l’Ancienne Alliance auprès des Juifs, ait vu Dieu, et le ministre de la Nouvelle Alliance auprès des gentils, Docteur des Nations, ait été privé de cette grâce. Lui-même dit, supra IV, 7 – Si le ministère de la damnation a été dans la gloire.., combien plus le ministère de l’Esprit... Il est certain que Moïse a vu Dieu dans son essence; car lui-même demandé à Dieu, Ex. XXXIII, 13 – Montre-moi ta face... quoique cette faveur lui ait été alors refusée, on ne dit que Dieu ait finalement persisté dans son refus. Aussi saint Augustin affirme que cette grâce lui fut accordée, d’après texte de Num. XII, 6 – S’il se trouve parmi vous un prophète du Seigneur, je lui apparais en vision ou je lui par le songe..., mais il n’en est pas ainsi de mon serviteur Moïse... il me voit en face... En effet il a vu Dieu en face et non sous un voile.

453. Mais est-ce que Paul aurait pu voir Dieu sans ravissement? Il faut répondre négativement. Car il est impossible que Dieu soit vu en cette vie par un homme qui ne serait pas aliéné des sens, parce que nulle image, nulle représentation n’est un moyen suffisant pour montrer l’essence de Dieu : il faut donc que l’homme soit détaché et aliéné des sens.

454. Dans un troisième sens, "ciel" s’entend des êtres qui sont au dessus de l’âme : et ce triple ciel est la hiérarchie des anges. D’après cela l’Apôtre a été ravi jusqu’au troisième ciel, c’est-à-dire jusqu’à voir l’essence de Dieu aussi clairement que la voient les anges de la hiérarchie supérieure et première : ceux-ci voient Dieu de telle manière qu’en Dieu même ils reçoivent directement des illuminations et connaissent les mystères divins. C’est ce qu’a vu Paul : il a vu l’essence de Dieu comme les Anges de la hiérarchie supérieure.

455. Il est donc évident, dire-t-on, que l’Apôtre bienheureux et par conséquent immortel. A quoi je réponds que, bien qu’il ait vu Dieu dans essence, il ne fut pas bienheureux absolument, mais sous certain rapport.

Il faut savoir que la vision de Dieu dans son essence fait par une certaine lumière, qui est la lumière de gloire dont parle le Psaume XXXV, 10 – Dans ta lumière nous verrons lumière. Mais une lumière se communique à telle personne par mode de passion, à telle autre par mode de forme inhérente : ainsi la lumière du soleil se trouve dans l’escarboucle et dans les étoiles, comme forme inhérente connaturelle; mais elle se trouve dans l’air comme forme passagère et non permanente, parce qu’elle passe si le soleil s’en va.

De même la lumière de gloire se communique à l’âme deux façons. D’abord par voie de forme connaturelle permanente, et ainsi elle rend l’âme absolument bienheureuse. C’est de cette manière qu’elle se communique aux bienheureux dans la Patrie; et ainsi on dit qu’ils en sont possesseurs et qu’ils sont pour ainsi dire voyants. D’une autre manière la lumière de gloire touche l’âme humaine comme une passion passagère, et c’est ainsi que l’âme de Paul fut, dans son ravissement, illuminée par la lumière de gloire. Le mot même de ravissement indique que cette illumination s’est faite en passant. Ainsi il ne fut pas purement glorifié et il n’eut pas le don de la gloire, puisque cette lumière ne lui appartint pas en propre. Et à cause de cela elle ne rejaillit pas de l’âme sur le corps et elle ne demeure pas perpétuellement dans cet état. Aussi Paul dans son ravissement même accomplit l’acte d’un bienheureux, mais il ne fut pas bienheureux.

On voit clairement par là ce que Paul a connu dans son ravissement, à savoir sa condition de voyant, le moment de sa vision et le sommet de cette vision.

456. On en déduit ce qu’il n’a pas connu, à savoir s’il était dans son corps ou hors de son corps, ce qu’il dit que Dieu sait. De là ses paroles : "Si ce fut dans mon corps ou hors de mon corps, je ne sais, Dieu le sait", ce que certains ont voulu comprendre ainsi : le ravissement se rapporte au corps; l’Apôtre, disent-ils, a déclaré ne pas savoir, non pas son âme était unie à son corps dans ce ravissement ou non mais si le ravissement concernait à la fois l’âme et le corps en sorte qu’il fût porté corporellement dans le ciel, comme Habacuc le fut (Dan° XIV, 35), ou bien si c’est dans son âme seulement qu’il eut la vision de Dieu, comme il est dit dans Ex. XL, 2 – Il m’amena en vision dans la terre d’Israël.

Telle fut l’interprétation d’un Juif, que saint Jérôme expose dans la Préface au livre de Daniel : Enfin, dit-il, déclare que notre Apôtre n’a pas osé affirmer qu’il avait été ravi dans son corps, mais qu’il a dit : Si ce fut dans mon corps etc.

Mais saint Augustin condamna cette interprétation (livre II du Commentaire de la Genèse, chap. III et sqq.), parce qu’elle ne cadre pas avec les autres déclarations de l’Apôtre. L’Apôtre dit en effet qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel; il a donc eu la certitude que c’était un vrai ciel. Il a donc su si ce ciel était matériel ou immatériel, c’est-à-dire une chose immatérielle. Mais s’il était immatériel, il a su qu’il n’a pu être ravi corporellement, parce que dans une chose immaté­rielle il ne peut y avoir de corps. Et si ce ciel était matériel, il a su que son âme n’a pu y être sans son corps, parce qu’une âme unie au corps ne peut être en un lieu où le corps n’est pas, à moins qu’on ne dise du ciel immatériel qu’il est une ressemblance du ciel matériel. Mais s’il en était ainsi, l’Apôtre n’aurait pas dit qu’il savait avoir été ravi au troisième ciel; c’est-à-dire à une ressemblance du ciel, parce que, pour la même raison, il aurait pu dire qu’il avait été ravi dans son corps, entendant par là une ressemblance de son corps.

457. Il faut donc dire avec saint Augustin que nul homme en cette vie, vivant de cette vie mortelle, ne peut voir l’essence divine. Aussi le Seigneur dit, Ex. XXXIII, 20 – L’homme ne peut me voir et vivre, c’est-à-dire l’homme ne me verra pas à moins d’être totalement séparé de son corps, de telle sorte que son âme ne soit plus dans son corps comme sa forme; ou, si elle y demeure, à moins que son âme dans cette sorte de vision ne soit totalement détachée des sens. Il faut donc conclure que ce que l’Apôtre déclare ne pas savoir c’est si, dans cette vision, son âme fut totalement séparée du corps -d’où ces mots "Si ce fut hors de mon corps"-ou si son âme, demeurant dans son corps comme forme, fut cependant détachée des sens, - d’où ces mots "dans mon corps". Et les autres exégètes accordent cela.


[13] Il est assez extraordinaire que saint Thomas oublie le règne de Claude. La vision de saint Paul doit donc être placée beaucoup plus tard, sans doute vers 43, c’est-à-dire au début du règne de Claude. Paul se trouvait alors en Cilicie ou à Antioche. Les exégètes modernes, contrai­rement à saint Thonias, penchent à croire qu’il n’y eut pas deux visions, mais une seule.

[14] D’après les théologiens scolastiques, le ciel empyrée est situé au delà du ciel sidéral et il enveloppe tout l’univers. Il est le séjour des élus. Saint Thomas rapporte dans la Somme les théories de saint Jean Chrysos­tome, de saint Basile ou de saint Jean Damascène, mais simplement à titre d’hypothèses. (la, qu. 68, art. 4.)

[15] Dans l’analyse de la causalité efficiente, on dit qu’un être appelé « moteur » ou agent », ou « cause efficiente », modifie substantiellement ou accidentellement par son action un sujet appelé « patient ». La modification subie par le sujet est appelée « passion ».


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