11 (n° 138) En effet nous qui vivons, sans cesse nous sommes livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit manifestée dans notre chair mortelle.
12 Donc la mort fait son oeuvre en nous, et la vie en vous.
13 (n° 140) Mais nous avons le même esprit de foi dont il est écrit : "J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé "; nous aussi nous croyons et c’est pourquoi nous parlons.
14 (n° 142) Car nous savons que Celui qui a ressuscité Jésus nous ressuscitera avec Jésus, et nous présentera à Lui avec vous.
15 (n° 143) Tout cela à cause de vous, afin qu’une grâce abondante fasse abonder l’action de grâces d’un grand nombre pour la gloire de Dieu.
138. Après avoir exposé la patience des Apôtres dans les épreuves et la raison de cette patience (n° 131), l’Apôtre explique :
1° ce qu’il a dit de l’espérance de la gloire.
2° ce qu’il a dit de sa propre patience (n° 144) : "pourquoi nous ne nous lassons pas"...
Divisions de 1 –
a) Il explique l’espérance de gloire qui l'anime.
b) Il montre d’où lui vient cette espérance (n° 140 "Nous avons le même esprit de foi"...
139. Sur son espérance de gloire, 1° il montre comment il porte dans son corps les souffrances de la mort Jésus, 2° il explique comment il porte la vie de Jésus : "afin que la vie de Jésus aile aussi soit manifestée"... 3° explique ce qui en résulte et pour lui et pour les autres "Donc la mort fait son oeuvre en nous et la vie en vous."
1° Il déclare donc d’abord : Je dis que nous portons dans nos corps les souffrances de la mort du Christ, non que nous mourions, mais parce que "nous qui vivons" de la vie corporelle et de la pratique des vertus, nous sommes sans cesse "livrés à la mort", ou à des dangers mortels. Et cela "à cause de Jésus". Psaume XLIII, 22 – On nous a traités comme des moutons d’abattoir...
2° Il explique ensuite comment nous portons dans notre corps la vie de Jésus : nous faisons en sorte que "la vie de Jésus", immortelle et impassible, "soit manifestée dans notre chair" maintenant "mortelle", afin que notre chair mortelle reçoive l’immortalité dans la résurrection. I Corinthiens XV, 53 – Il faut que ce corps mortel revête l’incorruptibilité...
3° Enfin voici ce qui en résulte. "Donc la mort fait son oeuvre en nous", c’est-à-dire exerce son empire sur nous, "mais la vie" -la vie présente- "fait son oeuvre en vous", parce que vous êtes dans le bonheur selon I Corinthiens IV, 10 – Nous sommes insensés à cause du Christ. La mort opère en nous un grand bien, car elle nous fait acquérir la vie spirituelle. Psaume CXV, 15 – Précieuse est la mort des saints aux yeux de Dieu... Mais la vie de la terre que vous aimez opère en vous un grand mal, qui est la mort éternelle. Prov. X, 16 – L’oeuvre du juste va vers la vie. Jean. XII, 25 – Celui qui aime se vie la perdra...
On peut interpréter autrement. Il y eut deux éléments dans le Christ : une mort corporelle et une vie spirituelle. L’Apôtre semble vouloir dire : en nous, non seulement la vie spirituelle opère dans la mesure où nous imitons spirituellement le Christ, mais la mort opère aussi, en ce sens qu’à cause de l’espérance de la résurrection et à cause de l’amour du Christ, les marques de la mort du Christ apparaissent en nous, dans la mesure où nous sommes exposés aux souffrances de la mort. Psaume XLIII, 22 – A cause de Toi nous sommes livrés à la mort tous les jours. Mais en vous opère seulement la vie du Christ, et par cette vie la foi germe en vous ainsi que la vie spirituelle.
140. D’où provient chez l’Apôtre cette espérance d’une certitude, il l’explique en disant : "Mais nous avons le même esprit de foi..."
1° Il explique la cause de sa certitude.
2° Il résume sa certitude en disant (n° 142) : "Car nous savons".
141. La cause de cette certitude est le Saint Esprit, qui répand la foi dans le coeur des Apôtres. Et il illustre l’effet de cette cause en citant le psaume : "J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé".
Nous espérons, dit-il, et nous ne nous lassons pas, parce que "nous avons le même esprit de foi" qu’eurent nos ancêtres; quoique les temps aient changé, l’esprit ni la foi n'ont changé, si ce n’est qu’ils croyaient que le Christ viendrait et qu’Il souffrirait, tandis que nous croyons qu’Il est venu et qu’Il a souffert. Et cet esprit est le Saint Esprit, qui est l’Esprit de foi. I Corinthiens XII, 11 – Mais c’est le même et unique Esprit qui opère tout cela... et au même chapitre : A un autre Il donne la foi dans le même esprit.
Parce que nous avons le même esprit que nos ancêtres, nous faisons les mêmes choses qu’eux, et nous croyons. Le Psaume dit ce qu’ils firent : (CXV, 10) "J’ai cru" en Dieu, d’une foi parfaite. Ainsi firent tous nos ancêtres. Hébreux XI, 39 – Tous ceux qui ont été éprouvés par le témoignage de leur foi n’ont pas reçu cependant ce qui leur avait été promis. "C’est pourquoi j’ai parlé" c’est-à-dire j’ai confessé la foi. Romains X, 10 – En croyant de coeur, on parvient à la justice... C’est ce que nous faisons : parce que nous croyons, nous parlons, nous confessons la foi et nous prêchons. Actes IV, 20 – Nous ne pouvons pas ne pas dire ce que nous avons vu et entendu. C’est donc le Saint Esprit qui est la cause de cette certitude.
142. Enfin la conclusion qu’il propose, c’est cette certitude elle-même : certitude du salut personnel, puis du salut des autres : "Il nous présentera à Lui avec vous."
Il dit : "Nous savons" -d’une science certaine- "que Celui qui a ressuscité Jésus"- c’est Dieu le Père ou la Trinité tout entière- "nous ressuscitera avec Jésus", afin que nous partagions la même gloire; puisque nous sommes les membres du Christ, nous devons être avec Lui qui est notre tête. Jean XII, 26 – (XVII, 24) : Je veux, Père, que là où je suis, soit aussi mon serviteur... Romains VIII, 11 – Celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus ressuscitera aussi nos corps mortels...
Et je suis certain non seulement de notre salut mais aussi du vôtre, parce que "Il nous présentera à Lui avec vous", et que nous serons ensemble : car nous sommes les membres du Christ et ainsi en est-il de vous par nous. I Thess. IV, 17 – Et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. Matthieu XXIV, 28 – Partout où sera le cadavre, là s’assembleront les aigles.
Il dit donc : "avec vous", afin de les inciter au bien, en leur montrant qu’ils sont, non des inférieurs, mais des égaux.
143. — Et je puis bien dire avec certitude que toutes choses tendent à votre intérêt. Car "tout cela", toutes ces épreuves que nous supportons, sont toutes des grâces que nous recevons de Dieu "à cause de vous", pour vous instruire par notre exemple. Et cela, "afin qu’une grâce abondante" —émanant de nous— fasse abonder l’action de grâces d’un grand nombre d’entre vous "pour la gloire de Dieu", c’est-à-dire pour que beaucoup rendent grâces à Dieu pour un si grand bienfait. Eph. V, 20 – Rendez toujours grâces pour toutes choses à Dieu le Père...
16 (n° 144) C’est pourquoi nous ne faiblissons pas; mais quoique l’homme extérieur en nous se dissolve, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour.
17 (n° 148) Car cela, qui dans le moment présent est une épreuve légère et passagère, produit en nous au-delà de toute mesure, dans une élévation sublime, un poids éternel de gloire.
18 (n° 151) Nous contemplons, non les choses visibles, mais les invisibles. Les visibles sont du temps, les invisibles de l’éternité.
144. — Après avoir exposé la patience dont les Apôtres faisaient preuve dans leurs tribulations et montré la récompense qu’ils en attendaient (n° 138), il traite de la cause de la patience des saints et du caractère de cette patience.
1° Il montre ce qu’est la patience des saints.
2° Il dégage la cause de cette patience (n° 146) : "Nous contemplons"…
3° Il dit quelle en est la récompense (n° 148) : "Car ce qui est une épreuve légère"
145. — La patience des saints est invincible, et "c’est pourquoi" — c’est-à-dire parce que nous savons que Celui qui a ressuscité Jésus nous ressuscitera et nous présentera à lui avec vous- "nous ne faiblissons pas" : nous ne sommes pas réduits au point de ne plus pouvoir rien supporter et soutenir à cause du Christ; car faiblir est la même chose que ne pouvoir supporter. Jérémie XX, 9 – J’ai faibli, je n’ai rien pu supporter...
146. La cause pour laquelle nous ne faiblissons pas est que, quoique l’homme extérieur en nous faiblisse, nous sommes sans cesse renouvelés quant à l’homme intérieur. C’est à l’occasion de ces paroles qu’un hérétique, Tertullien[10], a dit que l’âme raisonnable, qui est dans le corps de l’homme, a une figure et des membres corporels, comme le corps : c’est ce qu’on appelle l’homme intérieur; quant au corps avec ses sens, il constitue l’homme extérieur. Et cela est faux. Pour comprendre cette parole il faut savoir que, selon Aristote dans son Ethique (livre IX, leçon 9, (n° 1869), et selon la coutume du langage, chaque être est dit être ce qu’est l’élément premier qui se trouve en lui : dans une cité, l’élément premier est le gouvernement et l’assemblée; ce que font le gouvernement et l’assemblée, on dit que la cité entière le fait.
Quel est l’élément premier dans l’homme? On peut en juger selon la vérité et selon l’apparence. Selon la vérité, l’élément premier est l’âme même, et selon le jugement des hommes spirituels, on dit que l’âme est l’homme intérieur. Mais selon l’apparence l’élément premier dans l’homme est le corps extérieur avec ses sans; et selon le jugement de ceux qui considèrent seulement les choses corporelles et sensibles, qui n’ont de goût que pour la terre, qui font leur dieu de leur ventre, on dit que le corps avec ses sans est l’homme extérieur.
147. C’est dans ce sens que parle ici l’Apôtre : "quoique l’homme extérieur en nous" -c’est-à-dire le corps avec sa nature sensible- "se dissolve", dans les tribulations, le jeûne, l’abstinence et les veilles, -Romains VI- : Notre vieil homme a été crucifié avec lui... Habac. III, 16 – Que la pourriture pénètre dans mes os..., cependant l’homme intérieur, c’est-à-dire l’âme, ou la raison fortifiée par l’espérance de la récompense future et soutenue par la foi, "est renouvelé". Cela doit se comprendre ainsi : le vieillissement est le chemin de la corruption, Hébreux VIII, 13 – Ce qui est vieilli est près de disparaître... La nature humaine a été créée dans son intégrité, et si elle était demeurée dans cette intégrité, elle serait toujours nouvelle; mais par le péché elle a commencé à se corrompre. Tout ce qui en est résulté, comme l’ignorance, la difficulté à faire le bien, l’inclination au mal, la faculté de pécher, tout cela caractérise le vieillissement.
Donc lorsque la nature humaine se dépouille des suites d’un péché de cette nature, on dit qu’elle se renouvelle. Ce dépouillement commence ici-bas chez les saints, mais il ne se consommera parfaitement que dans la Patrie. Ici-bas on dépouille le vieillissement de la faute, car l’âme dépouille le vieillissement du péché et se soumet au renouvellement de la justice. Ici l’intelligence dépouille ses erreurs et assume le renouvellement de la vérité; et c’est ainsi que l’homme intérieur, c’est-à-dire l’âme, est renouvelé. Ephésiens IV, 23 – Renouvelez-vous dans l’intime de votre âme. Mais dans la Patrie, même le vieillissement du châtiment disparaîtra. C’est là que le renouvellement sera consommé. Psaume CII, 5 – Ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle...
Mais parce que les saints font chaque jour des progrès dans la pureté de la conscience et dans la connaissance des choses divines, il dit : "de jour en jour". Psaume LXXXIII, 6 – Il a disposé des degrés dans son coeur... Donc la patience est invincible, parce qu’elle se renouvelle de jour en jour.
148. Le troisième point est la méditation de la récompense, qui est très efficace, car selon saint Grégoire la méditation de la récompense diminue la violence du supplice. C’est pourquoi il parle de "cette épreuve légère et passagère", ce qui veut dire : les épreuves que nous souffrons ne sont rien, si nous considérons la gloire qu’elles nous obtiendront. Aussi il compare l’état des saints qui sont dans cette vie avec l’état de ceux qui sont dans la Patrie, et il dégage cinq points de correspondance entre ces deux états.
149. 1° L’état de cette vie dans les saints est en lui-même un état de petitesse telle qu’on n’y saurait rien distinguer. C’est pourquoi il dit : "cela", voulant dire ce qu’il y a de plus petit. Isaïe LIV, 7 – Pour un peu de temps je t’ai abandonné.
2° Le second caractère est d’être transitoire. "Dans le moment présent", c’est-à-dire dans cette vie qui se passe en peines et en chagrins. Job VII, 1 – La vie de l’homme est un service...
3° La troisième est la courte durée; d’où "épreuve passagère". Isaïe LIV, 8 – Dans un moment de colère je t’ai caché me face un instant. Car tout le temps de cette vie, comparé à l’éternité, n’est qu’un instant.
4° La quatrième est l’inconsistance. Voilà pourquoi il parle "d’épreuve légère", quoiqu’il ait dit plus haut -1, 8- Nous avons été accablés au-delà de toute mesure, parce que le corps la supporta avec peine; cependant elle est très légère pour une âme brûlante de charité. Saint Augustin dit : Toutes les épreuves pénibles et atroces sont rendues faciles et presque nulles par l’amour.
5° La cinquième est la douleur. C’est donc une "épreuve". Mich. VII, 9 – Je porterai la colère du Seigneur...
150. Il donne aussi cinq caractères de l’état de béatitude.
1° En face de "cela" il place "au-delà de toute mesure". Romains VIII, 18 – J’estime que les épreuves du temps présent sont sans proportion avec la gloire à venir...
On alléguera Matthieu XVI, 27 – Il rendra à chacun selon ses oeuvres. Cela contredit "au-delà de toute masure".
A quoi je réponds que le texte invoqué indique non une égalité de quantité -autant on a mérité, autant on sera récompensé- mais une égalité de proportion -plus on a mérité, plus on sera récompensé-.
2° En parallèle avec "du moment présent", il place "dans une élévation sublima", c’est-à-dire dans un état sublime et sans trouble, Isaïe LVIII, 14 – Je t’élèverai au-dessus des nuages les plus élevés.
3° A "épreuve passagère" il oppose "éternel". Isaïe XXXV, 10 – Une joie éternelle sera sur leurs visages...
4° En face d’épreuve "légère", il place un "poids" et cela pour deux raisons. Le poids en effet incline et entraîne à son mouvement ce qui l’accompagne. Ainsi la gloire éternelle sera si grande qu’elle rendra glorieux l’homme tout entier, âme et corps; il n’y aura rien dans l’homme qui ne suive l’élan de 1a gloire.
Ou bien il parle de "poids", à cause de son caractère précieux. On a coutume de peser seulement les objets précieux.
5° À cette "épreuve" il opposa la "gloire". Cette gloire peut être un trait commun aux quatre autres caractères de la béatitude, comme l’épreuve est un trait commun aux quatre caractères de la vie présente.
Le fait que nous subissons des épreuves "produit" en nous cette gloire, car elles sont cause par notre mérite que Dieu nous accorde cette gloire. Donc la patience des saints est invincible, leur récompense est ineffable, mais la compensation que constitue cette récompense est juste et délectable.
151. "Nous contemplons", dit l’Apôtre : quoiqu les biens que nous espérons soient futurs et que notre corps en attendant se dissolve, pourtant nous sommes renouvelés parce que nous sommes tournés, non vers les bien temporels, mais vers les biens célestes. L’épreuve produit et nous un poids éternel de gloire, parce que "nous ne contemplons pas les choses visibles", - nous ne sommes pas tournés vers les choses de la terre, "mais les invisibles" c’est-à-dire les choses du ciel. Phil. III, 13 – J’oublie ce qui est derrière moi... I Corinthiens II, 9 – des choses que l’oeil n’a pas vues...
Et pourquoi contemplons-nous les choses du ciel? Parce que les choses visibles et terrestres sont temporelles et passagères, tandis que les choses invisibles et célestes sont éternelles. Isaïe LI, 8 – Mon salut sera éternel.
[10] Tertullien, dont le beau génie a souvent inspiré Bossuet, était pourtant un hérétique, parce qu’il suivait la secte de Montan. Le Montanisme avait adopté un prophétisme d’un caractère excessif, accompagné d’un ascétisme outré.
1 (n° 152) Nous savons en effet que, si la demeure terrestre de notre habitation est détruite, nous avons une maison qui est l’oeuvre de Dieu, une demeure éternelle, qui n’est pas faite de main d’homme, dans le ciel.
2 (n° 155) Voilà pourquoi nous gémissons, désirant violemment revêtir par dessus l’autre notre demeure qui est du ciel,
3 (n° 157) si pourtant nous sommes trouvés vêtus et non pas nus.
4 (n° 158) En effet tant que nous sommes dans cette tente, nous gémissons accablés, parce que nous voulons, non pas nous dépouiller, mais revêtir par dessus l’autre ce second vêtement, afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie.
152. Après avoir glorifié le ministère de la Nouvelle Alliance dans se dignité (n° 78) et dans se fonction (n° 116), l’Apôtre le glorifie dans sa récompense. Quoiqu’il ait traité plus haut de cette récompense sous un certain rapport, il le fait maintenant d’une manière plus complète. Et il traite :
A. de cette récompense même.
B. de la préparation qui la précède et de la réception de cette récompense (n° 168) : "Aussi nous nous efforçons de lui plaire" de la cause de cette préparation et de la récompense attendue (n° 194) : "Et tout vient de Dieu"
Divisions de A :
1° Il expose d’abord la récompense attendue.
2° Il exprime le désir de cette récompense (n° 155) : "Voilà pourquoi nous gémissons"...
153. Parce que cette récompense attendue est inestimable, étant celle de la gloire céleste, il déclare : "Nous savons en effet que ...", autrement dit, selon la Glose (Lomb., I, CXCII, col. 35), le poids de la gloire agit vraiment en nous, parce que cette gloire sera dans nos corps, et non seulement dans nos âmes. "En effet" exprime la cause; "nous savons", nous sommes certains, car nous possédons déjà cette certitude en espérance, que "notre demeura terrestre", c’est-à-dire notre corps, sera ressuscitée.
Car l’homme, comme nous l’avons dit, est une âme (n° 146), puisque c’est l’élément principal dans l’homme, et le rapport de cette âme au corps est celui de l’homme à sa maison. De même que, si la maison est détruite, l’homme qui l’habite n’est pas détruit mais subsiste, de même, si le corps est détruit, l’âme, principe raisonnable, n’est pas détruite mais demeure. Donc notre corps de terre est dit la "demeure de notre habitation". Job IV, 19 – Ceux qui habitent des demeures de boue... "S’il est détruit", nous savons que nous avons une maison, un édifice qui nous est préparé par Dieu; une demeure qui n’est pas faite de main d’homme, qui n’est pas non plus l’oeuvre de la nature, mais un corps incorruptible que nous revêtirons. Il n’est pas fait de main d’homme, parce que l’incorruptibilité dans nos corps provient seulement d’une opération divine. Phil. III, 21 – Il transformera le corps de notre humilité... C’est une "demeure éternelle", parce qu’elle nous est préparée de toute éternité, Isaïe XXXIII, 20 – c’est une tente qui ne sera pas transportée ailleurs. Matthieu V, 12 – Votre récompense est grande dans le ciel. C’est cette transformation, faisant échanger une demeure terrestre pour une céleste, que désirait Job lorsqu’il disait XIV, 14 – Tous les jours que je passe à combattre, j’attends que mon changement arrive.
154. Cette explication est selon la Glose. Mais ce n’est pas le sens de la pensée de l’Apôtre, et ne concorde ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Lui-même s’est proposé un sujet dont il traite sens interruption : il n’introduit aucune digression. Cherchons donc ce qu’il veut dire.
L’Apôtre veut ici montrer que les saints supportent des épreuves dont le résultat est de détruire la vie présente : cela est conforme à la raison, car ils parviennent aussitôt à la gloire, mais ils ne parviennent pas au corps glorieux, comme dit la Glose. Nous avons, dit-il, supporté ces épreuves, parce que "nous savons", nous tenons pour certain que, "si la demeure terrestre de notre habitation", c’est-à-dire de notre corps, "est détruite", se corrompt par la mort, "nous avons" aussitôt, non pas en espérance mais en réalité, une demeure meilleure, un édifice, "une maison qui n’est pas faite de main d’homme", c’est la gloire céleste et non le corps glorieux. Sur cette demeure, on lit dans Jean XIV, 2 – Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures. Elle est l’oeuvre de Dieu, n’étant pas faite de main d’homme, parce que c’est Dieu même qui est la gloire éternelle. Psaume XXX, 3 – Sois pour moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge... Demeure "éternelle", à la lettre, parce que Dieu est éternel. "Dans le ciel", parce que, aussitôt que le corps s’est défait, l’âme sainte obtient cette gloire, non en espérance mais en réalité. Car avant que le corps ne se dissolve, nous avons cette demeure en espérance.
Ainsi la récompense des saints est admirable et désirable, parce qu’elle est la gloire du ciel.
155. Il complète sa pensée (cf. n° 152) en exprimant le désir des saints tendus vers la récompense : "Voilà pourquoi nous gémissons".
1° Il exprime le désir de la grâce qui conduit à la récompense.
2° Il montre que le désir de la grâce est retardé par le désir de la nature (n° 158) : "En effet, tant que nous sommes dans cette tente"
3° Il montre comment le désir de la grâce l’emporte sur le désir de la nature (n° 162) : "Donc toujours pleins d’assurance".
156. Mais le désir de la grâce est accompagné d’ardeur. "Voilà pourquoi nous gémissons"... C’est la vraie preuve que nous avons une demeure qui n’est pas faite de main d’homme, car, si le désir de la nature n’est pas vain, le désir de la grâce l’est beaucoup moins encore.
Puisque nous éprouvons un désir très ardent de la grâce qui nous procure la gloire céleste, il est impossible que ce soit en vain. Voilà pourquoi il dit : "Nous gémissons", c’est-à-dire notre gémissement est celui d’une âme retardée dans son désir. Psaume CXIX, 5 – Hélas, mon séjour en pays étranger s'est prolongé... En effet "nous désirons violemment être revêtus de notre demeure", c’est-à-dire jouir de la gloire, qui est "du ciel"; elle est dite une demeure parce que les saints habitent dans la gloire comme dans le séjour de leur consolation. Matthieu XXV, 21-23 – Entre dans la joie de ton maître.
Par cette expression "être revêtu", il fait comprendre que cette demeure céleste dont il a parlé n’est pas quelque chose qui soit séparé de l’homme : elle fait corps avec lui. On ne dit pas en effet d’un homme qu’il revêt une demeure, mais un vêtement; on habite une maison. En réunissant ces deux mots : "revêtir une demeure", il montre que ce désir est quelque chose qui tient à nous puisqu’on s’en revêt, quelque chose qui nous contient et qui nous dépasse, puisqu’on l’habite.
157. Mais il ne dit pas simplement "revêtir", mais "revêtir par dessus l’autre", et il en donne la raison en disant : "pourtant nous sommes trouvés vêtus et non pas nus". Cela revient à dire : si l’âme était revêtue de demeure céleste sans avoir dépouillé sa demeure terrestre -c’est-à-dire sans que notre corps soit détruit par la mort,- revêtirait cette demeure par dessus l’autre. Mais parce qu’il faut qu’elle soit dépouillée de sa demeure terrestre pour revêtir la céleste, on doit dire simplement qu’elle en revêtue. L’expression de l’Apôtre ne pourrait s’employer "nous étions trouvés vêtus et non pas nus". On dit effet d’un homme nu qu’il se (re)vêt.
La Glose (Lomb. I. CXCII, col. 36) donne une autre explication du vêtement spirituel. Nous désirons revêtir notre demeure céleste par dessus l’autre, ce qui arrivera à condition : c’est que nous soyons trouvés revêtus de vertus et non pas nus. Cela revient à dire : personne ne parviendra à la gloire à moins d’avoir des vertus. Cette explication ne semble pas concorder avec la pensée de l’Apôtre.
158. Ainsi le désir de la grâce brûle de parvenir à récompense, mais il est retardé par le désir de la nature, que saint Paul montre en disant : "Tant que nous sommes dans cette tente.
1° Il expose quel est le caractère du désir naturel.
2° il montre que même cet état du désir naturel vient de Dieu (n° 160) : "Celui qui nous a faits pour ce destin, c’est Dieu".
159. Le caractère du désir naturel est de retarder le désir de la grâce, parce que nous voudrions être trouvés vêtus et non pas nus; nous voudrions que notre âme parvînt à la gloire sans que le corps passât par la corruption de la mort. La raison en est qu’il y a dans l’âme un désir naturel d’être unie au corps, autrement la mort ne serait pas un châtiment. C’est pourquoi il dit : "Tant que nous sommes dans cette tente", c’est-à-dire tant que nous habitons dans ce corps mortel, II Pierre 1, 14 – Je sais que je quitterai bientôt cette tente. "Nous gémissons"- notre coeur gémit et non seulement notre voix, Isaïe LIX, 11 – Comme des colombes nous gémissons, parce qu’il est dur de penser à la mort. Et nous sommes "accablés", comme si notre désir se heurtait à un obstacle, en ce que nous ne pouvons parvenir à la gloire sans déposer notre corps, ce qui va contre le désir naturel. Saint Augustin dit que la vieillesse elle-même n’a pu enlever à Pierre la crainte de la mort. Voilà pourquoi "nous ne voulons pas nous dépouiller" de notre tente terrestre, mais "nous revêtir par dessus" de la gloire céleste, ou, selon la Glose, d’un corps glorieux.
Mais parce qu’il pourrait sembler choquant que le corps fût d’un côté corruptible de se nature, à moins d’être détruit auparavant, et d’un autre côté glorieux, il indique de quelle manière il voudrait que cela se fît : "afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie"... Nous ne voulons pas revêtir ce second vêtement de telle sorte que le corps restât mortel, mais que la gloire enlevât totalement au corps la corruption, sans dissolution corporelle. Voilà pourquoi il dit : "afin que ce qui est mortel" -c’est-à-dire la corruption du corps- "soit absorbé par la vie", c’est-à-dire celle de la gloire. I Corinthiens XV, 54 – La mort a été engloutie dans la victoire...