5 (n° 160) Et Celui qui nous a faits pour cette destinée, c’est Dieu, qui nous a donné le gage de l’Esprit.
6 (n° 162) Nous sommes donc toujours plaine d’audace, sachant que, tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes en exil loin du Seigneur.
7 (n° 164) Car c’est dans la foi que nous cheminons et non dans la claire vision.
8 (n° 165) Nous sommes donc plains d’audace, et nous avons une volonté forte de sortir de ce corps pour habiter avec le Seigneur.
9 (n° 169) C’est pourquoi, soit que nous soyons loin du Seigneur, soit que nous soyons près de Lui, nous nous efforçons de Lui plaira.
10 (n° 170) Car tous tant que nous sommes, il nous faudra être manifestés devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qu’il a mérité pour ce qu’il aura fait étant dans son corps, soit en bien, soit en mal.
160. Ici l’Apôtre nous montre quel est l’auteur de ce désir surnaturel d’une habitation céleste (n° 158). En effet la cause du désir naturel qui nous fait repousser la mort est que l’âme est par nature unie au corps et inversement. Mais le fait que nous désirons ardemment revêtir notre habitation céleste par dessus la terrestre n’est pas de la nature mais de Dieu... Voilà pourquoi il déclare : "Celui qui nous a faits pour cette destinée, c’est Dieu"... Nous voulons revêtir cette habitation céleste sans pourtant être dépouillés de la terrestre : ce désir-là, c’est Dieu qui le produit en nous. Phil. II, 13 – c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire.
La raison en est qu’une nature quelconque est douée d’un appétit qui est selon se nature, comme ce qui est lourd tend naturellement vers la bas pour y trouver son repos. Mais si l’appétit d’un être quelconque dépasse se nature, cet être n’est pas mû naturellement vers cette fin, mais par quelque chose qui est au dessus de se nature. Or il est certain que jouir de la gloire céleste et voir Dieu dans son essence, quoique cela convienne à une créature raisonnable, est cependant au dessus de se nature : donc une créature raisonnable n’est pas portée vers un tel désir par se nature, mais par Dieu lui-même, "qui nous a faits pour cette destinée"...
161. Comment Dieu réalise cela, l’Apôtre l’explique en ajoutant : "Lui qui nous a donné le gage de l’Esprit".
Dieu produit en nous les désirs naturels et les désirs surnaturels; les désirs naturels quand il produit en nous un principe naturel convenant à la nature humaine, Genèse II, 7 – Il insuffle dans se face un souffle de vie... les désirs surnaturels quand Il fait pénétrer en nous un principe surnaturel qui est le Saint Esprit. "Il nous a donné le gage de l’Esprit", c’est-à-dire le Saint Esprit, qui cause en nous la certitude de cet objet dont nous désirons être comblés. Ephésiens 1, 13 – Vous êtes marqués du sceau de l’Esprit Saint qui vous a été promis...
Il parle du "gage de l’Esprit", parce que le gage doit valoir autant que l’objet pour lequel il est déposé. Mais il en diffère parce que l’objet est possédé avec plus de plénitude, quand il est conquis. Dans le gage, l’objet n'est pas possédé comme un bien définitif, mais conservé à titre de garantie certaine de l’objet qui doit être possédé. Il en est ainsi du Saint Esprit, parce que le Saint Esprit a autant de valeur que la gloire céleste, mais en diffère par la mode de possession; car maintenant l’Esprit Saint est en nous pour nous assurer que nous obtiendrons cette gloire : dans la Patrie il sera notre bien propre et notre possession. Cette possession sera alors parfaite : elle est imparfaite ici-bas.
C’est ainsi que le désir de la grâce est retardé par le désir de la nature.
162. Mais est-il empêché? Non pas, c’est le désir de la grâce qui est vainqueur (cf. n° 155). "Nous sommes donc plains d’audace"... dit l’Apôtre; autrement dit : il y a deux désirs dans les saints, le premier qui est celui de la demeure céleste; un second qui refuse la séparation d’avec le corps. Si ces deux désirs étaient possibles ensemble, ils ne seraient pas contraires et le premier ne serait pas retardé par le second. Mais l’Apôtre montre qu’ils sont incompatibles et que l’un doit être vaincu par l’autre.
1° Il montre cette incompatibilité.
2° Il intercale une preuve (n° 164) : "c’est dans la foi que nous cheminons"...
3° Il montre lequel des deux désirs l’emporte (n° 165) : "Nous sommes pleins d’audace".
163. Il révèle cette incompatibilité en disant : "Nous sommes pleins d’audace..." L’audace consiste proprement à se jeter dans des périls mortels et à ne pas reculer par crainte. Quoique les saints craignent naturellement la mort, pourtant ils sont pleins d’audace devant ces périls et la crainte de la mort ne les fait pas reculer. Prov. XXVIII, 1 – Le juste est confiant comme un lion. Ecclésiastique XLVIII, 13 – Pendant sa vie il n’eut peur d’aucun chef. "Sachant" d’une connaissance que fortifie notre audace au point que nous ne craignons pas de mourir pour le Christ- "que tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes en exil loin du Seigneur", Psaume CXIX, 5 – Hélas, mon séjour en pays étranger s’est prolongé... Nous sommes en exil, dis-je, parce que nous sommes hors de notre patrie qui est Dieu; autrement nous ne dirions pas que nous sommes en exil loin de Lui. Et cela n’est point dans notre nature, mais c’est un effet de la grâce.
164. Et il prouve cet exil en disant : "c’est dans foi que nous cheminons" à travers cette vie, "et non da la vision parfaite". En effet la parole est pour la foi comme une lumière qui nous éclaire dans notre marche à travers cette vie. Psaume CXVIII, 105 – Ta parole est une lumière pour mes pas... Dans la Patrie il n’y aura pas de lumière de genre parce que c’est la clarté même de Dieu, ou plutôt De lui-même, qui l’illuminera. Et nous le verrons dans la vision parfaite, c’est-à-dire dans son essence.
Il dit : "c’est dans la foi que nous cheminons", parce que la foi est de ce qu’on ne voit pas. En effet la foi est substance des choses espérées, une conviction de celles qui ne se voient pas (Hébreux XI, 1). Aussi longtemps que l’âme est unie a un corps mortel, elle ne voit pas Dieu dans son essence. Ex. XXXIII, 20 – L’homme ne me verra pas... Par conséquent dans la mesure où nous adhérons par la foi aux choses que nous ne voyons pas, on peut dire que nous cheminons dans la foi et non dans la vision.
Donc l’incompatibilité de ces deux désirs est évidente nous ne pouvons pas dans un corps mortel revêtir notre demeura céleste; et la preuve en est que "nous cheminons dans la foi".
165. On voit la conséquence : c’est la victoire d’un des deux désirs, celui de la grâce, lorsque l’Apôtre dit : "Nous sommes pleins d’audace"... Il convient ici de reprendre le "sachant" du verset 6, parce que le texte est interrompu, ce qui donne : "sachant que, tant que nous habitons dans ce corps, etc. nous sommes pleins d’audace et nous avons une volonté forte de "sortir de ce corps".
Il y a là deux éléments, dont l’un introduit dans la volonté une répugnance qui provient de la crainte de la mort. En effet où il y a crainte, il ne peut y avoir d’audace. La nature fait surgir la crainte de la mort, et la grâce fait naître l’audace. Voilà pourquoi il dit : "Nous sommes pleins d’audace"...
Un autre élément introduit l’imperfection dans le désir; c’est que, si le désir n’était pas absolu, la crainte de la mort ne serait pas vaincue, puisqu’elle est tout à fait naturelle. Il faut donc avoir, non seulement de l’audace, mais une volonté forte, c’est-à-dire qu’il faut vouloir avec joie. Quoique selon Aristote (III Ethic. cap. XII, lac. 18, Thom.), dans l’acte de courage la joie n’est pas nécessaire à la perfection de la vertu, comme dans les autres vertus, mais seulement l’absence de tristesse; cependant, parce que le courage des saints est plus parfait, non seulement ils ne s’attristant pas dans les dangers mortels, mais ils se réjouissant. Phil. 1, 23 – J’ai le désir de me dissoudre...
Mais pourquoi cette audace? Pour "sortir de ce corps", m’arracher à lui par la dissolution du corps, ce qui va contre le désir de la nature, "et habiter avec le Seigneur", c’est-à-dire entrer dans la claire vision, ce qui est le désir de la grâce. C’est ce que désirait le Psalmiste lorsqu’il disait : Mon âme a soif du Seigneur... (XLI, 3).
166. Remarquons qu’il réunit ici les deux mêmes termes qu’il a posés dès le début (verset 1), car "voir détruire notre demeure terrestre", c’est la même chose que "sortir de ce corps", et "avoir une habitation dans le ciel qui n’est pas faite de main d’homme", est la même chose qu’"habiter avec le Seigneur".
167. Par ces mots se voit réfutée l’erreur de ceux qui disent que les âmes des saints ne sont pas conduites aussitôt après la mort à la vision de Dieu et à se présence, mais attendent dans certaines demeures jusqu’au jour du jugement. Car c’est vainement que les saints seraient pleins d’audace et désireraient sortir de ce corps si, séparés de leur corps, ils n’étaient pas en présence de Dieu.
Par conséquent il faut dire que les saints, aussitôt après la mort, voient Dieu dans son essence et habitent la demeure céleste. Il est donc clair que la récompense à laquelle aspirent les saints est inestimable.
168. Il s’agit ensuite (n° 152) de la préparation à cette récompense, qui se fait par le combat contre les tentations et par l’exercice des bonnes oeuvres. Aussi l’Apôtre nous dit : "Nous nous efforçons"... Or les saints se préparent à cette récompense de trois façons :
1° en plaisant à Dieu.
2° en faisant du bien au prochain (n° 173) : "Pénétrés de la crainte de Dieu".
3° en renonçant aux affections charnelles (n° 187) : "Aussi nous ne connaissons plus personne selon la chair".
169. Les saints plaisant à Dieu en résistant au mal. Aussi il dit : "c’est pourquoi", tout notre désir étant d’habiter avec la Seigneur, "nous nous efforçons", de tout notre effort, au prix de combats et de luttes, de résister aux tentations du diable, de la chair et du monde. Luc XIII, 24 – Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite... Nous nous efforçons "de plaire à Dieu", avec qui notre désir est d’habiter, "que nous soyons dans notre corps ou hors de notre corps", car si "nous ne cherchons pas à Lui plaire dans cette vie, tant que nous sommes loin de Lui, nous ne pourrons Lui plaire ni habiter avec Lui dans la vie éternelle." Sagesse IV, 10 – Le juste a plu à Dieu et il en a été aimé...
170. Lorsqu’il dit : "Tous tant que nous sommes, il nous faudra être manifestés"..., il indique la cause pour laquelle les saints s’efforcent de plaire à Dieu : cette cause réside dans la considération du jugement futur où nous aurons tous à comparaître.
L’Apôtre énonce cinq (n° 172) conditions du jugement dernier.
1° Et d’abord son universalité, car nul n’en sera exempt.
Voilà pourquoi il dit : "Tous tant que nous sommes", les bons et les méchants, les grands et les petits. Romains XIV, 10 – Tous nous paraîtrons devant le tribunal du Christ. Apoc. XX, 12 – J’ai vu les morts, grands et petits, debout sous les yeux de l’agneau...
171. A cela on oppose une double objection. D’abord il semble que les infidèles n’auront pas à paraître au jugement, car celui qui ne croit pas est déjà jugé, comme on lit dans Jean III, 18.
En outre certains seront là comme juges. Matthieu XIX, 28 – Vous siégerez sur douze trônes... Par conséquent tous n’auront pas à comparaître devant le tribunal pour être jugés.
Réponse. Il y a deux choses à considérer dans le jugement : la proclamation de la sentence et la discussion des mérites. Sur ce dernier point tous n’auront pas à être jugés : ceux qui ont renoncé totalement à Satan et à ses séductions, et ont adhéré au Christ en toutes choses, ne donneront pas lieu à discussion, car déjà ils sont des dieux. Par contre ceux qui n’ont en rien adhéré au Christ, ni par la foi ni par les oeuvres, n’ont pas non plus besoin de discussion, parce qu’ils n’ont aucune part au Christ. Mais ceux qui ont la foi dans le Christ et se sont écartés de Lui en quelque chose, par des oeuvres mauvaises et des désirs pervers, seront soumis à discussion sur les points où ils ont été coupables envers le Christ. Aussi sous ce rapport seul, les Chrétiens pécheurs comparaîtront devant le tribunal du Christ.
D’autre part le jugement comporte la proclamation d’une sentence, et pour l’entendre tous devront comparaître.
Mais il semble que ce ne soit pas le cas des enfants, puisqu’il est écrit que chacun doit rapporter les fautes propres de son corps selon qu’il les a commises. Or les enfants n’ont rien commis dans leur corps. Mais la Glose résout cette difficulté (Lomb. I. CXCII, col. 40). Selon elle, ils ne seront pas juges pour les fautes qu’ils ont commises par eux-mêmes, mais pour celles qu’ils ont commises par d’autres, selon que par eux ils ont cru ou n’ont pas cru, ils ont été baptisés ou ne l’ont pas été. Ou bien ils seront condamnés pour le péché de leur premier père.
172. 2° La seconde (n° 170) condition est la certitude du jugement. Dans le jugement humain beaucoup peuvent être déçus, car certains peuvent être condamnés alors qu’ils sont déçus, car certains peuvent être condamnés alors qu’ils sont honnêtes et inversement. Et la raison en est que les coeurs n’y sont pas manifestés; tandis que dans le jugement divin il y a une certitude absolue parce qu’il se fonde sur la manifestation des coeurs. C’est pourquoi il dit : "il nous faudra être manifestés ..." I Cor. IV, 5 – Ne jugez pas avant le temps...
3° La troisième condition est la nécessité du jugement, parce que personne ne peut y échapper, soit par une personne interposée soit par contumace. D’où : "il nous faudra être manifestés" c’est-à-dire que ce jugement est nécessaire. Job XIX, 29 – Sachez qu’il y a un jugement. Eccle. XII, 14 – Dieu amènera en jugement toutes les actions.
4° La quatrième est l’autorité du juge. Il dit donc : "devant le tribunal du Christ". Car le Christ viendra juger les hommes sous la même forme qu’Il avait quand Il fut jugé par les hommes : c’est sous la forme humaine qu’Il apparaîtra aux bons et aux méchants. Les méchants en effet ne peuvent voir la gloire de Dieu. Jean V, 27 – Le Père a donné au Fils le pouvoir de juger. Il donne le nom de "tribunal" à cette puissance judiciaire, empruntant ce terme à la tradition antique des Romains, qui choisirent trois tribuns de la plèbe, dont la fonction était de juger les abus de pouvoir des consuls et des sénateurs, et on appelait tribunaux les lieux où ils se tenaient.
5° La cinquième condition est l’équité du juge, parce que les récompenses et les peines seront proportionnées aux mérites de chacun. D’où le mot de l’Apôtre : "afin que chacun reçoive ce qu’il a mérité". Rom. II, 6 – Il rendra à chacun selon ses oeuvres. Quand il dit : "pour ce qu’il aura fait dans son corps", cela doit s’entendre non seulement des actes accomplis par le mouvement du corps, mais de ceux qui procèdent de l’âme, autrement les infidèles ne seraient pas punis. Il faut donc comprendre : "pour ce qu’il aura fait étant dans son corps".
11 (n° 173) Étant donc pénétrés de la crainte du Seigneur, nous cherchons à convaincre les hommes; quant à Dieu, nous Lui sommes parfaitement connus, et j’espère que dans vos consciences aussi nous vous sommes bien connus.
12 (n° 176) Nous ne nous faisons pas valoir à nouveau devant vous, mais nous vous donnons l’occasion de vous glorifier à notre sujet, afin que vous ayez de quoi répondre à ceux qui se glorifiant de l’apparence et non de ce qui est dans le coeur.
13 (n° 178) En effet si nous sommes hors de sens, c’est pour Dieu; si nous sommes raisonnables, c’est pour vous.
14 (n° 180) Car l’amour du Christ nous presse, persuadés que, si un seul est mort pour tous, tous aussi sont morts.
15 (n° 185) Et le Christ est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux.
173. Après avoir montré comment les saints se préparent à la récompense de la vie éternelle en s’efforçant de plaire à Dieu (n° 168), il montre ici comment ils s’y préparent en venant en aide au prochain.
A. Il expose quel souci l’anime, du salut de son prochain.
B. Il révèle la cause de ce souci par ces mots (n° 180) : "L’amour du Christ me presse"...
Divisions de A :
I. Ce souci du salut de son prochain se manifeste en l’effort qu’il fait pour le convaincre.
II. Il écarte un soupçon mal fondé (n° 176) : "Nous ne nous faisons pas valoir à nouveau"...
III. Il montre que même dans le mode d’enseignement se propose l’utilité de son prochain (n° 178) : "Si nous sommes hors de sens"
Divisions de 1 –
a) Il expose son zèle pour l’utilité du prochain.
b) Il manifeste ce zèle par ces mots (n° 175) : "Nous sommes connus de Dieu".
174. L’Apôtre déclare : Je dis qu’il nous faut être manifestés devant le tribunal du Christ, et cette considération incline les hommes à craindre le jugement.
D’où ces paroles : "Etant pénétrés de la crainte du Seigneur"... c’est-à-dire persuadés de la pureté et de la piété qu’il faut mettre dans cette crainte, "nous cherchons à convaincre les hommes", afin qu’ils craignent et croient. Job XXIII, 15 – En Le considérant, la crainte me trouble. Jérémie X, 7 – Qui ne Te craindra, Roi des nations? Isaïe VIII, 13 – c’est le Dieu des armées qu’il faut regarder comme saint...
175. Mais quelqu’un pourrait dire que ce n’est pas avec une intention pure mais par intérêt personnel qu’il cherche à persuader : pour montrer la fausseté de cette insinuation, il fait appel à un double témoignage, celui de Dieu d’abord : "nous Lui sommes parfaitement connus". C’est avec la crainte de Dieu que nous parlons, ce Dieu qui voit l’intention de notre coeur. Jérémie XVII, 9 – Le coeur de l’homme est pervers et insondable, qui peut le connaître? C’est moi, le Seigneur... Jean. II, 25 – Il savait ce qu’il y a dans l’homme...
Puis il fait appel à la conscience des Corinthiens eux-mêmes : "J’espère que dans vos consciences aussi nous vous sommes parfaitement connus"... Et j’espère vivement que je me suis montré à vous de telle manière que vous puissiez savoir que nous avons été mis à l’épreuve, et conserver fermement cette assurance, même si vous ne le confessez pas de bouche. Supra, IV, 2 – Nous nous recommandons à toute conscience humaine devant Dieu.
176. Et parce qu’ils pourraient croire que l’Apôtre dit cela pour sa propre gloire, il écarte ce soupçon en disant "Nous ne nous faisons pas valoir à nouveau", c’est-à-dire "nous ne cherchons pas à nous vanter, et il dit "à nouveau", parce que plus haut, (chap. III (n° 78) et aussi I Corinthiens III (chap. IV, n° 203) il avait prononcé quelques paroles qui semblaient une glorification personnelle. Infra, X, 18 – Ce n’est pas celui qui se recommande lui-même qui est un homme éprouvé.
Mais nous parlons pour votre utilité, autrement dit "nous vous donnons l’occasion de vous glorifier", nous vous en fournissons la matière. Les faux apôtres en effet se glorifiaient par orgueil, prétendant avoir reçu l’enseignement des Apôtres qui avaient été instruits par le Seigneur, c’est-à-dire Pierre et Jacques, les colonnes de la foi, dénigrant par là l’Apôtre Paul, parce qu’il n’avait pas accompagné le Seigneur Jésus, et cherchant à détruire sa doctrine. C’est afin que les Corinthiens eussent de quoi se glorifier, vis-à-vis de ces faux apôtres, de la grâce accordée à l’Apôtre Paul, qu’il s’exprime de la sorte; il leur donne le moyen de les confondre et les met en garde contre leur séduction. Il ajoute donc : "afin que vous ayez de quoi leur répondre", pour les contredire ou repousser leurs attaques.
177. "A ceux qui se glorifient de l’apparence et non de ce qui est dans le coeur".
Ici, une triple explication. Ils se glorifient de l’apparence, c’est-à-dire des observances extérieures de la loi, parce qu’ils enseignaient qu’il faut observer la loi à la lettre. Ce qui est dans le coeur, c’est la vertu du Christ qui anime les vrais spirituels, comme l’Apôtre qui disait (Galates VI, 14) : Dieu me garde de me glorifier sinon dans la croix de Notre Seigneur.
Ou encore ils se glorifient de l’apparence, c’est-à-dire de ce qui frappe la vue des hommes, comme font les hypocrites, et non de ce qui est dans le coeur, c’est-à-dire du témoignage de la conscience, comme fait l’Apôtre. D’où cette parole (1I Corinthiens 1, 12) : Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience.
Enfin il peut vouloir dire que les marques qu’ils affichent extérieurement ne correspondent pas à ce qu’ils éprouvent dans le coeur, puisqu’ils disent avoir reçu l’enseignement des Apôtres et suivre leur doctrine, alors qu’ils s’efforcent de la ruiner.
On voit donc de quelle manière l’Apôtre travaillait au salut du prochain par l’enseignement.
178. Il reste à voir comment il travaillait au salut des autres par son mode d’enseignement. Cette parole : "Si nous sommes hors de sens, c’est pour Dieu; si nous somme raisonnables, c’est pour vous", peut avoir deux explications.
Dans la première, l’Apôtre dit qu’il est hors de sens lorsqu’il parle aux Corinthiens, en prétendant être raisonnable, pour se faire valoir. Mais quel que soit mon enseignement, dit-il, c’est l’honneur de Dieu ou l’utilité du prochain que je cherche, car si nous sommes hors de sens. Nous nous faisons valoir, c’est pour Dieu, pour l’honneur de Dieu, ou le respect du jugement de Dieu; si nous sommes raisonnables, c’est-à-dire si nous parlons modestement de nous, c’est pour vous et pour votre utilité.
179. Il y a une autre explication plus littérale. Je dis que nous vous donnons une occasion de vous glorifier à notre sujet, parce que dans toutes les choses que nous faisons et dans la manière même de les faire, nous ne cherchons que votre bien.
Les Apôtres sont intermédiaires entre Dieu et le peuple. Deut. V, 5 – Je fus médiateur entre le Seigneur et vous. Il leur fallait donc puiser en Dieu ce qu’ils devaient ensuite répandre sur le peuple. Il leur était donc nécessaire, tantôt de s’élever en Dieu par la contemplation pour saisir les choses célestes, tantôt de se conformer à l’esprit du peuple pour lui transmettre ce qu’ils avaient saisi de Dieu, et tout cela tendait à l’utilité du peuple. Aussi il dit : "si nous sommes hors de sens", c’est-à-dire si nous nous élevons jusqu’à saisir les dons des grâces supérieures, "c’est pour Dieu", c’est pour nous unir à Dieu, ce qui se fait par un transport qui nous arrache aux choses temporelles. Psaume CXV, 11 – J’ai dit dans mon transport : tout homme est menteur. Denys : L’émoi divin en effet produit une extase... "Si nous sommes raisonnables", c’est-à-dire si nous nous rajustons à votre mesure en vous livrant les préceptes divins, c’est "pour vous", pour votre utilité. Le latin sobrietas signifie la même chose que "mesure", et de même le grec Bria. Cette sobriété n’oppose pas à l’ébriété qu’entraîne l’usage du vin, et d’où naissent les guerres sur la terre; mais elle s’oppose à cette ébriété que produit le Saint Esprit, qui entraîne vers les choses divines, et dont parle le Cantique V, 1 – Buvez mes amis, enivrez-vous, mes très chers. Ainsi cette sobriété tend l’utilité du prochain, mais cette ébriété tend à l’amour d Dieu.
Cette descente des hauteurs divines est figurée par la descente des anges le long de l’échelle dont Jacob eut la vision. Genèse XXVIII, 12 et Jean. 1, 51 – Vous verrez le ciel ouvert...
180. Lorsqu’il dit : "L’amour du Christ nous presse"... l’Apôtre indique la raison du souci qu’il éprouve du salut des hommes, et c’est l’amour du Christ.
1° Il montre que l’amour du Christ le presse de travailler au salut du prochain.
2° Il montre ce qui provoque en lui cet amour (n° 182) : "persuadés que"...
181. Il poursuit : que nous soyons hors de sens ou raisonnables, je dis que c’est pour votre utilité. Et la cause en est que "l’amour du Christ nous presse" d’y travailler. "Presser" est la même chose que stimuler. L’amour du Christ est une sorte d’aiguillon, il nous stimule à faire ce que l’amour commande, c’est-à-dire à apporter la salut à notre prochain. Tel est l’effort de l’amour. Romains VIII, 14 – Ceux qui sont conduits par l’esprit de Dieu sont fils de Dieu. Cant. VIII, 6 – Ses traits sont des traits de feu et de flamme...
182. D’où vient cet aiguillon de l’amour, il le montre en ajoutant : "persuadés que si un seul est mort pour tous".
1° Il en découvre la raison.
2° Il l’explique (n° 185) : "Et le Christ est mort pour tous"...
183. Il déclare : Je dis que nous faisons tout pour vous parce que l’amour du Christ nous presse : c’est que nous estimons que, si un seul être, le Christ, est mort pour tous, nous aussi nous devons vivre de telle manière, pour votre utilité, que nous soyons morts à nous-mêmes, c’est-à-dire que nous n’ayons nul souci de nous mais du Christ et de ceux qui sont du Christ. C’est ce que contient cette parole "si un seul est mort pour tous"... Romains V, 8 – Dieu montre son amour envers nous... 1 Pierre 1, 21 – Le Christ a souffert pour nous...
184. Sa conclusion "tous aussi sont morts" s’explique de trois manières.
1° Il veut dire que tous sont morts de la mort du péché en Adam. En effet il n’eût pas été nécessaire que le Christ mourût pour tous, si tous n’étaient pas morts de la mort du péché en Adam. I Corinthiens XV, 22 – Il même que tous meurent en Adam...
2° Cette phrase peut signifier qu’ils sont morts à la vie ancienne. En effet le Christ est mort pour effacer les péchés, donc tous doivent mourir à la vie ancienne, à celle du péché, et vivre de la vie de la justice. Romains VI, 10 – Il est mort au péché une fois pour toutes... de même regardez-vous comme morts au péché...
3° D’une façon plus littérale, "donc tous sont morts" signifie qu’un homme quelconque doit se considérer comme mort à lui-même. Colossiens III, 3 – Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu...
185. Et voici l’explication attendue : "Et le Christ est mort pour tous", 1 Jean. 11 – Il est mort pour que nous vivions dans le Christ.
Et il ajoute : "afin que ceux qui vivent -d’une vie naturelle- ne vivent plus pour eux-mêmes", c’est-à-dire pour leur intérêt propre, "mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux", c’est-à-dire pour le Christ; que toute leur vie soit ordonnée au service et à l’honneur du Christ. Galates N° 20 – Je vis, mais ce n’est plus moi qui vis... Ecclésiastique XXIX, 20 – N’oublie pas la grâce que te fait Celui qui répond pour toi...
Et la raison en est que tout être qui agit emprunte la règle de son action à la fin qu’il poursuit. Si le Christ est la fin de notre vie, nous devons régler notre vie, non selon notre volonté, mais selon la volonté du Christ. C’est ce que le Christ lui-même disait, Jean. VI, 38 – Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté…
186. Notons que l’Apôtre dit deux choses : que le Christ est mort et qu’Il est ressuscité pour nous : d’où deux exigences pour nous. Parce qu’Il est mort pour nous, nous devons mourir à nous-mêmes, c’est-à-dire renoncer à nous-mêmes pour Lui. Ainsi le Christ disait, Luc IX, 23 – Celui qui veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même... Ce qui revient à dire : qu’ils meurent à eux-mêmes.
Parce que le Christ est ressuscité pour nous, nous aussi nous devons mourir au péché, à la vie ancienne et à nous-mêmes, de telle sorte que nous ressuscitions pour la vie nouvelle du Christ. Romains VI, 4 – Comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, de même nous marchons dans une vie nouvelle... C’est pourquoi le Seigneur n’a pas dit seulement (Matthieu XVI, 24) : Qu’il renonce à soi-même et prenne sa croix, mais Il a ajouté : et qu’il me suive, dans une vie nouvelle, en faisant des progrès dans la pratique des vertus. Psaume LXXXIII, 8 – ils iront de vertu en vertu...