[n° 997] 14 Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez et ne maudissez point;
[n° 1003] 15 réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent;
[n° 1005] 16 ayez les mêmes sentiments les uns envers les autres; n’aspirant pas à ce qui est élevé, mais vous laissant attirer par ce qui est humble. Ne soyez pas prudents à vos propres yeux;
[n° 1007] 17 ne rendant à personne le mal pour le mal; vous préoccupant de ce qui est bien, non seulement devant Dieu, mais aussi devant tous les hommes.
[n° 1010] 18 S’il se peut, et autant qu’il dépend de vous, ayant la paix avec tous les hommes;
[n° 1011] 19 ne vous défendant point vous-mêmes, bien-aimés, mais faites place à la colère; [n° 1013] car il est écrit "A moi est la vengeance; c’est moi qui rétribuerai", dit le Seigneur.
[n° 1014] 20 Au contraire "si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s’il a soif, donne-lui à boire; car, ce faisant, tu amasseras des charbons de feu sur sa tête."
[n° 1015] 21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.
996. — Plus haut[928] [n° 993] l’Apôtre a montré comment la charité doit être pratiquée à l’égard des indigents, il montre maintenant comment il faut aussi la pratiquer à l’égard de ses ennemis. Et
I) Il commence par donner une exhortation.
II) Puis, il prouve ce qu’il a dit [n° 1013] : car il est écrit, etc.
I. Quant à l’exhortation, il faut considérer trois points qui se rapportent à la charité.
Le premier est la bienveillance, qui consiste à vouloir du bien à autrui sans <jamais> lui vouloir du mal; le deuxième est la concorde, qui consiste en un accord entre amis dans leurs vouloirs et leurs refus; le troisième est la bienfaisance, qui consiste à faire du bien à celui qu’on aime sans <jamais> le blesser.
A) <L’Apôtre> énumère donc d’abord ce qui a trait à la bienveillance.
B) Puis, ce qui a trait à la concorde [n° 1003] 15 réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent.
C) Enfin, ce qui a trait à la bienfaisance [n° 1007] ne rendant, etc.
997. — A. Concernant le premier point, <l’Apôtre> fait deux choses
1. Il nous exhorte à une large bienveillance qui s’étende même aux ennemis, lorsqu’il dit : Bénissez ceux qui vous persécutent. Sur cela, il faut remarquer que bénir c’est dire du bien. Or dire du bien se fait de trois manières
a. D’abord en l’énonçant, par exemple lorsqu’on loue le bien d’autrui : "Les lèvres de la multitude béniront celui qui est splendide dans les repas <qu’il donne>; et le témoignage en faveur de sa vérité sera fidèle."
b. Puis en commandant. Bénir ainsi par autorité est le propre de Dieu, dont le commandement fait dériver le bien sur ses créatures. Or ce ministère appartient aux prêtres de Dieu qui invoquent sur le peuple le Nom du Seigneur : "Le Seigneur parla encore à Moïse, disant "Dis à Aaron et à ses fils C’est ainsi que vous bénirez les enfants d’Israël, et vous leur direz Que le Seigneur te bénisse et qu’il te garde ! Que le Seigneur te montre sa face et qu’il te prenne en pitié! Que le Seigneur tourne son visage vers toi et te donne la paix !"" Et ce qui suit : "Ils invoqueront ainsi mon Nom sur les enfants d’Israël, et moi je les bénirai."
c. Enfin on bénit en exprimant des souhaits "Ils n’ont pas dit, ceux qui passaient "La bénédiction du Seigneur soit sur vous." Dans ce sens, bénir c’est vouloir du bien à quelqu’un, et pour ainsi dire demander du bien pour lui. Et c’est de cette manière qu’on entend ce passage.
998. — Ainsi,[929] dans ces paroles : Bénissez ceux qui vous persécutent, <l’Apôtre> donne à entendre que nous devons être bienveillants même à l’égard des ennemis et des persécuteurs, en leur souhaitant du bien et en priant pour eux : "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient." Or ce que <l’Apôtre> dit ici est sous un certain rapport un précepte, et sous un certain autre rapport un conseil[930]. Car en général on doit avoir l’affection de la charité pour ses ennemis, en ne les excluant point de la dilection commune due au prochain, ni de la prière commune en faveur des fidèles, ce qui regarde la nécessité du précepte. Semblablement, le fait qu’on doive, en cas de nécessité, pratiquer en particulier l’acte de la dilection à l’égard d’un ennemi, cela regarde <aussi> la nécessité du précepte. D’où ces paroles de l’Exode "Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi, ou son âne égaré, ramène-le-lui." Mais que, dans un cas particulier, on montre à son ennemi l’affection de la charité, le suffrage de la prière ou le bienfait d’un secours quel conque, parfois même en dehors d’un cas de nécessité évidente, cela relève de la perfection des conseils, parce que cette conduite montre que la charité de l’homme envers Dieu est si parfaite qu’elle l’emporte sur toute haine humaine. Quant à celui qui se repent et qui demande miséricorde, il ne doit plus être compté parmi les ennemis ou les persécuteurs. Il faut donc lui témoigner sans lui opposer la moindre difficulté des marques de la charité : "Pardonne ton prochain qui te nuit, et lorsque tu prieras, tes péchés seront effacés."
999. — 2. <L’Apôtre> nous apprend ensuite que la bienveillance ou la bénédiction est pure, c’est-à-dire sans mélange contradictoire. Ce qui lui fait dire bénissez et ne maudissez point, c’est-à-dire bénissez de telle sorte qu’en aucune manière vous ne maudissiez. Cette exhortation s’adresse à l’encontre de ceux qui bénissent des lèvres et maudissent de cœur, selon ce passage du psaume "Eux qui parlent de paix avec leur prochain et qui ont le mal dans leurs cœurs." Et aussi à l’encontre de ceux qui tantôt bénissent, tantôt maudissent, ou bénissent les uns et maudissent les autres : "De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi." — "Ne <rendant> pas malédiction pour malédiction."
1000. — En sens contraire[931], il semble qu’on trouve dans la sainte Ecriture plusieurs malédictions. En effet, le Deutéronome dit : "Maudit soit celui qui ne persévère pas dans les paroles de cette Loi et ne les accomplit pas par ses œuvres."
Il faut répondre que maudire, c’est dire du mal; or comme pour bénir, maudire se fait de trois manières : sous forme de déclaration, de commandement et de souhait[932]; et chacune de ces manières peut être bonne ou mauvaise. En effet, proclamer mauvais — quelle que soit la manière susdite — ce qui est matériellement mauvais n’est pas licite du point de vue du bien, puisque alors on bénit <on "bien-dit"), plutôt qu’on ne maudit car c’est plutôt d’après sa forme que d’après sa matière qu’on juge de chaque chose." Mais proclamer le mal en ayant en vue le mal, c’est maudire formellement : c’est donc absolument illicite.
Ces deux cas peuvent se présenter quand on profère le mal sous forme de déclaration. Car parfois, on déclare le mal de quelque chose pour faire connaître une vérité nécessaire : ainsi on dit le mal (on "mal-dit") eu égard au nécessairement vrai, ce qui est bien, et par conséquent licite. C’est de cette manière qu’on rapporte de Job qu’il "maudit le jour de sa naissance ", déclarant ainsi le malheur de la vie présente, comme l’Apôtre le dit aux Ephésiens : "Rachetant le temps, parce que les jours sont mauvais." D’autres fois, c’est en vue du mal, c’est-à-dire avec l’intention de dénigrer, qu’on dénonce le mal d’autrui, et cela est illicite, car il est dit "Ni les médisants, ni les rapaces ne posséderont le Royaume de Dieu."
1001. — Il en va de même lorsque le mal se dit sous forme de commandement; ce qui arrive parfois quand on dit ce qui est matériellement mauvais eu égard au bien, par exemple quand à la suite d’un commandement le mal de la peine échoit à quelqu’un pour <satisfaire> la justice, ce qui est licite. C’est dans ce sens que les transgresseurs de la Loi sont maudits, c’est-à-dire sont voués à la peine selon la justice. Parfois aussi, en commandant, on dit du mal d’autrui injustement, par exemple par haine ou par vengeance. Une telle malédiction est illicite : "Que celui qui maudit son père ou sa mère, meure de mort."
1002. — Il en est de même du mal qui est dit sous forme de souhait. Car si on le souhaite eu égard au bien, par exemple pour que l’adversité serve à un progrès spirituel, cela est licite "Moi, j’ai vu l’insensé fortement enraciné et j’ai maudit sa beauté aussitôt." Mais si l’homme fait cela pour un motif de haine ou de vengeance, cela est absolument illicite "Le philistin maudit David par ses dieux."
1003. — B. Quand <l’Apôtre> ajoute : 15 réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, etc., il expose ce qui a trait à la concorde.
Et :
1) Il expose d’abord des exemples de concorde.
2) Ensuite, il écarte ses obstacles [n° 1006] : n’aspirant pas à ce qui est élevé, etc.
1004. — 1. Or la concorde[933] peut être considérée de deux manières [n° 1005] :
a. D’abord, quant à ses effets dans les maux et dans les biens :
— Dans les biens, lorsqu’on se réjouit du bien des autres; ce qui fait dire <à l’Apôtre> : réjouissez-vous, c’est-à-dire vous devez <vous réjouir>, avec ceux qui se réjouissent. — " Si je suis immolé sur le sacrifice et l’oblation de votre foi, je m’en réjouis et m’en félicite avec vous tous." Mais ces paroles doivent s’entendre de la joie du bien. Or il en est qui se réjouissent du mal, selon ce passage des Proverbes : "Ils se réjouissent lorsqu’ils ont mal fait et tressaillent de joie dans les choses les plus mauvaises." Mais ce n’est pas dans ces choses qu’il faut se réjouir. Il est dit de la charité qu’" elle ne se réjouit pas de l’iniquité, mais <qu’>elle met sa joie dans la vérité."
— Au contraire dans les maux, lorsqu’on s’attriste des maux d’autrui; aussi <l’Apôtre> ajoute-t-il : pleurez, c’est-à-dire vous devez <pleurer>, avec ceux qui pleurent. — "Je pleurais autrefois sur celui qui était affligé." Et encore : "Ne manque pas de consoler ceux qui pleurent et marche avec ceux qui sont dans le deuil " En effet, la compassion d’un ami qui s’afflige avec nous apporte de la consolation dans les tristesses de deux manières :
Premièrement, parce qu’on y recueille une preuve efficace d’amitié : "Dans son malheur", c’est-à-dire dans l’infortune, "l’ami se fait connaître." Il est même doux de constater que l’on a un véritable ami.
Deuxièmement, par cela même qu’un ami s’afflige avec nous, il semble s’offrir à porter sa part du fardeau de l’adversité qui cause la tristesse. Et un fardeau porté par plusieurs est assurément plus léger que celui qui est porté par un seul.
1005. — b. Ensuite,[934] la concorde consiste dans une unité de sentiments. A ce propos <l’Apôtre> dit : 16 ayez les mêmes sentiments les uns envers les autres, c’est— à-dire soyez unanimes afin de vous réunir dans le même sentiment : "<Soyez> affermis dans le même esprit et dans les mêmes sentiments." Et : "Comblez ma joie, étant dans les mêmes sentiments, ayant la même charité, la même âme, la même pensée." Il faut savoir cependant qu’il y a deux sortes de sentiments. L’un qui touche au jugement de l’intelligence dans ce qui est d’ordre spéculatif, par exemple dans les considérations relatives à la géométrie ou de la nature. Le dissentiment sur de tels sujets ne s’oppose pas à l’amitié ou à la charité, parce que la charité est dans la volonté. Or les jugements de cette nature ne procèdent pas de cette volonté, mais d’une nécessité de raisonnement. L’autre sorte de sentiment touche au jugement de la raison concernant les choses à accomplir. Sur ces sujets, le dissentiment s’oppose à l’amitié, parce que ce dissentiment met la volonté en opposition. Et comme la foi n’est pas seulement spéculative, mais aussi pratique, en tant qu’elle "opère par la charité", comme il est dit dans les Galates, pour cette même raison, être en désaccord avec la vraie foi c’est s’opposer à la charité.
1006. — 2. Lorsqu’il dit[935] — n’aspirant pas à ce qui est élevé, etc., <l’Apôtre> écarte les obstacles à la concorde. Ces obstacles sont au nombre de deux :
a. Le premier est l’orgueil, qui fait qu’en recherchant d’une manière immodérée sa propre excellence et en fuyant la soumission, on veut se soumettre autrui et empêcher son excellence. Et de là naît la discorde : "Entre les orgueilleux, il y a toujours des querelles." Dans le dessein d’écarter cet orgueil, <l’Apôtre> dit n’aspirant pas à ce qui est élevé, c’est-à-dire ne recherchez pas immodérément votre propre excellence : "Ne songe pas à t’élever, mais crains." Et : "Les choses qui sont au-dessus de toi, ne les cherche pas."
Mais vous laissant attirer par ce qui est humble, c’est-à-dire ne repoussez pas selon l’opportunité les choses humbles qui semblent abjectes : "J’ai choisi d’être abject dans la maison de mon Dieu." Et : "Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, pour qu’il vous exalte au temps de sa visite."
b. Le second obstacle à la concorde est de se présumer sage ou même prudent; ce qui fait qu’on ne croit pas à l’opinion des autres. Pour écarter cet obstacle, <l’Apôtre> dit : Ne soyez pas prudents à vos propres yeux, à savoir de telle sorte que vous jugiez qu’il n’y a de prudent que ce qui vous semble tel : "Malheur à vous qui êtes sages à vos yeux, et qui êtes prudents vis-à-vis de vous-mêmes " <Et l’Apôtre disait> plus haut : "afin que vous ne soyez pas sages à vos propres yeux."
1007. — C. En ajoutant : 17 ne rendant à personne le mal pour le mal, etc., <l’Apôtre> montre ce qui appartient à la bienfaisance, en écartant ce qui lui est opposé. Et :
1) Il enseigne d’abord qu’on ne doit faire du mal à qui que ce soit sous prétexte de vengeance.
2) Puis, qu’on ne doit faire du mal à qui que ce soit sous prétexte de défense [n° 1011] : 19 ne vous défendant point vous-mêmes, etc.
1008. — 1. Sur le premier point il fait trois choses[936] —
a. Il défend d’abord la vengeance, en disant : ne rendant à personne le mal pour le mal, c’est-à-dire soyez <ainsi> : "Si j’ai rendu le mal à ceux qui m’en ont fait." Et : "Ne rendant point mal pour mal, ni malédiction pour malédiction; mais au contraire, bénissant parce que c’est à cela que vous avez été appelés, afin de posséder la bénédiction en héritage." Mais il faut entendre cela de manière formelle, comme on l’a dit plus haut de la malédiction : car il nous interdit de rendre, par un sentiment de haine ou de vengeance, le mal pour le mal, en ce sens que nous nous réjouissions du mal d’autrui. Toutefois, si pour le mal dû à une faute commise par un individu, le juge, selon la justice, inflige le mal de la peine proportionnellement à la malice <de la faute>, matériellement ce juge inflige un mal, mais formellement et en soi il fait le bien. Par conséquent, lorsque le juge fait pendre au gibet un bandit convaincu d’homicide, il ne rend pas le mal pour le mal, mais plutôt le bien pour le mal. C’est ainsi que l’Apôtre livra à Satan un fidèle coupable d’inceste "pour la mort de sa chair, afin que son esprit soit sauvé au jour de Notre Seigneur Jésus-Christ, comme il le rapporte dans sa première épître aux Corinthiens[937].
1009. b. Puis, <l’Apôtre> enseigne qu’il faut encore faire le bien au prochain, en disant : vous préoccupant, c’est-à-dire soyez préoccupés, de ce qui est bien, non seulement devant Dieu, c’est-à-dire pour que vous ayez soin de satisfaire votre conscience devant Dieu, mais aussi devant tous les hommes, c’est-à-dire pour que vous accomplissiez ce qui plaît aux hommes "Ne soyez une occasion de scandale ni pour les Juifs, ni pour les Gentils, ni pour l’Eglise de Dieu; comme moi-même je m’efforce de plaire à tous en toutes choses, ne cher chant pas mon propre intérêt, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés." Et encore "Nous nous préoccupons de ce qui est bien, non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes." Or cela peut se faire ou en bien ou en mal. En effet, si cela se fait en vue de gagner la faveur des hommes, cette action n’est pas bonne, <selon ce verset de Matthieu> "Prenez garde à ne pas faire votre justice devant les hommes pour être vus d’eux; autrement vous n’auriez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux." Mais si cela se fait en vue de la gloire de Dieu, c’est une bonne action, selon cet autre verset de Matthieu "Qu’ainsi donc luise votre lumière devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux."
1010. — c. Enfin,[938] <l’Apôtre> donne la raison de ces deux exhortations. En effet, nous devons nous abstenir de rendre le mal aux méchants et nous préoccuper de ce qui est bien devant les hommes, afin d’avoir la paix avec <tous>; et c’est pourquoi <l’Apôtre> continue <en disant :> : 18 ayant la paix avec tous les hommes. — "Recherchez la paix avec tous." Mais il y ajoute deux choses, dont la première est : S’il se peut. Car la malice d’autrui empêche parfois que nous puissions avoir la paix avec lui, à savoir parce qu’on ne peut avoir la paix avec lui sans donner son assentiment à sa malice. Cette paix est évidemment illicite, aussi le Seigneur dit-il : "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive." Il ajoute l’autre chose, en disant : autant qu’il dépend de vous, c’est-à-dire que si eux-mêmes agissent contre la paix, nous devons faire ce qui est en notre mesure pour chercher à leur obtenir la paix : "Avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique." Et encore : "Cherche la paix et poursuis-la."
1011.. En disant ensuite : 19 ne vous défendant point vous-mêmes, etc., <l’Apôtre> montre qu’il ne faut pas faire du mal au prochain sous prétexte de défense.
a. Il commence par donner un modèle, en disant : ne vous défendez point vous-mêmes, <mes> bien-aimés, comme il écrit à propos du Christ : "J’ai abandonné mon corps à ceux qui <me> frappaient, mes joues à ceux qui arrachaient ma barbe." Et encore : "Comme une brebis, il sera conduit à la tuerie, et comme un agneau devant celui qui le tond, il sera muet, et il n’ouvrira pas sa bouche." D’où ce commandement du Seigneur lui-même "Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui encore l’autre[939]." Mais, comme le dit Augustin[940] dans son livre Sur le mensonge, les actes des saints dans le Nouveau Testament […] servent d’exemples pour l’intelligence des Ecritures, exemples qui <nous> ont été donnés comme préceptes. Quant au Seigneur lui-même, ayant reçu un soufflet, il ne dit pas Voici l’autre joue, mais : "Si j’ai mal parlé, rends témoignage du mal; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?" Il montre par là que cette disposition <à présenter> l’autre joue doit se faire dans le cœur. Car le Seigneur ne fut pas seulement disposé à être frappé sur l’autre <joue> pour le salut des hommes, mais encore à être crucifié dans tout son corps. Et comme le dit Augustin <dans sa lettre> A Marcellin, < met ce commandement en pratique avec rectitude lorsqu’on croit que <son accomplissement> sera utile à celui pour lequel on l’accomplit, <c’est-à-dire> pour opérer en lui la correction et la concorde, même s’il s’ensuit un autre résultat. […] Par conséquent, ces préceptes de patience doivent toujours être retenus dans la disposition du cœur, comme la bienveillance elle-même doit toujours être exécutée dans la volonté, afin de ne pas rendre le mal pour le mal. Mais il faut également faire beaucoup de choses contre le gré de personnes qu’on doit frapper avec une sorte de bienveillante sévérité[941]."
1012. — b. Puis <l’Apôtre> en donne la raison, lorsqu’il dit : mais faites place à la colère, c’est-à-dire au jugement divin[942]. Comme s’il disait : Confiez-vous à Dieu qui, par son jugement, peut vous défendre et vous venger, selon ce verset de la première épître de Pierre : "Rejetant en lui toute votre sollicitude, parce qu’il a lui-même soin de vous." Il faut comprendre ces paroles dans le cas où nous ne pouvons faire autrement selon la justice; mais parce que, selon le Deutéronome, "c’est le jugement de Dieu ", lorsqu’on recourt à l’autorité d’un juge, soit pour demander la vengeance en vue de réprimer la malice, sans agir par motif de haine, soit encore lorsqu’on se met à couvert sous l’autorité d’un supérieur. Tel est le sens de faites place à la colère, c’est-à-dire au jugement de Dieu, dont les princes sont les ministres, comme le dit <l’Apôtre> au chapitre 13, 6. Ainsi Paul eut-il soin de se défendre par des soldats contre les embûches des Juifs, comme on le voit au chapitre 23 des Actes des Apôtres.
1013. — II. Lorsque <l’Apôtre> dit car il est écrit, etc., il prouve ce qu’il avait avancé. Et
A) D’abord, par l’autorité <scripturaire>.
B) Puis, par le raisonnement [n° 101 5] 21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, etc.
1014. — A. Sur le premier point il fait deux choses :
1. Il prouve d’abord ce qu’il a dit sur l’interdiction de la vengeance faites place à la colère, c’est-à-dire au jugement divin, car il est écrit : A moi est la vengeance, c’est-à-dire réservez-la-moi, et c’est moi qui rétribuerai[943], dit le Seigneur. Notre version lit ainsi : "A moi est la vengeance, et c’est moi qui > les "rétribuerai en son temps " Il est écrit au psaume 93. — "Le Seigneur est le Dieu des vengeances." Et au livre de Nahum : "C’est un Dieu jaloux et qui se venge, le Seigneur."
2. Ensuite il prouve par l’autorité <scripturaire> ce qui a été dit de la bienveillance qu’on doit témoigner à ses ennemis. En s’appuyant sur cette autorité il commence par donner un enseigne ment, à savoir qu’il faut secourir ses ennemis en cas de nécessité, parce que c’est une nécessité de précepte, ainsi qu’on l’a dit plus haut. C’est ce que <l’Apôtre> dit ici : 20 Au contraire si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s’il a soif; donne-lui à boire. "Faites du bien à ceux qui vous haïssent." Puis il en donne la raison, en disant : car, ce faisant, tu amasseras des charbons de feu sur sa tête. Or cela peut être interprété en mal; en voici le sens : Si toi, tu lui fais du bien, ton bien se tournera pour lui en mal, puisque ce bien <lui> fera encourir le châtiment du feu éternel en punition de son ingratitude. Mais cette interprétation répugne à la charité, contre laquelle agirait celui qui viendrait au secours de son prochain pour qu’il lui en arrive du mal. Par conséquent il faut interpréter ce passage en bien; en voici le sens car, ce faisant, c’est-à-dire en le secourant dans la nécessité, tu amasseras, à savoir tu rassembleras, sur sa tête, c’est-à-dire sur son esprit, des charbons de feu, à savoir l’amour de charité[944], dont il est dit : "Ses lampes sont des lampes de feu et de flammes."
Car, comme le dit Augustin dans son ouvrage La catéchèse des débutants, "il n’est pas, en effet, d’appel plus grand à l’amour que de le prévenir en aimant; et trop dur serait le cœur qui, s’étant refusé à débourser de l’amour, se refuserait à le rembourser[945]."
1015. — B. En disant : 21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, etc., <l’Apôtre> prouve ce qu’il a dit par le raisonnement. Car il est naturel à l’homme de vouloir vaincre son adversaire et de ne pas se laisser vaincre par lui. Or celui-là est vaincu par son adversaire qui est entraîné vers lui, comme l’eau est vaincue par le feu lorsqu’elle est attirée vers la chaleur du feu. Si donc un homme de bien, en raison du mal que quelqu’un lui inflige, est entraîné à lui faire du mal <à son tour>, le bon est vaincu par le méchant[946]. Mais si au contraire, en raison du bien qu’un homme bon fait à son persécuteur, il l’attire à son amour, le bon vainc le méchant. <L’Apôtre> dit donc : Ne te laisse pas vaincre par le mal, à savoir celui que te fait celui qui te persécute, jusqu’à le persécuter toi-même, mais sois vainqueur de son mal par ton bien, à savoir de telle sorte qu’en lui faisant du bien tu le tires du mal "La victoire qui triomphe du monde, c’est notre foi " Et : "Eux-mêmes se tourneront vers toi, et toi, tu ne te retourneras pas vers eux."