[n° 406-420] 12 C’est pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché la mort; et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, dans lequel tous ont péché.
406. — Après[414] avoir montré quels biens nous avons obtenus par la grâce du Christ [n° 381], l’Apôtre montre ici de quels maux nous sommes libérés par elle. Ils sont au nombre de trois.
— L’Apôtre montre premièrement que nous sommes libérés de la servitude du péché par la grâce du Christ.
— Il montre ensuite que par sa grâce nous sommes libérés de la servitude de la Loi [n° 518] Ignorez-vous, frères, etc.
Enfin, il montre que par la grâce du Christ nous sommes libérés de la damnation [n° 595] : II n’y a donc main tenant aucune condamnation, etc.
À l’égard de la servitude du péché, <l’Apôtre> montre deux choses :
D’abord, que nous sommes libérés du péché originel passé.
Puis que, protégés par la grâce, nous sommes prémunis contre les péchés futurs [n° 468] Que dirons-nous donc ?
À propos de la libération du péché originel, l’Apôtre traite
De la transmission du péché.
De la transmission de la grâce détruisant le péché [n° 430] : 15 Mais il n’en est pas de même de la faute et du don, etc.
Concernant cette transmission du péché
l’Apôtre commence par l’exposer; puis, il en montre la preuve [n° 421] 13 Car jusqu‘à la Loi, etc.
I) Il commence donc par exposer la transmission du péché.
II) Puis, il en montre l’universalité [n° 417] : ainsi la mort, etc.
I. En exposant la transmission du péché, il montre deux choses
A) D’abord, l’origine du péché.
B) Puis, l’origine de la mort [n° 416] : et par le péché la mort, etc.[415]
407. — A. L’Apôtre dit donc[416] d’abord que nous avons reçu la réconciliation par le Christ. Car de même que la réconciliation s’est étendue au monde par le Christ ainsi par un seul homme, c’est-à-dire par Adam, le péché est entré dans ce monde. — "Comme tous meurent en Adam, tous revivront aussi dans le Christ." Il faut remarquer à ce propos que les hérétiques pélagiens, niant que le péché originel existe dans les enfants, soutenaient que ces paroles de l’Apôtre devaient être entendues du péché actuel. Selon eux, ce péché entra dans ce monde par Adam en tant que tous ceux qui pèchent imitent le péché d’Adam, suivant ces paroles d’Osée "Mais eux comme Adam, ils ont transgressé l’alliance, là ils ont prévariqué contre moi." Mais, comme le dit Augustin en les réfutant, si l’Apôtre parlait ici de l’introduction du péché actuel, qui est commis par imitation, il ne dirait pas que le péché est entré dans ce monde par un homme, mais plutôt par le diable qu’imitent ceux qui pèchent, selon ce passage de la Sagesse : "Par l’envie du diable la mort est entrée dans le monde. Or ceux-là l’imitent, qui sont de son parti." Il faut donc comprendre que le péché est entré dans ce monde par Adam, non seulement par imitation, mais aussi par propagation, c’est-à-dire par l’origine viciée de la chair, selon ce passage <de l’épître aux> Ephésiens "Nous étions par nature enfants de la colère tout comme les autres"; et selon ce verset du psaume "Car dans les iniquités j’ai été conçu, et ma mère m’a conçu dans les péchés "
408. — Mais il semble qu’il soit impossible que le péché se transmette de l’un à l’autre par l’origine charnelle. Car le péché est dans l’âme raisonnable, laquelle n’est pas transmise par l’origine charnelle, soit parce que l’intelligence n’est pas un acte du corps, et ainsi ne peut-elle être causée par la puissance de la semence corporelle, comme le dit le Philosophe dans son livre De la génération des animaux ; soit aussi parce que l’âme raisonnable étant une réalité subsistante, en ce sens qu’elle a par exemple son opération propre et qu’elle ne subit pas la corruption du corps, il s’ensuit que le corps étant engendré, elle n’est pas engendrée à la manière des autres formes qui ne peuvent subsister par elles-mêmes, mais elle est plutôt causée par Dieu. Il s’ensuit donc manifestement que le péché, qui est un accident de l’âme, ne peut être transmis par l’origine charnelle.
A cela on répond avec raison que, bien que l’âme ne soit pas dans la semence, il y a cependant dans la semence une vertu qui dispose le corps à recevoir l’âme[417], laquelle une fois infusée dans le corps se conforme aussi à lui selon le mode qui lui est propre, parce que toute chose est reçue dans celui qui reçoit selon son mode de réception[418].
C’est pour cela[419] que nous voyons les enfants ressembler à leurs parents, non seulement quant aux défauts physiques, comme un lépreux engendre un lépreux, et un goutteux un goutteux, mais aussi quant aux défauts de l’âme, comme un homme irascible engendre un fils irascible, ou un homme insensé un enfant insensé. Car, bien que le pied, qui est le sujet de la goutte, ne soit pas dans la semence, pas plus que l’âme, qui est le sujet de la colère ou de la folie, il y a cependant dans la semence une vertu qui forme les membres corporels, et qui dispose à l’âme.
409. — [420]Mais il subsiste encore une difficulté, en ce sens que les défauts qui sont transmis par une origine viciée n’ont pas de cause peccamineuse. Car ils ne méritent pas la peine, mais plutôt la miséricorde, ainsi que le dit le Philosophe de celui qui naît aveugle ou privé de l’usage de quelque membre. Il en est ainsi, parce qu’il est de la cause du péché d’être volontaire et de relever du pouvoir de l’homme à qui la coulpe est imputée. Si donc quelque défaut est parvenu jusqu’à nous par transmission originelle de notre premier père, il semble qu’il n’y ait pas en nous une cause de coulpe, mais de peine. Et c’est pourquoi il faut dire que, de même que le péché actuel est le péché de la personne, parce qu’il est commis par la volonté de la personne qui pèche, ainsi le péché originel est le péché de la nature, parce qu’il a été commis par la volonté du principe de la nature humaine.
410. — Il faut,[421] en effet, faire cette observation : de même que les divers membres du corps sont les parties de la personne d’un seul homme[422], ainsi tous les hommes sont des parties et comme des membres de la nature humaine. Ce qui fait dire à Porphyre que par la participation à l’espèce la multitude des hommes est <pour ainsi dire> un seul homme Or nous voyons que l’acte du péché pratiqué par un membre, par exemple le pied ou la main, n’a pas de cause peccamineuse dans la volonté du pied ou de la main, mais dans la volonté de l’homme tout entier, d’où dérive, comme d’une sorte de principe, l’impulsion au péché sur chaque membre. Et il en est de même de la volonté d’Adam, qui fut le principe de la nature humaine tout le désordre de cette nature a sa cause peccamineuse dans tous ceux chez qui il se transmet, en tant qu’ils sont enclins au péché. Et de même que le péché actuel, qui est le péché de la personne, se transmet à chaque membre par un acte personnel, ainsi le péché originel se transmet à chaque homme par l’acte de la nature qu’est la génération. Et ainsi, de même que par la génération la nature humaine se transmet, par cette même génération se transmet aussi la déficience de la nature humaine, déficience qui est la conséquence du péché de notre premier père. Or cette déficience est la privation de la justice originelle[423], qui avait été donnée divinement au premier homme, non seulement en tant qu’il était une personne individuelle, mais aussi en tant qu’il était le principe de la nature humaine, c’est-à-dire afin qu’il la transmît en même temps que la nature humaine à sa postérité. Aussi par le péché transmet-il de la même manière à sa postérité la perte de cette justice originelle, et cette perte a en elle la cause peccamineuse, pour la raison déjà donnée. Voilà pourquoi on dit que dans la transmission du péché originel la personne a souillé la nature, à savoir Adam qui pèche a vicié la nature humaine; mais que par la suite dans les autres, la nature viciée a souillé la personne, puisque le péché est imputable à celui qui a engendré le vice de la nature, à cause de la volonté de notre premier père, ainsi qu’on l’a dit[424].
411. — De là il est de toute évidence que bien que le premier péché du premier père soit transmis à sa postérité par son origine, cependant ses autres péchés ou même les péchés des autres hommes ne sont pas transmis aux enfants, parce que c’est uniquement par le premier péché qu’a été détruit le bien de la nature qui devait se transmettre par l’origine naturelle. En revanche, par les autres péchés est ôté le bien de la grâce personnelle, qui ne passe pas à la postérité[425]. De là aussi le fait que bien que le péché d’Adam ait été détruit par sa pénitence, selon ce passage de la Sagesse : "Elle le tira de son péché.", elle ne put cependant détruire le péché de sa postérité, parce que sa pénitence fut un acte personnel et qu’elle ne s’étendait pas au-delà de sa personne.
412. — Et la raison[426] pour laquelle il n’y a qu’un unique péché originel, c’est que la seule déficience qui a suivi le premier péché dérive par son origine vers la postérité. Et c’est pourquoi l’Apôtre dit au singulier : par un seul homme le péché est entré dans ce monde. Mais il ne dit pas "péché" au pluriel, ce qu’il aurait dû dire s’il avait parlé des péchés actuels. Cependant on trouve quelquefois le mot "péché" originel au pluriel, comme au psaume 50. — "Ma mère m’a conçu dans les péchés[427]", parce qu’il contient virtuellement un grand nombre de péchés, en tant que par la corruption du foyer nous sommes enclins à <commettre> de nombreux péchés.
413. Mais il semble que le péché originel n’est pas entré dans ce monde par un seul homme, c’est-à-dire par Adam, mais plutôt par une seule femme, à savoir Eve, qui a péché la première, selon ce passage <du livre> de l’Ecclésiastique : "C’est par la femme qu’a eu lieu le commencement du péché, et c’est par elle que nous mourons tous
Dans la Glose[428], on répond à cette objection de deux manières :
1. D’abord, parce qu’il est d’usage dans l’Ecriture d’établir des généalogies non par les femmes, mais par les hommes, comme on le voit dans <l’évangile de> Matthieu et dans <celui de> Luc. Voilà pourquoi l’Apôtre, voulant ici montrer comme une généalogie du péché, n’a pas fait mention de la femme, mais seulement de l’homme.
2. Puis, parce que la femme a aussi été tirée de l’homme, et par conséquent ce qui appartient à la femme est attribué à l’homme.
414. — On peut encore répondre d’une autre manière, et elle est meilleure. Etant donné que le péché originel est transmis en même temps que la nature, ainsi qu’on l’a dit, de même que la nature est transmise par la puissance active de l’homme, la femme ne fournissant que la matière, ainsi en est-il du péché originel. Si donc Adam n’avait pas péché, mais Eve seulement, son péché n’aurait pas été transmis à la postérité. C’est en effet la raison pour laquelle le Christ n’a pas contracté le péché originel, parce qu’il a pris chair de la femme seule[429], sans le concours de la semence virile[430].
415. — C’est par cette parole de l’Apôtre qu’Augustin répond à l’hérétique Julien qui l’interrogeait : "Il ne pèche pas celui qui naît; il ne pèche pas, celui qui l’a engendré; il ne pèche pas, celui qui l’a créé. Par quelles failles, au milieu de tant de remparts de l’innocence, imagines-tu que le péché ait fait son entrée ?" Mais Augustin lui répond : "Pourquoi cherche-t-il une faille cachée, quand il a <devant lui> une porte toute grande Ouverte[431] ?" Car selon l’Apôtre, par un seul homme le péché est entré dans ce monde.
416. — B. L’Apôtre[432] traite ensuite de l’entrée de la mort dans le monde, quand il dit : et par le péché la mort, à savoir la mort entra dans ce monde, selon ce passage de la Sagesse : "L’injustice est l’acquisition de la mort[433]."
Cependant il ne semble pas que la mort soit due au péché, mais plutôt à la nature, en tant que résultant de la nécessité de la matière[434]." Car le corps humain est composé de contraires, aussi est-il naturellement corruptible[435].
Il faut dire que la nature humaine peut être considérée de deux manières :
1. D’abord, selon ses principes intrinsèques, et dans ce sens la mort lui est naturelle. C’est pourquoi Sénèque dit dans son livre De remediis fortuitorum, que "la mort appartient à la nature de l’homme, <et qu’elle n’est> pas une peine[436]."
2. Ensuite, en tant que la divine providence l’a pourvue de la justice originelle. Or cette justice était une sorte de rectitude consistant en ce que l’âme de l’homme était soumise à Dieu, les puissances inférieures à la raison, le corps à l’âme, et toutes les choses extérieures à l’homme, c’est-à-dire de telle sorte que, aussi longtemps que l’âme de l’homme était soumise à Dieu, les puissances inférieures à la raison, le corps à l’âme, dont il reçoit inlassablement la vie, tout lui servait et il n’en éprouvait aucun dommage[437].
Or la providence divine a établi cela à cause de la dignité de l’âme raisonnable, qui étant naturellement incorruptible, exigeait un corps incorruptible. Mais parce que le corps, qui est composé de contraires, devait être l’organe du sentiment, et que ce corps selon sa nature propre ne peut être incorruptible, la puissance divine a suppléé à ce qui manquait à la nature humaine, en donnant à l’âme la capacité de maintenir le corps sans corruption, comme l’artisan donnerait, s’il le pouvait, au fer à partir duquel il fabrique un petit couteau la capacité de ne jamais contracter la rouille. Ainsi donc l’âme de l’homme, s’étant détournée de Dieu par le péché, a perdu la capacité de maintenir les puissances inférieures, et même le corps et les choses extérieures, de telle sorte qu’elle encourt la mort naturelle de la part des causes intrinsèques, et la mort violente de la part des causes extérieures nuisibles[438].
417. — II. Lorsque <l’Apôtre> dit : et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, etc., il montre l’universalité de cette transmission et quant à la mort et quant au péché, dans un ordre rétrograde cependant. Car plus haut [n° 406] il a traité de l’entrée du péché, qui est la cause de l’entrée de la mort; mais à présent il traite d’abord de l’universalité de la mort, comme d’une chose plus manifeste. Il dit donc : et ainsi la mort, c’est-à-dire le péché du premier père, a passé dans tous les hommes, c’est-à-dire parce que par leur origine viciée les hommes contractent la nécessité de mourir : "Nous mourons tous et nous nous écoulons sur la terre comme les eaux qui ne reviennent point." — "Quel est l’homme qui vivra et ne verra pas la mort ?"
418. — <L’Apôtre> traite ensuite de l’universalité de la transmission du péché, lorsqu’il dit : dans lequel tous ont péché. Ces paroles, comme le dit Augustin dans la Glose[439] peuvent s’entendre de deux manières [n° 426] : soit dans lequel, c’est-à-dire dans le premier homme, soit dans lequel, c’est-à-dire dans ce péché autrement dit, dans Adam qui pèche, tous ont en quelque sorte péché, en tant qu’ils étaient en lui comme dans leur première origine[440].
419. — On objecte que le Christ ayant tiré son origine d’Adam, comme on le voit au chapitre 3 de <l’évangile de> Luc, il semble qu’Adam ayant péché, lui aussi aura péché.
Dans son ouvrage La Genèse au sens littéral[441] Augustin répond à cette objection en disant que le Christ n’a pas été absolument en Adam comme nous, nous l’avons été.
Car nous, nous l’avons été et quant à la substance corporelle et quant à la raison séminale; mais le Christ n’a été en lui que selon la substance corporelle. Certains[442], comprenant mal cela, ont pensé que toute la substance des corps humains, appartenant à la vérité de la nature humaine, a été en acte en Adam, et que, par une sorte de multiplication opérée par la puissance divine, cette substance, c’est-à-dire ce qui a été pris d’Adam, s’agrandit pour former une si grande quantité de corps. Mais il ne convient pas d’attribuer à un miracle les œuvres de la nature, surtout parce que nous voyons que le corps humain, si grand qu’il soit, appartient véritablement à la nature humaine, se corrompt et prend une autre forme. Aussi, puisque tout générateur est corruptible, et réciproquement, il faut dire que la matière, qui avant la génération de l’homme a existé sous une forme autre que l’humaine, a pris la forme de la chair humaine, et qu’ainsi tout ce qui est dans nos corps appartenant à la vérité de la nature n’a pas été en acte en Adam, mais seulement d’après l’origine, à savoir selon que l’effet est contenu dans le principe actif.
Suivant cette explication, il faut comprendre que, étant donné qu’il y a dans notre génération et la matière corporelle fournie par la femme, et la puissance active qui est dans la semence du mari, l’un et l’autre viennent d’Adam par origine, comme d’un premier principe. Et c’est pourquoi on dit qu’il a été en lui et selon la raison séminale, et selon la substance corporelle, puisque toutes deux procèdent de lui. Au contraire, dans la génération du Christ il y eut la substance corporelle qu’il reçut de la Vierge; mais au lieu de la raison séminale, il y eut la puissance active de l’Esprit-Saint[443], qui ne vient pas d’Adam; et voilà pourquoi il n’a pas été en Adam selon la raison séminale, mais seulement selon la substance corporelle[444]. Ainsi donc, nous, nous avons reçu et contracté le péché par Adam et nous recevons de lui la nature humaine, comme à partir d’un principe actif, ce qui fait que nous sommes en lui selon la raison séminale, mais cela ne s’applique pas au Christ comme on vient de le dire.
420. — Il semble[445] en outre que le péché ne passe pas dans tous les hommes, puisque les baptisés sont purifiés du péché originel par le baptême; et il est ainsi évident qu’ils ne peuvent transmettre à leur postérité ce qu’ils n’ont plus.
Il faut dire que par le baptême l’homme est libéré du péché originel quant à l’esprit, mais que l’infection <du foyer> du péché demeure quant à la chair aussi l’Apôtre dit-il : "Me voilà asservi par la raison à la Loi de Dieu et par la chair [446]; à la loi du péché." Or l’homme n’engendre pas des enfants charnels par l’esprit, mais par la chair; et c’est pourquoi il ne transmet pas la nouveauté de vie du Christ, mais l’ancienneté de vie d’Adam.