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SERMON CCLXV DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE L'ASCENSION. V.
ANALYSE. — Lorsque le Seigneur ressuscité fut sur le point de, monter au ciel, ses Apôtres lui demandèrent à quelle époque il reviendrait dans sa gloire. Le Sauveur leur répondit que c'était le secret de son Père. Il ne voulut pas le leur apprendre, parce qu'il valait mieux pour eux l'ignorer ; mais il leur enseigna une vérité bien nécessaire à connaître, savoir, qu'ils établissaient l'Église et que l'Église serait, par eux répandue dans tout l'univers. Par respect pour ce testament du Christ, ne devrait-on pas reconnaître cette Église universelle ? — De plus il a donné deux fois le Saint-Esprit à ses Apôtres, la première fois après la résurrection et la seconde fois après son ascension. Sans préjudice pour une interprétation meilleure et qui me satisferait moi-même davantage, je crois que c'était pour rappeler le double précepte de la charité, dont l'Esprit-Saint est la source. Mais on n'a point la charité quand on rompt l'unité. Qui ne serait frappé de toutes ces recommandations que fait le Sauveur en leur de l’Église avant de quitter la terre ?
1. Nous allons, en ce jour solennel, réveiller des souvenirs et instruire la négligence. Aujourd'hui en effet nous célébrons avec pompe l'ascension du Seigneur au ciel. Car après avoir déposé et repris son corps, après être ressuscité d'entre les morts, Notre-Seigneur et Sauveur se montra plein de vie à ses disciples, qui avaient, à sa mort, désespéré de lui. Il se montra à eux, pour qu'ils le vissent de leurs yeux, le touchassent de leurs mains, et pour édifier leur foi en leur faisant voir la réalité. Mais ce n'eût pas été assez pour la fragilité humaine et pour les hésitations des faibles, de ne montrer qu'un seul jour ce vivant prodige et de le faire, disparaître ensuite. Aussi, comme nous l'avons vu pendant la lecture des Actes des Apôtres, vécut-il encore sur la terre avec ses disciples pendant quarante jours, allant et venant, mangeant et buvant, non par besoin ; triais pour les convaincre davantage de la réalité. Ce fut, le quarantième jour, celui dont nous faisons aujourd'hui mémoire, que sous leurs yeux, et pendant qu'ils l'accompagnaient du regard, il monta au ciel.
2. Eux le voyaient monter avec admiration et en même temps avec joie, car la glorification du Chef est l'espoir des membres ; et quand ils l'eurent perdu de vue, ils entendirent des anges leur dire : « Hommes de Galilée, pourquoi vous tenez-vous là, regardant au ciel ? Ce Jésus viendra de la même manière que vous l'avez vu aller au ciel ». Que signifie : « Il viendra de la même manière ? » Qu'il viendra avec la même nature, afin que s'accomplisse cette prophétie de l'Écriture : « Ils porteront leurs regards sur Celui qu'ils ont transpercé. Il viendra de la même manière ». Homme, il viendra vers les hommes ; mais il viendra aussi comme Homme-Dieu. Il viendra tout à la fois comme homme et comme Dieu véritable, afin de rendre les hommes des dieux. C'est le Juge du ciel qui vient d'y monter, il a été annoncé par la voix de ses hérauts célestes. Donc, rendons bonne notre cause, et ne redoutons pas ses futurs arrêts. Il est monté réellement ; ce sont les témoins oculaires qui nous l'ont appris. Parmi ceux qui n'ont pas été témoins de cet événement, il en est qui y ont ajouté foi ; d'autres n'y ont pas cru et l'ont même tourné en dérision. « Car tous n'ont pas la foi » ; et comme « tous n'ont pas la foi, le Seigneur connaît ceux qui sont à lui ». Mais pourquoi contester que Dieu soit monté au ciel ? Etonnons-nous plutôt qu'il soit descendu aux enfers. Etonnons-nous de la mort du Sauveur, et célébrons sa résurrection au lieu de nous en étonner. Nos péchés ont fait notre perte ; le sang du Christ a été versé pour notre rançon ; sa résurrection est notre espoir et son avènement sera pour nous la réalité. Ainsi donc attendons-le jusqu'à ce qu'il vienne de la droite de son Père où il est assis. Que notre âme altérée lui, dise : Ah ! quand viendra-t-il ? « Mon âme a soif du Dieu vivant ». Quand viendra-t-il ? Il viendra ; mais quand ? Tu soupires après sa venue ; puisse-t-il te trouver préparé !
3. Gardons-nous toutefois, de croire que nous soyons seuls à désirer l'avènement de notre Dieu et à dire : Quand viendra-t-il ? Ses disciples éprouvaient aussi le même désir. Si, maintenant que vous soupirez, que vous attendez, que vous êtes en suspens, que vous aspirez à l'époque où viendra le Seigneur notre Dieu, je pouvais vous le dire, quelle, idée n'auriez-vous pas de moi ? Mais vous ne comptez pas, sur moi pour vous l'apprendre, ce serait vous tromper étonnamment. Ah ! si vous aviez là devant les yeux et sous la main Notre-Seigneur Jésus-Christ en personne, vivant et parlant dans son corps, je n'en doute pas, vous lui exposeriez votre désir et vous lui, ; diriez : Quand viendrez-vous, Seigneur ? Ainsi ses disciples l'interrogèrent-ils quand il était encore présent au milieu d'eux. Vous ne pouvez l'interroger comme ils l'ont interrogé ; apprenez ce qui leur fut répondu. Ils étaient là et nous n'y étions pas ; mais si nous nous en rapportons à eux, c'est pour nous comme pour eux qu'ils ont fait la demande et entendu la réponse. Sur le point d'accompagner du regard le Christ montant au ciel, ils lui dirent donc : « Seigneur, est-ce à cette époque que « vous vous rendrez présent : ? » À qui parlaient-ils ? Qui était sous leurs yeux ? « Est-ce à cette époque que vous, vous rendrez présent ? » Que signifie ce langage ? Jésus n'était-il pas présent quand ils le voyaient, quand ils l'entendaient, quand ils le touchaient même ? Que veut donc dire : « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent ? » C'est que les Apôtres savaient qu'au jugement dernier Jésus-Christ sera présent et visible pour les étrangers aussi bien que pour ses amis, au lieu qu'après sa résurrection il ne s'est montré qu'à ses disciples. Ils savaient donc, ils étaient persuadés par la foi qu'un temps viendrait où leur Maître jugerait, lui qu'on a osé juger ; où il élirait et réprouverait, lui qu'on a mis au nombre des réprouvés ; où il paraîtrait avec éclat devant les deux fractions de l'humanité, pour placer les uns à droite et les autres à gauche, pour prononcer des sentences que tous entendront, pour offrir des récompenses qui ne seront pas pour tous et menacer de châtiments que tous n'auront pas à craindre. Ils savaient que tout cela arrivera ; mais ils demandaient à quel moment. « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent ? » Présent, non pas à nous, puisque nous vous voyons, mais à ceux mêmes qui n'ont pas cru en vous. « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent, dites-le nous, et à quel moment rétablirez-vous le royaume d'Israël ? » Ils demandaient donc « Est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent, et à quel moment viendra le règne d'Israël ? » Quel est ce règne ? Celui dont nous disons : « Que votre règne arrive ». Quel est ce règne ? Celui dont il sera parlé en ces termes aux élus placés à droite : « Venez, a bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde » ; au moment où il sera dit à la gauche : « Allez au feu éternel, préparé pour le diable et ses anges ». Arrêt terrible ! arrêt épouvantable ! mais « la mémoire du juste sera éternelle, il n'aura rien à redouter de l'horrible sentence ». Aux uns donc le bonheur, le malheur aux autres ; mais dans l'un et l'autre arrêt le Seigneur dit également la vérité, parce qu'il parle également selon la justice.
4. Écoutons enfin la réponse faite aux disciples, si toutefois il a été répondu à leur question ; et s'il n'y a pas été répondu, retenons ce qui leur a été dit, sans craindre ce qui doit arriver. « Seigneur, est-ce à cette époque que vous vous rendrez présent ? » Quand arrivera le règne de vos amis, le règne des humbles, et jusques à quand durera l'arrogance des superbes ? Voilà bien ce que vous demandiez vous-mêmes, ce que vous désiriez savoir. Examinons la réponse ; ne dédaignons pas, faibles agneaux, ce qui a été dit aux béliers du troupeau. Écoutons ce qu'a déclaré le Seigneur en personne. À qui ? À Pierre, à Jean, à André, à Jacques et aux autres Apôtres, tous si grands et si dignes, parce que la grâce les a rendus tels après les avoir trouvés indignes. Donc, à cette question : « Est-ce à cette époque « que vous vous rendrez présent, et quand a arrivera, le règne d'Israël », qu'a répondu le Seigneur ? « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Quoi ! C'est à Pierre qu'il est dit « Ce n'est pas à vous », et toi, tu répètes : C'est à moi ? « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Vous croyez, et vous avez raison de croire qu'un jour arrivera ce règne. Quand arrivera-t-il ? Que t'importe ? Tiens-toi prêt pour le moment. « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Ici, point de curiosité, il ne faut que de la piété. Que t'importe le moment ? Vis comme si ce devait être aujourd'hui, et l'heure venue tu n'auras rien à craindre.
5. Admirez quel ordre et quelle sagesse dans ce Maître bon, incomparable, unique. Il ne dit pas ce qu'on lui demande, il dit ce qu'on ne lui demande pas. Il savait qu'ils ne gagneraient rien à connaître ce qu'ils désiraient, et il leur apprend, sans que même ils le demandent, ce qu'il était bon qu'ils sussent. « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ». Que t'importe ? La grande affaire est de se soustraire aux temps et tu les recherches ? « Ce n'est pas à vous de connaître les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Puis le Sauveur suppose qu'ils lui demandent : Qu'est-ce donc qui nous regarde ? Écoutons, écoutons ici ce qui nous regarde nous-mêmes principalement. Ils ont interrogé le Seigneur sur ce qui ne doit pas se divulguer, et il leur apprend ce qu'ils doivent savoir. « Il ne vous appartient pas de savoir les temps que le Père a réservés en sa puissance ». Que vous appartient-il donc de savoir ?
6. « Mais vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous, et vous me servirez de témoins ». Où ? « À Jérusalem ». C'est ce que nous avions besoin de connaître ; car il est ici question de l'Église ; c'est elle que recommande le Fils de Dieu en prêchant l'unité et en condamnant la division. Il dit donc aux Apôtres ; « Vous me servirez de témoins ». C'est à des cœurs fidèles, c'est aux instruments de Dieu, aux instruments de sa miséricorde qu'il dit : « Vous me servirez de témoins ». Où ? « à Jérusalem », où j'ai été mis à mort ; « dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». Entendez, retenez bien cela. Soyez l'épouse et attendez l'Époux sans inquiétude. L'Église est cette épouse. Où doit-elle s'étendre, à la voix de ces témoins ? Où doit-elle s'étendre ? Plusieurs diront : La voici. Je les écouterais, si d'autres ne disaient également : La voici. Toi, que dis-tu ? Elle est ici. J'y cours, mais un autre m'arrête et me dit également : Elle est ici. Tu dis, d'une part : Elle est ici. Elle est ici, me dit-on d'autre part. Interrogeons le Seigneur, adressons-nous à lui. Que les parties se taisent ; saisissons la réponse tout entière. L'un me crie d'un côté : Elle est ici. Non, répond-on d'un autre côté, c'est ici qu'elle est. À vous, Seigneur, de  parler ; faites connaître cette Église que vous avez rachetée, montrez-nous votre bien-aimée. Nous sommes invités à vos noces, montrez-nous votre fiancée, afin que nos contestations ne viennent pas troubler votre bonheur. Le Seigneur s'explique, il s'explique clairement ; s'il aime qu'on l'interroge, il n'aime pas qu'on dispute. C'est à ses disciples qu'il parle et qu'il parle sans être interrogé, tant il est opposé aux querelles. Si d'ailleurs les Apôtres ne le questionnaient pas encore sur ce point, c'est peut-être parce que les voleurs n'avaient point porté encore la division dans son troupeau. Pour nous qui avons à la pleurer tant de ruptures, cherchons avec ardeur le lien de l'unité.
Donc, pendant que les Apôtres demandent quand aura lieu le jugement, le Seigneur leur apprend où est l'Église. Il ne répondait point à leur demande ; mais il prévoyait nos douleurs. « Vous me servirez de témoins, dit-il, à Jérusalem ». Ce n'est pas assez. Vous n'avez pas donné une rançon si précieuse pour cette seule cité : « À Jérusalem ». Continuez. « Et jusqu'aux extrémités de la terre ». Te voici arrivé aux limites du monde, pourquoi n'y pas finir tes disputes ? Qu'on ne me dise donc plus : C'est ici qu'elle est ; non, mais c'est ici. Tais-toi, présomption humaine ; écoute la divine parole et attache-toi aux promesses réelles. « C'est à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». À ces mots, « une nuée le déroba », il ne fallait plus rien ajouter, pour n'occuper pas l'esprit d'autre chose.
7. Mes frères, on écoute ordinairement avec le plus vif intérêt les dernières paroles d'un père qui descend au tombeau ; et on dédaigne les recommandations dernières du Seigneur montant au ciel ? Figurons-nous que notre Sauveur ait écrit son testament et qu'il y ait gravé ses dernières volontés. Il prévoyait que des fils ingrats contesteraient et qu'ils essaieraient de se partager l'héritage d'autrui. Et pourquoi ne trancheraient-ils pas dans ce qu'ils n'ont pas acheté ? Pourquoi ne briseraient-ils pas ce qui ne leur coûte rien ? Pour lui, jamais il n'a consenti à ce qu'on divisât cette tunique sans couture, d'un seul tissu, depuis le haut jusqu'en bas. Elle est le symbole de l'unité, le symbole de la charité, et voilà pourquoi elle est tissue de haut en bas. La cupidité est un fruit de la terre, la charité vient du ciel. Eh bien ! mes frères, le Seigneur a écrit son testament ; il a gravé ses dernières volontés. N'en serez-vous pas touchés, je vous en prie ? N'en serez-vous pas touchés comme nous lé sommes nous-mêmes ? N'est-il donc pas possible que vous en soyez touchés ?
8. Le Christ a été glorifié deux fois dans son humanité : la première, quand il est ressuscité d'entre les morts, le troisième jour ; la seconde, quand il est monté au ciel sous les yeux de ses disciples. Ce sont là les deux circonstances principales où il a été glorifié. Il le doit être encore une fois à la vue de tous les hommes ; c'est lorsqu'il apparaîtra sur son tribunal, L'Évangéliste, saint Jean avait dit de l'Esprit-Saint : « Or l'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'était pas encore glorifié. — L'Esprit-Saint n'avait pas encore été ci donné ». Pourquoi n'avait-il pas été donné encore ? « Parce que Jésus n'était pas encore « glorifié ». — On attendait donc, pour donner l'Esprit-Saint, que Jésus fût glorifié. Aussi, glorifié deux fois, à sa résurrection et à son ascension, il a deux fois donné le Saint-Esprit. Il n'a donné qu'un même Esprit, il l'a donné seul et l'a donné à l'unité ; mais il l'a donné deux fois : la première, lorsqu'après sa résurrection il dit à ses disciples : « Recevez le Saint-Esprit- », et qu'il souffla sur leur visage ; voilà la première fois. Plus tard il leur promet encore de leur envoyer l'Esprit-Saint, et il leur dit : « Vous recevrez la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous » ; et ailleurs : « Restez dans la ville, car je vais accomplir la promesse de mon Père, celle que vous avez ouïe de ma propre bouche ». Et dix jours après son ascension,-il leur envoya le Saint-Esprit. Ce sera pour nous la fête solennelle de la Pentecôte.
9. Attention, mes frères. On va sans doute me demander : Pourquoi a-t-il donné deux fois le Saint-Esprit ? — On a fait cela beaucoup de réponses, réponses humaines comme, l'étaient les recherches. On a fait des réponses qui n'avaient rien de contraire à la fois : bien différentes l’une de l'autre, elles ne se sont point cependant écartées de la règle de la vérité. Assurerai-je que je connais pourquoi le Sauveur a donné deux fois l'Esprit-Saint ? Ce serait mentir. Je l'ignore sûrement. Il y a témérité à affirmer ce qu'on ne sait pas ; ingratitude à nier ce qu'on sait. J'en fais donc l'aveu, je suis encore à chercher pour quel motif le Seigneur a deux fois donné l'Esprit-Saint, et je désire arriver à plus de certitude que je n'en ai. Daigne cependant le Seigneur exaucer vos prières et m'aider à vous dire ce qu'il veut bien m'accorder de penser : de ne sais donc pour quel motif. Mais j'ai une idée qui n'est pas la science, dont je suis bien loin d'être sûr comme je le suis de, l'envoi de l'Esprit-Saint aux Apôtres ; cette idée, je ne la tairai pas. Si elle est juste, que le Seigneur l'affermisse ; s'il en est une autre qui paraisse plus, vraie, que le Seigneur nous la fasse connaître.
Je pense donc, main c'est seulement, une opinion, que si le Saint-Esprit a été donné deux fois, c'était par allusion aux deux préceptes de la charité. La charité est une, mais elle s'épanouit en deux préceptes : « Tu aimeras le Seigneur ton bleu de tout ton cœur et de toute ton âme » ; de plus : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattachent toute la Loi et les Prophètes ». La charité est une en deux préceptes ; l'Esprit-Saint est un aussi, et donné à deux reprises. La seconde fois n'a pas donné un Esprit autre que la première, comme la charité qui nous attache au prochain n'est pas différente de celle qui nous attache à Dieu ; non, elle n'est pas différente, et celle que nous avons pour le prochain, est la même que nous avons pour Dieu. Dieu toutefois est bien au-dessus du prochain, et de ce que notre charité pour eux soit la même, il ne s'ensuit pas qu'ils se confondent. Il faut donc avant tout recommander le grand amour de Dieu pet après seulement l'amour du prochain ; mais on, commence parce dernier pour aller au premier. « Si tu n'aimes pas ton frère que tu vois, comment pourras-tu aimer Dieu que tu ne vois pas ? » N'est-ce donc point pour nous former à l'amour du prochain qu'étant encore visible sur la terre et tout rapproché de ses disciples, le Sauveur leur donna le Saint-Esprit en leur soufflant sur la face ; comme c'était surtout pour nous embraser de la charité dont on brûle dans le ciel, qu'il l'a envoyé du haut du ciel ? Reçois, l'Esprit-Saint sur la terre ; et tu aimes ton frère ; reçois-le du haut du ciel, et tu aimes Dieu. Ce que tu as reçu sur la terre vient pourtant du ciel aussi. ; le Christ l'a donné parmi nous, mais cela vient du ciel, puisque nous le tenons de Ce-lui qui en est descendu. Il a rencontré ici à qui donner ; mais il apportait d'ailleurs ce qu'il a donné.
10. Qu'ai-Je encore à dire, mes frères ? Ai-je besoin de rappeler comment la charité relève du Saint-Esprit ? Écoutez Paul : « Ce n'est pas assez, dit-il, nous nous glorifions encore des tribulations, sachant que la tribulation produit la patience, la patience la pureté, et la pureté l'espérance ; or l'espérance ne confond point, parce que la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs ». D'où vient cette charité, de Dieu répandue dans nos cœurs ? D'où vient-elle ? Qui te l'a donnée ? Présumerais-tu qu'elle vient de ton fonds ? Eh ! « qu'as-tu que tu n'aies pas reçu ? » D'où te vient donc la charité, sinon « du Saint-Esprit qui nous a été donné ? »
11. On ne conserve cette charité que dans l'unité de l'Église. Les schismatiques ne l'ont point, comme l'enseigne l'Apôtre Jude : « Ce sont des gens qui se séparent eux-mêmes, dit-il, hommes de vie animale, n'ayant pas l'Esprit. — Qui, se séparent eux-mêmes ». Pourquoi se séparent-ils ? Parce qu' « ils mènent une vie animale et n'ont pas l'Esprit ». Leurs dissolutions proviennent de ce qu'il n'y a pas en eux le lien de la charité. Ah ! elle est pleine de charité cette poule mystérieuse qui s'est affaiblie pour ses poussins, qui pour eux adoucit sa voix et étend ses ailes : « Combien de fois, dit-elle, j'ai voulu réunir tes enfants ». Les réunir, et non pas les diviser. Aussi bien dit-elle encore : « J'ai d'autres brebis qui, ne sont pas de ce bercail ; il faut que je les amène aussi, afin qu'il n'y ait qu'un seul troupeau sous un seul pasteur ». Pour ce motif il n'écouta point ce frère qui l'invoquait contre son frère et qui lui disait : « Seigneur, dites à mon frère de diviser avec moi l'héritage. — Dites à mon frère, Seigneur ». Quoi ? « De diviser avec moi l'héritage. — Dis donc, ô homme », reprit le Seigneur. Pourquoi en effet veux-tu diviser, sinon parce que tu es homme ? « L'un disant : Je suis à Paul ; l'autre : Et moi à Apollo, n'êtes-vous pas des hommes ? — Dis donc, ô homme, qui m'a chargé de diviser l'héritage entre vous ? » Je suis venu réunir et non pas diviser. « Aussi, je vous le recommande, gardez-vous de toute cupidité ». C'est que la cupidité cherche à diviser, comme la charité à réunir ; et cette recommandation : « Gardez-vous de toute cupidité », ne revient-elle pas à celle-ci : Remplissez-vous de charité ? Eh bien ! avec toute la charité que nous pouvons avoir, à notre tour nous invoquons le Seigneur contre notre frère ; mais ce n'est pas pour dire, ni pour demander la même chose. « Seigneur, lui disait-on, dites à mon frère de diviser avec moi l'héritage ». Et nous, au contraire : Seigneur, dites à mon frère de conserver avec moi l'héritage.
12. Considérez donc, mes frères, ce que vous devez aimer surtout ; ce que vous devez retenir avec force. Au moment où le Seigneur est glorifié par sa résurrection, il recommande l'Église ; il la recommande, quand l'Ascension va le glorifier encore ; et quand il envoie l'Esprit-Saint du haut du ciel, il la recommande également. Que dit-il à ses disciples au moment de sa résurrection ? « Je vous annonçais bien, quand j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplit tout ce qu'il y a d'écrit sur moi dans la Loi, dans les Prophètes et dans les Psaumes. Alors il leur ouvrit l'esprit pour qu'ils comprissent les Écritures, et il leur dit : Il est ainsi écrit, et c'est ainsi qu'il fallait que le Christ souffrit et qu'il ressuscitât d'entre les morts, le troisième jour ». Où est-il ici parlé de l'Église ? « Et qu'on prêchât en mon nom la pénitence et la rémission des péchés ». Où ? « Parmi toutes les nations, en commençant à Jérusalem ». Voilà ce qu'il a dit après la gloire de sa résurrection. Et avant celle de son Ascension ? Vous l'avez entendu : « Et vous me servirez de témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». Enfin, le jour même de la descente du Saint-Esprit ? Une fois l'Esprit-Saint descendu, ceux qu'il remplissait de lui-même parlaient les langues de tous les peuples. Or chacun d'eux parlant ainsi toutes les langues ne figurait-il pas l'unité qui devait s'établir entre toutes ?
Retenons cela, affermissons-nous, appuyons-nous là-dessus fortement et avec une charité inébranlable ; puis louons le Seigneur dont nous sommes les serviteurs et répétons Alleluia. Mais sera-ce dans une partie de l'univers seulement ? Où commencera et où finira cette partie ? « Du levant au couchant bénissez le Seigneur ».


QUARANTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR L'ASCENSION DU SAUVEUR. (PREMIER SERMON.)
ANALYSE. — 1. Le jour de l'Ascension comparé au jour de Noël. — 2. Le mystère de l'Ascension confirme la foi. — 3. Jésus-Christ montant au ciel n'abandonne pas les hommes, et mérite de nous les hommages les plus assidus.
1. Je me demande avec anxiété, mes frères, pourquoi cette grande solennité que nous célébrons n'attire pas un plus grand concours de fidèles, pourquoi ce jour de joie n'a pas le privilége de soulever des élans de joie parmi les chrétiens. Pourquoi ce jour n'est-il pas un jour de fête et de réunion comme le jour de Noël ? Noël a donné à la terre Jésus-Christ notre Sauveur ; l'Ascension le rend au ciel. À Noël le Seigneur a daigné se faire homme ; le jour de l'Ascension il a manifesté sa divinité. Noël nous prêche la grâce dont l'humilité du Sauveur est la source intarissable, l'Ascension confirme la foi dans la divinité de sa personne adorable. Noël nous le présente sortant d'un sein virginal ; l'Ascension nous le montre allant s'asseoir sur le trône même de la divinité ; le jour de Noël, il descend pour nous racheter ; le jour de l'Ascension, il monte afin d'intercéder pour nous ; le jour de Noël, il est envoyé par son Père ; le jour de l'Ascension, il est reçu par son Père ; nous savons cependant que jamais il n'a été séparé de son Père, alors même qu'il était au milieu de nous ; en visitant la terre il n'a pas quitté le ciel. Quelle grande solennité n'est donc pas pour nous, mes frères, ce jour où Jésus notre Rédempteur proclame si hautement sa divinité et ne remonte visiblement au ciel que pour mieux nous montrer qu'il est descendu sur la terre ; « personne n'est monté au ciel, que Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme », dont le Prophète avait dit longtemps auparavant : « Il est sorti du plus haut des cieux, et il retourne au plus haut des cieux ». Parce qu'en descendant sur la terre il s'était caché aux yeux de tous, il veut que son Ascension n'en soit que plus manifeste ; dans son Incarnation, rien n'avait frappé les regards des hommes, mais dans son Ascension tout doit être visible et manifeste, afin d'affermir notre foi. Le Seigneur est rempli de pitié et de miséricorde quand il ne se propose que notre rédemption et notre salut ; en venant nous sauver, son humanité seule nous apparaît ; il embrasse les opprobres, les supplices, la croix, la sépulture et tous les symptômes extérieurs de l'infirmité humaine ; aussi devientil un objet de scandale pour l'orgueilleuse incrédulité. Mais si le jour de Noël il n'a voulu pour notre salut que les abaissements et les humiliations, le jour de l'Ascension il veut faire éclater toutes les splendeurs de sa divinité, afin qu'après l'avoir cru un homme au milieu des hommes, nous le proclamions véritablement Dieu.
2. L'Écriture nous dit que notre Dieu et Sauveur « se montra vivant après sa passion, donna des preuvesnombreuses de sa résurrection, et apparut pendant quarante jours à ses Apôtres, les entretenant du royaume de Dieu ». Après avoir subi la croix et la mort, et avant de monter au ciel, Jésus-Christ apparut aux hommes sur la terre pendant ces quarante jours que, depuis Pâques jusqu'aujourd'hui, nous passons dans une sainte liberté, parce que c'est un tempsde joie et non pas, de tristesse, selon ces paroles du Sauveur « Est-ce que les fils de l'époux peuvent jeûner, tant que l'époux est avec eux ? » Lorsque ces jours se furent écoulés, alors « à la vue de tous ses disciples il s'éleva vers le ciel, une nuée le reçut et le déroba à leurs yeux ». Que le Juif écoute cette parole, que le Gentil l'écoute et reste confondu. Ils ont pu le railler quand il était élevé sur la croix, qu'ils écoutent le récit de son ascension au ciel. Ils ont pu nous objecter les humiliations du Calvaire, qu'ils se rendent témoins des splendeurs de ce jour. Nous lisons ensuite : « Voici que deux hommes vêtus de blanc se tinrent debout et dirent : Hommes de la Galilée, pourquoi restez-vous ainsi regardantle ciel ? Ce Jésus qui nous a quittés pour monter au ciel, descendra de nouveau de la même manière que vous l'avez vu s'élever vers le ciel ». Ainsi donc, après avoir accompli sa mission sur la terre, Jésus-Christ venait de remonter au ciel lorsque des envoyés célestes viennent confirmer aux disciples ce qu'ils ont vu et leur prouver qu'ils ne sont les jouets d'aucune illusion, afin de les rendre capables d'attester par eux-mêmes non-seulement le fait de l'ascension du Sauveur, mais encore la promesse de son retour à la fin du monde. L'Évangile renferme les mêmes enseignements que le livre des Actes : « Et après les avoir bénis, Jésus les quitta, et il s'éleva vers le ciel ; de leur côté, en adorant, ils rentrèrent à Jérusalem avec une grande joie ». Parce que le Sauveur s'était humilié pour nous, pour nous aussi il déploie dans sa personne une splendeur toute divine. Notre humanité dont Jésus-Christ a daigné se revêtir fait aujourd'hui son entrée triomphante dans le ciel ; Jésus-Christ ne se contente pas d'avoir sauvé l'homme, il veut encore le glorifier. Il nous montre enfin que désormais le ciel nous est ouvert, puisque lui-même y occupe le trône qui lui appartient ; quel honneur reçoit ainsi le limon dont nous sommes formés, puisqu'il règne aujourd'hui dans le ciel ! Nous avons d'abord jeûné pendant quarante jours, mais pendant les quarante jours suivants notre corps a été dispensé de cette privation.
3. Les quarante jours de jeûne se sont terminés par la fête de Pâques ; les quarante jours depuis Pâques se ferment par la grande solennité de ce jour, dans lequel notre Sauveur nous ravit sa présence visible, mais toutefois sans cesser d'habiter avec nous. Pendant qu'il demeurait corporellement au milieu de nous, il n'était point séparé de son Père ; de même, aujourd'hui qu'il est retourné à son Père, il n'est point séparé de nous. Au lieu de nous quitter comme des étrangers, il reste et demeure avec nous ; car il a dit lui-même : « Que votre cœur ne se trouble point et ne tremble pas ». Et un peu plus loin : « Je m'en vais et je viens à vous ». Jésus-Christ habite donc au milieu de nous. Il console ceux qui souffrent, il soulage ceux qui sont dans la souffrance, il apporte secours à ceux qui sont en danger, il est l'appui des malheureux, il est le soutien des affligés. Redisons-le encore Jésus-Christ est avec nous ; il est présent non-seulement à nos travaux, mais encore à nos paroles et à nos pensées. Il scrute et sonde notre caeur. Il voit ce qu'enfantent nos sens, notre main, notre langue. Combien notre vie doit être réglée, pieuse et chaste, puisque nous sommes toujours sous les yeux de Dieu ! Cette doctrine, mes frères, vous est parfaitement connue. Quand des serviteurs négligents se trouvent en présence de leurs maîtres charnels, ils craignent, ils tremblent, ils frémissent ; ils ne se laissent aller à aucune faute tant qu'ils ne sont pas assurés d'échapper à la surveillance. Pour vous, chrétiens, vous ne pouvez vous soustraire aux regards du Seigneur. Quelque part que vous alliez, vous y portez votre conscience. Le serviteur dont je viens de parler, s'il était jour et nuit en présence de son maître temporel, se laisserait-il aller à la désobéissance ? Votre Dieu est toujours avec vous, puisqu'il est partout ; quelle docilité ne devraient donc pas vous inspirer la crainte et le respect de sa présence ? Dieu sera toujours là pour vous protéger dans sa miséricorde ; il sera là aussi comme témoin et vengeur de chacune de nos fautes. À ce Dieu donc aussi bon que juste et aussi terrible que miséricordieux soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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