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SERMON CCLXII DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE L'ASCENSION. II. JÉSUS-CHRIST ET SA GLOIRE.
ANALYSE. — C'est bien aujourd'hui, la tradition en fait foi, que le Sauveur est monté au ciel. D'ailleurs ces paroles d'un psaume : « Elevez-vous, ô Dieu, au-dessus des cieux », ne sauraient s'appliquer qu'à lui, puisque il est la seule personne divine qui soit descendue et qui conséquemment puisse s'élever. Donc aussi les mots suivants : « Et que votre gloire couvre toute la terre », ne peuvent s'entendre que de son Église. Vraie Église de Jésus-Christ, elle est catholique par conséquent, ce qui suffit pour faire condamner les sociétés rivales qui ne le sont pas.
1. Fils unique du Père et coéternel à Celui qui l'engendre, invisible comme lui, comme lui immuable, tout-puissant comme lui et comme lui Dieu, vous le savez, on vous l'a appris, et vous le croyez fermement, le Seigneur Jésus s'est fait homme pour l'amour de nous ; il a pris la nature humaine sans quitter sa divine nature, cachant sa puissance et montrant sa faiblesse. Vous le savez encore, s'il est né, c'était pour nous faire renaître, s'il est mort, c'était pour nous empêcher de mourir éternellement. Aussitôt après, c'est-à-dire le troisième jour, il est ressuscité ; promettant de ressusciter nos corps à la fin des siècles. Il s'est montré à ses disciples, pour qu'ils le vissent de leurs yeux et le touchassent de leurs mains ; il voulait ainsi les convaincre de ce qu'il s'était fait dans le temps sans rien perdre, de ce qu'il est dans l'éternité. Il vécut alors quarante jours avec eux, comme on vous l'a enseigné, allant et venant, mangeant et buvant, non plus par besoin, mais uniquement par puissance, et les convainquant de la réalité de sa chair qu'ils avaient vue faible sur la croix et qu'ils voyaient immortelle, depuis qu'elle était sortie du sépulcre.
2. C'est donc aujourd'hui que nous célébrons la solennité de son Ascension. Aujourd'hui encore il y a pour cette Église une solennité particulière, l'anniversaire de l'inhumation de saint Léonce, qui en est le fondateur. Mais que cette étoile veuille bien se laisser obscurcir par le soleil ; parlons plutôt du Seigneur, comme nous avons commencé ; un bon serviteur n'est-il pas heureux d'entendre louer son Maître ?
3. Aujourd'hui donc, c'est-à-dire le quarantième jour qui suit la résurrection, le Seigneur est monté au ciel. Nous ne l'avons pas vu, croyons-le. Ceux qui l'ont vu l'ont publié, ils ont répandu ce fait dans tout l'univers. Vous connaissez ces témoins qui nous ont instruits, c'est d'eux qu'il avait été prédit . « Il n'est ni langue ni idiôme où on n'entende leur voix. Son éclat a retenti par toute la terre et leurs paroles se sont répandues jusqu'aux extrémités du monde ». C'est ainsi qu'elles sont arrivées jusqu'à nous et nous ont fait sortir de notre sommeil. Aussi ce jour est-il une fête dans l'univers entier.
4. Rappelez-vous le psaume chanté. À qui y est-il dit : « . Elevez-vous, ô Dieu, au-dessus des cieux ? » À qui s'adressent ces mots ? Est-ce à Dieu le Père qu'il serait dit : « Elevez-vous », puisque jamais il n'a été dans l'abaissement ? Ah ! c'est à vous de vous élever, vous qui avez été enfermé dans le sein de votre Mère, vous qui avez été formé dans les entrailles de Celle que vous avez formée ; vous qui avez été couché dans une crèche ; vous qui avez, comme les petits enfants, puisé un lait véritable dans le sein maternel ; vous qui portez le monde et vous laissiez porter par votre Mère ; vous dont le vieillard Siméon reconnut les abaissements et loua les grandeurs ; vous que la veuve Anne vit boire à la mamelle tout en vous proclamant le ToutPuissant ; vous qui pour nous avez eu faim et soif et qui vous êtes fatigué pour nous, (pourtant est-il permis au Pain de souffrir de la faim, à la Fontaine d'endurer la soif et à la Voie de se fatiguer ?) vous qui avez supporté tout cela pour l'amour de nous ;vous qui avez dormi sans toutefois sommeiller jamais, en veillant sur Israël ; vous enfin que Judas a vendu et que les Juifs ont acheté, mais sans vous posséder ; vous qui avez été saisi, garrotté, flagellé, couronné d'épines, suspendu au gibet, percé d'un coup de lance, mort et enseveli, « ô Dieu, élevez-vous au-dessus des cieux ».
Oui, élevez-vous, élevez-vous au-dessus des cieux, puisque vous êtes Dieu. Siégez dans le ciel, vous qui avez été attaché à la croix. Nous vous attendons pour nous juger, vous qu'on a attendu quand vous avez été jugé. Mais qui croirait cela, sans l'action de Celui qui tire l'indigent de la poussière et qui élève le pauvre au-dessus de la boue ? Aussi est-ce lui qui élève aujourd'hui son corps jadis si pauvre et qui le place au milieu des princes de son peuple, avec lesquels il doit venir juger les vivants et les morts. Avec eux donc il place ce corps jadis indigent et il leur dit : « Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël ».
5. « Elevez-vous, ô Dieu, au-dessus des cieux ». C'est un fait accompli. Nous ajoutons : Nous n'avons pas vu et nous croyons cependant l'événement prédit autrefois par ces paroles : « Elevez-vous, ô Dieu, au-dessus des cieux » ; mais n'avons-nous pas sous les yeux ce qui suit : « Et que votre gloire couvre toute la terre ? » Qu'on ne croie pas le premier événement, si l'on n'est pas témoin du second. Que signifie cette « gloire qui couvre toute la terre », sinon que sur toute la terre s'étend votre Église, que sur toute la terre s'est répandue votre épouse avec sa majesté, votre bien-aimée, votre colombe, votre compagne ? Elle est : votre gloire. « L'homme, dit l'Apôtre, ne doit point se voiler la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu ; tandis que la femme est la gloire de l'homme ». Si la femme est la gloire de l'homme, l'Église assurément est la gloire du Christ.
Cette Église est la sainte Église catholique ; test elle qui est répandue par tout l'univers ; elle est la moisson qui grandit au milieu de l’ivraie. Ah ! regardez-la du haut du ciel, vous qui, pour l'amour d'elle, avez été raillé sur le gibet. Les Juifs alors se moquaient de vous, et vous priiez pour eux. Si en vous persécutant ils ont mérité cette faveur, que n'ont pas mérité ceux qui croient en vous ? Aussi avez-vous daigné leur faire cette promesse : « Et vous recevrez la vertu du Saint-Esprit survenant en vous, et vous me servirez de témoins ». Où ? « À Jérusalem », où j'ai été mis à mort. À Jérusalem ? C'est trop peu ; Tous n'avez pas donné une rançon si précieuse pour cette seule cité. Ajoutez donc à Jérusalem, cette ville est trop étroite pour contenir votre gloire. « À Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». Nous voilà aux limites de la terre, pourquoi ne pas finir tes disputes ?
Qu'on ne me dise plus : L'Église est ici. Tais-toi, parole humaine ; écoute la divine parole « À Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ». C'est à ces traits que le Seigneur nous signale son Église, à nous qui sommes les derniers de ses serviteurs. C'est pourtant une mère qu'il recommande à ses enfants. Il prévoyait de futures querelles parmi ces fils ingrats ; il voyait d'avance les hommes qui se partageraient le bien d'autrui. Pourquoi ne pas s'abstenir de partager ce qu'ils n'ont pas acheté ?
L'Église du Christ est donc, je le répète, mes très-chers frères, cette sainte Église catholique qui est répandue partout, cette Église qui conserve sa virginité et qui chaque jour donne la vie à des enfants.


SERMON CCLXIII DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE L'ASCENSION. III. L'ASCENSION, NOTRE ESPÉRANCE.
ANALYSE. — Il est certain que par sa mort et par sa résurrection le Sauveur nous a délivrés en faisant perdre au démon les droits qu'il avait acquis sur nous. Mais s'il monte au ciel avec son corps de chair qui n'en est pas descendu, c'est pour nous faire entendre que nous y monterons à sa suite, puisque nous sommes ses membres ; c'est pour nous exciter à prendre courage. En vue donc du bonheur, figuré par les quarante jours qu'il a passés sur la terre après sa résurrection, supportons généreusement les fatigues et les travaux que rappellent les quarante jours de jeûne qui ont précédé sa passion.
1. C'est en ressuscitant et en montant au ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait briller sa gloire dans tout son éclat. Nous avons célébré sa résurrection le dimanche même de Pâques ; nous célébrons son ascension aujourd'hui.
Ces deux jours sont pour nous des jours de tête ; car si lé Sauveur est ressuscité, c'était pour nous apprendre à ressusciter comme lui ; et s'il est monté, c'était pour nous protéger du haut du ciel. Jésus-Christ est donc également notre Seigneur et notre Sauveur, soit quand il est attaché à la croix, soit quand il règne au ciel comme aujourd'hui. Sur la croix, il versait notre rançon ; au ciel, il rassemble ce qu'il a acheté ; et lorsqu'il aura réuni tous ceux qu'il doit attirer à lui dans le cours des siècles, il viendra à la fin des temps, et, comme il est écrit, « il viendra en Dieu, avec éclat ». Il ne viendra pas en se cachant, comme la première fois, mais « avec éclat », comme dit le prophète.
Il devait, pour être jugé, se voiler d'abord ; mais pour juger, il viendra avec gloire. Qui aurait osé le juger s'il était venu la première fois dans toute sa majesté ? Aussi l'apôtre Paul dit-il : « S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire ». Mais s'il n'avait été mis à mort, la mort ne serait pas morte. C'est donc en triomphant que le diable a été vaincu. Il tressaillait, lorsqu'il réussit par ses séductions à faire condamner à mort le premier homme. Il lui donna la mort en le séduisant ; mais en mettant à mort le second Adam, il délivra le premier, de ses chaînes. Voilà pourquoi cette victoire de Jésus-Christ Notre-Seigneur, ressuscitant et montant au ciel ; c'est ainsi que s'est accompli l'oracle que vous venez d'entendre lire dans l'Apocalypse : « Le Lion de la tribu de Juda a vaincu ». Il porte le nom de Lion, et il a été immolé comme un agneau ; Lion à cause de sa force, Agneau à cause de son innocence ; Lion, parce qu'il est invincible, Agneau ; parce qu'il en a la douceur. Or cet Agneau, quand on l'a mis à mort, a vaincu par sa mort même le lion qui rôde cherchant quelqu'un à dévorer. Car le diable aussi a été appelé lion, non pas à cause de sa force, mais pour sa férocité. Voici comment s'exprime saint Pierre : « Il faut vous tenir en éveil contre les tentations, car le démon, votre ennemi, rôde en cherchant quelqu'un à dévorer ». Et comment rôde-t-il ? « Il rôde comme un lion rugissant, cherchant quelqu'un à dévorer ». Eh ! qui ne tomberait sous les dents de ce lion, si un autre lion, le Lion de la tribu de Juda, ne l'avait vaincu ? Voilà donc le Lion contre le lion, l'Agneau contre le loup. À la mort du Christ, le diable tressaillit de joie, et c'est cette mort qui l'a vaincu. Elle a été pour lui comme une amorce, il était heureux de cette mort, en sa qualité de roi de la mort ; mais cette mort qui le remplissait de joie a été pour lui un piège ; il s'est laissé prendre à la croix du Seigneur ; la mort du Sauveur a été pour lui l'hameçon fatal. Voilà en effet que ressuscite Jésus-Christ Notre-Seigneur. Où est la mort qu'on a vue suspendue à la croix ? Où sont les dérisions des Juifs ? Que sont devenus l'arrogance et l'orgueil qui secouaient la tête devant la croix et qui disaient : « S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix ? » N'a-t-il pas fait plus que ne demandaient ces railleries sacrilèges ? N'a-t-il pas fait plus en sortant du tombeau qu'il n'eût fais en descendant de la croix ?
2. Et maintenant, quelle gloire pour lui de monter au ciel et de siéger à la droite de son Père ! Si nous ne le voyons pas de nos yeux, nous ne l'avons pas vu non plus suspendu à la croix. C'est la foi qui nous rend certains de tout cela, c'est avec les yeux du cœur que nous le contemplons.
En effet, mes frères, vous l'avez appris, Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté au ciel en ce jour : que notre cœur y monte avec lui, Écoutons l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, dit-il, cherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtez les choses d'en haut et non les choses de la, terre ». De même qu'il est monté au ciel sans nous quitter, ainsi l'y accompagnons-nous avant même que se réalisent les promesses faites à notre corps. Il est, lui, élevé au-dessus des cieux ; et s'il a dit : « Nul ne monte au ciel que Celui qui en est descendu, le Fils de l'homme qui est au ciel » ; ce n'est pas pour nous une raison de n'espérer point habiter, avec les anges, leur magnifique et céleste demeure. Ces paroles sont destinées à rappeler l'unité qui fait de lui notre Chef et de nous son corps. S'il monte au ciel, ce n'est pas pour se séparer de nous ; car il en est descendu et il n'a garde de nous l'envier. Au contraire, il semble nous crier : Soyez mes membres, si vous voulez monter ici. Pour y arriver, déployons donc toute notre vigueur, aspirons-y de tous nos vœux. Songeons sur la terre qu'on compte sur nous dans le ciel. C'est alors que nous dépouillerons cette chair mortelle, dépouillons le vieil homme dès aujourd'hui. Le corps s'élèvera facilement au plus haut des cieux, pourvu que l'esprit ne soit pas accablé sous le fardeau de ses iniquités.
3. Je sais bien que, frappés des objections faites par les hérétiques, plusieurs se demandent comment le Seigneur, descendu du ciel sans corps, y est remonté avec son corps, ce qui semble contraire à ces paroles sorties de sa propre bouche : « Nul ne monte au ciel que « Celui qui en est descendu ». Or, prétendent-ils, son corps n'est point descendu du ciel, comment donc a-t-il pu y monter ? Mais Jésus n'a point dit : Rien ne monte au ciel que ce qui en est descendu ; il a dit. : « Nul ne monte au ciel que Celui qui en est descendu » ; ce qui a rapport à la personne même et non à son vêtement. Le Seigneur est descendu du ciel sans le vêtement de son corps, il y est remonté avec ce vêtement. N'est-ce pas toujours la même personne qui est descendue et qui est remontée ? Si, en nous unissant à lui comme ses membres, il n'a pas cessé pour ce motif d'être le même ; à combien plus forte raison le corps qu'il a pris dans le sein de la Vierge ne saurait-il avoir en lui une personnalité différente. Quand un homme gravit une montagne, un mur ou tout autre lieu élevé, ne dit-on pas que celui qui y monte ainsi est le même que celui qui en est descendu, lors même qu'il serait descendu sans vêtements et qu'il remonterait couvert de ses habits ; lorsqu'il serait descendu sans armes et qu'il remonterait tout armé ? Or, de même qu’on peut dire de lui alors : Nul ne monte que celui qui est descendu, quoiqu'il remonte avec ce qu'il n'avait pas en, descendant ; ainsi nul ne monte au ciel que le Christ, parce que nul autre que lui n'en est descendu, quoiqu'il ensuit descendu sans son corps et qu'il y remonte avec son corps, quoique nous devions y monter nous-mêmes ; non pas en vertu de notre propre force, mais en vertu de l'unité contractée entre lui et nous. N'est-on pas deux, dans l’unité d'une seule chair ? grand sacrement considéré dans le Christ et dans l'Église. Aussi le Christ dit-il lui-même : « Ainsi donc ils ne sont plus deux, mais une seule chair ».
4. Pourquoi a-t-il jeûné au moment de la tentation, avant sa mort, et quand il avait besoin encore de nourriture ; tandis qu'il a mangé et qu'il a bu après sa résurrection, aux jours de sa gloire, et quand il n'avait plus besoin d'aliments ? C'est qu'il voulait en jeûnant nous montrer ce que nous devons souffrir, et en ne jeûnant pas nous donner une idée des délices qu'il goûte. Ces deux périodes de sa vie ont duré l'une et l'autre quarante jours. Ce fut en effet pendant quarante jours qu'il jeûna, lorsqu'avant sa mort il fut tenté dans le désert, ainsi qu'il est écrit dans l'Évangile ; et pendant quarante jours aussi il vécut avec ses disciples après sa résurrection, allant et venant, mangeant et buvant, comme s'exprime saint Pierre dans les Actes des Apôtres. Ce nombre de quarante jours semble désigner ce qu'ont à parcourir de ce siècle ceux qui sont appelés à la grâce par Celui qui n'est pas venu abolir, mais compléter la loi. Cette loi contient effectivement dix préceptes. De plus la grâce de Jésus-Christ est répandue dans tout l'univers, et l'univers est divisé en quatre parties. Or dix multiplié par quatre donne quarante. Aussi « ceux que le Seigneur a rachetés ont-ils été rassemblés par lui de tous les pays, de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi ». Ainsi donc lorsqu'avant sa mort il jeûna l'espace de quarante jours, il semblait crier : Abstenez-vous des désirs de ce siècle ; et lorsque durant quarante jours encore il mangeait et buvait après sa résurrection, il semblait dire hautement : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation du monde ». Le jeûne s'unit en effet aux fatigues de la lutte, attendu que celui qui combat sur l'arène s'abstient de tout ; et la nourriture se prend avec l'espoir de parvenir à cette paix qui ne sera parfaite qu'au moment où se sera revêtu d'immortalité ce corps dont nous attendons la rédemption. Nous ne nous glorifions pas encore de l'avoir obtenue, mais nous vivons dans cette espérance. Pour montrer en nous ce double mouvement, l'Apôtre a dit : « Que l'espoir vous porte à la joie, que l'affliction vous trouve patients » ; joie désignée par la nourriture, affliction rappelée par le jeûne. Sitôt en, effet que nous sommes entrés dans la voie du Seigneur, jeûnons aux vanités du siècle présent ; et nourrissons-nous des promesses du siècle à venir, n'attachant point ici notre cœur et puisant là haut ce qui doit l'alimenter.


SERMON CCLXIV DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE L'ASCENSION. IV. POURQUOI L'ASCENSION.
ANALYSE. — Jésus-Christ en montant an ciel semble s'être proposé deux motifs. I. Ses Apôtres avaient pour lui une affection un peu trop humaine ; ils voyaient plutôt en lui l'humanité que la divinité. Afin d'élever plus haut leur esprit et leur en, Jésus voulut disparaître du milieu d’eux et les habituer à considérer en lui le Seigneur plutôt que le frère. Car il est véritablement égal à Dieu ; tant de passages de l'Écriture le prouvent d'une manière péremptoire. II. Pour les confirmer dans la foi de sa résurrection il n'était pas nécessaire qu'il vécût avec eux quarante jours précisément. S'il n'est monté au ciel qu'après ce laps de temps, c'est que ces quarante jours désignent toute la vie et que durant notre vie tout entière nous devons être fidèle à la foi de l'incarnation pour monter au ciel avec Jésus-Christ, pour y avoir comme lui, à la fin des siècles, notre corps glorifié. Gardons-nous donc de croire que Jésus-Christ soit réellement inférieur à son Père ; croyons pour être sauvés le mystère de la Trinité sainte.
1. Les divines Écritures renferment de nombreux mystères ; il en est que nous-mêmes devons étudier encore ; il en est aussi que le Seigneur a daigné découvrir à notre humilité ; mais nous n'avons point assez de temps pour les exposer aux regards de votre sainteté. Je sais que durant ces jours de fête principalement l'église est remplie d'hommes qui voudraient sortir avant d'être entrés, qui nous trouvent fatigants si nous prêchons un peu plus de temps qu'à l'ordinaire ; et qui pourtant, quand il s'agit de leurs festins, se hâtent d'arriver, ne se plaignent pas d'y rester jusqu'au soir, n'en refusent aucun et n'en sortent jamais avec la moindre confusion. Nous ne voulons pas toutefois priver ceux qui viennent ici tout affamés, et tout en nous expliquant brièvement, nous dirons pour quel motif mystérieux Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté au ciel avec le corps qu'il a fait sortir avec lui du tombeau.
2. Parmi les disciples mêmes du Sauveur, le démon ne manquait pas d'en porter quelques-uns à l'infidélité ; il y en eut même un qui pour croire le Seigneur ressuscité avec le corps qu'il lui avait vu, ajouta plutôt foi à ses cicatrices encore toutes fraîches qu'à ses membres vivants. Par compassion pour leur faiblesse et pour les affermir, Jésus daigna, après sa résurrection, vivre avec eux durant quarante jours entiers, depuis le jour de sa passion jusqu'au jour actuel, allant et venant, mangeant et buvant, comme le dit l'Écriture ; et leur prouvant que ce qu'ils voyaient da leurs yeux après la résurrection était bien ce qui avait expiré sur la croix. Cependant il ne voulut pas les laisser dans la chair ni les retenir plus longtemps par les liens d'une affection charnelle. Les mêmes sentiments qui avaient porté Pierre à redouter pour lui les souffrances, portaient les Apôtres à désirer qu'il demeurât toujours corporellement au milieu d'eux. Ils voyaient avec eux un Maître qui les encourageait, un Consolateur et un Protecteur humain, de même nature qu'eut. Quand ils ne le voyaient pas de cette manière sensible, ils le croyaient absent, quoique néanmoins il remplisse tout de sa majesté, Sans aucun doute il les couvrait de sa protection, comme la poule abrite ses poussins sous ses ailes, ainsi qu'il a daigné s'exprimer lui même ; car il s'est rendu semblable à la poule qui partage les faiblesses de ses poussins. Rappelez vus souvenirs : combien ne voyons-nous pas d'oiseaux se reproduire ? Nul autre que la poule cependant ne s'affaiblit avec ses poussins, et c'est pour ce motif que le Sauveur s'est comparé à elle, lui qui en s'incarnant a daigné prendre sur-lui nos infirmités. Il fallait toutefois élever un peu plus haut l'esprit des disciples, les habituer à se faire de lui des idées plus spirituelles, à le considérer comme le Verbe du Père, Dieu en Dieu, et le Créateur de toutes choses. Le corps qu'ils voyaient était pour eux un voile. Sans doute ils avaient besoin d'être affermis dans la foi en vivant avec lui durant quarante jours ; mais pour eux il était préférable encore qu'il se dérobât à leurs yeux, que du haut du ciel il leur vînt en aide comme leur Seigneur, après avoir vécu avec eux sur la terre comme leur frère, et qu'il les accoutumât à le voir comme étant Dieu même. C'est d'ailleurs ce que fait entendre l'Évangéliste saint Jean à quiconque l'écoute avec attention et intelligence : « Que votre cœur ne se trouble pas, fait-il dire au Seigneur. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi. — Mon. Père et moi, dit-il ailleurs, nous sommes un ». Il s'attribue même, non pas en l'usurpant, mais parce qu'elle lui est naturelle, une telle égalité avec Dieu, qu'un disciple lui ayant dit « Seigneur, montrez-nous votre Père, et il nous suffit », il répondit : « Philippe, il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne connaissez pas mon Père ? Qui me voit, voit aussi mon Père ». Qui me voit ? Mais ceux qui l'ont crucifié ne l'ont-ils pas vu de leurs propres yeux ? Qui me voit ne signifie-t-il donc pas : Qui me connaît, qui me contemple de l'œil du cœur ? S'il y a en nous une ouïe intérieure qu'éveillait le Seigneur quand il disait « Entende, qui a des oreilles pour entendre », car il n'y avait alors aucun sourd devant lui ; il y a aussi dans notre cœur un œil secret qui a vu le Père quand il a vu le Sauveur, car le Sauveur est égal à son Père.
3. Écoute l'Apôtre : il veut mettre en relief celte immense miséricorde qui l'a porté à se rendre infirme pour l'amour de nous et pour réunir ses petits sous ses ailes ; enseignant à tous ses disciples de compatir aux faiblesses des faibles, quand ils se sont élevés tant soit peu au-dessus des communes faiblesses, attendu que lui-même est descendu du haut du ciel pour se charger de nos infirmités. « Ayez en vous, dit donc l'Apôtre, les sentiments qu'avait en lui le Christ Jésus ». Daignez imiter le Fils de Dieu par votre compassion pour les petits. « Il avait la nature de Dieu » ; c'était dire qu'il était égal à Dieu, la nature n'étant pas au-dessous de celui qui la possède, autrement elle ne serait pas sa nature. Afin toutefois d'écarter toute espèce de doute, saint Paul continue et emploie le mot qui doit empêcher de s'ouvrir les bouches sacrilèges. « Il avait la nature de Dieu, dit-il, et il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu ». — « Il n'a pas cru usurper ? » Que signifient ces mots, mes très-chers frères ? Que par nature il est l'égal de Dieu. Qui donc a usurpé l'égalité divine ? Le premier homme, celui à qui il fut dit : « Goûtez et vous serez comme des dieux ». Il voulut par usurpation s'élever jusqu'à la divine égalité, et par un juste châtiment il perdit son immortalité. Celui donc pour qui cette égalité était naturelle « ne crut pas usurper en se faisant égal à Dieu » ; et dès qu'il ne l'usurpa point, dès qu'elle était en lui naturelle, il était avec son Père dans l'union la plus intime, il l'égalait au degré suprême.
Cependant qu'a-t-il fait ? « Il s'est anéanti lui-même, continue l'Apôtre, en prenant une nature d'esclave ; et devenu semblable aux hommes, reconnu pour homme dans son extérieur, il s'est abaissé en se faisant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix ». Ce n'était pas assez de dire jusqu'à la mort, saint Paul indique encore le genre de mort. Pourquoi l'indiquer ? Le voici. Beaucoup sont prêts à la mort ; beaucoup disent : Je ne crains pas de mourir ; je voudrais seulement expirer dans mon lit, entouré de mes fils, de mes petits-fils et des larmes de mon épouse. Ce langage semble ne pas repousser la mort ; mais s'ils choisissent un genre de mort spécial, c'est qu'ils éprouvent une peur qui les tourmente. Le Sauveur aussi a choisi sa mort, mais la plus horrible de toutes. Au lieu que les hommes cherchent la mort la plus douce, il a cherché, lui, la mort la plus cruelle, celle que tous les Juifs avaient en exécration. Il n'a pas craint d'être conduit à la mort par de fausses dépositions et par sentence judiciaire, lui qui viendra juger les vivants et les morts : il n'a pas craint de mourir au milieu des ignominies de la croix, afin de délivrer tous les croyants de toute ignominie. Voilà pourquoi « il s'est fait obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ». Par nature néanmoins il est l'égal de Dieu : fort de la puissance de la suprême majesté, il est devenu faible par compassion pour l'humanité ; fort pour tout créer, il est devenu faible pour tout restaurer.
4. Revenons à ce qui est dit dans saint Jean « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père ; car mon, Père est plus grand que moi ». Où est donc l'égalité dont parle l'Apôtre, dont parle le Seigneur même, soit en disant : « Mon Père et moi nous sommes un » ; soit en disant encore et ailleurs : « Qui me voit, voit aussi mon Père ? » Comment expliquer ces mots : « Car mon Père est plus grand que moi ? » — Autant que le Seigneur daigne me le montrer, mes frères, ces paroles sont tout à la fois un reproche et une consolation. Les disciples étaient comme fixés dans l'humanité du Sauveur, et ils ne pouvaient penser à sa divinité. Pour qu'ils vissent Dieu en lui ; il fallait éloigner l'humanité d'eux et de leurs regards, afin que rompant la familiarité qu'ils avaient avec l'humanité visible, ils apprissent, au moins en son absence, à s'occuper dé la divinité. Voilà pourquoi il leur dit : « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père ». — Pourquoi nous en réjouir ? — Parce qu'en me voyant aller à lui, vous pourrez me considérer comme étant son égal. C'est pourquoi je vous rappelle qu' « il est plus grand que moi ». Oui, tant que vous me voyez dans mon corps, mon Père est sous ce rapport plus grand que moi. —Avez-vous compris ? N'oubliez pas que les Apôtres ne savaient guère penser qu'à l'humanité du Sauveur.
En considération de ceux de nos frères dont l'esprit est moins vif, je vais m'expliquer plus clairement. Que ceux qui ont compris supportent leur lenteur et imitent « ce Seigneur qui s'est humilié, quand il avait la nature de Dieu, et qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort ».
« Si vous m'aimiez » ; que veulent dire ces mots ? « Si vous m'aimiez ; vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père. — Si vous m'aimiez », ne signifie-t-il donc pas : Vous ne m'aimez point ? Mais alors qu'aimez-vous ? La chair que vous voyez et que, pour ce motif, vous, ne voulez pas perdre de vue. Mais « si vous m'aimiez », moi, moi-même qui suis le Verbe existant dès le principe, existant en Dieu et Dieu même, comme le dit encore saint Jean ; « si donc vous m'aimiez » en tant que je suis le Créateur de toutes choses, « vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père ». Pourquoi ? « Parce que mon Père est plus grand que moi ». Tant que vous me voyez sur la terre, mon Père est à vos yeux plus grand que moi. Je veux donc me dérober à vos regards, soustraire à votre vue cette chair mortelle que j'ai prise pour partager votre mortalité, vous empêcher de voir ce vêtement dont je me suis couvert par humilité, mais en l'élevant au ciel pour vous montrer ce que vous devez espérer. Le Sauveur effectivement n'a point laissé ici la tunique dont il a voulu s'y revêtir. Eh ! s'il l'y avait laissée, qui espérerait la résurrection de la chair ? Aujourd'hui même qu'elle est montée au ciel avec lui, il y a des hommes qui doutent encore de cette résurrection. Comment ! si Dieu est ressuscité ; il ne ressusciterait pas l'homme ? Qu'on, ne l'oublie pas, c'est par compassion que Dieu a pris un corps, tandis que le corps fait partie de la nature humaine. Nonobstant, Dieu a repris ce corps, il a confirmé ses disciples dans cette croyance, puis il l'a porté au ciel. Une fois donc ce corps sacré soustrait à leurs regarde, ils n'ont plus vu l'homme dans le Seigneur. Ce qui pouvait rester dans leurs cœurs d'affection charnelle s'est senti attristé. Mais ils se sont réunis et se sont mis à prier.
Jésus, dix jours après, devait leur envoyer le Saint-Esprit, afin que le Saint-Esprit les embrasât d'un amour tout spirituel en les délivrant de leurs regrets trop charnels. Ainsi leur apprenait-il alors à considérer le Christ comme étant le Verbe de Dieu, Dieu en Dieu et le Créateur de toutes choses ; ce qu'ils n'au raient pu saisir tant que l'objet de leur amour trop sensible n'aurait point disparu de leurs yeux. Pour ce motif donc le Sauveur disait : « Si vous m'aimiez ; vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, car mon Père à plus grand que moi ». Il est au-dessus de moi, considéré comme homme ; comme Dieu, il est mon égal ; égal par nature et supérieur si on a égard seulement à l'humanité à laquelle s'est uni le Fils par miséricorde. Dieu, à la vérité, l'a abaissé, non-seulement au-dessous de lui, mais encore au-dessous des Anges, comme le dit l'Écriture. Il n'est pas toutefois inférieur à son Père vainement croiriez-vous qu'en s'incarnant il a perdu quelque chose de son égalité avec lui, il n'en arien perdu, et en prenant une chair, en s'unissant à l’humanité, il n'a éprouvé aucun changement en lui-même. Quand on se revêt d'un habit, on ne devient point cet habit, on reste intérieurement tout ce que l'on était. Supposé qu'un sénateur prenne un vêtement d'esclave, parce qu'il ne lui serait point permis d'entrer dans an cachot avec son costume de sénateur pour y consoler un prisonnier ; le voilà couvert du vêtement de la prison ; c'est par humanité qu'il se montre sous ces vils lambeaux ; mais son caractère de sénateur ne brille-t-il pas en lui avec d'autant plus d'éclat que par un sentiment de compassion plus vive il s'est plus abaissé ? Ainsi en est-il de Notre-Seigneur : il et toujours Dieu, toujours le Verbe, la Sagesse et la Vertu de Dieu ; toujours occupé à gouverner le ciel, à diriger la terre et à remplir les Anges de bonheur ; tout entier partout, tout entier dans le monde, tout entier dans les prophètes, tout entier dans les patriarches, tout entier dans tous les saints, tout entier dans le sein d'une Vierge pour s'y revêtir de chair, pour s'unir à cette chair comme à une épouse, afin d'en sortir comme un époux du lit nuptial et de se fiancer l'Église comme ce vierge immaculée. C'est ainsi qu'en tant qu'homme il est inférieur à son Père, tout en restant son égal en tant que Dieu.
Ah ! défaites-vous donc de vos désirs trop humains. Il semble que le Seigneur ait dit à ses Apôtres : Vous ne voulez pas me quitter ; tous êtes comme celui qui ne veut pas se séparer de son ami et qui lui dit en quelque verte : Restez avec nous encore un peu de temps, car notre âme se ravive en vous voyant ; mais il vous sera plus avantageux de ne plus voir ce corps et de songer davantage à ma divinité. Je m'éloigne de vous extérieurement ; mais intérieurement je vais vous remplir. Est-ce comme ayant un corps et avec son corps que le Christ entre dans le cœur ? C'est par sa divinité qu'il occupe le cœur ; c'est par son corps qu'il parle aux yeux et aux oreilles pour aller au cœur. Il est au dedans de nous pour nous convertir sincèrement à lui, pour nous donner sa vie et nous modeler sur lui, car il est le modèle incréé et universel.
5. Si donc il a vécu avec ses : disciples quarante jours après sa résurrection, ce n'est pas mus motif. Vingt, trente jours lui auraient suffi peut-être ; mais quarante jours figurent le cours entier de ce monde, nous l'avons montré quelquefois, parce qu'ils sont le pro duit de dix multiplié par quatre. Je ne ferai que vous le rappeler, puisque vous m'avez entendu.
Le nombre dix, denarius, symbolise la sagesse dans sa plénitude. Mais cette sagesse est prêchée aux quatre parties du monde, partout l'univers. De plus le temps est divisé en quatre parties ; car il y a quatre saisons dans l'année, comme il y a dans le monde les quatre points cardinaux. Multipliez maintenant dix par quatre, voilà quarante. Aussi bien est-ce durant quarante jours que le Seigneur a jeûné, pour nous montrer que les fidèles doivent éviter toute espèce de corruption, pendant tout le temps qu'ils passent en cette vie. Pendant quarante jours encore a duré le jeûne d'Elie, le représentant des prophètes, pour montrer aussi qu'ils enseignent le même devoir. Quarante jours aussi a jeûné Moïse, en qui se personnifiait la loi, pour rappeler également que la loi trace la même obligation. La marche du peuple d'Israël dans le déserta duré quarante ans. L'arche ou l'Église a flotté quarante jours sur les flots du déluge. Elle était formée de bois incorruptible ; ce sont les âmes des saints et des justes. Elle renfermait des animaux purs et impurs ; c'est que durant toute cette vie et pendant que l'Église se purifie dans les eaux du baptême comme dans les eaux du déluge, il est impossible qu'il n'y ait en elle des bons et des méchants. C'est donc pour cela que l'arche contenait des animaux purs et des animaux impurs ; mais une fois sorti de l'arche, Moïse n'offrit en sacrifice à Dieu que des animaux purs ; ce qui doit nous faire entendre que si dans l'arche mystérieuse il y a maintenant des méchants mêlés aux bons, Dieu n'acceptera, après le déluge, que ceux qui se seront purifiés.
Considérez donc, mes frères, tout le temps actuel comme une période de quarante jours. Durant tout le temps que nous passons ici-bas, l'arche est battue par les flots du déluge ; elle semble voguer sur les eaux où elle a vogué quarante jours, pendant tout le temps qu'il y a des chrétiens pour recevoir le baptême et se purifier. Or, en demeurant avec ses disciples l'espace de quarante jours, le Seigneur a daigné nous faire entendre que durant toute cette vie la foi à son incarnation est nécessaire à tous, à tous à cause de leur faiblesse. Si l'œil avait pu voir ici le Verbe qui était au commencement », le voir, le saisir, l'embrasser, jouir de lui, il n'eût pas été besoin que ce Verbe se fit chair et habitât parmi nous ; mais la poussière de l'iniquité s'étant répandue dans l'œil du cœur pour le fermer, l'empêcher de saisir le Verbe, de jouir de lui et conséquemment de le connaître ; il a daigné se faire homme afin de purifier cet œil qui ne saurait le contempler aujourd'hui : L'incarnation du Christ est ainsi nécessaire aux fidèles durant cette vie, afin de les élever jusqu'à Dieu ; et il n'en sera pas ainsi lorsque nous contemplerons, ce Verbe dans sa gloire. Si donc il a vécu dans son corps quarante jours après sa résurrection, c'est qu'il fallait nous apprendre que la foi à son incarnation est nécessaire durant tout le temps que l'arche sacrée flotte en cette vie comme sur les eaux du déluge.
Voici toute ma pensée, mes frères : Croyez-en Jésus-Christ, le Fils de la Vierge Marie ; croyez qu'après avoir été crucifié il s'est rendu la vie. Quel besoin de le questionner après la vie présente ? La foi nous a tout appris, elle nous rend sûrs de tout ; son enseignement est indispensable à notre faiblesse. Représentez-vous donc l'affection de cette poule mystérieuse qui abrite nos défaillances, comme la monture sur laquelle a été placé, par le compatissant voyageur, le malade meurtri. Où ce voyageur a-t-il placé le malade ? Sur sa monture. La monture du Seigneur est sa propre chair. Une fois ce siècle écoulé, que te sera-t-il dit ? Puisque tu as cru comme il fallait l'incarnation du Christ, jouis maintenant de la majesté et de la divinité du Christ. Quand tu étais faible je devais pour toi être faible ; maintenant que tu es fort tu auras besoin de nie voir dans ma force.
6. Aussi bien dois-tu à ton tour quitter ta faiblesse, ainsi que te l'a dit l'Apôtre en ces termes : « Il faut que corruptible ce corps se revête d'incorruptibilité, et que mortel il se revête d'immortalité. Car ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu ». Pourquoi ne le posséderont-ils point ? Est-ce que la chair ne ressuscitera pas ? Loin d'ici cette idée ; elle ressuscitera, mais qu'arrive-t-il ? Elle est changée, elle devient un corps tout céleste, tout angélique. Les anges ont-ils donc un corps de chair ? Mais distinguons. La chair qui ressuscitera sera cette chair qu'oc ensevelit, qui meurt ; cette chair que l'on voit, que l'on touche, qui a besoin, pour s'entretenir, de manger et de boire ; qui est malade, en proie à bien des souffrances ; oui, c'est elle qui doit ressusciter pour l'éternel supplice des méchants et pour se transformer dans les bons. Et une fois transformée ? Ce sera un corps céleste, et non plus une chair mortelle ; car « il faut que corruptible ce corps revête l'incorruptibilité et que mortel il revête l'immortalité ». On s'étonne que Dieu fasse ; de cette chair un corps céleste, quand il a fait tout de rien ? Quand il vivait ici-bas, le Seigneur a changé l'eau en vin, et on s'étonnait qu'il pût changer la chair en corps céleste ? Ne doutez donc pas que Dieu en soit capable. Avant d'avoir reçu l'existence, les Anges n'étaient rien ; c'est à la Majesté suprême qu'ils doivent d'être ce qu'ils sont. Quoi ! Celui qui a pu te former quand tu n'étais pas, ne pourrait te rendre ce que tu étais, ni glorifier ta foi par égard pour son incarnation même ?
Aussi, lorsque ce monde aura passé pour nous, se réalisera cette parole de saint Jean : « Mes bien-aimés, nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne paraît pas encore ; nous savons seulement que quand le Seigneur apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est ». Préparez-vous à jouir de cette vue ; et en attendant, croyez au Christ incarné et croyez-y sans redouter d'être dupes de la moindre erreur. La vérité ne ment jamais ; eh ! si elle mentait, près de qui irions-nous prendre conseil ? Que ferions-nous ? À qui aurions-nous fui ? C'est donc la Vérité même, le Verbe véritable, la véritable Sagesse, la véritable Vertu de Dieu ; c'est « le Verbe qui s'est fait chair », chair véritable. « Touchez et ? voyez, dit-il lui-même, car un esprit n'a ni os ni nerfs comme vous m'en voyez ». Tout en lui était vrai, les os, les nerfs, les cicatrices, tout ce qu'on touchait et tout ce que révélait l'intelligence. — Si on touchait en lui l'humanité on y découvrait la divinité ; si on touchait la : chair, on sentait la sagesse ; si on touchait la faiblesse, on adorait la puissance ; tout était vrai : Ensuite pourtant sa chair est montée au ciel ; mais il est notre Chef et ses membres le suivront. Pourquoi ? C'est que ces membres ont besoin de s'endormir pour quelque temps, afin de ressusciter tous ensemble au moment fixé. Si le Seigneur aussi n'avait voulu ressusciter qu'à cette époque, en qui croirions-nous ? Quand donc il a voulu offrir à Dieu dans sa personne les prémices de ceux qui dorment, c'était pour que la vue de ce qu'il a reçu te fît compter sur ce qui t'est promis. Le peuple entier dé Dieu sera par conséquent alors égal et associé aux anges. Ah ! mes frères, que nul ne s'avise de vous dire : Ces insensés de chrétiens croient la résurrection de la chair ; mais qui ressuscite ? qui est ressuscité ? qui est revenu des enfers pour vous dire ce qui s'y passe ? C'est le Christ qui en est revenu. Ô malheureux, ô pervers, ô inexplicable cœur humain ! Si un aïeul ressuscitait, on le croirait ; le Seigneur du monde est ressuscité, et on refuse de le croire !
7. Ainsi donc, mes frères, attachez-vous à la foi véritable, pure, catholique. Le Fils est égal au Père ; au Père est égal aussi le Don de Dieu, l'Esprit-Saint ; voilà pourquoi le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu ; ils ne sont pas élevés graduellement au-dessus l'un de l'autre, ils sont unis par une même majesté et ne sont qu'un seul Dieu. Pour nous cependant, le Fils, « le Verbe, s'est fait chair et il a habité parmi nous ». Mais, « il n'a pas cru usurper en se faisant égal à Dieu ; au contraire il s'est ; humilié en prenant une nature d'esclave, et par son extérieur il a été reconnu pour homme ».
Voulez-vous vous convaincre encore, mes frères, qu'il y a dans la sainte Trinité égalité véritable, et que c'est uniquement en vue de son incarnation que le Seigneur a dit : « Mon Père est plus grand que moi ? » Pourquoi n'est-il dit nulle part de l'Esprit-Saint qu'il est inférieur au Père, sinon parce qu'il ne s'est point incarné ? Réfléchissez à cela, sondez toutes les Écritures, déroulez-en toutes les pages, lisez-en tous les versets, jamais vous n'y découvrirez que le Saint-Esprit soit au-dessous de Dieu. Si donc il y est dit que le Fils est au-dessous du Père, c'est que pour l'amour de nous il s'est amoindri, amoindri pour nous grandir.

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