Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

PREMIER SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
Des trois sortes de gens qui rendent hommage à Jésus-Christ.
1. Ce n'est pas sans raison que l'Église, qui est animée en même temps de l'esprit de son époux et de Dieu, a, par un rapprochement aussi nouveau qu'étonnant, placé aujourd'hui la lecture de la passion de notre Seigneur avec la procession des rameaux ; car si la procession a ses chants de triomphe, la passion a ses gémissements et ses larmes. Or, puisque nous nous devons également aux sages et aux insensés, voyons quel fruit les uns et les autres peuvent recueillir de cette coïncidence. Et d'abord qu'enseigne-t-elle aux gens du monde, car ce n'est point l'esprit mais l'animal qui vient au premier rang (Cor. XV, 46) ? Que l'âme mondaine remarque donc et se pénètre bien de ceci, c'est que la joie finit toujours par laisser la place à la tristesse. Voilà pourquoi celui qui, pour le reste, a voulu commencer par agir avant d'enseigner (Act. I, 1), etc., prêcher d'exemples, avant de le faire de bouche, a montré clairement à tous les yeux, dans sa personne, lorsqu'il se fut fait chair, ce qu'il avait longtemps d'avance annoncé par son Prophète en ces termes : « Toute chair n'est que de l'herbe et toute sa gloire est semblable à l'éclat de la fleur des champs (Isa. XI., 6). » Si donc il a voulu entrer en triomphe à Jérusalem, c'est parce qu'il savait que le jour des ignominies de la passion approchait pour lui. Quel homme, maintenant, osera faire quelque fond sur la gloire temporelle si inconstante, quand il verra, pour celui même qui n'a point fait le péché, pour le créateur des temps, et l'artisan de l'univers, de si profondes humiliations succéder à de si grands honneurs ; le Christ successivement mis à l'épreuve des outrages et des mauvais tourments, et finalement placé au rang des scélérats, dans la même ville, et dans le même temps où il avait reçu des honneurs divins, et par le même peuple qui l'avait accompagné en chantant les louanges ? Telle est la fin de toute joie qui passe, tel est le fruit de la gloire temporelle. Aussi le Prophète demande-t-il dans une prière pleine de prudence, que sa gloire chante les louanges du Seigneur sans qu'il ait ensuite à ressentir les poignantes atteintes des revers (Psal. XXIX, 13). C'est-à-dire, qu'il ait son cortège de gloire sans connaître ensuite les humiliations de la passion.
2. Mais à vous, mes bien-aimés, je veux parler de choses spirituelles comme à des hommes spirituels eux-mêmes, et montrer, dans la procession, la gloire de la céleste patrie, et, dans la passion, la voie qui y conduit. En effet, dans la procession vous vous êtes représenté en esprit, dans quels transports de joie et d'allégresse, nous nous sentirons un jour enlevés dans les airs au devant de Jésus-Christ ; vous avez senti votre cœur enflammé du désir de voir le jour où le Christ Notre-Seigneur et votre chef sera reçu avec tous ses membres, dans la céleste Jérusalem, triomphant et victorieux, aux applaudissements, non plus de ses compatriotes de la terre, mais des troupes angéliques et des peuples des deux Testaments qui s'écrieront ensemble : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (Matt. XXI, 9) : » Vous vous êtes, dis-je, représenté dans la procession le but de notre voyage, je veux vous montrer maintenant dans la passion, la honte qui conduit à ce terme. En effet la voie de la vie se trouve dans les tribulations présentes, c'est là qu'est la voie de la gloire et de la patrie, la voie qui conduit au royaume, selon ce que dit le bon larron du haut de la croix, quand il s'écrie : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez arrivé dans votre royaume (Luc. XXIII, 42). » Il voyait sur la route de son empire celui qu'il priait de se souvenir de lui quand il y serait arrivé, et il y arriva lui-même en effet ; mais vous voulez savoir combien courte est la voie qui y mène, rappelez-vous qu'il mérita d'y entrer le même jour avec le Seigneur. Ce qui rend facile à supporter les épreuves de la passion, c'est la gloire du triomphe, car il n'y a plus rien de difficile pour celui que l'amour inspire.
3. Ne vous étonnez point si je dis que la procession de ce jour est une image du ciel, puisque c'est le seul même Dieu qui est reçu dans l'une et dans l'autre, bien que d'une manière bien différente pour les uns et pour les autres. En effet, dans le cortège de la terre, c'est monté sur un animal sans raison que le Christ s'avance, dans celui du ciel, au contraire, il doit encore se trouver une bête de somme, mais celle-là sera une bête raisonnable, car il est dit : « Vous sauverez Seigneur les bêtes et les hommes (Psal. XXXV, 7), » ce qui se rapporte parfaitement à cette autre parole du même prophète : « Je me suis trouvé devant vous comme une bête de somme, » or, voyez à ce qui suit, s'il ne parlait point d'un cortège, « vous m'avez tenu de la main droite, continue-t-il, vous m'avez conduit au gré de votre volonté, et vous m'avez comblé de gloire en me recevant (Psal. LXXII, 23). » Bien plus, le petit ânon lui-même ne fera point non plus défaut dans ce cortège, car n'en déplaise à l'hérésie (L'hérésie des Henriciens dont il est parlé dans la lettre deus cent quarante et unième. Elle fut embrassée par quelques habitants de Cologne. Saint Bernard la réfute dans ses sermons soixante-cinquième et soixante-sixième sue le Cantique des cantiques.) qui veut éloigner les petits enfants en les excluant du baptême, celui qui s'est fait tout petit enfant et qui a commencé par appeler à lui d'abord une troupe d'enfants, je veux parler des saints Innocents, n'exclues point aujourd'hui les enfants de la grâce, car il n'y a rien d'inconvenant pour sa bonté ni de difficile pour sa majesté, à suppléer en eux, par la grâce, au défaut de la nature. Dans ce cortège ce ne sont plus des branches d'arbres ni de pauvres vêtements que le flot populaire étendra sous ses pieds, mais les saints animaux de l'Écriture abaisseront leurs ailes, les vingt-quatre vieillards déposeront leurs couronnes au pied du trône de l'Agneau, et toutes les puissances angéliques lui rapporteront et lui rendront tout ce qu'elles ont de gloire et d'éclat.
4. Mais puisque j'en suis venu à vous parler de la monture du Christ, des vêtements de la foule, et des branches d'arbres jetées sous ses pas, il faut remarquer que, dans cette marche triomphale, le Sauveur reçut trois sortes d'hommages, il reçoit le premier de sa monture, le second de ceux qui étendent leurs vêtements le long de la route, et le troisième de ceux qui coupent des branches d'arbres pour les jeter à ses pieds. Est-ce que le reste des assistants ne contribue point à l'éclat du triomphe, en offrant ce qu'ils ont à leur disposition et ne rendent pas avec bonheur hommage à Notre-Seigneur ? N'y a-t-il que la bête de somme qui se plie à son service ? Répondrai-je à cette question pour vous donner une consolation, où bien garderai-je le silence de peur de vous exposer à des sentiments d'orgueil ? N'êtes-vous point la monture sur laquelle le Sauveur s'avance, vous qui, selon le précepte de l'Apôtre, glorifiez et portez Dieu dans votre corps (I Cor. VI, 20) ? Les hommes du monde ne mettent, en effet, au service du Seigneur, que les biens de la fortune, non pas leur propre corps ; seulement ce qui touche le corps et les biens qui lui sont nécessaires, voilà ce qu'ils offrent à Dieu, quant ils font l'aumône. Quant à nos prélats ils ne font eux aussi que couper des branches aux barres, lorsque, par exemple, ils nous prêchent la foi et l'obéissance d'Abraham, la chasteté de Joseph, la douceur de Moïse, et les vertus des autres saints. Ils puisent, il est vrai, à pleines mains, dans de riches trésors, mais il leur a été dit de donner pour rien ce qu'ils ont reçu gratis. Cependant, si chacun d'eux est fidèle dans son ministère, il se trouve dans le cortège du Sauveur, et entre, avec lui, dans la sainte cité. Le Prophète avait prévu qu'il y en aurait trois de sauvés, c'est Noé d'abord qui a coupé des branches d'arbres pour la construction de l'arche, puis Daniel qui est devenu, par la vile nourriture dont il se contenta et le travail de la pénitence, comme la monture qui porte le Sauveur, et enfin ce saint homme Job qui fait usage des biens de ce monde et recouvre les membres glacés des pauvres de la toison de ses brebis. Mais dans ce cortège ; quel est celui qui approche le plus de Jésus ? De ces trois sortes de gens, quels sont ceux qui sont le plus près du salut ? C'est, je pense, ce qu'il ne vous est pas bien difficile de décider.


DEUXIÈME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
Sur la passion, sur la procession et sur les quatre ordres qui s'y remarquent.
1. Je vous parlerai aujourd'hui moins longuement que de coutume, à cause du peu de temps dont je dispose pour cela, car, si la procession, que nous allons faire dans un instant, nous donne une ample matière à bien des réflexions, elle nous empêche, en même temps, de vous les exposer avec étendue. Oui, nous, allons faire une procession solennelle, et, peu de temps après, nous lirons l'histoire de la passion. Pourquoi la réunion de ces deux choses en un jour, et quelle fut la pensée de nos pères, en faisant suivre la procession de la lecture de la passion ? Pour ce qui est de la procession il était juste de la faire aujourd'hui, puisque c'est à pareil jour qu'elle eut lieu la première fois ; mais pourquoi l'a-t-on fait suivre de la passion qui n'arriva que six jours après ? C'est avec infiniment de raison que la passion se trouve réunie à la procession, afin que nous apprenions par là à ne faire aucun fonds sur les joies de ce monde, et que nous sachions bien que nos joies d'ici-bas cèdent vite la place à la tristesse. Ne soyons donc point assez insensés pour nous laisser frapper à mort par notre propre prospérité, et, aux jours du bonheur, rappelons-nous qu'ils seront suivis de jours mauvais ; car, pour les hommes spirituels, ainsi que pour les charnels, ce monde est un mélange de biens et de maux. En effet, ne voyons-nous pas que ; pour les gens du monde, si quelquefois les choses arrivent selon qu'ils le désirent, souvent aussi, il en est autrement ; de même pour les hommes spirituels tout n'est pas tristesse, il y a bien aussi quelquefois pour eux des moments de bonheur, leurs jours se composent aussi comme ceux de la Genèse d'un soir et d'un matin, et ces paroles de Job : « Vous visitez l'homme le matin et aussitôt après vous le mettez à l'épreuve (Job. VII, 18), » se trouvent vraies particulièrement entendues du temps présent, je devrais plutôt dire du temps qui passe et s'écoule.
2. D'ailleurs, à peine le siècle présent sera-t-il écoulé tout à fait, qu'il sera suivi de deux siècles bien distincts fun de l'autre ; car dans l'un il n'y aura que pleurs, et que grincements de dents, et, dans l'autre, que des actions de grâce et des chants de triomphe. « Car Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et il n'y aura plus de mort à craindre pour eux. Il n'y aura plus non plus ni pleurs, ni cri, ni afflictions parce que le premier état sera passé (Apoc. XXI, 4). » Mais en attendant qu'il en soit ainsi, de même que ceux qui aiment ce monde, souffrent bien souvent encore une foule de choses, ainsi tout ne réussit pas non plus en ce monde, au gré des serviteurs de Dieu. Mais aux jours mauvais, ils se souviennent des jours meilleurs pour relever leur courage et pour ne point perdre patience comme le fit celui dont parle le Prophète en ce termes : « Il vous louera quand vous lui, ferez du bien (Psal. XLVIII,19). » Mais aux jours meilleurs ils n'oublieront pas non plus les jours mauvais, ils ne s'élèveront point dans leurs pensées et ne diront point au sein de leur abondance : notre état est assuré pour toujours. De même que l'excès de la prospérité temporelle tue l'homme insensé dans le monde, ainsi dans la vie spirituelle l'excès chi bonheur tue aussi l'âme ignorante et par conséquent peu spirituelle. Quant à l'homme vraiment spirituel, il juge ; tout avec discernement. Mais d'où vient que la prospérité tue l'homme, l'homme insensé (Prov. 1, 32) ? L'Ecclésiaste nous l'apprend en ces termes : « Le cœur des sages est volontiers où se trouve la tristesse, et celui des insensés, où se trouve la joie (Eccl. VII, 5). » Aussi avait-il dit auparavant, avec raison : « Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu'à une maison de festin (Ibid). » Car si l'adversité brise bien des cœurs, la prospérité en remplit beaucoup plus d'orgueil selon ce qui est écrit : « Il y en a dix mille qui tomberont à votre côté gauche (Psal. XC, 7), » le côté de l'adversité, « et dix-mille, » c'est-à-dire beaucoup plus « à votre droite, » qui est le côté de la prospérité. Mais comme il y a du danger de l'un et de l'autre côté, le sage prie le Seigneur en ces termes : « Ne me donnez, Seigneur, ni la pauvreté ni les richesses (Prov. XXX, 8), » de peur que les unes ne me fassent lever orgueilleusement la tête, et que l'autre n'accable ma faiblesse.
3. Voilà pourquoi aussi le seigneur a voulu nous donner, en même temps, une leçon de patience dans la passion et d'humilité dans la procession. Dans l'une, il paraît comme un agneau qu'on mène à la boucherie, ou qui se trouve entre les mains du tondeur, et n'ouvre point la bouche. En effet, tandis qu'on le chargeait de coups, non-seulement il ne faisait point entendre de menaces, mais même il n'ouvrait la bouche que pour articuler ces paroles : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (Luc. XVIII, 34). » Mais dans son cortège triomphal, que voyons-nous ? Pendant que les habitants de la ville se préparaient à voler à sa rencontre, lui n'ignorait point ce qu'il y avait de caché au fond de leurs cœurs. Voilà pourquoi il se présente à eux monté, non dans un char ou sur des chevaux aux freins d'argent et aux harnais semés de clous d'or, mais il vient humblement assis sur un modeste ânon que ses apôtres avaient couvert de leurs vêtements, et je ne crois pas que ces vêtements fussent les plus précieux de la contrée.
4. Mais pourquoi voulut-il paraître dans ce cortège, puisqu'il prévoyait qu'il allait sitôt être suivi de la passion ? Peut-être bien ne fût-ce que pour que sa passion lui parût plus amère, venant sitôt après son entrée triomphale : car à peine s'était-il écoulé quelques jours, qu'il se vit attaché à la croix, par les mémés hommes qui l'avaient acclamé, dans le même temps et au même endroit où ils l'avaient applaudi. Quelle différence entre ces cris : « Otez-le, faites-le disparaître de devant nos yeux, crucifiez-le (Joann. XIX, 15) ! » Et ceux-ci : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ; hosanna au plus haut des cieux (Matt. XXI, 9) ! » Entre ces paroles : « Roi d'Israël (Joann. XII, 13) ! » Et celles-ci : « Nous n'avons point d'autre roi que César (Joann. XIV, 15) ! » Qu'il y a loin de ces rameaux verdoyants au bois de la croix, de ces fleurs à ces épines ! On s'était dépouillé de ses vêtements pour les, étendre sur ses pas, et voilà qu'on lui arrache les siens et qu'on les tire au sort. Oh ! malheur à toi, péché amer ! car, c'est pour t'expier qu'il lui a fallu s'abreuver de tant d'amertumes.
5. Mais pour en revenir au cortège triomphal du Sauveur, il me semble y reconnaître quatre ordres différents ; peut-être ne nous sera-t-il point impossible de les retrouver dans la procession d'aujourd'hui. En effet, il y en avait qui marchaient en avant et préparaient la voie, ils représentent ceux qui préparent aussi les voies au Seigneur dans vos âmes, ceux qui vous conduisent et qui dirigent vos pas dans les sentiers de la paix. Il y en avait aussi qui marchaient derrière ; ils sont l'image de ceux qui, pénétrés de leur ignorance, suivent dévotement ceux qui les précèdent, et s'attachent aux pas de ceux qui marchent devant eux. J'y vois également les disciples du Sauveur qui étaient, comme les gens de sa maison, les serviteurs attachés à sa personne. Ce sont, ceux qui ont choisi la meilleure part, ceux qui, dans le cloître, ne vivent que pour Dieu, et qui, toujours attachés à Dieu, ne voient que son bon plaisir. Mais je vois aussi dans le cortège la bête de somme sur laquelle le Sauveur était monté. Or, il ne s'est pas trouvé dans le cortège beaucoup d'êtres de cette sorte, il ne le fallait pas non plus, car ils servent moins à la beauté du cortège qu'à porter des fardeaux, et leur multitude n'ajoute rien à l'éclat du triomphe. En effet, ils ne savent faire retentir d'agréables accents, et leur voix n'a que des sons discordants à faire entendre. Avec eux, il faut user constamment de la verge et de l'éperon. Pourtant le Seigneur ne les délaissera pas tout à fait, s'ils veulent souffrir la discipline. C'est à cet ordre d'êtres qu'il est dit en effet : « Servez le Seigneur dans un sentiment de crainte, (Psal. II, 11). » Et encore : « Embrassez étroitement la discipline, de peur qu'enfin le Seigneur ne se mette en colère (Ibid. 12). » En effet, si cette bête de somme se refuse à porter le fardeau, à quoi peut-elle s'attendre, sinon à être repoussée par son maître avec indignation. Alors, s'écartant de la voie, elle ira se jeter sur les ronces et les chardons du chemin, plantes qui, précisément étouffent la parole de Dieu, et qui ne sont autres que les richesses de la terre et, les voluptés charnelles.
6. S'il y en a ici à qui l'ordre pèse lourdement, et pour qui tout, est un pesant fardeau, qu'il faille constamment exciter de l'éperon et presser du fouet, nous les conjurons de faire leurs efforts pour se métamorphoser, s'il est possible, de bêtes de somme en hommes, afin de pouvoir se mêler à la troupe de ceux qui précédent, qui entourent ou qui suivent le Christ. S'ils ne le font point, je les supplie de se tenir du moins patiemment à leur place et de supporter avec résignation ce qu'on fait pour les sauver, quand même ils ne le trouveraient point agréable, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur d'abaisser enfin les yeux sur leur humilité, et de les conduire à quelque chose de mieux que ce qu'ils ont. Voulez-vous, mes frères, que j'essaie de consoler notre, bête de somme ? Nous n'ignorons point qu'elle ne sait pas chanter, et qu'elle ne saurait dire : « Votre loi toute de justice était le sujet habituel de nos chants dans le lieu de notre exil (Psal. CXVIII, 54). Pourtant, elle a un avantage sur, le reste de la foule, c'est que nul n'est aussi près qu'elle du Seigneur ; car, ceux-mêmes qui marchent, à ses côtés, sont moins près de celui qu'elle porte sur son dos qu'elle ne l'est elle-même. Aussi le Prophète a-t-il dit : « Le Seigneur est proche de ceux qui sont dans l'affliction (Psal. XXXIII, 19). » C'est que, en effet, une mère prend plus souvent dans ses bras, (enfant qu'elle voit malade, et le serre plus étroitement contre son sein. Que personne donc ne maltraite et ne méprise ceux qui voudront être la monture du Christ, car quiconque sera pour ces petits-là, une cause de scandale, offensera celui même qui se plaît à les serrer dans les bras de sa miséricorde, jusqu'à ce qu'ils aient repris quelques forces. Voilà pourquoi le bienheureux Benoît nous recommande de supporter avec beaucoup de patience les infirmités morales (S. Bened. Regul. ; C. LXXII).
7. Il y a donc quatre ordres différents d'assistants, datas le cortège du Seigneur. Il y a ceux qui unissent la bonté à la prudence, et ceux qui unissent la simplicité à la bonté ; les premiers marchent en avant, les seconds se contentent de suivre. J'ai dit, ceux qui unissent la bonté à la prudence, car il y en a qui ne sont que prudents sans être bons, et ceux-là sont mauvais selon ce mot du Prophète : « Ils sont prudents pour le mal (Jerem. IV, 22). » Quant à ceux qui sont simples sans être bons en même temps, ce sont des sots ; or il n'y a place dans le cortège du Sauveur, ni pour les méchants, ni pour les sots. Quant à ceux qui sont à ses côtés, ce sont les contemplatifs ; enfin ceux qui le portent comme un, fardeau qui les accable, ce sont ceux qui ont le cœur dur et l'âme sans dévotion. Ils sont donc les uns et les autres dans le cortège du Sauveur, et pas un d'entre eux ne voit sa face. En effet, ceux qui vont devant lui sont occupés à lui préparer la voie, c'est-à-dire ont l'œil ouvert avec inquiétude, sur les péchés et sur les tentations des autres. Quant à ceux qui marchent derrière lui, il, est bien évident qu'ils ne sauraient voir son visage ; on peut dire d'eux, comme de Moïse, qu'ils ne le voient que par derrière. Sa monture ne lève jamais non plus les yeux pour le contempler, mais elle s'avance, la tête inclinée vers la terre ; pour ceux qui marchent à ses côtés ils peuvent bien voir sa face de temps en temps, mais, ce n'est qu'en passant et à la dérobée, ils ne la contemplent jamais à leur aise tant que le cortège est en marche. Tous les autres au contraire voient bien mieux son visage, selon ce qui est encore écrit de Moïse, qu'il lui fut donné, de parler face à face avec le Seigneur, tandis que le reste du peuple ne le vit qu'en songe et en visions. Toutefois s'il s'agit de la vision parfaite de Dieu, Moïse lui-même, tant qu'il vécut, ne put en jouir, puisque selon sa propre parole, Dieu même a dit : « Nul homme ne saurait me voir tant qu'il sera en vie (Exod. XXXIII, 20). » Non, dit-il, je ne serai point vu face à face en cette vie ; non, aucun homme ne verra mon visage le long de la route, pendant la marche du cortège. Mais fasse dans sa bonté, celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles et qui doit remettre son royaume entre les mains de Dieu son Père, que nous demeurions dans son cortège toute notre vie, afin que nous méritions d'entrer un jour dans la sainte cité, avec ce grand cortège qui doit l'accompagner lorsque son Père l'accueillera avec tous ceux qui sont à lui, Ainsi soit-il.


TROISIÈME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
Des cinq jours de la marche triomphale, de la cène, de la passion, de la sépulture et de la résurrection.
1. Si Dieu a tout fait et réglé avec nombre, poids et mesure, c'est particulièrement en ce qui a rapport au temps où il s'est montré sur la terre, pour y vivre au milieu des hommes qu'il a réglé tout ce qu'il a fait, dit et souffert parmi eux, de telle sorte qu'il n'y eût pas un moment de sa vie, pas un iota de ce qu'il a dit, qui fût sans une signification sacramentelle et mystérieuse. Toutefois, les jours qu'il a plus particulièrement mis en lumière à nos yeux sont au nombre de cinq, en comptant celui où je vous parle. Ce sont ceux de sa marche triomphale, de la cène, de sa passion, de sa sépulture, et de sa résurrection, jours évidemment remarquables entre tous, et les plus insignes de sa vie entière. Le premier de ces cinq jours où il a daigné recevoir les hommages des hommes et entier, non point à pied, comme il l'avait fait jusqu'à lors, mais monté sur un âne, dans les murs de Jérusalem, au milieu des transports de joie et des chants de triomphe de la population toute entière. Mais cette entrée triomphale fut le prélude de sa passion, car elle ralluma contre lui la haine des princes des prêtres. Nous lisons, il est vrai, dans un autre endroit de l'Évangile, qu'ayant appris que la foule allait venir le prendre pour le faire roi, il s'enfuit pour ne pas être élevé sur le trône (Joan. VI, 15) ; aujourd'hui qu'on ne le recherche plus il se présente de lui-même et veut être accueilli comme Roi d'Israël, et proclamé tel par toutes les bouches, que dis-je, il fait plus encore, car il n'est pas douteux qu'il porta lui-même les Juifs à faire entendre ces acclamations sur son passage. Jésus tient à peu près la même conduite pour sa passion. En effet, tantôt il s'éloigne, et se cache des Juifs, et rie veut plus se montrer en public dans la Judée, parce qu'on cherchait à le faire mourir (Joan. VII, 1), et tantôt lorsqu'il sait que son heure est venue, comme un homme qui est complètement maître de faire ce qu'il veut, il vient de lui-même au devant de la passion. Il convenait, en effet, que nous eussions un pontife, qui fût soumis aux mêmes épreuves que nous en toutes choses, à l'exception du péché (Hebr. IV, 15), et que, comme les autres hommes, il sût à propos se soustraire ou s'exposer aux chances de la prospérité et aux coups de l'adversité, et nous donner, en sa personne, l'exemple salutaire de cette double conduite. En effet, s'il faut souvent, par l'esprit d'humilité, éviter les applaudissements du monde et fuir les prospérités du siècle, il est juste aussi parfois de les accepter, cela peut se trouver dans l'ordre. De même il est quelquefois prudent, selon les temps et les lieux, de fuir la persécution des hommes, et quelquefois nécessaire de la souffrir avec courage.
2. Or, c'est dans ces deux choses, je veux dire dans la prospérité et dans l'adversité, que se résume à peu près toute la vie de l'homme, et c'est dans la pratique de ces quatre alternatives que consiste toute notre vertu. Il convenait donc que celui en qui se trouve la plénitude de la vertu, la pratiquât dans tous ses détails, afin de montrer, à tous les yeux, qu'il savait supporter l'abondance aussi bien que la pénurie. Car, on ne saurait dire que la sagesse de Dieu fût le partage de ceux que tue la prospérité, ni que sa vertu se trouvât parmi ceux que l'adversité abat, attendu qu'il est écrit, que ceux que tue leur prospérité, ce ne sont que les insensés, et que, s'il y en a que l'adversité abat, ce ne peuvent être que les enfants, non pas indistinctement tous les hommes (Prov. I, 32). Mais toutefois, avec quelle modestie voyons-nous qu'il accepte la gloire que les hommes lui décernent ! C'est monté sur un âne qu'il se présente à son triomphe, au lien d'arriver dans un char ou sur un cheval magnifique, et il disait : « Si quelqu'un vous dit quelque chose, dites-lui que le Seigneur en a besoin (Matt. XXI, 3). » Oui, il en a besoin, mais pour de grandes choses, pour notre salait ; car Dieu est venu sur la terre pour sauver en même temps les hommes et les bêtes, par un effet de son immense miséricorde. La grâce et l'honneur qu'il nous a fait là favorise les commencements de notre conversion, et nous permet d'avoir d'abord un fils de celle qui était esclave. Ainsi, celui qui était attaché et ne pouvait ou ne voulait rien faire, s'est vu détaché sur l'ordre du Seigneur, ou plutôt, il s'est vu, sans le vouloir, et sans pouvoir résister, plus étroitement lié par un double lien. Mais, en attendant, il ne sait point se féliciter dans le Seigneur avec une assez grande pureté d'intention. Il est persuadé que ce qu'il fait plait au Seigneur, et il se console dans la pensée que ce qu'il fait le rend, en quelque sorte, son débiteur, et il répète à chaque instant, que le Seigneur a besoin de son service. Mais, avec le temps, il finira certainement par se préoccuper de sa propre dette, il appréhendera de n'être plus digne aux yeux de son Seigneur de lui rendre cet important service, et s'écriera : Hélas ! je ne suis qu'un serviteur inutile, vous n'avez pas besoin de mon service. Mais, quand il en sera venu là, ii se trouvera dans les sentiments d'un amour véritable et fidèle. Dans les sentiments du fils de la femme libre, avec lequel celui de l'esclave ne doit pas partager l'héritage du père. Voilà ce que nous apprend le cortège triomphal du Seigneur en ce jour.
3. Mais, avant la passion, notre affectueux père de famille a soin de donner une réfection à ses héritiers, et, c'est en cela encore, qu'apparaissent la bénignité et l'humanité du Sauveur ; car, comme il avait aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin (Joann. XIII, 1), et leur dit : « J'ai eu le plus grand désir de manger cette pâque avec vous avant (Luc. XXII, 15). » En effet, il était bien nécessaire qu'il eu fût avait demandé qu'il lui fût permis de les passer au moment (Luc, XXII, 31), il fallait donc commencer par les réconforter un peu ; en effet, qu'eussent-ils fait s'ils eussent été tout à fait à jeûn, quand on les voit succomber comme ils le firent, même après avoir pris leur réfection ? C'était beaucoup moins la passion corporelle que la tentation de l'esprit qui le menaçait, puisqu'il devait soutenir seul l'épreuve de la passion jusqu'à ce qu'elle fût terminée, aussi est-ce le cœur bien plus que le corps de ses disciples qu'il fortifia par un peu de nourriture. Il fut, en effet, la seule victime nécessaire, voilà pourquoi il lut la seule immolée, et il n'était pas convenable, pour le Christ, que Pierre, que Jacques et que Jean souffrissent avec lui pour le salut des hommes. Il est vrai qu'il y en a eu deux autres de crucifiés avec lui, mais ce furent deux brigands, afin que nul ne pût soupçonner que le sacrifice du Sauveur fût insuffisant et qu'ils ont pu suppléer ce qui lui manquait, en souffrant avec lui.
4. Mais je me demande quels pains le Sauveur donna à ses apôtres à, la cène. Il me semble qu'il leur en servit cinq. « Ma nourriture, dit-il ; est de faire la volonté de mon Père (Joann. IV, 34) : » C'est là, sans doute, une nourriture, suais ce n'est que la nourriture du cœur. Qu'y a-t-il qui soutienne et fortifie le cœur de l'homme, qui l'affermisse et le sustente dans toutes ses épreuves autant que le peut faire l'accomplissement de la volonté de Dieu, qui est pour l'âme comme l'aliment que l'estomac digère ? Aussi, voyons-nous qu'il n'y a que celui dont le cœur s'est desséché, parce qu'il a oublié de prendre sa nourriture, qui ne sait ni entendre la voix de Dieu qui l'exhorte, ni goûter les consolations de ses promesses divines, ni - se fondre dans les douces larmes de la prière, toutes choses que j'appellerai la nourriture du cœur. Mais au dessus de tout cela, je place la chair même du Seigneur qui est nue véritable nourriture, le vrai pain de vie, le pain même vivant descendu du ciel (Joann. VI, 56). Or, pour peu que vous le vouliez, vous remarquerez facilement qu'aucune de ces différentes nourritures n'a manqué dans la cène du Seigneur. En effet, lorsque les disciples étaient encore à table, Jésus se lève, se ceint les reins d'un linge, prend de l'eau dans un bassin, puis se met à laver et à essuyer les pieds de ses disciples. Assurément, un ne saurait voir là la volonté de la chair et du sang, c'était la volonté du Père et notre sanctification qui commandaient. En effet, le Seigneur lui-même le fait bien comprendre lorsque, en s'adressant à Pierre, il lui dit : « Si je ne te lave les pieds, tu n'auras point de part avec moi (Joann. XIII, 8). » Or, nous savons bien de qui sont ces paroles : « Je ne repousserai point celui qui vient à moi ; car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé (Joann. 37). » Il était convenable, et d'ailleurs, c'était son habitude, qu'il joignit l'exemple au précepte. En parlant alors à ses apôtres, et il le fit plus longuement qu'à l'ordinaire, il s'efforce de les rassurer et de les ranimer, contre sa passion qui est l’imminente, par de nombreuses promesses concernant sa résurrection ; l'envoi du Paraclet, leur confirmation dans le bien, et leur retour final vers lui. Puis après, il se mit en prières, et, répétant jusqu'à trois fois de suite la même chose, il entra en agonie, et alors ou le vit, s'il est permis de parler ainsi, pleurer non-seulement des yeux, mais de tous ses membres, afin de purifier par ses larmes, son corps tout entier, c'est-à-dire l'Église. Car ce qui est du sacrement de son corps et de son sang, il n'y a personne qui ne sache que c'est ce jour-là, que, pour la première fois, nous fut donné en nourriture aussi digne d'admiration qu'unique dans son genre, et que nous avons reçu le précepte de la manger fréquemment désormais.
5. Vient ensuite le jour de la passion, pendant lequel, pour sauver l'homme tout entier, il fit, de toute sa personne, une hostie salutaire, en exposant son corps à toute sorte de supplices et de traitements injustes, et son âme, en deux circonstances différentes, aux souffrances de la compassion humaine ; la première fois, par la vue de la douleur incontestable des saintes femmes, et la seconde, par celle du découragement et de la dispersion de ses disciples. C'est même dans ces quatre souffrances, que consiste la croix du Seigneur, et voilà tout ce qu'endura pour nous celui qui compatit à nos malheurs avec tant du charité. Mais enfin, pour ce qui, est des souffrances de sa passion, elles eurent une fin, comme il le prédit aux saintes femmes, en les consolant, une fin bien prompte, et que vous connaissez, sa sépulture, ou son repos, et sa résurrection. Et nous aussi, mes Frères, si nous avons hâte d'entrer également dans notre repos, nous ne devons point oublier qu'il nous faut d'abord passer par des épreuves nombreuses. Mais, tant que nous serons dans la tribulation, il nous semble que le comble de nos vœux se trouvera pour nous dans le repos après lequel nous soupirons, et que nous n'aurons plus rien, à désirer alors. Mais, hélas ! dans le repus même de la mort, nous ne goûterons pas encore un complet repos, nous serons encore en proie à un désir, à celui de la résurrection éternelle. « Dès lors, est-il dit, ils se reposeront de leurs travaux (Apoc. XIV, 13). » Or, si ceux qui meurent dans le Seigneur se reposent de leurs travaux, ils ne laissent pourtant point encore de pousser des cris vers le Seigneur. Placées sous le trône de Dieu, les âmes de ceux qui ont été mis à mort pour lui, ne cessent de crier vers lui (Apoc. VI, 9), parce que, s'il n'y a plus rien qui les fasse souffrir dans l'état où elles sont, cependant elles ne possèdent pas encore tout, ce qui doit mettre le comble à leur bonheur, et elles ne l'auront que lorsque leur repos sera suivi de la résurrection, et que, à leur sabbat, aura succédé la Pâque.

suivant