QUARANTE-NEUVIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LES RAMEAUX. I.
ANALYSE. — 1. À l'approche de Pâques, il faut se débarrasser de tout sentiment de bain et purifier son cœur, afin de recevoir saintement Jésus-Christ. — 2. Pourquoi l'on porte des rameaux à la main. — 3. Le bien une fois entrepris ; on doit y persévérer courageusement.
1. Mes frères bien-aimés, toutes les fois que vous vous réunissez dans l'église, il est juste que nous fassions retentir à vos oreilles la parole de Dieu ; mais la nécessité de le faire est, en ces jours-ci, plus pressante que jamais. Oui, c'est pour nous un devoir de porter aujourd'hui la parole sainte et d'engager votre fraternité à se débarrasser de tous soins temporels, pour vaquer uniquement à l'accomplissement des préceptes du Seigneur. Nos livres sacrés nous disent, en effet, que vous devez solenniser les jours qui vont s'écouler : et voici de quelle manière il nous faudra les observer : nous aurons soin de n'avoir ni haine ni colère contre aucun de nos frères qui adorent avec nous un seul Dieu, dans la crainte de voir s'appliquer à nous ce passage de l'Écriture : « Quiconque hait son frère est un homicide ». Et si, à la fête de Pâques, nous voulons recevoir le corps du Seigneur, nous tiendrons notre corps et notre âme à l'abri de toute avarice, de toute luxure, de toute colère, de toute haine, de tout discours honteux, de tout péché ; ainsi nous préparerons-nous à recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour notre profit et non à notre détriment ; car l'Apôtre a dit : « Quiconque mange indignement le corps du Seigneur et boit indignement son sang, boit et mange sa propre condamnation ». Vous le savez, mes frères, si l'un d'entre vous devait aujourd'hui recevoir dans sa maison son supérieur temporel, avec quel empressement il se hâterait d'en faire disparaître toutes les saletés, toutes les ordures, toutes les choses inconvenantes, afin qu'à l'arrivée de ce supérieur tout y fût propre et décent. Or, si nous voulons faire à ce supérieur, qui ne peut nous nuire ou nous être utile que pour un temps, la réception digne et révérencieuse dont nous avons parlé, à bien plus forte raison devons-nous prendre de la peine et embellir notre corps et notre âme par la pratique constante des veilles, de la prière et de l'aumône, pour recevoir dans un cœur pur et un corps chaste le corps de Jésus-Christ, notre éternel Seigneur, qui peut, dans le siècle futur, nous être utile ou nuisible d'une manière inimaginable.
2. Enfin, il faut que vous sachiez tous d'où nous vient l'habitude de porter aujourd'hui à notre main des branches d'olivier et des palmes. Cette coutume date certainement des temps antiques. Quand un roi devait aller trouver un autre roi, lorsqu'un grand de la terre se proposait de visiter un puissant personnage, pour traiter avec lui, non de la guerre, mais de la paix, il ordonnait qu'on portât devant lui des, branches d'oliviers. Dans nos livres saints, on désigne cet arbre comme l'emblème de la paix : à la vue dé ces branches, le roi ou le personnage puissant pouvait savoir d'avance que celui qui s'approchait ainsi précédé ne venait point dans des intentions hostiles, mais avec la volonté de faire la paix. Cette coutume avait, parfois encore, une autre cause. Si, après avoir déclaré la guerre à ses ennemis, et avec l'aide miséricordieux du Très-Haut, remporté sur eux la victoire, un roi revenait dans son pays, on portait des palmes devant lui, afin qu'à leur vue on pût comprendre qu'il avait triomphé de tous ses adversaires. C'est pour deux motifs semblables que nous portons aussi, dans nos mains, des rameaux d'oliviers et des palmes. Nous portons des rameaux d'oliviers pour montrer que nous avons la paix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont nous nous préparons à recevoir bientôt le corps. Nous portons aussi des palmes, pour faire voir que nous avons triomphé du diable, à qui nous avons dû livrer une grande bataille pendant ce carême. Chacun de nous, frères bien-aimés, doit soigneusement s'examiner pour savoir s'il a réellement fait la paix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s'il a vraiment remporté là victoire sur le démon, avec qui nous avons dû combattre sérieusement. Celui-là a fait sa paix avec le Sauveur et triomphé du diable, qui, après avoir offensé Dieu dans le cours de cette année, a effacé ses fautes pendant le carême, en priant, en se livrant fréquemment aux veilles, en mortifiant son corps par de longs jeûnes, en donnant aux pauvres les aliments dont il se privait lui-même. Evidemment, le jeûne devient inutile si, avec la valeur de la nourriture dont on se prive, on flatte son propre corps au lieu de subvenir aux besoins des indigents ; car il est de toute justice que les pauvres trouvent leur soulagement corporel dans les épargnes faites sur notre propre entretien. Mais quiconque a, pendant cette quarantaine, souillé son corps du péché de luxure, refusé de donner aux pauvres quelque chose de son bien, entretenu en son cœur le feu de l'envie, négligé de s'adonner aux veilles et à la prière, employé la fraude pour dérober ce qui appartient à autrui, celui-là n'a certainement pas la paix avec Dieu ; il n'a pas, non plus, triomphé du diable, parce qu'il n'a pas mis sa volonté à l'unisson de celle de Dieu et qu'il a, au contraire, courbé la tête en toute circonstance devant l'esprit malin.
3. Mes très-chers frères, si, dès le commencement de cette sainte quarantaine, vous vous êtes adonnés aux bonnes couvres, je vous engage à vous y adonner aujourd'hui avec plus de zèle encore ; ingéniez-vous à obéir à Dieu en toutes choses, car personne ne peut lui plaire, après avoir bien commencé, qu'à la condition de persévérer jusqu'à la fin dans la voie de la vertu où il s'est une fois engagé. Mettez donc toute votre attention et tous vos soins, frères bien-aimés, à jeûner et à faire des aumônes, à vaquer à l'oraison et à toutes sortes de bonnes couvres, à rendre bien vite au prochain ce que, dans un mauvais moment, vous auriez pu lui ravir, imitant en cela l'exemple de Zachée, qui, par amour pour Dieu, rendait au quadruple ce dont il pouvait avoir fait tort aux autres. Au temps voulu, donnez généreusement et de bon cœur la dîme et les prémices, et si quelqu'un vous a offensés, pardonnez-lui sa faute pour l'amour de Dieu ; en agissant ainsi, vous pourrez chanter l'oraison dominicale, non pour votre condamnation, mais pour votre salut. Montrez-vous, autant que possible, riches en toutes sortes de bonnes œuvres ; et, quand viendra la solennité de Pâques, votre corps sera pur, votre âme sera chaste pour recevoir le corps et le sang du Sauveur, et vous mériterez d'entrer dans la gloire éternelle, dont la fête de Pâques est l'emblème. Puissiez-vous recevoir cette grâce de celui qui vit et règne, avec le Père et le Saint Esprit, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
CINQUANTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LES RAMEAUX. II.
ANALYSE. — 1. Les paroles des Prophètes sont celles de l'Esprit-Saint. — 2. Salomon, héraut du Christ. — 3. Salomon, figure du Christ. — 4. Entrée du Christ à Jérusalem. — 5. Le Christ couronné d'un triple diadème. — 6. il faut souffrir avec le Christ pour régner avec lui.
1. « Filles de Sion, sortez et regardez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné au jour de son mariage, et au jour de la joie de son cœur ». Ces paroles, mes bien-aimés, viennent, non pas de Salomon, mais de l'Esprit-Saint, qui a parlé par lui, comme par son organe propre : car « sa « langue est comme la plume de l'écrivain rapide ». De même, en effet, que la plume de l'écrivain est, par elle-même, incapable de tracer, sur un parchemin, le moindre caractère, à moins que les doigts de cet écrivain ne la conduisent ; de même la langue des docteurs ne peut, par ses propres forces, proférer un discours utile, si la grâce du Saint-Esprit ne lui inspire intérieurement ce qu'elle doit dire. Tant qu'elle n'est pas mue par le maître à l'intérieur, la langue d'un docteur remue inutilement à l'extérieur.
2. Eclairé des lumières de l'Esprit, Salomon prévoyait que, pour racheter le genre humain, le Sauveur viendrait dans la chair aussi invitait-il la fille de Sion à aller à la rencontre d'un si grand et si généreux Rédempteur, et à considérer l'auteur de notre salut. « Sortez, filles de Sion ». Et moi, je vous dirai : Vous, qui pliez sous le poids de la loi, vous, qui êtes en Egypte et qui portez le joug de l'antique servitude imposée par Pharaon, sortez de la vieillerie (le la lettre qui tue, pour vous renouveler dans l'Esprit qui donne la vie s. Sortez de l'esclavage de la loi ancienne, pour jouir de la liberté que procurent la loi nouvelle et la grâce. Sortez des ombres et des ténèbres du vieux Testament, pour venir à la vérité et à la lumière de l'Évangile.
Les symboles ont précédé pour faire place à la réalité, et l'accomplissement des prophéties a mis un terme à la mission des Prophètes. Tant que le nuage de la lettre vous couvrira de son ombre, tant que la nuit de vos péchés vous enveloppera, tant que vous habiterez l'Egypte, c'est-à-dire le pays des ténèbres et de la dissemblance avec Dieu, tant que vous serez occupés à travailler de la boue et à faire des briques, vous ne pourrez contempler le roi Salomon. Sortez donc, non par un mouvement du corps, mais par les affections de votre cœur ; non par la marche, mais par les sentiments de la foi ; sortez et voyez le roi Salomon, qui règne à Jérusalem.
3. Le roi de Jérusalem, Salomon, a préfiguré le Sauveur par sa dignité, par le lieu de sa résidence et par son nom. Notre Rédempteur est, en effet, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ; c'est le Roi de la justice, dont la génération est éternelle. « Par lui règnent les rois, par lui les princes pratiquent la justice ». Il ne cesse de gouverner les sujets qu'il s'est créés, et il guide continuellement leurs pas à travers les orages et les tempêtes de ce monde ; c'est de lui que le Psalmiste a dit : « Seigneur, donnez au roi votre jugement, et au fils du roi votre justice ». Il est aussi le vrai Salomon, c'est-à-dire, le roi pacifique ; car le mot Salomon veut dire : ami de la paix. En raison de la prévarication et du péché de nos premiers parents, nous nous sommes effectivement trouvés en discorde avec notre Créateur, et, en refusant de nous soumettre à son autorité, nous nous sommes grandement écartés de toute relation pacifique avec lui. Mais le Fils de Dieu s'est fait homme ; il est né d'une Vierge sans que la moindre atteinte fût portée à l'intégrité de Marie ; il a pris la forme d'esclave sans subir l'esclavage ; il est entré en participation de notre nature sans partager nos fautes : et ainsi nous a-t-il réconciliés avec Dieu son Père ; ainsi nous a-t-il rendu la paix que nous avait fait perdre le péché d'Adam : c'est par les mérites de son sang qu'il a opéré cette restauration de nous-mêmes, « pacifiant, par le sang de la croix, la terre et les cieux, apportant la paix à ceux qui étaient rapprochés et à ceux qui étaient éloignés ». C'est pourquoi, en venant vers nous, il nous a apporté la paix, et nous l'a encore laissée en nous quittant. En effet, à l'heure même où notre Rédempteur venait au monde, des légions d'anges ont chanté ce cantique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix, sur la terre, aux hommes de bonne volonté ». Puis, quand il fut sur le point de remonter au ciel, au moment où il apprenait à l'Église universelle à « conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix », il donna à ses disciples l'ordre de garder la charité et la paix : « Je vous donne ma paix », leur dit-il ; « je vous laisse ma paix ». Voilà comment Salomon a préfiguré le Sauveur par sa dignité et son nom ; voyons maintenant comment il en a été la figure par le lieu de sa résidence : prêtez-moi toute votre attention. Salomon n'a régné ni à Babylone, comme Nabuchodonosor, ni en Egypte, comme Pharaon : l'honneur et la gloire de régner sur le peuple d'Israël lui ont suffi. Notre vrai Salomon, Notre-Seigneur Jésus-Christ, n'a pas davantage exercé le pouvoir royal à Babylone, la ville de la confusion, où le langage de toutes les régions de la terre s'est trouvé confondu ; mais il a régné « sur la cité de notre Dieu et sur sa montagne sainte ». Il n'a pas, non plus, été roi en Egypte, c'est-à-dire dans le pays des ténèbres, du péché et de la mort ; mais il a établi le siège inexpugnable de sa puissance dans la cité royale, dans Jérusalem ; car Jérusalem signifie : vision de la paix. Et notre Rédempteur exerce sa royauté, prend son repos et demeure au milieu de ceux qui méprisent les choses de la terre, qui dédaignent les choses transitoires et caduques de ce monde, qui se hâtent, par toutes les puissances de leur âme, de mériter la vision de la paix éternelle, et qui disent avec l'Apôtre : « Nous vivons déjà dans le ciel ». Voilà pourquoi, au milieu de ses allées et venues parmi les hommes, le Sauveur retournait toujours de préférence à Jérusalem et dans le temple de son Père.
4. Aussi, quand approcha l'heure de sa passion et qu'il fut venu à Bethphagé, près de la montagne des Olives, il trouva, sur son chemin, une foule immense de Juifs et de Gentils : ces hommes portaient à leur main des bouquets, des fleurs et des branches d'olivier, symboles de son triomphe et de sa gloire à venir, et ils le reçurent avec tous les témoignages possibles d'honneur et de dévouement : pour lui, afin de nous donner l'exemple de la patience et de l'humilité, il oublia la grandeur qu'il puise dans son égalité et sa ressemblance parfaites avec le Père, il s'assit sur le dos d'un vil ânon, et il entra ainsi plus que modestement, mais, par là même, avec gloire dans Jérusalem. Ô l'étonnante charité ! Merveilleuse bonté de notre Dieu ! Le Créateur de l'univers a daigné s'asseoir sur un ânon ! Il est assis sur un ânon, Celui qui tient le monde entier dans le creux de sa main, et c'est pour nous élever jusqu'au troisième ciel ! Que, pour s'environner ici-bas de prestige et de gloire, les rois et les princes de la terre montent sur des chars d'or, sur des chevaux richement caparaçonnés et couverts d'or, de soie et de pierres précieuses : notre Roi, lui, va livrer bataille au démon ; mais ses armes sont celles de l'humilité, sa monture de combat est un ânon. « Ceux-ci sur des chars, ceux-là sur des chevaux ». Nous, nous triomphons avec notre Roi sur un humble ânon. C'est pourquoi le Prophète a dit de lui : « Dites à la fille de Sion : Voici que ton Roi vient à toi plein de douceur et assis sur le petit d'une ânesse ».
5. Le Saint-Esprit nous invite donc à considérer ce Salomon si humble, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui « porte sur sa tête le diadème dont sa mère l'a couronné ». Il a été couronné, non-seulement par sa mère, mais encore par son Père et par sa marâtre. En effet, Notre-Seigneur Jésus-Christ a reçu trois couronnes : la couronne de la gloire, celle de la justice et celle des souffrances. Le Père lui a donné la couronne de la gloire lorsqu' « il l'a oint d'une, onction d'allégresse et de joie plus abondante que celle de ceux qui devaient la partager avec lui » ; comme il est écrit : « Seigneur, vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, vous lui avez donné l'empire sur les couvres de vos mains ». Sa mère immaculée, c'est-à-dire la Vierge Marie, lui a donné la couronne de la justice, en lui fournissant la substance d'une chair sans tache, et en l'engendrant, comme son Fils, dans la justice et l'innocence. Sa mère, ou, pour parler avec plus de justesse, sa marâtre, la synagogue, lui a donné la couronne de la souffrance ; car elle a placé sur sa tête une couronne d'épines, en même temps qu'elle couvrait ses épaules d'un manteau dérisoire, qu'elle l'accablait d'injures, de crachats, de coups, de malédictions et d'opprobres, et qu'enfin elle le condamnait à un supplice réputé infâme.
6. Mes très-chers frères, nous sommes les enfants d'une sainte mère, l'Église ; nous appartenons à une race toute pure ; l'Esprit de Dieu nous a lui-même instruits à l'école de la vérité ; entrons donc, animés des plus vifs sentiments de piété, dans ces jours de réparation et de salut, et associons-nous, autant que possible, aux souffrances de Jésus-Christ ; « car si nous souffrons avec lui, nous serons aussi glorifiés avec lui ; sortons donc aussi hors du camp pour aller à lui, portant sur notre corps l'ignominie de sa croix ». À cette croix attachons nos membres, ainsi que leurs vices et leurs convoitises, avec les clous de l'amour de Dieu et ceux de la pénitence ainsi débarrassés, par notre repentir, du fardeau de nos fautes, sortons d'un cœur allègre et d'un pas léger, allons voir, non avec les yeux du corps, mais avec ceux d'une âme toute chrétienne, ce roi Salomon, couronné dans les cieux du diadème de l'immortalité et de la gloire, sous lequel il vit et règne, Dieu avec le Père, en union de l'Esprit-Saint, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME SUR LA GRANDE SEMAINE
« D'OÙ VIENT CE NOM DE GRANDE SEMAINE ; » SUR CE VERSET : « Ô MON AME, LOUEZ LE SEIGNEUR (PS. CXLV, 2) ; » SUR LE « GARDIEN DE LA PRISON, » DANS LES ACTES DES APÔTRES.
AVERTISSEMENT.
On ne saurait établir ni la date de cette homélie, ni le lieu où elle fut prononcée. Ce qui ressort de l'homélie même, c'est qu'elle fut donnée au moment où cesse le jeûne, au grand jour de la grande semaine, que nous appelons aujourd'hui la semaine sainte. Outre les développements indiqués par le titre même de l'homélie, on remarquera, sur cette pensée, comment notre corps est une lyre harmonieuse qui bénit et glorifie le Seigneur ; sur l'efficacité du jeûne et de la prière, sur la nécessité, le devoir de bénir Dieu, en tout temps et pour toutes choses, des accents pathétiques, entraînants, dignes de saint Jean Chrysostome.
1. Nous avons achevé la navigation du jeûne et nous voici, par la grâce de Dieu, arrivés au port. Mais ne nous négligeons pas, parce que nous sommes arrivés au port ; au contraire redoublons de zèle, parce que nous avons atteint le terme du voyage. Ainsi font les pilotes ; au moment de faire entrer dans le port un vaisseau chargé de blé et d'un poids énorme de marchandises, ils sont inquiets, ils prennent mille soins pour empêcher que le navire, après avoir traversé de si vastes mers, ne se brise contre un écueil, et ne sombre avec toutes les marchandises. Voilà les inquiétudes, les craintes que nous devons ressentir, nous aussi ; au terme de la traversée gardons-nous de perdre le prix de nos fatigues. Voilà pourquoi nous devons redoubler de zèle. Ainsi font les coureurs encore : quand ils se voient arrivés au moment de recevoir leurs prix, c'est alors qu'ils redoublent de vitesse. Ainsi font les athlètes encore ; après les luttes et des victoires sans nombre, quand ils touchent au moment des couronnes, c'est alors qu'ils se dressent plus vivement, qu'ils font de plus généreux efforts. Faisons donc de même, nous aussi, maintenant. En effet, ce qu'est le port pour les pilotes, le prix, pour les coureurs, la couronne, pour les athlètes, la semaine où nous sommes est tout cela pour nous. C'est la source de nos biens, et il s’agit maintenant de se disputer les couronnes ; et voilà pourquoi la présente semaine s'appelle la Grande Semaine. Ce n'est pas que les jours y soient plus longs que dans les autres ; d'autres semaines, en effet, ont des jours plus longs. Ce n'est pas que les jours y soient plus nombreux ; car, dans toutes les semaines, le nombre des jours est le même ; mais c'est que, dans cette semaine, Dieu a fait des choses particulièrement glorieuses, c'est dans cette Grande Semaine que la longue tyrannie du démon a été brisée, que la mort a été éteinte, que celui qui était fort, a été enchaîné ; ses vases ont été pillés ; le péché enlevé ; la malédiction effacée ; le paradis s'est ouvert ; le ciel est devenu accessible, les hommes se sont mêlés aux anges ; le mur qui séparait tout ; a disparu ; le voile a été enlevé ; le Dieu de paix a étendu la paix dans le ciel et sur la terre. Aussi l'appelle-t-on la Grande Semaine, et, de même qu'elle est la première des autres semaines, de même le grand jour du sabbat est le premier de ces jours, et ce que la tête est pour le corps, le sabbat l'est pour cette semaine. Aussi, dans cette semaine, un grand nombre de personnes montre un zèle plus ardent ; les unes ajoutent à l'austérité de leur jeûne ; les autres prolongent leurs veilles sacrées ; d'autres font des aumônes plus abondantes, et le zèle qu'elles montrent pour les bonnes œuvres, et leur application à la piété, attestent la grandeur du bienfait que Dieu nous a accordé. De même qu'au jour où le Seigneur ressuscita Lazare, tous les habitants tic Jérusalem coururent au-devant de lui, et leur grand nombre attestait qu'il avait ressuscité un mort (car l'empressement de tous ceux qui accouraient, était une preuve du miracle) ; de même, aujourd'hui, le zèle que fait éclater cette Grande Semaine, est un témoignage, une démonstration des grandes choses qui s'y sont opérées. Et en effet, nous ne sortons pas d'une seule cité, nous qui courons aujourd'hui au-devant du Christ ce n'est pas la seule Jérusalem, c'est la terre entière qui envoie au-devant de Jésus ses églises, riches de peuples qui ne tiennent pas, qui ne secouent pas dans leurs mains des rameaux de palmier, niais qui portent l'aumône, l'humanité, la vertu, le jeûne, les larmes, les prières, les veilles, toutes les fleurs de la piété, pour les offrir à Notre-Seigneur, au Christ.
Et nous ne sommes pas les seuls à vénérer cette semaine ; les empereurs, qui commandent à notre terre, l'honorent aussi d'une manière toute spéciale, et ils décrètent la suspension de toutes les affaires publiques dans les cités, afin que, libres de soins, tous les chrétiens Honorent ces jours d'un culte spirituel. Voilà pourquoi ils ont fermé les portes des tribunaux. Trêve, disent-ils, à tous les procès, querelles, contentions, supplices ; que les mains des bourreaux se reposent un peu. Les merveilles du Seigneur sont pour tous ; faisons aussi, nous, les esclaves du Seigneur, quelque bien qui s'étende ; à tous. Et ce n'est pas seulement ce zèle ; cet hommage qui témoigne de leur vénération et de leur respect ; ils en donnent une autre preuve, non moins considérable ; des lettres impériales sont envoyées pour ordonner de délier, dans les prisons, les chaînes des détenus. De même que Notre-Seigneur, descendu aux enfers, a délivré tous ceux qui étaient au pouvoir de la mort, de même les serviteurs de Dieu, faisant ce qui est en leur pouvoir, imitent la bonté du Seigneur, et délivrent des chaires sensibles, s'ils ne peuvent pas faire tomber les chaînes spirituelles.
2. Et nous aussi, nous vénérons cette Semaine ; et moi, sorti avec vous, portant en guise de rameau la parole qui nous instruit, j'ai déposé mes deux petites pièces de monnaie, à l'exemple de la veuve de l'Évangile (Luc, XXI, 2.) « Ils sortirent alors, portant des branches d'arbres et ils criaient : Hosanna au plus haut des cieux, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » (Matth. XXI, 9.) Sortons donc, nous aussi, et, au lieu de branches d'arbres, montrons les dispositions d'une âme en fleurs, et crions ce que nous avons chanté aujourd'hui : « Ô mon âme, louez le Seigneur ! je louerai le Seigneur pendant ma vie. » (Ps. CXLV, 2.) C'est David qui prononce la première parole, et celle qui suit est également de lui ; je me trompe, ni l'une ni l’autre ne sont de David, niais l'une et l'autre appartiennent à la divine grâce. C'est le Prophète qui a parlé ; mais ce qui a fait parler la langue du Prophète, c'est l'Esprit consolateur. Aussi, dit le Psalmiste, « ma langue est la plume de l'écrivain, qui écrit très-vite. » (Ps, XLIV, 2.) De même que la plume n'écrit pas de son propre mouvement, niais par la vertu de la main qui la fait mouvoir ; ainsi la langue des prophètes ne parlait pas d'elle-même, niais parla grâce de Dieu. Maintenant, pourquoi le Psalmiste n'a-t-il pas dit seulement : Ma langue est la plume d'un écrivain, mais : « La plume de l'écrivain, qui écrit très-vite ? » C'est pour vous apprendre que la sagesse est chose spirituelle ; de là sa facilité, sa rapidité. En effet, quand les hommes parlent d'eux-mêmes, ils composent, ils délibèrent, ils hésitent, ils emploient beaucoup de temps ; le Prophète, au contraire, sentait les parons jaillir pour lui comme d'une source ; il n'éprouvait aucun obstacle ; les pensées coulant à flots surpassaient la rapidité de sa langue ; de là ce qu'il dit : « Ma langue est la plume de l'écrivain, qui écrit très-vite. » Ce sont comme des flots dont ma langue est inondée ; de là, la vitesse, la rapidité. Nous n'avons besoin, nous, ni de réflexions, ni de méditation, ni de travail.
Mais voyons ce que signifie, « Ô mon âme, louez le Seigneur ! » Chantons, nous aussi, avec David, ces paroles en ce jour ; si le corps de David n'est pas présent au milieu de nous, son esprit est présent. Voulez-vous la preuve que les justes sont présents au milieu de nous, qu'ils chantent avec nous ? Écoutez la réponse d'Abraham au riche. En effet, « celui ci lui disait : envoyez-moi Lazare, afin que mes frères, apprenant ce qui se passe dans l'enfer, se corrigent. Abraham lui répond : ils ont Moïse et les prophètes. » (Luc, XVI, 24, 28, 29.) Or, il y avait longtemps que Moïse et les prophètes étaient morts, quant à leurs corps ; mais, par leurs écrits, ils se trouvaient au milieu des Juifs. Si l'image inanimée d'un fils ou d'un ami vous fait croire à !a présence de celui qui n'est plus, si cette image inanimée vous le montre, à bien plus forte raison, jouissons-nous, par les saintes Écritures, du commerce des Saints ; nous n'avons pas leurs û)i lis, mais nous avons les images de leurs âmes ; les paroles dites par eux, sont les images de leurs âmes. Voulez-vous la preuve que les justes sont vivants et présents ? On ne prend jamais les morts à témoin. Eh bien ! le Christ les a pris à témoin de sa divinité, et particulièrement David, afin de vous apprendre que David est vivant. Les Juifs doutaient de la divinité du Christ : il leur dit : « Que vous semble du Christ ? De qui est-il fils ? Ils lui répondent : De David. Et comment donc, » leur dit-il, « David l'appelle-t-il, en esprit, son Seigneur par ces paroles : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite ? » (Matth. XXII, 42, 44 ; Ps. CIX, 1.) Comprenez-vous que David est vivant ? S'il n'était pas vivant, Jésus-Christ ne l'aurait pas pris comme témoin de sa divinité. Jésus-Christ ne dit pas : Et comment donc David l'a-t-il appelé en esprit son Seigneur ? Mais. « l'appelle-t-il son Seigneur ? » pour montrer qu'il est encore présent, et qu'il parle par ses écrits. Il chantait autrefois ses psaumes ; chantons avec David aujourd'hui ; David avait une cithare, faite de cordes inanimées ; l'Église a une cithare, faite de cordes vivantes ; nos langues sont les cordes de la cithare, elles font entendre avec la diversité des sons, l'harmonie de la piété ; les femmes, les hommes, les vieillards, les jeunes gens se distinguent par l'âge ; mais non par le chant des hymnes ; l'Esprit-Saint, modifiant chaque voix une à une, ne compose, de toutes les voix, qu'une seule mélodie, ce qu'a exprimé David lui-même, en appelant tous les âges, les deux sexes à ce concert. « Que tout esprit loue le Seigneur ; ô mon âme, louez le Seigneur. » Pourquoi a-t-il oublié la chair ? pourquoi ne s'adresse-t-il pas du tout au corps ? A-t-il fait deux parts de l'être vivant ? Nullement ; mais il excite d'abord l'artiste. Ce qui prouve qu'il n'a pas fait deux parts, l'une du corps, l'autre de l'âme, c'est ce qu'il dit, écoutez : « Mon Dieu, mon Dieu, je veille, et j'aspire vers vous, dès que la lumière paraît ; mon âme brûle d'une soif ardente pour vous, et en combien de manières nia chair se sent-elle aussi pressée de cette ardeur ! » (LXII, 2.) Mais montrez-moi, me dit-on, que le Psalmiste, convie la chair aussi à faire entendre des hymnes : « Mon âme, bénissez le Seigneur, et que tout ce qui est au-dedans de moi, bénisse son saint nom. » (Ps. CII, 1.) Voyez-vous que la chair aussi prend part au concert ? Que signifient ces paroles : « Et que tout ce qui est au dedans de moi, bénisse son saint nom ? » Le Psalmiste entend par là les nerfs, les os, les veines, les artères, et toutes les parties à l'intérieur.
3. Mais comment les parties, qui sont dans notre corps, peuvent-elles bénir Dieu ? elles n'ont pas de voix, elles n'ont pas de bouche, elles n'ont pas de langue ; l'âme a ce pouvoir, mais les parties, intérieures de notre corps, comment l'auraient-elles ? comment pourraient-elles, sans voix, sans langue, sans bouche, bénir le Seigneur ? De la même manière que « les cieux racontent la gloire de Dieu. » (Ps. XVIII, 1.) De même que le ciel n'a ni langue, ni bouche, ni lèvres, mais, par la beauté du spectacle qu'il présente, saisit les spectateurs, des merveilles qu'il étale, et les porte à bénir Celui qui l'a créé ; de même, les parties intérieures de notre corps étonnent la pensée qui considère tant de fonctions diverses, d'opérations, de force, d'harmonie, et toutes les beautés de forme, de position ; les lois mathématiques qui gouvernent le tout avec tant d'ensemble, et l'on s'écrie comme le Prophète : « Que vos ouvrages sont magnifiques, ô Seigneur ! vous avez tout fait avec sagesse. » (Ps. CIII, 24.) Voyez-vous comme nos entrailles, sans voix, sans bouche, sans langue, bénissent le Seigneur ? Pourquoi donc le Psalmiste s'adresse-t-il à son âme ? C'est pour empêcher, pendant que la langue fait entendre des sons, que l'âme ne s'égare, ne se laisse distraire, ce qui nous arrive souvent lorsque nous prions, que nous chantons des hymnes. Le Psalmiste veut le concert de l'âme et du corps. Quand vous priez sans écouter les paroles divines, comment voulez-vous que Dieu écoute votre supplication ? Donc, si le Psalmiste dit : « Ô mon âme, louez le Seigneur, » c'est pour faire entendre ceci : les supplications doivent partir du dedans de notre être, des profondeurs de notre cœur. C'est ainsi que Paul dit : « Je prierai de cœur, et je prierai aussi avec intelligence. » (I Cor. XIV, 15.) L'âme est un musicien excellent, c'est un artiste ; son instrument, c'est le corps qui lui tient lieu de cithare, de flûte et de lyre. Les autres musiciens n'ont pas toujours tous leurs instruments ; tantôt ils les prennent, tantôt ils les mettent de côté ; ils ne font pas entendre perpétuellement leur mélodie ; et par conséquent, ils n'ont pas toujours leurs instruments entre les mains. Mais Dieu, qui veut t'apprendre que toi, tu dois toujours le glorifier et le bénir, a pris soin de te donner un instrument ; d'attacher à ta personne un instrument qui ne te quitte pas. Ce qui prouve qu'il faut le louer toujours, ce sont ces paroles de l'Apôtre : « Priez sans cesse, rendez grâces à Dieu en toutes choses. » (I Thess. V, 17, 18.) Donc, comme il faut le prier sans cesse, sans cesse l'instrument se trouve attaché à l'artiste. « Ô mon âme, louez « le Seigneur ; » il n'y avait d'abord qu'une voix qui faisait entendre ces paroles, la voix de David ; mais maintenant qu'il est mort, d'innombrables langues répètent ces paroles, non-seulement chez nous, mais par toute la terre. Comprenez-vous bien qu'il n'est pas mort, qu'il est vivant ? Comment serait-il mort, celui qui a tant de langues, et qui parle par tant de bouches ? En -vérité c'est une grande chose que l'hymne de la louange ; c'est l'âme qui se purifie, c'est la ferveur qui se saisit de nous.
Voulez-vous comprendre l'efficacité des hymnes qui s'élèvent vers Dieu ? Erg chantant des hymnes, les trois jeunes gens ont éteint la fournaise de Babylone ; disons mieux, ils ne l'ont pas éteinte, mais ce qui est bien plus merveilleux, ils ont foulé sous leurs pieds, comme si c'était de la boue, la flamme brûlante ; l'hymne faisant son entrée dans la prison de Paul, a fait tomber ses liens, a ouvert les portes de son cachot, a ébranlé les fondations de l'édifice, a rempli le geôlier d'épouvante. « Au milieu de la nuit, » dit l'Écriture, « Paul et Silas chantaient des hymnes. » (Act. XVI, 25.) Et ensuite, qu'est-il arrivé ? Vous le demandez ? Ce qui surpasse toute attente, toute croyance ; les liens sont tombés, et ceux qui étaient liés, ont enchaîné ceux qui n'avaient pas de liens. Cependant, à quoi servent les liens ? À tenir fortement enchaîné celui qu'ils serrent, à l'assujettir à ses gardiens. Or, voyez, le geôlier, qui n'était pas enchaîné, est venu se mettre aux pieds de Paul, chargé de liens. Les liens sensibles contiennent celui qui est lié ; les liens du Christ, au contraire, ont la vertu de soumettre ceux qui rie sont pas enchaînés à ceux qui sont chargés de fers. Le geôlier avait jeté les captifs dans l'intérieur de la prison, et ces prisonniers de l'intérieur, ont ouvert les portes du dehors ; le geôlier, avec du bois, avait fait des entraves à leurs pieds, et ces pieds, chargés d'entraves, ont rendu libres des mains captives. « Enfin, » dit l'Écriture, « le geôlier tomba à ses pieds, saisi de crainte, tremblant, gémissant, tourmenté, versant des larmes. » (Act. XVI, 29.) Que se passe-t-il donc ? Ne l'avais-tu pas enchaîné ? Ne l'avais-tu pas mis en un lieu dont tu étais sûr ? Et pourquoi t'étonner, ô homme, qu'il ait ouvert la porte de la prison, celui qui a reçu la puissance d'ouvrir le ciel ? « Tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié aussi dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera aussi délié dans le ciel. » (Matt. XVIII, 18.) Il a fait tomber les liens des péchés, pourquoi t'étonner qu'il ait fait tomber des liens de fer ? Il a fait tomber les liens des démons, il a affranchi les âmes enchaînées par eux, pourquoi t'étonner qu'il ait délivré les prisonniers ? Et voyez, le miracle est double : il a délié et il a enchaîné, il a délié les liens et il a enchaîné les cœurs. Les prisonniers ne savaient pas qu'ils étaient déliés ; il a ouvert et il a fermé ; il a ouvert les portes de la prison, et il a fermé les yeux des prisonniers, de telle sorte qu'ils ne s'aperçurent pas que les portes étaient ouvertes, et qu'ils n'en profitèrent pas pour prendre la fuite. Avez-vous bien compris ce miracle qui lie et délie, qui ouvre et qui ferme ?
4. Ce qui s'est passé pendant la nuit, afin que l'affaire ne fît pas de bruit, ne causât aucune espèce de tumulte ; car, les apôtres ne faisaient rien pour s'étaler en spectacle, ni pour acquérir de la gloire. Donc, le geôlier se jeta à ses pieds. Eh bien, que fait Paul ? Avez-vous bien compris le miracle ? Avez-vous bien compris ce qu'il y a là d'étonnant, d'étrange ? Considérez maintenant la sollicitude, considérez la bonté de Paul. « Il lui cria : Ne vous faites point de mal, car nous sommes tous ici. » (Act. XXI, 28.) Le geôlier l'avait enchaîné cruellement ; l'Apôtre ne le laissa pas mourir d'une manière cruelle ; il oublia son injure : « Nous sommes tous ici, » dit-il. Voyez la modestie ! il ne dit pas : ces choses merveilleuses, c'est aloi qui les ai faites ; mais, que dit-il ? « Nous sommes tous ici. » Il se compte au nombre des prisonniers, notre Paul. Le geôlier, à cette vue, fut saisi d'admiration ; le miracle le frappa de stupeur ; il bénit Dieu, c'était une âme vraiment digne de la sollicitude et de la bonté de l'Apôtre, que ce geôlier ; il ne considéra pas ce qui s'était passé, comme un prestige. Et pourquoi ne crut-il pas à un prestige ? C'est qu'il les entendit chantant des hymnes au Seigneur ; et un faiseur de prestiges ne chante jamais d'hymne au Seigneur. Il avait reçu beaucoup de faiseurs de prestiges en sa qualité de geôlier ; mais jamais aucun d'eux n'avait fait chose pareille, n'avait fait tomber des liens, ni montré la même sollicitude. C'est que Paul voulait être enchaîné, et il ne prit pas la fuite, ne voulant pas causer la mort du geôlier.
Cet homme s'était élance ;, tenant dans ses mains un glaive et un flambeau ; le démon voulait lui faire commettre un meurtre, pour prévenir sa conversion. Mais la voix retentissante de Paul conquit bien vite le salut de son âme ; car, non-seulement il cria, ruais il lui dit d'une voix retentissante : « Nous sommes tous ici. » Le geôlier admira cette sollicitude, et celui qui n'était pas enchaîné, tomba aux pieds de celui qui était chargé de chaînes ; et que lui dit-il ? « Seigneur, que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » (Act. XVI, 30.) Comment ! c'est toi qui l'as enchaîné, et c'est toi qui te trouves dans l'embarras ? C'est toi qui lui as mis ses pieds dans une entrave de bois, et voilà que tu cherches la manière de te convertir et de te sauver ? Voyez-vous la ferveur ? voyez-vous !e zèle empressé ? Pour cet homme, pas de délai ; libre de crainte il ne se croit pas libre à l'égard de son bienfaiteur, mais tout de suite, il s'élance, il se jette sur le salut de son âme. C'était le milieu de la nuit ; il ne dit pas : délibérons, laissons venir le jour, mais, tout de suite, il court à son salut. Cet homme est grand, se dit-il ; il surpasse la nature humaine ; j'ai vu la merveille qu'il a faite ; j'ai admiré sa sollicitude pour moi ; il a souffert, de moi, des maux sans nombre ; exposé aux derniers malheurs, et me tenant dans ses mains, moi qui l'ai enchaîné, il peut me tuer ; et, non-seulement il n'en fait rien, mais, au moment où je m'apprête à m'égorger moi-même, ou déjà je me perce de mon glaive, c'est lui qui m'arrête. Ce geôlier a eu raison de dire : « Seigneur, que faut-il que je fasse « pour être sauvé ? » Car, ce n'étaient pas seulement les miracles qui attiraient auprès des apôtres de nouveaux croyants, mais, avant leurs miracles, leur vie opérait sur les hommes. Voilà pourquoi l'Écriture dit : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu'ils « voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père, qui est dans les cieux. » (Matth. V, 16.)
Avez-vous bien vu la ferveur du geôlier ? Voyez maintenant la ferveur de Paul ; il ne diffère pas ; son zèle ne se ralentit pas ; il est dans les fers, chargé d'entraves, couvert de blessures, et vite il l'instruit des mystères, et il instruit, avec lui, toute sa famille, et, après l'ablution spirituelle, après la table spirituelle, il lui sert aussi les aliments de la chair. Mais pourquoi a-t-il fait trembler la prison ? pour réveiller l'âme du geôlier par le spectacle de ce qui arrivait. Il a fait tomber les liens sensibles de ceux qui étaient enchaînés avec lui, pour faire tomber les liens spirituels du geôlier. Le Christ a fait tout le contraire : Un homme s'approcha de lui, qui souffrait d'une double paralysie ; de la paralysie du péché, de la paralysie du corps. Le Christ guérit d'abord la paralysie du péché, par ces paroles : « Mon fils, vos péchés vous sont remis. » (Marc, II, 5.) Et, comme on disputait sur ces paroles ; comme on blasphémait ; comme on disait : « Personne ne peut remettre les péchés, que Dieu seul (Ibid. 7) ; » le Christ, voulant montrer qu'il est véritablement Dieu, voulant aussi se ménager les moyens de luger ses contradicteurs d'après leur propre bouche, afin de pouvoir dire : « Je vous juge d'après votre propre bouche (Luc, XIX, 22), » c'est toi-même qui viens de dire, que nul ne peut remettre les péchés que Dieu seul ; eh bien ! voici, dit-il, que je remets les péchés, confesse donc ma divinité ; c'est, d'après ta manière de juger, que je porte moi-même la sentence. Nous voyons ici l'action spirituelle d'abord, et ensuite, l'action sensible. Paul nous montre ici le contraire, il fait tomber d'abord les liens sensibles, et ensuite les liens spirituels.
Avez-vous bien compris la force des hymnes, la puissance de la bénédiction, la puissance de la prière ? Certes l'efficacité de la prière est toujours grande ; mais, quand le jeûne se joint à la prière, c'est alors que l'âme est doublement puissante ; c'est alors que nous avons la tempérance dans les pensées ; c'est alors que l'âme se réveille et contemple les choses d'en-haut. Aussi l'Écriture joint-elle toujours le jeûne à la prière. Comment cela ? Dans quel passage ? « Ne vous refusez point l'un à l'autre ce devoir, » dit l'Apôtre, « si ce n'est du consentement de l'un et de l'autre, afin d'être libres pour le jeûne et pour la prière. » (I Cor. VII, 5.) Et encore ailleurs : « Mais cette sorte de démon ne se chasse que par la prière et le jeûne. » (Matth. XXII, 20.) Et ailleurs encore : « Et après qu'ils eurent prié et jeûné, ils leur imposèrent les mains. » (Act. I, 33.)
5. Voyez-vous le jeûne partout uni à la prière ? C'est alors en effet qu'il s'échappe de la lyre une mélodie plus agréable, plus digne du Seigneur. Les cordes ne sont pas humides, relâchées par l'ivresse ; la raison est bien tendue ; l'intelligence, bien éveillée ; l'âme vigilante ; c'est ainsi qu'il convient de s'approcher de Dieu, de s'entretenir avec lui, seul à seul. Si nous avons une affaire grave à communiquer à nos amis, nous les prenons à l'écart : à bien plus forte raison, faut-il se conduire de même avec Dieu, entrer, avec un calme parfait, dans la chambre où il se retire. Et nous obtiendrons absolument tout de lui, si nous lui demandons ce qui est utile. C'est un grand bien que la prière, quand elle part d'une âme reconnaissante et sage. Et maintenant, comment la prière montrera-t-elle notre reconnaissance ? Si nous nous faisons une loi, non-seulement quand nous recevons, mais, de plus, quand nous ne sommes pas exaucés, de bénir le Seigneur. En effet, tantôt le Seigneur accorde, tantôt il n'accorde pis ; mais, dans l'un et dans l'autre de ces deux cas, il agit utilement pour nous ; de sorte que, soit que vous receviez, soit que vous ne receviez pas, vous recevez cela même que vous n'avez pas reçu ; et si vous avez réussi, et si vous n'avez pas réussi, vous avez réussi en ne réussissant pas. C'est qu'en effet il y a des circonstances où il est plus utile pour nous de ne pas recevoir que de recevoir ; s'il n'était pas souvent de notre intérêt de ne pas recevoir, Dieu nous accorderait toujours ; quand il est de notre intérêt de ne pas réussir, l’insuccès est un succès. Voilà pourquoi Dieu diffère souvent de nous accorder nos demandes ; ce n'est pas pour nous faire languir ; quand il nous force à attendre le don, il nous exerce, et il fait bien, à l'assiduité dans la prière. Souvent nous recevons, et après avoir reçu, nous négligeons la prière ; or Dieu, qui veut nous tenir constamment en éveil, diffère de nous accorder ce que nous désirons. C'est la conduite des bons pères, dont les enfants paresseux ne montrent d'ardeur que pour de puérils plaisirs ; les pères les retiennent auprès d'eux, en leur promettant un très-grand présent, et, pour les retenir, tantôt ils diffèrent, tantôt ils refusent absolument de donner. Il arrive aussi que nous voulons des choses nuisibles, et Dieu, qui comprend mieux que nous nos intérêts, n'écoute pas nos prières, aimant mieux nous procurer ce qui nous est utile, même à notre insu. Et qu'y a-t-il d'étonnant que nous ne soyons pas exaucés, quand la même chose est arrivée à Paul ? Lui aussi souvent, n'a pas obtenu ce qu'il demandait, et, non-seulement il ne s'est pas affligé, mais encore il a rendu à Dieu des actions de grâces. « C'est pourquoi, » dit-il, « j'ai prié trois fois le Seigneur. » (II Cor. XII, 8.) Cette expression « Trois fois » signifie souvent. Si Paul, après de fréquentes prières, n’a pas réussi, à bien plus forte raison nous convient-il, à nous, de persévérer. Mais voyons ce qu'il éprouvait, après avoir souvent demandé sans obtenir ; non-seulement il ne s'affligeait pas, mais encore il se glorifiait de ce qu'il n'avait pas reçu. « J'ai prié trois fois le Seigneur, et il m'a répondu : Ma grâce vous suffit, car ma puissance éclate dans la faiblesse. » (II Cor. XII, 9.) Et il continue : « Je prendrai donc plaisir à me glorifier de mes faiblesses. »
6. Comprenez-vous la reconnaissance, du serviteur ? il demande à être affranchi de ses faiblesses ; Dieu ne lui accorde pas sa prière ; et, non-seulement Paul ne s'afflige pas, mais il se glorifie de ses faiblesses. Faisons de même, nous aussi, disposons nos âmes de cette manière, et, que Dieu nous accorde ou ne nous accorde pas nos demandes, sachons dans les deux cas, le bénir, car, dans les deux cas, il agit selon nos intérêts. S'il a le pouvoir de donner, il s'ensuit qu'il a le pouvoir, et de donner, et de donner ce qu'il veut, et de ne pas donner. Vous ne connaissez pas vos intérêts aussi clairement que Dieu les tonnait ; souvent vous demandez des choses nuisibles et funestes ; mais Dieu, plus jaloux que vous-mêmes de votre salut, ne regarde pas votre prière ; avant votre prière, il regarde partout ce qui vous est utile. Si les pères selon la chair, n'accordent pas à leurs enfants tout ce qu'ils leur demandent, ce qui ne prouve pas qu'ils dédaignent leurs enfants, mais, au contraire, qu'ils ont pour eux la plus grande sollicitude, à bien plus forte raison, Dieu, qui nous aime davantage, qui connaît, mieux que personne, ce qui nous est utile, suit toujours la même conduite. Donc ne cessons pas de nous livrer à la prière, non-seulement pendant le jour, mais pendant la nuit. Écoutez ce que dit le Prophète : « Je me levais au milieu de « la nuit, pour vous louer des jugements de « votre justice. » (Ps. CXVIII, 62.) Un roi, assiégé de tant de soucis, qui avait entre les mains le gouvernement de tant de peuples, de villes et de nations ; qui avait à prendre soin de la paix, à terminer des guerres ; qui voyait toujours auprès de lui un tourbillon inexprimable d'affaires ; qui n'avait pas le temps de respirer, non-seulement consacrait les jours, mais jusqu'aux nuits à la prière. Si un roi, fait pour mener une vie de délices, ayant tant de soucis, enveloppé dans tant d'affaires, ne trouvait pas de repos, même pendant la nuit, mais se livrait sans cesse à la prière, avec un soin plus scrupuleux que les moines des montagnes, quelle sera, répondez-moi, notre excuse, à nous, qui avons une liberté complète : qui nous sommes fait une vie indépendante, vide d'affaires, et qui non-seulement nous ensevelissons les nuits entières dans le sommeil, mais ne trouvons pas, même pendant le jour, des moments où notre âme s'éveille, pour la prière que nous devons au Seigneur ? C'est une grande arme due la prière, c'est une belle parure que la prière, et une sûreté, et un port, et un trésor de biens, et une richesse que rien ne peut ravir. Quand nous avons besoin des hommes, nous avons besoin de faire des dépenses, et d'employer des flatteries serviles ; et d'aller, et de venir, et de prendre beaucoup de peines et de soins ; car souvent nous ne pouvons pas nous adresser directement à ceux de qui dépend ce que nous demandons. Il faut d'abord aller trouver les ministres, les dispensateurs des grâces, et ceux qui sont chargés de répondre pour les hommes puissants ; et il faut, avec de l'argent, avec des paroles, par tous les moyens possibles, les adoucir, afin d'obtenir, par leur entremise, ce que nous demandons. Au contraire, avec Dieu, il n'en est pas de même ; en le priant par les autres, nous obtenons moins vite ses faveurs qu'en les lui demandant nous-mêmes. Et, avec Dieu, celui qui reçoit, et celui qui ne reçoit pas, profitent ; avec les hommes, au contraire, dans les deux cas, souvent, nous avons à nous plaindre. Eh bien ! donc, puisqu'il y a plus d'avantage, et plus de facilité, à s'approcher de Dieu, ne méprisons pas la prière. Voulez-vous trouver Dieu plus propice ? voulez-vous obtenir plus facilement ce que vous désirez ? invoquez-le vous-mêmes, avec la pureté des intentions, avec la sagesse de l'âme ; ne le priez pas, par acquit de conscience, ce que font beaucoup de personnes, dont la langue prononce les paroles de la prière ; dont la pensée, en même temps, reste souvent dans leur maison, ou se promène sur la place publique, à travers les rues, ce qui est un artifice du démon ; car, comme il sait qu’au moment de la prière, nous pouvons obtenir le pardon de nos péchés, jaloux de nous fermer ce port, il s'élève alors contre nous ; il chasse notre pensée loin des paroles que nous prononçons, afin qu'au sortir de l'église, nous en retirions plus de perte que de profit.
Pénètre-toi, ô homme, de ces vérités, et, quand tu t'approches de Dieu, songe auprès de qui tu t'approches ; et il suffit, pour tenir ton esprit éveillé, de croire en Celui qui te donne ce que tu demandes ; lève les yeux au ciel, et pense à qui ton discours s'adresse. Quand on parle à un homme, tant soit peu élevé aux honneurs de ce monde, le plus négligent s'excite de toutes manières, et se tient l'esprit en éveil ; à bien pics forte raison, ferons-nous de même si nous pensons que nous nous adressons au Seigneur des anges ; voilà qui suffira pour nous rendre attentifs. Voulez-vous un autre moyen, pour vous tirer de votre engourdissement ? En voici un : souvent nous avons fait notre prière, et nous n'avons pas entendu un seul des mots que nous avons prononcés, et nous nous en allons ; pensons à cela, et, tout de suite, reprenons notre prière. Et si la même distraction nous arrive deux fois, trois fois, quatre fois, reprenons autant de fois notre prière, et ne nous retirons pas avant de l'avoir dite tout entière d'un esprit bien attentif. Quand le démon comprendra que nous ne voulons pas nous retirer avant de l'avoir dite avec soin, avec un esprit constamment en éveil, il cessera de nous assaillir, puisqu'il verra que ces attaques ne servent qu'à nous forcer de recommencer souvent la même prière. Nous recevons tous les jours, mes bien-aimés, de nombreuses blessures, des gens de notre maison, des étrangers, sur la place, chez nous ; de la part des hommes publics, de la part des particuliers ; des voisins, des amis ; à toutes ces blessures, appliquons les remèdes qui leur sont propres, la prière. Car Dieu, si nous le prions d'un esprit vigilant, d'une âme embrasée, d'un cœur ardent, peut nous accorder notre pardon, la rémission de toutes nos fautes. Puissions-nous l'obtenir tous, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.