Homélie pour le Dimanche des Rameaux PG 97, 989-999 - Saint André de Crète (660-740), moine et évêque de l'île de Lesbos
« Venez, gravissons ensemble le mont des Oliviers… », par Saint André de Crète
« Venez, gravissons ensemble le mont des Oliviers ; allons à la rencontre du Christ. Il revient aujourd'hui de Béthanie et Il s'avance de son plein gré vers sa sainte et bienheureuse passion, afin de mener à son terme le mystère de notre salut. Il vient donc, faisant route vers Jérusalem, Lui qui est venu du ciel pour nous, alors que nous gisions au plus bas, afin de nous élever avec Lui, comme le dit l'Écriture, « au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom » (Éphésiens 1, 21). Mais Il vient sans ostentation et sans faste. Car, dit le prophète, « Il ne protestera pas, Il ne criera pas, on n'entendra pas sa voix » (Isaïe 42, 2). Il sera doux et humble, Il fera son entrée modestement... Alors, courons avec Lui qui se hâte vers sa passion ; imitons ceux qui allèrent au-devant de Lui. Non pas pour étendre sur son chemin, comme eux ils l'ont fait, des rameaux d'olivier, des vêtements ou des palmes. C'est nous-mêmes qu'il faut abaisser devant Lui, autant que nous le pouvons, par l'humilité du cœur et la droiture de l'esprit, afin d'accueillir le Verbe qui vient (Jean 1, 9), afin que Dieu trouve place en nous, Lui que rien ne peut contenir. Car Il se réjouit de se montrer à nous ainsi dans toute sa douceur, Lui qui est doux, « Lui qui monte au-dessus du couchant » (Isaïe 14, 14), c'est-à-dire au-dessus de notre condition dégradée. Il est venu pour devenir notre compagnon, nous élever et nous ramener vers Lui par la parole qui nous unit à Dieu ».
Homélie de saint Ambroise, évêque (Traité sur l’évangile de s. Luc 9, 1-5 : SC 52, 141-142)
« C’est par le Christ que nous montons, c’est vers lui que nous montons » (Saint Ambroise)
« C’est avec raison que le Seigneur abandonne les Juifs et, voulant habiter dans le cœur des païens, monte au Temple. Car le vrai temple est celui où le Seigneur est adoré, non pas selon la lettre, mais en esprit. C’est là le temple de Dieu, dont la cohésion est assurée par la foi et non par l’agencement des pierres. Ainsi, abandon de ceux qui haïssent, élection de ceux qui aimeront. Il parvient donc au Mont des Oliviers, afin d’enraciner dans la force la plus élevée les jeunes plants d’olivier dont la mère est la Jérusalem d’en-haut. Sur cette montagne se tient le céleste agriculteur. Ainsi, tous ceux qui sont plantés dans la maison du Seigneur peuvent dire, chacun pour soi : « Et moi, comme un olivier verdoyant dans la maison de Dieu » (Ps 51, 10). Et peut-être la montagne elle-même est-elle le Christ. Quel autre, en effet, pourrait porter de tels fruits non pas ceux d’oliviers ployant sous l’abondance des baies, mais ceux des nations païennes fécondées par la plénitude de l’Esprit ? C’est par le Christ que nous montons, c’est vers lui que nous montons. Il est la porte, il est la voie. Il est ouvert et il ouvre ; ceux qui entrent y frappent et à lui va l’adoration de ceux qui ont mené à bonne fin leur service. Il y avait donc dans le village un ânon, et il était attaché avec l’ânesse. Seul, l’ordre du Seigneur pouvait le détacher. La main d’un apôtre le délie. Tel est l’acte. Que telle soit la vie, pour que telle soit la grâce. Sois tel, toi aussi, que tu puisses délivrer ceux qui sont liés.
Voyons à présent quels sont ceux-là qui, aussitôt convaincus de péché, sont chassés du paradis et relégués dans un village. Tu le vois : la mort les avait exilés, la vie les rappelle. Nous lisons chez Matthieu qu’il y avait une ânesse et son petit. Ainsi, comme en deux êtres humains, les deux sexes avaient été exilés, en ces deux animaux, les deux sexes sont rappelés. L’évangéliste préfigure dans l’ânesse Ève, mère du péché, et dans l’ânon, l’universalité du monde païen. C’est pourquoi le petit de l’ânesse est choisi comme monture. Et l’on fait bien de préciser que personne ne l’avait encore monté. Car personne, avant le Christ, n’a convoqué les peuples païens dans l’Église. Aussi bien lis-tu chez Marc : « Un ânon que personne au monde n’a encore monté » (Mc 11, 2).
Homélie de Saint Alphonse Marie de Liguori - DIMANCHE DES RAMEAUX
SUR LA MAUVAISE HABITUDE
Ite in castellum quod contra vos est, et statim invenietis asinam alligatam Mt XXI, 2
Allez au village qui est devant vous, et vous y trouverez une ânesse attachée.
En ce jour, notre divin Sauveur voulant faire son entrée solennelle à Jérusalem, afin d'y être reconnu et confessé pour le, vrai Messie, promis et envoyé de Dieu pour sauver le monde, ordonna à ses disciples d'aller dans un village voisin où ils trouveraient une ânesse attachée, de la délier et de la lui amener. Suivant l'explication de saint Bonaventure, cette ânesse ainsi liée est la figure du pécheur Asina alligata dénotât peccatorem. Et cela d'après ce qu'a dit le Sage : « L'impie est tenu par les liens de ses péchés mômes Iniquitates suse capiunt impium, et funibus peccatorum suorura constringitur. Prov. 5. 22. » — Or, comme Jésus-Christ ne pouvait monter sur l'ânesse avant qu'elle fût déliée, de même il ne peut habiter dans une âme liée par ses péchés. Si donc, mes chers auditeurs, il se trouve parmi vous une âme liée par quelque mauvaise habitude, qu'elle entende aujourd'hui ces paroles que le Sauveur lui adresse :
« Dégage-loi, ma fille, de celte chaîne de péchés, qui te rend esclave du démon ; Solve vincula colli tui, captiva filia Sion. Is. 52. 2. hâte-toi de t'en délivrer, avant que la mauvaise habitude prenne sur toi assez d'empire pour te mettre dans l'impossibilité morale de te corriger, et pour te conduire ainsi à ta perte éternelle.
C'est afin de vous prémunir contre un tel danger, que je veux aujourd'hui vous montrer, en trois points, les grands dommages que nous cause la mauvaise habitude, savoir :
— premièrement, elle aveugle l'esprit ; — secondement, elle endurcit le cœur ; — et troisièmement, elle diminue les forces.
1. La mauvaise habitude aveugle l'esprit.
Selon saint Augustin, la mauvaise habitude ôte la vue aux pécheurs, en sorte qu'ils ne voient plus quel mal ils font, ni à quelle ruine ce mal les entraîne Ita ut ipsa consuetudo mali non eos sinat videre quia malum est. serm. 98. E. B. Ils vivent ainsi dans l'aveuglement, comme s'il n'y avait ni Dieu, ni paradis, ni enfer, ni éternité. Les péchés les plus énormes, ajoute le saint Docteur, quand ils sont devenus habituels, paraissent légers, ou même ne semblent plus être des péchés Peccata, quamvis horrenda, cum in consuetudinera venerint, aut parva aut nulla esse videntur. Enchir. c. 80. Comment donc pourra-t-on les éviter, si l'on n'en connaît plus la laideur, et si l'on n'en voit plus les suites funestes ?
Saint Jérôme dit que les pécheurs d'habitude vont jusqu'à perdre toute honte Ne pudorem quidem habent in delictis. Une mauvaise action est naturellement accompagnée d'une certaine honte ; mais l'habitude la fait disparaître. Aussi saint Pierre compare ces misérables à l'animal qui ne fait que se vautrer dans le fumier Sus Iota in volutabro luti. IL Pet. 2. 22. La fange même de leurs désordres leur couvre les yeux et les aveugle, en sorte que, au lieu de s'attrister et de rougir à la vue de leurs souillures, ils s'en réjouissent et s'en vantent. L'insensé commet le crime comme en se jouant Quasi per risum stultus operatur scelas. Prov, 10. 23. dit le Sage ; et encore : ils se réjouissent quand ils ont fait le mal Laetantur, cum malefecerint. Prov. 2. 14. C'est pourquoi les saints demandent continuellement à Dieu la lumière de sa grâce, sachant que, sans cette lumière, tout homme peut devenir le plus coupable du monde. Et comment tant de chrétiens, assurés par la foi qu'il existe un enfer et un Dieu juste, qui ne peut manquer de punir le mal, continuent-ils à vivre dans le péché jusqu'à la mort et se damnent-ils ? Le péché leur a ôté la vue Excaecavit enim illos malitia eorum. Sap. 2. 21. et, ainsi aveuglés, ils se perdent ! nous lisons dans Job que le pécheur d'habitude se remplit de vices Ossa ejus implebuntur vitiis. Job. 20. 11. Tout péché produit l'obscurité dans l'esprit ; en sorte que, plus les péchés se multiplient par la mauvaise habitude, plus profond devient l'aveuglement. La lumière du soleil ne peut entrer dans un vase rempli de terre ; de même, quand un cœur est rempli de vices, la lumière de dieu ne peut y entrer, pour lui faire voir l'abîme où il va se précipiter. Le pécheur d'habitude, privé de cette lumière, va de péché en péché, sans penser à s'amender In circuitu impii ambulant. Ps. 11. 9. Plongé dans l'abîme ténébreux de la mauvaise habitude, le malheureux ne pense plus qu'à pécher, et ne parle plus que de péchés, et ne sait plus quel mal est le péché. Il devient, en un mot, comme un animal sans raison, ne cherchant et ne désirant que ce qui plaît aux sens. Et l'homme tant honoré par Dieu, ne l'a pas compris ; il est comparable aux brutes stupides, et il leur ressemble Et homo, cum in honore esset, non intellesit ; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. Ps. 48. 13. Alors arrive ce qu'a dit le sage : Quand le pervers est descendu au plus profond des péchés, il méprise Impius, cum in profundura venerit peccatorum, contemnit. prov. 18. 3. Saint Jean Chrysostome applique justement ce texte au pécheur d'habitude, lequel, enfoncé dans cet abîme de ténèbres, méprise tout, sermons, invitations divines, corrections, censures, enfer et Dieu même ; il devient semblable au vautour, qui se laisse tuer par les chasseurs sur la charogne dont il se repaît, plutôt que de s'en éloigner.
Mes frères, tremblons comme David, lorsqu'il priait Dieu en ces termes : Que l'abîme ne m'engourdisse pas, et que la bouche du puits ne se referme pas sur moi Neque absorbeat me profundum, neque urgeat super me puteus os suum. Ps. 68. 16. Tant que la bouche du puits reste ouverte, celui qui y est tombé peut espérer d'en sortir ; mais, si elle vient à être fermée, il est tout à fait perdu ; voilà ce qui arrive à celui qui tombe dans la mauvaise habitude : à mesure que croissent le nombre et la malice de ses péchés, la bouche du puits se resserre sur lui ; et quand elle se trouve fermée, il demeure abandonné de dieu. Si donc vous avez contracté l'habitude de quelque péché, hâtez-vous de sortir de ce puits d'enfer, avant que la bouche en soit fermée, je veux dire, avant que Dieu vous prive entièrement de sa lumière et vous abandonne ; car, s'il vous abandonne en vous retirant sa lumière, ce sera fait de vous et vous serez damnés.
2. La mauvaise habitude endurcit le cœur.
La mauvaise habitude n'aveugle pas seulement l'esprit, elle endurcit encore le cœur du pécheur Cor ejus indurabitur tamquam lapis, et stringetur quasi malleatoris incus. Joh. 41. 15. Par l'effet de la mauvaise habitude, le cœur devient comme une pierre, et, au lieu d'être attendri par les divines inspirations, par les sermons, en entendant parler du jugement de Dieu, des peines des damnés, de la passion de Jésus-Christ, il s'endurcit davantage, comme l'enclume sous les coups de marteau. Le cœur endurci résiste à la pluie de la grâce, dit saint Augustin, et ne peut ainsi porter aucun fruit Cor eorum fit durum adversus imbrem gratise, ne fructum ferat. Les divines invitations, les remords de la conscience, les craintes de la justice de Dieu, sont une pluie de la grâce ; mais quand le pécheur d'habitude, au lieu de profiter de ces bienfaits de la divine miséricorde pour pleurer ses iniquités et se corriger, persiste à pécher, son cœur devient encore plus dur ; et c'est là un signe certain de damnation, comme dit saint Thomas de Villeneuve Induratio, damnationis indicium. Fer. 6. p. Dom. 1. Quadr. En effet, le pécheur, ayant l'esprit aveuglé et le cœur endurci, demeurera obstiné jusqu'à la mort, suivant cette terrible sentence de l'Esprit-Saint : Le cœur dur aura une fin malheureuse Cor durum habebit male in novissimo. Eccli. 3. 21.
A quoi servent les confessions, si bientôt après on retombe dans les mêmes fautes ? Voici ce qu'en dit saint Augustin : Qui tundit pectus, et non corrigitur, solidat peccata, non tollit. de Biscipl. Chr. c. 10. se frapper la poitrine devant le confesseur et négliger ensuite de se corriger et d'ôter l'occasion, ce n'est pas effacer ses péchés, mais les rendre plus affermis et plus durables ; c'est-à-dire qu'on devient plus obstiné. Les impies marchent dans un cercle In circuitu impii ambulant. Ps. 11. 9. Telle est la vie malheureuse des pécheurs d'habitude : ils vont toujours en tournant d'un péché à un autre ; et si parfois ils s'en abstiennent quelque peu, bientôt après, à la première occasion, ils y retournent. Saint Bernard tient pour certaine leur damnation : Malheur, dit-il, à l'homme qui tourne dans ce cercle ! Vae homini qui sequitur hune circuitum ! In Ps. 90. s. 12. Il n'en sera pas ainsi de moi, dit ce jeune homme : je veux me corriger plus tard, et me donner sincèrement à Dieu. — Cependant si la mauvaise habitude prend empire sur vous, quand vous corrigerez-vous ? L'Esprit-Saint déclare que le jeune homme habitué au mal, ne quittera pas sa mauvaise vie dans la vieillesse Adolescens juxta viam suam, etiam cum senuerit, non recedet ab ea. Prov. 22. 6. On a vu des gens habitués à quelque vice, commettre en face de la mort les mêmes péchés qu'auparavant. Le père Recupito parle d'un condamné à mort qui, en allant à la potence, leva les yeux, vit une jeune fille, et consentit à une mauvaise pensée. Et au rapport du père Gisolfo, la même chose arriva à un blasphémateur pareillement condamné à la potence : quand le bourreau le repoussa de l'échelle, sentant sa gorge serrée par la corde, il proféra un blasphème, et mourut ainsi.
Dieu use de miséricorde jusqu'à un certain point, et ensuite il endurcit le cœur du pécheur, selon ce mot de l'Apôtre : Il fait miséricorde à qui il veut, et endurcit qui il veut Cujus vult, miseretur, et quem vult, indurat. Rom. 9. 18. Comment l'endurcit-il ? saint Augustin l'explique ainsi :
« Cet endurcissement consiste à refuser sa miséricorde. Obduratio Dei est nolle misereri. De Div. Qufps(. ad Simpl. n. 15. » ce n'est pas que Dieu endurcisse proprement le pécheur d'habitude ; mais en punition de l'ingratitude dont il a paye ses bienfaits, le Seigneur lui retire ses grâces ; privé de ces secours, le cœur du malheureux devient dur et insensible comme la pierre. Dieu n'endurcit pas le cœur en y versant la malice de l'obstination, mais en lui refusant sa miséricorde, c'est-à-dire, la grâce efficace dont il a besoin pour se convertir Non obdurat Deus impertiendo malitiam, sed non impertiendo misericordiam. Epist. 194. c. 3. E. B. Ainsi le soleil, en s'éloignant de la terre, endurcit l'eau et la change en glace.
En outre, d'après saint Bernard, l'endurcissement du cœur, ou l'obstination, ne se produit pas tout d'un coup, mais peu à peu ; le cœur devient ainsi tellement dur, qu'il résiste aux divines menaces, et que les châtiments le rendent encore plus obstiné Paulatim in cordis duritiam itur ; cor durum minis non cedit, flagellis duratur. De Consid. l. î. c. 2. Il arrive donc aux pécheurs d'habitude ce que dit David : Par vos châtiments, Dieu de Jacob, ils se sont endormis Ab increpatione tua, Deus Jacob, dormitaverunt, Ps. 15. 7. Les effets même de la colère de Dieu, comme les tremblements de terre, les coups de foudre, les morts imprévues, ne les effraient pas ; au lieu de les réveiller et de leur ouvrir les yeux sur leur misérable état, tout cela semble les plonger plus profondément dans leur sommeil mortel, où ils restent perdus.
3. La mauvaise habitude diminue les forces.
On lit dans Job : Il m'a déchiré, il m’a fait plaie sur plaie, il est venu fondre sur moi comme un géant Concidit me vulnere super vulnus, irruit in me qunsi gigas. Job. 16. i5. — Sur ce texte, saint Grégoire (Mor. l. 13. c. 10.) fait la réflexion suivante : Si l'on est attaqué par un ennemi, après la première blessure, on est peut-être encore capable de se défendre ; mais, si l'on en reçoit une seconde, puis une troisième, on perd tellement ses forces, qu'on finit par être tué. Voilà ce que fait le péché : après une chute ou deux, il reste encore au pécheur quelque force, toujours bien entendu, moyennant le secours de la grâce ; mais ensuite, s'il continue à faillir, le péché, par l'habitude, devient comme un géant : Irruit quasi gigas ; en sorte que l'âme, alors, n'a plus assez de force pour résister. — Selon saint Augustin, il est aussi difficile à un pécheur d'habitude de se relever, qu'à celui qui serait étendu sous une grande pierre, qu'il n'a pas la force de remuer Difficile surgit, quem moles malse consuetudinis premit. In Jo. tr. 49. C'est aussi ce que dit encore saint Grégoire Lapis superpositus, cum consuetudine mens in peccato demoratur, ut, etsi velit exsurgere, jam non possit, quia moles desuper premit.
Saint Thomas de Villeneuve assure que l'âme privée de la grâce de Dieu ne peut rester longtemps sans commettre de nouveaux péchés Anima a gratia destituta diu evadere ulteriora peccata non potest. Conc. in Dom. 4. Quadr. Et saint Grégoire (Mor. l. 16. c. 30) sur ce passage de David : Pone illos ut rotam, et sicut stipulam ante faciem venti, Ps. s2. 14. Voyez, dit-il, avec quelle facilité une paille est soulevée par le moindre vent ; c'est ainsi qu'un pécheur, qui d'abord résistait quelque temps, une fois la mauvaise habitude contractée, cède aussitôt à toute tentation, et fait chute sur chute.
— Selon la remarque de saint Jean Chrysostome, les pécheurs d'habitude deviennent si faibles pour résister aux attaques du démon, que parfois ils sont contraints à pécher contre leur volonté, entraînés par la mauvaise habitude contractée Dura res, consuctudo, quae nonnunquara nolentes committere cogit illicita. Hom. ad baptiz. Il en est ainsi, parce que, selon saint Augustin, la mauvaise habitude devient avec le temps une certaine nécessité de pécher Dum consuetudini non resistitur, facta est nécessitas. Conf.. 8. c. 5. Saint Bernardin de Sienne ajoute que la mauvaise habitude se tourne en une seconde nature Usus vertitur in naturam. T. HT. s. 15. En sorte que, comme la respiration est nécessaire à l'homme, de même, pour les pécheurs d'habitude, le péché semble devenu nécessaire ; ils sont ainsi rendus esclaves du péché. Je dis qu'ils sont esclaves ; car les serviteurs sont payés de leurs services, tandis que les esclaves servent par force, sans aucun salaire ; c'est à cet état d'esclavage que les pécheurs d'habitude se trouvent réduits : ils pèchent quelquefois sans plaisir, et quelquefois même sans avoir occasion de pécher, étant devenus esclaves du démon, qui en dispose à son gré. Saint Bernardin les compare à des moulins à vent, qui continuent à faire tourner la meule alors même qu'il n'y a rien à moudre ; c'est-à-dire que, sans occasion présente, ces malheureux continuent à pécher, au moins par de mauvaises pensées. Privés du secours de Dieu, dit saint Jean Chrysostome, ils ne font plus ce qu'ils veulent, mais ce que veut le démon Homo, perdito Dei auxilio, non quod vult, agit, sed quod vult diabolus.
Écoutez ce qui est arrivé dans une ville d'Italie, comme un auteur le raconte à ce sujet. Un jeune homme avait contracté une mauvaise habitude ; en vain Dieu l'avait sollicité à changer de vie, en vain d'autres personnes l'avaient averti ; il continuait de vivre dans son péché. Pour le ramener, le seigneur frappa de mort subite en sa présence l'une de ses sœurs ; alors, il trembla pendant quelque temps ; mais à peine fut-elle ensevelie, qu'il cessa d'y penser, et il retourna à son vomissement. Deux mois après la mort de sa sœur, il fut retenu au lit par une fièvre lente ; il fit alors appeler un prêtre, et il se confessa ; mais, malgré cela, on l'entendit un jour s'écrier : « Hélas ! je connais bien tard la rigueur de la justice divine ! « Puis, il dit au médecin : « Cessez de me tourmenter avec vos remèdes ; car mon mal est incurable ; je sais avec certitude qu'il me conduit au tombeau. » ensuite, s'adressant à ceux qui l'entouraient, il leur dit :
« Sachez que, comme il n'y a plus de remède pour la vie de mon corps, de même il n'y en a plus pour la vie de ma pauvre âme ; je suis destiné à une mort éternelle. Dieu m'a abandonné ; je le vois à la dureté de mon cœur. » Des amis, des religieux vinrent pour l'encourager à se confier en la miséricorde de Dieu, et il ne faisait que répondre : « Dieu m'a abandonné. » Celui qui rapporte ce fait, ajoute que, se trouvant lui-même seul avec le malheureux jeune homme, il lui dit : « Prenez courage ; unissez-vous à Dieu, en recevant le Saint-Viatique. » Et voici quelle fut sa réponse : a Mon ami, vous parlez à une pierre ; la confession que j'ai faite, a été nulle, sans contrition. Je ne veux pas de confesseur, je ne veux pas de sacrements, et ne m'apportez pas le viatique ; car je ferais des choses horribles. » Ayant entendu ces paroles, l'ami se retira tout affligé. Le lendemain, il revint encore pour visiter le malade ; mais les parents lui dirent qu'il avait expiré pendant la nuit, sans être assisté d'aucun prêtre ; et ils ajoutèrent que, au moment de sa mort, on avait entendu près de sa chambre des hurlements épouvantables. telle est la fin qui attend les pécheurs d'habitude. Mes chers frères, si vous avez le malheur de vous trouver dans les liens de quelque habitude coupable, hâtez-vous de faire une confession générale ; car les confessions que vous avez faites en cet état, ne peuvent guère avoir été bonnes. Sortez au plus tôt de l'esclavage du démon ; écoutez cet avis que vous donne l'Esprit-Saint : -Ve livrez pas vos années à un être cruel ; Ne des... annos tuos crudeli. Prov. 5. 9. c'est-à-dire ; Pourquoi voulez-vous servir un maître si cruel, tel qu'est le démon, votre ennemi, qui rend votre vie malheureuse sur la terre, pour vous faire subir ensuite une vie plus malheureuse dans l'enfer durant toute l'éternité ? Lazare, sortez de là ! Lazare, veni foras, Jo. il. 43. Vous qui êtes comme enfouis dans cette fosse du péché, hâtez-vous d'en sortir, pour vous donner à Dieu, qui vous appelle, prêt à vous embrasser, si vous revenez à ses pieds ; et tremblez que cet appel ne soit le dernier pour vous, et que, si vous n'y répondez pas, vous ne soyez damnés.
Lundi saint
HOMÉLIE LXV DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME
MAIS L'UN D'EUX, NOMMÉ CAÏPHE, QUI ÉTAIT LE GRAND PRÊTRE DE CETTE ANNÉE-LÀ, LEUR DIT : VOUS N'Y ENTENDEZ RIEN. — ET VOUS NE CONSIDÉREZ PAS QU'IL VOUS EST AVANTAGEUX QU'UN SEUL HOMME MEURE POUR LE PEUPLE, ETC. (VERS. 49, 50, JUSQU'AU VERS. 9 DU CHAP. XII.)
ANALYSE.
1. Prophétie involontaire du grand prêtre Caïphe.
2. Jésus-Christ fuit d'une manière humaine. — Jésus chez Lazare.
3. Quel mal c'est que l'avarice. — Description des maux qu'elle cause à ceux qui en sont infectés. — L'avarice est une idolâtrie, en quoi et comment ? — Quel est son empire ?
1. « Les nations se sont elles-mêmes engagées dans la fosse qu'elles m'avaient creusée. « Leur pied a été pris dans le même piège « qu'ils avaient tendu en secret ». (Ps. Ix, 15, 16.) Voilà, mes frères, voilà ce qui est arrivé aux Juifs. Ils disaient : Il faut faire mourir Jésus, de peur que ; les Romains ne viennent et ne ruinent notre ville et notre nation. Ils l'ont fait mourir, et aussitôt ces calamités sont tombées sur eux : et ce qu'ils avaient fait pour les éviter est justement ce qui lés leur a attirées. Mais ce Jésus qu'ils ont immolé à leur crainte et à leur fureur, vit dans le ciel, et ceux qui ont assouvi leur haine et leur passion, ont été précipités dans -l'enfer ; tout autre, cependant, avait été leur pensée. Depuis ce jour., dit l'évangéliste, les Juifs cherchaient à faire mourir Jésus ; car ils disaient : « Les Romains viendront et ruineront notre nation. Mais l'un d'eux, nommé Caïphe, qui était le grand prêtre de cette année-là, leur dit : Vous n'y entendez rien ». Celui-ci était plus impudent que les autres ; les autres doutaient, et proposant leurs avis, disaient : « Que faisons-nous ? » Maïs celui-ci jette le masque, il ne ménage rien : il s'écrie effrontément : « Vous n'y entendez rien, et vous ne considérez pas qu'il vous est avantageux qu'un seul homme pleure et que toute la nation ne périsse point. Or, il ne disait pas ceci de lui-même mais, étant grand prêtre cette, année-là, il prophétisa ».
Voyez-vous, mes frères, combien est grande la puissance sacerdotale ? Caïphe, pour avoir été élevé par le sort au pontificat, encore qu'il en fût indigne, prophétisa sans savoir ce qu'il disait. La grâce se servit seulement de sa bouche ; mais elle ne toucha point à son cœur impur. Plusieurs autres ont aussi prédit ce qui devait arriver, quoiqu'ils fussent des indignes, comme Nabuchodonosor, Pharaon, Balaam, là raison, pour tous, en est évidente.
Mais voici ce que veut dire ce pontife : vous demeurez tranquillement assis sur vos sièges, vous traitez bien mollement une affaire de cette conséquence ; vous ne pensez pas que, quand ii s'agit du salut commun de tout un peuple, là vie d'un seul homme n'est à compter pour rien. Remarquez combien est grande la vertu de l'Esprit-Saint. D'un esprit impur', d'un méchant, il a pu tirer les paroles d'une prophétie admirable. Au reste, l'évangéliste appelle les nations enfants de Dieu, sur ce qui devait arriver, comme Jésus-Christ le prédit lui-même, en disant : « Et j'ai encore d'autres brebis » (Jean X, 16), les appelant de ce nom, parce qu'un jour elles deviendraient ses brebis. Que signifient ces paroles : « Étant le grand prêtre de cette année-là ? » Parmi bien d'autres coutumes corrompues, les Juifs avaient encore introduit celle-ci : le sacerdoce n'était plus à vie, il était seulement annuel. Par là les dignités étaient devenues vénales ; et néanmoins, dans cette corruption même où ils étaient tombés, le Saint-Esprit les assistait encore. Mais lorsqu'ils eurent mis la main sur Jésus-Christ, alors ce divin Esprit les abandonna, et se transporta sur les apôtres. Le voile du temple, qui se déchira en deux (Matth. XXVII, 51), fut une marque de cet abandon. Jésus-Christ a aussi fait entendre sa voix, en disant : « Le temps s'approche que votre maison demeurera déserte ». (Id. XXIII, 38.) Et Josèphe, qui est venu quelque temps après, rapporte, dans son histoire, que les anges qui demeuraient avec eux leur avaient déclaré que s'ils ne changeaient de vie et ne devenaient meilleurs, ils se retireraient. Tant que la vigne a subsisté, toutes choses se sont passées parmi eux selon qu'elles avaient coutume de se passer ; mais quand ils eurent tué l'héritier, il n'en a plus été de même, ils ont tous péri ; et Dieu ôtant en quelque sorte à ce fils ingrat, c'est-à-dire, aux Juifs, la robe brillante dont il l'avait revêtu, il l'a donnée à de bons serviteurs, aux gentils qui se sont convertis à la foi, et les Juifs, il les a laissés seuls et dans la nudité.
Au reste, ce n'était pas une chose peu merveilleuse et peu étonnante que ce fût un ennemi qui prophétisât un événement si considérable et si prodigieux. Une pareille prédiction était capable d'attirer et de gagner le peuple ; en effet, il arriva tout le contraire de ce que désirait lé pontife. Car, par cela même que Jésus-Christ est mort, les fidèles, ceux qui ont cru en lui, ont été délivrés du supplice auquel ils étaient condamnés. Que veulent dire ces paroles : « Pour rassembler et réunir ceux qui sont proches, et ceux qui sont éloignés ? » Il les a tous réunis en un seul corps : celui qui est à Rome regarde les Indiens comme ses membres. Quoi de comparable à une pareille réunion ? et le chef de tous est Jésus-Christ. « Ils ne songèrent plus, depuis ce jour-là, qu'à trouver le moyen de le faire mourir ». Auparavant ils cherchaient, car l'évangéliste dit : « Les Juifs donc cherchaient à le faire mourir ». (Jean, VII, 11.) Et Jésus-Christ leur dit : « Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ? » (Ibid. 20.) Mais alors ils cherchaient seulement (Id. V, 18) ; et maintenant leur résolution est prise, et ils ont mis la main à l'œuvre. « C'est pourquoi Jésus ne se montrait plus en public parmi les Juifs ». Ici encore Jésus pourvoit à sa sûreté d'une manière humaine, et souvent il fait de même.
2. J'ai déjà dit le sujet pour lequel Jésus-Christ s'est souvent enfui et s'est éloigné de ses ennemis. Maintenant il se retire à Ephrem, près du désert, et s'y tient avec ses disciples. Mais quel pensez-vous, mon cher auditeur, que fut le trouble dés disciples, voyant leur Maître s'enfuir de la sorte, et pourvoir à sa sûreté d'une manière humaine ? Personne alors ne l'accompagna ; comme la Pâque était proche, tous les Juifs accouraient en foule à Jérusalem. Ainsi, lorsque tous étaient dans la joie, en fêtes et en réjouissances ; alors les disciples se cachaient et se voyaient en péril ; mais néanmoins ils demeuraient fermement attachés à leur Maître ; pendant que les Juifs célébraient la Pâque et la scénopégie, ils restaient cachés dans la Galilée. Mais aussi c'est alors qu'était seuls avec leur Maître, et obligés de fuir et de se cacher, ils avaient l'avantage de lui marquer tout leur attachement et leur amour. C'est pourquoi saint Luc rapporte que Jésus leur dit : « j'ai demeuré avec vous dans les tentations » (Luc, XXII, 28) ; voulant leur faire connaître que c'était sa grâce qui les fortifiait et les rendait si fermes.
« Car plusieurs de ce quartier-là allèrent à Jérusalem pour se purifier. Et les princes des prêtres et les pharisiens avaient donné ordre de le prendre (55, 56) ». Belle manière de se purifier avec une volonté délibérée de faire mourir Jésus, et de tremper les mains dans son sang ! « Et ils disaient « Que vous en semble-t-il ? viendra-t-il à la fête ? » (Ibid.) Au grand jour de Pâques, ils tendaient des pièges à Jésus : d'un temps de fête et de joie, ils faisaient un temps de meurtre et de carnage ; c'est comme s'ils avaient dit : La fête l'appelle ici, il faut qu'il vienne tomber dans nos pièges. Ô quelle impiété ! Lorsqu'il fallait donner des marques d'une plus grande piété, et délivrer les plus grands criminels, alors même ils tâchent de prendre l'innocent. Mais de plus, ayant tenté d’autres fois de le prendre, non-seulement ils ne l'avaient pu, mais encore ils s'étaient fait moquer d'eux. S'il s'est souvent échappé de leurs mains, lorsqu'ils croyaient le tenir ; s'il les a empêchés de le faire mourir, et les a laissés en doute et en suspens, c'était afin de lés amener au repentir et à la componction, en leur faisant ainsi connaître sa vertu et sa puissance ; afin qu'ils sussent, quand ils l’auraient pris, que ce n'était point par leur propre force qu'ils le tenaient ; mais parce qu'il avait bien voulu se livrer volontairement à eux. En effet, il leur fut alors impossible de le prendre, quoiqu'il fût à Béthanie, proche de Jérusalem ; et lors même qu'ils l'eurent pris, il les renversa tous et les fit tomber par terre. (Jean, XVIII, 6.)
« Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, qu'il avait ressuscité d'entre les morts. (Chap. XII, 1.) Et il mangea chez eux, Marthe servait et Lazare mangeait avec lui ». Que Lazare, beaucoup de jours après sa résurrection, fût en vie et mangeât, c'était là un signe et un témoignage bien sûr d'une véritable résurrection. Du texte qui précède il résulte clairement que le repas avait lieu dans la maison de. Marthe ; Lazare et ses sueurs accueillent Jésus comme des personnes qui l'aiment et en sont aimées. Quelques-uns disent pourtant que le souper fut préparé dans une autre maison ; Marie ne servait point, uniquement occupée à écouter Jésus-Christ. Encore ici, elle montre des dispositions plus spirituelles. Elle s'abstient de servir, comme si elle n'était qu'invitée. Elle réserve pour Jésus-Christ seul son service et ses hommages, et ne se comporte point envers lui comme envers un homme, mais comme envers Dieu. Voilà pourquoi elle répandit des parfums sur ses pieds et elle les essuya de ses cheveux ; ce qui faisait visiblement voir qu'elle n'avait pas la même opinion de Jésus-Christ que les autres.
Mais Judas, par un feint scrupule de piété, lui en fit des reproches. Que répondit donc Jésus-Christ ? « Marie a fait une bonne œuvre », lorsqu'elle a répandu des parfums sur mon corps, « elle l'a fait pour m'ensevelir ». Pourquoi Jésus ne reprit-il pas son disciple d’avoir désapprouvé l’action de cette femme, et ne dit-il point, comme l'évangéliste, qu'il l'avait blâmée pour voler l'argent ? C'est parce qu'il voulut lui inspirer de la honte par sa patience. Mais Jésus connut Judas pour un traître, c'est de quoi on ne peut douter, puisqu'il l'avait déjà repris bien des fois, en disant : Tous ne croient pas, et « un de vous autres est un démon ». (Jean, VI, 71.) Jésus fit donc connaître qu'il savait que Judas était un traître, mais il ne le réprimanda pas ouvertement ; il l'épargne et le traite avec douceur, parce qu'il voulait le détourner de son dessein. Mais pourquoi un autre évangéliste rapporte-t-il que tous les disciples avaient parlé de même ? Il est vrai, les disciples et celui-ci se choquèrent tous de cette action, mais non point dans une même pensée.
Que si, quelqu'un demande pourquoi Jésus-Christ confia la bourse des pauvres à un voleur, et en commit la dispensation à un avare, nous répondrons que Dieu seul connaît les choses secrètes. Mais de plus, s'il m'est permis de dire mon sentiment et de hasarder une conjecture, le répondrai que le Sauveur en usait de la sorte pour ôter à Judas tout sujet d'excuse. En effet, il ne pouvait même pas prétexter que c'était l'amour de l'argent qui le poussait à trahir son Maître, puisqu'ayant la bourse en sa disposition, il lui était aisé de satisfaire sa malheureuse cupidité ; mais il fallait qu'il confessât que son extrême méchanceté le portait à commettre ce crime, et c'est pour l'arrêter et le corriger que Jésus-Christ usait de tant d'indulgence à son égard. C'est encore pour cette raison qu'il ne le reprenait pas de ses larcins, quoiqu'il ne les ignorât point, et qu'il lui laissait les moyens d'assouvir sa misérable passion, pour lui ôter toute excuse.
« Laissez-la faire. », dit Jésus, « elle a répandu ce parfum pour m'embaumer », elle prévient ma sépulture de quelques jours. Le Sauveur, parlant ainsi de sa sépulture, avertit et reprend de nouveau le traître de son dessein. Mais cet avertissement ne le toucha point, cette parole n'amollit pas son cœur, quoiqu'elle fût pourtant capable d'inspirer de la compassion et de la pitié ; car Jésus semblait dire : Je vous suis à charge et incommode, mais patientez un peu et je vais m'en aller. Car, c'est ce qu’il a en en vue lorsqu'il a dit : « Vous ne m'avez pas pour toujours ». Mais rien de tout cela n'a pu fléchir cet homme féroce, ni arrêter sa fureur ; encore que Jésus eût dit et fait bien d'autres choses, qu'il, eût lavé ses pieds dans cette nuit et qu'il l'eût fait asseoir à sa table, ce qui aurait pu amollir le cœur même dès plus grands voleurs, et qu'il eût dit bien des paroles capables d'attendrir une pierre même ; et de plus, ce ne fut pas longtemps avant sa mort que le Sauveur fit et dit toutes ces choses, mais le jour même qu'il allait mourir, de peur que le temps ne les lui fît oublier. Cependant ce traître résiste à tout et se rend inutiles tores les bienfaits du Seigneur.
3. C'est que l'avarice est un horrible ; oui, un horrible fléau : elle ferme les yeux, elle bouche les oreilles de celui qui en est possédé et le rend plus cruel que les bêtes féroces : elle ne lui permet d'avoir nulle attention nulle considération pour quoi que ce soit, ni pour la conscience, ni pour l'amitié, ni pour la société, ni pour son propre salut ; elle le détache de tout pour l'asservir au joug pesant de sa propre autorité : Et ce, qu'il y a de pire clans cet esclavage, c'est qu'elle persuade à ceux dont elle fait ses esclaves qu'ils sont ses obligés ; c'est qu'on s'y complaît d'autant plus qu'on est plus asservi. Voilà par où l'avarice devient une maladie incurable : voilà par où cette bête sauvage est si difficile à prendre et à apprivoiser. Par elle, Giézi, de disciple et de prophète, devint lépreux ; elle perdit Ananie, elle fit un traître de Judas. L'avarice a corrompu les princes des prêtres et les sénateurs, leur a fait recevoir des présents, et les a mis au rang des voleurs : elle a engendré une multitude de maux, inondé les chemins de sang, rempli les villes de pleurs et de gémissements : c'est elle qui souille les repas et y introduit tés mets défendras. Voilà pourquoi saint Paul appelle l'avarice une idolâtrie (Éphés. V, 5) : et encore, par cette qualification, il n'en a point détourné les hommes.
Mais pourquoi l'apôtre appelle-t-il l'avarice une idolâtrie ? C'est parce que bien des riches n'osent se servir de leurs richesses, qu'ils les gardent précieusement et les remettent à leurs neveux et à leurs héritiers sans y avoir, touché, qu'ils n'osent même pas y toucher-, comme à dés offrandes faites à Dieu. Et s'ils sont quelquefois obligés de s'en servir, ils le font avec réserve et avec respect, comme s'ils touchaient à des choses sacrées auxquelles il né leur serait point permis de toucher. Mais encore comme un idolâtre garde et honore son idole, vous de même vous enfermez votre or sous de bonnes portes et de fortes serrures ; votre coffre ; vous vous en faites un temple, vous vous en faites un autel où vous déposez : votre trésor et le mettez dans des vases d'or. Vous n'adorez pas l'idole comme lui, mais vous lui prodiguez les mêmes soins. Un homme ainsi préoccupé de la passion d'avarice, donnera plutôt ses yeux et sa vie que, son idole. Voilà ce que font les avares qui sont passionnés pour ;l'or.
Mais, direz-vous, je n'adore point l'or. La gentil non plus n'adore point l'idole, mais le démon qui demeure en elle. Vous, de même, vous n'adorez pas votre or ; mais le démon qui, par vos yeux avidement fixés sur l'or et par votre cupidité, est entré dans votre âme, vous l'adorez. Car l'amour des richesses est pire que le démon : c'est un dieu à qui plusieurs obéissent avec plus de zèle que les gentils n'obéissent à leurs idoles. Ceux-ci n'obéissent pas aux leurs en bien des choses, mais les autres leur sont soumis en tout, et font aveuglément tout ce qu'elles leur prescrivent.
Que commande l'avarice ? Soyez, dit-elle, ennemi de tout le monde, oubliiez les devoirs de la nature, négligez le service de Dieu vous-même, sacrifiez-vous à moi : et ils lui obéissent en tout. On immole aux idoles des bœufs et des moutons ; mais l'avarice veut un autre sacrifice ; elle dit : immolez-moi votre âme, et l'avare lui immole son âme. Ne voyez-vous pas quels autels on élève à l’avarice, quels sacrifices elle reçoit ? Les avares ne seront point héritiers du royaume de Dieu (I Cor. VI, 70) ; et ils ne craignent et ils ne tremblent point. Mais toutefois cette passion est la plus faible de toutes : elle n'est point nés avec nous, elle ne nous est point naturelle : si elle venait de la nature, elle aurait établi son règne dès le commencement du monde. Or, au commencement il n'y avait point d'or, personne n'aimait l'or.
Mais voulez-vous savoir d'où naît cette passion ? comment elle a crû, comment elle s'est étendue ? Le mal s'est propagé parce que les hommes ont porté envie aux riches qui avaient vécu avant eux, et le spectacle de la prospérité d'autrui a stimulé jusqu'à l'indifférence. Voyant que d'autres ont eu de magnifiques maisons, de vastes domaines ; des troupes de valets, des vases d'argent, des armoires pleines d'habits, on n'épargne rien pour les surpasser ; de sorte que les premiers venus irritent la cupidité des seconds, et ainsi de suite. Mais, si les premiers avaient voulu vivre dans la modération et dans la frugalité, ils n'auraient pas servi de maîtres et de modèles à ceux qui sont venus après eux. Toutefois, ceux qui les suivent, et qui imitent leur luxe, ne sont pas pour cela excusables, ils ont d'autres modèles ; il se trouvé encore des gens qui méprisent les richesses. Et qui est-ce qui, les méprise ? direz-vous. Effectivement, ce qui est le plus fâcheux, c'est que ce vice a tant de force et d'empire qu'il semble invincible : on croit que tout est soumis à ses lois, et qu'il n'est personne qui suie la vertu contraire, je veux dire la modération, la tempérance. Je pourrais néanmoins en compter plusieurs, et dans les villes et sur les montagnes : mais de quoi cela vous servirait-il ? Vous ne changeriez point, vous n'en deviendriez pas meilleurs. De plus je ne me suis pas proposé de traiter aujourd'hui cette matière, et je ne dis pas qu'il faille répandre ses richesses et s'en dépouiller. Je le voudrais pourtant bien, mais parce que cela paraît trop difficile, je ne vous y obligerai pas. Seulement je vous exhorte à ne point désirer le bien d'autrui, et à faire part aux pauvres des biens, que vous possédez.
Au reste, quand nous voudrons faire cette recherche, nous trouverons bien des gens qui ce contentent de ce qu’ils ont, qui ont soin de leur bien, et qui vivent d'un honnête travail. Pourquoi ne les imitons-nous pas, et ne suivons-nous pas leur exemple ? Rappelons dans notre mémoire ceux qui ont été avant nous. Leurs terres, leurs héritages, ne subsistent-ils pas, seuls monuments qui rappellent encore leurs noms ? Voilà, disons-nous, les bains d'un tel, voilà sa maison de campagne, son lieu de plaisance : aussitôt que nous voyons ces objets, ne poussons-nous pas quelques gémissements en nous représentant les soins et lés peines qu'il s'est données, les rapines et les vols, dont il s'est rendu coupable ? Mais cet homme à disparu d'ici-bas ; d'autres à qui il n'aurait jamais pensé, et peut-être même ses ennemis ; jouissent de ses biens pendant qu'il souffre les plus cruels tourments : Un même sort nous attend : nous mourrons indubitablement, et nous aurons tous une même fin. Dites-moi, je vous prie, ces riches auxquels vous pensez maintenant ; lorsqu'ils étaient sur la terre : quelles haines ne se sont-ils pas attirées, quelles dépenses n'ont-ils pas faites, combien de, querelles et d'inimitiés n'ont-ils pas essuyées ? Et quel fruit leur en revient-il ? Un supplice éternel, nul espoir de consolation, des reproches de tout le monde, non-seulement pendant leur vie, mais maintenant encore après leur mort.
Enfin, lorsque vous voyez dans les maisons les portraits de ces hommes opulents, quels sont, vos sentiments et vos pensées ? Admirons-nous, ou plutôt ne versons-nous pas des larmes ? Le prophète, a bien eu raison de le dire : « C'est en vain que se trouble et s'inquiète tout homme qui vit (Ps. XXXVIII, 9) » sur la terre : car le soin des choses de ce monde est véritablement un trouble et une inquiétude vaine et inutile, mais il en sera tout autrement dans les demeures et les tabernacles éternels. Ici l'un a travaillé, et l'autre jouit du fruit de son travail : mais là-haut chacun jouira de ses peines et de ses travaux, et en recevra une ample récompensé. Faisons donc tous nos efforts, et n'épargnons rien pour acquérir cet héritage : préparons-nous-y des maisons ; afin que nous nous reposions avec Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartient la gloire, et au l'ère et du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Mardi saint