DEUXIÈME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LES FÊTES DE PAQUES AUX ABBÉ
Sur ces paroles de l’Évangile : « Marie Madeleine et Marie mère de Jacques et Salomé achetèrent des parfums pour venir embaumer Jésus (Marc. XVI, 1). »
Nous avons rétabli d'après les anciens manuscrits et les premières éditions de saint Bernard, le titre de ses Sermons pour les fêtes de Pâques, tel qu'il était autrefois, et renvoyé aux sermons divers, celui qui se trouvait après le troisième sermon pour les fêtes de Pâques. C'est, maintenant le quarante-quatrième des Sermons divers. Voir aussi la cinquante-huitième des mêmes sermons.
1. Nous avons appris de l'Apôtre que c'est par la foi que le Christ habite dans nos cœurs (Ephes. III, 17) : d'où je crois qu'il est permis de conclure que le Christ vit en nous aussi longtemps que la foi y demeure, et que, dès que notre foi est morte, on peut dire en quelque sorte que le Christ y est mort aussi. Or, ce qui prouve une foi vivante, ce sont les œuvres, selon ces paroles : « Les œuvres que mon Père m'a donné de faire rendent témoignage de moi (Joan. V, 36), » qui ne me semblent pas s'éloigner beaucoup de la pensée qu'un autre apôtre exprimait en disant (pie la foi sans les œuvres est une foi morte (Jacob. II, 20). De même que nous connaissons que le corps est en vie à ses mouvements, ainsi est-ce à ses œuvres que nous voyons que la foi est vivante. Mais la vie même de la foi c'est la charité, attendu que c'est par elle qu'elle opère, suivant ces paroles de l'Apôtre : « La foi qui opère par la charité, (Galat. V, 6), » aussi voyons-nous la foi mourir quand la charité se refroidit, de même que le corps périt quand l'âme s'en éloigne. Si donc vous voyez un homme, appliqué à des bonnes œuvres, mener gaiement une vie pleine de ferveur, soyez sûr que la foi vit en lui, car vous en avez la preuve tout à fait irrécusable. Mais il y en a qui commencent d'une manière spirituelle et qui finissent par la chair ; or, nous savons que dans ceux-là l'esprit de vie ne demeure plus selon ce mot de l'Écriture : « Mon esprit ne demeurera point pour toujours dans l'homme, parce qu'il est charnel (Gen. VI, 3). » Or, si l'esprit de Dieu ne reste plus dans un homme, il est clair que la charité ne s'y trouve plus non plus, puisqu'elle n'est répandue dans nos cœurs que par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 5).
2. Or, comme je l'ai déjà dit c'est donner à la foi la vie de la charité que de lui faire produire des œuvres par cette même charité (Gal. V, 6), d'où je conclus que, dès que l'Esprit Saint s'éloigne d'une âme, c'est la mort de la foi en cette âme, car, selon l'Évangéliste, il n'y a que l'esprit qui vivifie (Joan, VI, 6) ; d'ailleurs, s'il est vrai que la sagesse de la chair est une véritable mort (Rom. VIII, 13), nous ne saurions douter que ceux que nous nous réjouissions de voir vivants, parce qu'ils mortifiaient la chair par l'esprit, sont morts et dignes de nos larmes maintenant qu'ils vivent selon la chair. Aussi lisons-nous encore dans le même apôtre : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez : Si, au contraire, vous faites mourir par l'esprit les actions de la chair, vous vivrez (Rom. VIII, 13). Malheur donc à vous, qui que vous soyez, qui revenez à vos péchés comme un chien retourne à ce qu'il a vomi, ou comme le pourceau revient à sa bauge dans la fange. Je ne parle pas seulement de ceux qui retournent de corps en Egypte, mais de ceux qui y rentrent de cœur, de ceux qui aiment encore les plaisirs du monde, et en qui, par conséquent, la foi est morte, puisqu'ils n'ont plus la charité, car quiconque aime le monde n'a pas la charité du Père en lui (I Joan. II, 16). Qui peut être réputé mort à plus juste titre que celui qui nourrit un incendie dans son sein, le péché dans sa conscience, et ne le sent même pas, n'en est pas effrayé ne cherche point à s'en débarrasser ?
3. Ainsi donc le Christ au tombeau c'est la foi morte dans une âme. Comment en agirons-nous avec lui ? Que firent les saintes femme qui avaient seules conservé pour le Seigneur un amour plus ardent que tous ses autres disciples ? « Elles ont acheté des aromates, pour venir embaumer Jésus ? » Etait-ce pour le ressusciter ? Non, mes frères, nous savons bien qu'il ne nous est pas donné de le ressusciter ; tout ce que nous pouvons faire c'est de l'embaumer. Pourquoi cela, mes frères ? Pour que celui qui est mort comme lui, ne répande point une mauvaise odeur, une odeur de mort pour les autres qu'elle ne s'exhale de tous côtés et qu'il ne tombe lui même en pourriture. Que nos trois saintes femmes, l'esprit, la langue et les mains, achètent donc des parfums, car je crois que c'est à cause de ces trois femmes que Pierre reçut trois fois l'ordre de paître le troupeau du Seigneur (Joan. XXI, 16). Comme s'il lui avait été dit : Faites-le paître de l'esprit, de la bouche et des œuvres ; c'est-à-dire paissez-le par la prière qui vient de l’esprit, par l’exhortation qui tombe des lèvres, et par l'exemple qui vient des œuvres.
4. L'esprit ira donc chercher es aromates, c'est-à-dire, au premier rang, le sentiment de la compassion, puis le zèle de la droiture, sans omettre, dans le nombre, l'esprit de discrétion. En effet, toutes les fois que vous voyez un de vos frères pécher, votre premier sentiment doit être un sentiment de compassion, comme étant d'ailleurs le plus naturel à l'homme, puisque nous en trouvons le motif au fond de nous-mêmes. L'Apôtre ne nous dit-il point : « Pour vous qui êtes spirituels, ayez soin de relever ce frère dans un esprit de douceur, en faisant réflexion sur vous-mêmes et en craignant d'être tentés aussi bien que lui (Gal. VI, 1). » Et le Seigneur, lorsqu'il sortait de Jérusalem, en portant sa croix, et qu'il rencontra, non pas encore toutes les nations du monde, mais quelques flemmes seulement qui pleuraient sur lui, il se tourna vers elles et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants (Luc. XXIII, 18.) » Remarquez, mes frères, la gradation : « sur vous » d'abord, dit-il, puis « sur vos enfants. » C'est donc sur vous, mon frère, que vous devez d'abord arrêter votre attention si vous voulez apprendre à compatir aux maux des autres, et le reprendre ensuite en esprit de douceur. Faites réflexion sur vous-mêmes, dit-il, et craignez d'être tentés à votre tour. Mais comme les exemples nous touchent toujours bien plus que les paroles et se gravent plus profondément dans nos cœurs, laissez-moi vous renvoyer à ce saint vieillard qui, en apprenant qu'un de ses frères était tombé dans une faute, se mit à pleurer amèrement et à s'écrier : Lui aujourd'hui, et moi demain. Pensez-vous, nies frères, que celui qui pleurait ainsi sur lui-même ne sût point compatir au malheur de son frère ? D'ailleurs ce sentiment de compassion sert à beaucoup à la fois, attendu qu'un esprit généreux se reprocherait de contrister quelqu'un qu'il voit inquiet pour lui.
5. Mais que faisons-nous, car il y en a plusieurs qui ont la tête dure et le cou habitué au joug, au point que, plus nous compatissons à leurs maux, plus ils abusent de notre patience et de notre compassion. Ne devons-nous point compatir aux souffrances de la justice, comme nous compatissions au malheur de notre frère, surtout quand nous la voyons si impudemment rejetée, et provoquée avec tant d'imprudence ? Je sais que si nous avons l'ombre de charité, nous ne pourrons supporter avec une âme impassible ce mépris de Dieu. C'est dans cette impatience que consiste le zèle de la justice, dont nous nous sentons transportés contre les prévaricateurs, comme si nous étions touchés d'un sentiment de pitié envers cette justice de Dieu que nous voyons foulée aux pieds.. Toutefois, il faut que la compassion ait le pas sur le zèle de la justice, autrement, dans un mouvement d'indignation, nous briserions les vaisseaux de Tharsis, nous achèverions le roseau à demi rompu, et nous éteindrions tout à fait la mèche qui fume encore.
6. Mais quand nous aurons réuni ces deux aromates, le sentiment de la compassion et le zèle de la justice, il faudra nous procurer l'esprit de discernement, de peur que lorsqu'il y a lieu à faire preuve de compassion, ce soit le zèle de la justice qui se montre, et que, faute de discernement, nous ne confondions toutes choses, au lieu de tenir prudemment compte des temps, et de montrer du zèle quand il le faut, et de savoir aussi pardonner dans l'occasion. Il n'y a que le Samaritain, pour savoir à propos tantôt verser l'huile sur les plaies, et tantôt y verser du vin. D'ailleurs, pour que vous ne pensiez pas que cette pensée est de moi seulement, écoutez le Psalmiste ; il ne demande que ce que je vous demande, et dans le même ordre, quand il dit : « Enseignez-moi, Seigneur, la bonté, la discipline et la science (Psal. CXVIII, 66). »
7. Mais où pourrons-nous nous procurer ces aromates ? Car la terre de notre cœur ne saurait produire de pareilles vertus, elle nous donnerait plutôt des ronces et des épines. Il nous faut donc les acheter quelque part. Mais qui nous les vendra ? Ce sera celui qui a dit : « Venez, achetez sans argent et sans aucun échange, du lait et du vin. (Is. LV, 1). » Or, vous savez ce que désigne la douceur du lait, et ce que rappelle l'âpreté du vin. Mais que faut-il entendre par ces mots, acheter sans argent et sans aucun échange ? Car ce n'est pas ainsi qu'on fait dans le monde ; il ne peut y avoir une autre manière d'acheter que chez l'auteur même du monde ; aussi le Prophète dit-il au Seigneur : « Vous êtes mon Dieu, car vous n'avez pas besoin de nos biens (Psal. XV, 2). » Qu'est-ce donc que l'homme lui donnera en échange de la grâce, puisque, étant le maître de tout, il n'a besoin de rien ? Sa grâce, il la donne gratuitement, et lors même qu'il la vend, celui qui l'achète ne la paie point, attendu que le prix que nous la payons nous reste entre les mains.
8. C'est donc avec notre volonté propre que nous devons acheter les trois aromates de l'esprit, car remarquons qu'en payant avec cette monnaie, non-seulement nous ne nous appauvrissons point, mais même nous faisons un profit considérable, puisque nous l'échangeons pour quelque chose de mieux, et que nous donnons Une volonté propre, pour en avoir une commune. Or la volonté commune, c'est la charité. Voilà donc comment nous achetons sans rien échanger, puisque nous acquérons ce que nous n'avions point, et que ce que nous avions nous le conservons en mieux. Mais comment compatir au sort de notre frère, qui ne sait compatir lui-même qu'à ses propres malheurs, dans sa volonté propre ? Et comment celui qui n'aime que soi aimera-t-il la justice, et haïra-t-il l'iniquité ? Il peut, il est vrai, feindre aux yeux des hommes, et même se séduire lui-même, au point de se figurer, quand il n'est conduit que par l'égoïsme et par la haine, qu'il ne cède qu'au sentiment de la compassion, et au zèle pour la justice ; mais il est bien facile de voir combien sont éloignées de la volonté propre, les choses qui sont propres à la vraie charité que la volonté propre attaque de front. En effet, la charité est bienveillante et ne se réjouit pour du mal (Cor. XIII, 4). Quant à l'esprit de discernement, nous savons qu'il n'y a rien qui l'éloigne comme la volonté propre, car elle met la confusion dans le cœur de l'homme, et place un voile épais devant les yeux de la raison. Par conséquent, c'est avec la monnaie de notre volonté propre, comme je vous le disais tout à l'heure, que nous devons acheter les trois sortes d'aromates de l'esprit, c'est-à-dire les sentiments de compassion, le zèle de la justice, et l'esprit de discernement.
9. Il y a aussi trois sortes d'aromates, que la langue apporte, ce sont la modération dans la réprimande, l'abondance dans l'exhortation et l'efficacité dans la persuasion. Voulez-vous vous procurer ces aromates ? Achetez-les dans le Seigneur lui-même, oui, achetez-les là, vous dis-je, et procurez-les-vous de la même manière que les premières, c'est-à-dire sans aucun échange, il ne faut pas que vous dépensiez quoi que ce soit pour vous les procurer. Achetez donc au Seigneur la modération dans la réprimande, c'est un bien, un don aussi grand que rare, car il y en a bien peu qui le possèdent : « Il y en a si peu, dit saint Jacques, qui sachent dompter leur langue (Jac. III, 8) ! » On voit bien des gens, en effet, dont l'intention est droite, et la pensée bienveillante, qui disent légèrement ce qu'on ne saurait écouter trop sérieusement. Leur parole part comme un trait qui ne saurait revenir sur ses pas, et ce mot qui aurait dû guérir, parce qu'il semble un peu trop acerbe, exaspère et envenime le mal davantage. Si l'impudence s'ajoute à la négligence, alors elle met le comble à l'impatience, en sorte que celui qui est déjà tombé dans le bourbier, s'y enfonce davantage ; il n'ouvre plus la bouche que pour apporter des excuses, mais de mauvaises excuses à ses torts, et, semblable à un fou furieux, non-seulement il repousse, mais même il va jusqu'à vouloir mordre la main du médecin qui le panse. Il y en a beaucoup aussi qui ne savent trouver presque rien à dire, à court de paroles, il leur semble que leur langue est attachée à leur palais, ce qui, quelquefois, ne nuit pas peu, même à ceux qui les écoutent. Il y en a d'autres, au contraire, qui ne manquent pas de quoi dire, mais, ce qu'ils disent est peu goûté, et n'entre guère dans les âmes, et, comme leurs paroles manquent de grâce, tout ce qu'ils disent est presque sans résultat. Vous voyez donc combien il est nécessaire encore que vous alliez acheter ces aromates chez celui où on trouve toute sorte de bonnes choses, et toute la science nécessaire pour reprendre avec mesure, exhorter avec abondance et persuader avec efficacité.
10. Achetez donc encore ces aromates, mais avec la monnaie de la confession, c'est-à-dire en commençant par reconnaître et avouer vos propres fautes, avant de songer à reprendre les autres des leurs. Ce n'est pas un petit sacrement, c'en est au contraire un admirable, que celui de la résurrection d'une âme, n'y touchez donc point si vous n'êtes pur, et s'il se trouve que vous ne pouvez, ou plutôt puisque vous ne pouvez vous en approcher l'âme innocente, commencez par vous laver les mains parmi les hommes innocents, avant de vous approcher du sépulcre du Seigneur. Or, c'est dans la confession que toutes nos fautes sont lavées. Une fois purifié dans ses eaux, vous serez réputé innocent, et vous pourrez vous compter parmi les hommes innocents. On ne monte point à l'autel avec un vêtement ordinaire, on a soin de se revêtir d'une robe blanche avant de s'en approcher ; ainsi doit-il en être de vous, lorsque vous vous approchez du sépulcre du Seigneur ; il faut vous purifier, vous blanchir et prendre ensuite des vêtements de gloire, en sorte qu'on puisse vous dire : « vous vous êtes revêtu de confession et de gloire (Psal. CIII, 1). » Car là où il y a confession, il y a gloire et beauté aux yeux du Seigneur. Tels sont les aromates de la langue, dont j'avais à vous parler, la mesure dans la réprimande, l'abondance dans l'exhortation, l'efficacité dans la persuasion, tous aromates qu'il faut acheter au prix de la confession.
11. Toutefois, nous lisons (dans le Pastoral de Grégoire le Grand.) et nous apprenons par une expérience quotidienne que celui dont la vie n'est pas honorable ne peut guère s'attendre qu'à voir ses discours accueillis avec mépris. Il faut donc que la main se procure aussi ses aromates et que nous ne ressemblions point au paresseux pour qui le sage dit avec mépris, que c'est une fatigue trop grande de porter sa main même à la bouche (Prov. XIX, 24), si nous ne voulons point que celui que nous reprenons puisse nous dire : Mais vous qui instruisez si bien les autres, vous ne vous instruisez point vous-même (Rom. II, 21), vous liez, en effet, des fardeaux pesants et qu'on ne saurait porter, et vous les mettez sur les épaules des autres, tandis que vous ne voulez pas vous-même les remuer du bout du doigt (Matt. XXIII, 14). Or, je vous dis, que le discours le plus vif et le plus efficace, c'est l'exemple ; il persuade facilement aux autres ce dont nous voulons les convaincre, en leur montrant que ce que nous leur demandons est praticable. Voilà pourquoi je vous dis qu'il faut que la main ait aussi ses aromates, je veux dire la continence de la chair ; la miséricorde pour nos frères, la patience dans la piété. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Vivons dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et avec piété (Tit. II, 12). » Ce sont, en effet, les trois choses les plus nécessaires dans le genre de vie que nous avons embrassé ; car nous devons la première de ces choses à nous, la seconde au prochain et la troisième à Dieu. Celui qui se livre à la fornication pèche contre son propre corps, qu'il dépouille d'une grande gloire et qu'il condamne à une honte redoutable et terrible, car il prend les membres de Jésus-Christ pour en faire ceux d'une prostituée. Mais pour moi, c'est peu de vous dire que nous devons nous abstenir de toute volupté charnelle en ce qu'il y a de honteux, j'ajoute que nous devons nous sevrer en général de toute espèce de plaisirs de la chair. Cherchez donc avant tout, mon frère, cette continence parfaite que vous vous devez à vous-même, car nous n'avons personne qui nous touche de plus près que nous-mêmes : Puis ajoutez à la continence, la miséricorde pour vos frères, attendu que vous devez vous sauver avec eux, et enfin, ayez avec les deux premiers aromates, la patience que Dieu qui doit vous sauver réclame de vous, car selon l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ seront persécutés (II Tim. III, 12), et ce n'est qu'en passant par une foule de tribulations que nous pourrons entrer dans le royaume de Dieu (Act. XIV, 21). » Prenez donc garde de ne pas périr faute de patience, supportez tout, au contraire, pour celui qui le premier a tant souffert pour vous et auprès de qui nulle patience ne demeurera sans sa récompense, selon ce mot du Prophète « . La patience du pauvre ne sera point frustrée pour toujours (Psal. IX, 19). »
12. Or, c'est avec l'argent de la soumission qu'on doit acheter ces trois sortes d'aromates de la main, c'est elle en effet, qui dirige nos pas, et nous procure la grâce d'une sainte vie. Car, si la loi contraire, qui lutte dans nos membres est née de la désobéissance, qui ne sait que c'est par l'obéissance que la continence nous est donnée ? C'est encore la soumission qui nous apprend à régler la miséricorde, elle aussi qui nous enseigne et nous donne la patience. Quand vous aurez tous ces aromates, approchez-vous alors de celui en qui la foi est morte. Mais si nous considérons quelle œuvre c'est pour nous de réveiller de son sommeil de mort celui qui en est là, combien même il est difficile de s'approcher seulement de son cœur qu'une obstination aussi dure que la pierre, et que l'impudence nous ont fermé, je crois que nous serons amenés à nous écrier aussi avec les saintes femmes : « Qui est-ce qui nous enlèvera la pierre qui ferme le sépulcre (Marc. XVI, 3) ? » Mais, pendant que dans nos préoccupations craintives nous n'osons nous approcher, nous hésitons à marcher vers unetelle merveille, il arrive bien souvent que l'oreille du Seigneur a entendu les dispositions pieuses de notre cœur et que, à un mot de sa bouche, on voit se lever, plein de vie de son sépulcre celui qui y était étendu mort. Et alors c'est l'ange même (le Dieu qui nous apparaît, la joie et le bonheur sur le visage, comme à la porte même du sépulcre, un certain éclat lumineux indique qu'il est ressuscité, on voit à sa figure le changement qui s'est opéré, l'accès nous est ouvert à son cœur ; que dis-je, il nous appelle lui-même, lui-même il écarte de ses mains la pierre de son obstination, et, s'asseyant dessus, il nous montre les bandelettes dont sa foi s'était trouvée chargée, car elle est maintenant ressuscitée. Et en même temps qu'il découvre tout ce qui s'est passé dans son cœur auparavant, et confesse comment il s'était lui-même enseveli dans ce tombeau de l'âme, en dénonçant sa tiédeur et sa négligence, il dit comme l'Ange : « Venez voir le lieu où le Seigneur avait été mis (Matt. XXVIII, 6). »
TROISIÈME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LES FÊTES DE PAQUES
Sur les sept immersions de Naaman dans les eaux du Jourdain et sur la guérison de sept sortes de lèpres ; sur les sept apparitions de Jésus-Christ après sa résurrection, lesquelles nous rappellent les sept dons du Saint-Esprit.
1. De même que dans la médication du corps on commence par le purger avant de lui donner des fortifiants, afin de le débarrasser d'abord de toutes les mauvaises humeurs pour le fortifier ensuite par des aliments solides, ainsi le médecin de nos âmes, le Seigneur Jésus, dont toute la conduite dans la chair n'est autre chose que la médecine du salut, a commencé, avant la passion, par nous donner sept purgatifs, pour nous donner ensuite, une fois ressuscités, sept aliments, aussi doux que salubres. Notre grand prophète Elisée ordonna au lépreux Naaman d'aller se plonger sept fois dans le Jourdain, dont le nom signifie descente. Ainsi est-ce dans la descente de Notre-Seigneur, c'est-à-dire, dans l'humilité de sa vie toute entière, avant sa passion, que nous sommes purifiés et purgés, et dans sa résurrection aussi bien que pendant les quarante jours qu'il passe alors sur la terre, que nous sommes fortifiés et nourris d'aliments délicieux. La lèpre d'orgueil qui nous ronge est de sept sortes. Ainsi, il y a la lèpre de la propriété, celle des vêtements luxueux et celle des voluptés charnelles, il y en a deux aussi qui s'attaquent à la bouche et deux qui rongent le cœur. La première des sept est donc la lèpre de la propriété, elle ronge ceux qui veulent être riches en ce monde ; on s'en purifie, en se plongeant dans le Jourdain, c'est-à-dire dans la descente de Jésus-Christ. En effet, nous voyons qu'étant riche il se fit pauvre pour nous. Il quitta les richesses inénarrables des cieux pour descendre en ce monde, dépouillé de tous ces biens, y vivre dans une telle pauvreté, que, à sa naissance, il eut une crèche pour berceau et ne put trouver place dans une hôtellerie (Luc. I, 58). Qui rie sait qu'ensuite le Fils de l'homme n'a point eu où reposer la tète ? Si on se plonge bien dans ce Jourdain symbolique, comment recherchera-t-on encore les biens de ce monde ? Au fait, quel abus excessif qu'un misérable ver de terre veuille être riche quand le Dieu de toute majesté, le Seigneur de Sabaoth, a voulu être pauvre pour lui !
2. Par la lèpre des vêtements, j'entends toutes les pompes du monde, et on s'en guérit comme de l'autre, toujours en se plongeant dans le Jourdain où on trouve le Christ du Seigneur enveloppé de misérables langes, devenu l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. Quant à la lèpre du corps, on s'en purifie également, mais encore dans les eaux du même Jourdain, c'est-à-dire dans la pensée de la passion de Notre-Seigneur, qui nous fera rougir de courir après les voluptés charnelles. Mais j'ai dit qu'il y a deux lèpres qui s'attaquent à la bouche. La première des deux est le murmure auquel nous nous laissons aller dans les contrariétés, et qui coule de nos lèvres, comme l'humeur viciée de la lèpre, en paroles d'impatience. Mais nous guérirons de cette lèpre-là, en considérant « Celui qui fut conduit à la mort comme un muet agneau, sans même ouvrir la bouche (Isa. LIII, 7), qui ne sut ni répondre aux malédictions, ni faire entendre des paroles de menace au milieu des supplices (Petr. II, 23). » Dans la prospérité, au contraire, malgré ces paroles de l'Apôtre : « Ce n'est pas celui qui rend témoignage à lui-même qui est vraiment estimable (II Cor. X, 17), » nous nous exaltons nous-mêmes, non pas avec une patience admirable, mais avec une sorte d'arrogance ; nous sommes alors atteints d'une lèpre, celle de la jactance. Pour nous débarrasser, allons toujours nous plonger dans les eaux du Jourdain, et, marchant sur les pas de Celui qui ne cherche point sa propre gloire, mais qui ordonnait même aux démons, lorsqu'ils proclamaient qu'il était le Fils de Dieu, de garder le silence (Luc. IV, 34), et qui défendait aux aveugles-nés guéris par lui, de parler de lui (Matt. IX, 30).
3. Quant au cœur, il peut être rongé par deux sortes de lèpres aussi ; par celle de la volonté propre, et par celle du propre conseil ; deux véritables pestes d'autant plus dangereuses qu'elles ne paraissent point au dehors. Or j'entend par volonté propre, celle qui n'est pas en même temps volonté de Dieu et volonté des hommes ; mais uniquement nôtre, ce qui arrive lorsque ce que nous voulons, ce n'est point pour la gloire de Dieu, ni pour le lien de nos frères, mais pour notre satisfaction personnelle que nous le voulons. Elle est diamétralement opposée à la charité, qui n'est autre que Dieu. En effet, elle soulève des inimitiés, et fait une guerre des plus cruelles à Dieu. En effet, qu'est-ce que Dieu déteste et punit, sinon la volonté propre ? Que notre volonté propre cesse d'exister et il n'y a plus d'enfer. Quel aliment, en effet, ses flammes dévoreront-elles, dès que notre volonté propre ne leur en fournira plus ? Or, maintenant, lorsque le froid ou la faim, ou tout autre chose, nous fait souffrir, qu'est-ce qui est blessé en nous, sinon la volonté propre ? Au contraire, dès que nous souffrons ces choses avec patience, il n'y a plus de volonté, propre en nous, elle devient commune, mais il nous en reste toujours une sorte de faiblesse et de démangeaison, dont nous avons toujours à, souffrir dans toutes nos peines, jusqu'à ce que tout soit consommé. Or, j'entends par volonté propre, celle qui nous anime et qui fait plier notre libre arbitre : sous elle. Or, tous ces désirs et toutes ces concupiscences qui nous dominent malgré nous, ce sont moins une volonté que la corruption même de la volonté. Mais, que les esclaves de leur volonté propre apprennent, et tremblent en l'apprenant, avec quelle fureur elle attaque le Seigneur de toute majesté. En premier lieu, elle se soustrait au pouvoir et s'arrache à la domination de celui à qui elle devait être soumise comme à son auteur, tant qu'elle se fait sienne ; mais se contentera-t-elle du moins de cette injustice-là ? Non certes, elle va beaucoup plus loin, elle ôte, elle ravit autant qu'il est en elle, tout ce qui appartient à Dieu. En effet, quelles bornes se pose la cupidité humaine ? Est-ce que celui qui, par des pratiques usuraires, a acquis quelques misérables pièces d'argent, n'essaierait point d'acquérir le monde entier, s'il le pouvait, si les moyens répondaient à son désir ? Je le dis hardiment, il n'y a pas d'homme esclave de sa volonté propre, dont l'ambition serait satisfaite de la possession du monde entier. Mais, plût à Dieu qu'elle se contentât de cette possession, et qu'elle n'allât point, ô horreur, jusqu'à porter en quelque sorte les mains sur son créateur même ! Or, c'est ce qu'elle fait autant qu'il est en elle ; oui, la volonté propre s'attaque même à Dieu. En effet, elle voudrait que Dieu, ou ne pût ou ne voulût point punir ses excès, ou bien même qu'il n'en eût ;point connaissance. Elle voudrait donc que Dieu ne fût pas Dieu, puisqu'elle voudrait, autant que cela dépend d'elle, qu'il fût impuissant, injuste, ou ignorant. N'y a-t-il pas une malice aussi cruelle qu'exécrable à souhaiter qu'il n'y ait plus en Dieu ni puissance, ni justice, ni science ? Or, c'est la volonté propre qui est bête cruelle et féroce, pire que toutes les bêtes féroces, cette louve rapace, cette lionne dévorante. Voilà, quelle est la lèpre hideuse de l'âme pour laquelle il faut aller nous plonger dans le Jourdain, et imiter celui qui n'est pas venu pour faire sa volonté, comme il le dit dans la passion, lorsqu'il s'écrie : « Que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui se fasse, ô mon Père (Luc. XXII, 42) ».
4. Quant à la lèpre du propre conseil, je la trouve d'autant plus pernicieuse qu'elle est plus cachée, et que plus elle est développée, plus on se croit net et sain. C'est la lèpre de ceux qui ont le zèle de Dieu, mais non point selon la science, qui suivent leurs voies erronées avec une telle obstination, qu'ils n'acceptent de conseil de personne. Les gens qui en sont atteints, sèment la division là où l'unité régnait, sont ennemis de la paix, étrangers à la charité, bouffis d'orgueil, satisfaits d'eux-mêmes, grandes à leurs propres yeux, ils ignorent ce qu'est la justice de Dieu à laquelle ils veulent substituer la leur. Que se peut-il imaginer de plus grand que l'orgueil d'un homme qui met son propre jugement au dessus de celui de toute une communauté, comme s'il n'y avait que lui qui eût l'esprit de Dieu. « Or, c'est aine espèce de magie de ne vouloir point se soumettre, et une sorte d'idolâtrie de ne point céder (Reg. XV, 23). » Après cela, qu'on aille se faire plus religieux que les autres, se croire autrement que le reste des hommes ; c'est tomber dans le péché de magie et d'idolâtrie, si toutefois, ceux qui ont ce malheur, ne s'en rapportent pas plus à eux-mêmes qu'à celui qui leur a dit leur fait, comme nous venons de l'entendre. D’ailleurs, le langage du Prophète ne diffère pas de celui de la Vérité même, qui a dit aussi « Quiconque n'écoute point l'église sera pour vous comme un païen et un publicain (Matt. XVIII, 47). » Or, je vous le demande, en quel autre endroit que dans le Jourdain pourrons-nous nous purifier d'une semblable lèpre ? Allez donc vous y plonger ; qui que vous soyez qui vous en trouvez frappé, et remarquez bien la conduite qu'a tenue l'Ange du grand conseil, comment il a fait venir son propre conseil après celui des autres, et même comment il l'a subordonné à la volonté d'une simple femme, je veux parler de la Sainte-Vierge, et d'un pauvre artisan, de Joseph enfin. En effet, trouvé par eux, au milieu des docteurs qu'il écoutait, et à qui il posait des questions, comment répondit-il aux reproches de sa Mère, qui lui disait : « Mon fils, pourquoi en avez-vous usé ainsi avec nous ? Pourquoi me cherchiez-vous, leur dit-il ? Ne saviez-vous point qu'il faut que je sois occupé aux choses qui regardent le service de mon Père ? Mais, ils ne comprirent point ce qu'il leur disait (Luc. II, 48). » Que fit le Verbe ? il ne s'en tint point à lui, il partit avec ses parents, il leur était soumis. Or, qui est-ce qui maintenant ne rougira pas d'être opiniâtrement attaché à son propre sens, en voyant que la Sagesse même renonce au sien, mais y renonce si bien que Jésus ne recommença son œuvre que lorsqu'il eut atteint l'âge de trente ans ? Car depuis cet âge de douze ans, où il était arrivé alors, jusqu'à celui de trente ans, on n'entend plus parler ni de sa doctrine ni de ses œuvres.
5. Mais peut-être y a-t-il lieu à lui demander de quelle manière il renonça à sa volonté propre et à son propre conseil. Ô Seigneur, comment entendre que cette volonté dont vous demandiez qu'elle ne s'accomplît point si elle n'était pas bonne, ait été votre volonté (Marc. XIV, 36) ? Et de même si votre dessein n'était pas bon, comment pouvait-il être vôtre ? Et s'il était bon, comment avez-vous dû y renoncer ? Or, dessein et volonté étaient bons et étaient bien à lui et cependant il dent y renoncer afin qu'ils devinssent meilleurs. En effet, il ne fallait pas qu'il fit passer ses desseins et sa volonté propre avant les desseins et la volonté commune. Ainsi, c'était bien la volonté du Christ, et elle était bonne quand il disait : « Si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi. » Mais elle était meilleure lorsqu'il s'écriait : « Que votre volonté soit faite, ô mon père (Mati. XXVI, 49), » attendu qu'elle était en même temps commune au Père, au Fils, qui ne fut offert en sacrifice que parce qu'il le voulut, et à nous en même temps. En effet, si le grain de froment n'est jeté en terre et n'y meurt, il demeure seul ; mais s'il meurt il porte beaucoup d'autres grains (Joan. XIII, 24). Or, la volonté du Père était d'avoir des enfants d'adoption, celle de Jésus, d'être le premier né de beaucoup de frères, et la nôtre qu'il nous rachetât. J'en dis autant de ses desseins. Ils étaient bien les desseins du Christ, et en même temps ils étaient bons quand il dit : « Il faut que je sois occupé aux choses qui regardent le service de mon Père (Luc. II, 49). » Mais comme Marie et Joseph ne le comprirent point, il renonça à ces desseins afin de nous purifier de la lèpre de nos propres desseins, car il nous a donné l'exemple afin que nous fissions comme lui. Il savait bien, dès le principe, ce qu'il devait faire, mais il voulut nous donner la forme de l'humilité et nous préparer, dans sa personne divine, un vrai Jourdain où nous pussions nous plonger. Que ceux donc qui sont atteints en même temps de la lèpre de la volonté propre et du propre conseil, prêtent l'oreille et entendent ce que le Saint-Esprit dit aux Églises, ils verront qu'il condamne en deux mots cette double lèpre. « La sagesse qui vient d'en haut, dit-il, d'abord est chaste, » ce qui condamne l'impureté de la volonté propre, puis elle est pacifique (Jac. III, 47), » ce qui condamne l'obstination et la volonté du propre conseil.
6. Mais quand l'âme malade s'est guérie de ces sept lèpres différentes, qu'elle recherche dans les sept dons du Saint-Esprit, sept aliments qui la remontent et la fortifient, comme le ferait une personne que sept purgations successives auraient épuisée. Or, de même que dans la vie de Notre-Seigneur, nous trouvons sept purifications avant la passion, ainsi, après sa résurrection, nous avons dans ses sept apparitions, les sept dons du Saint-Esprit. Dans la première nous trouvons l'esprit de crainte, alors que l'ange de Dieu descendit du ciel au devant des saintes femmes et qu'il se fit un tremblement de terre ; car la crainte des saintes femmes fut telle qu'il fallût que l'ange les rassurât (Matt. XXVIII, 2). Quant à l'esprit de piété, nous le trouvons dans l'apparition de Jésus à Simon Pierre ; en effet, c'était une grande, une très-grande grâce de la bonté de Notre-Seigneur Jésus, de daigner se montrer avant d'apparaître aux autres apôtres, d'abord à Simon Pierre que les remords de sa conscience tourmentaient au souvenir de son triple reniement, et de faire surabonder la grâce là où le péché avait abondé. Nous avons l'esprit de science dans son apparition aux deux disciples d'Emmaüs, alors qu'il leur expliqua le long de la route, les Saintes-Écritures, en commençant par Moïse et les Prophètes (Luc. XXIV, 27). Nous voyons l'esprit de force se manifester quand il entre dans le Cénacle dont les portes étaient fermées (Joan. XX, 19), et qu'il montre à ses disciples ses mains et son côté, comme on a coutume de montrer les trous faits au bouclier dont on se servait en preuve de la force avec laquelle on a combattu. C'est l'esprit de conseil qui engagea les apôtres, après avoir passé la nuit entière à pêcher sans rien prendre, à jeter néanmoins les filets à droite de la barque (Joan. XXI, 6). On reconnaît l'esprit d'intelligence quand il ouvre l'intelligence à ses apôtres et les met en état de comprendre les Écritures (Luc. XXIV, 51). Enfin c'est dans un esprit de sagesse, que le quarantième jour de sa résurrection, il se montre à eux encore, et s'enlève dans le ciel à leurs propres yeux. (Act. I, 9), en sorte qu'ils virent le Fils de l'homme remonter à la place qu'il avait occupée auparavant. Jusqu'à ce jour, il semble que la foi qui sauvait ceux qui croyaient en lui, était une sorte de folie ; mais à partir du moment où il remonta vers son Père, à leurs propres yeux, croire en lui commença à être réputé une véritable sagesse.