CINQUANTE QUATRIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR PAQUES
ANALYSE. — 1. Ce discours s'adresse à tous mais particulièrement à ceux qui sont nouvellement baptisés, pour les exciter à résister aux vices. — 2. L'orateur attaque le péché de la chair. — 3. Il faut s'en corriger au plus vite.
1. Je dois, sans doute, ma parole à tous ceux dont il me faut prendre soin en vertu de ma charge ;mais aujourd'hui que les sainte cérémonies du baptême sont terminées, elle s'adresse plus particulièrement à vous, jeunes arbustes nouvellement plantés dans le champ de la sainteté et régénérés dans l'eau et le Saint-Esprit, à vous, race pieuse, essaim, qui faites l'éclat de ma gloire, qui êtes le fruit béni de mes travaux, ma joie et ma couronne ; vous tous qui êtes maintenant dans la grâce du Seigneur, c'est à vous que je parle, pour vous dire comme l'Apôtre « La nuit est déjà avancée, et le jour s'approche. Quittez donc les œuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de lumière. Marchez dans la décence comme devant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair ». « Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous vous êtes revêtus de Jésus-Christ », afin de mener la vie que vous avez puisée dans le sacrement. Si vous Vites les membres du Christ, si vous pensez à ce que vous êtes devenus, vous vous écrierez du fond de vos entrailles : « Seigneur, qui est-ce qui est semblable à vous ? » Car, la faveur qu'il vous à faite surpasse toute pensée humaine. Tout discours, tout sentiment n'est-il pas, en effet, incapable de vous faire comprendre comment une grâce toute gratuite a pu se produire en -vous, sans aucun mérite antécédent de votre part ? Car on nomme ainsi la grâce, précisément parce qu'elle vous a été donnée par pure bonté. Et pourquoi vous a-t-elle été accordée ? Afin que vous deveniez les enfants de Dieu, les membres et les frères de son Fils unique, comme Jésus-Christ est le Fils unique du Père, et que, par là, vous soyez tous frères. Puisque vous êtes devenus lés membres du Christ, je vous adresse mes conseils ; écoutez-moi, car, aujourd'hui, il faut que je vous instruise : Je crains pour vous, mais non pas tant de la part des païens, des juifs, des hérétiques, que de la part des mauvais chrétiens. Choisissez, dans les rangs du peuple de Dieu, ceux que vous devrez imiter. Pour ne pas se tromper et pouvoir suivre la voie étroite, il ne suffit pas d'imiter la masse des chrétiens : il faut arrêter son choix sur quelques-uns d'entre eux. Abstenez-vous de la rapine et du parjure, ne vous jetez point dans les abîmes de l'intempérance ; fuyez la fornication comme la mort même, non pas la mort qui sépare l'âme d'avec le corps, mais celle qui condamne l'âme à brûler éternellement avec le corps.
2. Mes frères, mes fils, mes filles, mes sœurs, sachez-le bien : le diable accomplit parfaitement son rôle, et ne cesse de parler au cœur de ceux qu'il ramène à son parti, en leur faisant abandonner celui de Dieu. Je ne l'ignore pas non plus : aux fornicateurs, aux adultères, qui ne se contentent pas de leurs épouses, l'esprit infernal dit intérieurement : Il n'y a pas grand mal à commettre le péché de la chair. À l'encontre de ses mensonges, nous devons prendre pour guides les oracles du Christ. Le démon prend les chrétiens aux appas du libertinage, en leur faisant considérer comme léger ce qui est grave, en leur déguisant la vérité et en leur débitant le mensonge. Mais quel profit y a-t-il à regarder, d'après les leçons de Satan, une faute comme peu griève, quand le Christ la déclare énorme ? Et si Dieu te dit que ce péché est mortel, que gagneras-tu à écouter le diable et à croire peu conséquente ta prévarication ? Au paradis terrestre, Satan a dit : « Vous ne mourrez pas de mort », tandis que le Seigneur avait fait cette menace formelle : « Le jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort ». Nos premiers parents ont méprisé les avertissements de Dieu, et, pour avoir écouté le diable, ils sont tombés victimes de sa fourberie. L'ennemi est venu, qui leur a dit : « Vous ne mourrez pas de mort, mais vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux ». Alors ils ont mis de côté la menace du Seigneur et prêté l'oreille aux promesses de Satan. De quoi a-t-il servi à la femme de dire : « Le serpent m'a séduite ? » Son excuse a-t-elle été admise ? Sa condamnation n'a-t-elle pas suivi de près ? Aussi, je vous le dis : Vous, mes frères, qui avez des épouses, n'en connaissez pas d'autres ; vous qui n'en avez pas encore et qui voulez en avoir, conservez-vous purs pour elles, comme vous désirez qu'elles se conservent pures pour vous ; et vous, qui vous êtes engagés à garder la continence, ne portez pas vos yeux en arrière. Je vous' ai dit ce que j'avais à vous dire, mon devoir est accompli. Le Seigneur m'a placé au milieu de vous pour vous exciter au bien, et non pour vous y forcer. Cependant, lorsque nous le pouvons, quand l'occasion s'en présente et que nous en avons la faculté, là où nous nous trouvons, nous reprenons, nous faisons des reproches, nous excommunions, nous anathématisons, mais nous n'avons pas le pouvoir de corriger, « Car celui qui plante n'est rien, non plus que celui qui arrose ; mais c'est Dieu qui donne l'accroissement ». Sans doute, je vous parle en ce moment, je vous avertis de vos devoirs ; mais il faut aussi que Dieu m'exauce et qu'il agisse silencieusement sur vos cœurs : Je vous dis peu de mots, pour vous faire mes recommandations ; ce peu de mots suffira, toutefois, à vous inspirer une crainte salutaire si vous voulez rester fidèles, et à vous édifier. Vous êtes les membres du Christ : écoutez donc, non point mes propres paroles, mais celles de l'Apôtre : « Prendrai-je les membres du Christ pour en faire les membres d'une prostituée ? Non ». Mais, me dira quelqu'un, la femme que j'entretiens n'est pas une prostituée, c'est simplement une concubine. — Dis-tu vrai, en parlant de la sorte ? As-tu une épouse, toi qui tiens ce langage ? — Oui, me répondra-t-il, j'ai une épouse. — Alors, bon gré mal gré, la seconde femme est une véritable prostituée. Peut-être te reste-t-elle fidèle ; peut-être ne connaît-elle et ne veut-elle connaître que toi ? Mais, puisqu'elle est si chaste, pourquoi forniques-tu ? Si elle n'a d'homme que toi, pourquoi as-tu deux femmes ? Cela n'est pas permis. Tous ceux qui se conduisent ainsi vont droit à la géhenne ; ils brûleront dans le feu éternel.
3. Les gens qui se rendent coupables de pareils désordres doivent se corriger pendant qu'ils sont en vie. La mort arrive subitement, et, alors, comment revenir à meilleure conduite ? C'est impossible. Du reste, personne ne sait quand sonnera la dernière heure. Quand on me dit : Demain ! demain, il me semble entendre la voix du corbeau, et aussitôt arrive le suprême malheur ! La dernière heure sonne, et elle ne sonne qu'une fois. Prenez-y donc garde, ne jetez point de ces cris de corbeaux, pour ne pas être surpris et condamnés. Nouveaux baptisés, écoutez-moi : prêtez l'oreille à mes paroles, enfants régénérés dans le Christ. Je vous en prie, par le nom que j'ai invoqué sur vous, par cet autel dont vous vous êtes approchés, par les sacrements que vous avez reçus, par le jugement à venir des vivants et des morts, je vous en supplie et vous en conjure par le nom du Christ, n'imitez point ceux que vous savez être en de pareilles dispositions : faites mieux qu'eux, et vous régnerez éternellement.
CINQUANTE-CINQUIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE PAQUES. I.
ANALYSE. — 1. Joies du jour de Pâques motivées parla résurrection des morts et par la nouvelle naissance de ceux qui ont reçu le baptême. Différents noms donnés à cette solennité. — 2. On l'appelle le jour du Seigneur.— 3. le jour du pain. — 4. le jour de la lumière. — 5. En le célébrant, il faut observer les règles de la tempérance.
1. Frères bien-aimés, que l'Église nous apparaît belle et gracieuse aujourd'hui ! L'éclat de ce jour surpasse de beaucoup l'éclat de tous les autres jours de l'année, non pas, sans doute, que les rayons du soleil soient plus brillants que d'habitude, mais parce que la résurrection de l'Agneau projette sur lui une lumière inaccoutumée. Aujourd’hui, en effet, le Soleil de justice, le Christ, s'est élevé dans les cieux, après avoir annoncé la bonne nouvelle aux âmes des saints, et en faisant sortir avec lui leurs corps du sein de la terre. Pareille à une assemblée d'astres spirituels, la Jérusalem céleste a brillé d'un nouvel éclat, quand ces morts, revenus à la vie, ont pénétré dans ses murs : l'Église se montre non moins radieuse, car tous ceux qui sont nés à la grâce répandent sur elle une vive lumière. Les morts ressuscités ont été témoins de la résurrection du Soleil de justice, comme le sont aussi ceux qui ont reçu le baptême dans l'eau et l'Esprit-Saint. Touchons donc de la harpe avec David, chantons avec lui : « C'est ici le jour que le Seigneur a fait ; réjouissons-nous en lui et tressaillons d'allégresse ! » Voyons de quelle nuit est sorti ce beau jour. C'est une nuit dont l'éclat imite celui du ciel ; c'est une nuit où la terre, se voyant éclairée par des astres même plus nombreux que ceux du ciel, en ressent une indicible joie ; c'est une nuit où se sont accomplis un heureux enfantement et une sainte régénération. En elle je remarque un double sein, parce que j'y vois un double enfantement. Jadis ses entrailles ont été bouleversées, car elle a rendu la vie aux corps de ceux qui ont ressuscité avec le Christ ; aujourd'hui, elles le sont également, puisqu'elle a renouvelé les âmes en leur communiquant l'innocence. Il a été dit d'elle : « Et la nuit brillera comme le jour ». Serait-ce le jour que le Seigneur a fait ? Les uns l'appellent le jour du Seigneur ; les autres, le jour du pain ; d'autres encore, le jour de la lumière : sur cette triple dénomination, embouchons la trompette et tirons-en des sons qui disent à tous notre joie.
2. C'est le jour du Seigneur, ou le jour du roi ; car notre chef est sorti, ce jour-là, du tombeau. Hier, dans l'espoir de recevoir notre roi, nous nous combattions ; aujourd'hui, nous le recevons, et sa venue nous remplit d'allégresse. C'est pourquoi le jour d'hier n'a pas été pour nous un vrai jour de jeûne. Aucun de vous a-t-il, à jeûner, ressenti la moindre fatigue ? Mais tous se préparaient un copieux repas en attendant l'arrivée du juge, comme, dans la cité, on s'en prépare un, quand on attend celui qui doit rendre la justice. Est-ce que les différents ordres de la cité, les hommes, les chefs ne s'éloignent pas, à chaque instant davantage, de ses portes, en s'avançant à la rencontre du juge et en préparant les chants par lesquels ils salueront sa venue ? Evidemment, pendant qu'ils l'attendent, ils jeûnent, et pendant qu'ils jeûnent, ils se préparent un repas. Ainsi, hier, nous attendions, en quelque sorte, notre juge, et tout en préparant notre réfection spirituelle, nous tombions de faiblesse, mais nous trouvions dans notre jeûne la source d'une grande joie. Nous avons reçu notre roi, et sa grâce répare nos forces épuisées.
3. C'est avec justesse qu'on donne encore à ce jour le nom de jour du pain, parce que nous y apprenons à connaître la résurrection spirituelle ; aujourd'hui, nous est venu en réalité le pain que les nuées de la prophétie laissaient tomber sous forme de glace. David ne s'écrie-t-il pas, en effet, dans l'un de ses psaumes : « Qui envoie la glace sur la terre comme des morceaux de pain ? » De la bouche des Prophètes, comme du sein de saintes nuées, descendait sur des vallées couvertes de neige une glace spirituelle, et les morceaux de pain de la prophétie accomplie devaient produire dans son entier le pain précédemment symbolisé. La glace, tombée de la bouche des Prophètes, brillait d'un vif éclat, et la parole du salut, fruit de la fermentation opérée dans la glace de la prophétie, devenait, pour nous, du véritable pain. Cette glace de la prophétie a maintenant disparu : nous avons goûté du pain qui nous a été préparé, et, pour avoir goûté de ce pain, nous n'avons pas vu notre nudité comme Adam avait vu la sienne ; mais notre nudité a trouvé dans l'éclat de ce jour un voile sous lequel elle s'est dérobée.
4. On donne aussi, avec raison, à ce jour le nom de jour de la lumière, parce qu'avec lui ont disparu les ténèbres de l'aveuglement spirituel. On a entendu un grand cri, le cri de ceux qui, se trouvant plongés dans les ombres de la nuit, ont aperçu devant eux une vive lumière : « Le jour s'est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort » . Que la terre se réjouisse ! elle a vu apparaître un nouvel astre. Que les anges se réjouissent, car Dieu a fait briller la lumière aux yeux des pécheurs. Les enfers ont tremblé sur leurs bases, car des rayons insolites sont venus s'abaisser jusque sur eux, et, en présence du Seigneur Christ, tout genou a fléchi dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. Aujourd'hui, toutes les créatures prennent donc part à notre allégresse. Les anges apparaissent et solennisent avec nous cette grande fête, et tandis que nous célébrons le mystère pascal, la joie règne parmi les chœurs des Anges, des Trônes, des Dominations, des Chérubins et des Séraphins. Parmi les anges, ce n'est plus le même éclat, je ne dis pas dans les vêtements, mais dans le chant des cantiques. Nous-mêmes, nous n'exécutons plus le même chant, puisque nous chantons l'alleluia : ainsi encore en est-il des anges, puisqu'ils font entendre des cantiques célestes que notre langue humaine ne saurait maintenant proférer.
5. « Que les cieux se réjouissent » donc, « et que la terre tressaille d'allégresse ». Tressaillons dans le Seigneur, mais avec crainte, sans perdre néanmoins notre tranquillité ; car Jean, le bienheureux précurseur, a tressailli dans le sein de sa mère, mais ce précepteur de l'ange Gabriel n'a point bu de vin. Pour nous, qui sommes faibles, buvons avec mesure. Ne dépassons pas les bornes, afin que notre joie soit modérée, qu'elle ne ressente rien de l'influence des passions charnelles, et que nous entrions dans le port du salut par un ciel serein, celui de la sobriété. Nous portons en nos mains la palme du jeûne : ne perdons point les lauriers de cette fête. Daigne le Seigneur Christ nous les accorder par sa grâce ; car il a triomphé en nous par ses souffrances, afin que nous pussions chanter dignement l'hymne de la victoire et nous écrier : « La mort a été absorbée dans sa victoire. Ô mort, où est ton aiguillon ? Ô mort, où est ta victoire ? » Parce que le Christ a emmenés avec lui ceux que tu retenais captifs, chantons tous alleluia, et, en ce beau jour de fête, tournons-nous vers le Sauveur si bon, etc.
CINQUANTE-SIXIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE PAQUES. II.
ANALYSE.— 1. Joie qu'inspire la fête de Pâques. — 2. Parallèle entre Judas, Pierre et le larron.
1. La résurrection du Seigneur a répandu l'allégresse dans le monde. Autant son éclat brille aux regards, autant ses bienfaits réchauffent le cœur : le vieil homme a disparu, l'homme nouveau a pris sa place : c'en est fini de la prévarication d'Adam ; elle a été pardonnée, grâce au Christ. Jadis, les âmes traînaient pitoyablement, derrière elles, la chaîne de l'erreur ; elles sont maintenant rachetées et vont au ciel conduites par les liens de la charité. Au milieu de ses fureurs, le diable est devenu honteux. Le Christ meurt, et, par sa mort, il délivre le monde du joug de l'erreur : il ressuscite et fait évanouir notre ennemi. Alors ont lieu des miracles et des prodiges, non pour confondre les hommes perfides, mais pour sauver ceux qui étaient perdus. Autant la synagogue juive se plaint et gémit, autant se réjouit l'Église chrétienne. Triomphons dans le Christ : dans sa miséricorde, il nous a donné un remède, celui de sa croix, et, par sa croix, il nous a apporté de glorieux trophées.
2. Judas a vendu son Seigneur, Pierre a renié son maître, le larron a confessé le Christ. Judas a désespéré, Pierre a chancelé, le larron a mérité le paradis. Dans la trahison de celui qui a vendu le sang du Christ, dans le reniement de Pierre et la confession du larron, nous trouvons la preuve de la salutaire mission du Rédempteur. Ce que le Seigneur Dieu vient de nous inspirer pour l'instruction dé vos âmes doit suffire à votre charité.
CINQUANTE-SEPTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE PAQUES. III
ANALYSE. — 1. En raison de la difficulté du sujet, l'orateur s'épouvante de parler de la résurrection du Christ. — 2. Par sa résurrection, le Christ nous confère le privilège de ressusciter comme lui. L'orateur le compare au phénix et au grain de froment. — 3. En ressuscitant, le Christ, lion et lionceau, nous invite à ressusciter comme lui. — 4. Elisée a préfiguré la résurrection du Christ, quand ses ossements ont rendu la vie à un mort. — 5. Dans la circonstance où il a ressuscité le fils de la Sunamite, le même Prophète symbolisait le Christ, son bâton était l'emblème de la Loi, Giési représentait Moïse. — 6. Il nous faut célébrer la fête de Pâques dans les élans d'une joie, non pas mondaine, mais toute sainte, et, surtout par le renouvellement de notre vie. — 7. Le mode usité chez les Juifs, pour la célébration de la Pâque, était l'image de la manière dont les chrétiens doivent la solenniser. — 8. En fêtant ainsi ce grand mystère, nous mériterons d'entrer dans le royaume des cieux.
1. Aujourd'hui, l'univers entier a vu se lever tout radieux le soleil de la vénérable solennité qui nous rappelle la résurrection du Sauveur ; pas n'est besoin du secours de nos paroles, pour que vous en compreniez la dignité et la grandeur, car les autres fêtes ne revêtent point le même caractère : ce n'est pas seulement en un lieu ou en quelques lieux du monde, ce n'est pas dans les sentiments d'une allégresse circonscrite en certaines bornes étroites, que celle-ci doit se célébrer ; je la vois s'étendre jusqu'aux limites les plus reculées ; elle comprend et elle embrasse tous les pays, et la joie qu'elle inspire devient commune au ciel, à la terre et aux enfers. Elle n'a donc, comme nous l'avons dit, aucun besoin d'être recommandée par une langue humaine, puisqu'elle se recommande d'elle-même par la puissance d'en haut, dont elle est la plus haute expression. Les esprits bienheureux l'exaltent dans leurs cantiques : devant sa grandeur, l'homme n'a donc qu'à se taire. Pourtant, nous ne voulons point priver de la parole divine cette sainte multitude ; sa dévotion, sa foi vive, son empressement nous font un devoir de la lui adresser : nous allons donc essayer de bégayer quelques mots au sujet de cette solennité ; car si nous sommes à même de nous extasier au spectacle de sa majestueuse dignité, il nous est impossible d'en rien dire qui soit digne d'elle.
2. Le Christ est ressuscité en ce jour : que le monde entier se réjouisse ! N'est-il pas juste, en effet, qu'après avoir gémi profondément de la mort de leur Créateur et fait retentir, de leurs cris de douleur tous les échos de l'univers, toutes les créatures se réjouissent de sa résurrection ? Celles qui, malgré leur chagrin, avaient dît assister aux funérailles du divin Crucifié, ne devaient-elles pas également assister à la joyeuse résurrection du Christ et à son triomphal retour des enfers ? La résurrection de l'humanité du Christ a détruit cette antique malédiction, cette déplorable sentence de mort, attirée par Adam sur toute sa race : « Tu es terre et tu retourneras en terre ». Du milieu de ses cendres est sorti vivant le corps du Phénix que des mains pieuses avaient consumé avec le bois de cinnamome :le grain de froment, qui, après les souffrances de la croix, a été jeté en terre pour y mourir et y est demeuré seul, a porté beaucoup de fruit par sa résurrection. Il a été seul pour mourir, mais il s'en faut de beaucoup qu'il ait été seul à ressusciter : car, en descendant aux enfers, il en a brisé les portes ; il a triomphé de celui qui avait l'empire de la mort ; tous les fidèles qu'il a trouvés dans les lieux souterrains, il les a ramenés en triomphe, et après avoir ainsi vidé cette ténébreuse prison, il est ressuscité avec la multitude des saints. Tous ceux dont les sépulcres se sont ouverts au moment de sa mort ont vu leurs corps sortir de la poussière du tombeau, à l'heure de sa résurrection. Il convenait qu'il fût le premier à revenir à la vie, et que les autres n'y revinssent qu'ensuite ; car, dit l'apôtre Paul : « Jésus est ressuscité d'entre les morts, comme les prémices de ceux qui dorment ». Et comme ils ont ressuscité avec le Seigneur, ainsi sont-ils encore montés au ciel avec lui : c'est là notre croyance.
3. Les naturalistes prétendent que le lionceau dort pendant les trois jours qui suivent sa naissance, qu'après ces trois jours, la mère pousse un long rugissement, et qu'alors il s'éveille et se lève. Or, les divines Écritures donnent ordinairement au Christ le nom de lionceau : c'est sous cet emblème que le patriarche Jacob l'a désigné, quand il a prophétisé à son sujet : « Juda est comme un jeune lion. Mon fils, tu t'es élancé sur ta proie, et, dans ton repos, tu dors comme le lion et comme la lionne : qui osera l'éveiller ? » Pareil à un lion, le Christ s'est couché à l'heure de sa passion, et il s'est endormi dans la mort : son dernier combat a été marqué au coin de la vivacité, d'une invincible constance et d'une confiance sans limites ; car, s'il est mort, c'est qu'il l'a bien voulu. Les autres hommes meurent parce qu'il le faut ; mais lui, il est mort, parce qu'il y a librement consenti. On l'a donc enfermé dans un sépulcre, et, pendant trois jours, il y est resté, fort et impassible comme un lion ; car il était sûr d'en sortir bientôt plein de vie. Mais « qui osera l'éveiller ? » Quel est le père qui, par un rugissement tout-puissant, l'a tiré du sommeil de la mort ? David nous apprend, dans un psaume, quel a été ce rugissement ; il apostrophe le Fils au lieu et place du Père, et lui dit : « Réveille-toi, ma gloire ; réveille-toi, ô ma harpe, ô ma lyre ». Ô mon Fils, toi qui es ma gloire, réveille-toi, que ta harpe et ta lyre, c'est-à-dire le chœur de toutes les vertus, se réveillent avec toi ! Et le Fils lui répond aussitôt : « Je me lèverai dès l'aurore ». En effet, le premier jour de la semaine, au matin, le Sauveur est ressuscité et nous a conféré, à nous qui sommes ses membres, l'espoir de ressusciter un jour à son exemple ; car tous les fidèles croient, appuyés sur la vérité même, qu'ils sont les membres du Christ, chef du corps de l'Église. Or, puisque nous sommes les membres du Christ et que nous sommes morts avec lui, il est évident que nous avons dû ressusciter comme lui. L'Apôtre ne dit-il pas : « Si nous sommes morts avec Jésus-Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec Jésus-Christ » ; et encore : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses du ciel ? » Après avoir subi le dernier supplice à cause des péchés de tous, il est ressuscité pour le salut de tous.
4. La résurrection du Christ est un miracle opéré en faveur de tous les hommes, et il a pris lui-même à tâche, dès le commencement du monde, de le préfigurer sous une foule d'emblèmes et de symboles, dans les différentes circonstances de la vie des saints. Citons-en un exemple entre mille, celui d'Elisée. Le Prophète était déjà mort ; son corps, renfermé dans le tombeau, a ressuscité un autre mort. « Il arriva que quelques hommes qui enterraient un mort virent des voleurs, et que, dans leur effroi, ils jetèrent le mort dans le sépulcre d'Elisée. Lorsque le corps eut touché les os d'Elisée, cet homme ressuscita et se leva sur ses pieds ». Elisée veut dire : Dieu mon Sauveur ; or, dans cette circonstance, qui est-ce que représente Elisée ? Nul autre, évidemment, que le Seigneur et Sauveur Jésus, qui, par sa mort, a conféré au genre humain le privilège de la résurrection future et lui a préparé la vie, en s'enfermant dans le sépulcre.
5. Mais puisque nous avons déjà fait une fois mention du prophète Elisée, qu'est-ce qui nous empêche de citer encore de lui un fait, bien plus mystérieux que digne d'admiration ? Nous allons en parler brièvement. En l'absence d'Elisée, le fils de la femme sunamite était venir à mourir : cette mère désolée alla donc trouver le saint homme, et, par ses plaintes, elle se déchargea sur lui de toute l'amertume du chagrin que lui, avait causé cette séparation ; le Prophète envoya donc son serviteur Giézi avec son bâton, en lui recommandant de placer ce bâton sur le cadavre inanimé du défunt. Mais bientôt Giézi revint annoncer à l'homme de Dieu que l'enfant ne s'était point levé ; alors, Elisée vint lui-même, et quand il eut enlevé le bâton, il se coucha sur l'enfant, et la vie revint au cœur de celui-ci, et il se leva. Dans cette occasion mémorable, Elisée a-t-il préfiguré autre chose que notre Dieu Sauveur ? Certainement non. Pour Giézi, il représentait Moïse a qui a été très-fidèle dans toute sa « maison ». Quant au bâton, n'était-il pas le symbole de la loi ? Elisée envoya Giézi avec son bâton, Dieu a envoyé Moïse avec la loi : elle devait frapper de peines très-sévères ceux qui la violeraient ; mais le mort ne revint pas à la vie, parce que si la loi pouvait faire connaître le péché, elle était incapable d'y porter remède et d'en guérir. Elisée vint ensuite, enleva le bâton et se coucha sur lé mort, parce que la majesté divine, l'ineffable gloire du Très-Haut, c'est-à-dire le Fils de Dieu, égal à son Père, est descendu en ce monde ; il a fait disparaître la servitude de la loi, il a procuré aux hommes repentants le bienfait gratuit du pardon, il a pris la forme d'esclave, il s'est rapetissé entièrement jusqu'au niveau de notre fragile nature, et, sans avoir commis aucun péché, il a subi les coups de la mort, que le péché avait amenée sur la terre. Mais, par sa mort, il a détruit la puissance de la mort, et, en ressuscitant le troisième jour, sa chair est sortie du tombeau, à jamais immortelle et incorruptible.
6. Mes frères, réjouissons-nous donc dans le Seigneur ; rendons grâces au triomphateur de la mort, dans les élans d'une joie toute spirituelle, de l'allégresse de tous nos sens ; car a il nous a appelés du sein des ténèbres à « son admirable lumière », « et, après nous avoir arrachés à la puissance du démon, il nous a fait entrer dans le glorieux royaume de son Fils ». Mais cette joie qu'il nous faut ressentir ne doit avoir rien de commun avec la joie mondaine ou séculière ; elle ne doit point se traduire, comme au milieu des festins, par des applaudissements qui sentent l'insanité et le libertinage, comme celle de la vile populace : « Car Jésus-Christ est notre Agneau pascal, qui a été immolé pour nous ». Puisque le Christ est notre Agneau pascal, et que cet Agneau est saint et divin, notre joie, en lui rendant hommage, doit donc être sainte et surnaturelle. Le même Apôtre dit ailleurs : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses du ciel, et non celles d'ici-bas ». Donc, « nous » aussi, « en communiquant les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels, purifions-nous du vieux levain », c'est-à-dire « dépouillons-nous du vieil homme avec ses œuvres et revêtons-nous de l'homme nouveau qui est créé à la ressemblance de Dieu dans une justice et une sainteté véritable ». Méprisons donc le monde, dédaignons les choses d'ici-bas et tout ce qui tient à la terre : portons-nous vers les biens célestes ; que toute notre intention se dirige vers l'éternité et le paradis ; marchons d'un pas allègre sur le chemin qui conduit de cette terre d'exil au séjour des élus, à notre bienheureuse patrie, où nous aurons les anges pour concitoyens, où nous trouverons, pour entrer en participation et en jouissance de notre félicité, tous les saints. Le mot hébreu Pâques se traduit en latin par le mot passage. Donc, mes frères, passons des vices aux vertus, des choses du temps à celles de l'éternité, des biens caducs de cette terre aux biens permanents de l'autre vie. C'est ainsi que nous mériterons de porter le nom d'hébreux et de l'être en réalité ; car hébreu veut dire passage. Nous pourrons donc célébrer dignement la Pâque, si nous nous efforçons d'opérer en nous-mêmes ce passage.
7. La manière dont les Juifs devaient célébrer la Pâque se trouve parfaitement indiquée dans la loi de Moïse ; et si nous voulons entendre ses prescriptions dans un sens spirituel, nous y trouverons des indications suffisantes sur le mode à suivre pour solenniser nous-mêmes convenablement la vraie Pâque. Voici, entre autres choses, ce que nous lisons dans l'Exode : « Vous le mangerez ainsi (l'Agneau pascal, évidemment) : vous ceindrez vos reins, vous aurez vos chaussures à vos pieds et un bâton en vos mains ; et vous mangerez à la hâte ». Par conséquent, celui qui veut faire dignement la Pâque doit ceindre ses reins, ou, en d'autres termes, maintenir, par le cordon de la chasteté, toutes les convoitises des passions charnelles. Qu'il ait des souliers à ses pieds, c'est-à-dire qu'il dirige les pas de ses couvres dans le chemin tracé devant lui par l'exemple des saints Pères ; c'est ainsi qu'il surmontera tous les obstacles semés sur sa route ; c'est ainsi qu'il échappera, sans meurtrissure, aux épreuves dont il se verra assailli, comme un voyageur aux aspérités de sa route, et foulera aux pieds, sans crainte de se voir blessé par eux, les animaux venimeux qui cherchent à nous mordre au talon. Il tiendra aussi en sa main un bâton, c'est-à-dire, qu'avec une sollicitude toute pastorale, il s'efforcera de veiller sur lui-même et sur tous ceux dont il est chargé. Quant à ce qui suit : « Vous le mangerez en toute hâte », il faut le remarquer avec beaucoup plus de soin ; car il ne s'agit pas d'écouter les préceptes du Seigneur avec nonchalance, par manière d'acquit, et comme en passant ; il faut, au contraire, les confier à notre mémoire, avec un soin extrême et les accomplir pour le mieux et avec tout l'empressement possible ; car il est écrit : « Maudit soit celui qui fait négligemment l'œuvre de Dieu ». Au sujet des Gentils convertis et de ceux qui cherchent très-avidement à goûter le pain du Verbe de Dieu, le Prophète dit ces paroles : « Ils ouvriront la bouche, comme le pauvre qui mange en secret ».
8. Dès lors que nous célébrerons ainsi la pâque, notre Sauveur et Rédempteur se fera lui-même un vrai plaisir de prendre part à nos joies ; il daignera, pour notre plus grand bien, accorder à notre corps, c'est-à-dire à nous, son corps trois fois saint. Puisque nous sommes ici pour célébrer cette grande solennité de Pâques, prenons toutes les précautions précédemment indiquées : c'est par là que nous éviterons le malheur d'être privés des joies et des plaisirs du ciel. À quoi bon assister aux solennités de la terre, si, ce qu'à Dieu ne plaise, il nous arrivait d'être exclus des fêtes célébrées par les anges ? Tous les jours que nous fêtons ici-bas sont comme une image des réjouissances du ciel ; ils sont l'avant-goût du bonheur que les anges éprouvent dans l'éternité, non pas au retour annuel de certaines époques, mais continuellement, parce qu'ils sont établis pour toujours dans la condition d'un bonheur sans fin. Nous célébrons donc ici-bas la fête de Pâques et toutes les autres solennités, afin de tenir notre esprit en éveil et d'élever dès maintenant ses pensées vers les ineffables joies de la patrie éternelle : là, nous goûterons un bonheur plein et parfait, un bonheur que rien rie viendra troubler, parce qu'on n'y éprouve ni la crainte qui épouvante l'âme, ni les inquiétudes qui rongent le cœur ; le repos y est parfait, la sécurité y est entière, on y surabonde de délices. Là, nous dirons : Je vois notre Roi assis à la droite de la majesté de son Père. Alors nous pourrons avec confiance nous approcher du trône glorieux de Celui en la personne de qui nous verrons notre chair, désormais immortelle et déifiée, commander en maître aux vertus et aux puissances soumises à ses ordres. Car c'est Dieu lui-même, c'est le Fils de Dieu, c'est « Jésus-Christ homme, médiateur de Dieu et des hommes », « qui est mort à cause de nos péchés, et qui est ressuscité pour notre justification » . À lui avec le Père, dans l'unité de l'Esprit-Saint, appartiennent la louange et la bénédiction pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.