CINQUANTE-HUITIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE PAQUES. IV
ANALYSE. — 1. Après la tristesse vient la joie. — 2. Les nouveaux baptisés doivent conserver intact le trésor qu'ils ont reçu.
1. Réjouissons-nous, mes bien-aimés, et tressaillons d'allégresse dans le Seigneur. Aujourd'hui, il a fait briller à nos yeux la lumière du salut, selon cette parole que le Psalmiste ajoute aux précédentes : « Le Seigneur est le Dieu fort ; sa lumière s'est levée sur nous ». Il dit ensuite : « Solennisez ce jour en vous réunissant jusqu'à l'angle de l'autel ». Je le vois, cet oracle trouvé aujourd'hui son accomplissement dans l'Église de Dieu. Toutes les parties en sont remplies, jusqu'aux angles de l'autel, de la religieuse multitude qui se presse dans son enceinte : cette plénitude de la sainte Église est l'accomplissement de ces paroles de l'Écriture. Ce jour, mes très-chers frères, est le jour de la résurrection et de la vie. En rendant plus vifs les heureux tressaillements de notre foi, la sainte Quarantaine a donné pour nous plus de charmes à ce jour ; car à une époque que le souvenir de nos fautes avait imprégnée de tristesse a succédé l'époque du pardon ; notre patiente pénitence se trouve donc immédiatement suivie de sa récompense, selon qu'il est écrit : « Ceux qui sèment dans les larmes récolteront dans la joie ». Ô vous tous qui avez semé dans les larmes, recueillez, comme votre récompense, les plaisirs de l'allégresse. Que chacun le sache ; plus abondante a été la semaille des larmes, plus abondante est aujourd'hui la moisson des joies. Dans le présent se rencontre donc pour nous une image des béatitudes à venir. De même, en effet, qu'aujourd'hui les adoucissements du pardon succèdent aux rigueurs de la pénitence ; de même, dans le ciel, le repos succédera au travail et à la peine.
2. C'est pourquoi je m'adresse à vous surtout, mes bien-aimés, qui avez puisé une nouvelle vie dans le sacrement de la régénération, et qui portez, à cause de cela, la robe blanche ; je vous en supplie avec toute l'Église, conservez pur et sans tache le trésor de grâces que vous avez reçu : montrez, dans toute votre conduite, l'innocence que symbolise la blancheur de vos vêtements : que vos cœurs soient aussi purs que vos habits sont nets de toute souillure. Vous l'avez entendu, l'Évangile vous l'a dit aujourd'hui. Tous ceux qui croient en Dieu sont ses enfants. « Car il a donné le droit de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même ». Vous non plus, vous n'êtes pas nés d'un commerce charnel ; car vous avez été engendrés de Dieu le Père. Il ne vous reste donc qu'une chose à faire : c'est, pour ne pas déchoir de votre céleste origine, de mener une vie sainte, une conduite parfaite. Voilà le conseil que vous donne l'Apôtre : « Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et pur qui vous fasse croître pour le salut ». « Et que la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, garde vos cœurs et vos corps », par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent l'honneur et la gloire pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
CINQUANTE-NEUVIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE PAQUES. IV.
ANALYSE. — 1. En apparaissant à ses disciples, le Christ affermit leur foi. — 2. Triple profession d'amour faite par Pierre. — 3. pour réparer son triple reniement.
1. Comme vient de nous l'apprendre le texte de la leçon de l'Évangile, qu'on nous a récitée tout à l'heure, c'est en cet endroit que Jésus-Christ est apparu pour la troisième fois à ses disciples, depuis le moment de sa résurrection. Pendant qu'il mangeait avec eux, il dit à Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? Celui-ci répondit : Seigneur, vous savez que je vous aime ». La présence assidue de Notre-Seigneur Jésus-Christ au milieu de ses Apôtres, après sa résurrection, eut pour résultat d'affermir plus solidement leur foi en sa personne. Connaissant parfaitement l'infirmité humaine, et pour y porter remède, il a voulu se montrer souvent à eux, et c'est ainsi qu'il leur a ôté jusqu'à l'ombre du doute au sujet de sa résurrection. À voir à chaque instant le Sauveur devant eux, ils ont acquis, en effet, la pleine certitude de la vérité, et bien qu'une seule apparition de sa part ait dû être plus que suffisante pour asseoir leur foi, néanmoins le Sauveur s'est fréquemment montré aux yeux de ses Apôtres, afin de leur donner une preuve plus irrécusable de sa résurrection. Ce n'est pas une fois, et à la hâte, qu'il leur a accordé la faveur de le contempler ; il les a, à vrai dire, rassasiés du spectacle de sa présence : quand il mangeait avec eux, ce n'était pas, non plus, qu'il eût besoin de prendre des aliments, (car son corps ressuscité éprouvait-il la moindre nécessité ?) Non, il ne se proposait autre chose que dé leur prouver clairement qu'il était ressuscité d'entre les morts en prenant de la nourriture, comme les hommes en prennent pour l'entretien de leur vie. Nous lisons, à ce sujet, dans les Actes des Apôtres : « Pendant quarante jours, après sa résurrection d'entre les morts, ils ont mangé avec lui : nous en sommes témoins ». Comme conséquence de la constante et continuelle présence du Sauveur parmi ses disciples, après sa résurrection, la foi en lui s'est consolidée et l'incrédulité n'a plus eu de raison d'être.
2. Mais une circonstance qu'il ne faut, pour rien au monde, négliger, c'est que Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans tout ce passage de l'Évangile, a affecté de dire : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Il a réitéré trois fois cette question. Pourquoi donc a-t-il voulu sonder jusqu'à trois fois les sentiments de Pierre ? C'est qu'il a voulu obtenir de lui une triple réponse. Ici, Jésus interroge l'Apôtre, comme s'il ne connaissait point les secrètes pensées de l'homme. Le Sauveur avait dit autrefois : « Pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs ? » En, un autre endroit, il a été dit de lui : « Jésus voyant les pensées de leurs cœurs ». Alors, pour quel motif demande-t-il à Pierre s'il l'aime, puisqu'il est de l'essence de Dieu de savoir d'avance toutes choses ? Il est écrit que « Dieu sait ce qu'il y a dans l'homme ». Le Seigneur dit encore ailleurs : « Je scrute les reins et les cœurs ». Dans quel but, par conséquent, demander à Pierre s'il éprouve de l'affection pour Dieu ? Il était certainement impossible que, avec la preuve de la résurrection du Sauveur, Pierre ne le reconnût point pour un Dieu, lui qui l'avait, avant sa mort, reconnu pour le Christ et le Fils de Dieu. Ne lui avait-il pas dit, en effet : « Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant ? » N'avait-il pas d'ailleurs donné à Jésus des preuves évidentes de son affection ? C'est précisément pour cela qu'il lui avait promis de le suivre jusqu'à la mort. Ici donc le Christ veut s'assurer de l'amitié dont son apôtre lui a déjà fourni des témoignages en grand nombre. Ce n'est pas sans raison que Jésus fait ses trois questions sur l'amour de Pierre à son égard ; ce n'est pas, non plus, sans cause que Pierre y répond par une triple protestation d'amour. Ce n'est ni pour savoir, ni parce qu'il ne sait pas, que le Sauveur réitère ainsi ses questions ; car rien n'est caché pour la sagesse divine, puisqu'elle a dit : « Avant de te former, je t'ai connu ». L'Apôtre a lui-même écrit : « Ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a prédestinés ; ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés ». C'est donc chose étonnante qu'il ait voulu avoir de Pierre une protestation verbale d'amour, quand il savait parfaitement que penser de ses sentiments intérieurs.
3. Il est sûr que le Christ n'a pas adressé cette triple question à son Apôtre pour la satisfaction de son amour-propre. Mais comme Pierre avait répondu à une première demande de Jésus par un triple reniement et s'était ainsi lié par un triple nœud, il était juste qu'après sa résurrection le Christ l'interrogeât trois fois et que Pierre proclamât par une triple confession ce qu'il avait nié trois fois au moment de la Passion. Il était juste qu'après d'être lié par une triple perfidie, il se déliât par un pareil nombre de professions d'amour. Le Sauveur avait dit : « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est dans les cieux ». Il a donc voulu que l'apôtre Pierre se corrigeât en confessant son divin nom, afin de pouvoir lui-même le confesser devant son Père et en présence de ses anges
SEPTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LA FÊTE DE PAQUES.
ANALYSE. — 1. Qui fait la Pâque, et comment la faire. — 2. Alleluia pour les riches, les pauvres, les affligés. -3. Dieu agit en Père ; le Diable en marchand.
1. Chacun sait que nous célébrons les jours de la Pâque, et qu'en ces jours nous chantons Alleluia. C'est pourquoi, mes frères, il faut apporter nos soins à bien mettre dans notre esprit ce que nous célébrons extérieurement. Nous célébrons en effet la Pâque, disons-nous ; or, Pâque est un mot hébreu, que l'on traduit en latin par transitus, passage ; en grec c'est paskein, souffrir, en latin pascha, pascere, donner à manger, ainsi on dit : J'hébergerai mes amis. Or, qu'est-ce que célébrer la Pâque, sinon passer de la mort de ses propres péchés à la vie des justes ? Ainsi un Apôtre a dit : « Nous savons que nous avons passé de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères ». Qu'est-ce que faire la Pâque, sinon croire en Jésus-Christ qui a souffert sur la terre, afin de régner avec lui dans les cieux ? Qu'est-ce que faire la Pâque, sinon nourrir le Christ dans les pauvres ? Car c'est lui qui a dit, à propos des pauvres : « Quiconque aura fait quelque bien au moindre des miens, l'aura fait à moi-même ». Le Christ est assis dans les cieux, mais il est indigent sur la terre. Là-haut, il intercède pour nous auprès de son Père, et ici-bas il demande un morceau de pain. Donc, mes seigneurs, mes frères, si nous voulons faire saintement la Pâque, passons, souffrons, faisons l'aumône. Passons du péché à la justice, souffrons pour le Christ, faisons l'aumône au Christ dans les pauvres. Asseyons-nous à d'honnêtes festins, afin de jouir du festin céleste, dans le royaume de Dieu, avec Abraham. Chantons donc au Seigneur, Alleluia, qui signifie en latin : louange à celui qui est. Bénissons-le, et dans l'adversité, et dans la prospérité. Point d'orgueil dans la prospérité des richesses, point d'abattement sous le fléau des revers. Chantons l'Alleluia avec Job qui disait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni ». Bénissons donc le Seigneur en tout temps ; car nous chantons un perpétuel Alleluia, quand, au bruit de notre langue, nous joignons le mouvement de nos membres pour opérer la justice, et quand le chant qui est dans notre bouche se reflète dans les œuvres de notre vie.
2. Écoutez comment il est enjoint aux pauvres et aux riches de chanter l'Alleluia. « Ordonnez », dit l'Apôtre, « aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de n'espérer point dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie, d'être riches en bonnes œuvres, de donner de bon cœur, de faire part de leurs biens, de se faire un trésor pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie ». Que les pauvres doivent chanter, c'est ce qu'enseigne Tobie : « Mon fils n, dit-il, « sois sans crainte au sujet de la vie pauvre que nous menons ; mais tu auras de grandes richesses si tu crains Dieu et si tu fais le bien en sa présence ». Membres bien-aimés du corps de Jésus-Christ, attendons notre Chef qui doit venir du ciel, et en nous joignant à lui nous demeurerons stables, en sorte que nous régnerons avec lui dans le ciel après avoir célébré sa passion sur la terre. Supportons ses châtiments, afin de nous redresser, parce que c'est en fils que nous traite le Seigneur. « Quel enfant », dit l'Apôtre, « n'est point châtié de son père ? »Vous soustraire aux châtiments du Seigneur, ce serait agir en bâtards et non en fils légitimes. Supportons donc la rigueur du père, pour ne pas encourir la sévérité du juge.
3. Dieu et le diable, c'est le père et le marchand. Dieu comme père nous châtie, nous corrige, mais nous associe à lui ; le diable nous flatte, nous séduit, mais pour nous vendre. Notre père porte un fouet, le marchand porte un sac. Si tu te réfugies sous les ailes de celui qui châtie, tu échapperas aux ignominies du trafiquant. Vois lequel te mettra en repos, ou dans le royaume des cieux, ou dans le feu des enfers. Si tu aspires au royaume de Dieu, tu pourras te réjouir dans la liberté ; mais si tu veux le sac, tu sentiras les chaînes de la servitude ; on te liera les pieds et les mains, et l'on dira de toi : « Saisissez-le, et jetez-le dans les ténèbres a extérieures, c'est là qu'il y aura des pleurs a et des grincements de dents(1) ». Et l'on nous crie bien haut : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux églises ».
VINGT ET UNIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÊTE DE PAQUES. PREMIER SERMON.
ANALYSE. — 1. La féte de Pâques nous provoque à la joie, parce que tout y est nouveau. — 2. La grâce de Jésus-Christ mourant, ressuscitant, montant au ciel. — 3. Jour de joie et de reconnaissance. — 4. Epilogue.
1. Une lumière éclatante brille pour nous aujourd'hui, parce que le bon Larron est entré dans le ciel sur les pas du Roi des rois. La foule des morts s'est levée, et la conscience des vivants a triomphé. Contemplez l'Église, voyez la multitude des élus, les légions des anges, l'armée des fidèles entourant le précieux autel du Seigneur. La foule est dans la joie, parce que le Seigneur des anges est ressuscité. Les morts sont sortis des enfers et sont redevenus vivants, les hommes sont sortis purifiés de la source d'eau vive et entièrement renouvelés ; Dieu, dans sa bonté, a pris soin de ressusciter les morts et de renouveler en nous le vieil homme, selon cette parole de l'Écriture : « L'ancien a disparu, tout est devenu nouveau ». Voilà pourquoi nous nous écrions tous : « Voici le jour que le Seigneur a fait ; réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse ». Comment les morts se sont-ils réjouis en sortant de leur tombeau ? Comment ceux qui ont repris naissance ontils tressailli d'allégresse en sortant de la source sacrée ? Ceux-là ont chanté le cantique nouveau sur la vie nouvelle, et ceux-ci ont chanté l'Alleluia en recevant la grâce précieuse. Disons tous : C'est le jour de la lumière, le jour du pain, afin que nous ne soyons plus soumis ni à la faim ni aux ténèbres ; rassasions-nous, au contraire, du pain de la grâce, et non pas de l'obscurité des nations barbares, car aujourd'hui l'armée des Anges se réjouit avec nous. Que personne ne désire plus le pain matériel, car aujourd'hui est ressuscité « le pain vivant qui est descendu du ciel ». Aujourd'hui les chaînes des enfers sont rompues, que les chaînes de tous les péchés se rompent également.
2. Que notre mère la sainte Église surabonde de joie dans la personne de tous ses enfants. Venez, Seigneur, et dites-nous « La paix soit avec vous, n'ayez aucune crainte », et nous jouirons d'une grande sécurité, car en célébrant la loi nous posséderons en toutes choses la lumière éternelle et nous dirons : « Si je marche au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur ». Soyez donc avec nous, Seigneur, afin que nous n'ayons plus à craindre les ombres de la mort et que nous nous réjouissions éternellement en Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrant, ressuscitant et montant au ciel. Par lui puissions-nous nous élever et nous convertir au Seigneur. Le Seigneur est né, et le monde a repris naissance ; il a souffert, et l'homme a été sauvé ; il est ressuscité, et l'enfer a gémi ; il est monté au ciel, et le trône paternel a tressailli de joie. Pendant que le Sauveur souffrait, les morts ressuscitaient et les vivants se réjouissaient ; lorsqu'il ressuscita, les captifs sentaient leurs chaînes disparaître, et les anges ne pouvaient contenir leur joie ; quand il monta au ciel, les esprits célestes furent enivrés de bonheur, et les Apôtres furent attristés ; « mais leur tristesse se changea en joie », et dissipa les ténèbres qui les retenaient dans l'erreur. C'est ainsi que pour nous, après la nuit de labeur, rayonne la joie de la lumière à la splendeur du Dieu Sauveur, selon cette parole : « Vous avez changé ma tristesse en joie ».
3. La mort de Jésus-Christ déchirait le voile du temple, brisait les cœurs les plus durs, couvrait la nature d'épaisses ténèbres et inondait nos visages de clartés spirituelles, afin « de nous faire contempler la gloire du Seigneur à visage découvert ». Un voile mystique enveloppait la loi ancienne ; ce voile a été déchiré ; « la nuit a précédé, le jour s'est approché ». Car voici « Le jour que le Seigneur a fait, qu'il soit pour nous un sujet de joie et d'allégresse ». Tous les jours sont l'œuvre de Dieu, mais celui-ci a été marqué de son sang. Les morts ressuscités se sont réjouis, combien plus la joie de ce jour doit-elle nous faire tressaillir. Ces morts parcouraient la cité sainte ; pour nous, nous irons à la sainte Église ; ils se réunissaient au banquet des saints, pour nous, nous participerons à la table des mystères de Dieu. Que l'armée des anges s'associe à notre joie et à notre banquet, offrons nos présents, élevons nos cœurs et modulons sur nos cithares ce chant d'allégresse : « Je monterai à l'autel de Dieu, au Dieu qui réjouit ma jeunesse ». Nos iniquités sont pardonnées, nos chaînes sont rompues ; car c'est Dieu lui-même qui réjouit notre âme ; disons donc de nouveau : « Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse ».
4. Que personne ne s'attriste s'il se sent pressé par de vives exhortations de prendre la vie plutôt que sa dignité. Quelle que soit, d'ailleurs, la simplicité de son 'vêtement, qu'il lui suffise de briller par les qualités de l'esprit et du cœur ; car il possédera de cette manière la plus belle gloire, celle de trouver sa joie, non pas dans un vêtement, mais dans la sainteté de ce grand jour. En effet, on ne nous dit pas : Tressaillons dans notre vêtement ; mais : « Réjouissons-nous en ce jour ». Ce jour ne connaît pas les ténèbres, parce que lui-même le premier a dissipé les ténèbres ; il ne connaît pas l'obscurité, puisqu'il a chassé toute obscurité ; il ne connaît pas la calomnie et la suggestion du mal, parce que sur la croix il a détruit nos titres au châtiment. Par son innocence le Rédempteur nous a mérité l'élection divine, le calomniateur s'est enfui, le père du mensonge a perdu sa cause. Jour d'indulgence, jour de rémission, jour de délivrance ! La joie fait tressaillir les vivants, et les morts éprouvent un soulagement ineffable. Ce jour joyeux, large, libre et éclatant, a est comme mille années en présence de « Dieu » ; car « c'est vraiment le jour que Dieu a fait ». Celui qui, toute sa vie, persévérera dans l'amour de Dieu, méritera de se réjouir éternellement dans ce jour, dans lequel les saints feront entendre des chants d'allégresse, seront inondés de toutes les splendeurs, partageront les joies du Sauveur et diront et répéteront en chœur : « Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse » .
VINGT-DEUXIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÊTE DE PAQUES. DEUXIÈME SERMON.
ANALYSE. — 1. Au moment où les disciples étaient en proie à la tristesse la plus profonde et les Juifs à une surveillance inutile, Jésus-Christ ressuscite. — 2. Il sort du tombeau scellé comme il était sorti du sein immaculé de sa mère. — 3. À la vue de l'Ange les saintes femmes et les disciples se réunissent, mais les Juifs frémissent de colère. — 4. La défaite des démons et des Juifs est pour les gentils une source abondante de lumières. — 5. Nous participons à la victoire de Jésus-Christ.
1. Frères bien-aimés, dans ce jour saint, illustre et glorieux, dans ce jour dont le Psalmiste a dit : « C'est le jour que le Seigneur a fait », dans cet heureux jour la tristesse a disparu du cœur des disciples et le voile de la confusion s'est étendu sur les yeux des Juifs. En ce jour de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les disciples étaient d'abord remplis de tristesse ; chacun d'eux s'éloignait où il pouvait, et personne n'était plus là pour les rassembler depuis que s'était accomplie cette parole : « Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau serontdispersées » . Toutefois le tombeau était revêtu du sceau des Juifs et entouré de soldats qui en défendaient l'entrée ; mais intérieurement ce tombeau était inondé d'une lumière dont rien ne pouvait empêcher la diffusion. Nous pouvons lier ce que nous revêtons de notre sceau ; mais nous ne pouvons lier la lumière, Voilà pourquoi Jésus-Christ, lumière éternelle qui a éclairé le monde dès le commencement, Verbe coéternel au Père, lequel Verbe est et sera toujours avec le Père dans l'unité du Saint-Esprit, formant ainsi un seul Dieu dans la Trinité des personnes, et la Trinité dans l'unité ; Jésus-Christ, disons-nous, Dieu et homme tout ensemble, lumière admirable et vérité infinie, a daigné toucher nos cœurs afin d'illuminer ce qui était obscur et d'ouvrir ce qui était fermé. C'est à la parole d'un Ange qu'il s'était incarné dans le sein de Marie, c'est encore un Ange qu'il prend pour témoin de sa résurrection, comme si le sceau apposé sur le sépulcre pouvait nuire à Celui que nulle imposture ne pouvait atteindre. Des gardiens étaient consignés et ils remplissaient leur mission. Ne savaient-ils pas que Celui qu'ils gardaient avait le pouvoir de faire des miracles, de chasser les démons, de guérir les lépreux, de ressusciter les morts ? Celui qui pouvait ressusciter les autres ne pouvaitil donc pas s'arracher lui-même au tombeau ?
2. Mais dans l'aveuglement de leurs cœurs, la foule des juifs, armés de la loi qu'ils necolnprenaient pas, chantaient le psaume troisième, mais ne connaissaient pas l'unité de Dieu dans la trinité des personnes. Le psaume troisième porte . « J'ai dormi et j'ai pris mon sommeil, et je suis ressuscité parce que Dieu m'a reçu ». Or, pendant que ces Juifs, attentifs aux événements, se préparaient à couvrir de confusion les disciples, ils méritèrent de se sentir eux-mêmes écrasés sous le poids de la honte. Ils dirent à Pilate : « Scellons le tombeau, parce que ce séducteur a dit qu'il ressusciterait le troisième jour. Qu'on place donc des soldats, disent-ils, dans la crainte que les disciples ne viennent et ne l'emportent ». Mais si le tombeau était fermé aux disciples, pouvait-il être fermé aux saints Anges ? Ne pouvait-il sortir du tombeau scellé, Celui qui avait pu naître d'une Vierge immaculée ? Votre Vierge a été scellée, votre sépulture l'a été également. Votre Vierge a engendré en dehors de toutconcours de l'homme, et le sceau apposé sur le tombeau a été parfaitement inutile. Ces gardes que vous avez postés au sépulcre ne sont plus des gardes, mais des témoins. Ils pouvaient garder, mais Dieu avait envoyé sols Ange pour ressusciter son Fils. En effet, l'Ange du Seigneur était descendu du ciel ; à cette vue les gardiens sont saisis de terreur et d'effroi ; ils n'ont pu contempler la sublimité de cet ange, parce qu'ils étaient tout remplis de la fourberie des Juifs.
3. Les saintes femmes purent contempler l'ange de la résurrection, parce qu'elles étaient venues en pleurant au tombeau, et elles purent entendre cette parole d'une joie indicible : « Je sais que vous cherchez Jésus crucifié : il n'est plus ici, il est ressuscité, comme il l'avait annoncé ; venez et voyez la place où le Seigneur avait été déposé ». Quel sujet de joie non-seulement pour ces femmes, mais aussi pour tous les chrétiens et les vrais croyants ! Jésus est ressuscité, dit l'ange, et David, rempli du Saint-Esprit, avait déjà prophétisé ce grand événement dans cette courte parole : « Le Seigneur est ressuscité comme s'il n'eût été qu'endormi ». Pourquoi recourir à de plus longs développements ? Que la foi suffise pour recevoir ce que le langage est impuissant à décrire. Qui peut comprendre l'œuvre salutaire accomplie dans cette nuit qui vient de s'écouler ; qui peut concevoir la splendeur de ce jour ? Ce jour a causé à tous les chrétiens une joie immense, et, grâce à Jésus-Christ, il restera pour nous le plus beau de tous les jours. « Réjouissons-nous, mes bien-aimés, et tressaillons d'allégresse ; car c'est le jour que le Seigneur a fait ». Je crois, mes Frères, que c'est le seul jour qui mérite à nos yeux le nom de grand. Car ce jour brille dans les ténèbres, « et les ténèbres ne l'ont point compris ». J'appelle ténèbres ces Juifs qui, en niant Jésus-Christ la vraie lumière, et en criant : « Crucifiez, crucifiez-le », sont devenus en plein jour les ténèbres les plus épaisses. Parce que les Juifs ont voulu se saisir de Jésus-Christ pendant la nuit, ils ont été condamnés à rester dans les ténèbres.
4. Quant aux Gentils et aux nations étrangères, en renonçant aux ténèbres des idoles elles ont mérité de devenir le jour, selon cette parole de l'Apôtre : « Jésus-Christ nous a arrachés à la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume de sa majesté ». Nous lisons également : « Nous sommes les enfants de la lumière et les enfants du jour, et non pas les enfants de la nuit ou des ténèbres ; marchons donc honnêtement à la lumière du jour ». « Réjouissons-nous » donc, mes frères, avec tous ces gentils ; car c'est le jour que le Seigneur a fait ». Serpent, à quoi vous a servi votre iniquité ? et quels profits avez-vous retirés de votre cruauté ? Juifs, Celui que vous avez cloué à la croix est ressuscité. Vous le croyiez mort, et il vient de se montrer plein de vie. Juif cruel, fais sceller avec soin le sépulcre ; apposte des soldats de garde pour surveiller tous les secrets de la nuit, afin de prouver la mort de Celui que tu n'as 'pas voulu reconnaître vivant. À Judas tu as donné une somme d'argent, afin qu'il consentît à livrer son Maître à la mort ; donne aussi de l'argent aux soldats de garde, afin qu'ils publient faussement que Jésus a été enlevé par ses disciples. Versez l'argent, Juifs endurcis, versez l'argent pour assurer la perpétration de votre crime ; pourtant, c'est en vain que vous veillez autour de notre tombeau. Jésus est déjà ressuscité, il est déjà monté au ciel, il est déjà glorifié pour nous, lui qui pour nous s'était humilié profondément. Que ferez-vous donc, vous qui, après avoir été les amis de Dieu, vous êtes faits ses ennemis acharnés ? Celui que, par jalousie, vous avez attaché à la croix, est maintenant assis dans le ciel à la droite de son Père ; c'est lui qui nous « est venu au nom du Seigneur ».
5. « Le Seigneur Dieu a brillé du plus vif éclat à nos yeux », il nous a inondé de sa lumière et « il vous a foulés aux pieds ». Le Seigneur a fait plus en notre faveur, qu'il n'avait promis à son Fils. Car qu'a-t-il fait, et qu'a-t-il promis à son Fils ? Le Psalmiste s'écrie : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à servir d'escabeau à vos pieds ». Voici donc que Jésus-Christ siège au ciel à la droite de son Père, et sur la terre il a soumis les Juifs à nos pieds. Pourquoi, ô Juif féroce, vous êtes-vous emparé du Sauveur pour le faire mourir ? Si vous conserviez pour vous ce que vous aviez acheté, vous ne perdriez pas ce que vous aviez. Vous avez perdu votre argent, et Celui que vous avez acheté avec cet argentvient de vous échapper.
VINGT-TROISIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÉTE DE PAQUES. (TROISIÈME SERMON).
ANALYSE. — 1 . Le corps de Jésus-Christ est dans le tombeau, et son âme est descendue dans les limbes. — 2. Résurrection de Jésus-Christ. — 3. Protestation de saint Pierre en réparation de son renoncement.
1. « Notre Dieu, roi avant tous les siècles, a opéré notre salut au milieu de la terre ». En Jésus-Christ l'homme souffrait, mais la divinité agissait. L'homme a pu goûter les douleurs de la Passion ; mais quelle atteinte pouvait être portée à la puissance divine ? Dans le divin Crucifié nous trouvons la chair, le sang et l'âme qui était la vie de son corps, et comme son âme n'a pu mourir, son corps seul a été déposé dans le tombeau. De son côté, cette âme toujours unie à la Divinité prenait possession du fruit de sa victoire et tirait les élus des limbes où ils étaient renfermés. La divinité en Jésus-Christ pouvaitelle mourir quand son âme elle-même bravait les atteintes de la mort ? Aucune souillure ne l'avait infectée ; elle souffrit, il est vrai, puisqu'elle appartenait à l'humanité du Sauveur, mais en même temps elle partagea les gloires de la divinité. La mort atteignit le corps de Jésus-Christ ; mais sa divinité, triomphant du trépas, se couronna des dépouilles de la mort et les transporta glorieuses dans les cieux. À son approche les vertus célestes interpellent les princes de la mort en ces termes : « Princes, élevez vos portes, et vous, portes éternelles, élevez-vous, et le Roi de gloire entrera ». Le Seigneur Jésus fait briller la lumière de la vérité aux yeux de ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, et leur annonce la délivrance. À la vue de leur triomphateur rayonnant de tant de gloire, les auteurs de la mort s'écrient d'une voix craintive : « Quel est ce roi de gloire ? » Et ils reçoivent cette réponse : « C'est le Seigneur fort et puissant, c'est le Seigneur puissant dans la guerre ». Ô guerre enfin terminée ! Guerre sur la terre, guerre dans les enfers ! Par son innocence Jésus-Christ a vaincu le siècle, et par sa mort il a vaincu la mort.
2. « Voici que le lion de la tribu de Juda a vaincu » ; il a délivré ceux que le démon retenait captifs et en revenant des limbes il emmenait avec lui le butin qu'il avait fait sur la mort. Tel est Celui qui « n'ayant ni forme ni beauté » a montré dans sa résurrection non-seulement de la beauté, mais de la force ; il paraissait faible dans la lutte, mais il se montra fort dans le succès ; il paraissait méprisable dans son corps humilié, mais il se montra puissant dans le combat ; la mort le couvrit de honte, mais la résurrection l'inonda de splendeur ; il sortit du sein de sa Mère dans toute la blancheur de l'innocence, et sur la croix il parut tout couvert de son sang ; dans les opprobres il parut anéanti, au ciel il brille d'un éclat incomparable. Mes frères, glorifïons donc le Seigneur « qui a, jusqu'à ce point, aimé le monde », qu'il n'a pas craint de verser pour lui tout sou sang. Il est ressuscité, chaque jour cette résurrection nous est attestée parie témoignage des évangélistes. Il est sorti glorieux du tombeau, et « voici qu'il est avec nous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles ».
3. L'Évangile vient de vous apprendre également que le Sauveur a confié au bienheureux Pierre la conduite de son troupeau Pais nies brebis avec discipline. Pierre, qui avait renié trois fois par crainte est interrogé trois fois sur son amour. Pour expier sa faute, il avait déjà versé d'abondantes larmes quand le Sauveur, dans sa Passion, abaissa sur lui son regard, et « il pleura amèrement ». Afin donc de se réintégrer dans sa profession de foi, il dut formuler une protestation de cet amour qu'il avait perdu par crainte. C'est ainsi, mes frères, que le bienheureux Pierre confesse ouvertement Celui qu'il avait nié par crainte devant une servante, et celui qui, en présenced'une femme, avait nié sa propre vie, accepta plus tard, pour Jésus-Christ, la mort sur la croix et mérita la palme du martyre. Qu'il reste donc en communion avec Pierre, celui qui veut avoir part à l'héritage de Jésus-Christ, de qui nous vient toute bénédiction,