SERMON CCLXXI DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE
V. UNITÉ DE L'ÉGLISE.
ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples le don des langues, le Saint-Esprit a voulu rétablir dans l'humanité chrétienne l'unité rompue à la tour de Babel. Combien donc sont à plaindre ceux qui se séparent de l'Église de Jésus-Christ ! et combien sont heureux ceux qui lui demeurent inviolablement attachés !
Voici, mes frères, un beau jour ; c'est le jour où la lumière de la sainte Église brille aux yeux des fidèles, où la charité embrase leurs murs ; c'est le jour solennel où après sa résurrection et après la gloire de son ascension, Jésus-Christ Notre-Seigneur a envoyé l'Esprit. Saint. « Si quelqu'un a soif, disait-il au rapport de l’Évangile, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront dans son sein ». Or l'Évangéliste explique ainsi les paroles du Sauveur : »Il disait cela, observe-t-il, de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croîtraient en lui ; car l'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas encore a été glorifié ». Une fois donc que Jésus fut glorifié par sa résurrection d'entre les morts et son ascension aux cieux, il devait donner le Saint-Esprit, l’envoyer après l'avoir promis.
C'est ce qui eut lieu. Après avoir effectivement passé avec ses disciples les quarante jours qui suivirent sa résurrection, le Seigneur monta au ciel, et le cinquantième jour, le jour dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, il envoya l'Esprit-Saint, comme l'atteste l’Écriture. « Soudain, dit-elle, il se fit un bruit du ciel, comme celui d'un vent impétueux qui s'élève ; et il leur apparut comme plusieurs langues de feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils se mirent à parler toutes les langues, comme l'Esprit-Saint leur donnait de parler ». Ce souffle emportait la paille sous laquelle étaient ensevelis leurs cœurs ; ce feu consumait en eux l'antique concupiscence, et ces langues que parlaient tous ceux que remplissait l'Esprit-Saint, annonçaient que l'Église se répandrait partout où les Gentils parlent leurs langues diverses. De même donc qu'après le déluge l'impiété superbe voulut bâtir malgré le Seigneur une tour fort élevée et que le genre humain mérita alors que lui fût infligé le supplice de la division des langues, chaque nation parlant un idiome que ne comprenaient pas les autres nations ; ainsi l'humble piété des fidèles assujettit cette diversité de langage à l'unité de l'Église, la charité réunissant ce qu'avait séparé la discorde, et le genre humain s'attachant au Christ comme à la tête s'attachent les membres d'un même corps, pour être comme fondus dans cette unité sainte par le feu de la charité.
À ce don de l'Esprit-Saint demeurent donc étrangers ceux qui ont en horreur la grâce de la paix, ceux qui ne restent pas en communion avec l'unité. S'ils sont aujourd'hui solennellement rassemblés, s'ils entendent ces leçons sacrées où il est question de la promesse et de l'envoi du Saint-Esprit ; ils les entendent pour leur condamnation et non pour leur sanctification. Qu'importe de prêter l'oreille quand le cœur repousse, et de fêter le jour de Celui dont on rejette la lumière ?
Pour vous, mes frères, pour vous, membres du corps du Christ, enfants de l'unité et fils de la paix, célébrez ce jour avec joie, célébrez le sans inquiétude ; car en vous s'accomplit ce que promettait l'Esprit-Saint quand il des tendit alors. 'De même en effet que chacun de ceux qui recevaient en ce moment le Saint Esprit parlait toutes les langues : ainsi s'exprime aujourd'hui dans tous les idiomes l'unité de l'Église répandue parmi toutes les nations ; et c'est dans son sein que vous possédez le Saint-Esprit, vous, qui n'êtes séparés par aucun schisme de cette Église du Christ qui parle toutes les langues.
SERMON CCLXXII DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE
VI. SUR L'EUCHARISTIE.
ANALYSE. — C'est aux nouveaux baptisés que s'adresse ce discours. Après leur avoir dit que ce qu'ils ont déjà vu sur l'autel est le corps même et le sang de Jésus-Christ, saint Augustin indique la signification symbolique de ce sacrement auguste. Il nous rappelle que pour devenir nous-mêmes le corps de Jésus-Christ, nous devons faire en nous le travail qui se produit sur le blé et sur le raisin pour en faire le corps et le sang du Sauveur.
Ce que vous voyez maintenant sur l'autel, vous l'avez déjà vu la nuit dernière. Mais qu'est-ce ? Qu'est-ce que cela signifie ? Quel grand et mystérieux enseignement y est contenu ? On ne vous l'a pas dit encore.
Que voyez-vous donc ? Du pain et un calice ; vos yeux mêmes en sont garants ; mais, puisque votre foi demande à s'instruire, ce pain est le corps du Christ, ce calice est son sang. Voilà la vérité en deux mots, et c'est peut. être assez pour la foi. La foi cependant désire comprendre, car un prophète a dit : « Vous ne comprendrez point, si vous ne croyez ».
Vous pourriez me dire en effet : Tu nous as ordonné de croire, fais-nous comprendre maintenant. Chacun de vous ne sent-il pas s'élever dans son esprit une réflexion et ne se dit-il pas : Nous savons où Jésus-Christ Notre-Seigneur a pris un corps ; c'est dans le sein de la Vierge Marie. Enfant, il a pris le sein maternel, on l'a nourri, il a grandi, il est parvenu jusqu'à la jeunesse, puis il a été persécuté par lès Juifs, attaché au gibet, mis à mort sur un gibet, descendu de ce gibet ; il est ressuscité ensuite le troisième jour et le jour qu'il a voulu il est monté au ciel ; c'est là qu'il a porté son corps ; c'est de là qu'il viendra juger les vivants et les morts ; c'est là qu'il est maintenant assis à la droite du Père : comment donc ce pain est-il son corps ? comment ce calice, ou plutôt ce que contient ce calice, est-il son sang ?
Si l'on dit, mes frères, que ce sont ici des sacrements, c'est qu'ils expriment autre chose que ce que l'on voit en eux. Que voit l’œil ? Une apparence corporelle. Que saisit l'esprit ? Une grâce spirituelle.
Veux-tu savoir ce qu'est le corps du Christ ? écoute l'Apôtre, voici ce qu'il écrit aux fidèles : « Or vous êtes le corps du Christ et ses membres ». Mais si vous êtes le corps et les membres du Christ, n'est-ce pas votre emblème qui est placé sur la table sacrée, votre emblème que vous recevez, à votre emblème que vous répondez Amen, réponse qui témoigne de votre adhésion ? On te dit : Voici le corps du Christ. Amen, réponds-tu. Pour rendre vraie ta réponse, sois membre de ce corps.
Pourquoi sous l'apparence du pain ? Ne disons rien de nous-mêmes ; écoutons encore l'Apôtre, voici comment il s'exprimait en parlant de ce sacrement : « Quoiqu'en grand, nombre, nous sommes un seul pain, un seul corps ». Comprenez et soyez heureux. Ô unité ! ô vérité ! ô piété ! ô charité ! « Un seul pain ». Quel est ce pain ? « Un seul corps ». Rappelez-vous qu'un même pain ne se forme pas d'un seul grain, mais de plusieurs. Au moment des exorcismes, vous étiez en quelque sorte sous la meule ; au moment du baptême, vous deveniez comme une pâte ; et on vous a fait cuire en quelque sorte quand vous avez reçu le feu de l'Esprit-Saint. Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes. Voilà ce qu'enseigne l'Apôtre sur ce pain sacré.
Mais, sans même en parler, c'est dire suffisamment ce que nous apprend ce calice. Pour former cette apparence sensible de pain, on unit avec l'eau la farine de plusieurs grains, symbole de ce que dit l'Écriture des premiers fidèles, lesquels « n'avaient qu'une âme et qu'un cœur envers Dieu » ; ainsi en est-il du vin. Rappelez-vous, mes frères, comment il se fait. Voilà bien des graines suspendues à la grappe ; bientôt elles ne formeront qu'une même liqueur.
Tel est donc le modèle que nous a donné le Christ Notre-Seigneur ; c'est ainsi qu'il a voulu nous unir à sa personne et que sur sa table il a consacré le mystère de la paix et de l'unité que nous devons former. Recevoir ce mystère d'unité sans tenir au lien de la paix, ce n'est pas recevoir un mystère qui profite, c'est recevoir un sacrement qui condamne.
Tournons-nous vers le Seigneur notre Dieu, le Père tout-puissant ; rendons-lui avec un cœur pur et dans la mesure de notre faiblesse, d'immenses et sincères actions de grâces ; supplions de toute notre âme son incomparable bonté de vouloir bien agréer et exaucer nos prières ; qu'il daigne aussi, dans sa force, éloigner de nos actions et de nos pensées l'influence ennemie, multiplier en nous la foi, diriger notre esprit, nous accorder des pensées spirituelles et nous conduire à sa propre félicité ; au nom de Jésus-Christ, son Fils. Ainsi soit-il.
QUARANTE-TROISIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LA PENTECOTE
(PREMIER SERMON.)
ANALYSE. — 1. Les joies de cette fête. — 2. La grâce du Saint-Esprit produit dans les disciples une sainte ivresse. — 3. Les Apôtres comparés aux trois enfants dans la fournaise.
1. Heureux jour, mes frères bien-aimés ; jour aimable et ravissant, dans lequel le Seigneur accomplit ses promesses à l'égard de ses disciples. Je vous en conjure, réunissezvous dans une fervente prière, afin de m'obtenir la grâce de parler dignement de ces profonds mystères, et pardonnez-moi si je reste inférieur à la mission que j'entreprends.
2. La solennité de Pâques est arrivée à son terme sans rien perdre de son éclat, et nous a préparés aux splendeurs de ce jour. Pâques a été le commencement de la grâce, la Pentecôte en est le couronnement. Or, les Apôtres étaient réunis dans le cénacle, attendant la venue du Saint-Esprit, et voici que soudain il se fait un grand bruit dans le ciel, et bientôt les disciples se voient calomniés par les Juifs. En effet, comme ces disciples se répandaient en abondantes paroles, on les crut pris de vin, quoique l'heure même où ils parlaient prouvât qu'ils étaient à jeun. Du reste, ce n'est pas sans un secret dessein de la Providence que cette accusation leur fut lancée ; car Jésus-Christ s'est dit lui-même la vigne véritable « Je suis la vigne », dit-il, « et mon Père est le vigneron ». Ô vin sobre d'ivresse et produisant l'enivrement de la foi ! Ô vin cueilli sur une vigne auguste et tiré d'une grappe divine ! Magnifique comparaison comme la grappe est portée par le cep, Jésus-Christ était porté par la croix. Or, les disciples étaient remplis du Saint-Esprit, car le Saint-Esprit, qui avait couvert de son ombre la Vierge Marie, sans porter atteinte à sa pureté, venait de descendre sur les Apôtres en forme de langues de feu, sans brûler leurs cheveux.
3. Le prodige que le Seigneur avait autrefois accompli en faveur des trois enfants dans la fournaise, Jésus-Christ le renouvelle en favetir de ses douze Apôtres. Ces trois enfants ont pu être jetés dans une fournaise ardente ; pour entrer dans le feu ils étaient enchaînés ; mais bientôt ils purent se promener en toute liberté dans les flammes. Ils convertirent à la foi un roi barbare ; de même le miracle accompli en faveur des Apôtres détermina trois mille personnes à embrasser la foi de Jésus-Christ. Je ne vous tairai pas, mes frères, les pensées qui assiègent mon esprit dans les joies de cette solennité. Selon la tradition que nous avons reçue de nos ancêtres, la flamme sortant de la fournaise s'élevait à quaranteneuf coudées ; or, c'est ce nombre quaranteneuf qui devait être consacré dans le mystère des sept semaines. Car sept multiplié par sept donne le chiffre de quarante-neuf. Mais où est le premier jour ? Cherchons-le, afin de compléter le nombre cinquante. Ce jour était dans la fournaise de feu avec les trois enfants ; c'est lui qui inspirait leur chant, versait sur eux une rosée rafraîchissante et ôtait aux flammes leur ardeur. À la vue de ce prodige dont ils étaient témoins, les ministres disent au roi : Ô roi, venez et voyez. La fournaise est tout embrasée de soufre et de bitume ; les flammes s'élancent furieuses, et les corps n'en subissent aucune atteinte ; quelque chose est donc venu s'ajouter au nombre précédent. À cette nouvelle le roi accourt plein de joie et d'allégresse, et avant qu'il arrivât à la fournaise, une grande lumière brillait dans son cœur. Il dit à ses amis : « N'avons-nous pas jeté dans la fournaise trois hommes chargés de chaînes ? Ses amis lui répondirent : « C'est bien la vérité ». Et le roi, plein de foi, leur dit Mais voici que je vois ce que vous ne voyez pas. Je ne sais quelle ardeur me saisit et inonde mon âme d'une lumière intérieure. Vous pouvez être mes amis, mais vous ne pouvez entrer dans mon cœur. Oui, je vois ce que vous ne voyez pas ; je vois une chose admirable, étonnante. Cette fournaise, destinée à dévorer les hommes dans les flammes, a appris à engendrer des anges. Que votre amitié cesse, parce que la foi est devenue l'amie de mon âme. Je ne veux plus que vous soyez mes amis ; je n'ai plus confiance en vos paroles ; je vois Dieu de mes yeux ; mes yeux sont remplis d'une vision magnifique, parce que le quatrième personnage que j'aperçois est semblable au Fils de Dieu. Ô mes amis, vous savez comme moi que nous avons jeté trois hommes dans la fournaise ; comment donc puis-je en voir quatre se promener dans les flammes ? Quel est ce mystère ? Un feu divin est entré en moi ; je repousse votre amitié et je possède la foi. Mes frères, conservons cette foi dans nos cœurs, afin que nous y conservions le Saint-Esprit comme les Apôtres.
QUARANTE-QUATRIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LA PENTECOTE
(DEUXIÈME SERMON)
ANALYSE. — 1. Comparaison entre les Apôtres et les enfants dans la fournaise. — 2. Le don des langues dans les Apôtres ; leur gloire. — 3. Rapprochement entre le Sinaï et le Cénacle. — 4. Conclusion.
1. Frères bien-aimés, il n'y a que peu de temps nous avons célébré solennellement le quarantième jour, jour de joie pour l'univers tout entier. Depuis lors les révolutions du globe nous ont donné dix jours, le mystère figuratif s'est accompli, nous nous sommes rapprochés du ciel et du Saint-Esprit, et voici que pour la sanctification de l'Orient, dé l'Occident, du Nord et du Midi, le Saint-Esprit descend le cinquantième jour et fait rayonner sa sainteté sous la forme de langues de feu. Mais ce feu purifie plutôt qu'il ne brûle, et il produit encore le rafraîchissement de la sanctification, comme autrefois dans la fournaise il changea les flammes en bienfaisante rosée. Comment le feu ne deviendrait-il docile et doux sous l'action du Saint-Esprit, puisque la fournaise ardente est devenue un séjour de délices ? Aimons à contempler les lèvres des Apôtres ; aimons à entendre le cantique des enfants ; et sur les Apôtres et sur les enfants nous retrouverons les langues de feu. C'est l'Esprit-Saint qui a sanctifié vos Pères ; c'est lui qui a donné à de pauvres pêcheurs le pouvoir de nous faire entendre un langage céleste. Quel étonnement ne dut-on pas éprouver quand on entendit ces enfants dans la fournaise, s'écriant au milieu des flammes : « Vous êtes béni, Seigneur, Dieu de nos Pères » Les Chaldéens furent saisis d'effroi et ne purent s'expliquer cet étrange spectacle. Comment contempler sans frémir ces enfants tout éclatants de lumière, se jouant en liberté dans cet océan de feu et célébrant le Seigneur dans leurs cantiques nouveaux ? De même, au jour de la Pentecôte, que ne durent pas éprouver les Juifs réunis de tous les pays du monde, en entendant les Apôtres leur parler à tous leur propre langue ? C'est ainsi que le Saint-Esprit réunissait dans une admirable unité toutes les nations de l'univers. Toutes les langues venaient ainsi se confondre dans le langage des Apôtres devenus miraculeusement les interprètes de tous les peuples.
2. Appelés à prêcher-le royaume des cieux à toutes les nations, les Apôtres devaient consacrer dans leur :personne la langue de tous les peuples. Ils ne parlaient qu'une seule langue, et cette langue était comprise de tous, semblable à la marine qui n'était que d'une seule espèce et avait la propriété de satisfaire à tous les goûts. Ce prodige était opéré par l'Esprit-Saint qui sait se révéler dans l'unité de toutes les nations. En effet, de même que l'Esprit-Saint, Dieu unique avec le Père et le Fils, daigne multiplier ses dons sans les différencier essentiellement ; de même les Apôtres ne parlaient qu'une seule langue, et cependant tous les auditeurs de nations diverses y reconnaissaient leur, propre langage. . La vue et l'ouïe y trouvaient une douce satisfaction, car devant une compréhension parfaite la discussion n'est plus possible ; aussi ces pauvres pêcheurs de Galilée ;paraissaient-ils porter sur leur front et sur leurs lèvres un diadème royal. Car il est Roi, celui qui est descendu du ciel ; voilà pourquoi il siège sur les lèvres des Apôtres comme sur son trône, après avoir établi en eux son empire et sa domination. C'est là ce qu'a su parfaitement le Saint-Esprit, qui toujours est Dieu dans les pères et dans les enfants, dans les Prophètes et dans les pécheurs ; il aime toujours à reposer sur les hauteurs.
3. Il trouva les Apôtres dans la partie supérieure du cénacle et écrivit la loi dans leur esprit, comme il l'avait gravée sur les tables, au sommet du Sinaï. C'était alors sur des tables de pierre, à cause de la dureté de cœur des Juifs ; mais aujourd'hui c'est dans l'esprit des Apôtres, parce que nous ne sommes plus sous la loi de crainte, mais sous la loi d'amour. Sur le mont Sinaï, la loi fut donnée au milieu des éclairs et du tonnerre ; dans le cénacle, si ce sont des langues de feu, c'est un feu qui rafraîchit. Au pied du Sinaï, la foule effrayée prenait la fuite pour ne pas entendre la voix terrible du Seigneur ; à Jérusalem, lés nations réunies de toutes les parties de l'univers, loin de prendre la fuite, se massent pour entendre le Saint-Esprit parlant par ses ministres.
4. Vous avez entendu nommer les Parthes, les Mèdes, les Indiens, les Perses, les Crétois, les Arabes et autres peuples désignés dans le livre des Actes des Apôtres. Le monde tout entier y était représenté ; le quarantième jour, celui de l'ascension du Seigneur, les avait rassemblés à Jérusalem ; parce que le nombre des dix préceptes renferme pour l'univers toute l'autorité des saintes Écritures. Quatre fois dix font quarante ; reste une autre dizaine qui est celle de la vie éternelle, où les pêcheurs recevront la récompense dont le gage leur a été donné par le Saint-Esprit : Toutes les promesses ont reçu leur accomplissement authentique. Le sacrement de la cinquième dizaine s'est pleinement réalisé ; la grâce des cinquante jours rayonne dans toute son expansion, la joie possède toute sa perfection. Les fêtes de Pâques sont terminées, l'alléluia est rentré dans le silence ; mais pourtant ce n'est plus la tristesse, car nous avons reçu ce précieux gage du Saint-Esprit, et par lui nous possédons chaque jour l'heureux avantage de vivre avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ, de nous préparer dans l'innocence à la célébration de nouvelles fêtes pascales.
Extraits des Catéchismes, in Esprit du Curé d'Ars, Abbé A. Monin, Paris, Téqui, 1975
Comme une belle colombe blanche qui sort du milieu des eaux et vient secouer ses ailes sur la terre, l'Esprit-Saint sort de l'Océan infini des perfections divines et vient battre des ailes sur les âmes pures, pour distiller en elles le baume de l'amour.
Il sort d'une âme où réside le Saint-Esprit une bonne odeur comme celle de la vigne quand elle est en fleur.
Quand on est conduit par un Dieu de force et de lumière, on ne peut pas se tromper. L'Esprit-Saint est une lumière et une force. C'est lui qui nous fait distinguer le vrai du faux et le bien du mal. Comme ces lunettes qui grossissent les objets, le Saint-Esprit nous fait voir le bien et le mal en grand. Avec le Saint-Esprit, on voit tout en grand : on voit la grandeur des moindres actions faites pour Dieu et la grandeur des moindres fautes...
Sans le Saint-Esprit, nous sommes comme une pierre du chemin. Prenez dans une main une éponge imbibée d'eau et dans l'autre un petit caillou ; pressez-les également ; il ne sortira rien du caillou et de l'éponge vous ferez sortir l'eau en abondance. L'éponge, c'est l'âme remplie du Saint-Esprit, et le caillou, c'est le cœur froid et dur où le Saint-Esprit n'habite pas.
C'est le Saint-Esprit qui forme les pensées dans le cœur des justes et qui engendre les paroles dans leur bouche. Ceux qui ont le Saint-Esprit ne produisent rien de mauvais ; tous les fruits du Saint-Esprit sont bons... Quand on a le Saint-Esprit, le cœur se dilate, se baigne dans l'Amour divin.
Les sacrements que Notre-Seigneur a institués ne nous auraient pas sauvés sans le Saint-Esprit. La mort même de Notre-Seigneur nous aurait été inutile sans lui. C'est pourquoi Notre-Seigneur a dit à ses apôtres : " II vous est utile que je m'en aille, car si je ne m'en allais pas, le Consolateur ne viendrait pas. " Il fallait que la descente du Saint-Esprit vînt faire fructifier cette moisson de grâces. C'est comme pour un gain de blé ; vous le jetez en terre : bon ! Mais il faut le soleil et la pluie pour le faire lever et monter en épi.
Il faudrait dire chaque matin : " Mon Dieu, envoyez-moi votre Esprit qui me fasse connaître ce que je suis et ce que vous êtes. "
Solennité de la Sainte Trinité
SERMON LII DE SAINT AUGUSTIN LA SAINTE TRINITÉ.
ANALYSE. — On venait de lire dans l'Évangile l'histoire du Baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Augustin saisit cette occasion, qu'il regarde comme toute providentielle, pour démontrer comment les trois personnes divines sont inséparables. Au Baptême du Sauveur on les croirait séparées ; niais en réalité elles sont inséparables dans toutes leurs opérations, comme l'Écriture le prouve et comme on peut s'en faire une idée en interrogeant les opérations de l'âme humaine. —1° L'Écriture nous montre en effet que la création et le gouvernement de l'univers sont dus au Père, au Fils et par conséquent au Saint-Esprit. Si le Fils seul est né, si seul il a souffert, s'il est seul ressuscité et monté aux cieux ; sa naissance et sa passion, sa résurrection et son ascension sont l'œuvre de son Père comme la sienne. Ainsi en est-il de ses miracles et de tout ce qu'il a fait. — 2° on peut se former une idée de ce mystère en considérant, non pas la nature matérielle, mais l'âme spirituelle de l'homme. N'y a-t-il pas dans cette âme trois facultés distinctes : la mémoire, l'entendement et la volonté ? Ces facultés sont toutefois si inséparables dans leurs actes, qu'on ne peut nommer une seule d'entre, elles sans le concours des trois ensemble. Saint Augustin proteste qu'il ne veut pas établir ici de comparaison entre ces trois facultés et les trois divines Personnes. Mais si la créature nous présente une telle simultanéité d'action, pourquoi nous étonner de rencontrer ce phénomène dans la Trinité créatrice ?
1. La lecture de l'Évangile vient de nous faire connaître, en quelque sorte par l'ordre du Seigneur, ou plutôt et véritablement par son ordre, de quel sujet nous devons entretenir votre Charité. Mon cœur attendait de lui le mot d'ordre ; je sentais qu'il me commandait de parler de ce qu'il voudrait qu'on récitât. Que votre zèle et votre piété se montrent donc attentifs ; aidez auprès du Seigneur notre Dieu le travail de mon esprit.
Voici sous nos yeux comme un divin spectacle ; sur les rives du Jourdain notre Dieu se révèle à nous dans sa Trinité sainte.
Jésus vient et il est baptisé par saint Jean ; le Seigneur reçoit le baptême du serviteur afin de nous donner un exemple d'humilité, car l'humilité est la plénitude de la justice ; lui-même l'a enseigné, quand à ces paroles de Jean : « C'est moi qui dois être baptisé par vous, et c'est vous qui venez à moi ! » il répondit : « Laisse maintenant, afin d'accomplir toute justice. » Lors donc que Jésus fut baptisé, les cieux s'ouvrirent, et l'Esprit-Saint descendit sur lui en forme de colombe. On entendit ensuite cette voix d'en haut : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes affections. » Ne voyons-nous pas ici la Trinité distinctement ? Dans la voix nous entendons le Père, nous adorons le Fils dans l'homme qui reçoit le baptême, et l’Esprit-Saint dans la colombe. Il suffit de le rappeler ; rien n'est plus facile à saisir. Quoi de plus évident ? Quoi de plus indubitable ? C'est bien ici la Trinité. En effet, celui qui vient vers Jean sous la forme de serviteur, Jésus-Christ Notre-Seigneur est sûrement le Fils de Dieu ; on ne peut dire qu'il soit ni le Père ni l'Esprit-Saint. « Jésus vint, dit le texte sacré ; c'est sans aucun doute le Fils de Dieu. D'un autre côté, qui peut hésiter à propos de la colombe ? Qui peut demander ce qu'elle est, quand l'Évangile dit expressément : « L'Esprit-Saint descendit sur lui en forme de colombe ? » On ne saurait douter non plus que la voix ne fût celle du Père, puisqu'elle dit : « Vous êtes mon Fils. » La Trinité est donc ici distincte.
2. J'ose même dire, en considérant espace, j'ose dire, quoique je le fasse en tremblant, que cette auguste Trinité est en quelque sorte séparable. Jésus en venant vers le fleuve se transportait d'un lieu dans un autre ; la colombe en descendant du ciel sur la terre allait aussi d'un lieu à l'autre ; et la voix du Père ne se faisait entendre ni de dessus la terre, ni du sein des eaux, mais du haut du ciel. Il y a donc ici comme une triple séparation de lieux, de fonctions et d'œuvres.
Mais, me dira-t-on, montre plutôt que la Trinité est inséparable. Souviens-toi que tu es catholique et que tu parles à des catholiques. Tel est en effet l'enseignement de notre foi, c'est-à dire de la foi véritable, de la foi droite, de la foi catholique, de la foi qui ne repose pas sur les présomptions de l'esprit mais sur les témoignages de l'autorité, de la foi qui ne flotte pas incertaine au souffle téméraire des hérétiques, mais qui demeure fortement établie sur la vérité apostolique. Voilà donc ce qu'elle nous fait connaître, ce qu'elle nous donne à croire. Tant que la foi nous purifie encore, nous ne voyons cette vérité ni des yeux du corps ni des yeux du cœur. Cette même foi cependant nous assure avec une exactitude et une force incomparables que le Père, le Fils et le Saint-Esprit forment une inséparable 'trinité, un seul Dieu et non pas trois Dieux : un seul Dieu, sans que, toutefois, le Fils soit le Père et sans que le Père soit le Fils, sans que le Saint-Esprit soit le Père ou le Fils, car il est l'Esprit et du Père et du Fils. Cette ineffable Divinité, cette Trinité ineffable, qui demeure en elle-même et qui néanmoins renouvelle toutes choses ; qui crée et répare, qui envoie et rappelle, qui juge et absout, nous la savons non moins inséparable qu'elle est ineffable.
3. Mais quoi ? Le Fils vient séparément avec son humanité ; séparément l'Esprit-Saint descend du ciel sous forme de colombe, et séparément encore la voix du Père crie du haut du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Comment donc la Trinité est-elle inséparable
Dieu vient par moi de vous rendre attentifs. Priez pour nous, conjurez-le, en ouvrant votre cœur, de nous donner de quoi le remplir. Appliquons-nous ensemble. Vous voyez quelle est notre entreprise ; vous connaissez et ce que nous projetons, et ce que nous sommes, de quoi nous voulons vous parler et où nous sommes placé ; placé hélas ! dans ce corps qui se corrompt et appesantit l'âme, dans cette maison de boue qui abat l'esprit, malgré tous ses efforts pour s'élever. Je rappelle cet esprit répandu sur tant d'objets, je veux l'appliquer au Dieu unique, à l'inséparable Trinité, pour chercher à vous en parler, pour essayer de vous entretenir convenablement d'un si grand sujet ; mais pensez-vous que sous le lourd fardeau de ce corps je pourrai m'écrier : « C'est vers vous, Seigneur, que j'ai élevé mon âme ? » Ah ! qu'il me vienne en aide et l'élève avec moi. Je suis trop faible et c'est un poids trop lourd pour moi.
4. Les frères les plus studieux proposent souvent la question suivante, les amis de la parole de Dieu se demandent souvent et souvent on frappe au cœur de Dieu en disant : Le Père fait-il quelque chose sans le Fils et le Fils agit-il quelquefois sans le Père ? Restreignons-nous pour le moment au Père et au Fils, et lorsque nous serons tirés de cette difficulté par Celui à qui nous disons : « Soyez mon aide, ne me délaissez pas ; » nous comprendrons que l'Esprit-Saint agit toujours aussi avec le Fils et le Père. Appliquez donc, mes frères, votre attention au Père et au Fils.
Le Père fait-il quelque chose sans le Fils ? Nous répondons que non. En doutez-vous ? Mais que fait-il sans Celui par qui tout a été fait ? « Tout, dit l'Écriture, a été fait par lui. » Et pour ne rien laisser à désirer aux esprits lourds, aux intelligences lentes et difficiles, elle ajoute : « Et sans lui rien n'a été fait ».
5. Mais quoi, mes frères, tout en voyant dans ces paroles : « Tout a été fait par lui, » la preuve que le Père a fait par son Verbe, que Dieu a fait par sa Vertu et par sa Sagesse toutes les créatures qui ont été faites par le Fils ; dirons-nous que tout a été fait par lui au moment de la création, mais que le Père aujourd'hui ne fait plus tout par lui ? Non : que cette pensée s'éloigne du cœur des fidèles, qu'elle n'entre point dans l'esprit des hommes religieux, dans l'entendement des âmes pieuses. On ne saurait admettre que Dieu ait créé et ne gouverne point par son Fils. Comment ce qui a l'être serait-il dirigé sans lui, puisque c'est lui qui a donné cet être ? Mais recourons au témoignage de l'Écriture. Elle enseigne, non-seulement que tout a été fait et créé par lui, comme nous l'avons rappelé en citant ces paroles de l'Évangile. « Tout a été fait par lui et sans lui rien n'a été fait ; » mais encore que tout ce qu'il a fait est régi et gouverné par lui. Le Christ, vous venez de le reconnaître, est la Vertu de Dieu, la Sagesse, de Dieu. Mais n'est-ce pas de la Sagesse qu'il est dit : « Elle atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur ? » Ainsi donc, gardons-nous d'en douter : Celui par qui tout a été fait, gouverne également tout, et conséquemment le Père ne fait rien sans le Fils ni le Fils sans le Père.
6. Ici se présente une question et nous entreprenons de la résoudre au nom du Seigneur et par sa volonté. — Si le Père ne fait rien sans le Fils, ni le Fils rien sans le Père, n'en devons-nous pas conclure que c'est le Père aussi qui est né de la Vierge Marie, le Père qui a souffert sous Ponce-Pilate, le Père qui est ressuscité et monté au ciel ? — Non. Nous ne tenons pas ce langage, parée qu'il n'est pas conforme à notre foi. « J'ai cru, est-il dit ; c'est pourquoi j'ai parlé ; nous aussi nous croyons et c'est pourquoi nous parlons. » Que nous dit la foi ? Que le Fils, et non le Père, est né de la Vierge. Que dit-elle encore ? Que le Fils, et non le Père, a souffert et est mort sous Ponce-Pilate.
J'oubliais de remarquer qu'il est des hommes, peu intelligents, connus sous le nom de Patripassiens. Ils affirment que c'est le Père qui est né d'une femme et qui a souffert, que le Fils n'est autre chose que le Père ; deux noms, mais une seule personne. Or pour les empêcher de séduire qui que ce soit, pour qu'ils ne pussent contester que hors de son sein, l'Église catholique les a retranchés de la communion des fidèles.
7. Rappelons maintenant à votre souvenir la difficulté de la question. Vous avez avancé, peut-on me dire, que le Père ne fait rien saris le Fils, ni le Fils sans le Père ; vous avez cité l'Écriture ; le Père ne fait rien sans le Fils, avez-vous dit, car c'est par le Fils que tout a été fait ; et rien n'est gouverné sans le Fils, car il est la Sagesse du Père, atteignant avec force d'une extrémité à l'autre et disposant tout avec douceur. Mais n'êtes-vous pas maintenant en contradiction avec vous-même ? Le Fils, dites-vous, est né d'une vierge, et non le Père ; le Fils a souffert, le Fils est ressuscité, mais non le Père. Ainsi le Fils fait quelque chose que ne fait pas le Père. De deux choses l'une : avouez que le Fils agit quelquefois sans le Père, ou bien avouez que le Père est né aussi, qu'il a souffert, qu'il est mort et qu'il est ressuscité. Il n'y a point de milieu, il faut l'un ou l'autre : — Eh bien ! je ne veux ni l'un ni l'autre. Je n'avouerai pas que le Fils fait quelque chose sans le Père, car ce serait mentir ; je n'avouerai par non plus que le Père est né, qu'il a souffert, qu'il est mort et qu'il est ressuscité : ce serait mentir également. Comment, dira-t-on, vous tirer de cet embarras ?
8. Vous aimez cette question telle qu'elle est proposée ; que Dieu m'accorde la grâce que vous l'aimiez aussi telle qu'elle sera résolue. C'est-à-dire, qu'il nous tire de peine, vous et moi ; car sous l'étendard du Christ nous avons la même foi, nous vivons sous le même Seigneur dans la même maison ; membres du même corps nous dépendons du même Chef et nous sommes animes du même souffle. Afin donc que le Seigneur délivre des embarras de cette difficile question, soit vous qui m'entendez, soit moi qui vous parle ; voici ce que je dis : Le Fils, et non le Père, est né de la Vierge Marie ; mais cette naissance est l'œuvre du Père et du Fils. Le Père n'a point enduré la passion, c'est le Fils ; mais cette passion est l'œuvre du Père et du Fils. Le Père n'est pas ressuscité, c'est le Fils ; relais la résurrection aussi est l'œuvre du Père et du Fils. Il semble donc que la question soit résolue. Cependant l'est-elle dans l'Écriture autant que dans mes paroles ? Je dois donc démontrer, par le témoignage des livres saints, que la naissance du Fils, que sa passion et sa résurrection sont l'œuvre du Père et du Fils ; que si le Fils seul a été le sujet de ces trois évènements, la cause en est, non pas uniquement dans le Père, ou dans le Fils uniquement, mais dans le Père et le Fils tout ensemble. Prouvons chacune de ces assertions, vous êtes juges, la cause dont il s'agit est expliquée, faisons paraître les témoins. Que votre tribunal me dise maintenant comme on dit aux plaideurs : Prouve ce que tu avances. Avec l'aide du Seigneur je le prouve clairement, je vais produire des passages du coite céleste ; et si vous vous êtes montrés attentifs à la proposition, soyez plus attentifs encore à ce qui en fait voir la vérité.
9. Je dois m'arrêter d'abord à la naissance du Fils et démontrer qu'elle est l'œuvre du Père et du Fils, quoique le Fils seul en soit le sujet. Je produis ici l'autorité de Paul, cet habile docteur en droit divin. Il est aujourd'hui des avocats qui citent ce grand homme pour envenimer les disputes et non pour mettre fin aux contestations ; je le cite, moi, pour établir la paix et non pour exciter la guerre. Montrez-nous, saint Apôtre, comment la naissance du Fils est l'œuvre du Père. « Lorsqu'est venue la plénitude du temps, dit-il, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, soumis à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi. » Vous avez entendu et vous avez compris, rien de plus clair, de plus évident. C'est le Père qui a fait naître son Fils d'une vierge. La plénitude du temps étant venue, « Dieu a envoyé son Fils, » le Père a envoyé le Christ. Comment l'a-t-il envoyé ? Il l'a envoyé « formé d'une femme, soumis à la Loi. » C'est donc le Père qui l'a formé d'une femme et soumis à la loi.
10. Etes-vous surpris que j'aie dit : d'une vierge, et que Paul dise : d'une femme ? Ne vous en étonnez point, ne nous arrêtons pas à cela ; je ne parle pas à des ignorants. L'Écriture emploie les deux expressions ; elle dit : d'une vierge, et : d'une femme. D'une vierge : « Voici qu'une, Vierge concevra et enfantera un Fils. » D'une femme ; vous venez de l'entendre. Mais il n'y a aucune contradiction, car la langue hébraïque appelle femmes, non pas celles qui ont perdu leur virginité, mais toutes les personnes du sexe. La Genèse en présente un exemple frappant, au moment même de la création d'Eve : de cette côte, dit-elle, « Dieu forma la femme. » Ailleurs encore l'Écriture rappelle que Dieu ordonna de séparer les femmes qui n'avaient point connu d'homme. Assez d'explication sur ce point ; ne nous y arrêtons pas davantage, cherchons plutôt à expliquer avec la grâce de Dieu ce qui présente plus de difficultés.
11. Nous avons prouvé que la naissance du Fils est l'œuvre du Père ; démontrons aussi qu'elle est l'œuvre du Fils. Le Fils est né de la Vierge Marie, qu'est-ce à dire ? C'est-à-dire que dans le sein de cette vierge il a pris la nature de serviteur : la naissance dit Fils est-elle autre chose que cela ? Mais le Fils en est l'auteur comme le Père ; écoutez : « Il avait la nature de Dieu, dit l'Apôtre, et il ne croyait par usurper en s'égarant à Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur. » — « Lorsqu'est venue la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme ; son fils qui lui est né selon la chair, de la race de David. » Voilà la naissance du Fils produite par le Père ; mais comme le Fils « s'est anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur, » sa naissance est aussi son œuvre. La preuve est faite, passons, appliquez-vous à ce qui suit.
12. Démontrons que la passion du Fils est également l'ouvrage et du Père et du Fils. L'ouvrage du Père : « Il n'a point épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous. » L'œuvre du Fils : « Il m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi. » Le Père a livré son Fils, le Fils s'est livré lui-même ; cette passion n'a pesé que sur l'un des deux, mais elle est l'œuvre de l'un et de l'autre ; et, comme la naissance, elle n'a pas été produite par le Père sans le Fils, ni par le Fils sans le Père. Le Père a livré son Fils, le Fils s'est livré lui-même. Qu'a fait ici Judas sinon le péché ? Passons et arrivons à la résurrection.
13. C'est le Fils, et non le Père, qui ressuscite ; mais la résurrection du Fils est l'œuvre du Père et du Fils. L'œuvre du Père : « C'est pourquoi il l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom. » En exaltant son Fils et en le tirant d'entre les morts, le Père l'a donc ressuscité. Le Fils aussi ne s'est-il pas ressuscité ? Sans aucun doute, car il a dit de son corps, en style figuré : « Renversez ce temple, et je le relèverai en trois jours. » Autre preuve : Si la passion consiste à donner son âme, la résurrection consiste à la reprendre. Voyons donc si le Fils a bien pu donner son âme et s'il a fallu que le Père la lui rendit. Il est certain que le Père la lui a rendue, car il est dit dans un psaume : « Ressuscitez-moi et je les châtierai » Mais pourquoi attendez-vous que nous vous montrions le Fils la reprenant de son coté ? N'a-t-il pas dit lui-même : « J'ai le pouvoir de donner mon âme ? » — Mais ce n'est pas encore ce que je vous ai promis ; j'ai dit seulement : « Le pouvoir de la donner ; » et vous applaudissez, parce que vous devancez mes paroles. Formés à l'école du Maître du ciel, vous écoutez attentivement ses leçons, vous les reproduisez avec piété ; aussi vous n'ignorez pas ce qui suit : « J'ai le pouvoir, dit-il, de donner mon âme, et j'ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me la ravit ; mais je la donne et la reprends de moi-même. »
14. Nous avons rempli nos promesses ; nous avons, je crois, prouvé nos propositions par les plus sûrs témoignages. Retenez ce que vous venez d'entendre. Je répète en peu de mots et je vous recommande de conserver dans vos esprits une vérité que je crois fort importante. Le Père n'est pas né de la Vierge, c'est le Fils ; mais cette naissance est l'œuvre du Père et du Fils. Le Père n'a point souffert sur la croix ; mais la passion du Fils est l'œuvre du Père et du Fils. Le Père n'est point ressuscité d'entre les morts ; mais la résurrection du Fils est l'œuvre du Père et du Fils. Voilà la distinction des personnes et l'unité des opérations. Gardons-nous donc de dire que le Père fait quelque chose sans le Fils ou le Fils quelque chose sans le Père. Demanderez-vous si parmi ses miracles Jésus n'en a pas fait quelques-uns sans le Père ? Eh ! Que deviendraient alors ces mots : « Mon Père, qui demeure en moi, fait lui-même mes œuvres ? »
Ce que nous venons de dire était clair, il n'y avait qu'à l'énoncer ; aucun effort n'était nécessaire pour le comprendre, il suffisait de le rappeler.
15. Je veux vous dire encore quelque chose ; et ici je vous demande véritablement l'attention la plus active et l'union de vos cœurs avec Dieu. L'espace ne contient que des corps, au delà de l'espace est la divinité, il ne faut donc pas la chercher comme si elle était un corps. Elle est partout invisible et inséparable, sans avoir ici ou là plus ou moins d'étendue ; car elle est partout tout entière, indivisible partout. Qui voit ce mystère ? Qui le comprend ? Modérons-nous ; rappelons-nous qui nous sommes et de quoi nous parlons. Quelles que soient les perfections divines, croyons-les avec piété, méditons-les avec respect, et comprenons autant que nous en sommes capables, autant qu'il nous est donné, ce qui est ineffable. Ici point de paroles, point de discours ; c'est le cœur qu'il faut exciter et élever vers Dieu. Ce n'est pas à Dieu de monter dans le cœur de l'homme, mais au cœur de l'homme de monter en Dieu.
Étudions la créature : « Les invisibles perfections de Dieu, rendues compréhensibles par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles. » Dans ces œuvres de Dieu au milieu desquelles nous vivons, ne pourrait-on découvrir quelque ressemblance, quelque objet qui nous montre trois choses bien distinctes, mais dont les opérations sont inséparables ?
16. Allons, mes frères, appliquez-vous de tout votre cœur. Rappelez-vous d'abord quel est mon dessein ; comme le Créateur est infiniment élevé au dessus de nous, je veux savoir si dans la créature je ne trouverai pas quelque similitude.
Au moment où la vérité brille comme un éclair dans son esprit, quelqu'un d'entre nous pourrait peut-être s'approprier ces paroles : « J'ai dit dans le transport de mon âme, » Et qu'as-tu dit dans ce transport de ton âme ? « J'ai été rejeté de devant vos yeux. » Il me semble en effet que celui qui parlait ainsi avait élevé son âme vers Dieu, qu'en s'entendant demander chaque jour « Où est ton Dieu ? » il avait répandu son âme au dessus d'elle-même, que d'une manière toute spirituelle il avait atteint à la Lumière immuable, sans que sa faiblesse en pût supporter la vue ; il retombe alors de tout son poids sur son infirmité, et se mesurant avec cette vive splendeur de la sagesse divine, il sent que le regard de son esprit ne peut la supporter encore. C'est dans le transport de l'âme qu'il a vu tout cela, quand élevé au dessus de la vie des sens il était ravi en Dieu. Mais quand il quitte Dieu en quelque sorte pour rentrer en lui-même, il s'écrie : « J'ai dit dans le transport de mon âme ; » j'ai vu alors je ne sais quoi ; il m'a été impossible de le supporter longtemps ; et revenu à ce corps mortel qui appesantit l'âme et aux mille soucis des choses périssables qui naissent de lui, j'ai dit. Quoi ? « Je suis rejeté de devant vos yeux ; » vous êtes trop haut et je suis trop bas.
Que pouvons-nous donc dire de Dieu, mes frères ? Si l'on comprend ce que l'on veut dire de lui, ce n'est pas lui ; ce n'est pas lui que l'on peut comprendre, c'est autre chose en place de lui ; et si l'on croit l'avoir saisi lui-même, on est le jouet de son imagination. Il n'est pas ce que l'on comprend ; il est ce que l'on ne comprend pas ; et comment vouloir parler de ce que l'on ne saurait comprendre ?
17. Cherchons par conséquent si nous ne découvrirons pas dans la créature trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent d'une manière inséparable. Mais où aller ? Au ciel pour y considérer le soleil, la lune et les autres astres ? Sur terre pour y étudier les -végétaux, les plantes et les animaux qui la remplissent ? Faut-il envisager le ciel même et la terre qui comprennent tout ce que nous y voyons ? Mais pourquoi, ô homme, chercher ainsi dans la créature ? Rentre en toi-même, considère-toi, étudie-toi, examine-toi en personne. Tu veux trouver dans la créature trois choses qui s'énoncent séparément, tout eu agissant d'une manière inséparable ; s'il en est ainsi, contemple-toi d'abord. N'es-tu pas une créature ? Tu veux une comparaison, la chercheras-tu parmi les bestiaux ? C'est de Dieu qu'il est question, lorsque tu cherches cette similitude ; c'est de l'ineffable Trinité de la Majesté suprême ; et parce que tu es trop au dessous de ce qui est divin, parce que tu as dû avouer humblement ton impuissance, tu t'es rabattu sur ce qui est humain ; c'est donc sur ceci que tu dois arrêter ta pensée.
Pourquoi chercher parmi les troupeaux, dans le soleil ou les étoiles ? Lequel de ces êtres est formé à l'image et à la ressemblance de Dieu ? Il y a en toi quelque chose de bien préférable de plus rapproché de ton Créateur. Dieu en effet n'a-t-il point formé l'homme à son image et à ski ressemblance ? Inspecte ton âme ; vois si l'image de la Trinité ne t'offrira point quelque vestige de la Trinité ? Mais quelle image es-tu ? C'est une image bien distante du modèle ; c'est une ressemblance et une image bien imparfaite, et qui n'est pas égale à Dieu comme le Fils est égal au Père, dont il est l'image. Quelle différence entre l'image reproduite dans un fils, et l'image représentée par le miroir ? Tu te vois toi-même en voyant ton image dans ton fils, car ton fils a la même nature que toi ; et s'il est autre par sa personne, par sa nature il est le même. Ainsi clone l'homme n'est pas l'image de Dieu comme l'est le Fils unique du Père ; il est plutôt formé à son image et à une certaine ressemblance avec lui. Examine donc si tu ne pourras découvrir en toi trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent toujours ensemble. Examinons ensemble, chacun de nous en soi-même ; examinons en commun et en commun étudions notre commune nature, notre commune substance.
18. Ouvre les yeux, ô homme, reconnais si je dis vrai. As-tu un corps, as-tu un corps de chair ? — Oui, réponds-tu. Comment, sans cela, pourrais-je occuper une place ici, me transporter d'un lieu dans un autre ? Ne me faut-il pas, pour entendre ce qu'on me dit, des oreilles de chair, et des yeux de chair pour voir qui me parle ?- C'est une chose sûre, tuas un corps ; il ne faut pas chercher longtemps ce qui est sous nos yeux. Autre chose : Qu'est-ce qui agit par le corps ? L'oreille entend, mais elle ne te fait pas entendre ; il y a au dedans quelqu'un qui entend par elle. Tu vois par l'œil ; mais regarde l’œil lui-même. Te contenteras-tu de considérer la maison sans t'occuper de celui qui l'habite ? L'œil voit-il par lui-même ? N'y a-t-il pas en lui quelqu'un qui voit par lui ? Je ne dis pas L'œil d'un mort ne voit point, quand il est sûr que l'âme a quitté le corps ; je dis que l'œil d'un homme occupé d'autre chose ne voit pas ce qui est devant lui. C'est donc l'homme intérieur qu'il faut considérer en toi. C'est là surtout qu'il faut chercher l'idée de trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent ensemble.
Qu'y a-t-il dans ton âme ? Il est possible qu'en scrutant j'y découvre beaucoup de choses ; mais tout d'abord il s'en présente une qui est facile à saisir. Qu'y a-t-il dans ton âme ? Rappelle tes idées, réveille tes souvenirs. Je ne demande pas que tu me croies sur parole ; n'accepte ce que je vais dire qu'autant que tu le reconnaîtras en toi. Regarde donc.
Mais, ce qui nous a échappé, voyons d'abord si l'homme est l'image du Fils seulement, ou du Père, ou bien s'il l'est à la fois du Père, et du Fils, et conséquemment du Saint-Esprit. Il est dit dans la Genèse : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Ainsi le Père ne l'a point fait sans le Fils ni le Fils sans le Père. « Faisons l'homme à notre ressemblance. — Faisons ; » et non pas : je ferai, fais, qu'il fasse, mais « faisons à l'image, » non pas à ton image ou à la mienne, mais « à la nôtre. »
19. Je questionne donc et j'interroge ce qui est bien dissemblable. Ne dites pas : Comment ! c'est ce qu'il compare à Dieu ! Je l'ai dit et redit, je vous ai prévenus et j'ai pris mes, précautions les termes de comparaison sont à une distance infinie ; il y a entre eux la distance du ciel à la terre, de l'immuable au muable, du Créateur à la créature, du divin à l'humain. Retenez avant tout cette observation, et que personne ne m'accuse s'il y a tant d'éloignement entre les deux termes ; que nul ne-me montre les dents au lieu de m'ouvrir l'oreille ; tout ce que j'ai promis de faire voir c'est trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement. Quant à leur dissemblance plus ou moins considérable avec la Trinité toute puissante, il n'en est pas question pour le moment ; ce que j'entreprends, c'est de montrer que dans cette créature infirme et muable il y a trois facultés qui se peuvent considérer séparément et qui agissent indivisiblement : Ô pensée charnelle ! ô conscience opiniâtre et infidèle ! pourquoi douter que cette ineffable Majesté possède ce que tu peux discerner en toi-même ?
Voyons, ô homme, réponds-moi : As-tu de la mémoire ? Mais si tu n'en as point, comment as-tu retenu ce que j'ai dit ? Peut-être as-tu oublié ce que tu viens d'entendre ; mais cette parole : J'ai dit ; mais ces deux syllabes, tu ne les retiens que par la mémoire. Comment saurais-tu qu'il y a en deux, si tu avais oublié la première quand je prononce la seconde ? Pourquoi d'ailleurs m'arrêter plus longtemps ? Pourquoi me presser, me forcer de prouver cela ? Il est clair que tu as de la mémoire.
Autre question : As-tu de l'entendement ? Oui, réponds-tu. — De fait, si tu ne pouvais, sans la mémoire, retenir ce que j'ai dit ; tu ne saurais le comprendre sans l'entendement. Tu as donc de l'entendement ; cet entendement, tu l'appliques à ce que garde ta mémoire, tu comprends alors, et comprendre c'est savoir.
Troisième question : Tu as de la mémoire pour retenir ce qu'on te dit ; tu as de l'entendement pour comprendre ce que tu retiens ; mais dis-moi : Est-ce volontairement que tu retiens et que tu comprends ? Sans aucun doute, reprends-tu. — Donc aussi de la volonté.
Voilà les trois choses que j'avais promis de faire entendre à vos oreilles et à votre esprit. Elles sont toutes trois en toi, tu peux les compter sans pouvoir les séparer. Les voilà toutes trois mémoire, intelligence et volonté, remarque bien ; on les énonce séparément et elles agissent inséparablement.
20. Le Seigneur nous viendra en aide et déjà il y est venu : je le vois à la manière dont vous saisissez ; car ces acclamations me font sentir que vous comprenez, et j'espère qu'avec sa grâce vous comprendrez également tout le reste. J'ai promis de montrer trois choses qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement. J'ignorais ce qu'il y a dans ton âme ; tu me l'as fait connaître en disant : la mémoire. Cette parole, ce son, ce trot a jailli de ton cœur à mes oreilles. Car avant de parler tu réfléchissais silencieusement à ce qu'on nomme la mémoire. Tu le savais et tu ne me l'avais pas dit encore. Or afin de me le faire entendre, tu as prononcé ce mot, la mémoire. J'ai entendu, j'ai distingué les trois syllabes dont est composé ce terme, la mémoire. C'est en effet un mot de trois syllabes ; ce mot a été prononcé, il a frappé mes oreilles et a révélé quelque chose à mon esprit. Le son s'est évanoui ; la cause et l'effet du son demeurent.
Dis-moi cependant : lorsque tu prononces ce mot : mémoire ? remarques-tu qu'il n'y est question effectivement que de la mémoire ? Les deux autres facultés ont leurs noms propres ; l'une s'appelle l'intelligence, l'autre la volonté et aucune j'a mémoire. Et pourtant afin de prononcer ce dernier mot, afin de produire ces trois syllabes, quel moyen as-tu employé ? Ce mot qui ne désigne que la mémoire a été formé en toi par la mémoire, qui te faisait retenir ce que tu disais ; par l'intelligence, qui te faisait comprendre ce que tu retenais ; enfin par la volonté, qui te portait à proférer ce que tu comprenais. Grâces au Seigneur notre Dieu ! Il a donné son secours à vous et à nous. Je le dis franchement à votre charité, je tremblais en commençant à discuter et à vous expliquer ce sujet. Je craignais qu'en faisant plaisir aux esprits plus avances, je ne vinsse à ennuyer fortement les intelligences plus lentes. Mais à votre attention et à l'activité de votre intelligence ; je vois que votas avez compris et que même avant moi vous preniez votre essor pour vous écrier : Grâces au Seigneur.
21. Voyez encore : je reviens sans inquiétude sur ce que vous avez compris ; je ne dis rien ale nouveau, je répète seulement, pour mieux Ici graver en vous, ce que vous avez parfaitement saisi.
De ces trois facultés nous en avons nommé une, nous avons prononcé seulement le nom de la Mémoire, et ce nom qui n'appartient qu'à la mémoire, a été formé par les trois facultés réunies, On n'a pu nommer la mémoire qu'avec le concours (le la volonté, de l'intelligence et de la mémoire. On ne saurait non plus nommer l'intelligence qu'avec le concours de la mémoire, de la volonté et de l'intelligence ; ni nommer la volonté qu'avec le concours de la mémoire, de l'intelligence et de la volonté.
Je crois donc avoir expliqué ce que j'ai promis d'expliquer ; j'ai vu réuni dans ma pensée ce que j'ai énoncé séparément. Il a fallu les trois facultés pour former le nom de l'une d'entre elles, et ce nom formé par les trois n'appartient qu'à une seule. Les trois ont formé le nom de la mémoire ; et ce nom n'appartient qu'à la mémoire. Les trois ont formé le nom de l'intelligence ; et ce nom ne désigne que l'intelligence. Les trois ont formé le nom dé la volonté ; et ce nom n'appartient qu'à la volonté. Ainsi la Trinité a formé la chair du Christ ; et cette chair n'est qu'au Christ. Ainsi la Trinité a formé la colombe descendue du ciel ; et cette colombe ne désigne que l'Esprit-Saint. Ainsi la Trinité a fait entendre la voit d'en haut ; et cette voix n'appartient qu'au Père.
22. Que nul maintenant ne me dise, que nul n'essaie de tourmenter tua faiblesse en s'écriant : De ces trois facultés que tu as montrées dans notre esprit ou plutôt clans notre âme, laquelle désigne le Père, c'est-à-dire la ressemblance du Père, laquelle désigne le Fils et laquelle le Saint-Esprit ? Je ne saurais le dire, je ne saurais l'expliquer. Laissons quelque chose à la méditation, laissons aussi quelque chose au silence. Rentre en toi, et te soustrais au bruit. Lis en toi-même, si toutefois tu as su te faire dans ta conscience connue un doux sanctuaire ; ou tu ne produises ni bruit ni querelle, où tu tic cherches ni à disputer ni à contredire avec opiniâtreté. « Sois docile à écouter la parole, afin de la comprendre. » Peut-être diras-tu bientôt : « Vous ferez entendre à mon oreille la joie et l'allégresse, et mes os tressailleront dans l'humilité, » et non dans l'orgueil.
23. C'est donc assez d'avoir montré ces trois facultés qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement. Si tu as pu reconnaître ce phénomène dans ta personne, dans un homme, dans un homme qui marche sur la terre et qui porte un corps fragile dont le poids appesantit l'ante ; crois donc que le Père, le Fils et le Saint-Esprit peuvent se montrer séparément sous des symboles visibles, sous des formes empruntées à la créature, et néanmoins agir inséparablement. C'est assez.
Je ne dis pas que la mémoire représente le Père, l'intelligence le Fils et la volonté l'Esprit Saint ; je ne dis pas cela, quelque sens que l'on y donne, je ne l'ose. Réservons ces mystères pour de plus grands esprits, et faibles expliquons aux faibles ce que nous pouvons. Je ne dis donc pas qu'entre ces trois facultés et la Trinité il y ait analogie, c'est-à-dire des rapports qui permettent une comparaison véritable ; je ne dis pas cela non plus. Que dis-je, alors ? Je dis qu'en toi j'ai découvert trois facultés qui s'énoncent séparément et qui agissent inséparablement car le nom de chacune est formé par les trois, sans toutefois convenir aux trois mais à une seule d'entre elles. Et si tu as entendu, si tu as saisi, si tu as retenu cela, crois en Dieu ce que tu ne saurais voir en lui. Tu peux connaître en toi ce que tu es ; mais dans Celui qui t'a fait, comment, quoi qu'il soit, connaître ce qu'il est ? Si tu le peux un jour, tu n'en es pas capable aujourd'hui ; et lors-même que tu le pourras, te sera-t-il possible de connaître Dieu comme Dieu se connaît ?
Que votre charité se contente de ce peu. Nous avons dit ce que nous avons pu ; nous avons, à votre demande, acquitté nos promesses ; ce qu'il faudrait ajouter encore pour élever plus haut votre entendement, demandez-le au Seigneur.