VINGT-CINQUIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA TRINITÉ
ANALYSE. —Procession du Saint-Esprit ; génération du Fils et non du Père.
Le Saint-Esprit, c'est le don de Dieu : il procède également du Père et du Fils ; il est comme le trait d'union qui les joint l'un à l'autre d'une manière ineffable. Peut-être son nom lui a-t-il été donné, parce qu'il convient aussi au Père et au Fils ; son nom désigne ce qu'il est à proprement parler, et ce qu'on peut attribuer aux deux autres personnes. Ainsi, on dit avec justesse que le Père est esprit, et le Fils pareillement, que le Père est saint, et aussi le Fils ; mais on ne dit pas que le Père a été envoyé, par la raison qu'il ne s'est pas incarné. Le nom d'envoyé s'applique d'une manière plus exacte à la personne qui s'est faite homme. La forme humaine, dont le Fils s'est revêtu, appartient à la personne de celui-ci, et non à celle du Père. C'est pourquoi on a dit que le Père invisible, agissant de concert avec son Fils invisible, l'a envoyé en le rendant visible. Le Fils a pris la forme d'esclave, sans que la forme de Dieu subît en lui le moindre changement. Celui qui est apparu aux regards des hommes sous la forme humaine a été fait par la sainte et invisible Trinité. Par conséquent, selon cette nature divine en vertu de laquelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un, nous ne croyons pas que le Père ou le Saint-Esprit soit né ; la foi catholique ne le croit et ne l'enseigne que du Fils. Bien que, selon la nature divine, le Père ne soit né d'aucun autre Dieu, s'il était cependant né de la Vierge selon la chair, il n'aurait point seul la propriété de n'être pas né lui-même, mais d'avoir engendré un Fils unique ; le Fils n'aurait pas non plus la propriété exclusive de n'avoir point engendré, mais d'être né de l'essence du Père ; le Saint-Esprit serait aussi dépourvu de celle de n'être pas né et de n'avoir point engendré, mais de procéder du Père et du Fils. En effet, si le Père était né de la Vierge, il ne serait avec le Fils qu'une seule et même personne ; et parce que cette seule et même personne serait née, non pas de Dieu, mais de la Vierge, on ne pourrait l'appeler avec exactitude que Fils de l'homme, au lieu de pouvoir lui donner le titre de Fils de Dieu.
QUARANTE-CINQUIÈME SERMON DE SAINT BERNARD
De la trinité de Dieu et dans l'homme.
Les sermons suivants sont appelés les Petits sermons. Horstius les a comptés au nombre des Sermons divers, après en avoir reporté plusieurs an rang des Pensées. Peut-être sont-ce ces sermons que Jean de Salisbury demandait à Pierre de Celles de lui envoyer et qu'il appelait dans ses lettres XCVI, et XCVII, les Fleurs des paroles de saint Bernard.
La bienheureuse et sainte Trinité (Ce sermon se trouve reproduit en grande partie dans le livre VIII des Pleurs de saint Bernard, chapitres I et XXV, où il est parlé de la charité dans les termes nu il en est parlé plus bas au n. 5.), Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu unique, puissance, sagesse et bonté suprêmes, a créé une sorte de trinité à son image et à sa ressemblance, quand elle a fait l'âme raisonnable, où on trouve quelques vestiges de la suprême Trinité, en ce qu'elle est en même temps mémoire, raison et volonté. Or, Dieu l'a créée de telle sorte que, demeurant en lui, elle fût heureuse de soit union avec lui, et qu'elle ne pût se détourner de lui sans être malheureuse de quelque côté qu'elle aille. Mais cette trinité créée aima mieux, par un mouvement de sa propre volonté, tomber, que se tenir debout par un acte de son libre arbitre avec la grâce de son auteur. Elle est donc tombée par la suggestion, par la délectation et par le consentement, du rang aussi élevé que beau de sa trinité, je veux dire de la puissance, de la sagesse et de la pureté, dans une sorte de trinité contraire et souillée, c'est-à-dire dans la faiblesse, dans l'aveuglement et l'impureté. En effet, sa mémoire est devenue impuissante et infirme, sa raison imprudente et ténébreuse, et sa volonté impure. Or, si la mémoire qui, tant qu'elle était debout, rappelait la puissance de la divinité dans sa simplicité, en tombant de ses mains, vint se rompre sur les rochers, s'il est permis de parler ainsi, et se brisa en trois morceaux qui sont les pensées affectueuses, les onéreuses et les oiseuses. Par pensées affectueuses, j'entends celles où la mémoire se trouve affectée ; telles sont les préoccupations des choses nécessaires à la vie, du boire et du manger et le reste ; par onéreuses, j'entends les soucis des choses extérieures, et des occupations pénibles ; et par pensées oiseuses, je veux dire celles qui ne l'affectent ni ne la chargent, mais qui pourtant la détournent de la contemplation des choses éternelles ; telle est, par exemple, la pensée d'un cheval qui court, d'un oiseau qui vole.
2. La raison a fait aussi une triple chute. En effet, elle était capable de discerner entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre ce qui est avantageux et ce qui ne l'est point. Or, quand il lui faut discerner entre ces choses maintenant, elle est si aveugle qu'il lui arrive bien souvent de juger tout le contraire de ce qui est, de prendre le mal pour le bien, le faux pour le vrai, le nuisible pour l'utile, et réciproquement. Or, elle ne se tromperait jamais ainsi dans ces matières si elle n'était point privée de la lumière avec laquelle elle a été créée. Mais, comme elle est déchue aussi, il est hors de doute qu'elle ne trouve plus autre chose maintenant que les ténèbres de son aveuglement. De là vient qu'elle a perdu l'instrument qui lui était nécessaire pour administrer ces choses, je veux parler dit trivium de la sagesse, c'est-à-dire de l'éthique, de là logique et de la physique, autrement dites, science de la morale, science de l'observation et science de la nature, car l'éthique nous apprend à choisir le bien et à repousser le mal ; la logique, à discerner le vrai du faux, et la physique, à reconnaître ce qui est utile ou nuisible, c'est-à-dire ce qui, dans la pratique, doit être pris ou laissé.
3. Vient ensuite la volonté dont la ruine est également triple. En effet, au lieu de demeurer attachée à la bonté et à la pureté souveraines et de n'aimer qu'elles, par un effet de sa propre iniquité, elle est tombée de ces hauteurs dans les bas-fonds où la concupiscence de la chair, celle des yeux et l'ambition du siècle lui font aimer les choses de la terre. Peut-il se concevoir une chute plus malheureuse que celle-là où, par la perte de la mémoire, de la raison et de la volonté, toute la substance de l'âme est atteinte d'un coup mortel.
4. Mais cette chute, si grave, si ténébreuse, si souillée de notre nature, elle a été réparée par la bienheureuse Trinité qui s'est souvenue de sa miséricorde et qui a oublié nos fautes. Ainsi, le Fils de Dieu, envoyé par son Père, est venu, et il nous a donné la foi ; après le Fils, le Saint-Esprit fut envoyé à son tour et nous a appris et donné la charité. Avec ces deux biens, je veux dire avec la foi et la charité, nous est venue l'espérance de retourner vers le Père. Or, c'est par cette sorte de trinité, par la Foi, l'Espérance et la Charité, que, comme par une sorte de trident, la bienheureuse et immuable Trinité a ramené du fond de l'abîme, où elle était tombée, notre trinité muable, déchue et malheureuse. Ainsi, la Foi a éclairé sa raison, l'Espérance a relevé sa mémoire, et la Charité a purifié sa volonté. Lors donc que le Fils de Dieu est venu et s'est fait homme, comme je l'ai dit, lui qui était. Dieu, il a fait, comme un bon médecin, des ordonnances dont l'exécution devait nous rendre le salut que nous avions perdu. Pour nous les faire accepter avec confiance, il fit des miracles, et, pour nous convaincre de leur utilité, il nous promit la béatitude.
5. On distingue donc la Foi aux préceptes, la foi aux miracles, et la foi aux promesses, en d'autres termes, la foi par laquelle nous croyons en Dieu, et celle par laquelle nous croyons Dieu. Croire en Dieu, c'est mettre en lui notre espérance et notre amour. C'est par la foi aux miracles que nous croyons Dieu, qui peut en opérer et qui peut tout. Par la foi aux promesses, nous croyons à Dieu qui accomplit exactement tout ce qu'il promet. De même on distingue aussi trois sortes d'espérance qui découlent des trois sortes de foi dont je viens de parler. En effet, la foi aux préceptes enfante l'espérance du pardon ; la foi aux miracles fait naître l'espérance de la grâce ; et la foi aux promesses, l'espérance de la gloire. On trouve aussi trois sortes de charité, car il y a celle qui vient « d'un cœur pur, celle qui naît d'une conscience bonne, et celle qu'enfante une foi non feinte (1 Tim. I, 5). » La pureté se rapporte au prochain, la conscience à nous et la foi à Dieu. Or, la pureté exige de nous que tout ce que nous faisons tende au bien du prochain et à la gloire de Dieu. Mais il est de la plus grande importance que nous prouvions cette pureté au prochain, car, si, pour ce qui est de Dieu, il n'y a point de secret en nous, il n'en est de même pour le prochain, qu'autant que nous lui ouvrons notre cœur. Deux choses font la bonne conscience : c'est la pénitence et la continence ; par l'une, en effet, nous expions les péchés que nous avons commis, et par la continence nous cessons d'en commettre d'autres qu'il faille expier ensuite ; voilà le devoir que nous avons à remplir envers nous. Après cela, vient la foi non teinte que nous devons avoir à cœur de prouver à Dieu, et qui ne saurait nous permettre ni de l'offenser à cause de l'amour que nous avons pour le prochain, ni de nous montrer moins soumis à ses commandements à danse de notre conscience que nous voulons maintenir dans l'humilité par la pénitence et par la continence ; voilà en quoi consiste la foi non feinte. La foi non feinte est mise ici par opposition avec la foi morte et la foi feinte. La foi morte est la foi sans les œuvres ; la foi feinte est celle qui ne croit que pour un temps, et qui s'évanouit à l'approche de la tentation ; voilà même d'où lui vient son nom de feinte ou fragile.
6. Nous pouvons résumer tout ce que nous venons de dire en quelques mots seulement, pour le graver plus facilement dans la mémoire. Je dis donc qu'il y a la Trinité créatrice, Père, Fils et Saint-Esprit, des mains de laquelle est tombée la trinité créée, mémoire, raison et volonté. Il y a encore la trinité par laquelle la seconde est tombée, c'est la trinité suggestion, délectation et consentement : puis la trinité dans laquelle elle est tombée, la trinité impuissance, aveuglement et souillure, et enfin la trinité qui est tombée, c'est la trinité mémoire, raison et volonté. Chacun des termes de cette trinité a fait une trinité de chutes. La mémoire est tombée dans trois espèces de pensées qui sont les pensées affectueuses, les pensées onéreuses et les oiseuses. La raison est tombée aussi dans une triple ignorance ; l'ignorance du bien et du mal, du vrai et du faux, de l'utile et du nuisible. De même la volonté est tombée dans la concupiscence de la chair, dans celle des yeux, et dans l'ambition du siècle. Il y a encore la trinité par laquelle celle qui est tombée se relève, c'est la Foi, l'Espérance et la Charité, qui se subdivisent chacune en trois branches. En effet, il y a la foi aux préceptes, celle aux miracles et celle aux promesses. De même, il y a l'espérance du pardon, celle de la grâce et celle de la gloire ; et enfin la charité se divise en charité d'un cœur pur, d'une conscience bonne et douce, d'une foi non feinte.
Homélie de Saint Grégoire de Nazianze (De fide, pr. : PL 20, 33)
« Quel catholique ignore que le Père est vraiment Père, le Fils, vraiment Fils et le Saint-Esprit, vraiment Saint-Esprit, selon les paroles du Seigneur lui-même à ses Apôtres : « Allez, baptisez toutes les nations, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19). Voilà la Trinité parfaite subsistant dans l’unité, et nous la confessons bien une seule substance. Car nous ne mettons pas en Dieu de division selon la condition des corps, mais en raison de la puissance de la nature divine, qui est immatérielle, nous croyons à l’existence effective des personnes nommées tout en affirmant l’unité de la divinité. Nous ne disons pas que le Fils de Dieu, comme certains l’ont pensé, soit le développement de quelque portion sortie du Père, pas plus que nous n’admettons une parole sans valeur existentielle comme un son de la voix ; mais nous croyons que les trois noms et les trois personnes ont une même essence, une même majesté et une même puissance. Nous confessons donc un seul Dieu, parce que la majesté unique nous empêche d’employer le mot « dieux » au pluriel. Enfin pour parler en catholique, nous nommons le Père et le Fils, mais sans pouvoir ni devoir dire que ce sont deux dieux. Non que le Fils de Dieu ne soit Dieu, étant au contraire vrai Dieu de vrai Dieu ; mais parce que nous savons que le Fils de Dieu n’a pas d’autre principe que le Père lui-même, nous disons qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Voilà ce que les Prophètes, ce que les Apôtres ont transmis, ce que le Seigneur a lui-même enseigné, lorsqu’il a dit : « Mon Père et moi nous somme un » (Jn 10, 30). « Un » exprime, comme je l’ai dit, l’unité de la divinité, « nous sommes » se rapporte aux personnes »
Cardinal Journet, L'HABITATION DE LA SAINTE TRINITE DANS LES AMES
C'est un mystère absolument prodigieux que cette vie profonde de la Déité, procession éternelle du Fils à partir du Père, spiration éternelle du Père et du Fils aboutissant à l'Esprit saint, toute cette vie trinitaire venant habiter dans notre âme si elle est en état de grâce, en la redébordant, bien sûr à la manière dont l'océan vient tout entier dans l'éponge : Mystère inconcevable. C'est cependant la révélation qui nous est faite dans le Nouveau Testament.
Pour essayer de situer tout d'abord sur quel plan se place cette présence de la Trinité en nous, je voudrais dire quelques mots sur la présence de Dieu dans tout l'univers des choses créées. Tous les êtres : atome... brin d'herbe... moucheron... tout ce que vous voulez, tous les êtres sans exception sont soutenus dans l'existence par une action mystérieuse de Dieu qui les maintient au-dessus du néant ; en sorte que si, par impossible, Dieu avait un oubli, la création tout entière tomberait non pas en poussière mais dans le néant. C'est ce qu'on appelle la présence de création et de conservation.
Dieu est présent à toutes choses, rien ne lui est caché ; le rayon de sa connaissance descend jusqu'au plus profond des êtres, c'est une présence par connaissance.
Il est présent encore d'une présence de puissance, d'activation. Toutes les activités ontologiquement justes, bonnes, viennent de Dieu à travers les créatures. C'est bien l'atome de radium qui donne son rayon, mais c'est Dieu qui donne à l'atome de radium de donner son rayon. C'est Dieu qui donne au rosier de donner sa rosé, en sorte que la rosé, tout entière du rosier, est plus encore tout entière de Dieu. Le "oui" que dira un homme à un acte grand à faire dans un moment difficile, il est bien de cet homme lui-même - il sait ce qu'il lui a coûté - mais il est plus encore de Dieu qui lui a donné de dire ce "oui".
Il y a une autre présence de Dieu, par son essence. Dieu non seulement donne au rosier de produire sa rosé, mais il lui donne d'exister. La racine profonde d'où part toute activité, c'est l'être, et cet être est soutenu immédiatement par Dieu, suspendu à Dieu au-dessus du néant.
Ces présences de Dieu à tous les êtres qui existent et qui agissent - pour autant que leur action soit droite - c'est l'ordre qu'on appellera ordre naturel.
Mais il y a une autre présence, c'est la présence surnaturelle de Dieu dans l'âme. De celle-là, la raison ne peut rien nous dire, c'est à la Révélation divine qu'il faut se référer. Il nous est dit dans le Nouveau Testament qu'un jour, de l'autre côté des choses, non seulement nous connaîtrons Dieu comme par en-dessous, en partant de l'extérieur, comme Cause de l'univers, mais que nous le verrons dans son intimité, dans sa Trinité : immédiatement l'âme plongera son regard dans la splendeur de Dieu vu face à face. C'est une chose folle. On se demande comment cela sera possible sans que l'âme, plongée dans la présence transcendante de Dieu, dans le feu de la divinité, soit instantanément réduite en cendres, volatilisée ! « Aujourd'hui, dit saint Paul aux Corinthiens, nous voyons dans un miroir, d'une manière obscure, mais alors ce sera face à face. Aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme je suis connu », l'âme restant elle-même, créature, immergée dans l'océan de l'Etre infini. Saint Jean, de son côté, dira dans sa première Epître. « Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est », connu dans sa Déité, dans sa Trinité, immédiatement.
Cette présence d'inhabitation dans la gloire et la clarté de la vision, ne fera que manifester la présence d'inhabitation de la Trinité dans l'âme qui est ici-bas en état de grâce, quoique dans l'obscurité de la foi. Cette âme pourra peut-être passer par des angoisses inénarrables, se croire abandonnée ; en réalité Dieu sera caché au fond de son obscurité. Un moment viendra où cette présence en elle se réveillera, fût-ce au moment de la mort, pour l'inonder de sa splendeur. Peut-être à certains moments le voile se déchirera-t-il, et l'âme en sera comme éblouie. Saint Jean dira : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons un jour n'a pas encore été manifesté ». Dès maintenant nous le sommes, à cause de la grâce et de cette charité qui franchira les limites de l'au-delà.
C'est aux fidèles de son temps, à peine sortis du paganisme, que saint Paul révèle que l'Esprit saint lui-même leur a été donné : « La preuve que vous êtes des fils, écrit-il aux Galates, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son fils qui crie en nous : Abba, Père ! » (ch. 4, v. 6). C'est l'Esprit saint qui crie en nous, fait dire à l'âme : Père. Dès lors, elle n'est plus seulement un enfant des hommes, mais, par une autre naissance, elle est un enfant de Dieu ; elle est d'un autre monde, c'est un autre ordre, celui de la charité.
Saint Paul écrit encore, aux Romains cette fois : « L'amour de Dieu s'est répandu dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous a été donné ». Il dit que cet Esprit désire habiter personnellement en nous. C'est absolument fou : Dieu fait une créature, puis s'éprend d'amour de cette créature jusqu'à vouloir habiter en elle ! Cette révélation se trouvait déjà dans certains traits de feu de l'Ancien Testament, par exemple dans Osée, où l'on voit Dieu appeler épouse Israël adultère s'en allant vers les faux dieux.
Ces traits d'amour, qui étaient comme des éclairs dans l'Ancien Testament, c'est la révélation plénière du Nouveau Testament. Saint Paul dira encore aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? » Et aux Éphésiens : « Ne contristez pas l'Esprit saint de Dieu qui vous a marqués de son sceau pour le jour de la rédemption ». Ici l'"Esprit saint" est pris pour la Trinité tout entière. Saint Paul pourra dire : « Vous êtes les temples de l'Esprit saint, vous êtes les temples de Dieu ».
Il faut comprendre ce qu'une telle révélation a d'inouï et pourquoi elle apparaît au premier abord comme invraisemblable, irréalisable. Ce qui est naturel à l'homme, c'est bien que Dieu soit en lui : s'il est partout où il y a de l'être, dans une petite fourmi par exemple, il sera d'une présence plus accentuée dans un être humain : ce sera toujours la présence de création et de conservation. Mais que la Trinité s'éprenne d'amour pour cette créature humaine au point de désirer venir habiter en elle, l'inondant de sa grâce pour la purifier et la préparer à la recevoir comme Hôte à l'intérieur d'elle-même, cela alors c'est inouï. Par la grâce, c'est une nouvelle nature qui est déposée en nous, et saint Pierre dira : « afin que vous deveniez participants de la nature divine » (2P 1, 4). Le petit d'un animal a la même nature que ceux qui l'ont mis au monde, le petit d'un homme a la nature humaine qui lui a été donnée par ses parents. Et nous sommes participants de la nature divine ! Cette grâce fait de ceux qui n'étaient que simples enfants des hommes des enfants de Dieu.
Elle est en nous, cette grâce, à l'origine de ces beaux actes de connaissance et d'amour qui débouchent sur Dieu tel qu'il est dans son mystère profond. Elle nous fait entrer en lui et le fait habiter en nous ; elle fait de ceux qui le reçoivent une cité mystique qui transgressera les frontières du temps : « J'entendis alors une grande voix venant du trône et disant : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes. Il habitera avec eux et ils seront son peuple. Et il sera lui-même Dieu-avec-eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux et la mort ne sera plus ; et il n'y aura plus deuils, ni cris, ni douleurs, car les premières choses s'en sont allées ». L'âme va l'accueillir, non plus seulement comme son Créateur, mais comme un Hôte, et même, le mot sera dans l'Écriture, comme un Ami. L'amitié suppose l'égalité, ou elle la crée. Et du fait qu'il y a alors égalité, il y a échange mutuel. Ici il y a dialogue intérieur entre Dieu et l'âme, Dieu donnant à la créature de quoi lui répondre, comme dans les contes où le roi fait reine la bergère en lui donnant tout ce qu'il faut pour qu'elle puisse lui répondre comme reine, à lui qui est roi.
Dieu va nous prendre dans la boue où nous sommes, faire de nous ses enfants, nous mettre sur son plan à lui, en sorte que l'interéchange sera possible entre Lui et nous. Il est dans l'âme comme un invité pour converser avec elle, par la réciprocité de l'amitié, dans un dialogue ineffable où elle ne fera pas que l'écouter mais où elle recevra de lui les mots pour lui répondre, les mots d'amour qui blesseront son cœur et l'inclineront à accomplir les désirs de cette mendiante dont il s'est épris. C'est dans saint Jean : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure ». Il frappe à la porte ; si on ouvre, il entrera, il parlera au cœur, et il écoutera les réponses du cœur. Encore dans saint Jean, mais dans l'Apocalypse : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui... - dans l'intimité du soir, vous voyez, l'heure où le cœur peut s'épancher mieux qu'en plein midi -... et lui avec moi ». « Et lui avec moi », c'est-à-dire qu'il va pouvoir répondre aux paroles d'amour de Dieu par d'autres paroles d'amour.
Le dialogue, bien sûr, ne peut être ici-bas toujours actuel, il ne s'allume que par moments ; mais la présence qui le rend possible est permanente, elle n'est rompue que par le péché mortel. Nous portons ce trésor en Dieu sans le savoir.
L'âme ne fait qu'un avec Dieu, mais elle reste elle-même ontologiquement dans son être, elle n'est pas anéantie ; autrement ce serait le panthéisme. L'âme reste créature, et Dieu reste le Créateur, à une distance infinie, mais il y a intercommunication, interpénétration par l'amour. Quand saint Jean de la Croix veut essayer de dire un peu ces choses qu'il éprouvait avec une telle profondeur, il prendra la comparaison d'une vitre traversée par le soleil : quand le rayon de soleil passe dans la vitre, celle-ci est toute illuminée, elle devient rayon de soleil ; mais elle reste vitre et distincte du soleil. Ainsi l'âme qu'envahit l'amour de Dieu reste âme, mais toute traversée par l'amour. Dieu peut alors dire à l'âme, comme il le fera dans l'éternité : « Ne me touche pas ! ». Il y a une distance infinie ; et en même temps : « Tu es ma sœur, mon épouse ». Ce n'est pas du panthéisme, distinction absolue, mais une unité dans l'amour. C'est pourquoi saint Jean de la Croix, parlant du mariage spirituel, pourra dire : « ils sont deux natures en un seul esprit et amour ». Distance et intimité, ces deux choses ne s'entredétruisent pas. Si Dieu n'était pas infiniment distinct de l'âme, jamais il ne pourrait lui être pareillement intime. C'est ce double mystère qui est proposé à notre foi.
L'âme en état de grâce participe donc à la vie trinitaire, à cette vie par laquelle le Père engendre de toute éternité le Verbe, et par laquelle le Père et le Fils spirent de toute éternité l'Esprit saint. Non pas, bien sûr, en enrichissant cette vie trinitaire, mais en étant accueillante, transparente à ce mystère. Aux plus hauts moments de son existence, l'âme purifiée par la grâce jusque dans ses profondeurs est toute sensibilisée aux réalités divines, toute ravie des splendeurs que la voie lui laisse pressentir. Toute accueillante et consentante au mystère des processions intratrinitaires, elle les reflète au sein d'elle-même comme un lac de montagne reflète les étoiles pendant la nuit et les éprouve intensément. L'âme expérimente en quelque sorte, dans les cas les plus hauts, chez les saints, surtout dans l'union transformante.
Pour comprendre ce qu'est l'union transformante, on peut prendre l'image de saint Jean de la Croix marquant les progrès de l'âme. Si tu mets la bûche de bois dans le feu, elle crépite, dégage de la fumée, se défend. Mais peu à peu le feu l'envahit, et alors elle devient un morceau de feu. Dès lors elle est paisible, il n'y a plus de fumée, plus de crépitement, le silence du feu a envahi complètement l'âme. C'est l'union transformante qui purifie même l'inconscient psychique de l'âme, cet inconscient qui toujours reste chez nous le lieu d'une quantité d'illusions, de pièges, d'équivoques. L'âme dans l'union transformante « expérimente en quelque sorte la vérité des processions divines. En ce sens-là, elle fait un avec le Père pour engendrer le Verbe, un avec le Père et le Fils pour spirer l'Esprit. Non pas, encore une fois, en apportant un enrichissement à ces processions éternelles alors qu'elle n'est qu'une pauvre créature, mais en étant consentante à cela. Comme le lac de montagne qui ne peut rien apporter à l'évolution des astres dans la nuit, mais qui les reçoit dans sa profondeur. Ayant épousé en quelque sorte les relations intra-divines, elle va épouser aussi et expérimenter ce qu'est l'amour pour la créature.
Dans les Noradas, chapitre I de la 7ème Demeure, sainte Thérèse d'Avila parle de cette expérience profonde et obscure, mais intense, de la Trinité. Elle parle de ces mystères desquels seuls peuvent dire quelque chose ceux qui ont tout donné, qui sont totalement envahis par Dieu. Nous autres, ce sont des choses que nous ne savons que dans la nuit de la foi ; mais quand on a un témoignage que ces mystères ont été touchés par certains, un saint Jean de la Croix, une sainte Thérèse d'Avila, une Marie de l'Incarnation ursuline, un saint François d'Assise, et tant d'autres, c'est une joie de lire ce qu'ils ont écrit.
Sainte Thérèse appelle cela l'union transformante ou le mariage spirituel. Le mariage spirituel, qui avait été préparé par les fiançailles spirituelles, était déjà splendide mais n'était encore que l'avant-dernier. Elle parle du passage des "fiançailles" au "mariage" :
« Déjà, sans doute, il s'était uni cette âme soit dans les ravissements, soit dans l'oraison d'union dont j'ai parlé ; mais alors il semblait à cette âme qu'elle était appelée à entrer dans la partie supérieure d'elle-même... ».
Pas encore dans la profondeur, pas encore par son centre, mais cela viendra avec l'union transformante. L'âme, bien sûr, est déjà transformée chez un petit enfant qui reçoit le baptême ; mais ici il s'agit de la transformation prise à son degré le plus haut. C'est comme la rosé qui est déjà présente dans la graine que vous mettez dans la terre, qui ensuite commence à donner des feuilles, des boutons, et qui devient la rosé épanouie ; il y a croissance. Il en est ainsi pour l'âme avec les demeures intérieures progressives. Dans l'état avant-dernier, à cause des manifestations de Dieu qu'elle sentait comme approcher, « elle en devenait aveugle et muette, comme saint Paul au moment de sa conversion, sans la moindre idée de la faveur précise qui lui était faite ; tout entière à la joie délicieuse de se sentir près de Dieu ; joie ineffable qui lui était toute pensée et suspendait toutes ses puissances ».
C'est déjà haut, cet avant-dernier état. Mais voici qu'elle parle de l'expérience de la Sainte Trinité dans l'union transformante : « Ici Dieu agit différemment ; il fait tomber les écailles des yeux de l'âme et il veut, dans sa bonté, que l'âme, d'une manière étrange, mais réelle, voie et comprenne quelque chose de la grâce dont il daigne l'honorer. Dieu l'introduit donc dans sa propre demeure par une vision mystérieuse. Comment se fait cette représentation, je l'ignore ; mis elle se fait, et les trois Personnes de la Sainte Trinité se montrent à l'âme, avec un rayonnement de flammes qui, comme une nuée éclatante, vont d'abord à son esprit et l'illuminent admirablement ; elle voit alors ces trois Personnes distinctes, et elle entend, avec une souveraine vérité qu'elles ne sont toutes trois qu'une même substance, une même puissance, une même sagesse, et un seul Dieu ; en sorte que, ce que nous connaissons en ce monde par la foi, l'âme, à cette lumière, le comprend, par une sorte de vue, qui n'est ni la vue du corps ni celle de l'âme, la vision n'étant pas sensible. Là, les trois Personnes se communiquent à l'âme, lui parlent, et lui donnent l'intelligence de ces paroles de Nôtre-Seigneur dans l'Évangile : qu'il viendra Lui avec le Père et le Saint-Esprit habiter dans l'âme qui l'aime et garde ses commandements ».
Nous croyons comprendre ce qu'il y a dans l'Évangile. Quand je lis : « Si quelqu'un m'aime, nous viendrons en lui, nous ferons en lui notre demeure », je comprend bien un peu ; quant à "expérimenter" cette chose..., il faut atteindre à ce niveau, être dans cette lumière. Les trois Personnes se communiquent à l'âme, lui donnent l'intelligence de ces paroles de Nôtre-Seigneur. Sainte Thérèse continue, et c'est peut-être l'une de ses plus belles pages : « Ô mon Dieu ! qu'il y a loin d'avoir l'oreille frappée de ces paroles, de les croire même, ou d'en entendre la vérité de la manière que je viens de dire ! Après que l'âme a reçu cette faveur, elle est dans un étonnement qui augmente de jour en jour, parce qu'il lui semble que ces trois divines Personnes ne l'ont jamais quittée ; elle voit clairement, de la manière dite plus haut, qu'elles sont dans l'intérieur de son âme, dans l'endroit le plus intérieur, et comme dans un abîme très profond ».
Elle prend conscience à ce moment-là, avec une puissance royale, de cette grâce baptismale, avec l'inhabitation de la Sainte Trinité qui ne l'avait jamais quittée. Cette personne, étrangère à la science, ne saurait dire ce qu'est cet abîme si profond, mais c'est là qu'elle sent en elle-même cette divine compagnie.
"Cette personne", c'est d'elle-même qu'elle parle. Mais ce est pas elle qui l'intéresse dans ces expériences, c'est Dieu, ce qu'il peut faire avec de tels pauvres êtres. Elle dira : de grandes grâces, bien sûr que j'en ai reçues de Dieu ! Pourquoi m'a-t-il donné cela ? Parce qu'il me voyait plus misérable que les autres. Quand un édifice menace de s'écrouler, on le soutient par des supports ; c'est, dit-elle, ce que Dieu a fait pour moi à cause de ma misère. Si elle parle de cette personne "étrangère à la science", c'est parce qu'elle ne connaît pas la théologie.
« Il vous semblera peut-être, mes filles, que l'âme dans cet état dit être si absorbée qu'elle ne peut s'occuper de rien. Vous vous trompez ; elle se porte avec plus de facilité et d'ardeur qu'auparavant à tout ce qui est du service de Dieu ; et dès que les occupations la laissent libre, elle rentre dans cette agréable compagnie. Pourvu qu'elle soit fidèle à Dieu, jamais, à mon avis, Dieu ne manquera de lui donner cette vue intime et manifeste de sa présence. »
Elle s'occupait si bien qu'en même temps elle était sainte Thérèse fondant des couvents dans toute l'Espagne. Il fallait faire des centaines de kilomètres dans ces petits chariots à deux roues tirés par des mules, et par des chemins cahoteux. Elles arrivaient à trois dans des endroits impossibles où elles pensaient trouver quelque ferme qu'un seigneur leur avait promise sur une de ses terres : et ce n'était qu'une espèce de grange délabrée où tout était à faire. Elle était à toutes ces affaires, gardant cette vue intime et manifeste de la présence de Dieu. D'une manière sourde, bien sûr. Mais à certains moments il y a des réveils, ça éclate. Alors, plus rien à faire, plus rien à dire...
« Elle espère fermement que Dieu ne permettra pas qu'elle perde, par sa faute, une faveur aussi insigne, et elle a raison de l'espérer de la sorte ; toutefois elle marche avec plus de vigilance que jamais pour ne déplaire en rien à son divin Epoux.
« Il faut remarquer que cette vue habituelle de la présence des trois Personnes divines n'est pas toujours aussi entière, ou pour mieux dire aussi claire qu'au moment où, pour la première fois, la très sainte Trinité se montre à l'âme, ou qu'elle daigne ensuite lui renouveler cette faveur. »
Ce sont donc ces "réveils". C'est encore dans la nuit de la foi, mais une expérience d'amour dans l'obscurité tellement intense que cela paralyse toute le reste. Saint Jean de la Croix dit : Si cela arrivait trop souvent, l'âme ne pourrait pas "tenir", ce serait la fin. Du reste, c'est bien lorsque se produit un de ces "réveils" que vient la mort, qui n'est pas causée par l'épuisement du corps, mais par l'âme qui tire sur le corps pour s'engouffrer dans la splendeur de Dieu.
C'est pourquoi saint Jean de la Croix dit : « Déchire la toile... » pour que puisse se produire la Rencontre.
Sainte Thérèse et saint Jean de la Croix font la même expérience ; ils la décrivent avec des mots différents, mais c'est le même Dieu qui travaille dans les cœurs.
« Si cela était, l'âme ne pourrait ni s'occuper d'autre chose, ni même vivre ici-bas parmi les hommes. Mais, bien que cette vue de la très sainte Trinité ne conserve pas un si haut degré de splendeur, l'âme, toutes les fois qu'elle y pense, se trouve en cette divine compagnie. Il en est de l'âme comme d'une personne qui, étant avec d'autres dans un appartement très éclairé, cesserait tout à coup de les voir, si l'on fermait les fenêtres, mais ne cesserait pas d'être certaine de leur présence. » La présence dans la foi, sourde mais certaine.
« Une question : si cette personne veut les revoir en rouvrant les fenêtres, elle le peut ; en est-il ainsi de l'âme ? Non ; il faut pour cela que Nôtre-Seigneur ouvre la fenêtre de son intelligence ; c'est déjà une grande grâce de ne jamais s'éloigner d'elle, et de vouloir bien qu'elle en soit si assurée. Il semble alors que Dieu veut, par cette admirable compagnie, la préparer à de plus grandes choses », c'est-à-dire à ces réveils qui ne dépendent pas d'elle, mais de Dieu qui les suscite au gré de son bon plaisir - et plus tard à l'entrée dans la gloire.
« Il est clair, en effet, qu'elle en tirera un très grand secours pour avancer dans la perfection, pour s'affranchir des craintes que lui causaient parfois les grâces précédentes qu'elle avait reçues. C'est ce qu'éprouvait la personne dont j'ai parlé, c'est-à-dire elle-même : elle voyait en elle, pour tout, un notable avancement spirituel, et il lui semblait que, même au milieu des croix et des affaires, jamais l'essentiel de son âme ne s'éloignait de cette demeure intérieure où était Dieu. Alors son âme lui paraissait en quelque sorte comme divisée, quand elle devait s'occuper aux choses extérieures ; et comme, après avoir reçu de Dieu ces hautes faveurs, cette personne eut de grandes croix à porter, elle se plaignit quelquefois de son âme, comme Marthe et Marie sa sœur, et lui reprochait de rester toujours occupée à jouir à son gré de ce doux repos, tandis qu'elle se trouvait au milieu de tant de peines et d'occupations, qu'il lui était impossible de les partager. »
Son âme lui paraissait comme divisée, tirée par Dieu alors qu'il fallait s'occuper d'une quantité de choses, être présente vraiment et concrètement, comme elle savait le faire. C'étaient de gros soucis qu'elle prenait en fondant un Ordre, recevant quantité de jeunes filles venant d'un peu partout, presque toujours de grandes familles, qui auraient pu réussir leur vie dans le monde. C'était une grande responsabilité vis-à-vis des parents prêts à porter un jugement sur ce qu'elle faisait. Elle assume tout cela... Et avec tant d'esprit, tant de liberté, comme par surcroît. Ce qui était sérieux, c'était Dieu. Le reste, un moment à passer ici-bas en faisant des choses, en les faisant bien... mais le principal est ailleurs.
Sainte Thérèse termine ce premier chapitre des 7èmes Demeures : « Ceci, mes filles, vous semblera étrange, mais c'est la vérité. L'âme est indivisible, sans doute ; cependant l'état que je viens de décrire, bien loin d'être une imagination, est l'était ordinaire où elle se trouve après avoir reçu cette haute faveur. Les choses intérieures, je le répète, se voient de telle manière que l'on aperçoit une division si délicate, qu'il semble quelquefois que l'un opère d'une manière et l'autre d'une autre, suivant l'attrait qu'il plaît au Seigneur de leur faire sentir ». Il lui semble exister en elle deux personnes, l'une immergée en Dieu, l'autre s'occupant de ce qu'elle doit faire.
« Il me paraît aussi qu'il y a de la différence entre l'âme et les facultés et que tout cela n'est pas une seule chose. » D'une part l'essence de l'âme, cette attention à Dieu sourde et permanente ; d'autre part l'attention immédiate portée sur tel ou tel point des choses dont elle est responsable. Et à certains moments - lors des "réveils" - tout est suspendu. « Mais il se rencontre tant de ces différences dans l'intérieur de l'âme, et elles sont si difficiles à saisir, que je ne pourrais, sans témérité, entreprendre d'en donner l'intelligence. Un jour nous en aurons la claire vue, si le Seigneur, dans sa miséricorde, daigne nous ouvrir sa sainte demeure où nous comprendrons tous ses secrets. »
Voilà donc cette habitation de la sainte Trinité, qui est en chacun de nous, mais qui ici est à son état suprême et comme expérimenté dans l'amour.
Je termine par un mot de saint Jean de la Croix : « Transparente à la Trinité tout entière, l'âme épouse en quelque sorte l'Amour, source de l'amour que Dieu va déverser sur nous » ; elle expérimente cet amour qui est cause de l'Incarnation : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique ». Et alors, étant au centre de Dieu, comment ne posséderait-elle pas en plénitude, toujours par union d'amour, tout ce qui est à Dieu ? De là le cri suprême d'amour de saint Jean de la Croix dans cette "Prière énamourée", dont voici la fin :
« Miens sont les cieux, et mienne est la terre. Miens sont les peuples. Les justes sont miens, et miens les pécheurs. Les anges sont miens, et la Mère de Dieu et toutes choses sont miennes. Et Dieu lui-même est mien et pour moi, parce que le Christ est mien et tout entier pour moi.
« Que demandes-tu et que cherches-tu donc, ô mon âme ? Tien est tout ceci, et tout ceci est pour toi. Ne t'estime pas moindre. Ne prête pas attention aux miettes qui tombent de la table de ton Père ».
cardinal Journet.