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Partie III : L’enfance et la vie cachée du Sauveur.

Introduction : Les récits évangéliques.

Avant d’aborder plus à fond le thème admirable de ces touchants récits, il ne sera pas sans utilité de les étudier brièvement en eux-mêmes. Après avoir énuméré les faits dont ils se composent, nous nous efforcerons de déterminer l’ordre probable des événements et la nature des documents auxquels ils ont été empruntés.

I. Exposé sommaire des faits ; leur agencement vraisemblable.

Tout ce que les évangiles canoniques nous rapportent au sujet de l’Enfance et de la Vie cachée du Sauveur est contenu dans quatre chapitres, dont les deux plus anciens, assez courts, sont l’œuvre de saint Matthieu ; les deux autres, plus développés, appartiennent à saint Luc[768]. Saint Matthieu raconte la conception miraculeuse du Messie et le chaste mariage de Marie et de Joseph, la visite des Mages, la fuite de la sainte Famille en Égypte, le massacre des Innocents, le retour d’exil et l’établissement à Nazareth. Saint Luc, plus complet, prélude à l’Annonciation de Marie par la promesse faite à Zacharie d’un fils qui sera le précurseur du Christ. Puis il expose successivement la visite de la sainte Vierge à Élisabeth, la nativité de Jean-Baptiste, la naissance de Jésus à Bethléem, l’adoration des bergers, la circoncision de Jésus, sa présentation au temple et le retour à Nazareth. Enfin, entre deux formules qui signalent le développement physique, intellectuel et moral du divin Enfant, il raconte, comme exemple de ce développement et comme transition à la vie publique, l’épisode du « recouvrement » de Jésus dans le temple de Jérusalem[769].

Cet exposé rapide met déjà dans un relief assez vif les différences qui existent entre les deux récits, et, par là-même, les lacunes considérables qu’ils présentent l’un et l’autre. Le tableau comparatif suivant manifestera plus directement encore au lecteur la part spéciale de chacun des écrivains sacrés.

Accès au tableau

En apparence, les narrations ne sont donc entièrement d’accord que sur deux points : la naissance de Jésus à Bethléem, et l’installation de la sainte Famille à Nazareth après les premiers épisodes de l’enfance du Sauveur. Toutefois, en les étudiant de plus près, il est aisé de constater que, si chacune d’elles a ses particularités importantes, elles se rencontrent en réalité sur cinq faits essentiels : 1° le caractère absolument surnaturel de la conception de Marie[770] ; 2° le lieu[771] et 3° l’époque[772] de la naissance de Jésus ; 4° le rôle de Messie attribué d’avance au fils de Marie[773] ; 5° la descendance royale de Jésus[774].

Quant aux lacunes des deux narrations, elles ne sont pas moins frappantes que leurs divergences. Saint Matthieu ne mentionne même qu’en termes indirects le fait capital entre tous, celui de la naissance du Christ[775]. En somme, sa rédaction peut se résumer en deux épisodes : l’apparition d’un ange à Joseph, pour le rassurer au sujet de la grossesse de Marie, sa fiancée[776], et la visite des Mages avec ses conséquences plus ou moins prochaines[777]. Saint Luc lui-même, bien que nous lui soyons redevables de si nombreux et de si beaux détails sur l’Enfance de Jésus, a passé sous silence — on le voit en comparant son récit à celui du premier évangile — des événements très importants. Il est manifeste que ni l’un ni l’autre des évangélistes ne s’est proposé de tout dire. Ils ne relèvent, avant comme après Noël, qu’un nombre limité des faits merveilleux par lesquels l’action divine s’est manifestée, durant la période mystérieuse de la Vie cachée, pour préparer les voies au salut que le Messie apportait à l’humanité. Néanmoins, en groupant leurs récits, nous en apprenons assez, sinon pour satisfaire notre pieuse curiosité, du moins pour admirer, dans un sentiment d’adoration reconnaissante, la manière dont le Seigneur Jésus a fait son entrée dans ce monde, y a été reçu par quelques âmes privilégiées et s’est préparé à son rôle de Sauveur. Nous aurons plus d’une fois à le répéter : aucun des quatre évangélistes ne s’est proposé d’écrire une biographie proprement dite de Notre-Seigneur ; ils n’ont pas eu d’autre but que d’exposer l’évangile de Jésus, chacun d’après le plan particulier qui a été marqué plus haut.

Nous venons de constater qu’il existe une divergence très réelle entre les faits dont se composent les narrations évangéliques consacrées à la sainte Enfance. Elle a créé, comme il fallait s’y attendre, de sérieuses difficultés, lorsqu’on a voulu établir la suite chronologique des événements. Sans entrer ici dans le détail des discussions qui se sont engagées sur ce point et des hypothèses par lesquelles on s’est efforcé de résoudre ce petit problème d’exégèse[778], nous nous contenterons de signaler ici l’essai de conciliation qui semble le plus naturel et le plus logique, et qui est aussi le plus généralement admis.

Si le lecteur veut bien se reporter au tableau inséré ci-dessus, il se convaincra aisément que l’accord se fait sans peine pour les événements antérieurs à la naissance de Jésus. En effet, durant cette période, saint Matthieu ne relaie qu’un seul incident (l’explication donnée à Joseph par l’ange de la conception miraculeuse de Marie) ; incident qui a sa place toute marquée à la suite du premier chapitre de saint Luc. L’embarras devient plus grand, lorsqu’il s’agit d’organiser convenablement, et de faire cadrer entre eux les épisodes qui suivirent la naissance du Sauveur. Toutefois, en les examinant de près, on remarque d’abord que, de part et d’autre, les récits s’ouvrent et s’achèvent de la même manière : Noël est leur point de départ commun, et l’établissement de la sainte Famille à Nazareth leur sert de conclusion. On fait ensuite une constatation plus importante[779] : dans le premier comme dans le troisième évangile, les événements racontés forment un groupe, nous dirions peut-être plus exactement un bloc, dont il n’est guère possible de disjoindre et de morceler les parties. D’où il suit que l’ordre le plus vraisemblable des faits paraît être le suivant : Jésus naît à Bethléem d’après les deux récits ; il est circoncis le huitième jour et il est présenté au temple, comme le raconte saint Luc ; puis, conformément à la narration de saint Matthieu, les Mages viennent adorer le divin Enfant, et la sainte Famille se réfugie en Égypte pour échapper aux menaces du roi Hérode, qui fait massacrer sans pitié les Innocents ; Joseph, averti par un ange, revient en Palestine, et va se fixer définitivement à Nazareth avec la sainte Vierge et l’Enfant Jésus.

II. Le caractère soit général soit spécial des récits.

Dans leur ensemble, les pages consacrées à l’enfance de Jésus par les deux écrivains sacrés constituent un petit recueil vraiment exquis, d’une délicatesse, d’une grandeur, d’une beauté sans pareilles, qu’on ne se lasse pas d’admirer et de vanter.

Envisagées au point de vue du fond, elles exposent dignement ce prélude d’une histoire toute divine, car elles nous permettent de contempler déjà, dans Jésus enfant, adolescent et parvenant à la maturité de l’âge d’homme, le Messie promis par les anciens prophètes, se préparant à sauver le monde. Dès son berceau, dès ses premières actions et sa première parole, il nous apparaît, d’un côté, comme le Fils de Dieu, auquel les anges et quelques hommes privilégiés sont heureux de rendre leurs hommages d’adoration et d’amour ; de l’autre côté, comme le Fils de l’homme, qui s’abaisse, qui obéit et se voue au sacrifice. Tel nous le contemplons dans l’étable de Bethléem, dans le temple de Jérusalem, à Nazareth, tel nous le verrons durant toute sa vie publique, au Calvaire, et dans les glorieux mystères de sa résurrection et de son ascension. Le fruit donnera tout ce que promettait la fleur.

Si ce touchant prélude est un présage de l’avenir, on peut dire avec non moins d’exactitude qu’il rattache étroitement le Nouveau Testament à l’Ancien, l’Église de Jésus à la théocratie juive. C’est à l’intérieur du temple, pendant une des cérémonies les plus solennelles du culte, que commence l’évangile. C’est le dernier et le plus auguste représentant de l’ancienne Synagogue, Jean-Baptiste, le futur précurseur, qui inaugure la nouvelle ère. À peine né, l’Enfant-Dieu est incorporé au peuple israélite par la circoncision, et des pasteurs juifs sont ses premiers adorateurs. Les récits de l’Enfance sont donc un trait d’union très réel entre les deux alliances divines.

Entrons davantage encore dans le détail des faits, pour apprendre à mieux connaître le caractère propre aux deux récits évangéliques. Toujours sous le rapport du fond, chacun des narrateurs demeure fidèle à son plan personnel et à sa tendance générale. Saint Matthieu, qui est un Juif écrivant pour des Juifs, nous montre tout d’abord en Jésus le fils par excellence de David et d’Abraham, le roi suprême d’Israël, le Messie qui, dès son apparition en ce monde, réalise les oracles prophétiques[780]. Saint Luc est un Grec s’adressant à des Grecs ; disciple et ami de Paul, l’apôtre des Gentils, il se plaît à présenter Jésus comme un fils d’Adam, comme le frère de tous les hommes, comme le rédempteur du monde entier. Telle est l’idée générale qui distingue leurs narrations relatives au divin Enfant.

Néanmoins, nous avons par instants la surprise de les voir changer, de rôle. Le récit de saint Matthieu devient alors universel, tandis que celui de saint Luc se fait en quelque sorte israélite. Ainsi, de prime abord, c’est dans le premier évangile qu’on s’attendrait à rencontrer les épisodes qui concernent le précurseur, la circoncision et le rachat de Jésus, la purification de Marie, puisque ces incidents sont spécifiquement juifs ; et pourtant, c’est saint Luc qui nous en a conservé le souvenir. De même, il semblerait que, l’adoration des Mages ait dû trouver plus naturellement sa place dans le troisième évangile, puisque ces saints personnages représentent les prémices de la gentilité accourant au berceau du rédempteur ; mais c’est dans le premier évangile que nous en lisons le récit. Cette sorte de transposition est une preuve manifeste de la loyauté des deux évangélistes. En racontant l’histoire de l’Enfance, ils n’ont été guidés par aucune tendance dogmatique, bien qu’on l’ait mainte fois prétendu. Ils ont simplement exposé les faits, tels qu’ils étaient parvenus à leur connaissance.

Autre remarque importante, qui a été souvent répétée à propos du contenu des deux groupes de narrations. Dans les pages de saint Matthieu, tous les événements gravitent pour ainsi dire autour de saint Joseph ; dans celles de saint Luc, c’est Marie qui en est le centre non moins que Jésus. Il est aisé de démontrer l’une et l’autre de ces assertions. D’après saint Matthieu, c’est à Joseph que l’ange annonce la naissance prochaine du Sauveur, dont Marie est la mère virginale. C’est lui qui reçoit, comme chef de la sainte Famille, l’ordre de conduire au plus tôt le divin Enfant en Égypte, pour l’arracher aux embûches d’Hérode. Le danger passé, c’est encore à lui qu’il est prescrit de ramener Jésus en Palestine. Au contraire, d’après saint Luc, tous les événements semblent converger autour de la mère du Christ. N’est-ce pas elle, en effet, qui joue le rôle principal durant les mystères de l’Annonciation, de la Visitation, de Noël, de la purification dans le temple, du recouvrement de l’Enfant Jésus ? À tout instant l’écrivain sacré met sous nos yeux sa douce figure, qu’on ne se lasse pas de contempler, et il relève avec un soin particulier ses actes, ses paroles, ses pensées mêmes. Prochainement, nous aurons à tirer la conclusion de cette double constatation.

Dans les récits de l’Enfance, la forme est constamment digne du fond, pourtant si riche et si relevé. Les événements sont exposés avec une grâce pleine de noblesse, et, en même temps, avec une simplicité candide et fraîche, qui en accroît le charme. L’art le plus habile aurait été incapable de mieux dire. Chaque scène particulière est racontée dans les termes qui correspondent le mieux à sa nature[781]. Le tragique s’y associe à l’idylle, de la façon la plus saisissante.

Ici comme dans le reste de son évangile, saint Matthieu, en tant qu’écrivain, est plus populaire et moins orné que saint Luc. Et pourtant sa narration n’est pas dénuée d’un certain art. On lui reconnaît même « un puissant coloris[782] ». C’est ainsi qu’en quelques mots il peint au vif l’angoisse de saint Joseph. Il décrit de même merveilleusement sa parfaite et muette obéissance à des ordres divins qui exigeaient de lui les plus grands sacrifices. Le tableau rapide qu’il trace du massacre des innocentes victimes de Bethléem est vivant et dramatique[783].

La narration de saint Luc est particulièrement émouvante. Une tradition assez ancienne, mais qui n’est vraisemblablement qu’une pieuse légende, fait de lui un peintre en même temps qu’un écrivain, et lui attribue les portraits de Jésus et de Marie[784]. Du moins il est certain, non seulement qu’il est l’historiographe par excellence de l’enfance du Christ, mais que les descriptions qu’il nous en a laissées sont des peintures idéales, dont les moindres traits ravissent l’esprit et le cœur[785]. Son style est ici, comme les faits eux-mêmes, « celui de l’idylle paisible[786] ». Et cependant, il n’a recours à aucun artifice littéraire pour produire cet effet permanent. Une grande partie de son charme comme écrivain réside dans sa simplicité même[787].

En de telles conditions, il n’est pas étonnant que, depuis les origines de l’Église, l’art chrétien se soit appliqué, avec une très légitime persévérance, à reproduire tous les mystères et tous les aspects de cette histoire bénie. Dès la période des Catacombes, il a inauguré la création de ces peintures et de ces sculptures, tantôt, naïves et fraîches, tantôt angéliquement pieuses, tantôt idéalement belles, qui, par centaines et par milliers ornent nos églises, nos musées et les collections particulières. Aucune partie de la vie de Jésus n’a inspiré autant de chefs-d’œuvre artistiques ; mais ajoutons que nul de ces chefs-d’œuvre ne surpasse les récits de saint Matthieu et de saint Luc en grâce et en beauté.

III. Sources particulières auxquelles ont été puisés les récits de l’enfance.

De quelle manière nos deux évangélistes sont-ils entrés en possession des récits admirables que nous venons de résumer et d’apprécier ? Cette question n’est nullement oiseuse. En effet, les événements dont se composent ces narrations forment une catégorie à part, d’un caractère très spécial et très intime. Il se fit peu de bruit autour d’eux, et ceux mêmes d’entre eux qu’il fut donné à quelques âmes privilégiées de connaître, n’eurent qu’une publicité restreinte et peu durable. En outre, il en est parmi eux, tels que la conception virginale de Marie et la divinité de l’Enfant Jésus, qui demeurèrent secrets pendant de longues années. On conçoit donc que les évangélistes qui les racontent aient eu besoin de documents particuliers. Aussi aucun doute ne règne-t-il sur l’existence de ces sources[788]. La discussion ne porte que sur leur nature et leur valeur.

Faute de données positives à leur sujet, on s’est mis en grands frais d’imagination pour essayer de les découvrir, et même de les reconstituer. Toutes les hypothèses possibles ont été successivement proposées. On a parlé tour à tour d’une tradition simplement orale, d’un document ou de plusieurs documents écrits, et même de ces deux sources à la fois. Ce n’est pas tout. Les partisans d’une source écrite sont en désaccord, lorsqu’il s’agit de déterminer la langue dans laquelle elle aurait été composée. Ce serait l’hébreu, d’après les uns ; l’araméen, suivant quelques autres ; une traduction grecque de l’hébreu ou de l’araméen, d’après un troisième sentiment. Des volumes entiers ont été composés sur cette question, intéressante, mais très secondaire, et sur laquelle on ne parviendra jamais à un résultat satisfaisant[789].

Au lieu de procéder d’après des idées préconçues, comme on l’a fait trop souvent, prenons en mains les récits eux-mêmes, et voyons s’ils nous fournissent quelques éclaircissements sur le point en question.

Saint Matthieu ne nous donne aucun renseignement direct touchant la source à laquelle il a emprunté l’histoire de l’Enfance. Mais il est évident que la liste généalogique par laquelle s’ouvre son évangile remonte à un document officiel. Nous en dirons autant de la liste analogue que saint Luc intercale entre la vie cachée du Sauveur et sa vie publique[790]. Il est donc fort possible qu’ils aient eu de même sous les yeux, pour tous les incidents de la sainte Enfance, quelques documents écrits. Saint Luc annonce du reste formellement à ses lecteurs — nous avons déjà signalé ce fait important — qu’il a pris des informations très sérieuses sur l’histoire du Sauveur avant de la raconter lui-même, et qu’il a consulté avec le plus grand soin tout aussi bien la tradition orale que la tradition écrite[791]. Cette remarque, qui concerne son évangile tout entier, porte évidemment en premier lieu sur les épisodes de l’Enfance, plus mystérieux par eux-mêmes, plus lointains et moins connus.

Il y a plus. Naguère, nous avons signalé à l’attention un phénomène remarquable, qui se manifeste dans nos deux narrations évangéliques. Celle de saint Matthieu, disions-nous, a été composée au point de vue de saint Joseph, et celle de saint Luc au point de vue de la mère de Jésus. Ne serait-il pas permis d’appuyer sur cette double circonstance une hypothèse relative aux sources que nous cherchons, et de dire que, directement ou indirectement, c’est surtout à Joseph et à Marie, dont le rôle a été si grand dans les mystères de la vie cachée du Sauveur, et aux membres de leur famille, que les deux historiographes de cette vie doivent la connaissance remarquable qu’ils en ont ? De nombreux auteurs — catholiques, protestants, et même rationalistes — le supposent à bon droit[792]. Ce n’est là, évidemment, qu’une conjecture, dont il n’est pas possible de faire la preuve d’une manière absolue ; mais elle est tout à fait vraisemblable, spécialement en ce qui regarde la sainte Vierge.

Notons, en effet, l’insistance avec laquelle, à deux reprises, saint Luc fait remarquer que la mère du Christ, ravie des merveilles réitérées dont elle fut témoin durant l’enfance de son fils, « conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur[793] ». Ne dirait-on pas qu’il rattache ainsi tacitement à elle toute sa narration ? D’ailleurs, Marie avait été seule à connaître personnellement plusieurs des principaux faits de la sainte Enfance ; elle avait appris les autres par l’intermédiaire de sa cousine Élisabeth, de saint Joseph, des pasteurs et des Mages. Le peu qui avait d’abord transpiré de ces récits fut bientôt oublié ; mais, après la résurrection et l’ascension du Sauveur, sa mère communiqua largement ses secrets aux premiers chrétiens, avec lesquels elle vivait en relations étroites[794]. Fut-il donné à saint Luc de la voir et de l’interroger personnellement ? ou bien, les incidents de la sainte Enfance lui furent-ils racontés par les « frères », c’est-à-dire les cousins du Sauveur, parmi lesquels on compte les apôtres saint Jacques le Mineur et saint Jude ? ou encore, en a-t-il trouvé la narration dans quelque document écrit, ancien et authentique, mais dont on ne saurait désigner l’auteur ? Dans tous les cas, c’est à Marie que remonte en dernière analyse la communication de ces faits, et ils jouissent par là-même de la plus haute autorité. Nous sommes moins bien renseignés au sujet de la source dont s’est inspiré saint Matthieu ; mais il est probable qu’il aura recouru, de son côté, à des traditions de famille, empruntées à un document distinct, ce qui explique la différence qui règne entre les deux récits.

Un fait très sensible donne à supposer que saint Luc, tout au moins, a utilisé une source écrite, dont le texte original était araméen. Après la période élégante et admirablement équilibrée, composée en un grec très pur, qui ouvre son récit[795], le style se transforme brusquement, jusque la fin du second chapitre, et devient chargé d’aramaïsmes, tout en conservant un certain nombre de particularités propres à l’auteur du troisième évangile et des Actes des Apôtres. Cette saveur orientale de la diction, dans des pages qui racontent des faits israélites, est un charme de plus, ajouté à celui des événements eux-mêmes. Saint Luc s’est donc contenté d’incorporer en grande partie à son récit le document qu’il avait entre les mains, en ne lui apportant que de légères modifications.

Tel est le sentiment qui semble prévaloir aujourd’hui touchant les sources des récits de l’Enfance[796].



[768] D’une manière plus précise, les récits de la sainte Enfance ne se composent que de Matth., i, 18 - ii, 23, et de Luc., i, 5 - ii, 52.

[769] Ajoutons que, dans le premier évangile, la généalogie du Christ précède les récits de l’Enfance (Matth., i, 1-17), tandis qu’elle la suit dans le troisième (Luc., iii, 23-38).

[770] Matth., i, 18-25 ; Luc., i, 34-35.

[771] Bethléem : Matth., ii, 1-8, 16 ; Luc., ii, 1-17.

[772] Le règne d’Hérode le Grand : Matth., ii, 1 ; Luc., i, 5, 26 ; ii, 1.

[773] Matth., i, 21-23 ; Luc., i, 31-33, 76-79.

[774] Matth., i, 1, 6, 17 ; Luc., i, 32 ; ii, 4 ; iii, 37.

[775] Il se contente de le signaler à deux reprises, Matth., i, 25, et ii, 1, dans des propositions incidentes.

[776] Matth., i, 18-25.

[777] Matth., ii, 1-23.

[778] Voir Fillion, Évangile selon saint Luc, p. 81-82 ; , Chronologische Synopse der vier Evangelien, 1843, p. 150-159.

[779] Nous prions le lecteur de vouloir bien se reporter encore au tableau de la p. […]. Voir aussi notre Synopsis evangelica, p. 3-8.

[780] Matth., i, 22-23 ; ii, 4-6, 15, 17-18, 23.

[781] Les exégètes rationalistes, qui éliminent — nous le dirons plus loin (voir l’Appendice IX, p. […]) — d’une main presque brutale ces scènes délicieuses, sous prétexte qu’elles ne sont que des légendes ou des symboles, sont néanmoins contraints d’admirer eux-mêmes la beauté grave et sans recherche des récits.

[782] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 368.

[783] On ne comprend pas comment , dans , Encyclopedia biblica, t. III, p. 334, a pu affirmer que les données de saint Matthieu sur l’enfance de Jésus sont « vagues et incertaines ». A. Loisy n’a pas craint de réitérer cette assertion injuste (LoisyLoisy, Les évangiles synoptiques, t. II, p. 331).

[784] Voir ce qui sera dit plus loin de la ressemblance physique du Sauveur. Dans son bel ouvrage intitulé Bethléem, ou le mystère de la Sainte Enfance, 1860, p. 238-244, le Père Frederick William Faber fait a ce sujet toute une série de charmantes considérations.

[785] Naguère, , théologien anglican de valeur, développait cette pensée en des termes non moins vrais qu’éloquents : « Les récits sont purs comme l’air qui Hotte au-dessus des collines éternelles ; en même temps, ils sont pleins d’une suavité idyllique… La mère isolée, aimable, heureuse et pourtant chargée de soucis ; le saint et gracieux Enfant qui apporte aux hommes une telle richesse insondable de vérité et de paix ; la vulgarité du lieu de sa naissance et la grandeur de sa mission ; le monde, inattentif et affairé, inconscient de la nouvelle vie… qui est venue pour le transformer et le bénir ; les bergers qui veillent sous les étoiles silencieuses ; le chœur des anges dont le cantique rompt le silence de la terre… ; le misérable Hérode sans pitié, dont la cruauté grandit à mesure qu’il approche de la mort, contrastant avec le doux Enfant qui vient avec la paix et la bonne volonté pour les hommes ; les Mages qui viennent du lointain Orient, à la recherche de la lumière et de l’espérance ; à travers tout cela, par l’intermédiaire des anges et des songes, des faits et des paroles, la présence du Dieu éternel, qui aime les hommes, quoique déchus, et qui inaugure dans l’humanité une œuvre de salut et de renouvellement : toutes ces choses réunies produisent une peinture de beauté terrestre sans rivale, … qu’illumine et qu’exalte le céleste amour ». Studies in the Life of Christ, 13e éd., 1904, p. 31-32.

[786] Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 382.

[787] « Tout respire ici une sublimité divine, laquelle, néanmoins, se manifeste dans une simplicité humaine ». , Das Paulinische Evangelium, p. 295-296. Nous reviendrons plus loin, à un autre point de vue sur le style des deux premiers chapitres de l’évangile de saint Luc.

[788] Seuls, de très rares néo-critiques supposent que saint Matthieu et saint Luc, spécialement ce dernier, ont tout inventé.

[789] Voir l’Appendice IX, 1o, p. […].

[790] Matth., i, 1-17 ; Luc., iii, 23-38.

[791] Luc., i, 1-4.

[792] Il suffira d’en nommer quelques-uns. Parmi les catholiques, , Einleitung in das Neue Testament, 1901, p. 186-187 ; , Einleitung in die Heiligen Schriften Alten und Neuen Testaments, 1876, p. 426 ; , Kommentar über das Evangelium des heiligen Lukas, 1883, p. 10-11. Parmi les protestants, , Was Christ born at Bethlehem ?, 2e éd., p. 73-92 ; dans Hastings, Dictionary of the Bible, t. II, p. 643-644 ; , Introduction au Nouveau Testament, t. II, p. 475-476, et Commentaire sur l’évangile de saint Luc, 2e éd., t. I, p. 166-167 ; Zahn, Einleitung in das Neue Testament, 2e éd., t. II, p. 406. Parmi les rationalistes, , Das Kindheitsevangelium nach Lucas und Matthäus unter Herbeiziehung der außerkanonischen Paralleltexte, p. 323-324.

[793] Luc., i, 19 et 51. « Des passages Luc., ii, 19 et 51, il suit que les récits demandent à être considérés comme des communications de Marie ». (von Harnack, Neue Untersuchungen zur Apostelgeschichte…, p. 109.) A. Harnack n’est toutefois pas de l’avis des récits.

[794] Cf. Act., i, 14.

[795] <a>28</a>. Luc., i, 1-4.

[796] Voir l’Appendice IX, 2o, p. […].