Les lignes suivantes contiennent un résumé assez exact de l’histoire de cette divine Enfance. : « Elle s’est développée de préférence dans trois directions. Elle décrit les signes préliminaires et la naissance. Elle expose les hommages rendus au nouveau-né. Elle raconte la merveilleuse délivrance de l’Enfant-Dieu[797] ». Saint Matthieu et saint Luc se sont en quelque sorte partagé entre eux ces précieuses communications ; mais le récit de la délivrance est propre au premier évangile.
L’histoire évangélique s’ouvre à Jérusalem, capitale de la théocratie juive, à l’intérieur du temple, c’est-à-dire dans le palais même du Dieu d’Israël, et pendant l’une des cérémonies les plus solennelles du culte sacré. Nul théâtre au monde ne pouvait mieux convenir à cette glorieuse ouverture, qui unit d’une manière si intime le grand drame de l’ancienne Alliance au drame beaucoup plus grand encore de l’Alliance nouvelle.
C’était l’heure du sacrifice que l’on nommait « perpétuel » parce qu’il était offert tous les jours, par deux fois, au nom du peuple entier : le matin, à la troisième heure ; le soir, à la neuvième[798]. Il n’est pas possible de dire avec certitude si l’épisode raconté par saint Luc eut lieu le matin ou le soir, rien ne l’indiquant dans sa narration ; peut-être le matin de préférence, le sacrifice perpétuel revêtant alors un caractère plus grandiose[799]. Dès l’aurore, dont un prêtre, monté sur le pinacle le plus élevé de l’édifice sacré, annonçait officiellement l’apparition, une vive animation régnait dans la cour supérieure du temple, pour faire les préparatifs de ce rite. Les prêtres qui étaient de service pour la journée, cinquante environ[800], se réunissaient dans la salle nommée Gazzith, et là, de manière à éviter toute compétition et tout choix arbitraire, le sort décidait quelle serait la fonction de chacun d’eux. Le Talmud nous fournit d’intéressants détails sur cette distribution des rôles. Le maître des cérémonies, après que ses collègues s’étaient rangés en cercle autour de lui, fixait un chiffre ; par exemple, douze, vingt-cinq, trente-deux. Il enlevait ensuite au hasard la coiffure d’un des prêtres, désignant ainsi celui par lequel allait commencer son petit calcul, et il comptait, en suivant le cercle, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au chiffre fixé d’avance. Le prêtre auquel correspondait ce chiffre était par là-même marqué pour la cérémonie en question[801].
Le sacrifice du matin et celui du soir se composaient de deux parties distinctes. L’une, plus matérielle, consistait à immoler la victime, un jeune agneau, et à déposer un à un ses divers membres sur l’autel des holocaustes, dont le brasier avait été soigneusement dégagé de ses cendres et pourvu de nouveau combustible[802]. L’autre partie, plus mystique, se nommait l’encensement, et avait lieu dans l’intérieur du Saint[803], sur l’autel d’or qui ne servait qu’à ce rite symbolique, le plus honorable de tous ceux qui étaient accomplis par les simples prêtres, et par là-même le plus envié. Aussi, pour satisfaire un plus grand nombre de pieux désirs, avait-il été réglé que cette fonction ne serait exercée qu’une seule fois par le même prêtre, durant toute sa vie. Il n’y avait d’exception que pour le cas, évidemment très rare[804], où tous les ministres sacrés présents ce jour-là, auraient eu déjà l’honneur de brûler l’encens sur l’autel des parfums.
L’officiant auquel était échu ce rôle était accompagné de deux assistants, qu’il avait lui-même choisis. L’un d’eux portait un récipient d’or, rempli du précieux encens dont Dieu lui-même avait autrefois indiqué à Moïse la composition[805] ; l’autre était pareillement muni d’un vase d’or, dans lequel il avait placé de la braise ardente, prise sur l’autel des holocaustes. Au moment où ils quittaient la cour des prêtres pour pénétrer dans le sanctuaire proprement dit, ils frappaient un instrument sonore, appelé magréphah. À ce signal, tous les prêtres et tous les lévites de service accouraient et se rangeaient aux places qui leur étaient assignées ; les fidèles, que le sacrifice du matin et du soir attirait toujours en grand nombre, se prosternaient en silence dans les parvis réservés aux Israélites et aux femmes. C’était un moment de profonde et religieuse attente. Cependant, l’un des deux assistants enlevait les cendres et les charbons éteints, qui étaient restés sur le plateau d’or de l’autel depuis le dernier encensement ; puis il adorait la divine présence et sortait à reculons. L’autre déposait sur ce même plateau la braise dont il était muni, et à son tour il adorait et sortait. Le prêtre officiant, demeuré seul dans le Saint, attendait, tout ému, qu’un autre signal l’avertît lui-même du moment précis où il devrait répandre sur le petit brasier de l’autel d’or une quantité d’encens déterminée d’avance[806]. C’est à cet instant solennel que saint Jean fait allusion dans son Apocalypse[807] : « Il vint un ange ; et il se tint tout près de l’autel, un encensoir d’or à la main ; on lui donna beaucoup de parfums, pour qu’il fît une offrande des prières de tous les Saints sur l’autel d’or qui est devant le trône ; et la fumée des parfums, formée des prières des Saints, monta de la main de l’ange vers Dieu ». Cette belle cérémonie de l’encensement figurait donc les adorations et les prières d’Israël montant vers son Dieu[808].
Cependant le signal attendu était donné par le maître des cérémonies. L’officiant versait alors avec soin sur la braise de l’autel l’encens que l’un de ses assistants avait placé entre ses mains ; ensuite, il adorait profondément, quittait l’intérieur du sanctuaire, et allait se placer à l’entrée de l’escalier qui conduisait du vestibule au parvis des prêtres. Tous ceux de ses collègues qui étaient de service ce jour-là se groupaient autour de lui. C’est alors qu’un autre ministre sacré, que le sort avait pareillement désigné, plaçait un à un sur l’autel des holocaustes les membres sanglants de l’agneau immolé. Les trompettes sacerdotales retentissaient bruyamment et joyeusement ; les lévites entonnaient le psaume du jour, accompagnés par les instruments de musique. Tels étaient les principaux rites du sacrifice perpétuel, destiné à établir extérieurement des relations incessantes entre la nation théocratique et le Seigneur son Dieu.
Avec l’évangéliste saint Luc, passons à des détails encore plus concrets. Le prêtre qui remplissait ce jour-là dans le sanctuaire un rôle si auguste se nommait Zacharie. Il appartenait à l’« éphémérie »[809] dite d’Abia en souvenir de son premier chef : c’était la huitième des vingt-quatre classes sacerdotales que David avait autrefois instituées pour régulariser le service du culte et en mieux répartir les fonctions multiples[810]. Il avait été réglé que chacune de ces classes passerait tour à tour une semaine dans l’enceinte du temple, d’un jour de sabbat au sabbat suivant ; ce qui n’était pas onéreux, puisque cela ne faisait guère qu’un service de quinze jours par an. Mais, à l’époque des grandes fêtes religieuses, les besoins du culte divin réclamaient la présence de la presque totalité des prêtres.
Zacharie avait épousé, il y avait déjà de longues années, Élisabeth, qui appartenait comme lui à la race sacerdotale, puisqu’elle était « d’entre les filles d’Aaron[811] ». Être la fille et la femme d’un prêtre était regardé chez les Juifs comme un double honneur ; aussi n’est-ce pas sans intention que l’évangéliste signale ce détail. Le futur précurseur aura donc l’avantage de se rattacher par son père et par sa mère à la famille d’Aaron, qui était alors la plus noble d’Israël après celle de David, de laquelle devait naître le Messie. Élisabeth était en outre, mais nous ne savons pas à quel degré, la parente de la sainte Vierge[812].
Elle et son mari possédaient une noblesse de beaucoup supérieure à celle du sang et du rang : la noblesse d’une sincère et solide vertu. « Ils étaient tous deux justes devant Dieu », qui lit au plus profond des cœurs et des consciences, et « ils marchaient irréprochables dans tous les commandements et les préceptes du Seigneur[813] ». Il eût été difficile à saint Luc de trouver une formule plus heureuse, plus théocratique, pour dire que les deux saints époux appartenaient à la catégorie des âmes d’élite dont la vie pieuse, pure, détachée, charitable, attirait les faveurs du ciel sur toute la nation.
Cependant, quoique le regard du Très-Haut s’abaissât sur eux avec complaisance, leur union n’avait pas reçu cette bénédiction spéciale que les poètes hébreux ont décrite en termes si expressifs :
(Le Seigneur) donne une demeure à la stérile dans la maison ;
(Il en fait) une mère joyeuse au milieu de ses enfants…[814]
C’est un héritage du Seigneur que les enfants,
une récompense que les fruits d’un sein fécond.
Comme la flèche dans la main d’un guerrier,
ainsi sont les enfants de la jeunesse.
Heureux l’homme qui en a rempli son carquois…[815]
Cette douce joie manquait au foyer de Zacharie et d’Élisabeth, qui en avait été douloureusement assombri. En effet, dans tout l’Orient biblique, et tout particulièrement chez les Juifs[816], la stérilité était regardée comme une humiliation, parfois même comme une marque de la défaveur du ciel. Déçus dans le passé, le vénérable prêtre et sa femme ne pouvaient plus compter sur l’avenir, attendu qu’« ils étaient tous deux avancés en âge » et qu’un miracle était nécessaire pour leur donner un fils. Mais ce miracle, voici que Dieu va l’accomplir, en des conditions qui ne manifesteront pas moins sa bonté que sa puissance, et de manière à bénir toute la nation théocratique, puis le monde entier, en même temps qu’une famille privilégiée d’Israël.
Nous avons laissé Zacharie seul dans l’intérieur du Saint. Vêtu d’une tunique blanche de lin, qui le recouvrait tout entier, et dont une ceinture aux couleurs bigarrées rassemblait les plis autour de la taille, la tête couverte selon l’usage, mais les pieds nus par respect pour la sainteté du lieu, il était encore debout, non loin du voile épais et richement brodé qui séparait le Saint du Saint des saints, en face de l’autel d’or sur lequel il venait de verser le précieux encens[817]. À sa droite (à gauche de l’autel, dans la direction du nord), était la table des pains de proposition ; à sa gauche, (à droite de l’autel, dans la direction du sud), le chandelier d’or à sept branches[818]. Il allait se prosterner et quitter le sanctuaire, lorsqu’un spectacle merveilleux l’arrêta. « Un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout à la droite de l’autel des parfums », par conséquent, entre cet autel et le chandelier d’or. Il ne fut pas difficile à Zacharie de comprendre qu’il était en présence d’un esprit céleste, car aucun mortel ne pouvait être alors dans le sanctuaire, et, depuis l’époque d’Abraham, les anges avaient joué un rôle si fréquent et si important dans l’histoire israélite, que leur intervention, bien que toujours extraordinaire, n’avait rien qui dépassât la raison d’un Juif pieux, moins encore celle d’un saint prêtre. Néanmoins, en face de cette apparition surnaturelle si soudaine, Zacharie fut saisi d’un grand trouble, que d’autres, avant lui et après lui, ont ressenti en des conditions semblables[819].
L’ange le rassura d’un mot : « Ne crains point, Zacharie » ; puis il lui délivra le divin message, qui consistait en une magnifique promesse, développée en triple gradation : Dieu va te donner un fils ; ce fils sera doué de qualités éminentes ; il deviendra le précurseur du Messie. « Ne crains point, Zacharie, car ta prière a été exaucée, et ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, auquel tu donneras le nom de Jean. Il sera pour toi un sujet de joie et d’allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance, car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira pas de vin, ni de liqueur enivrante ; et il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère. Il convertira un grand nombre des enfants d’Israël au Seigneur, leur Dieu, et il marchera devant lui dans l’esprit et la vertu d’Élie, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les incrédules à la prudence des justes, de manière à préparer au Seigneur un peuple parfait ».
Suivons pas à pas ce langage si précis, si digne de Dieu et de son plan messianique. « Ta prière a été exaucée ». Cette prière à laquelle l’ange fait allusion, Zacharie l’avait fait monter vers le Seigneur, avec la fumée et le parfum de l’encens. Il semblerait, à première vue, et tel est le sentiment de commentateurs assez nombreux, qu’elle avait eu pour objet principal la naissance d’un fils, qu’il avait pendant si longtemps appelée de tous ses vœux. Mais ne semblera-t-il pas contredire bientôt lui-même cette interprétation, en opposant à la promesse angélique l’impossibilité naturelle où était une telle demande d’être réalisée ? C’est donc vraisemblablement une grâce d’un ordre à la fois plus général et plus relevé, qu’il avait implorée de toute son âme, au nom de tout son peuple, dont il était alors le représentant devant l’autel d’or ; la grâce que le prophète Isaïe a si admirablement exprimée en des termes non moins ardents que poétiques :
Cieux, répandez d’en haut votre rosée,
et que les nuées fassent pleuvoir le Juste !
Que la terre s’ouvre et fasse germer le salut,
et que la justice se lève en même temps ! [820]
Les premiers mots de l’ange signifient donc : Le Messie fera bientôt son apparition. Les suivants, « Ta femme t’enfantera un fils », établissent une relation étroite entre cet heureux avènement et l’enfant dont la naissance est promise à Zacharie, de sorte que ses deux désirs seront accomplis en même temps.
Des choses admirables sont annoncées au sujet de cet enfant de bénédiction. Ses parents devront lui donner le nom significatif de Jean, « Jéhovah est propice[821] », dont il réalisera pleinement le sens, car de glorieuses espérances sont rattachées à sa personne, à sa vie toute sainte, puis à sa mission spéciale. Il sera une cause de vive allégresse, non seulement pour ses parents, mais pour des âmes nombreuses. Comme autrefois Samson et Samuel[822], pareillement bénis dès leur naissance, il devra se préparer à son rôle par une vie pénitente. Selon l’expression technique qui avait cours chez les anciens Hébreux, il sera donc, au moins partiellement, un nazir, et, à ce titre, il s’abstiendra de toute liqueur fermentée[823]. Ce ne sera là, du reste, qu’un trait particulier de ses rudes mortifications, dont les évangélistes traceront plus tard une description vigoureuse[824].
Mais il aura, dans l’Esprit Saint lui-même, un sanctificateur autrement puissant que le jeûne et la pénitence. Ce divin Esprit prendra possession de lui, dès avant sa naissance[825], pour le préparer à devenir le digne précurseur du Messie. Ce rôle futur de Jean est désigné aussi clairement que possible par la suite des paroles de l’ange, empruntées en grande partie à deux oracles du prophète Malachie[826] : « Voici que j’envoie mon messager, et il préparera le chemin devant moi, et soudain viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, l’Ange de l’alliance que vous désirez[827]… Voici que je vous envoie Élie le prophète, avant que vienne le jour de Jéhovah, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers les enfants et le cœur des enfants vers leurs pères[828] ». C’est en vertu de la seconde de ces prédictions que les contemporains du Sauveur, ainsi qu’on le voit par de nombreux passages des évangiles[829] et du Talmud, s’attendaient à voir le prophète Élie sortir de sa mystérieuse retraite, pour se faire le héraut et le précurseur du Messie. Interrogé sur ce point par plusieurs de ses apôtres intimes, Jésus établira un jour, entre son premier et son second avènement, une distinction qui mettra les choses parfaitement au point[830].
Muni de l’esprit et de la force d’Élie, Jean réussira à reconstruire l’unité morale qui avait en partie disparu entre les temps anciens et les temps nouveaux, entre les patriarches et leurs fils, dont beaucoup avaient tristement dégénéré[831]. De la sorte, il préparera au Messie un peuple parfait, digne de lui et de ses merveilleuses bénédictions.
On conçoit quelles furent, en entendant ces paroles, qui ouvraient pour tout Israël, et en particulier pour le fils promis à Zacharie, des horizons si brillants, la surprise et la joie du vénérable prêtre auquel elles s’adressaient. Quel bonheur inespéré, très prochain, ne lui annonçaient-elles pas ? Mais, se demanda-t-il, par une de ces réflexions soudaines qui viennent parfois troubler les meilleures espérances, pouvait-il réellement compter sur la naissance d’un fils ? Les lois mêmes de la nature ne s’y opposaient-elles pas ? Envahi par le doute, il allégua donc au messager céleste son âge avancé et celui d’Élisabeth, et le pria de lui donner un signe qui garantirait la vérité de la promesse. Sa demande reçut une satisfaction immédiate. L’ange lui répondit : « Je suis Gabriel, qui me tiens debout devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et pour t’annoncer cette bonne nouvelle[832] ». Telles étaient, pour ainsi dire, ses lettres de créance. À lui seul, son nom disait beaucoup ; il était même un signe suffisant. Zacharie savait, en effet, par les annales israélites, que Gabriel était l’un des esprits célestes de l’ordre le plus relevé[833], et que, plusieurs siècles auparavant, il avait été choisi par Dieu pour annoncer au prophète Daniel la date de l’avènement du rédempteur[834]. Quelle suite admirable dans les plans divins ! C’est ce même ange qui viendra encore proposer à Marie de devenir la mère du Messie[835] ; aussi a-t-on appelé à bon droit Gabriel l’ange de l’Incarnation.
Le messager divin accorda ensuite à Zacharie le signe demandé ; mais c’était en même temps une punition : « Voici que tu seras muet, et que tu ne pourras plus parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps ». D’autres personnages de l’Ancien Testament, tels qu’Abraham, Gédéon, Ezéchias[836], avaient pu demander un signe en des circonstances analogues, sans encourir de châtiment. Pourquoi donc Zacharie est-il traité d’une manière si sévère ? C’est que l’ange, en montrant qu’il avait lu jusqu’au fond de l’âme du prêtre, puisqu’il connaissait l’objet de sa prière intime, s’était par là-même accrédité comme un envoyé de Dieu. Il avait donc mérité d’être cru sur parole[837], et c’est le doute de Zacharie, non sa demande, qui fut ainsi puni.
Il était instamment recommandé au ministre chargé du rite de l’encensement, de ne pas s’attarder dans le sanctuaire. Or, comme un temps plus considérable que de coutume s’était écoulé depuis le signal donné par le maître des cérémonies, les regards de tous les assistants étaient dirigés, avec un étonnement mêlé d’inquiétude, vers l’entrée du Saint, voilée par le riche rideau qui le séparait du vestibule. Enfin on vit Zacharie sortir, et s’approcher de l’escalier qui conduisait à la cour des prêtres. C’est à cet endroit qu’il aurait dû, de concert avec ses collègues groupés autour de lui, donner la bénédiction au peuple, en étendant les bras et en prononçant la belle formule en usage depuis l’époque d’Aaron[838]. Il fit un effort pour parler ; mais aucun son distinct ne put sortir de sa bouche, et l’on comprit, à son mutisme, à ses gestes réitérés[839] et à l’émotion qui se manifestait sur son visage, qu’il venait d’être témoin d’un phénomène extraordinaire. On conjectura même, très exactement, qu’il avait eu une vision miraculeuse, tant on était habitué, par la lecture de l’histoire nationale et sacrée, aux interventions divines, spécialement dans l’intérieur du temple.
Lorsqu’elle eut achevé sa semaine de service, la classe d’Abia fut remplacée par une autre catégorie de prêtres, et Zacharie regagna sa résidence[840], située dans les montagnes de Juda, à quelque distance de Jérusalem. L’accomplissement de la première partie de la divine promesse ne se fit pas longtemps attendre, et Élisabeth comprit qu’elle ne tarderait pas à devenir mère. On devine aisément son bonheur ; mais sa joie demeura tout d’abord silencieuse. Pendant cinq mois — jusqu’à ce que sa grossesse devînt manifeste, et aussi, d’après la suite du récit évangélique, jusqu’à la visite de Marie —, elle se tint cachée dans l’intérieur de sa maison, en disant : « Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi, aux jours où il a jeté un regard sur moi, afin de me délivrer de mon opprobre parmi les hommes ». Cette vie de pieuse retraite s’explique, d’un côté, comme le faisaient déjà remarquer Origène et saint Ambroise, par un sentiment naturel de pudeur chez une femme qui devient mère à un âge avancé[841] ; d’un autre côté, par le désir de mieux témoigner à Dieu, dans le recueillement et la prière, son ardente gratitude. Désormais, non seulement l’« opprobre » d’Élisabeth va prendre fin, mais elle obtiendra dans l’histoire de la rédemption une place d’honneur qui ne lui sera jamais enlevée.
Épisode très suave, tout céleste, qui sert de base au majestueux édifice de la foi chrétienne. Si la naissance de Jean-Baptiste peut être comparée, en un sens, à celles d’Isaac et de plusieurs autres personnages de l’histoire israélite, celle de notre Seigneur Jésus-Christ n’a de parallèle — et quel parallèle imparfait ! — que dans la création d’Adam. Jésus n’est-il pas d’ailleurs, suivant le magnifique enseignement de saint Paul[842], un second Adam, infiniment supérieur au premier ? Aussi, de même que le premier homme est immédiatement sorti des mains du Créateur, qui lui communiqua directement la vie, de même le Messie-Fils de Dieu fera son entrée dans ce monde d’une manière toute merveilleuse. Il fallait, d’après le plan divin, qu’il appartînt à la race de ceux qu’il venait sauver ; mais une convenance suprême exigeait que le lien étroit qu’il devait contracter avec les hommes ne fût pas formé d’après les lois ordinaires de la nature. La Sagesse incréée résoudra ce problème au moyen d’un procédé digne d’elle. Une femme enfantera le Christ sans cesser d’être vierge. De la sorte, le chef de l’humanité nouvelle sera réellement uni par la chair et le sang à ceux qu’il venait régénérer, et cependant, de ce côté aussi, il conservera relativement à eux sa supériorité, grâce à un privilège unique dans l’histoire.
Tel est le thème général du magnifique récit que nous allons aborder sous la direction de saint Luc. « Il y a deux manières de raconter les grandes choses. La première consiste à s’élever autant que possible à leur hauteur, à prendre un genre imposant et sublime. La seconde, qui est souvent la meilleure lorsqu’il s’agit des divins mystères, se contente d’un exposé très simple des événements, auxquels elle laisse le soin de se faire valoir par eux-mêmes. L’évangéliste a adopté ici cette dernière méthode. Rien de plus simple, mais aussi rien de plus frais, de plus virginal, que son récit de l’incarnation du Verbe[843] ».
Les soixante-dix « semaines » que l’ange Gabriel avait autrefois prédites à Daniel[844] sont maintenant écoulées. Après avoir préludé, durant la dernière période de l’Ancien Testament, et naguère à Jérusalem, sur le seuil du Nouveau, à sa grande mission d’aujourd’hui, voici qu’il devient, d’une manière complète et immédiate, le messager de la rédemption. De même que les rois de la terre envoient solennellement leurs plus fidèles ministres proposer, de leur part, à quelque glorieuse princesse une union qui mettra le comble à leurs vœux, de même, suivant une comparaison que plusieurs Pères emploient très respectueusement, le Seigneur a choisi son archange pour porter à une jeune Israélite, objet de ses divines complaisances, des propositions toutes célestes, et pour contracter avec elle, en son nom, un engagement incomparable[845].
Six mois se sont écoulés depuis la conception du futur précurseur. De la Judée, nous sommes transportés tout à coup par le récit sacré dans la Galilée, cette province si méprisée des rabbins ; de Jérusalem, dans une bourgade insignifiante, dont le nom n’est prononcé ni dans les écrits de l’Ancien Testament, ni dans ceux de l’historien Josèphe, qui énumère pourtant un si grand nombre de localités galiléennes ; de l’intérieur du temple, dans l’humble et pauvre chambre qui va servir de théâtre au plus grand mystère de l’histoire du monde, et où l’élue de Dieu était peut-être alors plongée dans une fervente prière.
La bourgade s’appelait Nazareth[846], et la jeune fille avait nom Marie[847]. Ni saint Luc, ni saint Matthieu ne s’attardent à nous donner, sur la vie antérieure de cette vierge bénie, les informations authentiques que notre piété filiale aurait accueillies si volontiers. Ils se bornent à mentionner l’un et l’autre[848] qu’au moment où elle reçut la visite de l’ange, elle était fiancée à l’un de ses compatriotes, nommé Joseph, qui n’était alors, par suite des vicissitudes des temps, qu’un humble artisan, mais qui appartenait — nous verrons bientôt à quel degré très proche — à la race royale de David, dont elle était elle-même pareillement issue[849].
« L’ange entra », dit le texte sacré, et il salua aussitôt Marie avec un profond respect, en employant l’antique formule orientale, « Paix à toi » qui est toujours en usage chez les Juifs et les Arabes[850]. Puis, en quelques mots d’une force singulière, il indiqua à quel point l’auguste vierge avait été déjà favorisée de Dieu : « (Tu es) pleine de grâce[851], le Seigneur est avec toi, et tu es bénie entre les femmes[852] ». Mais le ciel tenait en réserve pour elle un privilège qui explique et dépasse étonnamment tous ceux du passé.
Le langage si élogieux de l’ange produisit un grand trouble[853] dans l’âme de Marie, qui en fut surprise, contristée. L’humble jeune fille se demandait, toute perplexe, quels pouvaient bien être le but et la portée d’une telle salutation. L’esprit céleste se hâta de la rassurer, en lui décrivant, dans un langage solennel, digne du sujet, le rôle sublime qu’elle était appelée à jouer dans l’œuvre de la rédemption. L’appelant cette fois par son nom, avec un mélange de familiarité et de sympathie, il lui dit : « Ne crains pas, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu. Voici que tu concevras dans ton sein, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, il sera grand, il sera appelé le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin ».
Ainsi que nous l’écrivions ailleurs[854], « pour une Juive familiarisée comme l’était Marie avec les oracles de l’Ancien Testament, ces paroles étaient aussi claires que le jour, car elles contenaient une description populaire du Messie, un résumé des prophéties messianiques les plus célèbres. L’enfant que l’ange promet à Marie devait posséder tous les titres, remplir tous les ministères attribués par Dieu et par la voix publique au libérateur impatiemment attendu. Ce portrait était d’une ressemblance trop frappante pour n’être pas aussitôt reconnu, et la sainte Vierge n’eut certainement pas mieux compris, si Gabriel s’était borné à lui dire : « Dieu vous a destiné à devenir la mère de son Christ ».
Les premières paroles font une allusion manifeste à l’un des plus beaux oracles d’Isaïe : « Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel[855] ». Les suivantes, « il sera appelé le fils du Très-Haut », recevront bientôt de la bouche de l’ange leur interprétation authentique[856]. Quant au rétablissement du trône de David par le Messie, à l’extension universelle et à la durée perpétuelle de sa royauté reconstituée sur de nouvelles bases, c’est, à partir de la prédiction de Nathan[857], un thème sur lequel les anciens prophètes, les Targums et le Talmud, les livres apocryphes de l’Ancien Testament, les évangélistes eux-mêmes, ne se lassent pas de revenir[858]. Déjà le patriarche Jacob avait annoncé le règne glorieux du futur rédempteur[859].
Au milieu de ces splendides promesses, l’ange a glissé un ordre du ciel, au sujet du nom que Marie devra donner à son fils : « Tu l’appelleras Jésus ». Ce nom, « qui est au-dessus de tout nom[860] », que les apôtres ont été si heureux de révéler au monde et qui revient à tout instant dans leurs écrits[861], ce nom que les martyrs prononçaient avec amour en allant au supplice, qui remplit de vaillance et de consolation les âmes chrétiennes et qui met en fuite les démons épouvantés, était digne, par sa signification, de Celui qui devait l’illustrer à jamais. L’esprit céleste qui viendra bientôt rassurer Joseph en déterminera exactement le sens : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés[862] ». À lui seul, ce nom désignait donc en abrégé la grâce de salut dont le Messie était le porteur pour l’humanité tout entière[863]. Ce n’était cependant pas un nom nouveau, car plusieurs personnages de l’antiquité israélite (les uns célèbres, comme Josué et l’auteur de l’Ecclésiastique[864] ; les autres, demeurés inconnus[865] l’avaient déjà porté. Mais seul, le vrai Jésus, le « vrai Sauveur », devait en réaliser pleinement la signification.
Devenir la mère du Messie ! Toute autre jeune fille d’Israël aurait certainement accepté cet insigne honneur sans la moindre hésitation, avec une joie indicible. Aussi le cœur de Marie dut-il tressaillir d’allégresse, lorsqu’elle comprit la proposition divine. Et pourtant, cette Vierge très prudente, au lieu de donner aussitôt son consentement, crut devoir demander une explication à l’ange Gabriel sur un point délicat : « Comment cela se fera-t-il ? » Et pour justifier sa question, elle ajouta : « Car je ne connais pas d’homme ». En effet, le langage angélique, tout en étant très clair dans l’ensemble et tout en faisant allusion à la prophétie de la Vierge-mère[866], n’avait pas précisé le mode merveilleux du privilège offert à Marie. Celle-ci n’était donc pas certaine que la naissance de l’enfant serait absolument surnaturelle. Or, elle avait une raison très légitime, très grave, d’interroger sur ce point le messager céleste, et cette raison est précisément contenue dans les mots « Je ne connais pas d’homme ». Dès là que Marie nous a été présentée, aux premières lignes du récit, comme la fiancée de Joseph, ces mots ne peuvent avoir raisonnablement qu’un sens : ils supposent jusqu’à l’évidence que, sous l’inspiration du ciel et de concert avec Joseph, Marie avait consacré à Dieu sa virginité par un engagement irrévocable, autrement sa question serait inintelligible. « Pourquoi demander avec étonnement comment elle deviendra mère, si elle entrait dans le mariage comme les autres, pour avoir des enfants[867] ? » Telle a toujours été, depuis l’époque des Pères, l’interprétation catholique de cette parole, qui contient le touchant aveu d’une âme idéalement pure[868].
L’ange Gabriel s’empressa de fournir l’éclaircissement que Marie avait une si excellente raison de demander, il le fit, à la manière des Hébreux dans les circonstances solennelles, en un langage rythmé, cadencé, d’une grande force et d’une délicate beauté[869].
L’Esprit-Saint surviendra en toi,
et la Vertu du Très-Haut te couvrira de son ombre ;
c’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de toi
sera appelé Fils de Dieu.
Cela signifiait clairement : C’est d’une manière toute surnaturelle que naîtra cet enfant. L’Esprit Saint lui-même devait, en effet, opérer ce grand prodige, auquel la chair n’aurait aucune part. Ce n’est donc pas d’une source malsaine et viciée, mais d’une source absolument pure, que viendra le germe de vie qui permettra à Marie de devenir mère, tout en conservant sa virginité. Les deux premières propositions sont parallèles l’une à l’autre et se complètent mutuellement. La seconde fait allusion à l’énergie créatrice déployée par l’Esprit de Dieu au temps de la création[870], et davantage encore à la nuée mystérieuse qui, durant la longue pérégrination d’Israël à travers le désert de Pharan, symbolisait et manifestait la présence divine, et se reposait sur l’arche d’alliance comme sur un trône[871]. L’ange ne pouvait pas indiquer à Marie en termes plus précis, plus discrets, le mode de sa maternité, qui excluait absolument toute coopération humaine. Mais ce n’est pas en vain qu’il a représenté la naissance du Messie comme un déploiement de la force du Très-Haut, car le mystère de l’Incarnation, l’union du Verbe avec notre nature, était la manifestation d’une énergie incomparable, absolument divine.
La troisième proposition, « C’est pourquoi le fruit saint… », tire la conclusion évidente des deux précédentes. Conçu par l’opération du Saint-Esprit, le fils de Marie sera nécessairement lui-même un être tout à fait saint[872] ; de plus, il sera Dieu, lui aussi, et reconnu comme tel, puisque cet Esprit générateur est Dieu. Nous aurons à le dire plus tard, on donnait parfois au Messie le nom de « Fils de Dieu » dans un sens large ; mais, d’après le contexte, il est évident qu’ici ce titre doit être interprété dans le sens le plus strict, le plus absolu. Il y a une gradation manifeste et continuelle dans le message de l’ange. Du reste, nous entendrons Dieu le Père attribuer lui-même ce titre à notre Seigneur Jésus-Christ, aux heures solennelles de son baptême[873] et de sa transfiguration[874]. À deux reprises[875] saint Pierre, divinement éclairé, reconnaîtra aussi Jésus comme le vrai Fils de Dieu. Dès son origine, l’Église a employé ce nom, et en a fixé à jamais la signification, pour exprimer brièvement et énergiquement sa foi à la nature divine de son Seigneur et fondateur[876].
Puisque c’est en de telles conditions que Marie doit devenir mère, qu’elle se tranquillise donc. Elle peut accepter sans hésiter la proposition du ciel. Son vœu ne sera pas enfreint, et, comme le chante l’Église, elle réunira sur son front les deux couronnes les plus augustes : celle de la dignité maternelle et celle de la pureté virginale ; gaudia matris habens cum virginitatis honore.
N’ayant pas douté un seul instant de la parole de l’ange, elle ne lui a demandé aucun signe, aucune garantie de sa mission. Spontanément, il va lui offrir une preuve irrécusable de sa véracité. Elle consistera dans l’annonce circonstanciée d’une autre naissance merveilleuse, quoique d’un ordre très différent, qui précédera celle du Messie : « Voici qu’Élisabeth, ta parente[877], a conçu elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et ce mois est le sixième de celle qui est appelée stérile ; car il n’y a rien d’impossible à Dieu ». Le Seigneur est tout puissant ! L’ange ne pouvait pas mieux achever son message que par ce principe incontestable, auquel il rattache, comme à leur cause souveraine, les deux nativités miraculeuses.
La mission de Gabriel est à son terme, il se tait maintenant, et il attend, dans l’attitude du plus profond respect, la réponse de Marie. La proposition que Dieu avait daigné faire à la vierge de Nazareth par son messager n’était point, de sa part, un ordre qui s’imposât d’une manière absolue. Même pour un rôle si relevé, le Très-Haut ne voulait pas forcer la volonté de sa créature. C’est pourquoi l’ange attend. Quel moment solennel ! Depuis sa création, le monde n’en avait pas connu de semblable. « Ô bienheureuse Marie, s’écrie pieusement et éloquemment saint Augustin[878], l’univers entier, captif (du démon), attend votre consentement. Vierge ne tardez pas ; hâtez-vous de répondre au messager (du ciel). »
Rassurée désormais, Marie donne son plein assentiment, en des termes aussi simples que sublimes : « Voici la servante[879] du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole ». Langage de la foi, de l’obéissance qui se prête à tous les sacrifices, de l’adhésion la plus complète. Le rôle essentiel de l’esclave ne consiste-t-il pas à accomplir en tout la volonté de son maître ? et ici le maître n’est-il pas Dieu en personne ? Marie s’offre donc tout entière et de toute son âme, pour coopérer à l’œuvre grandiose du Créateur. Il semble probable qu’elle prévoyait dès lors de douloureuses souffrances, spécialement les soupçons qu’elle allait encourir, et tout d’abord de la part de son fiancé, sans pouvoir se défendre autrement que par des protestations auxquelles il serait difficile d’ajouter foi. Mais son acceptation fut illimitée ; elle abandonna tout à la Providence, en disant son généreux Fiat.
« L’ange la quitta ». C’est par cette sobre remarque que s’achève le récit d’une scène délicieuse, capitale pour le salut de l’humanité ; récit « d’une chaste beauté[880] », dont on a vanté à bon droit les qualités de tout genre[881]. Il n’est guère douteux — et tel est, à la suite des Pères, le sentiment général des théologiens catholiques[882] — que l’adorable mystère de l’Incarnation s’accomplit aussitôt après le départ de Gabriel. Verbum caro factum est et habitavit in nobis[883]. Mystère d’amour sans borne et d’ineffable anéantissement, de profonde sagesse et de puissance infinie, qui confond l’orgueil des Juifs et la sensualité des païens, mais qui fait l’admiration des esprits bienheureux et qui crie bien haut à chacun de nous : Sic nos amantem quis non redamaret ? Quant à la beauté, à la grandeur du caractère de Marie, elles sont au-dessus de tout éloge. La mère du Christ n’est-elle pas vraiment, autant du moins que cela était compatible avec une nature créée, à la hauteur de sa dignité incomparable ? Comme on l’a dit, « quel type idéal de pureté, d’humilité, de candeur, de foi naïve et forte ! » Sur le tronc vieilli du judaïsme, elle apparaît comme la fleur sur l’arbre, pour annoncer la saison de la maturité ; et le fruit tout divin qui sera produit par cette fleur. Mais nous aurons à revenir plus loin — avec quelle joie ! — sur cette âme toute céleste.
Ce nouveau récit, parfaitement esquissé par saint Luc en quelques traits de plume, forme, comme on l’a souvent remarqué, un trait d’union exquis entre les deux annonciations et les deux nativités miraculeuses. Les femmes privilégiées qui vont bientôt devenir mères en vertu d’une intervention divine toute spéciale, nous sont présentées dans une entrevue intime, dans une touchante scène de famille.
Ce n’est point parce qu’elle doutait de la véracité de l’ange, ni pour satisfaire une vaine curiosité, moins encore pour faire connaître elle-même à sa parente la faveur insigne qu’elle avait reçue de Dieu, que Marie entreprit un pénible et lointain voyage[884]. Dans la dernière parole de Gabriel, « Voici qu’Élisabeth ta parente a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse… », l’humble et fidèle servante du Seigneur avait vu sinon un ordre formel, du moins une suggestion, une invitation, dont il lui était impossible de ne pas tenir compte. « S’étant donc levée[885] en ces jours-là[886], elle s’en alla en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda ». Aucun doute ne saurait exister sur cette région, vers laquelle la mère de Dieu se dirigea avec un saint empressement. Elle ne diffère pas du massif des monts de Juda, que nous avons décrit ailleurs[887]. Toutefois, l’évangéliste n’a pas jugé utile de nous fournir une indication précise sur la localité qui servait alors de résidence habituelle à Zacharie et à Élisabeth[888]. Aussi en sommes-nous réduits aux conjectures sur ce point. Naturellement, on a pensé tout d’abord à celles des villes de ce district qui avaient été autrefois assignées aux prêtres et aux lévites comme lieux d’habitation[889] : en particulier à Hébron, la principale d’entre elles, située au sud et à 32 km de Jérusalem ; comme aussi à Ioutta, petite bourgade qui était encore plus au sud, et dont le nom s’est conservé jusqu’à nos jours.[890] Une tradition qui remonte au-delà des croisades favorise le village, actuel d’Aïn-Karim, l’ancien Carem, vrai nid de verdure au fond d’un vallon creusé dans l’aride massif, à environ 6 km à l’ouest de Jérusalem à vol d’oiseau[891].
Le voyage entrepris par Marie avec un zèle si généreux ne dura pas moins de trois à quatre jours[892]. Elle le fit à pied, ou bien, assise sur une ânesse, la monture populaire de la Palestine aux temps anciens comme aujourd’hui ; seule peut-être, car, chez les Juifs d’alors, les femmes jouissaient d’une liberté beaucoup plus grande que chez les autres peuples de l’Orient, ou en compagnie d’une servante, ou jointe à un groupe de Galiléens qui allaient à Jérusalem. Vêtue du costume traditionnel et pittoresque de sa contrée — robe bleue et manteau rouge, ou robe rouge et manteau bleu, avec un grand voile blanc qui enveloppe tout le corps —, elle traversa la plaine d’Esdrelon, gravit les montagnes de Samarie et une partie considérable de la Judée, avant d’atteindre la maison de Zacharie.
Après avoir franchi le seuil, « elle salua Élisabeth », dit le texte sacré. La grâce n’attendait que ce signal, pour opérer un double miracle, qui nous montre déjà la sainte Vierge sous un titre cher aux catholiques de tous les temps, celui de médiatrice des bénédictions divines. Aussitôt qu’Élisabeth eut entendu la voix de Marie, son enfant tressaillit dans son sein, et elle fut elle-même remplie du Saint-Esprit, qui lui révéla soudain la faveur incomparable dont la vierge de Nazareth avait été l’objet. Sons le coup d’une violente émotion, qui vibre encore dans son langage rythmé, entrecoupé, où elle passe rapidement d’une idée à une autre, « elle s’écria d’une voix forte[893] : »
Tu es bénie entre les femmes,
et le fruit de ton sein est béni.
Et d’où me vient que la mère de mon Seigneur vienne à moi ?
Car voici, dès que la voix de ta salutation a retenti à mon oreille, l’enfant a tressailli de joie dans mon sein.
Et bienheureuse celle qui a cru que s’accompliraient
les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur.
Ce sont bien là les paroles d’une mère à une autre mère, de la mère du précurseur à la mère du Messie. Divinement éclairée, Élisabeth connaît ce qui s’est passé entre l’ange, Marie et Dieu. C’est pourquoi elle s’humilie devant celle dont le Verbe a daigné faire son tabernacle vivant, de même que Jean-Baptiste s’humiliera plus tard devant le Christ[894]. C’est pourquoi encore elle félicite Marie d’avoir été bénie entre toutes les femmes, d’être devenue la mère de son Seigneur, c’est-à-dire du rédempteur. Élisabeth sait aussi que le tressaillement de l’enfant qu’elle porte dans son sein n’est pas un de ces mouvements naturels qui se produisent parfois au sixième mois de la grossesse, mais un mouvement surnaturel et conscient, résultat de la joie que le futur précurseur, doué tout à coup de la raison[895], éprouvait à se trouver en présence du Verbe incarné. Il se soulevait en quelque sorte afin de saluer son Maître, préludant ainsi au beau rôle qu’il devait si fidèlement accomplir. En échange, il reçut alors, d’après l’opinion commune des théologiens, une grâce extrêmement précieuse, celle d’être dès lors purifié de la tache originelle.
Aux louanges d’Élisabeth, Marie, remplie à son tour de l’Esprit de Dieu, qui la transforma en une lyre harmonieuse, répondit par la louange du Seigneur, sous la forme du très suave Magnificat, cantique sublime dans sa simplicité. C’était le trop-plein de son cœur qui se déversait ainsi doucement, à la première occasion qui lui en était fournie[896]. C’est un poème lyrique d’une beauté majestueuse et sereine tout ensemble. Il nous transporte dans l’atmosphère de paix, de lumière, de joie calme, de céleste piété où vivait l’âme de Marie depuis qu’elle était devenue la mère du Verbe. Il contraste, par sa sérénité, avec les paroles ardentes d’Élisabeth. C’est une sorte de méditation que fait ici Marie, donnant un libre cours aux sentiments et aux impressions qui s’étaient accumulés dans son âme. D’autres femmes d’Israël avaient chanté parfois, en de beaux cantiques, des épisodes merveilleux de l’histoire théocratique. À la suite de Marie, sœur de Moïse, de Débora, d’Anne mère de Samuel, de Judith[897], la Vierge très sainte rend hommage à son Dieu sous cette même forme. Son hymne, où l’on retrouve tous les éléments caractéristiques de la poésie hébraïque et qui lui a valu, de la part de saint Augustin[898], le surnom de tympanistria nostra, dénote une nature supérieure, une belle intelligence, une profonde émotion religieuse, et une appréciation très juste des événements de l’histoire juive auxquels elle fait allusion.
Mon âme glorifie le Seigneur,
et mon esprit a tressailli d’allégresse en Dieu mon Sauveur,
parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante ;
car voici que désormais toutes les générations
me diront bienheureuse ;
Parce que celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses,
et son nom est saint,
et sa miséricorde se répand d’âge en âge sur ceux qui le craignent.
Il a déployé la force de son bras ;
il a dispersé ceux qui s’enorgueillissaient
dans les pensées de leur cœur.
Il a renversé les puissants de leur tronc,
et il a élevé les humbles.
Il a rempli de biens les affamés,
et il a renvoyé les riches les mains vides.
Il a relevé Israël, son serviteur,
se souvenant de sa miséricorde,
selon ce qu’il avait dit à nos pères,
à Abraham, et à sa race, pour toujours.
La note dominante de ce pieux et doux épanchement est celle qui retentissait alors avec tant de force dans le cœur de Marie : la pensée de la grâce dont le Seigneur s’était montré si prodigue à l’égard de la Vierge-mère, à l’égard des petits et des humbles en général, à l’égard d’Israël, son peuple de prédilection. Cette pensée est développée successivement dans quatre strophes, dont la première exprime les sentiments de Marie, au sujet de l’immense bienfait qu’elle venait de recevoir du ciel. En réfléchissant à l’infinie bonté avec laquelle le Très-Haut avait daigné abaisser ses regards sur elle, malgré son humble condition[899], pour lui conférer le plus grand honneur qu’une simple créature fût capable de recevoir, son âme et son esprit — c’est-à-dire les puissances les plus intimes de son être — s’abîmaient dans la reconnaissance et dans le désir de glorifier son bienfaiteur autant qu’elle le pourrait. Car elle s’en rendait parfaitement compte sous l’inspiration prophétique, celle qui avait été à ce point favorisée de Dieu devait être à jamais proclamée bienheureuse. Cette prédiction de l’humble Vierge s’est réalisée à la lettre. La louange de la mère du Messie, qu’Élisabeth venait d’inaugurer si éloquemment, et qui retentira encore pendant la vie publique de Jésus[900], n’a pas cessé de se faire entendre dans le monde catholique depuis la fondation de l’Église, comme le montrent les écrits des saints Pères et d’un si grand nombre d’auteurs de tous les siècles chrétiens, les fêtes instituées en son honneur, les lieux de pèlerinage où l’on se rend en foule pour la mieux vénérer, enfin les dévotions suscitées par une filiale tendresse[901].
La seconde strophe met en relief la valeur infinie des grâces accordées à Marie par le Seigneur. Elles méritaient vraiment le nom de « grandes choses », et elles manifestaient admirablement ses trois attributs les plus beaux : sa puissance, sa sainteté, sa miséricorde. Et puis, ce n’est pas seulement Marie qui bénéficiait des bienfaits célestes ; Dieu ne demande qu’à les répandre aussi de siècle en siècle, « sur ceux qui le craignent », c’est-à-dire sur tous ses fidèles serviteurs.
Dans la troisième strophe, la mère du Christ généralise davantage encore sa pensée, et montre par des détails concrets, empruntés à la conduite habituelle de la Providence à travers les siècles, l’énergie et la bonté divines à l’œuvre pour protéger les humbles et les opprimés.
Enfin la quatrième strophe, revenant au thème principal du cantique, expose la part spéciale que le peuple juif devait avoir aux grâces de salut apportées par le Messie. Le Dieu tout-puissant, le Dieu infiniment bon qu’a chanté Marie est aussi un Dieu fidèle à ses promesses. Ce qu’il a autrefois annoncé aux grands patriarches Abraham, Isaac et Jacob, puis aux prophètes venus après eux, il ne l’a pas oublié un seul instant, et voici qu’il va l’accomplir, car l’éon par excellence[902], l’époque du Messie, vient enfin de s’ouvrir. C’est un cri de vive confiance jeté à la fin du Magnificat.
Ce n’est pas un des moindres charmes de cet hymne que de faire entendre, presque à chaque ligne, l’écho des chants inspirés de l’Ancien Testament. Il fait tout particulièrement des emprunts au cantique d’Anne[903]. Mais ces réminiscences n’ont rien de surprenant. Dès leur enfance, les Israélites apprenaient par cœur un certain nombre de passages bibliques. La lecture publique des saints Livres aux offices de la synagogue les familiarisait davantage encore avec eux. Il était donc naturel qu’au moment où la reconnaissance de Marie éclata en suaves transports, les textes inspirés se présentassent en foule à son esprit, car son âme et sa pensée en étaient tout imprégnées. Du reste, sur ses lèvres, ces réminiscences prennent une tournure très personnelle et originale. Dans ce cantique, a-t-on dit fort justement, si les paroles proviennent en partie de l’Ancien Testament, la musique est déjà celle de la nouvelle Alliance.
La si touchante scène de la Visitation se termine par une petite note chronologique : « Marie demeura environ trois mois avec Élisabeth ; puis elle s’en retourna dans sa maison ». En mentionnant ainsi le départ de Marie, avant de raconter la naissance du précurseur, l’évangéliste semble indiquer assez clairement que la sainte Vierge avait déjà repris depuis quelque temps le chemin de Nazareth, lorsque cet événement eut lieu. En outre, saint Luc se serait difficilement abstenu de nommer la mère du Messie parmi les personnes qui vinrent féliciter Élisabeth après sa délivrance, si elle avait encore été présente alors[904]. Quoi qu’il en soit, bienheureuse maison que celle où Marie et le Verbe incarné dans son sein demeurèrent durant trois mois, répandant sur elle toute sorte de bénédictions !