Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Chapitre II : Les deux nativités.

I. Naissance et circoncision du précurseur.

Cependant, « le temps où Élisabeth devait enfanter s’accomplit[905], et elle mit au monde un fils ». L’heureuse mère se vit bientôt entourée d’un cercle intime, formé de ses amies et de ses proches, qui accoururent pour la féliciter, et aussi pour louer le Seigneur avec elle, car, dans cette naissance inespérée, il était impossible de ne pas reconnaître l’intervention divine.

Mais, conformément à la loi mosaïque, on célébra peu de temps après, dans la maison de Zacharie, une fête beaucoup plus grande encore, en l’honneur de la circoncision du nouveau-né. Par ce rite, qui avait lieu le huitième jour après la naissance,[906] tout enfant mâle d’Israël était incorporé à l’alliance théocratique et devenait officiellement un membre du peuple de Dieu. Aussi la circoncision était-elle regardée dans les familles juives comme un saint événement. Elle avait une signification encore plus sacrée pour le fils de Zacharie et d’Élisabeth, destiné à préparer les voies au Messie. Ce n’était pas une fonction réservée aux prêtres : tout Israélite était autorisé à l’accomplir, et souvent c’était le père lui-même de l’enfant qui s’en chargeait. Néanmoins, comme elle consistait en une opération assez délicate, on ne confiait d’ordinaire le rôle de Mohel[907] qu’à des hommes expérimentés. À la cérémonie religieuse, se joignaient des réjouissances de famille auxquelles étaient invités les parents et les amis les plus intimes[908].

D’après une ancienne coutume, qui remontait jusqu’à l’époque d’Abraham[909], c’est le jour même de la circoncision que le nouveau-né recevait un nom[910], qui était habituellement choisi par le père. Dans la circonstance présente, les assistants, croyant sans doute faire une agréable surprise à Zacharie[911], prirent l’initiative de donner eux-mêmes son nom au fils de sa vieillesse. Mais Élisabeth, à qui son mari avait fait connaître par écrit les détails de sa vision, fit entendre une protestation énergique, « Pas du tout, s’écria-t-elle ; il sera appelé Jean ». « Mais, reprirent les amis trop empressés, il n’y a personne dans la parenté qui porte ce nom. » Leur objection suppose que, chez les Juifs d’alors, comme du reste chez la plupart des peuples, certains noms passaient du père au fils, ou du grand-père au petit-fils, et se stabilisaient dans les familles, y maintenant le souvenir des ancêtres[912]. Rebutés du côté de la mère, ils eurent recours à Zacharie pour lui faire trancher la question. Ils lui demandèrent donc son avis, par des signes réitérés[913]. La réponse ne se fit pas attendre. S’étant fait donner la planchette de bois, enduite de cire, sur laquelle, à la façon des anciens, il écrivait ses pensées au moyen d’un style ou poinçon d’acier[914] depuis qu’il était devenu muet, il y traça ces deux mots : Iohhanan chemô, « Jean (est) son nom ». Pour lui comme pour Élisabeth, la question n’était pas à discuter ; le nom de l’enfant existait déjà, choisi par une autorité supérieure. En lisant l’un après l’autre cette réponse énergique, les assistants « furent tous dans l’étonnement ». Ignorant encore ce qui s’était passé dans le sanctuaire, ils ne comprenaient pas que le père et la mère fussent ainsi d’accord pour déroger à la coutume, en choisissant pour leur fils un nom étranger. L’étonnement fut à son comble lorsque, tout à coup, Zacharie recouvra par un miracle l’usage de la parole, qu’un miracle lui avait enlevé. « Au même instant, raconte saint Luc, sa bouche s’ouvrit et sa langue se délia. » Devenu muet à cause de son manque de foi, il cesse de l’être aussitôt qu’il a fait un acte d’obéissance, en imposant à son fils le nom prescrit par l’ange. Et, consacrant immédiatement à Dieu les prémices de la faculté qui lui était ainsi rendue après un silence de neuf ou dix mois, « il parlait en le bénissant ». Grâce à saint Luc, l’évangéliste des cantiques sacrés, nous pouvons entendre, après de longs siècles, la principale des paroles de bénédiction — elle commence précisément par le mot Benedictus — qui sortit alors des lèvres et du cœur du saint prêtre. Dans ce pieux épanchement, l’écrivain sacré voit à bon droit le résultat de l’inspiration divine, car, dit-il, c’est « rempli de l’Esprit Saint » que le père de Jean prononça son hymne prophétique[915], dont voici la traduction littérale :

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël,
de ce qu’il a visité et racheté son peuple,
et nous a suscité un puissant Sauveur[916]
dans la maison de David son serviteur ;
ainsi qu’il a dit par la bouche
de ses saints prophètes des temps anciens[917],
qu’il nous délivrerait de nos ennemis
et de la main de tous ceux qui nous haïssent,
pour exercer sa miséricorde envers nos pères
et se souvenir de son alliance sainte[918],
selon le serment qu’il a juré à Abraham notre père,
de nous accorder cette grâce
qu’étant délivrés de la main de nos ennemis,
nous le servions sans crainte,
marchant devant lui dans la sainteté et la justice,
tous les jours de notre vie.

Et toi, petit enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut
car tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses voies,
afin de donner à son peuple la science du salut
pour la rémission de leurs péchés,
par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu,
grâce auxquelles le Soleil levant nous a visités d’en haut,
pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres
et à l’ombre de la mort
pour diriger nos pas dans la voie de la paix.

C’est bien là une véritable prophétie. Elle se partage, d’elle-même en deux parties distinctes, dont la première concerne le Messie et les biens de tout genre que son avènement procurera au peuple israélite, tandis que, dans la seconde, Zacharie expose, en faisant allusion aux paroles de l’ange Gabriel[919], le rôle tout auguste que son fils aura l’honneur de remplir envers le grand libérateur. C’est aussi un véritable poème selon les règles de la versification hébraïque, mais d’une structure particulière et d’un style un peu lourd. Chaque partie ne se compose que d’une seule phrase, dont les propositions se rattachent les unes aux autres, comme les anneaux d’une chaîne. Improvisé en un sens, comme le cantique de Marie, le Benedictus était pareillement l’explosion soudaine de sentiments qui avaient agité depuis quelque temps l’âme de Zacharie. Il abonde aussi en réminiscences de l’Ancien Testament[920] ; ce qui n’a pas lieu de nous étonner, l’auteur étant un prêtre. Le Magnificat était un monologue de Marie. Tout en s’adressant d’abord directement au Dieu d’Israël, le père de Jean parle aussi pour le cercle de parents et d’amis qui l’entouraient alors. Aux dernières lignes, son apostrophe à son fils est particulièrement émouvante. Ce n’est pas sans raison qu’il lui recommande de donner au peuple juif « la science du salut », car la vraie notion de la délivrance apportée par le Messie avait été tristement faussée et défigurée. Le précurseur devra donc lutter contre les vaines illusions de ses coreligionnaires, et leur rappeler que le salut messianique ne consistera point dans l’indépendance politique reconquise sur Rome, mais dans la victoire remportée sur leurs ennemis spirituels, dans la rémission de leurs péchés, dans une sincère réconciliation avec Dieu et dans une parfaite sainteté de vie. L’image d’un astre brillant, qui déjà s’est levé pour illuminer notre pauvre terre plongée dans les ténèbres, est empruntée aux anciennes prophéties[921]. On la retrouve ailleurs dans l’évangile[922]. Le cantique s’achève suavement, par l’idée de la paix que le Messie procurera au monde si troublé.

Comme le Magnificat, le psaume de Zacharie contient tout un abrégé de l’évangile. Comme Marie, le père de Jean résume les pensées les plus saillantes de l’Ancien Testament touchant le Christ. Il n’est pas un mot de ces cantiques qui ne se soit réalisé ; aussi l’Église les a-t-elle introduits, avec le Gloria in excelsis des anges et le Nunc dimittis de Siméon, dans sa liturgie quotidienne. En vérité, ils ne sont pas moins chrétiens qu’israélites.

Les merveilles visiblement divines qui furent associées à la naissance et à la circoncision de Jean-Baptiste produisirent une impression très vive, non seulement sur ceux qui en furent les témoins immédiats, mais dans toute la contrée, au fur et à mesure qu’elles y étaient connues. Elles formaient le thème de conversations réitérées. « Que pensez-vous que sera cet enfant ? » se demandait-on avec admiration. Et l’on avait raison de fonder sur lui de grandes espérances, de le croire appelé à une haute destinée, car il était manifeste, ajoute l’évangéliste, que « la main du Seigneur — c’est-à-dire sa protection toute-puissante — était sur lui ».

À cette réflexion saint Luc en joint une autre, non moins importante, sur le développement physique et moral du fils de Zacharie et d’Élisabeth, et sur la manière dont il se prépara à remplir sa mission de précurseur : « Il croissait[923] et se fortifiait en esprit[924], et il demeurait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël ». Ce dernier trait nous transporte à l’adolescence et à la jeunesse de Jean. De bonne heure il quitta sa famille et se retira dans la solitude, pour mener, loin des hommes, dans la société de Dieu seul, une vie de silence, de mortification et de prière. Quelle qu’ait été la résidence de Zacharie dans le massif montagneux du sud de la Palestine, il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour rencontrer des lieux sauvages et inhabités, car tout le district de l’est est occupé par le fameux désert de Juda[925], où nous trouverons précisément Jean-Baptiste au début de son ministère.

II. Le mariage de Marie et de Joseph.

Autre récit de choses merveilleuses, exposé, cette fois par saint Matthieu[926], avec la plus grande simplicité.

Lorsqu’elle avait quitté Nazareth après l’annonciation, pour aller visiter sa cousine, Marie — saint Luc, nous l’a déjà dit[927], et l’auteur du premier évangile le répète ici à son tour —, n’était encore que fiancée[928] à Joseph. Les fiançailles avaient été contractées selon les rites accoutumés. Réunis chez les parents de Marie, et entourés d’invités choisis parmi les amis et les proches des deux familles, qui devaient servir de témoins, les futurs époux avaient échangé leurs promesses. « Voici que tu m’es fiancée », avait dit Joseph à Marie, en glissant dans sa main une pièce de monnaie en guise d’arrhes[929]. La jeune fille avait dit à son tour : « Voici que tu m’es fiancé ». Souvent aussi l’engagement avait lieu par écrit. D’ordinaire, on fixait une somme de dédit, qui demeurait acquise à la fiancée, au cas où le fiancé refuserait plus tard de tenir sa promesse. Une autre somme, désignée en hébreu sous le nom de mohar, « prix d’achat », avait été stipulée d’avance entre le jeune homme et son futur beau-père, selon l’usage oriental qui existe aujourd’hui encore chez les Arabes, pour l’acquisition de la fiancée et pour compenser la perte des services qu’elle rendait à sa famille. Mais le mohar n’était dû qu’au moment du mariage, et celui-ci n’avait lieu habituellement que plusieurs mois, parfois même une année entière, après les fiançailles.

Il importe d’ajouter, pour rendre plus intelligible la suite de la narration, que, d’après la législation juive, les fiançailles établissaient entre les deux conjoints un lien légal beaucoup plus étroit que chez nous. L’engagement ainsi contracté était à peine moins strict et moins obligatoire que celui du mariage ; aussi, pour le rompre, fallait-il d’ordinaire un jugement officiel, analogue à celui qui prononçait le divorce. On donnait aux fiancés, par anticipation, les noms de mari et de femme, comme le fait saint Matthieu dans le récit que nous étudions[930]. Leur situation juridique différait si peu de celle des personnes mariées, qu’une fiancée qui s’était laissé séduire était condamnée par la loi mosaïque aussi sévèrement qu’une épouse infidèle[931].

Trois mois s’étaient écoulés depuis l’incarnation du Verbe, et les signes extérieurs de la prochaine maternité de Marie ne tardèrent pas à se manifester. En annonçant ce fait à ses lecteurs, l’évangéliste, comme s’il ne pouvait tolérer qu’il se forme un seul instant dans leur esprit un soupçon défavorable à la Vierge très chaste, s’empresse de rappeler qu’elle avait « conçu du Saint-Esprit », conformément au message de l’ange Gabriel. Mais Joseph ignorait encore ce mystère ; aussi, lorsqu’il se rendit compte de l’état de sa fiancée, se trouva-t-il dans la situation la plus perplexe et la plus douloureuse. Il était excellemment un « homme juste », comme le fait remarquer l’écrivain sacré ; c’est-à-dire un rigoureux observateur de la loi divine, qui était constamment sa règle de conduite[932]. Or, un juste pouvait-il épouser une jeune femme qui, selon les apparences, devait être gravement coupable ? De plus, avait-il le droit d’introduire dans la famille de David, dont il était le représentant principal, un enfant illégitime ? L’évangéliste nous fait jeter un regard discret et compatissant sur les angoisses intimes de Joseph, sur le terrible conflit qui se livra dans l’âme de cet homme honnête et délicat, avant qu’il eût réussi à prendre un parti définitif. Ce fut un va-et-vient de réflexions amères, de projets sur la conduite à tenir[933]. Mieux que personne il connaissait Marie, ses vertus, la pureté de son âme et de sa vie, et cependant les faits parlaient ouvertement contre elle. Si elle avait été victime de quelque outrage, pourquoi ne l’avait-elle pas averti ?

En effet, le silence de la sainte Vierge à l’égard de son fiancé, en une circonstance aussi grave, paraît difficilement explicable au premier regard. D’un mot il lui eût été aisé, ce semble, d’épargner à son fiancé, de s’épargner à elle-même de dures souffrances. Mais son secret était celui de Dieu même, et elle ne crut pas devoir le révéler sans y être autorisée. Sa foi lui disait, au fond de l’âme, que l’Esprit divin, qui avait naguère fait connaître miraculeusement à la mère de Jean-Baptiste le mystère de l’incarnation, avertirait également Joseph en temps voulu. En outre, sa pudeur virginale hésitait à parler d’un fait qu’il lui était impossible de démontrer[934].

Cependant, après avoir bien pesé le pour et le contre, sans se plaindre, sans éclater en violents reproches, Joseph s’était arrêté à une décision qui fait honneur à son esprit de justice en même temps qu’à sa dignité. Il y avait pour lui deux manières de briser avec sa fiancée : l’une pleine de rigueur, l’autre plus douce. Il pouvait la citer devant les tribunaux, pour obtenir la rupture légale de leur union et une pièce officielle qui la proclamerait ; mais pour cela, il aurait fallu divulguer la faute apparente de celle qu’il avait tant aimée et estimée, et la couvrir de honte devant toute leur petite cité[935]. Il pouvait aussi la répudier sans aucune procédure, rompre secrètement avec elle ; de la sorte, il ferait tout ce qui dépendait de lui pour éviter de la diffamer, et il abandonnerait le reste à Dieu[936].

Combien de temps dura cette déchirante perplexité[937] ? On ne saurait le dire. Mais voici que la Providence va se charger de dénouer le nœud tragique qu’elle avait elle-même formé. Un ange — peut-être Gabriel, suivant une hypothèse qui ne manque pas de justesse — apparut en songe au fiancé de Marie et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton épouse ; car ce qui est né d’elle vient du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus ; car il sauvera son peuple de leurs péchés ». Ces quelques mots contenaient tout ce qui était nécessaire pour le rassurer. En ajoutant le titre « fils de David » à la mention familière et amicale de son nom, l’esprit céleste indiquait déjà à Joseph que son message intéressait non seulement sa propre personne, mais aussi les destinées de son illustre famille. Marie n’avait pas cessé d’être une vierge très chaste. Son fiancé devait donc écarter de sa pensée toute crainte, toute inquiétude au sujet de leur engagement, et contracter au plus tôt avec elle le mariage qu’ils s’étaient mutuellement promis. La suite du langage de l’ange a une ressemblance frappante avec celui qui avait été employé pour annoncer à Marie sa divine maternité : c’est l’Esprit-Saint lui-même qui a formé dans son sein virginal l’enfant qui naîtra d’elle, et qui, en sa qualité de Messie, délivrera les Juifs, désignés depuis longtemps comme son peuple spécial[938], de tous leurs péchés. En les réconciliant par là-même avec Dieu, il vérifiera pleinement la signification de son beau nom de Jésus, c’est-à-dire de Sauveur. Voilà bien de nouveau l’idée messianique dans toute sa pureté. Maints passages des anciens oracles avaient insisté sur ce fait, que l’une des principales fonctions du Christ consisterait à effacer les péchés d’Israël, et que, sous son règne, la justice et la sainteté resplendiraient d’un merveilleux éclat[939].

Aux paroles réconfortantes de l’ange, saint Matthieu associe l’une de ses réflexions favorites, par lesquelles, faisant pour ainsi dire la philosophie de l’histoire de Jésus, il montre les relations étroites qui existaient entre elle et les prophéties de l’Ancien Testament. « Tout cela est arrivé, écrit-il, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : Voici, la Vierge concevra, et elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel ; ce qui signifie, Dieu avec nous ».

Tout cela est arrivé afin que s’accomplît…, ou bien, Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète… : cette double formule, que nous avons eu déjà l’occasion de signaler, revient si souvent sous la plume de saint Matthieu, qu’il convient d’en donner ici une explication rapide. Rappelons-nous d’abord le but spécial que cet évangéliste avait en vue. La pensée fondamentale sur laquelle tout s’appuie, à laquelle tout est ramené dans son récit, c’est que Jésus a réalisé trait pour trait l’idéal messianique des prophètes. C’est là sa tendance bien marquée, parfaitement visible à travers toutes ses pages. Aussi, souvent et d’une façon très particulière, mentionne-t-il les écrits de l’Ancien Testament, pour montrer qu’en Notre-Seigneur s’est accompli tel ou tel oracle qui se rapportait au Messie, et il introduit précisément ces oracles par l’une des formules que nous venons de citer[940]. À la base des mots Hoc totum factum est ut adimpleretur…, tunc adimpletum est…, se trouve ce raisonnement implicite : la prophétie étant la parole de Dieu même, et exprimant sa volonté formelle, il est de toute nécessité qu’elle s’accomplisse, et que sa réalisation corresponde exactement aux termes employés par le Voyant, divinement inspiré. L’accomplissement n’est donc pas dû à un hasard aveugle, à une rencontre fortuite, mais à une disposition providentielle des événements. Dieu a proposé lui-même l’oracle ; il organise ensuite de telle façon la série des faits, que leur coïncidence avec la prophétie soit parfaite[941]. Telle était la croyance universelle des Juifs aux temps évangéliques. Les apôtres et les évangélistes la partageaient, et plusieurs traits de sa vie prouvent que Jésus ne pensait pas autrement[942].

Déjà l’ange Gabriel avait fait allusion à l’oracle d’Isaïe[943], que saint Matthieu cite d’après la traduction des Septante[944]. On a beaucoup discuté, surtout à notre époque, sur la signification précise de cet oracle, et en particulier sur celle du mot ‘almah, qui, dans le texte hébreu, correspond au latin virgo. D’après les néo-critiques et divers autres commentateurs, il ne désignerait point ici par lui-même une vierge dans le sens strict. Sans doute, la langue hébraïque possédait une expression plus caractéristique, bethoulah, pour marquer l’idée de virginité chez une jeune fille ; mais il n’en est pas moins vrai que, dans le passage d’Isaïe que nous étudions, le substantif ‘almah a précisément ce sens. Cent cinquante ans au moins avant notre ère, les traducteurs juifs auxquels on donne le nom de Septante l’ont rendu par le mot grec παρθένος, qui équivaut à bethoulah ; d’où il suit qu’ils interprétaient déjà cet oracle de la même manière que saint Matthieu. De plus, comme l’a noté saint Jérôme[945], dans tous les passages de la Bible où ce mot est employé, il est toujours appliqué à de jeunes femmes dont il est à présumer qu’elles sont demeurées vierges. Isaïe lui-même, dans un autre endroit de sa prophétie[946], signale deux états où la femme ne peut avoir d’enfants : sa jeunesse virginale, qu’il désigne par le mot ‘aloumim, très rapproché de ‘almah, et le veuvage. Il est bon de remarquer aussi que, dans l’oracle cité par saint Matthieu, le prophète n’annonce pas qu’une jeune fille actuellement vierge se mariera plus tard et aura un fils ; ce qui n’aurait rien d’extraordinaire, et ne constituerait point, pour le roi Achaz auquel s’adressait alors Isaïe, le grand signe que Dieu voulait donner à ce prince incrédule. La traduction littérale serait : « Voici l’‘almah concevant et enfantant un fils » ; ce qui signifie qu’elle le concevra et l’enfantera tout en demeurant vierge. L’article aussi a son importance dans ce texte. Le prophète montre en quelque sorte du doigt, dans un avenir dont il n’indique pas le terme, la Vierge par excellence qui réalisera sa prédiction, et il ne fait pas la plus légère allusion à un homme qui serait le père de l’enfant. Tout cela est significatif, et ne permet pas de donner un sens typique à l’oracle. Il ne peut s’appliquer qu’à Marie et à son fils, le divin « Emmanuel », qui, s’il n’a pas porté directement ce nom, en a réalisé toute la signification, puisqu’il est à la lettre « Dieu avec nous »[947].

Qu’on veuille bien excuser ces arides détails. Il nous ont paru nécessaires pour mettre sous son vrai jour ce magnifique oracle du plus grand de tous les prophètes d’Israël, dont saint Matthieu ne pouvait pas donner une explication plus exacte.

Revenons maintenant au récit évangélique. Désormais Joseph pouvait se rassurer, et épouser sa fiancée. Elle était personnellement sans tache, et le fils qui allait naître d’elle serait la sainteté même. Modèle admirable d’obéissance et de foi parmi des circonstances extrêmement délicates et difficiles, il se soumit sans la moindre hésitation. Il s’entendit donc avec Marie, pour hâter la célébration de leurs noces très chastes. Au jour convenu, à la nuit tombante, accompagné de ses amis, il alla la chercher processionnellement dans la maison de ses parents, pour la conduire, vêtue de ses plus beaux habits, couronnée de myrte et entourée elle-même de ses meilleures amies, dans sa propre demeure, à la lumière des lampes et des torches, au son joyeux des flûtes et des tambourins. Déjà nous l’avons dit[948], c’est cette introduction solennelle de la fiancée dans le nouveau foyer dont elle devait être la reine et l’ornement, qui était la cérémonie principale et officielle du mariage chez les Israélites[949]. Toutefois Marie et Joseph étaient pauvres ; aussi tout se passa-t-il simplement et modestement. En revanche, le Dieu qui avait béni l’union d’Abraham et de Sara, d’Isaac et de Rébecca, de Jacob avec Lia et Rachel, du jeune Tobie avec une autre Sara, fut invoqué avec les sentiments de la ferveur la plus ardente par ces nouveaux époux, qui mettaient en commun tout un trésor de vertus et de mérites, et auxquels le Verbe incarné allait être prochainement confié. Combien de temps avaient duré leurs fiançailles ? Il est impossible de le déterminer.

Question plus importante, que se posaient volontiers les Pères[950], et à laquelle ils ont à peu près uniformément répondu : Pourquoi le Seigneur a-t-il choisi de préférence une jeune fiancée, une jeune femme engagée dans les liens du mariage, pour en faire la mère du Messie ? Un de nos théologiens français développait naguère leur réponse dans les termes suivants[951] : « Selon le plan divin, le Verbe fait chair devait naître d’une vierge. Mais ce grand miracle ne devait pas être exposé à la discussion des hommes. Les justes le croiraient sur la parole de Dieu et sur le témoignage d’un très discret confident ; aux incrédules il demeurerait caché. Il devait être caché même aux démons, dit une très ancienne tradition[952]… Puis il fallait que la vierge choisie de Dieu eût en ce monde, pour prendre soin d’elle et de son fils, un aide et un soutien. Durant les jours de la naissance du Messie, qui devaient être des jours d’épreuve, de pauvreté, de fuite même dans une région lointaine, il convenait que la jeune mère eût à ses côtés un protecteur. Et il convenait encore que l’enfant trouvât, près de son berceau, quelqu’un qui, au nom de son unique Père du ciel, lui tînt la place d’un père terrestre, le gardant, travaillant pour le nourrir, puis l’initiant à cette vie laborieuse qu’il devait mener durant de longues années. C’est donc sous le voile du mariage que le mystère allait s’accomplir. Dans cette union virginale et très réelle cependant, les deux époux se donneront véritablement l’un à l’autre, mais comme on se donnerait des joyaux déjà consacrés à Dieu, qu’on livrerait à des mains sûres, pour les faire garder avec un souverain respect ».

Saint Matthieu achève le récit de cette céleste union par une réflexion qui ne surprend aucune âme croyante : « Joseph, dit-il en employant le langage usité chez son peuple, ne connut point Marie, jusqu’à ce qu’elle enfantât son fils premier-né ». Mais ce n’est pas seulement jusqu’à cette époque, c’est pendant toute la durée de leur saint mariage qu’ils vécurent ensemble dans la chasteté la plus absolue. En effet, d’après l’enseignement formel de l’Église catholique, enseignement qui s’appuie sur la tradition unanime des anciens docteurs — des Origène, des Épiphane, des Jean Chrysostome, des Ambroise, des Hilaire, des Jérôme, des Augustin, des Léon et de cent autres —, Marie n’a pas cessé un seul instant d’être vierge, et rien ne répond mieux au sentiment chrétien, que ce dogme, solennellement défini par le second concile de Constantinople (553) et le second concile de Latran (1139).

La parole de la fiancée de Joseph à l’ange Gabriel, « Je ne connais pas d’homme », ne démontre-t-elle pas chez elle, ainsi qu’il a été dit plus haut, une résolution inébranlable, que Joseph avait approuvée et prise de concert avec elle ? À plus forte raison Marie, après avoir concouru avec l’Esprit-Saint à la génération du Messie-Dieu, n’aurait-elle jamais consenti à avoir d’autres enfants, engendrés comme les autres hommes. Il y aurait eu à cela une inconvenance suprême, que le chaste Joseph ne comprenait pas moins bien que sa virginale épouse. La postérité directe de David n’alla donc pas au-delà de Joseph ; elle a trouvé en Jésus son couronnement magnifique[953].

III. Jésus naît à Bethléem. Les pasteurs viennent l’adorer.

Récit non moins admirable que celui de l’annonciation. Saint Luc[954] l’expose aussi avec une étonnante simplicité, qui contraste avec le caractère grandiose des faits, et, dans un autre sens, avec les élucubrations souvent mensongères et ridicules des évangiles apocryphes.

Il s’ouvre par une donnée tout à la fois historique et chronologique, qui, dans la pensée de l’évangéliste, sert de date générale pour fixer l’époque de la naissance du Sauveur : « Il arriva qu’en ces jours-là[955], il parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. Ce fut le premier recensement qui eut lieu pendant que Cyrinus était gouverneur de Syrie ». En apparence, rien n’est plus simple que cette affirmation. Elle est cependant hérissée de difficultés, et elle a créé un problème exégétique qui, à la suite de discussions interminables, n’a pas encore reçu de solution complètement satisfaisante[956]. Bornons-nous à commenter rapidement ici les renseignements que nous fournit saint Luc. Il est manifeste que l’évangéliste, en écrivant ces lignes, s’est proposé, d’un côté, d’expliquer pourquoi Jésus est né à Bethléem, bien que sa mère et son père adoptif fussent domiciliés à Nazareth, et, d’un autre côté, de rattacher cette naissance à un événement qui intéressait le monde entier.

Le recensement en question[957] consistait, comme toutes les opérations du même genre, à inscrire sur des registres publics le nom, l’âge, la profession, la fortune, les enfants, des chefs de famille d’une contrée, le plus souvent en vue d’une taxation plus ou moins prochaine. Le décret lancé par César Auguste, le premier des empereurs romains, concernait, dans la pensée de son auteur, tous les territoires qui dépendaient à un titre quelconque — soit comme provinces romaines, soit comme royaumes soumis ou alliés — de l’immense et tout-puissant empire que désigne l’expression hyperbolique « toute la terre habitée »[958]. Il n’est signalé par aucun autre historien de l’époque ; mais la fidélité habituelle de saint Luc nous est un garant suffisant de sa véracité, sur ce point comme sur tous les autres.

En effet, ainsi que l’admettent aujourd’hui des archéologues, des juristes, des historiens remarquables par leur science et par leurs travaux[959], il est reconnu qu’Auguste fut un administrateur tout à fait méthodique, et que la compilation des rapports et des documents statistiques formait un des traits distinctifs de son caractère. Les guerres civiles qui avaient précédé son avènement au trône ayant porté le désordre dans l’administration et dans les finances romaines, il était naturel qu’il éprouvât le besoin de réorganiser toutes choses. « Des pièces importantes, dont nous possédons au moins quelques fragments, démontrent ce fait jusqu’à l’évidence. À sa mort, lisons-nous dans Suétone[960], on trouva trois protocoles écrits de sa main et joints à son testament. Le premier était relatif à ses funérailles ; le second contenait l’énumération de ses faits et gestes, et l’ordre de la graver sur des tables d’airain, qu’on placerait en avant de son mausolée ; le troisième était le breviarium imperii. De la liste des actes ( Index rerum gestarum) il existe une copie célèbre, gravée à l’entrée du temple qui fut élevé en l’honneur d’Auguste à Ancyre de Galatie. Il y est expressément parlé de trois recensements, dont l’un eut lieu l’an de Rome 746, par conséquent, peu d’années avant la naissance de Jésus-Christ. Le breviarium imperii a disparu ; nous savons néanmoins, par les résumés qu’en donnent les historiens romains Tacite et Suétone, de quelles matières il traitait. « Il indiquait, dit Tacite[961], les ressources publiques, combien de citoyens (romains) et d’alliés étaient sous les armes, l’état des flottes, des royaumes (associés), des provinces, des tribus, des impôts, des besoins ». N’est-il pas évident que, pour réunir toutes ces notions, il avait fallu faire des dénombrements dans toute l’étendue de l’empire, et même chez les peuples alliés ? D’ailleurs, les historiens postérieurs confirment dans les termes les plus positifs les données de saint Luc ; cela, jusqu’à un certain point, d’après des sources indépendantes de son évangile, puisqu’ils ajoutent de minutieux détails. « César Auguste, écrivait Suidas, ayant choisi vingt hommes d’entre les plus excellents, les envoya dans toutes les contrées des peuples soumis, et leur fit faire l’enregistrement des hommes et des biens[962] ». Saint Isidore de Séville, Cassiodore et d’autres encore, parlent dans le même sens[963].

Il est vrai qu’au temps de la naissance du Sauveur, la Palestine n’était pas encore province romaine, et qu’elle le devint seulement dix années plus tard, après la destitution d’Archélaüs. Hérode le Grand la gouvernait alors[964], en qualité de rex socius. Mais son indépendance n’était que nominale, puisqu’il n’avait reçu son royaume des mains de l’empereur qu’à la condition de demeurer soumis à Rome[965]. L’histoire contemporaine signale plusieurs faits qui constituent autant de preuves de cette sujétion. Hérode était tenu de payer régulièrement un tribut aux Romains[966]. Lorsqu’il voulut punir ses fils, transformés en rebelles, une autorisation expresse de l’empereur lui fut nécessaire[967]. Quand, avec l’approbation des généraux romains, il leva des troupes pour attaquer les brigands qui infestaient une partie de son territoire, Auguste en fut vivement irrité et lui écrivit que « si jusqu’alors il l’avait traité en ami, désormais il le traiterait, en sujet[968] ». Malgré son titre de roi associé, il dépendait tellement du bon vouloir de l’empereur, qu’il n’avait pas même le droit de tester librement ; aussi, nous l’avons vu, après sa mort, le testament par lequel il avait partagé ses États entre trois de ses fils, Archélaüs, Antipas et Philippe, ne fut-il que partiellement approuvé par Auguste[969]. Il avait le sentiment de cette dépendance, et comme, entre Rome qui le surveillait arrogamment et son peuple qui le détestait, il savait que son trône était chancelant, il redoublait les témoignages d’obséquiosité envers Auguste. C’est ainsi que, peu de temps avant sa mort, il fit prêter à ses sujets un serment d’obéissance, non seulement à sa propre personne, mais aussi à celle de l’empereur[970]. Dans ces conditions, il se serait bien gardé d’opposer la moindre résistance à un édit quelconque de son tout-puissant protecteur.

Du reste, tout en maintenant, et au besoin en faisant sentir leur autorité, les Romains avaient le bon esprit, dans l’intérêt de la paix, de s’adapter le plus possible aux mœurs et aux coutumes des nations qu’ils avaient soumises. C’est précisément ce qu’ils firent en Palestine : saint Luc va nous en fournir la preuve, à propos du recensement édicté par Auguste.

Celui des officiers impériaux qui dirigea d’une manière plus ou moins directe cette opération, ne manque pas d’une certaine célébrité dans l’histoire de Rome et de la Syrie[971]. Son nom complet était Publius Sulpicius Quirinius[972]. Né dans la petite ville de Lanuvium, située non loin et au sud de Rome, il attira l’attention par sa valeur guerrière et son habileté administrative. Consul sous Auguste, dont il fut l’un des favoris, il devint plus tard recteur du jeune G. César, neveu de l’empereur, et, probablement à deux reprises, propréteur de la province impériale de Syrie.

D’après un oracle prophétique que mentionnera bientôt saint Matthieu[973], le Messie, fils de David, devait naître à Bethléem, bourgade illustre dans l’histoire d’Israël, puisque David y était né lui-même, et qu’elle lui avait servi de résidence ainsi qu’à sa famille[974]. En lançant son décret de recensement Auguste ne se doutait guère qu’il servait d’instrument à la Providence pour la réalisation de cette prophétie[975]. Les voies du Seigneur sont merveilleuses, tout aussi bien dans leurs complications que dans leur simplicité. Il se sert de l’édit d’un empereur païen pour amener Marie et Joseph à Bethléem, et pour faire entrer son Christ dans le cadre de l’histoire du monde universel. En même temps, quel contraste ! D’un côté, le chef tout-puissant de l’empire romain ; de l’autre, le petit enfant qui va naître d’une humble femme d’Israël, dans une pauvre étable. Et pourtant, cet enfant triomphera de l’immense empire et l’assujettira un jour à ses lois !

Suivant le droit romain, c’est généralement au lieu de son domicile actuel que chacun se faisait enregistrer, lorsque paraissait un décret de recensement. Mais, pour les Juifs, conformément à d’anciennes coutumes que les Romains consentaient à respecter encore, la localité de l’enregistrement était celle d’où la famille de chaque citoyen était originaire. Cet usage se rattachait à l’ancienne organisation des Hébreux par tribus, par familles et par maisons. En vertu de l’édit impérial, à l’époque prescrite, qui n’était pas absolument la même pour tous les districts, ceux des habitants de la Palestine qui ne résidaient pas au lieu d’origine de leur famille « allaient se faire inscrire chacun dans sa ville » ; car là se trouvaient les registres publics, qui étaient soigneusement tenus chez les Juifs[976]. Joseph se mit donc en route pour « monter »[977] de Nazareth à Bethléem. Pour lui, ce déplacement était strictement obligatoire, « parce qu’il était de la maison et de la famille de David[978] », continue l’évangéliste. Joseph était même le représentant principal de cette lignée célèbre, comme nous l’apprendront les généalogies du Christ, conservées par saint Matthieu et par saint Luc.

Marie, « sa femme fiancée[979] », l’accompagna dans ce lointain et pénible voyage. Y était-elle obligée ? Divers auteurs le croient, et allèguent de cela plusieurs raisons qui n’ont rien de bien fondé. Les uns ont supposé que Marie possédait à Bethléem des propriétés foncières, qui exigeaient qu’elle vînt personnellement se faire inscrire : hypothèse contredite par la difficulté qu’elle éprouva pour se procurer un misérable abri. Les autres ont pensé que sa présence était nécessaire parce qu’elle appartenait, elle aussi, à la famille de David. Mais il est certain que, chez les Juifs, les femmes n’avaient pas besoin de se faire directement enregistrer ; leur mari le faisait pour elles et pour leurs enfants. Les mots « qui était enceinte », ajoutés au nom de Marie par le narrateur, semblent indiquer le véritable motif pour lequel Joseph ne voulut pas la laisser seule à Nazareth, alors que tout présageait que sa délivrance était proche. Du reste, il est possible qu’ils aient été guidés l’un et l’autre par une inspiration céleste. Tout au moins, comprenant que « la Providence disposait ainsi les événements, et qu’elle voulait que Jésus-Christ naquît à Bethléem pour accomplir les prophéties qui l’avaient ainsi marqué[980] », Marie s’était mise généreusement en route, s’abandonnant sans réserve à la conduite de Dieu.

Suivons respectueusement les saints époux, tandis qu’ils traversent la Palestine du nord au sud, dans la plus grande partie de sa longueur[981]. Leur voyage était à peu près le même que celui que Marie avait accompli neuf mois auparavant, lors de sa visite à Élisabeth. Seul le terme différait, et en des proportions peu considérables, quelle qu’ait été la résidence de la mère du précurseur[982]. En quittant Nazareth, les humbles voyageurs, que le ciel contemplait avec amour, et qui représentaient ce que la terre avait de plus saint et de plus noble, suivirent d’abord le chemin qui conduit directement à la plaine d’Esdrelon. La descente est difficile par instants, le sentier devenant rocheux et glissant avant d’atteindre la vaste plaine[983]. Ils traversèrent celle-ci du nord au sud, laissant à leur gauche le Thabor au dôme gracieux, et, à leur droite, la verte chaîne du Carmel. Aujourd’hui, la plaine n’est qu’à demi cultivée et presque déserte ; mais alors, les villes et les bourgades la remplissaient, et son sol produisait des récoltes aussi abondantes que variées. En s’avançant vers le sud, Joseph et Marie longèrent le pied du petit Hermon, sur les flancs duquel s’étageaient les villages de Naïm et de Sunem, célèbres, l’un dans l’histoire du Sauveur, l’autre dans celle d’Élisée[984]. Puis ils traversèrent Jezraël, l’ancienne capitale de l’impie Achab, bâtie sur une hauteur qui se rattache aux monts Gelboé, maudits par David parce que Saül et Jonathas avaient tristement péri dans leur voisinage[985]. Engannim, « la fontaine des jardins », ainsi nommée à cause de la source abondante qui arrose son territoire, et de tout temps entourée d’une fraîche couronne de palmiers, de caroubiers, d’oliviers et d’autres arbres, leur servit sans doute de lieu de repos. Près de là se dresse peu à peu le massif des montagnes de Samarie, à travers lequel la route s’avance par de nombreux circuits, montant, descendant, pour remonter plus haut encore. Après avoir atteint la ville antique de Samarie, récemment rebâtie par Hérode, elle conduit en quelques heures à Sichem, ou Naplouse, qui s’étale, dans une situation admirable, entre les monts Ebal et Garizim, à peu près à mi-chemin lorsqu’on va de Nazareth à Bethléem.

De là, encore et encore des montées, à travers un district peu intéressant sous le rapport esthétique, mais dont plusieurs bourgades, entre autres Silo, puis Béthel, puis Rama, avaient été illustres dans l’histoire d’Israël. Bientôt apparurent le mont Scopus et le mont des Oliviers. Après qu’ils eurent traversé Jérusalem, les saints voyageurs n’eurent plus à franchir qu’environ neuf kilomètres. Arrivés presque au terme de leur itinéraire, ils aperçurent dans le lointain la forteresse qu’Hérode avait bâtie naguère sur la montagne au sommet conique qui ferme l’horizon du côté du sud-est[986]. Puis ils passèrent devant le tombeau de Rachel, et ils se trouvèrent bientôt auprès de la porte de Bethléem.

Cette localité est une des plus anciennes bourgades de la Palestine. Pendant longtemps elle fut appelée Ephrata, « la Fertile »[987]. Son nom de Bethléem[988] signifie « Maison du pain » et fait également allusion à la fertilité de son territoire. Les Arabes l’ont remplacé par Beit-lahm, « Maison de la viande », sans doute à cause du bétail qui abonde dans le district. Dans une de ses lettres[989], saint Jérôme fait allusion aux deux noms hébreux, lorsqu’il dit : « Salut, Bethléem, maison du pain, où est né le pain qui est descendu du ciel ! Salut, Ephrata, région riche en récoltes et en fruits, dont la fertilité vient de Dieu ! » Saint Luc donne à Bethléem le titre de ville[990] ; mais elle n’était en réalité qu’un simple bourg[991], comme au temps où le prophète Michée disait d’elle[992] : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, (trop) petite pour être (comptée) parmi les villes de Juda », c’est-à-dire parmi les localités composées de mille familles. Dans les temps anciens, Bethléem n’a donc jamais été une ville proprement dite. Elle s’est pourtant développée depuis quelques-années, dans des proportions assez considérables, puisqu’elle compte aujourd’hui environ 10 500 habitants[993], chrétiens pour la plupart. Mais un brillant rayon de gloire l’illumina pendant dix siècles avant notre ère, soit parce qu’elle avait été la patrie de David[994], soit à cause des espérances grandioses qui se rattachaient à elle, puisqu’elle devait être le lieu de la naissance du Messie. La cité actuelle est bâtie sur l’emplacement de l’ancien bourg. Elle occupe les sommets de deux collines calcaires, contiguës l’une à l’autre. Celle de l’est est un peu moins élevée[995] ; elle est en même temps plus large et ses pentes sont plus douces. C’est sur le plateau qui la domine que s’élève l’église de la Nativité. Au pied des deux collines se déroulent, de trois côtés, d’assez profondes vallées. À l’intérieur, les rues sont étroites, souvent malpropres comme dans toutes les villes orientales, montantes et glissantes. Le paysage environnant est gracieux dans son ensemble, malgré la nudité des sommets rocheux qui se dressent de toutes parts. À l’est, les monts de Moab s’élèvent comme un mur gigantesque, de couleur bleuâtre ou violacée. Dans le voisinage immédiat de Bethléem s’étendent encore, comme au temps du Sauveur, des jardins en terrasses, bien cultivés, qui descendent jusqu’aux vallées inférieures et qu’ombragent de longues lignes d’oliviers, d’amandiers et de vignes. Au-delà on aperçoit des champs et des prairies, dont la verdure repose les yeux quand vient la belle saison. À quelque distance, on montre au pèlerin le champ de Booz, où Ruth, l’aïeule de David et du Messie, glanait avant son mariage.

Mais revenons au récit évangélique. Après avoir conduit Joseph et Marie à Bethléem, saint Luc continue : « Or il arriva, tandis qu’ils étaient là, que les jours où Marie devait enfanter furent accomplis ». Cette formule, qui n’est pas dénuée de solennité, rappelle ces mots de saint Paul, plus solennels encore : « Lorsque vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sous la loi[996] ». Mais quelle simplicité dans la phrase suivante de l’évangéliste, qui annonce cependant un fait auprès duquel pâlissent tous les événements de l’histoire du monde : « Et elle enfanta son fils premier-né ! » Puis combien émouvants sont les autres détails : « Et elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie[997] ». Les peintres, les poètes, les orateurs chrétiens se sont complu à orner, chacun à sa manière et de son mieux, la crèche du Verbe incarné, autour de laquelle ils ont tressé une riche et splendide couronne ; mais rien ne vaut la sobre et délicieuse esquisse de saint Luc. Il ne fait pas la moindre réflexion sur ce miracle des miracles ; il ne s’applique point à mettre en relief la pauvreté, les humiliations, les vagissements plaintifs du Roi des rois, du Seigneur des seigneurs, devenu petit enfant et plus misérable que la plupart des autres petits enfants. Il se contente de placer sous nos regards ravis le Fils de Dieu et le fils de Marie, étendu dans la mangeoire des animaux, né par conséquent dans une étable. Saint Augustin avait parfaitement raison de dire[998] que tout, ici, est une école d’humilité et nous donne la plus frappante leçon de cette vertu. Mais n’est-il pas vrai que ce pauvre et humble entourage convient mille fois mieux à un Dieu Sauveur que la richesse et la splendeur d’une cour royale ? « Digne retraite, écrivait Bossuet[999], pour celui qui dans le progrès de son âge devait dire : Le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête ». Digne berceau, pouvons-nous ajouter, pour celui qui devait mourir sur une croix[1000].

Mais comment se fait-il que le Messie soit né dans une étable ? N’oublions pas la circonstance qui avait amené Marie et Joseph à Bethléem. D’autres Israélites, dont les familles étaient pareillement originaires de la cité de David, y avaient été aussi appelés par l’édit d’Auguste, et ils étaient arrivés avant les parents de Jésus. Ceux-ci trouvèrent donc entièrement remplis, non seulement les maisons particulières, mais l’unique khan ou caravansérail de la bourgade. De là ce trait pathétique de l’évangéliste : « Il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie ». Cela ne signifie donc pas qu’on leur ait refusé durement l’hospitalité, qui a toujours été une vertu spéciale des Juifs. Ils ne trouvèrent pas d’autre refuge qu’une étable qui dépendait peut-être du caravansérail[1001].

Depuis combien de temps Marie était-elle à Bethléem, lorsqu’elle mit au monde son divin Fils ? Il n’est pas possible de le déterminer sûrement. Mais, d’après l’impression produite par le récit de saint Luc, elle serait devenue mère peu de temps après son arrivée, durant la première nuit qui la suivit[1002]. De ce qu’elle fut capable de donner, immédiatement et en personne, ses soins à son enfant — avec quel mélange indicible de respect et de tendresse ! — on a souvent conclu que sa délivrance avait été sans douleurs. C’est du reste une croyance catholique très ferme, nettement et unanimement formulée dès la plus haute antiquité, que la mère de Jésus demeura vierge dans son enfantement, comme elle l’avait été dans sa conception miraculeuse, comme elle le fut pendant toute sa vie[1003].

« Dès le milieu du iie siècle, on savait en Palestine (…) que Jésus avait vu le jour dans une grotte. C’est le fait qui se dégage du chapitre lxxviii du Dialogue de saint Justin avec Tryphon entre les années 155 et 160, et du chapitre xviii du Protévangile de Jacques (vers 150)[1004] ». Saint Justin étant originaire de Palestine, son assertion a une valeur particulière. Origène aussi mentionne cette grotte bénie, comme étant bien connue de son temps[1005]. Le savant Eusèbe de Césarée la signale à son tour[1006]. Saint Jérôme fut heureux de passer les dernières années de sa vie dans une grotte voisine[1007]. Auprès de Bethléem et dans toute la région, de nombreuses cavernes naturelles se sont formées dans l’épais calcaire qui est à la base du sol. Or, « en Judée, les grottes sont le gîte recherché pour le bétail[1008] ». Une tradition qui remonte si haut et qui est confirmée par les coutumes du pays a donc droit à tout notre respect, comme le reconnaissent volontiers plusieurs écrivains protestants[1009]. Aujourd’hui encore, c’est dans une grotte, surmontée d’une riche basilique que sainte Hélène fit construire entre les années 327 et 333[1010], et qui a été plusieurs fois restaurée[1011], que les pèlerins chrétiens vénèrent le lieu consacré par la naissance du Verbe incarné. Cette petite crypte, transformée depuis longtemps en sanctuaire, a environ douze mètres de long, sur cinq de large et trois de haut. Les parois du rocher sont entièrement revêtues de marbres précieux. En avant de l’autel, on lit en latin, sur une dalle blanche, ornée d’une étoile d’argent, ces paroles aussi simples que le récit de saint Luc. : « Ici Jésus-Christ est né de la Vierge Marie ». Heureux ceux auxquels il a été donné d’aller s’agenouiller en cet endroit !

Quelle a été l’année de la naissance de Jésus-Christ ? Fait vraiment étrange : il n’est pas possible aujourd’hui de déterminer avec certitude cette date capitale, qui est depuis longtemps l’objet de discussions et de calculs interminables[1012]. Jusqu’à Denys-le-Petit[1013], abbé romain qui vivait au milieu du vie siècle, on avait supputé les années ecclésiastiques d’après l’ère de Dioclétien, appelée aussi « ère des martyrs ».

Mais l’abbé Denys eut l’heureuse pensée de réaliser d’une façon nouvelle la célèbre expression de saint Paul, qui fait de Jésus-Christ le centre de tous les temps, plenitudo temporum[1014], et de rattacher à la naissance du Sauveur la chronologie passée, présente et future. Malheureusement, par suite de calculs défectueux, elle a été faussée dès son point de départ, que Denys a fixé, avec un retard de quatre ans, à l’année 754 depuis la fondation de Rome.

Du moins, nous savons à n’en pas douter, d’après les deux évangélistes de la sainte Enfance[1015], que Jésus naquit « aux jours du roi Hérode », et que l’exil momentané de la sainte Famille en Égypte prit fin après la mort de ce prince[1016]. Or, monté sur le trône l’année 714 de Rome, Hérode mourut au début de l’an 750, entre la fin de mars et les premiers jours d’avril[1017] ; ce qui équivaut au commencement de l’an 4 de l’ère vulgaire. Cette date est très sûre, si on la maintient dans sa généralité. Jésus n’est donc pas né plus tard que le début d’avril 750 de Rome ; mais il est possible que le premier Noël remonte à deux ou trois ans plus tôt[1018]. On a le choix entre 747, 748 et 749 de Rome, qui correspondent aux années 7, 6 et 5 de l’ère vulgaire[1019]. Il n’est guère possible de préciser davantage.

Quant au jour où naquit Jésus, il est certain que la date du 25 décembre, bien qu’elle s’appuie sur une « ancienne tradition », comme le reconnaissait déjà saint Augustin[1020], ne repose pas sur des calculs chronologiques et qu’elle n’a pas une valeur strictement historique. Néanmoins, « il est incontestable que la fête de Noël a été célébrée ce jour-là depuis la plus haute antiquité par l’Église de Rome et dans tout l’Occident. Mais ce n’est qu’au ive siècle que les chrétiens d’Orient adoptèrent complètement cette fête, et commencèrent, eux aussi, à la célébrer le 25 décembre. Ils ne connaissaient jusque-là que celle de l’Épiphanie, et quelques-uns rattachaient à ce même jour du 6 janvier toutes les grandes manifestations du Seigneur : la Nativité, l’adoration des Mages, le baptême du Sauveur et le miracle des noces de Cana… La tradition de l’Église romaine, rapportant la Nativité au 25 décembre, parut mieux fondée que le sentiment contradictoire ; aussi toutes les Églises, ainsi que tous les docteurs d’Orient, s’empressèrent d’y adhérer[1021] ».

Tandis que Marie et Joseph, inaugurant dans la pauvre grotte nos dévotions catholiques à la sainte Enfance de Jésus, étaient prosternés pleins d’amour auprès de la crèche, personne ne se doutait, à Bethléem, que le plus grand événement de l’histoire humaine venait de s’accomplir. Toutefois, Dieu ne voulut pas que son Christ demeurât alors sans autres témoins et sans autres adorateurs que sa mère et son père d’adoption. Ceux qu’il lui plut d’appeler les premiers appartenaient à la nation théocratique, pour laquelle, les écrivains sacrés le répètent souvent, le Messie était né tout d’abord. Mais ils ne furent pas choisis parmi les grands d’Israël, ni parmi ses prêtres et ses savants, moins encore parmi les orgueilleux pharisiens. Ils n’étaient que d’humbles bergers, mais pleins de foi, et faisant partie sans doute de cette élite morale du judaïsme, dont nous avons décrit précédemment les ardents soupirs vers le rédempteur. Leurs pieux hommages ne seront que mieux en harmonie avec les humiliations de l’Enfant-Dieu[1022].

Il n’est pas rare qu’en Palestine la température soit très douce au mois de décembre. C’était le cas l’année de la naissance du Sauveur. Pendant cette bienheureuse nuit de Noël, se remplaçant toutes les trois ou quatre heures, ceux auxquels Dieu va faire l’honneur de les appeler auprès de la crèche gardaient à tour de rôle leurs troupeaux contre les attaques des loups et des voleurs. D’après une ancienne tradition, c’est à l’est et à environ deux kilomètres de Bethléem, que paissaient leurs brebis, dans une petite plaine fertile ou abondent les gras pâturages. Tout à coup un ange leur apparut, et la clarté merveilleuse qui accompagne habituellement les apparitions de Dieu et celles des esprits célestes, resplendit autour d’eux. Saint Luc la désigne par le nom de « gloire du Seigneur », qu’elle reçoit en plusieurs endroits de l’Ancien Testament[1023]. Cette lumière éblouissante et cette apparition soudaine les remplirent d’un légitime effroi. Aussi la première parole de l’ange fut-elle pour les rassurer : « Ne craignez point », leur dit-il avec bonté. Puis il leur communiqua son bienheureux message : « Voici que je vous annonce une bonne nouvelle[1024], qui sera le sujet d’une grande joie pour tout le peuple : c’est qu’il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un sauveur, qui est le Christ Seigneur ».

Quelle nouvelle plus joyeuse, plus béatifiante, pouvait-il y avoir pour les Juifs, peuple spécial du Messie, que celle de la naissance de ce glorieux et puissant libérateur, dont l’attente et le désir avaient rempli leurs annales glorieuses ! Des sauveurs, Dieu leur en avait envoyé plusieurs, à des époques de grandes détresses ; par exemple, dans la personne des Juges et dans celle de Saül[1025] ; mais qu’étaient-ils comparés au « Christ Seigneur » ? L’association de ces deux titres est remarquable, et, dans le second, rien ne nous empêche de voir aujourd’hui l’indication de la divinité du Messie[1026]. Ce n’est pas non plus sans une arrière-pensée significative que l’ange désigne ici le bourg de Bethléem par le nom de « cité de David », puisqu’il venait d’être le lieu de la naissance du rédempteur issu du grand roi. Le langage tenu aux pasteurs de Bethléem n’était donc pas moins clair que celui de Gabriel à Marie ; il contient aussi, en abrégé, une définition populaire du Messie. Ils le comprirent sans peine, comme le dira la suite du récit.

Mais tout d’abord, comme Marie elle-même, ils reçurent un « signe » sans l’avoir demandé. L’ange ajouta en effet : « Vous le reconnaîtrez à ce signe : Vous trouverez un petit enfant, enveloppé de langes et couché dans une crèche ». Cette indication très précise devait permettre tout à la fois aux bergers de contrôler la véracité du message, et de découvrir facilement l’enfant qu’ils étaient ainsi invités à rechercher au plus tôt. Mais quelle marque singulière pour caractériser le « Christ Seigneur » ! Un nouveau-né[1027] couché dans la mangeoire d’une étable ! « Diversoria angusta, et sordidos pannos, et dura præsepia, [auberge étroite, linges sordides et mangeoires inconfortables] » disait énergiquement Tertullien[1028]. Quel contraste entre cet appareil et la nouvelle de l’avènement d’un puissant Sauveur ! Mais, de ses premiers adorateurs comme de tous ceux qui viendront à leur suite, comme de Marie et de Joseph, le Christ exige en premier lieu la foi, une foi simple et solide. D’ailleurs, le signe indiqué suffisait largement pour guider les pasteurs. Il est peu probable que, durant cette nuit bénie, il fut né quelque autre enfant dans la cité de David. En tout cas, nul autre, certainement, n’était né et ne reposait dans une étable.

À peine l’ange achevait-il son message, qu’un concert mélodieux retentissait dans les airs. D’après le langage de nouveau tout hébraïque de saint Luc, c’était « une troupe de la milice céleste[1029] », c’est-à-dire un groupe d’anges nombreux, qui chantaient un joyeux Alléluia pour célébrer la naissance du Messie. Ainsi qu’il est dit au livre de Job[1030], les esprits célestes avaient poussé des cris d’allégresse après la création, dont ils admiraient les splendeurs. Voici que, maintenant, dans un cantique très court, mais admirablement expressif, ils donnent en quelque sorte le ton à l’adoration des hommes.

Gloire, dans les hauteurs, à Dieu !
Et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté !

Hymne de triomphe, doxologie sublime, qui résume aussi parfaitement que possible le caractère, la signification, le but, les avantages de l’incarnation et de la naissance du Verbe. Ce n’est ni un souhait, ni une prière, mais la constatation très simple et très éloquente d’un fait. Comme le chant des brûlants séraphins devant le trône de Dieu[1031], le Gloria in excelsis se compose de deux notes seulement. Il consiste en deux propositions au parallélisme parfait, dont la première se rapporte à Dieu, tandis que la seconde concerne les hommes. Les trois concepts « gloire, dans les hauteurs, à Dieu », correspondent exactement aux trois expressions parallèles, « paix, sur la terre, aux hommes »… Au Seigneur Dieu, qui a son trône au plus haut des sphères célestes, le mystère de Noël procure une gloire infinie, digne de lui. Aux hommes qui vivent sur la terre, elle apporte la paix, c’est-à-dire d’après l’usage de ce mot chez les Hébreux, l’ensemble des biens qui constituent le vrai bonheur[1032]. Toutefois, ce ne sont pas tous les hommes indistinctement qui jouiront de cette bienheureuse paix, mais seulement, d’après la formule employée par l’évangéliste, « les hommes de bonne volonté » ; en d’autres termes, ceux d’entre eux qui mériteront d’être l’objet de la bienveillance divine[1033].

Après avoir ainsi jeté à travers les airs leur mélodieuse symphonie, les anges remontèrent au ciel, aussi soudainement qu’ils en étaient descendus. Mais les paroles du principal d’entre eux avaient pénétré au plus profond de l’âme des bergers. Ceux-ci, pleins de foi et dociles à la grâce, s’excitèrent mutuellement à aller au plus vite offrir leurs hommages au Messie nouveau-né. « Passons à Bethléem, se répétaient-ils l’un à l’autre, et voyons ce fait qui est arrivé, que le Seigneur nous a fait connaître. » Avec un empressement et une émotion faciles à concevoir, ils franchirent la distance qui les séparait de la bourgade. Après quelques recherches[1034], bientôt couronnées de succès, ils trouvèrent l’étable, et, dans ce misérable gîte, Marie, Joseph, et l’Enfant étendu dans la crèche, conformément à la description de l’ange.

Toujours admirable par la simplicité avec laquelle il raconte les plus grandes choses, saint Luc se contente de nouveau de cette rapide esquisse. Il achève cependant son récit de la naissance du Christ, en retraçant les impressions de trois catégories de personnages. Les bergers, vivement touchés de ce qu’ils avaient vu et entendu, s’en retournèrent « en glorifiant et en louant Dieu », dont ils proclamaient la grandeur et la bonté, car ces deux attributs s’étaient spécialement manifestés dans les mystères de Noël. Puis, rentrés dans leur village, ils ne manquèrent pas de raconter à l’humble cercle de leurs amis et de leurs proches les merveilles dont ils venaient d’être témoins[1035]. Ils devinrent ainsi les premiers prédicateurs de la bonne nouvelle. Naturellement, leurs auditeurs admirèrent, eux aussi, les voies étonnantes du Seigneur. Plusieurs d’entre eux crurent sans doute et allèrent à leur tour offrir leurs hommages au divin Enfant. Néanmoins, « tout porte à supposer que leur nombre fut très restreint, puisque le souvenir de Jésus semble s’être bientôt effacé à Bethléem, de même qu’il s’effaça plus tard à Jérusalem, malgré les événements extraordinaires qui accompagnèrent la présentation du Sauveur au temple[1036] ». Du reste, le texte même de saint Luc paraît indiquer que leur étonnement ne fut qu’une impression fugitive, par contraste avec celle qui fut produite en Marie[1037].

En quelques mots, l’évangéliste trace un délicieux portrait de l’âme contemplative de la sainte Vierge, et de son cœur au regard clair et profond. Grâce à lui, nous pouvons nous faire quelque idée du travail intime qui se faisait alors dans l’esprit de la mère du Christ. Elle rassemblait et groupait, pour les confier à sa mémoire, « toutes ces choses », c’est-à-dire tous les faits qu’elle voyait, toutes les paroles qu’elle entendait au sujet de son Jésus ; puis elle les comparait et les combinait entre elles, afin de se rendre un compte plus exact du plan divin. Elle faisait donc, pour ainsi dire, la philosophie de l’histoire du petit Enfant. Rien ne lui échappait, tant elle demeurait calme et recueillie parmi tant de merveilles, et, de ses souvenirs maternels, elle composait un riche trésor, qu’elle communiqua plus tard aux apôtres, et, plus ou moins directement, à l’évangéliste lui-même. Mais, auprès de la crèche, elle se taisait, bien qu’elle eût à raconter tant de prodiges. Elle savait que le moment n’était pas encore venu de les manifester au monde. Comme l’a dit saint Ambroise avec une exquise délicatesse « sa bouche était chaste comme son cœur[1038] ».

Le huitième jour qui suivit sa naissance, Jésus fut circoncis, comme Jean-Baptiste. À peine son sang est-il formé, qu’il en verse pour nous les premières gouttes, en attendant, selon le langage de Bossuet, qu’il le répande « à gros bouillons » sur le Calvaire. À peine né de la femme, comme s’exprime saint Paul[1039], il se soumet complètement à la loi, et, dans cette circonstance, à une loi rigoureuse, qui imprimait à sa chair sacrée un caractère servile et semblait le mettre au rang des pécheurs. Mais ne dira-t-il pas un jour qu’il convient d’accomplir « toute justice », toute la volonté de Dieu son Père[1040] ? Il se conforme déjà à ce grand principe, qui réglera sa vie entière.

C’est alors que Notre-Seigneur reçut officiellement son nom de Jésus, ou de « Sauveur », qui avait été indiqué, d’abord à Marie par l’ange Gabriel, au jour de son annonciation, puis à Joseph, durant un songe surnaturel. Qu’il sut bien, durant toute sa vie, en réaliser pleinement le sens !

suivant