Le mardi qui précéda sa mort, Jésus, après avoir réfuté victorieusement les objections insidieuses que ses principaux ennemis lui avaient posées successivement pour le perdre, leur adressa lui-même cette question : « Que vous semble-t-il du Christ ? De qui est-il fils ?[1041] » Ils répondirent d’une seule voix : « De David ». Telle était, en effet, depuis le célèbre oracle transmis à David par le prophète Nathan[1042], la foi sacrée de tout Israël. Cette prophétie proclamait bien haut que la famille de David avait été choisie pour être à jamais dépositaire de la royauté théocratique, et que c’est grâce au Messie que son trône aurait une durée éternelle. Elle fut plus d’une fois renouvelée solennellement, durant la suite de l’histoire Israélite. Longtemps après la mort du grand roi et de ses successeurs immédiats, longtemps même après la chute, en apparence définitive, de l’État juif, on entend retentir, à travers les pages de l’Ancien Testament, la voix des prophètes proclamant que « David », ou le « fils de David », ou « le rejeton de la maison de David », rétablira le trône renversé et régnera sans fin sur la nation agrandie et régénérée[1043]. Cette croyance était même, en un sens, antérieure à David, puisque le patriarche Jacob avait déjà prédit à son fils Juda que c’est parmi ses descendants que la royauté du futur libérateur prendrait son origine[1044].
Dans l’intervalle qui sépare les deux Testaments, nous trouvons aussi des traces fort nettes de cette même promesse : en particulier dans les « Psaumes (apocryphes) de Salomon[1045] » et dans les écrits rabbiniques[1046]. C’est pour cela qu’un jour où les foules discutaient, dans les cours extérieures du temple, sur le caractère messianique de Jésus, à ceux qui affirmaient en grand nombre : « C’est le Christ », d’autres, qui ignoraient les conditions de sa naissance, ripostaient : « Est-ce que le Christ vient de Galilée ? L’Écriture ne dit-elle pas que le Christ viendra de la maison de David[1047] ? »
Les évangiles, en maint endroit, soutiennent indirectement la même thèse, en spécifiant que Jésus, le Messie-roi, était le descendant et l’héritier de David. Dès sa première page[1048], saint Matthieu donne au Sauveur le titre de fils de David ; puis, nous le verrons bientôt, il fait de concert avec saint Luc la preuve de cette assertion, en transcrivant sa généalogie officielle. En annonçant à Marie sa maternité miraculeuse, l’ange lui dit que le Seigneur Dieu donnera le trône de David au fils qu’elle enfantera, et que son règne n’aura pas de fin[1049]. Durant toute la vie publique de Jésus, le titre de « fils de David » lui est couramment attribué par les foules comme par les individus, par les pauvres infirmes qui implorent humblement le bienfait de leur guérison, et par la multitude enthousiaste, lors de son entrée triomphale à Jérusalem[1050]. À leur tour, les apôtres saint Pierre[1051], saint Paul[1052] et saint Jean[1053] rattachent ouvertement Jésus, en tant que Messie, à la souche royale de David et de Juda.
Ces divers textes du Nouveau Testament attestent donc simultanément deux faits parallèles. Ils nous apprennent, d’une part, que c’était alors pour les Juifs une vérité indiscutable que le Messie naîtrait de la race de David, et, d’autre part, que la descendance royale de Notre-Seigneur était, aux yeux de ses compatriotes en général comme de ses disciples, également indéniable et dûment constatée. La tradition la plus ancienne de l’Église, en dehors des livres inspirés, est unanime aussi pour rattacher le Sauveur Jésus à la famille de David. Saint Ignace d’Antioche, au début du iie siècle[1054], et saint Hégésippe un peu plus tard[1055], en sont les voix autorisées. Ce dernier raconte que l’empereur Domitien, ayant entendu dire que Jésus avait eu de proches parents qui appartenaient comme lui à la race royale de David, éprouva d’abord quelque inquiétude, craignant de trouver en eux des compétiteurs. Il se les fit donc amener à Rome ; mais ses soupçons tombèrent, lorsqu’il eut en sa présence des hommes simples et modestes, dont les mains calleuses révélaient les goûts laborieux et dont il n’avait évidemment rien à redouter.
Quelle était au juste, à l’époque de Notre-Seigneur, la signification du titre « Fils de David » ? Directement, il suppose dans celui auquel on le confère la dignité de roi et l’exercice des fonctions royales. C’est en ce sens que les foules qui entouraient Jésus lorsqu’il entra triomphalement dans les rues de Jérusalem et dans le temple en qualité de Messie, poussaient ces joyeux vivats : « Hosanna au fils de David ! Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur[1056] ». Mais, contrairement aux idées fausses, extravagantes même, que nous avons eu plusieurs fois l’occasion de signaler, la royauté du Christ était avant tout spirituelle et religieuse[1057]. Elle excluait les prouesses militaires et les conquêtes retentissantes ; elle ne tendait qu’à procurer la paix, au-dedans et au-dehors[1058]. Néanmoins, elle manifestait dans le Messie un Sauveur aussi puissant que compatissant, capable de soulager toutes les douleurs. Les multitudes qui se pressaient sur les pas de Jésus comprirent promptement ce caractère de son règne, car, plus d’une fois, c’est en l’implorant comme Fils de David que les malheureux firent appel à sa pitié[1059]. C’est pour cela qu’à la suite d’un miracle de guérison qu’il venait d’accomplir, les témoins ravis se demandaient les uns aux autres : « N’est-ce point là le Fils de David[1060] ? »
La descendance davidique du Sauveur ne pouvait donc pas être plus fortement attestée par les évangélistes et par les autres écrivains du Nouveau Testament[1061]. Et pourtant, les deux historiens de la sainte Enfance, voulant prévenir tous les doutes sur ce point important, et démontrer d’une manière irrécusable à leurs lecteurs, soit juifs, soit grecs, que Jésus était véritablement issu du roi David, ont dressé la liste de ses ancêtres, d’après les pièces officielles. Celle que nous a transmise saint Matthieu est placée en tête de son évangile[1062] ; saint Luc a inséré la sienne au début de la vie publique de Jésus[1063]. Nous citerons en entier ces documents pleins d’intérêt pour nous.
Voici d’abord, d’après saint Matthieu, le « livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham ».
Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères ; Juda engendra Phares et Zara, de Thamar ; Phares engendra Esron ; Esron engendra Aram ; Aram engendra Aminadab ; Aminadab engendra Naasson ; Naasson engendra Salmon ; Salmon engendra Booz, de Rahab ; Booz engendra Obed, de Ruth ; Obed engendra Jessé ; Jessé engendra David, qui fut roi.
Le roi David engendra Salomon, de celle qui avait été femme d’Urie ; Salomon engendra Roboam ; Roboam engendra Abias ; Abias engendra Asa ; Asa engendra Josaphat ; Josaphat engendra Joram ; Joram engendra Ozias : Ozias engendra Joatham ; Joatham engendra Achaz ; Achaz engendra Ezéchias ; Ezéchias engendra Manassé ; Manassé engendra Amon ; Amon engendra Josias ; Josias engendra Jéchonias et ses frères, au temps de la déportation à Babylone.
Et, après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel ; Salathiel engendra Zorobabel ; Zorobabel engendra Abiud ; Abiud engendra Eliacim ; Eliacim engendra Azor ; Azor engendra Sadoc ; Sadoc engendra Achim ; Achim engendra Eliud ; Eliud engendra Éléazar ; Éléazar engendra Mathan ; Mathan engendra Jacob ; Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ.
En tout donc, depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; et depuis David jusqu’à la déportation à Babylone, quatorze générations ; et depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.
La lecture attentive de cette liste suggère plusieurs réflexions intéressantes. Elle est munie d’un titre, qui marque le but formel que l’écrivain sacré se proposait en la mettant sous les yeux des Juifs auxquels il s’adressait. C’est avec Abraham que Dieu avait contracté l’alliance théocratique qui faisait des Hébreux son peuple privilégié ; avec David la promesse était devenue plus précise encore, puisqu’elle avait annoncé que le Messie appartiendrait à la famille de ce prince. Ces deux noms résumaient donc toute l’histoire religieuse d’Israël, laquelle devait aboutir au Christ, fils d’Abraham et fils de David. Saint Matthieu a voulu démontrer, par ce document officiel, que Jésus remplissait la condition essentielle dont nous avons parlé plus haut. Il a ainsi constaté clairement que le fils de Marie, issu de David selon la chair, avait des droits indéniables au trône de son grand aïeul, dont il était l’héritier légitime[1064].
En achevant sa nomenclature des ancêtres de Jésus, l’évangéliste la divise lui-même en trois parties, qui correspondent à trois périodes des annales israélites. La première va d’Abraham, fondateur de la nation théocratique, à David, fondateur de la dynastie royale : c’est la période de la préparation à la royauté. La seconde va de Salomon à Jéchonias, c’est-à-dire jusqu’au début de la captivité de Babylone : c’est la période royale, glorieusement inaugurée, mais qui, dès le règne de Roboam, successeur de Salomon, fut témoin du schisme lamentable par lequel la nation fut divisée, affaiblie, et qui, après quelques essais transitoires de relèvement, aboutit de chute en chute, d’infidélité en infidélité envers Dieu, au renversement du trône et de l’État. La troisième période commence à l’exil : au-dehors, c’est une période de profonde et douloureuse déchéance, mais elle fraye peu à peu les voies à la résurrection morale d’Israël, et elle conduit au Messie, à Jésus. C’est ainsi que, dans la famille du Christ — et cette considération s’applique également à la généalogie que nous allons lire dans Saint Luc —, « nous retrouvons toutes les vicissitudes des autres familles humaines. On y rencontre des hommes de toute sorte : des bergers, des héros, des rois, des poètes, des saints, de grands pécheurs[1065] ». La durée que ces périodes représentent est, en chiffres ronds, de onze cents ans pour la première, de quatre cents ans pour la seconde, de six cents ans pour la troisième ; en tout, d’environ deux mille cent trente ans[1066].
En résumant son tableau généalogique dans une courte synthèse, saint Matthieu établit que chacun des groupes qu’il vient d’énumérer contient quatorze générations. Et cependant, sous sa forme actuelle, qui n’a pas dû être modifiée, le troisième groupe n’en renferme que treize. On a eu recours à divers expédients pour rendre le calcul exact. Le plus naturel paraît être de compter deux fois le roi Jéchonias, à l’exemple de l’évangéliste : d’abord à la fin du second groupe ; puis au commencement du troisième.
Du reste, en rapprochant la liste de saint Matthieu des données historiques que nous ont transmises les livres des Rois et des Paralipomènes, nous ne tardons pas à reconnaître que cette manière de grouper et de coordonner les noms des aïeux de Jésus est assez artificielle, tout en demeurant très véridique. En effet, durant la seconde période, entre Joram et Ozias, l’évangéliste, ou le document dont il s’est servi, a supprimé trois rois de Juda : Ochozias, Joas et Amasias[1067]. Les Juifs aimaient à diviser leurs généalogies en groupes plus ou moins factices, d’après des chiffres mystiques fixés d’avance. Pour ramener les générations à ces chiffres, ils répétaient ou omettaient certains noms, comme nous le voyons ici même. C’est ainsi que les générations qui séparent Adam de Moïse sont réparties par Philon entre deux décades, auxquelles il ajoute une série de sept membres ; mais, pour obtenir ce résultat, il a fallu compter deux fois le patriarche Abraham. Au contraire, un poète samaritain partage la même série de générations en deux décades seulement, à la condition de sacrifier six noms, choisis parmi les moins importants[1068]. Bien que, dans la liste de saint Matthieu, le verbe « engendrer » doive s’entendre d’une génération proprement dite, il n’y désigne pas toujours nécessairement une génération immédiate.
La mention de quatre noms de femmes, à travers ceux des patriarches, des rois et des princes royaux, occasionne une double surprise : en premier lieu, parce que les Juifs ne signalaient habituellement que les hommes dans leurs tables généalogiques ; en second lieu, parce que des taches s’étaient glissées dans la vie de celles qui sont citées ici. Thamar s’était rendue coupable d’inceste[1069] ; Rahab était de race cananéenne et avait vécu dans l’immoralité[1070] ; Ruth, malgré ses réels mérites, était aussi d’origine païenne[1071] ; Bersabée avait commis l’adultère[1072]. Quel contraste avec la mère immaculée du Christ, dont le nom termine la généalogie ! Il est probable que ces femmes ont obtenu ici une mention spéciale parce qu’elles étaient devenues, les unes et les autres, les aïeules du Messie par des voies extraordinaires et providentielles.
Saint Luc expose dans les termes suivants la généalogie de Notre-Seigneur.
Jésus était, comme on le croyait, fils de Joseph, …
…fils d’Héli, fils de Mathat, fils de Lévi, fils de Melchi, fils de Janné, fils de Joseph, fils de Mathathias, fils d’Amos, fils de Nahum, fils d’Hesli, fils de Naggé, fils de Mahath, fils de Mathathias, fils de Séméi, fils de Joseph, fils de Juda, fils de Joanna, fils de Résa, fils de Zorobabel, fils de Salathiel, …
…fils de Néri, fils de Melchi, fils d’Addi, fils de Cosan, fils d’Elmadan, fils de Her, fils de Jésus, fils d’Eliézer, fils de Jorim, fils de Mathat, fils de Lévi, fils de Siméon, fils de Juda, fils de Joseph, fils de Jona, fils d’Eliakim, fils de Méléa, fils de Menna, fils de Mathatha, fils de Nathan, fils de David, …
…fils de Jessé, fils d’Obed, fils de Booz, fils de Salmon, fils de Naasson, fils d’Aminadah, fils d’Aram, fils d’Esron, fils de Phares, fils de Juda, fils de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham, …
…fils de Tharé, fils de Nachor, fils de Sarug, fils de Ragaü, fils de Phaleg, fils d’Héber, fils de Salé, fils de Caïnan, fils d’Arphaxad, fils, de Sem, fils de Noé, fils de Lamech, fils de Mathusalé, fils d’Enoch, fils de Jared, fils de Malaléel, fils de Caïnan, fils d’Enos, fils de Seth, fils d’Adam, …
…fils de Dieu.
Relevons d’abord dans cette liste, comme nous avons fait pour celle de saint Matthieu, quelques traits caractéristiques. Sa forme est d’une grande simplicité. Au lieu de grouper systématiquement par périodes les noms des ancêtres du Christ, elle se borne à les énumérer les uns à la suite des autres, d’après l’ordre de la génération[1073]. De plus, tandis que saint Matthieu insérait çà et là quelques brèves réflexions à propos de certains personnages, saint Luc se contente du rôle de rapporteur, et ne songe pas à rompre la monotonie de sa longue nomenclature. Au lieu de suivre la marche descendante des ancêtres, ce qui est plus conforme à l’ordre naturel, lequel est aussi celui des états civils, il remonte le cours des générations, allant de Jésus à David, à Abraham, etc. Un fait beaucoup plus frappant, c’est qu’au lieu d’arrêter sa liste à Abraham, il la continue en passant par tous les patriarches d’après et d’avant le déluge, jusqu’à Adam, jusqu’à Dieu même[1074]. Nous l’avons dit, il suffisait à l’auteur du premier évangile d’incorporer l’enfant de Marie à David et au père des croyants ; mais saint Luc avait un plan plus vaste, et il tenait à montrer à ses lecteurs que le rédempteur qui avait apporté le salut à tous les hommes sans exception se reliait par sa naissance au père du genre humain, par conséquent à l’humanité entière. Sa nomenclature semble ne pas omettre un seul des ancêtres de Jésus. Bien qu’il n’y ait établi lui-même aucune division, on peut la partager très naturellement en quatre sections, qui vont d’Adam à Abraham (vingt et un noms), d’Isaac à David (quatorze noms), de Nathan à Salathiel (vingt et un noms), de Zorobabel à Jésus (vingt et un noms) ; en tout, soixante-dix-sept noms d’après la leçon la plus autorisée du texte grec[1075].
Les divergences que nous avons signalées jusqu’ici entre les deux généalogies concernent seulement la forme extérieure et s’expliquent sans peine. Mais il en est d’autres qui semblent atteindre le fond même des listes, de manière à créer entre elles une véritable contradiction. Voici les faits : bien que les deux évangélistes aient eu l’intention de reconstituer l’arbre généalogique du Sauveur, en fait, dans leurs nomenclatures, entre David et saint Joseph, nous ne trouvons que des noms différents, à part ceux de Salathiel et de Zorobabel. Elles ne sont d’accord qu’entre Abraham et David. Saint Matthieu rattache Jésus à David par Salomon, c’est-à-dire par la ligne royale et directe ; saint Luc, au contraire, par Nathan, par une branche secondaire et collatérale. Salathiel eut Jéchonias pour père d’après le premier évangile ; Neri d’après le troisième. Saint Matthieu fait naître saint Joseph de Jacob ; saint Luc lui attribue Héli pour père.
Tel est le nœud de la difficulté. Il y a là un véritable problème exégétique, que les anciens auteurs chrétiens s’appliquaient déjà à résoudre, car il troublait la foi d’assez nombreux fidèles[1076] et donnait prise aux attaques des ennemis de l’Évangile. Il a servi de thème à de nombreux travaux depuis le iie siècle jusqu’à nos jours[1077]. « Les diverses tentatives qui ont été faites pour concilier les divergences, bien qu’en aucun cas elles n’aient réussi à créer une conviction (absolue), suffisent néanmoins pour montrer qu’une conciliation n’est pas impossible. Si nous étions en possession de tous les faits, nous pourrions nous rendre compte que les deux listes sont d’accord avec eux. Aucune d’elles ne présente des difficultés telles, qu’un surplus de connaissances ne parviendrait à résoudre[1078]. »
Nous ne citerons ici que les deux principaux systèmes imaginés par les exégètes pour établir l’harmonie entre saint Matthieu et saint Luc[1079].
1° Les deux généalogies sont celles de saint Joseph. Si elles présentent des différences considérables entre David et le père putatif de Jésus, cela tient à ce que, durant cet intervalle, la loi du lévirat, comme la nommaient les Juifs, a fonctionné à deux reprises. En vertu de cette loi, quand un Israélite, après avoir été marié, mourait sans laisser de postérité, son frère ou son plus proche parent devait épouser la veuve, si elle était encore en âge de devenir mère. Le premier enfant mâle qui naissait de ces secondes noces était censé appartenir au défunt, dont il était l’héritier légal[1080]. Cela étant, on suppose que Jacob, l’avant-dernier membre de la liste de saint Matthieu, et Héli, l’avant-dernier membre de la liste de saint Luc, étaient frères utérins, c’est-à-dire fils de la même mère, mais de pères distincts (Mathan d’un côté, Mathat de l’autre). De plus, Héli serait mort sans enfants, et Jacob, ayant épousé sa veuve, en aurait eu un fils, le futur époux de Marie. Même hypothèse à propos de Jéchonias (père réel) et de Néri, son frère utérin (père légal), et de leur fils Salathiel. Dans ces conditions, on conçoit que les deux généalogies soient entièrement dissemblables, puisque l’une d’elles, celle de saint Matthieu, mentionne les pères proprement dits, tandis que l’autre, celle de saint Luc, cite les pères légaux. Il n’y a d’ailleurs rien d’impossible à ce que la loi du lévirat ait ainsi fonctionné deux fois dans une même famille, pendant une durée de mille ans.
Telle est, en résumé, la théorie présentée dès le commencement du iiie siècle par Jules Africain, dans une lettre dont Eusèbe de Césarée nous a conservé une partie considérable[1081]. Il ne la propose qu’à titre d’hypothèse ; mais cette hypothèse a été regardée comme si sérieuse, qu’elle a été adoptée en substance par la plupart des Pères et des commentateurs, jusque vers la fin du xvie siècle.
2° C’est alors qu’Annius de Viterbe en proposa une autre, qui n’a pas tardé à jouir d’un grand succès[1082]. Elle consiste à dire, dans son ensemble, que, tout en donnant la vraie généalogie de Jésus, les deux écrivains sacrés ne l’ont pas établie dans le même sens. Le premier évangile énumérerait les ancêtres de Joseph ; le troisième, les ancêtres de Marie. Par conséquent, nous aurions dans la première liste la généalogie légale du Sauveur ; dans la seconde, sa généalogie naturelle et réelle. On appuie ce sentiment sur les raisons suivantes.
a. Si les deux listes se rapportent à Joseph, c’est-à-dire à son père putatif, Jésus n’a été l’héritier de David que par adoption, en d’autres termes, par une fiction légale.
b. Dans tout son récit de l’enfance du Sauveur, saint Luc a toujours placé saint Joseph à l’arrière-plan et Marie a été constamment pour lui le personnage principal[1083] ; bien plus, dès le début de son énumération, il oppose formellement la réalité historique à l’opinion populaire : « Jésus était, comme on le croyait, fils de Joseph ». Ne paraîtrait-il pas se contredire lui-même, s’il identifiait, immédiatement après cette réflexion, les ancêtres de Jésus à ceux de Joseph ?
c. À supposer que la série légale des ancêtres du Christ, telle que saint Matthieu nous l’a transmise, ait suffi pour des lecteurs juifs, les lecteurs païens de saint Luc pouvaient ne pas s’en contenter et exiger la preuve d’une descendance réelle. Or, la généalogie de Jésus par sa mère contenait seule cette démonstration d’une manière absolue.
d. Le texte même semble favoriser la théorie d’Annius de Viterbe. Tandis que tous les autres noms propres de la liste de saint Luc sont précédés de l’article dans le texte original, celui de Joseph en est seul privé, comme si on avait voulu délibérément le tenir à l’écart. D’assez nombreux interprètes l’isolent même davantage encore des autres membres de la généalogie, en mettant entre parenthèses les mots « tandis qu’on le croyait fils de Joseph », et en rattachant à Jésus tous les génitifs qui suivent : « Étant (en réalité) fils… d’Héli, de Mathat, de Lévi, de Melchi… » Héli serait ainsi le père de Marie, le grand-père de Jésus, le beau-père de Joseph. Les commentateurs qui refusent de recourir à cet expédient, visiblement forcé, et qui traduisent, d’après le sens naturel de la phrase : « Jésus était, comme on le croyait, fils de Joseph, fils d’Héli, fils de Mathat… », font observer que le mot « fils », qui désigne une filiation improprement dite pour Adam à la fin de la nomenclature, peut fort bien être employé de même au figuré, pour marquer entre Héli et Joseph les relations de gendre et de beau-père.
Si l’on pouvait démontrer la vérité absolue de ce second système, le problème de la généalogie du Christ serait par là-même résolu de la manière la plus simple. C’est sans doute en partie pour ce motif qu’il a trouvé promptement un si grand nombre de défenseurs. Malheureusement, il semble pécher par la base, car rien n’indique, dans le récit de saint Luc, qu’il veuille donner la généalogie de Marie. Et même, si l’on prend ses expressions à la lettre, en bonne et loyale exégèse il n’est guère possible de ne pas croire qu’il a dressé, lui aussi, la généalogie du père adoptif de Jésus. C’est pour cela que les Pères et tant d’autres interprètes compétents ont vu dans le troisième évangile, comme dans le premier, la liste des ancêtres de Joseph. Ajoutons que Jules Africain, esprit critique, avait réussi à prendre des informations sur la généalogie de Notre-Seigneur auprès de quelques membres survivants de sa famille, les Desposyni, comme on les nommait alors[1084], et ils ne songèrent pas à attribuer à Marie la liste d’ancêtres transmise par saint Luc.
Ce qui nous paraît, à nous, hommes d’Occident, le plus gênant dans la combinaison qui rattache les deux généalogies à saint Joseph, c’est qu’elle n’établit la descendance davidique de Jésus que par le lien de la filiation légale, qui nous semble si factice. Mais, dans l’opinion des Juifs, une filiation légale n’avait « pas moins de valeur qu’une filiation réelle », car « elle confère les mêmes droits[1085] ». Peu importe donc que Jésus n’ait été que le fils adoptif de Joseph. Celui-ci, en le reconnaissant comme sien, transférait sur lui tous ses droits à la succession royale de David. Ce principe était si bien reconnu alors, qu’aucun juge israélite n’aurait contesté à Jésus la légitimité de ses titres[1086]. Ce n’est pas sans raison que saint Matthieu, en concluant son énumération[1087], rappelle que Joseph était « l’époux de Marie », puisque l’enfant de la Vierge-mère devenait ainsi l’héritier de son père légal[1088].
Du reste, tout s’explique et s’arrange en grande partie, si l’on se rappelle que Marie appartenait elle-même, et de très près, d’après une tradition ancienne et constante[1089], à la race royale de David. Grâce à elle, les droits légaux de Jésus au trône de ses aïeux étaient donc corroborés par les droits que lui donnaient la naissance et le sang.
Ainsi donc, la double généalogie du Sauveur, telle que l’ont transmise saint Matthieu et saint Luc, présentera vraisemblablement toujours quelques éléments mystérieux et indécis, faute de données qui nous permettent de les éclaircir entièrement. Mais nous pouvons être certains que les deux listes correspondent à des traditions sérieuses de famille et à des documents fidèles. « En tout cas, l’évangile dit la vérité[1090]. » Aussi, bien loin de nous défier des écrivains sacrés qui nous ont conservé ces précieuses tables généalogiques, nous leur devons une grande reconnaissance[1091].